‹ Journal d'un voyage en Europe, 1819-1820 (volume 2)Chapitre 3 sur 32 · IG · texte numérisé non relu

IG

Les édifices les plus remarquables à Liverpool sont 1" l'église de S. Paul, faite sur le modelé (eu raccourci) de S. Paul de Londres, 2*^ le superbe clocher gothique de l'église de S. Nicolas, bâtie sur les ruines d'une ancienne chapelle catholique, dont la tour avait été conservée jusqu'à ces années dernières et écrasa, en s'écroulant, à la fin d'un office de dimanche, plus d'une vingtaine d'enfants, accident qui donna lieu à la construction du clocher qui l'accompagne aujourd'hui, 3" la flèche de l'église de S. Thomas, très fine, ayant 200 pieds d'élévation au-dessus de la terre, et néanmoins toute de pierres de taille jusqu'à la pointe. Elle est si bien liée dans toutes ses parties, qu'on la voit branler lorsque ses cloches sonnent, 4^ l'église de S. Pierre, dans la tour de laquelle il y a un carillon attenant à l'horloge, qui joue un air de trois minutes, à toutes les trois heures du jour et de la nuit, par le moyen d'un énorme cylindre fait sur le même système que ceux des serinettes. Les marteaux frappent sur des cloches suspendues dont la plus grosse pèse 2,400 liv. Dans cette église (le nom d'église en ce pays ne s'applique qu'aux églises anglicanes, toutes les autres s' appelant chapelles), on trouve des preuves de l'inconséquence des protestants, y ayant non seulement des figures de chérubins en plusieurs endroits et un saint nom de Jésus au-dessus de l'autel, mais encore un tableau représentant la pénitence de S. Pierre. Tous les alentours de cette église formant une grande enceinte, sont couverts de monuments. Il en est de même de toutes les autres églises et chapelles. On y enterre sans difficulté, sans craindre d'insalubrité résultant de cette pratique, dans les parties même les plus peuplées d'une ville de 100,000 habitants. Les cimetières qui sont au dehors, ne servent que de supplément à l'insuffisance de ceux de la ville. Les prêtres catholiques, lorsqu'ils font des sépultures dans les caveaux de leurs chapelles ou dans les petits cimetières y adjoignant, y président en surplis et en étole et y font les prières et cérémonies de l'Eglise. Lors même que le corps d'un catholique doit recevoir sa sépulture dans le cimetière commun hors de la ville, les ministres anglicans, soit par délicatesse ou par paresse, s'abstiennent d'y

aller. Le prêtre, en habit séculier, se rend à la maison du défunt, y fait les prières de la sépulture et se joint au convoi pour accompagner le corps au cimetière, d'où il revient sans cérémonie, comme il y est allé.

De tous les édifices qui décorent Liverpool, le plus beau, sans contredit, est la Bourse, The Exchange, bâti sur trois faces, orné de portiques et de hautes colonnes de pierre formant une galerie de plein pied au dedans de l'enceinte. Chaque face peut avoir de 80 à 100 pieds de long autour d'une place pavée en grandes et superbes pierres plate?. Vers le fond de cette place, est érigé en bronze un monument en l'honneur de l'amiral ITelson, auquel on désirerait dix pieds d'élévation de plus, pour faire paraître dans toute leur beauté les huit superbes statues qui le décorent.

Il manquait quelque chose à la décoration de cette superbe place. On y a pourvu en élevant, sur le quatrième côté, un édifice détaché qui emprunte de la beauté de la Bourse et lui donne de la sienne. C'est leTown Hall ou la maison de ville dont le dedans et le dehors se disputent en magnificence. Ici, tout respire la grandeur : rez-de-chaussée, étages, grandes et petites colomies, frises, chapiteaux, frontons sur les quatre faces, dôme extrêmement élevé, surmonté d'une statue représentant la Grande Bretagne, du haut duquel on domme les toits de la plus considérable partie de la ville, sans compter la vue de la rivière Mersey et d'une partie de la mer d'Irlande. Si l'Angleterre présente de plus beaux points de vue et des édifices plus nobles, ce ne peut être qu'un très petit nombre. Dans l'intérieur de la maison de ville, se trouve une suite de salles qui n'ont pas moins de 20 à 25 pieds d'élévation. On y peut recevoir à la fois plus de 2,000 personnes. Ici, ce sont des niches, et dans ces niches, des urnes, les unes de marbre, les autres d'argent massif, là, des escaliers dont les rampes* sont de cuivre très poli, les barreaux d'acier, les marches de marbre ou d'une pierre extrêmement fine ; plus loin, un appartement où se trouvent peints en grand le Prince de Galles et le Duc de Clarence ; ailleurs, les appartements particuliers du maire, le trésor de la cité, la Cour de Justice où il siège avec ses x\lder-

men. C'est dans la maison de ville que ce maire prête serment, après son élection, qu'il assemble son Conseil, appointe les requêtes, donne les fêtes publiques. Elle est assez vaste, pour tout cela. Chaque jour ajoute à sa magnificence, et en ce moment même, on enrichit de nouveaux ornements sa décoration intérieure.

La corporation de Liverpool est très riche ; son revenu annuel n'est pas de moins de £40,000. Une de ses grandes sources de profit sont les grands docks ou bassins dans lesquels on fait entrer tous les vaisseaux, à la faveur de la marée haute pour charger et décharger. Ces bassins bordent la rivière Mersey et tiennent à la ville. Les vaisseaux paient à la corporation tant par jour, tout le temps qu'ils y sont, et il y en a pour le moins trois ou quatre cents à la fois. Ils y entrent par des écluses placées d'espace en espace. La vue de l'épaisse muraille qui borne ces bassins du côté de l'eau, a quelque chose d'imposant, et donne, dès l'abord, une haute idée du commerce immense de cette ville qui a des rapports avec toutes les parties de l'univers.

A une petite distance de Liverpool, il y a des carrières de marbre. Aussi y a-t-il peu de maisons, soit anciennes, soit nouvelles, où l'on n'en trouve d'employé soit en parquet, soit en escaliers, soit en devanture de cheminées. Mais ce que l'on trouve, sans même sortir de la ville, ce sont des pierres énormes, de gris jaunâtre, aisées à scier ou à tailler et propres à toute espèce d'édifices et de grande architecture. On en peut juger par les blocs actuellement réunis autour d'une église en construction et dont une partie est déjà travaillée pour être mise en colonnes. Les nombreuses et élégantes maisons qui se construisent sur de nouvelles et superbes rues, dans la haute partie de la ville où ne parvient pas l'odeur désagréable dont on est affecté dans les rues beaucoup trop étroites de la ville ancienne, donnent une preuve journalière de l'excellence de ces pierres, par le soin que prennent tous les particuliers d'en border leurs portes et leurs fenêtres et d'en faire leurs portiques et entrées, quoique le reste de l'édifice soit de briques aussi généralement que les toits sont d'ardoise.

Il y a exception à faire en faveur de quelques édifices dont les

toits et les poteaux et colonnes sont de fer. Telle est une des églises anglicanes de la haute ville, tel est un hangard ou tout ce qu'on voudra, placé sur le bord d'un des docks et long d'au moins 70 pieds.

Il j a à Liverpool un lyceiim^ un muséum^ un atheneam, un jardin botanique et différents autres établissements pour l'encouragement des arts et le soulagement de l'humanité souffrante. Les deux plus dignes d'attention de ces établissements sont l'atheneum et l'asile des aveugles, le premier par la manière très singulière dont il fut établi, il y a 20 ou 25 ans; le second, par Tordre admirable avec lequel sont élevés les aveugles, au nombre de 10 i, qu'il contient en ce moment. La société qui préside à cet établissement, le conduit avec une attention et une intelligence qui ne laissent rien à désirer. Les édifices sont faits sans épargne et forment, au milieu d'une vaste cour, quatre corps de logis d'environ 150 pieds de long sur deux étages. Partout vous trouvez des aveugles de tout âge dans des halles diff'érentes pour les garçons de celles qui sont occupées par les filles. On ne se fait pas d'idée de la variété des ouvrages qui sortent de leurs mains. Câbles, cordons, ficelle^, toiles au métier, tapis, plateaux, chaussons, chapeaux de paille, paniers, chaises, paillassons, pantouffles, etc., etc. Tout cela est ensuite porté dans une boutique qui tient à l'emplacement, et vendu au profit du comité qui subvient à l'entretien des aveugles. Après qu'ils ont passé un certain nombre d'années dans cet asile, on leur donne une petite partie de leur gain journalier, laissant à leur industrie d'en tirer le meilleur parti possible. Ceux d'entre eux qui ont quelque disposition pour la musique vocale ou instrumentale, y sont exercés régulièrement, et lorsque l'évêque de Québec visita cet asile, rien ne lui parut plus attendrissant que la réunion des voix d'une quinzaine d'entre eux, qui chantaient alors en concert, accompagnés d'un orgue placé dans l'appartement qui leur sert de chapelle, et où un ministre va leur faire le service divin tous les dimanches à 8 heures du soir, en attendant une église qui se construit actuellement pour eux. Une seule chose manque au

bonheur de ces infirmes rassemblés : c'est d'être instruits dans les principes de la vraie foi. Mais il y a peu d'apparence qu'ils y parviennent, d'après l'édaca tion complètement protestante qu'on a soin de leur donner.

L'évêque de Québec n'avait rien à faire à Liverpool. Il y passa néanmoins 10 jours, parce qu'il fat obligé d'attendre la réponse d'une lettre qu'il écrivit de là à Londres, pour se procurer une information dont il avait besoin.

Ce délai lui donna le loisir de prendre connaissance de l'état de la religion dans cette partie de l'Angleterre. On sait que tous les catholiques du Royaume sont divisés en quatre districts, savoir : ceux de Londres, du milieu, de l'Ouest et du Kord, chacun desquels est gouverné par un Vicaire Apostolique, ayant son titre épiscopal in partibus wJîdeUum. Le district du Kord, Northern District, où l'évêque de Québec se trouvait alors, est composé des comtés suivants : Korthumberland, Curaberland, Westmoreland, Lancanshire, York, Durham et Cheshire. Ce district est le plus étendu des quatre et celui qui renferme le plus de catholiques, puisqu'on en estime le nombre à 150,000, dont 100,000 dans le seul comté de Lancashire. Liverpool n'est que la seconde ville de ce comté ; Lancaster en est la capitale. L'évêque préposé à la conduite de ce grand et consolant troupeau, est, en ce moment, un octogénaire nommé D'' Gypson ; il a pour coadjuteur D"" Smith, consacré depuis plusieurs années et demeurant avec lui, auque^, par un effet de la faiblesse de l'âge, il permet de faire moins de fonctions épiscopal es à mesure qu'il a plus de besoin de suppléant. C'est donc le vieil évêque qui, assisté de deux personnes qui le soutiennent par dessous les bras, fait lui-même les ordinations, consacre les huiles, etc., non sans quelque inquiétude pour les personnes ou les matières sur lesquelles il applique les rites de l'Eglise. Le Saint-Siège informé de l'état des choses et de la répugnance du D'" Gibson à résigner sa place, a, dit-on, autorisé le coadjuteur à agir indépendamment de lui et même contre sa défense ; mais celui-ci, par une déférence bien estimable pour son supérieur, n'a pas encore voulu

faire usage de ce pouvoir, et se borne apparemment à suppléer en secret à ce que le vieillard a mal exécuté en public.

9. — Il y a, dans le district du ITord, 138 prêtres, presque tous anglais, dont 75 séculiers, 37 Bénédictins, 22 Jésuites, 7 Dominicains et 2 Récollets. Tous les prêtres séculiers sont missionnaires. Il en est de même des religieux, si l'on excepte cinq Bénédictins qui tiennent la maison professe d'Amplefortb, près d'York, oii ils ont 8 novices et 40 écoliers. Il faut aussi excepter quatre ou cinq Jésuites qui sont à la tête du collège de Stony-Ilarst, dans le Lancashire, et y réunissent des écoliers au nombre de 200. Il y a, à Darham, un troisième collège composé de 120 écoliers, sous l'inspection immédiate du Vicaire Â.posto]ique.

Ce district n'est pas même dépourvu de monastères de religieuses. Il y en a quatre : un à Durham, deux dans la Yorkshire et un dans la ville même d'York.

Les étrangers ne soupçonneraient pas que la religion catholique eût autant de ressources dans un royaume où elle a été en proie à tant et de si violentes persécutions. Mais Dieu s'y était réservé des élus, et l'on peut dire, à la louange des catholiques anglais, qu'ils sont les sujets de l'empire les plus paisibles. Le gouvernement leur rend cette justice, mais n'a encore pu se résoudre à leur émancipation, par diverses considérations politiques dont la plus vraisemblable est la jalousie qu'en éprouverait le turbulent peuple d'Irlande, qui est regardé comme indigne de cette faveur et auquel on ne veut pas l'accorder. On pourrait ajouter à cela l'opposition constante du clergé anglican, dont les prélats croient apercevoir la ruine dans l'émancipation des catholiques. Ceux-ci continuent de pétitionner le Parlement pour leur émancipation, parce qu'ils voient avec peine les familles nobles de leur communion exclues des places auxquelles leur naissance les appelle. Il est remarquable que le premier duc, le premier comte et le premier baron d'Angleterre soient catholiques. Ajoutez-y plusieurs autres lords et barons obligés de vivre dans leurs terres, sans prendre aucune part aux affaires publiques, privation qui devient pour eux une tentation continuelle d'abandonner la religion à

laquelle ils en sont redevables, et qui les fait trembler pour la persévérance de leurs enfants.

Payer la dîme au clergé protestant, porter leur part des charges communes des paroisses anglicanes où ils se trouvent enclavés, contribuer à l'entretien et au rétablissement des églises d'un culte qu'ils abhorrent, n'est pas ce qui afflige le plus les catholiques anglais. Ils regardent ces assujettissements comme les autres taxes publiques qui leur sont imposées en commun avec les autres sujets du Royaume. Ils voient, avec plus de sensibilité, l'obligation humiliante d'aller devant le ministre anglican répéter les mariages qu'ils ont contractés devant leurs pasteurs, condition sans laquelle les mariages ne seraient pas reconnus en loi. Le ministre, sans tenir compte, sans même s'informer du mariage préalablement célébré dans l'Eglise catholique, leur fait donner de nouveau leur consentement et subir toutes les cérémonies de la sienne. Tout ce qu'ils ont pu gagner jusqu'à présent, a été de ne pas se mettre à genoux devant lui. Les Espagnols et Irlandais catholiques ne veulent pas entendre à cette présentation devant le ministre protestant, lorsqu'ils se marient en Angleterre, et leur répugnance, procédant d'attachement à leur religion, est assurément louable. Mais qu'en résulte-t-il quelquefois ? Que le mari et la femme venant à se brouiller, font divorce, sous prétexte qu'ils ne sont pas légalement mariés, et, lorsqu'en conséquence, ils veulent se marier à d'autres, ils donnent lieu à une question également délicate et difficile à résoudre, savoir s'ils sont libres aux yeux de Dieu, comme aux yeux de la loi. On prépare une représentation à ce sujet qui doit être soumise à la considération du Parlement.

Du reste, sous une infinité de rapports, l'émancipation ferait plus de mal que de bien aux catholiques, en réveillant la vanité, l'ambition de parvenir aux places qui leur seraient ouvertes, et en les jetant, au préjudice de leur foi et de leur morale, dans les sociétés protestantes. Les habitants du Canada se félicitent beaucoup de n'avoir jamais eu à gémir sous les privations qu'endurent les catholiques en Angleterre. Hélas ! s'ils considéraient la chose

sous le rapport de la religion, ils reconnaîtraient qu'ils n'y ont rien gagné.

La liberté de la religion ne consiste pas précisément à faire des processions dans les rues, à porter les sacrements au dehors avec solennité, à faire marcher la croix et le clergé à la tête d'un convoi. Cet extérieur a assurément son avantage et donne à nos cérémonies une pompe dont Dieu peut tirer sa gloire. Mais indépendamment de tout cet extérieur, on peut dire que la religion est libre, lorsque les fidèles peuvent, sans être inquiétés, en faire les exercices dans leurs maisons et dans leurs églises, entendre la parole de Dieu, chanter ses louanges et participer aux sacrements. Les catholiques anglais ont cet avantage et l'apprécient beaucoup, lorsqu'ils se rappellent qu'il fut un temps où la peine de mort était prononcée contre tout prêtre qui était convaincu d'avoir dit la messe et contre tout fidèle convaincu d'y avoir assisté, où dos prêtres d'une certaine description, par exemple les Jésuites, n'avaient pas même la liberté d'exister dans ce royaume, soit qu'ils exerçassent ou non. Aujourd'hui, le gouvernement n'y regarde plus, et quoiqu'il n'ignore pas qu'il y a dans le royaume, non seulement des ecclésiastiques séculiers, mais encore des religieux, il se rassure sur ce que la loi ne les reconnaît pas comme tels, mais seulement comme des particuliers. En effet, ils ont soin de ne pas s'appeler pères ni frères, même entre eux, ni de porter des noms de religion hors de la maison professe : chacun est qualifié Monsieur et porte son nom de famille. Parmi les Bénédictins anglais, le Père Joseph est M' Fisher, le Pore Bède, M"" Day, le Père Antoine, M'' Slover, et ainsi des autres. Trois ou quatre d'entre eux prêtent leurs noms pour former un trust qui acquiert des fonds et les régit pour la communauté. Chacun de ces trustées fait son testament et lègue à un autre de la communauté sa part apparente de la propriété. Le vœu de pauvreté n'en souffre point. Chaque religieux employé dans une mission prend sur le revenu son nécessaire et tient compte du surplus à la communauté, quelquefois même au préjudice des chapelles qui, en général, sont mal pourvues d'ornements. Ils mènent

petit train, ainsi que les prêtres séculiers, tant de la ville que de la campagne, sont logés à l'étroit, mais proprement et même élégamment habillés, poudrent leur cheveux et portent des bas de soie pour aller en compagnie. A voir deux ou trois jeunes bénédictins se tenir par-dessous le bras et marcher dans les rues, vous les prendriez pour des jeunes bourgeois ou pour des commis de la ville. En général, ils sont jolis garçons, bien élevés, sachant se tenir en compagnie et ayant des manières aimables. Pendant le séjour de l'évêque de Québec à Liverpool, il eut occasion de dîner chez un particulier où se trouvaient à table douze prêtres anglais, dont huit étaient bénédictins. Ils avaient tenu une assemblée au chapitre de leur Ordre, le jour précédent, dans une auberge où ils avaient dîné ensuite. Deux semaines auparavant, les Jésuites en avaient fait autant. Cela ne souffre pas de difficulté dans ce pays, parce que les uns, comme les autres, n'ont pas de moyen de s'assembler autrement.

Depuis le temps de la prétendue réforme en Angleterre, les Bénédictins ne portent l'habit de leur Ordre qu'au moment de leur vêture et de leur profession. Ils sont fort anciens dans l'Eglise de ce Koyaume, et font remonter leur origine jusqu'à son Apôtre, S. Augustin.

Du temps d'Elizabeth, ils furent tous proscrits et ceux qui ne subirent pas la mort, n'y purent échapper qu'en fuyant dans des pays étrangers. Il n'en restait plus qu'un ; encore était-il prisonnier dans la Tour de Londres. Voulant, à quelque prix que ce fût, conserver l'existence de son Ordre, on prétend que, dans sa prison même, il donna l'habita deux postulants qui firent profession après que la persécution fut ralentie.

Du reste, ni les Bénédictins, ni les Jésuites d'Angleterre ne s'accordent bien avec les prêtres séculiers. L'esprit de corps qui les anime, les porte comme inévitablement à accaparer tout ce qu'ils peuvent et à ne trouver de bon que ce qui se fait par eux. Les évêques eux-mêmes qui, avant leur épiscopat, appartenaient à des corps réguliers, leur préfèrent le clergé séculier, comme plus souple, plus à la main, plus obéissant, au lieu que les reli-

gîeux mettent sans cesse en avant leurs exemptions et leurs privilèges, cherchent des protecteurs et ne voudraient dépendre que de leurs supérieurs claustraux, même pour ce qui regarde le ministère des âmes essentiellement subordonné à la direction des éveques. Dans le siècle dernier, les religieux anglais avaient tant gagné de terrain dans cette Eglise, que l'on n'y reconnaissait qu'à peine l'autorité des vicaires apostoliques, et que le Pape Benoit XIV, pour remettre les choses sur le pied où elles devaient être et pour réprimer les entreprises des réguliers, fut contraint de donner la Constitution Apostolicum ministeriam, qui réglait leur exemption et rétablissait les vicaires apostoliques dans leurs droits épiscopaux usurpés par les entreprises des moines. Cette constitution est conservée comme la base de la discipline qui dirige, depuis ce temps, l'Eglise catholique d'Angleterre ^.

1 — La constitution Apostolicum minis teriiim avuient été donnée en 1753 et, à l'époque du voyage de Ms"" Plessis, elle avait besoin d'être remplacée par une autre. Aussi, lorsque M«i Wiseman fut mis à la tête de l'Eglise en Angleterre, il comprit tout de suite la nécessité d'un changement pour la meilleure administration des affaires religieuses. Il s'adressa au Saint-Siège, et après trois ans d'efforts, il réussit à obtenir l'établissement de la hiérarchie catholique. Le bref est du 24 septembre 1850. Londres eut un archevêque et même un cardinal. M»"" Wiseman aimait beaucoup les religieux, il en fit entrer un grand nombre dans son diocèse de Westminster. Mais il ne pouvait toujours obtenir d'eux les services dont il aurait eu besoin. Et ce passage de la lettre suivante qu'il écrivait au P. Faber, en 1852, corrobore bien ce que disait M^"^^ Plessis quelques années auparavant :

" When [ came to London, there was not a single comtnunity of men. There w^ere two Jesuits en garçon in a house, that was ail. Now it is différent.

" I. The Jesuits hâve a splendid churcb, a large house, several priests, besides Westminster. Scarcely was 1 settled in London, that I ax-)plied to their superior to establish hère a community in due form,..I also asked for missionnaries to give retreats to congrégations, etc. I was answered on both heads, that dearth of subjects made it impossible. Ilence we hâve under them only a church, which by its splendour attracts and absorbs the wealth of two parishes, but maintains no schools, and contributes nothing to the éducation of the pror at its very door. I could say much more, but I forbear.

L'évêque de Québec voulant être témoin de la manière dont l'office divin se faisait dans cette ville, assista le dimanche, à la grand'messe de la chapelle de S. ISTicoIas, et à vêpres de celle d'Edmond Street. Il fut édifié dans l'une et dans l'autre de la tenue des fidèles dans le lieu saint. On n'y voit ni ricaneries, ni tournoiement de tête, ni salut, ni caqueterie, comme chez les Français. Chacun abîmé dans la méditation, semble ne voir que Dieu et soi-même dans le lieu saint, et reste constamment à genoux depuis le commencement de l'ofiertoire jusqu'au dernier évangile. La grand'messe ne fut allongée ni par l'aspersion, ni par la bénédiction du pain, ni par le chant de l'Introït, du Graduel ou de la Communion (ces choses sont inconnues dans les chapelles anglaises), mais bien par le Kyrie, le Gloria etc, chantés en plusieurs parties par des voix d'hommes et de femmes accompagnées de l'orgue, avec force répétition des mêmes paroles, surtout de V Amen du Credo, chanté au moins en dix façons.

" 2. The Redemptorists came to London as a missionary order, and I cheerfuUy approved of and authorised their coming. Wlien tliey were settled down, I spoke to them of my cherished plan of missions to and among the poor. I was told that this was not the purpose of their institute in towns....

** 3. The Passionists I brought first to England I gofc them placed at

Aston Hall, and thence they hâve spread They hâve never given me a

stroke of work among the poor "

Le Cardinal Manning, on peut l'affirmer, n'aimait pas beaucoup les religieux et bien des fois il se plaignit amèrement de leur esprit-d'indépendance et de l'abus qu'ils faisaient de leurs privilèges. Bientôt la lutte éclata entre lui et les Jésuites. La cause fut portée à Home et le 22 mai 1881, parla bulle Romanos Pontijices, le Pape mit fin à la querelle et fit des règlements qui sont encore en force aujourd'hui.

Les ordres religieux sont infiniment utiles à l'Eglise. Mais comme dans le clergé séculier, tout n'est pas parfait chez eux ; et de là des difficultés et des contestations plus ou moins graves qui ont besoin d'être réglées par l'autorité suprême du Saint-Siège. Il faut de la mesure en tout et les choses les plus excellentes peuvent devenir nuisibles par l'abus que l'on en fait. Voir: The Life and Time of cardinal Wiseman — Wilfrid Ward, et Life of Manning hy E. S. Purcell.

M. Penswick expliqua avec beaucoup de dignité l'évangile du dimanche ; son homélie fut écoutée très attentivement.

Les vêpres de l'autre chapelle consistèrent dans le chant de deux ou trois psaumes détachés et dans la récitation du Te Deum et d'une longue suite de prières, le tout en anglais, faite avec beaucoup de grâce et d'un ton fort pénétrant, par l'un des bénédictins desservant cette chapelle (M'" Brower), revêtu d'un surplis fin et d'une large étole, à genoux sur le premier des cinq degrés de l'autel, et ayant devant lui un tabouret surmonté d'un coussin sur lequel reposait son livre. Le chant fut plus grave que celui que nous avions entendu le matin. Il n'y avait point de voix de femmes, mais l'orgue était touché par une pieuse demoiselle qui s'en acquitte fort bien.

Quant aux cérémonies, on n'y entend rien dans ces chapelles. Deux enfants remarquables par leur modestie, chaussés en bas blancs et en souliers rouges qu'ils prennent et laissent dans la sacristie, et revêtus de surplis très blancs sur une soutane rouge, sans chandeliers, sans encensoir : voilà tout le clergé. Le sanctuaire trop petit n'en saurait contenir davantage et il n'y a point de chœur.

Les chantres sont tous dans la tribune en avant de l'orgue.

10. — Avant de quitter Liverpool, l'évêque de Québec avait besoin de savoir où prendre Sir John Sherbrooke, ci-devant gouverneur en chef du Canada, avec lequel il avait à traiter de quelques affaires, et supposé que ce général demeurât sur la route de Liverpool à Londres, il ne voulait pas s'exposer à revenir sur ses pas pour le trouver. C'est pour cela qu'il avait écrit à ses banquiers, M" Cox et Greenwood, qu'il savait être à Londres. Leur réponse reçue le 9, lui apprit qu'il demeurait, en effet, h michemin de cette capitale, entre l^otingham et Southwell, dans un village du nom de Calverton. Ce fut vers cet endroit, quoique détourné, qu'il se décida à diriger sa route. Le mardi fut employé aux préparatifs du voyage, et l'on partit à cinq heures du matin, le mercredi, par le stage, dont l'évêque avait retenu les

quatre places de dedans pour lui, ses deux prêtres et son domestique, afin d'éviter, du moins pour ce premier jour, de se trouver avec des gens mal assoitis. Une partie du bagage fut laissée pour être transportée à Londres, dans quelque autre voiture d'eau ou de terre. Celui qui en était chargé l'envoya par eau, c'est-àdire par des canaux pratiqués tout le long de cette route à travers les terres.

11. — Les coaches toujours traînés par quatre chevaux au grand trot,conduisentles voyageurs avec une agréable rapidité. Sur toutes les routes, vous en rencontrez, à chaque pas, chargés de monde dedans et dehors et encombrés de bagage sur l'impériale. Indépendamment des quatre ou six personnes de l'intérieur, il y en a quelquefois jusqu'à douze au dehors, tant au devant qu'au derrière de la voiture, tous mieux assis et plus à l'aise qu'on ne serait porté à le croire. Dans ce nombre doivent être comptés le cocher et le garde chargé du soin du bagage. Les cochers ne disent jamais m.ot à leurs chevaux ; le grand fouet dont ils sont munis suffit pour les stimuler. Tout au plus, ils sifflent quelquefois. Dans les chemins les plus étroits, dans les petites rues de village, vous ne voyez jamais une voiture en heurter une autre, tant est grande la dextérité avec laquelle ils les conduisent.

On croirait à peine en Canada que, sur une route de 200 milles, comme celle qui mène de Liverpool à Londres, il n'y ait pas une seule ornière. Cependant la chose est littéralement vraie, non seulement pour cette partie, mais pour toutes les autres du Royaume. Aussi les chemins d'Angleterre sont-ils reconnus pour les plus beaux du monde.

La campagne est en général assez riante, mais monotone. Les champs sont petits, carrés, tous clos en petites haies de verdure, interspercées d'arbres d'environ 20 à 25 pieds de haut. Il y a des collines assez fréquentes, mais toutes semblables, sur une étendue de plusieurs centaines de milles. Qui en a vu une, a vu toutes les autres. Point de forêts, pas même de bosquets : rien qui soit digne d'être comparé à la charmante variété de sites que présente le district de Québec. Il est vrai que nous voyageons

ici dans l'iiitcrieur. Peut-être y a-t-il auprès de la mer, des campagnes aussi belles que celles qui bordent le St-Laurent.

On était alors dans le temps de la moisson, beaucoup plus forte en foin qu'en grain, quoique celui-ci fût très beau. Déjà une partie des champs était labourée pour recevoir le grain qui se sème régulièrement en automne.

Les maisons des fermiers, quelquefois éparses dans les campagnes, et plus souvent réunies en village, aimoncent bien leur pauvreté. Elle sont extrêmement petites, toutes de pierre, couvertes de paille, d'ardoise ou de tuiles cannelées comme des gauffres. On ne voit presque pas de granges. Le peu qui en existent sont fort étroites et suffisent apparemment à loger le grain. Quant au foin, on ne le met pas en bottes, mais en mules allongées qui ont a sez la forme de granges, et que l'on tranche avec une sorte de grand couteau, soit pour en nourrir les animaux sur les lieux, soit pour l'aller vendre dans les villes, à tant la livre ou le quintal. On regarde comme économique (et peut-être a-t-on raison) de le garder d'une année sur l'autre. Ainsi le foin que les animaux mangent en 1819, est celui qui a été fauché en 1818.

îTous passâmes, ce premier jour, par les villes de Warrington, Knutsford, Macelensfield, Leck, Ashborn et Derby, capitale du Derbyshire, et arrivâmes, à soleil couché, à Nottingham, capitale du comté de même nom. ITous avions fait environ 80 milles. Il était temps de dîner pour des voyageurs qui n'avaient rien pris depuis 10 heures du matin. On nous servit des viandes réchauffées à la hâte, parce que nous étions pressés de nous rendre, ce soir-là même, à Soutliwell, qui en est distant de IG à 17 milles. iS'ous y arrivâmes fort tard, le cocher ayant plusieurs fois manqué sa route dans l'obscurité de la nuit. L'auberge où nous logeâmes, est, si l'on en croit l'hôt elière, la maison même où le roi Charles I, poursuivi par ses sujets, fut fait prisonnier. Cette auberge s'appelle Saracen head ou Tête de Zarazin.

Tout le monde sait que les auberges d'Angleterre sont les meilleures d'Europe. Propreté, honnêteté, abondance et variété de nourriture, bons lits, chambres à part etc. Mais on ignore

peut-être qu'outre le prix assez fort que l'on donne aux hôteliers, il faut encore faire aux domestiques une gratification qu'ils demandent avec importuuité. Si vous avez passe plusieurs jours dans la même maison, il n'est aucun d'eux qui ne croie avoir droit à une récompense. Celui-ci est le waiter ou premier écuyer de la maison, cette fille a fait votre chambre ; celui-là a fait quelques arpents pour vous indiquer une maison que vous ne connaissiez pas, ce petit garçon vous a servi le déjeuner ou le thé : autant de gens qui veulent être récompensés, qui l'exigent, qui se plaignent que vous ne leur donnez pas assez et vous font des reproches. Il en est de même des voituriers. Vous payez au maître d'un stage où vous entrez, ce que la loi ou la coutume alloue, selon la distance où vous allez. Mais vous n'êtes pas quitte. Lorsque vous laissez cette voiture pour passer à une autre, il faut payer tant au gardien du bagage et tant au cocher. Si l'on voyage en chaise, il n'y a pas de gardien, mais il faut payer davantage au cocher, et cela revient souvent, parce que l'on change plus souvent de chaises que de stages. Les pauvres voyageurs, les étrangers surtout, sont dévorés par ces fripons. Il paraît que dans les auberges et les maisons de poste, les domestiques et cochers n'ont pas de gages, mais vivent des présents des voyageurs ou des hôtes. Celui qui nous avait conduits de Nottingham à Southwell, murmura beaucoup de ce qu'outre le prix de la voiture, on ne lui avait donné que deux shellings de récompense.

12. — L'évêque de Québec, s'il eût mieux connu le pays, aurait pu s'épargner le voyage de Southwell, puisqu'il fut obligé de revenir sept milles sur ses pas, le lendemain, pour trouver le village de Calverton qu'il cherchait. Ce fut là, dans l'un des plus misérables endroits d'Angleterre, au fond d'une vallée dépourvue d'ombrage, près d'un petit ruisseau qui coule à peine, qu'il rencontra Sir John Sherbrooke, retiré dans une maison assez spacieuse, seul avec sa dame et quelques domestiques, et occupé de la construction d'une plus grande, à deux arpents de là, également à l'extrémité de ce méchant village qui n'a rien de vivant. Sa jambe et son bras gauche étaient dans le même état qu'à son

ol

départ du Canada. Il marchait, une partie du jour, à l'aide d'une canne et passait le reste du temps sur son canapé. Du reste, mémoire exquise, jugement très sain, cœur ouvert et loyal, aimant toujours le Bas-Canada et prenant au bonheur du pays un intérêt plus vif qu'on ne devrait l'attendre d'un homme complètement retiré des affaires. Il répondit avec sagacité et de la meilleure grâce du monde, aux nombreuses questions que l'évoque lui proposa sur les différents objets de son voyage, mais comme la vue de plusieurs personnes réunies le fatigue, il refusa de voir Messieurs Lartigue et Turgeon, que l'évoque avait dessein de lui présenter, le lendemain, en passant. Après environ deux heures de conversation, il se sépara de ce brave homme, probablement pour ne le jamais revoir ! Ce fut dans cette triste pensée qu'il vint rejoindre ses compagnons à South well, et y passa le reste de la journée.

On est étonné de trouver dans cette petite ville, qui ne vaut guère que la moitié de celle des Trois-Rivières, en Canada, une église dont la construction a dû coûter des sommes immenses. Elle ne date pas de moins de 6 à 700 ans. C'était une collégiale et elle paraît avoir conservé ce titre depuis qu'elle est devenue protestante, puisqu'entre les inscriptions funéraires du cimetière qui l'environne se trouvent celles de plusieurs Doyens, Archidiacres, Chanoines et de leurs épouses. Quant aux inscriptions catholiques, les pierres en sont si vieilles et si enfoncées en terre, qu'il est impossible de les lire.

Ce vaste édifice, d'architecture gothique, est peut-être un des plus beaux monuments de l'ancienne religion d'Angleterre. On peut sans exagération, lui donner de trois à quatre cents pieds de long sur cent pieds de large dans la nef. Du fond de l'une des deux chapelles au fond de l'autre, il n'y a pas moins de 160 à 180 pieds. Quatre énormes colonnes de pierre de taille placées à une égale distance des quatre angles, formés par la rencontre de la nef avec ces deux chapelles, soutiennent quatre arches cintrées à la voûte de l'église, qui servent de base à une tour quadrangulaire élevée d'environ cinquante pieds au-dessus de l'édifice et

dont les faces peuvent en avoir 40 de large. Elle est terminée dans son extrémité supérieure par une corniche surmontée de festons et de petites pyramides, comme il est d'usage dans le gothique, mais sans perdre sa forme. Il en est de même de deux autres tours quarrées qui s'élèvent à l'alignement du portail, moins larges et moins hautes que la première. Ces trois tours, ce portail et tout le mur extérieur de l'église sont en pierre de taille, ainsi que tous leurs ornements sculptés et ciselés. Les modillons qui bordent et terminent la corniche qui règne tout autour de l'église au haut des murs, sont des représentations de têtes humaines, ayant chacune des figures différentes, le tout orné d'arches, de pilastres, de guirlandes et d'œils de bœuf, de même matière. Les divisions mêmes des châssis, ou plutôt des fenêtres qui ne s'ouvrent pas, les barreaux qui reçoivent les vitres,ordinairement taillées en forme de lozanges très petites et par conséquent très multipliées : tout cela est en pierre et suppose dans les anciens dont nous nous permettons de mépriser les ouvrages, une habileté à manier le ciseau que l'on ne trouverait pas chez les modernes.

Du reste, il ne faut pas croire qu'un édifice aussi antique se soit conservé sans altération. L'inclémence des saisons a miné, dégradé, pourri, détaché plusieurs ornements et beaucoup de pierres. Des arbrisseaux ont cru et fait effort dans les murs. L'ancien toit s'est usé ; la vieille charpente a été remplacée par une nouvelle plus basse, défigurant l'édifice et commençant à son tour à devenir ancienne.

Outre les deux chapelles qui donnent à cette église la forme d'une croix, il y en a plusieurs autres qui ont leur ouverture dans la nef ou dans le chœur, mais qui, apparemment, pour n'avoir pas été construites en même temps que l'église, ne sont pas en symétrie comme les deux premières. Comme l'on a entièrement perdu de vue la destination primitive de ces dépendances, il est possible que l'on donne le nom de chapelle à ce qui était autrefois sacristie ou cloître de chanoines.

Si cette église eût été cathédrale et non collégiale, on prendrait pour l'ancien évêché un autre édifice de même genre que l'église,

qui n'en est séparée que par une distance d'environ 60 pieds, dont les ouvertures sont taillées de la même manière, qui a des pilastres creux pour cheminées, et dont les gouttières sont, comme celles de l'église, des tuyaux sortant de gueules de lions ou autres animaux dont les tôtes en pierre de taille sont placées aux différents angles de la corniche.

Les grandes fenêtres de cette église sont très hautes et très larges. Les portes, au contraire, tant de front que latérales, extrêmement basses. C'était apparemment le goût du temps. Le corps de l'église est pavé en grandes pierres plates et unies et séparé en trois nefs, sans bancs, ni chaises, ni quoi que ce soit pour s'y asseoir. La raison en est évidente, c'est que cette triple nef n'est jamais occupée autrement que comme promenade publique, le chœur étant beaucoup plus que suffisant pour contenir le double de ce qu'il y a de fidèles anglicans dans la ville.

Ce chœur a, en effet, plus de 120 pieds de long et est séparé de la nef par un double mur dont les deux parties sont bien à dix pieds l'une de l'autre. Elles sont unies par une porte placée au milieu et surmontée d'un bel orgue. Les niches de pierre de taille qui garnissent tout le mur intérieur de l'église, sont de marbre dans le chœur. On ne voit pas bien quelle pouvait être la destination des unes et des autres, sinon de contenir des statues de saints qui ne s'y trouvent plus. Au-dessous de ces niches qui sont régulièrement vers le haut du mur, avec des allées et passages pour aller des unes aux autres, se trouvent un peu au-dessus du plancher de bas, de chaque côté du chœur, un certain nombre de stalles de marbre, enrichies de petites colonnes et terminées par le haut en plusieurs arches concentriques, comme il est ordinaire dans les édifices gothiques. Ces stalles ne sont pas occupées par les protestants. Ils en ont de plus basses, en bois et en plus petit nombre. Elles ne laissent qu'un petit passage au milieu du chœur, et comme encore il reste de chaque côté beaucoup d'espace entre ces stalles et les anciennes, l'intervalle est rempli de longs bancs clos, en face les uns des autres, sans

compter une galerie au-dessus du chœur, également remplie de bancs qui se regardent.

Le jour où l'évêque de Québec visita cette basilique, était celui de la naissance du Prince de Galles. Il y avait office et il voulut voir comment il s'exécutait. Pour cette fin, il se plaça dans un coin de la galerie d'où il était aisé d'apercevoir ce qui se passait dans le chœur. Un révérend, avec assez de dignité, présidait à la cérémonie. 11 était assisté d'un bon chantre, habillé comme lui en long surplis et de 7 à 8 enfants de chœur, les uns en surplis, les autres en habit laïque. Ils chantèrent qu cliques pseaumes accompagnés de l'orgue, que jouait une demoiselle, et entremêlés de longues prières prononcées ou plutôt déclamées par le ministre. C'est la manière anglaise de faire les prières publiques, et là-dessus la pratique des prêtres catholiques n'est pas différente de celle des protestants. Au surplus, ce ministre, en sus de son clergé, n'avait pas plus de deux ou trois auditeurs, si l'on en excepte quelques curieux qui n'eurent pas la même patience que nous d'assister jusqu'à la fin de la cérémonie.

13. — Cependant il fallait reprendre la route de Londres, et l'on convint que ce serait le lendemain, vendredi. Wy ayant pas de stage dans l'endroit, il fut résolu que l'on partirait en chaise de poste. La différence qu'il y a entre ces deux sortes de voitures, consiste en ce que le stage peut donner place à quatre ou six personnes partagées entre deux sièges qui se font face en dedans, et en recevoir au dehors, tant devant que derrière, un nombre encore plus grand, sans préjudice du bagage dont le dessus de l'impériale est quelquefois encombré. Sur cette voiture il n'y a jamais moins de quatre chevaux, au lieu qu'il n'y en a que deux sur celle que l'on nomme chaise, qui est aussi à quatre roues et couverte, mais n'a qu'un siège et ne peut recevoir de bagage au dehors que ce qui peut trouver place sous le siège du cocher, ni au dedans plus de deux ou trois voyageurs. La chaise coûte plus que le stage, mais on y est plus en liberté, et voilà pourquoi l'évêque et ses compagnons, après en avoir essayé, continuèrent d'eu faire usage le reste de la route, John trouvant sa place

auprès du cocher, tantôt sur son siëge, lorsqu'il se trouvait assez large, tantôt un peu plus bas sur le bagage, tantôt à la place même du cocher, lorsque celui-ci préférait monter sur un de ses chevaux pour les faire mieux aller. Mais la plupart des voyageurs, par économie, préfèrent le stage comme mieux accommodé aux moyens des gens de toute caste qui, dans ce pays, surtout en été, sont toujours sur les routes. Il y a telle maison auprès de Londres, où il n'arrive pas moins de 700 stages par jour. Quand aux gens riches, ils voyagent d'ordinaire avec leurs propres voitures, et c'est sans contredit la manière la plus commode et la plus indépendante.

Les principales villes que nous traversâmes, ce jour-là, furent ITewark, Grantham et Stanford. Dans la dernière de ces places, il y a trois églises à très petite distance, dont l'antique genre de construction fait bien voir qu'elles datent de plus loin que la prétendue Réforme. On en peut dire autant d'une plus considérable qui se trouve à Grantham, et en général de toutes les structures gothiques, avec des tours carrées servant de clochers, que l'on rencontre, soit en ville, soit en campagne. Il faut avouer que sur cet article, les protestants d'Angleterre sont forts modestes et aiment mieux s'accommoder tout uniment des églises qu'ils ont ravies aux catholiques, que d'en construire à leurs frais.

En approchant de la capitale, le pays devient plus sombre, les arbres plus fréquents dans les haies ; il y a même des bocages et des forêts dans les propriétés des seigneurs. Mais, soit habitude, soit préjugé, soit insuffisance du bois, les seigneurs, comme les particuliers, se chauffent avec du charbon de terre.

On ne voit ici ni tremble, ni merisier, ni érable, ni cèdre, mais des ormes, des peupliers, des chênes, des hêtres chargés de fênes en cette saison, des saules, des tilleuls, des marronniers et des sycomores. Ces deux dernières espèces sont les plus grands arbres que le pays nous ait présentés jusqu'à ce jour. Le hêtre, l'orme, le tilleul, le chêne, ont les feuilles plus petites et plus allongées qu'en Canada. Les arbres résineux que Ton rencontre en très petite quantité, ont aussi le bouquet plus petit que les

nôtres. Cela est surtout remarquable dans le pin. Du reste, le pin et le sapin et l'épinette etc., sont si petits qu'ils semblent plutôt transplantés d'ailleurs que naturels au sol d'Angleterre.

Les moutons qui paissent en grand nombre sur tous les coteaux, sont trop gras pour être mangés avec plaisir. Leur laine est plus unie et plus fine que celle des nôtres, mais ils sont beaucoup plus petits. Les cbevaux, au contraire, ceux surtout qui servent au transport des marchandises, du foin, des charbons etc., sont d'une taille fort au-dessus de tout ce que nous voj^ons en Canada. Ils traînent des voitures à quatre roues extrêmement grandes et lourdes à proportion. On les encombre d'effets jusqu'à quinze et vingt pieds d'élévation au-dessus des essieux. On croit voir des montagnes ambulantes. Aussi les charretiers n'hésitent-ils pas, lorsque la charge le demande, à atteler non seulement trois et quatre, mais souvent six et huit chevaux sur ces énormes voitures.

Dans les comtés les plus voisins de la capitale, on commence k rencontrer des ânes, et plus on s'en approche, plus ils deviennent communs. Pour conduire de petites voitures, pour porter des denrées au marché, cet animal sobre et docile est d'une utilité inconcevable. Il serait digne de nos sociétés d'agriculture d'en faire venir en Canada et de les y faire propager. Ils s'acclimateraient très vite, et pourquoi l'âne n'y serait-il bon à rien, lorsqu'il est d'une si grande ressource dans toutes les parties de l'Europe ? On s'est trop prévenu contre cet animal par le mauvais succès de quelques premiers essais. Plus d'attention pour le premier hiver à ceux que l'on importerait, les mettrait en état de soutenir mieux l'hiver suivant. Leurs écroits nés dans le pays, n'y seraient pas plus étrangers que nos veaux ou nos poulains et, en peu d'années, on aurait à se louer de lui avoir procuré cette classe d'excellents serviteurs.

Les hôtelleries prennent un air de dignité remarquable, à mesure que vous vous avancez vers la capitale. Un aubergiste et sa femme vous reçoivent à leur porte d'aussi bonne grâce qu'un lord ou une lady recevraient des amis qui viendraient les visiter.

Cela fait, ils disparaissent, donnent leurs ordres etc., vous laissent à la discrétion d'un intendant qui prend soin de vous, avec un air de noblesse qui ferait honneur au premier gentilhomme d'Angleterre. Table garnie, chambres séparées, lits élégants et propres : rien n'est épargné. Il court au-devant de tous vos besoins. Seulement, à votre départ, le gentilhomme ouvre la main et, en sus du compte de l'hôtellerie qu'il vous présente, reçoit avec reconnaissance le shelling de gratification que vous lui donnez.

Nous couchâmes à 30 milles de Londres. La nuit obscure et avancée ne nous permettait pas de nous en approcher davantage. Le lendemain, avant sept heures, nous avions repris la chaise de poste.

Les haies ne bordent plus les terres aussi régulièrement que dans les parties les plus éloignées. Le commerce rapproche tout On commence à trouver des clôtures de bois, faites avec des douves, telles qu'on les importe du Canada ou de la Baltique.

Quelques granges et autres bâtiments autour des maisons, sous leurs toits de tuiles, sont environnées de planches. C'est ce que l'on ne trouve pas vers l'intérieur du royaume.

14. — Des voitures allant au marché, des ânes chargés de denrées, des troupeaux de bœufs ou de moutons, qui courent, sans le savoir, à la boucherie, remplissent le chemin et embarrassent la marche. Les villages deviennent plus fréquents et se touchent les uns les autres. La grande ville se découvre enfin. Les yeux des voyageurs sont à peine assez grands pour la contempler. Mais qu'aperçoivent-ils ? — Un nuage de fumée exhalée par le charbon de terre et ne laissant voir les rues et les maisons qu'en petit nombre. Enfin, entre onze heures et midi, chacun arrive à son auberge, ajoutant à la fatigue du voyage l'ennui que donnent inévitablement l'agitation des habitants et les criailleries des vendeurs de bagatelles qui remplissent les rues et les places.

Que dire de Londres qui n'en ait déjà été dit? — Que par un recensement fait en 1811, cette métropole mesurée à quatre milles de rayon sur toutes les faces, ayant pour centre l'église de

S. Paul, se trouvait être d'un million trente-neuf mille âmes. Les naissances qui y ont eu lieu depuis cette date, ont dû compenser amplement le vide laissé par les Français qui Pont quitté pour rentrer dans leur patrie depuis la restauration de Louis XVIIL La population a donc augmenté, du moins de tous les nouveaux habitants qui sont venus d'ailleurs s'y établir.

15. — L'évêque de Québec, venu en Angleterre par motif d'affaires et non par curiosité, n'avait que peu de temps à donner à la visite des objets qui fixent les regards et occupent les recherches des étrangers dans cette capitale. Il était plus essentiel pour lui de cultiver les gens que de voir des curiosités. Aussi se borna-t-il à rencontrer ceux qui pouvaient lui être utiles, et à ne voir des beautés de Londres, dans ce premier séjour, que l'abbaye de Westminster, l'église de S. Paul et l'asile de Chelsea.

16. — Il faudrait des semaines pour visiter Westminster, avec ses dépendances, et des volumes pour en donner une description exacte. Que l'on se figure une église gothique, longue de 360 pieds, large de 72 dans la nef et de 195 dans la croix ; la nef divisée en trois, chacune des deux parties latérales séparée de celle du milieu par deux rangs d'arches qui occupent l'énorme distance du pavé au carré de l'édifice ; à l'extrémité de cette triple nef, on entre par deux portes de fer dans le chœur où sont couronnés les rois et les reines d'Angleterre.

Derrière l'autel de marbre qui termine le chœur, se trouve une chapelle autrefois dédiée à S. Edouard le Confesseur, dont elle porte encore le nom et enferme les cendres. On y monte par un escalier. Le corps du saint est contenu dans une boîte ou caisse qu'on ne voit pas, parce qu'elle est couverte et environnée d'une tombe de pierre en mosaïque. Ce tombeau, autrefois objet de culte pour les Anglais, n'est plus autre chose aujourd'hui qu'un monument national. Le corps du saint y repose en paix au milieu de ceux de dix autres rois et reines, dont quelques-uns n'étaient peut-être pas fort dignes de lui faire compagnie.

Dans cette chapelle ee conservent aussi les deux méchants fauteuils qui servent au couronnement des rois et des reines

d'Angleterre. Soua le siège de celui du roi, on voit la célèbre JacoVs stone ou pierre de Jacob, qui passe pour avoir été apportée d'Ecosse par Edouard T. Les écrivains irlandais ne sont pas d'accord sur cette origine et prétendent que cette pierre vient de chez eux, que, suivant un ancien oracle, celui qui serait assis dessus aurait toujours la souveraineté d'Irlande, et qu'en conséquence, lorsque Henri II eût subjugué leur pays, il crut nécessaire de transporter cette pierre en Angleterre pour assurer sa conquête. Elle n'a, du reste, rien de remarquable. Elle est d'un gris blanchâtre, brute, plate et carrée. On revêt ces deux fauteuils de velours lorsqu'ils doivent servir, et ce n'est pas sans besoin. Mais qui ne s'étonnerait de l'idée superstitieuse attachée à la conservation de cette pierre !

Après la chapelle d'Edouard le Confesseur vient celle de Henri VIL On appelle ainsi l'addition que ce prince fit, à l'extrémité orientale de cette église, d'un édifice d'une construction très estimée et qu'il destina à sa sépulture et à celle de sa famille. La première pierre de cette chapelle fut posée en 1503. La construction coûta £14,000 d'alors, qui répondent à 280,000 liv. strl. d'aujourd'hui. La chapelle a 99 pieds de long, 6Q de large et 54 de haut. Elle est ornée au dehors de 14 tours proportionnées à la grandeur de l'édifice. Le toit se termine en une demi-sphère d'où, sortent cinq espèces de petites chapelles ou retraites, dans chacune desquelles on entre par une arche qui a sa base sur le pavé. C'est dans la nef de cette chapelle que se tient le chapitre de l'Ordre du Bain. Les bannières des chevaliers sont suspendues tout autour, chacune portant le nom de celui à qui elle appartient. Le tout fait une fort jolie garniture de pendants à 15 ou 20 pieds de terre, tout autour de la nef.

Outre Henri VII, dont la tombe n'a pas coûté moins de £10,000, et divers autres princes et princesses qui ont trouvé leur sépulture dans cette chapelle, on y voit le singulier contraste du tombeau de la reine Elizabeth figurant avec celui de Marie, reine d'Ecosse. Ils sont tous deux d'une magnificence si uniforme et placés avec tant de symétrie, de chaque côté de celui de Henri VII,

que l'on ne soupçonnerait pas que l'une des deux ait été l'innocente victime cruellement sacrifiée à la barbarie et à la jalouse ambition de l'autre. CJn autre contraste moins frappant, mais encore assez singulier, que présenteWestminster, est de trouver enterrés dans la grande nef de l'église, à 12 pieds l'un de l'autre, deux antagonistes politiques constamment en guerre, pendant leur vie, savoir : Charles Fox et William Pitt. Le monument de ce dernier, fort éloigné de son corps, est au-dessus de la porte d'entrée de l'église. Il y figure, avec un très grand nombre d'autres, qui en garnissent tout l'intérieur et dont les corps reposent au-dessous du pavé. Poètes, historiens, philosophes, médecins, guerriers, mathématiciens : tous les grands hommes et les génies célèbres ont, dans ces derniers temps, trouvé des monuments dans cette église. Les chapelles, au nombre de neuf, qui environnent le chœur (sans compter celles de S. Edouard et de Henri VII), contiennent, en général, des monuments plus anciens de princes, ducs, marquis etc., dont les corps imités en bronze, sont couchés tout leur long par-dessus leurs tombes, avec le costume de leur siècle. La plupart de ces seigneurs étant morts avant la Réforme, il n'est pas rare de trouver des statues de même métal, à genoux et priant autour de leurs tombeaux.

L'église de Westminster a subi plusieurs variations remarquables. D'abord, c'était une abbaye fondée par Segbert, roi des Saxons orientaux, sous l'invocation de S. Pierre. L'abbé et les religieux furent contraints de la remettre à Henri VIII, qui la changea en une collégiale de chanoines séculiers, avec un doyen à leur tête, et bientôt en fit une cathédrale à laquelle il donna pour diocèse le comté de Middlesex, à l'exception de la paroisse de Fulham qui resta sous la jurisdiction de l'évêque de Londres. Edouard VI détruisit la cathédrale et rétablit la collégiale. Marie, qui lui succéda, voulut que cette église rentrât dans son état primitif et redevînt une abbaye. Après elle, Elizabeth, en 1560, détruisit ce qu'avait fait sa sœur, et rétablit la collégiale qui consiste en un chapitre composé d'un doyen, de douze chanoines séculiers et trente enfants de chœur, de douze aumôniers,

de choristes, d'un bedeau, d'un organiste, d'un maître d'ocole et de quarante enfants, qu'on appelle les écoliers du roi ou de la reine. Tel est l'établissement qui subsiste aujourd'hui.

Il y a encore, auprès de l'église, des restes de l'ancien cloître et du chapitre des moines, édifice hardi en ce qu'un seul pilier, ûxé au milieu, recevait et supportait de hautes arcades s'élevant de tous les angles de l'édifice qui était octogone.

Auprès de cette abbaye était l'ancien palais des rois, détruit et remplacé par ce que l'on appelle la place de Westminster, entre l'abbaye et la Tamise. Sur cette place est la halle de Westminster, We.<î/?Hm5^€r Hall. Elle est après le théâtre d'Oxford, le plu vaste appartement qui soit au monde, sans colonnes. Elle a 74 pieds de large et 275 de long. C'est de là que le roi part pour s'aller faire couronner dans l'église de Westminster. Il y revient dîner ensuite. On dit que Richard II qui répara cette salle, autrefois construite par Guillaume le Roux, y donna à manger à 10,000 per.:onnes à la fois. Ce fut dans cette salle que Charles E subit le procès où il fut condamné à mort. C'est là que sont jugés les pairs et autres grands fonctionnaires de l'Etat, sur les accusations formées par la Chambre des Communes. La haute Cour de Chancellerie, la Cour de l'Echiquier et celle des plaidoyers communs donnent sur cette salle imposante, mais dépourvue de toute décoration, si ce n'est dans les occasions solennelles ci- dessus mentionnées, auxquelles on la revêt d'une tenture.

Dans le même groupe d'édifices se trouvent aussi les deux chambres du Parlement, toutes deux trop petites pour leur objet. Les curieux qui veulent assister à quelque débat intéressant de la Chambre des Communes, sont obligés de se rendre douze heures d'avance pour y trouver des places. La chose paraîtra fort croyable à quiconque saura qu'une partie des galeries est occupée par des membres qui autrement ne pourraient suivre les délibérations, et que ce qui reste de places pour les étrangers, ne vaut pas trois fois la galerie de la Chambre d'Assemblée du Bas- Canada. Celle d'Angleterre est encore remarquable parla vétusté

do ses boisures, de ses bancs surtout, où Ton voit des écorchures, des aiguillettes arrachées etc.

La Chambre des Lords, quoique sombre, a néanmoins plus de dignité ; l'appartement est élevé, les boisures en bon état, les murs couverts d'une tapisserie à l'aigaille représentant la célèbre Armada de Philippe II pour la conquête de l'Angleterre, et le sort malheureux de cette espèce de Croisade dans laquelle plusieurs souverains du continent étaient imprudemment entrés, à la sollicitation de Sixte V. Les sièges de cette salle sont décents et commodes. On vous y montre le banc des évêques, celui de l'opposition etc. A la tête de la chambre est le dais et le trône du roi ; au-dessous, trois énormes sacs de laine, Woolsacks, longs d'environ six pieds, larges de quatre, et hauts de deux, sur le premier desquels s'assied le Chancelier, orateur né de cette chambre. Les deux autres sont pour les juges, lorsqu'ils sont appelés pour être consultés sur quelque point de loi important.

Derrière la chambre des Pairs est un appartement de même largeur, mais beaucoup plus court, y adjoignant et communiquant par deux portes à deux battants, une de chaque côté du trône. C'est dans cet appartement que le roi fait pose, quand il vient au Parlement, et c'est par l'une de ces portes qu'il y entre. Cet appartement est aussi orné, dans une de ses extrémités, d'un dais au-dessous duquel on déposait les différents membres de la famille royale après leur mort, pour être de là transportés à la sépulture. Il est devenu inutile depuis leur résidence à Windsor, car c'est là qu'il leur a plu de mourir et d'être enterrés, et l'on ne prend pas la peine de les apporter à Londres, pour les faire retourner à Windsor.

La Chambre des Pairs est assez grande pour eux, mais on ne conçoit pas qu'elle puisse être suffisante pour l'admission des Communes au dehors de la barre, et ceci doit modérer les membres du Conseil Législatif du Bas-Canada dans les plaintes qu'ils font de la petitesse de leur chambre. En voilà assez, pour cette fois, sur les édifices de Westminster. Passons à S. Paul.

Cette église, la cathédrale de l'évêque de Londres, est construite

en forme de croix, enrichie de trois portiques, Van à l'Ouest, l'autre au JSTord, le dernier au Sud. Le portique de l'Ouest, qui orne la grande porte d'entrée, est composé de douze colonnes d'ordre corinthien (car il n'y a rien de gothique dans cet édifice), dont les hases portent sur le premier degré d'un perron de 22 marches, de marbre noir, qui sont de toute la largeur du portique. Les douzes grandes colonnes sont surmontées de 8 autres d'ordre composite. Les deux autres portiques sont également ornés de colonnes, mais en moindre nombre que celui de l'Ouest. Des quatre angles formés par la figure de croix donnée à l'édifice, s'élèvent quatre dômes, chacun surmonté d'une boule et d'une croix dorées. Ils ne servent qu'à faire ressortir le dôme principal dont le diamètre, pris de dehors en dehors, est de 145 pieds. Il est environné extérieurement d'une galerie de 430 pieds de circonférence. On y monte par un escalier doux de 280 marches. Si l'on va à la seconde galerie qui est au-dessus du dôme et au pied de la lanterne, on fait 254 degrés de plus, ce qui égale 534. L'évêque de Québec s'arrêta là, s'y trouvant assez élevé pour contempler toute la ville et ses alentours, autant que la fumée le lui put permettre. En montant 80 degrés de plus, il se serait trouvé à la boule dorée qui a 6 pieds de diamètre et dans laquelle douze personnes pourraient tenir à la fois. De là au haut de la croix, il y a encore 30 pieds, de sorte que la hauteur totale de cette église au-dessus de son pavé, est de 434 pieds ; la longueur 510 ; la largeur commune de la nef, 100 ; la largeur dans la croix, c'est-à-dire du portique du nord à celui du sud, 280 ; la circonférence totale en dehors 2292. Dans l'un des deux clochers qui sont au portail de l'église, il y a une horloge dont le cadran a 57 pieds de diamètre. Les heures sont frappées par un marteau sur une cloche du poids de 11,470 liv. Cette cloche n'est jamais mise en branle ; quand on la sonne, c'est en frappant le battant contre une de ses parois ; encore n'est-ce que dans des occasions très rares, telles que la mort de quelqu'un de la famille royale, ou celle de l'évêque de Londres ou du doyen de cette église, qui est toujours l'évêque de Lincoln.

Dans rintérieur du grand dôme sont peints en fresque les différents travaux de S. Paul. Mais l'humidité a détruit une partie de cette peinture, et le reste ne tardera pas à avoir le même sort.

Des colonnes, des niches, des architraves, des guirlandes, etc., sont choses aisées à faire, surtout pour un architecte aussi intelligent que l'était Christophe Wren. Mais à quoi tout cela mënet-il dans une église protestante, où il n'y a rien de vivant ? En entrant dans celle-ci, vous croyez entrer dans un désert. Chacun y va et vient, se promène, cause tout haut, parce qu'il n'aperçoit rien de religieux qui lui en impose. D'ailleurs, cette église, même sous un point de vue matériel, n'est pas un ouvrage parfait. Les portes, surtout la grande, sont beaucoup trop étroites pour leur hauteur. C'est un défaut qui frappe les yeux des moins habiles connaisseurs. L'église est remarquablement sombre. Pour y mettre quelque ornement, il a fallu occuper une partie des niches et des arcades par des monuments de poètes, d'animaux, de généraux, entre lesquels on remarque celui de l'amiral îTelson, dont le corps repose sous le pavé de l'église, celui du général Abercrumbie, tué en Egypte dans la dernière guerre avec la France, celui du major général Brock, qui eut le même sort à Queenstown, dans le Haut-Canada, le 13 S"""^ 1812, tous assez mal représentés et servant à provoquer la critique des connaisseurs. Apparemment on continuera de remplir cette église de monuments, celle de Westminster n'en pouvant plus recevoir. Sous ce rapport elle deviendra un objet de curiosité. Les libertins y trouveront un aliment à leur lubricité, si les statues que l'on y ajoutera sont aussi immodestes que celles qu'on y a déjà placées autour des grands hommes dont on veut immortaliser la mémoire ; mais la religion n'y gagnera pas en proportion de ce que le libertinage y trouvera d'attrayant.

Chaque monument est orné d'une inscription. La plus remarquable de toutes est celle de l'architecte Wren, mort en 1723, à l'âge de 81 ans, et enterré sous le pavé de cette église. Elle finit par ces mots : Lector, si monumentum quœris, circumspice. C'est sous la direction de ce seul architecte, par les soins d'un même

maçon et sous l'épiscopat d'un même évêque de Londres, que cet édifice, à quelques ornements près, fut achevé en 1710, c'est-à-dire dans l'espace de 35 ans, la première pierre en ayant été posée le 21 juin 1675.

La nef n'est vraiment occupée qu'une fois par an, savoir, dans le seul jour où l'on y réunit plus de 5,000 enfants des écoles de charité, auxquels on fait un sermon. Le reste du temps, il s'y fait un ofiice trois fois le jour. Il commençait au moment oiil'évêque de Québec s'y trouva. Tout se passuit dans le chœur. Doux chanoines, un chantre, environ 10 enfants de chœur y parurent en surplis sales, ouverts par devant, sans robes par-dessous, et chantèrent des psaumes, récitèrent des prières avec beaucoup de précipitation et d'un air fort dissipé, leurs yeux le plus souvent fixés vers une quinzaine de curieux qui assistaient dans le vestibule du chœur et au-dessous de l'orgue, n'y ayant que trois ou quatre bonnes femmes entrées dans le chœur qui parussent prendre part à l'office divin, quoique l'église contînt beaucoup d'allants et de venants entrés de préférence à cette heure, parce qu'au moment du service, on peut être admis gratuitement dans l'église, au lieu qu'aux autres heures de la journée, on n'y peut entrer qu'en payant. Cette église construite aux frais de la nation, a coûté un million et demi de livres sterlini^:.

Chelsea est un hôpital militaire situé au sud-ouést de Londres et fondé par Charles II, en faveur des soldats devenus infirmes ou mis hors de service par les blessures qu'ils ont reçues en guerre. En ce moment, il ne compte pas plus de 500 sujets de tout âge, logés, nourris, habillés etc., aux frais du gouvernement. Ils occupent un édifice digne de la munificence royale. Il a trois faces de près de deux cents pieds chaque, et, au milieu, une vaste cour où ils peuvent se promener et délasser. Pour y entrer, on traverse un grand porche qui partage en deux tout le front de l'édifice. Sous ce porche sont deux perrons qui se font face l'un à l'autre, l'un conduit à la chapelle, l'autre au réfectoire. Ces deux appartements sont de mêmes dimensions et occupent tout le premier étage de ce premier corps de logis. Dans la direc-

tion du même porche, se présente, au milieu de la cour, la statue équestre du roi fondateur. Cette cour est séparée, par un treillis, d'un parterre et d'une haie d'arbres de haute futaie qui conduisent aux bords de la Tamise. Les soldats n'ont pas la liberté d'entrer dans ce parterre. C'est le point d'où l'on peut mieux apprécier la régularité et la symétrie qui régnent non seulement dans l'édifice principal, mais encore dans tous ceux qui en dépendent et font partie de l'établissement. Telles sont les cuisines, l'apothicairerie, le logement des médecins, des serviteurs, des femmes employées au service de la maison, l'infirmerie où l'on soigne ceux qui sont actuellement en remèdes etc. On n'a rien épargné de ce qui pouvait rendre ce séjour commode à des hommes qui ont bien mérité de leur patrie. Ceux des soldats qui professent la religion catholique, ont la liberté de l'exercer et d'en remplir les devoirs dans une chapelle de ce voisinage, où un prêtre émigré de France, l'abbé Voyau de Frauvus, chanoine honoraire du chapitre royal de S. Denis, a réuni les catholiques peu nombreux et très pauvres de cette partie de Londres. Lorsqu'il est appelé pour administrer quelqu'un des soldats malades, on le reçoit avec toutes sortes d'égards, et il les mérite personnellement, étant vrai gentilhomme et prêtre de mérite. Il se lamente et avec raison, que les enfants des soldats catholiques soient élevés protestants, dans un nouvel établissement, situé au même lieu de Chelsea et à une petite distance de l'hôpital. Cette maison porte le nom d'asile des enfants. Ils y sont au nombre de 1500, tous habillés en uniforme, les garçons bien séparés des filles, menés à l'église deux à deux, tous les dimanches, au son du tambour, ayant leurs écoles, leurs dortoirs, réfectoire etc., dans un vaste bâtiment remarquable par son grand portique, l'un des plus beaux qui soient à Londres.

17. — L'évêque de Québec ayant pris logement dans le quartier de Manchester, adopta pour sa chapelle journalière celle de King^s street, connue sous le nom de Chapelle Française, comme étant la plus voisine de sa demeure. Elle fut commencée dans le temps de l'émigration, par les soins de feu M' Bourret, prêtre

de St-Sulpice, à une époque où les prêtres émigrés de France par milliers, en 1792 et années suivantes, et d*abord principalement à Londres, s'étaient jetés dans ce quartier, ainsi qu'un certain nombre de familles nobles émigrées comme eux. Les uns et les autres se réunirent enfin dans cette chapelle : lesévêques, comme les prêtres, les piinces français, comme les citoyens qui s'étaient enfuis par affection pour eux. On commença à y faire régulièrement l'office divin et à y prêcher en français tous les dimanches. Quoiqu'il soit extrêmement incommode par sa petitesse et par la puanteur du raews, par lequel on passe pour en trouver la porte, et par l'aboiement presque continuel des chiens de chasse entretenus par un particulier dans une cour adjacente, les ambassadeurs français en ont néanmoins fait leur chapelle depuis la restauration du roi de France, qui donne, chaque année, 24,000 francs pour l'entretien de l'édifice, des chapelains et d'une école de charité qui en dépend. Elle n'a rien de remarquable que l'autel en tombeau, bien peint et passablement bien doré. Les tableaux sont très communs, le linge et les ornements en bon état. Il y a une chape et des dalmatiques de chaque couleur, diacre et sousdiacre tous les dimanches, un petit orgue. La messe et vêpres sont chantées à la tribune, par des laïques, entre lesquels il y a d'assez bonnes voix. C'est le chant Grégorien qui y domine. Ces chantres sont d'une piété reconnue et de mœurs respectables. Depuis la rentrée de la plupart des familles françaises dans leur patrie, les catholiques anglais ont commencé à fréquenter cette chapelle devenue un peu plus spacieuse, et s'y tiennent beaucoup plus religieusement que les Français. Ils ont l'excellente coutume de se tenir debout aux versets sanctam et terribile nomen ejiis, sit nomen Domini benedictum, non nobis Domine, non nobis, et au Gloria Pafri tout du long, autant de fois qu'il revient dans l'office. C'est la pratique de toutes leurs chapelles ; les Français ne s'y conforment pas, et peut-être même n'y font-ils point réflexion.

19. — Les ecclésiastiques français, d'abord sans autre ressource que ce qu'ils pouvaient avoir sauvé d'argent dans leur émigration,

furent accueillis, comme l'on sait, de la manière la plus compatissante et la pins hospitalière par le gouvernement Britannique, qui leur a donné d'abondants et de généreux suppléments, chaque année, depuis leur entrée en Angleterre jusqu'à la restauration de Louis XVIII. Cette générosité ne se bornait pas au clergé, mais s'étendait aussi aux familles émigrées. Cette bonne œuvre, depuis la restauration, est continuée par le gouvernement français, en faveur du reste de ces émigrés nécessiteux, tant laïques qu'ecclésiastiques.

Mais il ne faut pas croire que tous aient compté exclusivement sur les secours du gouvernement pour vivre. Un grand nombre de prêtres comprirent, des le commencement de l'émigration, qu'il valait mieux gagner leur pain que de rester à la charge publique. C'est pourquoi, après avoir pris hauteur, plusieurs embrassèrent le commerce, d'autres enseignèrent le fraiiçais dans des familles anglaises, et il y en a qui ont fait de petites fortunes par ce métier ; d'autres se jetèrent dans différentes professions séculières, les uns avec plus, les autres avec moins de danger pour leur état, que plusieurs ont entièrement abandonné et oublié, sans respect pour leurs engagements ; d'autres s'étant appliqués à apprendre l'anglais, se trouvèrent en état de travailler au saint ministère, et il y a peu de villes en Angleterre où l'on ne trouve quelque prêtre français à la tête d'une congrégation. Un certain nombre rentra en France à la paix d'Amiens, un plus grand nombre encore au retour du roi en 1814. Il en est mort plusieurs mille en Angleterre, et, entre autres, 16 à 17 évêques, tous enterrés dans le cimetière de S. Pancrace, de sorte qu'il ne reste plus dans ce royaume qu'un seul prélat très âgé, savoir, M^'"^ de Thémines, évêque de Blois, et environ 200 prêtres, dont plus de 150 dans le district de Londres, la plupart employés dans les chapelles publiques ou dans celle des ambassadeurs ; d'autres célébrant la messe dans des maisons particulières et y entendant les confessions des lidèles avec permission de l'Ordinaire, d'autres aimant mieux rester sans fonctions que de signer une formule proposée par leYicaire Apostolique, à tous les prêtres français exerçant

dans le District de Londres, sous peine de suspense ipso facto, contre tous ceux qui ne la souscriraient pas purement et simplement dans un délai fixe. La formule était ainsi conçue : " Ego infrascriptus profiteor et declaro me summo Pontifici Pio Papœ VII utpote Ecclesiœ Capiti subesse meque communicare illis omnibus tanquam Ecclesiœ membris, qui ipsi Pii VII communione conjunguntur." On a peine à concevoir comment des prêtres catholiques pouvaient hésiter à faire une telle déclaration. Cependant telle est la force des préjugés et de l'esprit de parti, que des hommes pieux et bien intentionnés ont craint d'engager leur conscience en la faisant, persuadés que parce que des évêques et des prêtres ont obtenu des places en France, sans avoir assez explicitement rétracté leur ancienne adhésion à la constitution civile du clergé condamnée par Pie VI, comme héritique et schismatique, ils ne pouvaient être en communion avec eux sans tomber aussi dans l'hérésie et le schisme. Mais puisque le chef de l'Eglise les souffre et ne juge pas nécessaire de les ségréger, de quel droit des particuliers prétendraient-ils les condamner ? Cette conduite ne rappelle- t-elle pas celle des ouvriers du père de famille dans la parabole de l'ivraie, qui voulaient l'arracher immédiatement, Vis imus etcolligimus ea f S'est-on séparé des évêques appelants de la Bulle Unigenitus, qui était un jugement doctrinal tout aussi bien que les décrets de Pie VI sur la constitution civile du clergé? D'ailleurs appartient-il à des prêtres de réformer ce que fait le souverain Pontife? Quelques-uns de ces prêtres se sont néan moins rendus, lors de la publication du Bref du Pape qui approuvait l'ordonnance du Vicaire Apostolique de Londres. D'autres ont rétracté leur signature ; d'autres ont adressé à ce prélat des lettres injurieuses; d'autres enfin, au mépris de la censure, continuent d'entendre les confessions dans leur logis et de célébrer privément. Heureusement ce n'est que le plus petit nombre et le moins éclairé des ecclésiastiques français d'Angleterre. Ils ne sont suivis que de très peu de fidèles, de sorte que cette petite église va inévitablement s'éteindre au premier jour.

L'ambassadeur de France n'est pas le seul qui ait une cha-

pelle h Londres. Ceux de Sardaigiie, de Portugal, de Bavière et d'Espagne en ont aussi. Les chapelains qui les desservent, au nombre de trois ou quatre dans chacune, exercent leur ministère en faveur des fidèles de la ville. Ces chapelains sont, pour la plupart, anglais. Ceux d'Espagne, de Portugal et de Bavière se plaignent amèrement de ce que les ambassadeurs auxquels ils appartiennent, ont introduit dans leurs chapelles, des chantres et des chanteuses de l'opéra, la plupart protestants et de mauvaise vie, qui, en chantant les louanges de Dieu avec leurs bouches profanes, déshonorent sa maison par les irrévérences qu'ils y commettent, par la dissipation qu'ils causent, par les curieux qu'ils y attirent, comme au théâtre. Sur l'observation qu'en fit l'évêque de Québec à quelques-uns d'eux, ils répondirent qu'ils avaient fait à ce sujet des remontrances inutiles aux ambassadeurs. La chose est d'autant plus singulière, qu'il est du beau ton, pour les ambassadeurs, de ne pas assister aux offices publics, excepté aux fêtes annuelles, mais de se faire dire une messe basse, les uns à midi et demi, les autres à une heure.

Outre les chapelles des ambassadeurs, il y en a neuf autres dans les différents quartiers de la capitale, ouvertes à la piété des fidèles, et cinquante-deux dans les différents comtés qui composent le District de Londres, dans lequel on compte 88 ecclésiastiques chargés de la desserte des 90,000 catholiques, précieux au Gouvernement par la tranquillité, l'obéissance aux lois, l'éloignement de toutes les assemblées séditieuses, où. ils sont maintenus par leurs pasteurs. Les prêtres catholiques mettent leur gloire à ce qu'aucun de leurs fidèles ne prennent part aux insurrections capables d'alarmer, telles que celles à la tête desquelles se sont dernièrement montrés les Hunt et les Francis Burdett.

Les comtés qui forment ce District sont ceux d'Essex, Ilartford, Bedford, Buckingham, Sussex, Kent, Middlesex, Surrey, Berkshire et Hampshire, auxquels il faut ajouter les isles de Jersey et Guernesey. Le vicaire apostolique préposé à cette partie de l'Eglise Catholique d'Angleterre, est M^'' Guillaume Poynter, évêque titulaire de Halie, homme qui, par sa prudence et sa

condescendance envers le gouvernement, a su, sans compromettre les principes de la foi ni de la discipline essentielle, s'attirer le respect et la confiance des secrétaires d'Etat, comme il jouit depuis longtemps de celle du St-Siège, dont il est le vicaire pour toutes les Provinces Britanniques des Indes Orientales et Occidentales, qui ne sont d'aucun diocèse.

Pour procurer d'qne manière plus solide le bien spirituel de ces colonies et en même temps diminuer l'excès d'occupation qu'elles lui donnaient, il obtint, l'année dernière, des deux Cours de Rome et de Londres, l'établissement de deux nouveaux vicaires apostoliques. L'un des deux est bénédictin anglais, connu à Liverpool, d'où il est natif, sous le nom de D^ Slater. Il fut consacré à Rome en 1818, sous le titre de Ruspe dans la Bjzacène. Sa mission principale est l'isle-de-France, d'où sa jurisdiction s'étend sur le Cap de Bonne-Espérance, l'isle de Madagascar et Botany Bay, où il peut se rendre du lieu de sa résidence en 75 jours. Il se disposait à partir prochainement pour sa destination, assisté de six à sept prêtres, lorsque l'évêque de Québec eut le plaisir de le rencontrer à Londres et de faire amplement connaissance avec lui.

19. — Il ne vit pas avec moins d'intérêt le D^" Backley, ci-devant chapelain de la chapelle de Portugal à Londres, puis supérieur du Séminaire Anglais de Lisbonne et enfin consacré à Londres, le 29 juin dernier, par le D'' Poynter, sous le titre de Gerra, pour desservir, en qualité de Vicaire Apostolique, les isles Britanniques du Golfe du Mexique, telles que la Trihidad, la Grenade, Ste- Lucie, Tobago etc. Il doit se rendre à sou poste au mois de décembre. C'est ainsi que le royaume de Dieu regagne d'un côté ce qu'il perd de l'autre.

20. — L'évêque de Québec avait entrepris le voyage d'Europe pour divers objets, dont le premier était d'obtenir la division de son diocèse, soit en évêchés suflragants, soit en coadjutoteries ou vicariats apostoliques. Cette affaire demandait à être traitée avec beaucoup de délicatesse et de ménagement auprès de la Cour d'Angleterre. Sa bonne réputation, méritée ou non, auprès de

— — Ot.4

cette Cour, lui faisait apercevoir quelque espérance de succës. Ce premier point gagné, il aurait pu en obtenir un autre et finalement retirer l'épiscopat du Canada de l'état précaire où il avait été depuis la conquête de ce pays par l'Angleterre, c'est-à-dire depuis près de 60 ans. Mais voilà qu'en arrivant à Londres, il apprend par une lettre de son coadjuteur, que peu d'heures après son départ de Québec, il y est arrivé des Bulles du St-Siëge, qui érigent son Eglise en métropole et lui donnent, au lieu de suffragants, deux Vicaires Apostoliques Ecossais, l'un pour le Haut- Canada, l'autre pour le Golfe St-Laurent, division inadéquate, qui ne remplissait qu'une partie de son plan, pouvait faire ombrage au clergé canadien et rendait deux autres sièges plus difficiles à obtenir. Il avait déjà été question de ces deux sujets pour être Vicaires Apostoliques, et l'évêque croyait en avoir assez dit à la Cour de Rome, par ses lettres de la fin de 1817, pour l'engager à suspendre cette opération jusqu'à nouvel avis de sa part. Mais c'est surtout l'érection de Québec en métropole, sans en avoir auparavant communiqué avec le Gouvernement Britannique, que l'évêque considéra comme une mesure propre à déconcerter toutes les siennes. Aussi n'approcha-t-il qu'en tremblant le ministre des affaires coloniales (Lord Bathurst), auquel il ne voulut pas dissimuler où en était rendu les choses. Cette information produisit toute la mauvaise humeur à laquelle on devait s'attendre. Dès le lendemain. Lord Bathurst appela le Jy Poynter pour lui faire ses plaintes contre la Cour de Rome et le prier d'y écrire pour témoigner son mécontentement. Quant à l'évêque de Québec, il se contenta de faire parvenir à ce Seigneur trois petits mémoires, le premier demandant l'agrément du Cabinet Britannique pour solliciter auprès du St-Siège deux divisions additionnelles de son diocèse, savoir celle du district de Montréal et celle des terres arrosées par les rivières qui se déchargent dans Baie d'ïïudson, et offrant pour occuper ces deux places, deux sujets canadiens dont il cautionnait la loyauté et les principes.

Le second mémoire contenait des considérations politiques pour arrêter les desseins formés contre la propriété des Messieurs du

Séminaire de Montréal. Le troisième tendait à obtenir des lettres patentes pour mettre en trust le Séminaire de Nicolet et assurer son existence.

L'évêque de Québec n'attendait pas de réponse immédiate à ces mémoires. Il était raisonnable que le Secrétaire d'Etat prit du temps pour les considérer. Mais il s'attendait qu'il lui signifierait son désir de le voir à Cirencester, sa maison de campagne, où se trouvait, en cette saison, Lady Bathurst, avec laquelle il avait exprimé son empressement de faire connaissance, comme l'en avait prié le Duc de Richmond, frère de cette dame. Il s'attendait que Lord Bathurst le présenterait, comme il s'y était engagé, au Prince Régent, qui devait se trouver en ville, le 26. Point du tout; le 26 même. Lord Bathurst part brusquement pour sa campagne, sans autre avis, et laisse l'évêqae de Québec dans la conviction que la mauvaise humeur du Secrétaire d'Etat s'étendait sur sa personne et qu'il ne pourrait rien faire avec lui.

30. — Les choses en étaient là, lorsqu'il reçut de Sa Seigneurie une lettre datée du 30, lui faisant des excuses d'avoir quitté Londres précipitamment et l'invitant, dans les termes les plus honnêtes, de l'aller voir ou la semaine suivante, ou celle d'après, à Cirencester où sa famille était réunie.

31. — Cirencester est à 90 milles de Londres, du côté de l'Ouest. Quand la distance eût été plus grande, l'évêque de Québec n'aurait pas délibéré sur un voyage qu'il considérait comme dénature à avancer ses aftaires. Il se hâta donc de répondre que dès les premiers jours de la semaine suivante, il aurait l'honneur de se rendre à l'invitation de Sa Seigneurie. Après avoir recommandé ce voyage à Dieu, il se mit en route, le lundi, 6 septembre, avec son secrétaire, par la voie de la diligence. Cette partie de l'Angleterre n'offre rien, en ce qui concerne la campagne, qui soit fort différent de ce qu'ils avaient vu en venant de Liverpool à Londres. La ville d'Uxbridge, par laquelle ils passèrent, ce jourlà, n'est autre chose qu'un bourg ordinaire. Celle d'Oxford est d'une autre importance par son antiquité, par son titre de cité, par les 13 paroisses entre lesquelles est divisée sa population

d'environ 8,000 âmes, par les 19 collèges qui composent sa célèbre Université. C'est ici un des quartiers généraux (Cambridge est l'autre) et un des foyers du Protestantisme. Cependant beaucoup de monuments et de pratiques y déposent en faveur de l'ancienne religion. Le nom et la qualité des fondateurs, la crosse de l'évêque Wickam, conservée comme une précieuse relique dans une armoire du sanctuaire de la cbapelle de New-College, l'obligation du célibat imposée à une certaine classe de bacheliers, les prières pour les fondateurs défunts, dont on les charge tous les ans, et qu'ils ne remplissent pas, le genre même et la distribution des collèges et des églises ; tout trahit des enfants criminels qui se sont révoltés contre leur mère.

La nuit qui se fermait ne permit à l'évêque de Québec que de donner un coup d'œil sur beaucoup d'objets dignes d'inspection plus longue. Il ne put refuser son admiration à deux statues de bronze placées sur un piédestal, au devant de la chapelle de New- College, l'une représentant un Philistin, l'autre Samson qui le terrasse avec la mâchoire d'âne dont le Livre des Juges fait mention. Il est vrai que les deux statues sont parfaitement nues, mais les statuaires ne sont nullement scrupuleux sur cet article. Les antiques exposés dans le Château du Louvre, à Paris, et dans celui de Versailles, et les jardins des Tuileries et du Luxembourg, en font voir bien d'autres de cette espèce.

7. — Le lendemain matin, il fallut partir à 5 heures pour profiter de la diligence. La pluie commença à tomber comme nous laissions Oxford et rendit assez difficile la récitation des matines, dans la voiture, à raison du brouillard dont le ciel était couvert.

L'Université d'Oxford étant en vacances, lorsque nous y passâmes, nous fûmes privés d'entendre les deux ou trois coups que donne tous les soirs, un peu après neuf heures, la cloche de 17 mille livres pesant, qui se trouve dans un des nombreux clochers de cette ville, et dont le son pénètre dans tous les collèges, et donne le signal du coucher. Un enfant de l'hôtel où nous logions, nous en dédommagea par le son d'une harpe qu'il maniait avec une grande facilité. Il est vrai qu'il fallut payer le plaisir ; car,

après avoir laissé son instrument, il ne manqua pas de faire le tour des chambres et de demander quelque chose pour le petit musicien. C'est ainsi qu'en Angleterre on tire parti de son industrie, moyen d'amasser bien préférable à la mendicité qui y est justement et sévèrement proscrite, et k la pratique de laquelle peu de gens osent se hasarder.

A la sortie d'Oxford, on passe successivement sur six à sept ponts de pierre, dont quelques-uns couvrent de petits ruisseaux, d'autres, des cavités tout à fait desséchées en cette saison. Mais il est bon d'observer qu'en Europe, on n'est pas avare de ponts de pierre et que l'on aime mieux en faire un (toujours en voûte), pour couvrir solidement non seulement un ruisseau, mais même un petit fossé qui traverse le chemin, que d'y jeter à faux frais, comme l'on fait en Canada, deux ou trois pièces de bois qu'il faut souvent renouveler, et qui, présentant toujours une élévation rapide au-dessus du chemin, font bondir les voitures, au risque de les briser.

Kous ne vîmes de ville un peu considérable, dans cette matinée, que celle de Warrington que nous traversâmes, et à onze heures, nous étions rendus à Cirencester, vieille et petite ville où Ton ne compte que 5,000 habitants, sans nulle augmentation depuis près d'un siècle. L'église, ancienne comme la ville, est remarquable par des fondations de rentes annuelles assez considérables dont le tableau, ainsi que celui des fondateurs, est exposé sur un des murs intérieurs de l'église, comme il est assez d'usage, non seulement en Angleterre, mais dans les autres parties de l'Europe, avec cette différence que, dans les églises catholiques, beaucoup de bienfaiteurs sont donnés sous le nom cran inconnu, au lieu "que chez les protestants, chacun est jaloux que son nom paraisse.

La famille Bathurst tient une place distinguée parmi les bienfaiteurs et fondateurs de cette église. Aussi a-t-elle une chapelle assez vaste qui lui est appropriée, dans laquelle se trouvent les tombeaux, les épitaphes et les bustes de ses différents membres, sans préjudice d'un banc vaste et orné qu'elle occupe dans le centre de la tribune de l'église, la plus saillante. L'une des rues de la

ville aboutit à une porte cochère, et cette porte est l'entrée d'une espace de parterre en gazon, ^u fond duquel se montre tout entière la superbe maison que l'évêque de Québec était invité à visiter. Elle occupe la partie de devant d'un parc qui n'a pas moins de cinq milles et demi de profondeur sur environ un demi, et en certains endroits, un mille entier de large. Des bosquets, des verdures, des petits sentiers en grand nombre, bien entretenus, quelques grottes en pierres de taille, une nappe d'eau, des maisons de domestiques, une troupe de daims, quelques ponts etc. Tout cela suffit pour contenter le goût sérieux d'un seigneur anglais. Mais qu'un français, un italien tirerait un bien autre parti de cette terre, si elle lui appartenait, surtout si, pour l'enjoliver, il pouvait, comme le comte de Bathurst, disposer annuellement de 25,000 liv. sterl. de revenu ! On y verrait des jets d'eau, des rochers, des cascades, des statues etc. La maison même prendrait sous sa main une forme plus élégante, et, sans peut-être avoir un ameublement plus précieux au-dedans, se présenterait à l'extérieur avec plus d'avantage et de magnificence et mériterait le nom de château qu'on ne saurait donner à celle qui existe, quoiqu'elle soit belle et élégante pour le pays où elle se trouve. Ce qu'il y a de plus remarquable est que la maison est placée de telle manière qu'elle enfile le clocher de l'église de Cirencester, et que, de quelque distance qu'on la considère, du côté du parc, pourvu que ce soit en droite ligne, elle semble porter sur le milieu de son toit, ce clocher qui en est éloigné de plusieurs arpents en avant. A trois quarts de mille derrière la maison et dans la même direction, se trouve une colonne de pierre surmontée d'une statue de même matière représentant la reine Anne d'Angleterre. C'est un tribut de reconnaissance que l'agent du présent comte de Bathurst a cru devoir à cette souveraine, pour l'avoir appelé, le premier de sa famille, à la dignité de Pair du Royaume. Cette colonne, y compris sa base et la statue, a 62 pieds de haut, sur une grosseur proportionnée. C'est, sans contredit, ce que le parc ofîre de plus précieux. Ce même seigneur, contemporain et ami d'Alexandre Pope, ayant fait placer un buste de ce poète sur une

des grottes de pierre qui ornent le même parc, les protestants da voisinage, peu endurants, môme à cette époque, sur l'article de la papauté, et se persuadant que c'était le buste du Pape que l'on avait ainsi érigé au mépris de la Réforme, vinrent de nuit, renversèrent et mirent en pièces l'image du pauvre poète qui, à la vérité, avait professé toute sa vie, la religion catholique, mais qui, sous le rapport de la pitié, était bien au-dessous de ce que l'on doit attendre d'un Pape. La licence de ses poésies suffit pour le caractériser.

Il serait difficile de rendre compte de toutes les honnêtetés dont l'évêque fut comblé de la part de Lord Bathurst et de sa famille. Il ne put obtenir de retourner à l'auberge qu'il avait retenue dans la ville. Il fallut qu'il logeât chez Sa Seigneurie, et reçut tous les services que des domestiques honnêtes et bien dressés s'empressèrent de lui rendre, ainsi qu'à son secrétaire. Un somptueux et élégant dîner où se trouvèrent plusieurs gentilshommes respectables, amis de la maison, et dont tous les honneurs furent pour le Prélat ; une veillée aussi amusante qu'elle le pouvait être, prolongée jusqu'à minuit; le lendemain, 8, mêmes politesses à déjeuner etc., etc. Mais l'évêque de Québec avait été conduit à Cirencester par des vues plus sérieuses que celles de courir après ces signes d'égard et de respect. Il obtint, dans la matinée, une audience privée de ce seigneur et le mit tout uniment sur le chapitre de ses trois mémoires. La réponse du Secrétaire d'Etat sur le troisième (celui qui concernait le^ lettres patentes demandées pour le Séminaire de JS^icolet), fut qu'il n'y apercevait nulle difficulté. Sur le second, relatif au Séminaire de Montréal, Mylord voulut entrer en composition, proposant de faire au gouvernement une cession de biens-fonds de ce séminaire, et de lui laisser des maisons, des fermes, des rentes etc., autant qu'il en serait nécessaire pour la subsistance de ses membres actuels et de leurs successeurs. La réponse à cette proposition que l'évêque savait avoir déjà été faite par le Duc de Richmond, au supérieur du Séminaire de Montréal, fut qu'à la vérité l'évêque diocésain avait un intérêt général à tous les biens ecclé-

siastiques de son diocèse, mais que cela n'allait pas jusqu'à pouvoir en disposer, parce que ceux qui en étaient en possession, en avaient le domaine direct ; que, d'après les instructions données en différents temps aux gouvernements du Canada, les Séminaires de Québec et de Montréal devaient être maintenus dans la possession de tous les biens dont ils avaient des titres valables à la conquête du pays ; que, par conséquent, il n'entrait nullement dans les vues de S. M. de déposséder M" de Montréal, s'ils prouvaient qu'à l'époque de cette conquête, ils étaient propriétaires légaux de leurs biens. Or, ils se croyaient munis de pièces suffisantes pour prouver cet article, et que si les différents rapports des officiers de la Couronne, tant au Canada qu'en Angleterre, avaient conclu différemment, c'est qu'ils n'avaient pas les documents que ces messieurs pourraient offrir; qu'un des membres de leur maison, actuellement à Londres, pourrait, si Sa Seigneurie voulait bien lui accorder une audience (ce qu'il promit sans difficulté), lui donner là-dessus des preuves satisfaisantes, et qu'au surplus, il serait toujours temps d'en venir à une transaction, si le Séminaire contre l'attente de l'évêque, ne satisfaisait pas un gouvernement qui ne cherchait qu'à être éclairé. Lord Bathurst parut satisfait de ces réponses et n'insista pas sur sa proposition. Il objecta davantage contre les deux nouvelles divisions sollicitées par l'évêque, en faveur du Diocèse de Québec. Mais celui-ci s'aperçut qu'il objectait en homme qui recule et qu'il ne voulait pas le désobliger. Il insista donc sur la propriété de la mesure et la nécessité d'y accéder sans délai, parce que la saison le pressait de partir pour l'Italie, et qu'il ne pouvait partir sans être muni du consentement du Cabinet de St-James à la division qu'il méditait, et dans laquelle il n'avait absolument nul autre intérêt que celui de rendre à ses compatriotes tous les services qui dépendraient de lui, dans la ligne qu'il considérait comme la plus essentielle à leur vrai bonheur ; que c'était dans cette unique vue qu'il avait entrepris un voyage pénible et dangereux, et que, comme son motif était pur, il était aussi noble et digne de toute considération.

A ce langage, Lord Bathurst amena pavillon et finit par dire à révêque que, le lundi suivant, il trouverait une lettre de lai à roffice colonial, puis ayant fait préparer une élégante voiture ouverte, attelée de deux chevaux, avec deux hommes de livrée, dont l'un servait de cocher, l'autre, moîité sur un cheval à part, allait au devant pour ouvrir et fermer les barrières, il prit l'évêqae avec lui, lui fit faire dans le parc une promenade d'environ une heure et demie, où il ne fut plus question que de matières indifférentes. Enfin, après une collation prise au retour, ils se séparèrent et l'évêque, ayant pris congé de la famille, ne songea plus qu'à regagner la capitale. Il laissa Cirencester à quatre heures du soir, par la voie de la diligence, arriva à Oxford à 10 heures, courut avec son secrétaire, d'hôtel en hôtel, pour trouver une voiture qui se rendît immédiatement à Londres, et n'en put obtenir une qu'après onze heures. Encore le cocher se réserva-t-il de ne partir qu'à minuit, dans l'espérance de trouver des voyageurs pour remplir son coacli qui était de six places, et il tint parole ; mais heureusement pour eux, il ne s'en trouva que deux autres, savoir, un petit écolier et une jeune dame, au moyen de quoi ils voyagèrent fort à l'aise, ce que l'on ne saurait faire à six sur deux sièges, parce que les places du milieu sont toujours incommodes.

9. — On s'étonnera peut-être de voir des demoiselles sans leurs parents, ou de jeunes dames sans leurs époux, voyager ainsi de jour et de nuit, seules avec des hommes qu'elles ne connaissent pas. Cependant rien de plus commun en Angleterre. Plusieurs demoiselles avaient déjà successivement fait voiture avec nous, dans ce même voyage, et ce n'était là que la répétition de ce qui arrive tous les jours. Il y a tant de respect en Angleterre, pour les mœurs publiques, qu'une honnête femme ou fille peut faire le tour du royaume dans toutes les sortes de voitures et dans toutes sortes de compagnies, avec la plus parfaite sécurité.

10.— Il était près de neuf heures du matin, lorsque l'évêque de Québec fut de retour à Londres, assez fatigué de son voyage, mais ne regrettant ni cette fatigue, ni les 12 ou 13 livres sterling

qu'il avait dépensées dans cette excursion, puisque les objets qu'il avait si fort à cœur s'en trouvaient un peu plus avancés.

13. — Il ne manqua pas de se rendre, le lundi suivant, au bureau des Affaires Coloniales ; mais le sous-secrétaire d'Etat qui lui avait lui-même réitéré, par un billet du samedi précédent, l'invitation de s'y trouver, lui dit qu'à la vérité, il avait reçu, le matin, une lettre de Lord Bathurst qui lui annonçait une dépêche pour lui, mais qu'apparemment il avait oublié de l'enfermer dans sa lettre, ce qu'il attribuait à la courte vae dont Sa Seigneurie est affligée. Il est plus vraisemblable que Mylord était embarrassé des termes dans lesquels il construirait cette dépêche, sur la rédaction de laquelle son désir d'obliger l'évêque se trouvait combattu par la crainte de fortifier le parti de l'opposition, très fort en ce moment contre les ministres d'Etat ; qu'il avait soumis cette dépêche à l'examen de M'' Goulborn, sous-secrétaire, et que celuici avait fait quelques observations d'après lesquelles elle devait être retouchée. Quoiqu'il en soit, l'évêque de Québec déclara à M^ Goulborn que son départ, ûxé au mercredi matin, aurait toujours lieu, et le pria d'adresser cette dépêche, quand elle serait venue, à une personne qu'il lui indiqua et qui la lui ferait tenir à Paris. Mais qu'arriva-t-il ? — Que le 15, de grand matin, la dépêche de Lord Bathurst, datée du 15 même, du bureau de Downing Street dont il était éloigné de 90 milles, mais assurément signée de lui, et délivrée sans doute au porteur, des le 14, fut remise à l'évêque de Québec, qui n'eut que le temps de la parcourir précipitamment, comme il allait monter en voiture. Elle était conçue de manière à mettre l'évêque en état de postuler des Bulles pour les deux évêques qu'il désirait faire établir, l'un dans le district de Montréal, l'autre dans le territoire arrosé par les rivières qui se déchargent dans la Baie d'Hudson. Le consentement de Son Altesse Royale le Prince Régent était donné à la promotion des deux sujets proposés par l'évêque de Québec, mais le mot d'évêque n'était articulé en faveur ni de l'un ni de l'autre. Quiconque aura quelque idée du ministère Britannique, concevra l'embarras où ces sortes d'affaires mettent les ministres, d'après les restes de

préjugés existants et les ménagements qu'ils sont forcés Je prendre pour ne se pas compromettre. Le premier qui fut évêque de Québec après la conquête du Canada, se serait estimé très heureux s'il eût obtenu pour sa consécration une autorisation égale à celle que contenait cette dépoche, en faveur des doux sujets dont il était question. Mais après 18 à 20 mois de postulation, il n'obtint rien du tout. Seulement on lui fit savoir indirectement que, s'il se faisait consacrer, le gouvernement n'en dirait rien et fermerait les yeux sur cette démarche. Ah ! quel changement en mieux depuis cette époque, et combien l'Eglise du Canada ne doit-elle pas à la divine Providence pour avoir amené doucement et fortement les choses au point où nous les voyons !

L'évêque de Québec, dans les trois dernières semaities de son séjour à Londres, avait occupé, avec son secrétaire, au moyen de trois guinées par semaine, sans compter la nourriture, quatre appartements très propres et bien meublés chez un citoyen de Blandford Street^ nommé Balbirnie, fervent méthodiste, assidu aux assemblées de sa secte, comme aux prières communes du matin et du soir qu'il faisait avec sa famille, consistant en son épouse et une jeune servante, à la fin desquelles ils chantaient régulièrement entre eux un pseaume à demi voix, de manière néanmoins à pouvoir être entendus des appartements d'en haut. On ne saurait imaginer de gens plus honnêtes, plus paisibles que ceux-là, ou sur les mœurs desquels la religion parût agir avec plus de succès. Que de catholiques, même parmi ceux qui passent pour exemplaires, chez lesquels leur religion n'opère pas d'une manière aussi prononcée et aussi frappante ! Ils se rassurent sur ce qu'ils possèdent la vraie foi, et c'est sans doute un précieux avantage. Mais quel est le plus près du royaume des cieux ? Est-ce le catholique qui a la foi sans les œuvres, ou l'hérétique qui a les œuvres sans la foi ? Faut-il damner sans miséricorde ceux qui vivent bien et qui ne croient pas ? — î^on, la charité ne le saurait permettre. Il faut donc espérer que Dieu leur tiendra compte de leur bonne foi, de leur ignorance invincible, des bonnes œuvres

qu'ils font ou qu'ils croient faire, et qu'avant leur mort, il les éclairera intérieurement et invisiblement sur les points de doctrine qu'ils ont ignorés, sans qu'il y eût de leur faute, puisqu'eniin sans cette connaissance et adhésion, ils ne sauraient mourir dans la paix de Dieu. Sine fide impossibile est i^lacere Deo ^.

Il y a 72 milles de Londres à Douvres. L'évêque de Québec et son secrétaire firent cette route par une diligence de quatre

1 — Depuis Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'Eglise catholique est le moyen ordinaire pour arriver au salut. Mais en fait, un très grand nombre d'hommes restent ignorants de cet admirable moyen préparé par la miséricorde et la sagesse divines. Il ne s'ensuit pas qu'ils sont voués à une damnation inévitable. Car il n'y aura de condamnés pour n'être pas entrés dans l'Eglise que ceux qui, l'ayant connue, auront résisté à l'ordre de Dieu et à sa grâce qui ne manque à personne. Quant aux autres, ils seront sauvés s'ils observent ce qu'ils connaissent de hi loi divine. Il faut distinguer entre le corps et l'âme de l'Eglise. C'est avec cette distinction et les brièves explications qui précèdent qu'il faut entendre l'axiome que " hors de l'Eglise il n'y a pas de salut."

Inutile d'ajouter que les catholiques appartenant au corps et â l'âme de l'Eglise ont à leur disposition de puissants moyens de salut qui sont refusés aux païens et aux hérétiques de bonne foi. Mais chacun sera jugé suivant ses œuvres: tous les bons seront récompensés et tous les méchants seront punis.

M«i' Plessis se trouvait au milieu d'une excellente famille protestante dont la bonne foi paraissait évidente. Les membres de cette famille non seulement faisaient des bonnes œuvres, mais encore ils pouvaient avoir la foi divine, c'est-à-dire la foi aux vérités suffisantes pour le salut. Il n'est pas nécessaire qu'ils aient eu la foi catholique au même degré que nous. C'est en ce sens qu'il faut interpréter les paroles de l'évêque : " la foi sans les œuvres, les œuvres sans la foi."

Même distinction à faire pour ces deiniers mots : *' Dieu les éclairera intérieurement et invisiblement sur les points de doctrine qu'ils ont ignorés... sine Jide impossibile est placere Deo.^' Pour qu'un i3rotestant de bonne foi soit sauvé, il n'est pas nécessaire qu'il soit éclairé sur tous les articles de la foi catholique, mais seulement sur ceux qui sont nécessaires au salut.

La doctrine de Ms'^ Plessis est excellente pour le fonds, mais ses expressions m'ont paru manquer d'exactitude théologique et avoir besoin d'explications et de co.nmentaires. Voir : L\imi du Clergé, vol. 16, page 473. Perrone, constitution de V Eglise du Christ, où. l'on trouve des citations importantes de S. Augustin et de Bellarmin.

places, ayant pour compagnie une dame anglaise qui allait à Ramsgate et un prêtre français, (M'" Chouvy) ci-devant carme, aujourd'hui sécularisé et professeur d'histoire ecclésiastique de l'Université de Lyon, venu en Angleterre pour visiter les bibliothèques, car il est homme savant et très curieux des bonnes éditions des livres anciens et modernes.

15. — Vers les 3 heures de l'après-midi, on fit pose à Cantorbery pour changer de voiture. Cette pose ne devait durer qu'une demi-heure. L'évêque et ses deux compagnons ecclésiastiques en profitèrent pour courir à l'église primatiale, qui est un superbe édifice gothique, long de 514 pieds, tenu proprement, orné des monuments de plusieurs de ses anciens éveques catholiques, sans préjudice de quelques-uns des prélats protestant? qui leur ont succédé. Le tombeau de S. Tlioraas ne subsiste plus. Il fut détruit par les protestants dans le temps de la prétendue réforme, mais on montre la porte latérale par où ses assassins entrèrent, l'endroit où il tomba sous leurs coups. La pierre qui reçut son sang fut portée à Rome et remplacée par une autre qui, en effet, n'est pas de même qualité que le reste du pavé de l'église. Ou montre dans une chapelle, derrière le grand autel, un grand fauteuil de pierre dans lequel s'asseyaient autrefois les rois d'Essex pour être couronnés, et où s'assied aujourd'hui le Primat lorsqu'il prend possession de son église. Enfin, l'ancien cloître des moines subsiste encore, et l'on réfléchit avec douleur que de véritables religieux sont remplacés par des chanoines hérétiques. Cette église moins remarquable par ses monuments que celle de Westminster, qui en a de tant d'espèces différentes, la surpasse du côté de l'ordre et de la propreté et a été beaucoup mieux conservée au dedans et au dehors. Une seule chose déplaît dans ces églises gothiques, et elle est commune à toutes, c'est que comme elles ont toutes beaucoup d'élévation, il est devenu nécessaire de les soutenir au dehors par des arcsboutants qui les environnent et sont prolongés jusqu'à la hauteur des sablières ^.

1 — Ici l'évêque de Québec est évidemment dans l'erreur. 11 s'imagine que c'est après coup que l'on a songé à ajouter des arcsboutants aux églises

Au reste, il ne faut pas croire que la beauté de cette église ait assez de charmes pour mériter la présence de son archevêque. Il ne s'y montre qu'une ou deux fois l'an pour les ordinations. Le reste de l'année, il demeure à Londres, dans le palais de Lambeth, et laisse l'église primatiale aux soins d'un doyen dont les services suffisent à son peuple qui ne désire rien de plus.

La nuit et la pluie nous prirent à une petite distance de Cantorbcry, où un défaut de calcul dans les voituriers, nous avait détenus beaucoup plus longtemps que nous n'aurions voulu. Il était plus de 7 heures, lorsque nous arrivâmes à Douvres, dans une auberge nommée l'Hôtel-de-Paris, maison tumultueuse, remplie d'étrangers de toute espèce et où il fut assez difficile de nous procurer un méchant repas en maigre, quoique, par respect pour le mercredi des Quatre-temps, nous n'eussions pris, dans tout le cours de la journée, qu'une très légère collation vers raidi. Deux paquebots se disposaient à partir, le lendemain au matin, pour Calais. Les deux maîtres de ces vaisseaux se disputaient, le soir, à qui nous traverserait, et le lendemain, 16 septembre, ils ne vou-

gothiques, mais ils en font nécessairement partie ; ils sont de l'essence du style gothique, plus peut être que l'ogive. Comment en effet pourrait-on imaginer que des voûtes en pierre suspendues à des hauteurs prodigieuses pussent se soutenir pendant des siècles, appuyées seulement sur des murs verticaux percés de larges fenêtres ? N'est-il pas évident qu'il faut des forces additionnelles pour contrebalancer la poussée terrible de ces voûtes sur les murailles, qui s'effondraient inévitablement si elles n'étaient renforcées par des arcs boutants ? '^ Demander une église gothique sans arcs-boutants, dit Violet-le-duc, c'est demander un navire sans quille ; c'est pour l'église comme pour le navire une question d'être ou de n'être pas." Ils sont non seulement nécessaires mais encore agréables et constituent des ornements admirables où se révèlent la science et le goût exquis des architectes du moyen-âge. Imaginez les cathédrales de Cologne, de Paris, de Chartres, sans arcs-boutants ! Ce défaut de connaissances architecturales n'est pas du tout surprenant chez le Prélat. A cette époque, on se bornait à étudier les ordres ionique, corinthien et composite. Les styles roman et gothique étaient peu connus ici. Et en savons-nous beaucoup plus maintenant ? On enseigne sans doute l'architecture dans les collèges, mais pas assez, et l'on rencontre encore des prêtres et des laïques instruits qui n'en savent pas le premier mot et qui en parlent tout de même.

lurent de nous ni Tun ni l'autre ; car on mit tant de délai à nous expédier à la douane, que le plus prêt des deux perdit patience et se contenta d'amener ceux des voyageurs qui avaient été expédiés avant nous ; tandis que l'autre, voyant qu'il lui en restait trop peu pour faire une traverse profitable, prétexta le gros vent qui soufflait et la pluie qr.i tombait en abondance, pour remettre sa traverse au jour suivant. Son vrai motif était de donner le temps à un plus grand nombre de passagers de s'assembler, prévoyant bien que nul ne pourrait lui échapper, parce qu'en effet, le vent était assez fort pour empêcher son compétiteur de revenir ce jour-là. Il ne fut pas trompé dans son attente, car il arriva tant de voyageurs dans le cours de la journée, qu'il n'en eut pas moins de 50 à son bord le lendemain.

Condamné à passer le jeudi tout entier à Douvres, par une pluie affreuse qui ne lui permettait pas de parcourir la ville, l'évêque de Québec consacra cette journée à des occupations de cabinet. Il écrivit plusieurs lettres, une entre autres à Lord Bathurst, pour le remercier de celle qu'il avait reçue de lui à son départ de Londres. Ayant fait tirer des copies de cette dépêche de Sa Seigneurie, il en transmit une à Sir John Sherbrooke et une au D"" Poynter, par reconnaissance de l'intérêt qu'ils voulaient bien prendre, l'un et l'autre, à la principale affaire qui l'avait conduit en Europe. Enfin, il en transmit une à M. Lartigue, demeuré à Londres et qui se trouvait concerné dans cette négociation.

Comme les Anglais mettent tout à profit et multiplient les métiers pour gagner de l'argent 1 De la fenêtre auprës de laquelle l'évêque de Québec avait établi son bureau, ce jour-là, il s'amusa beaucoup à lire l'enseigne suivante sur le front de la maison d'un nommé Ledger, qui n'est séparée de l'Hôtel-de-Paris que par une rue assez étroite : " Ledger, bookseller, stationer, lottery, library, printing office, stamps, fire, médecines, maps, music, perfumery, agent to Richardson & Co., London". Voilà, pour un seul homme, beaucoup de moyens de gagner sa vie !

Page 1