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Journal d'un voyage en Italié

Ceux qui n'ont connu Mgr de Ségur que prêtre et prélat peuvent éprouver quelque peine à se le représenter dans le monde élégant et frivole, dans les salons d'une Ambassade, jeune homme de vingt-deux ans, brillant, spirituel, artiste, peintre, diplomate, etc.. Ils se trompent. Tel ils l'ont connu comme prêtre et prélat, et de plus aveugle, tel ils l'eussent vu dans les salons de Paris et de Rome, causant, riant, admirant ce qui était bon, critiquant ce qui était mal. Ils eussent alors trouvé chez lui, ainsi qu'ils font fait plus tard, cette gaieté, cette bienveillance, celte sérénité, ce calme à la fois et cet entrain, cet amour enthousiaste du beau et du bon, toutes les qualités en un mot, qui ont, pendant les trente-trois ans de son saint ministère, exercé ce prestige, cet attrait, cette fascination, dont sa mort a fait éclater tant de touchants témoignages. Oui, nous prenons, pour garants de notre parole, ses parents, tous les camarades et les amis de sa jeunesse : Mgr de Ségur, après ses trente-trois ans de sacerdoce, était le même que ce Gaston de Ségur, attaché d'Ambassade, sortant de l'atelier de Paul Delaroche et de l'Ecole de Droit. C'était bien le même, avec toutes ses qualités charmantes et ses nobles vertus, sur-

naturalisées seulement et perfectionnées par un laborieux sacerdoce et par la longue épreuve d'une cécité supportée pendant vingt-six ans avec une héroïque sérénité.

Une chose dans ce Journal de sa jeunesse les frappera cependant, et qu'ils n'avaient pu qu'entrevoir, c'est à la fois son admiration passionnée des chefs-d'œuvre de l'art et des beautés de la nature, et la sûreté de goût qu'il apportait à ses jugements. Ils comprendront mieux encore, en lisant les impressions de son séjour à Rome en 1842, l'étendue du sacrifice que Dieu lui infligea en lui retirant la vue. Malgré le soin scrupuleux qu'il eut tou. jours d'éviter toute parole qui pût ressembler à un regret ou à une plainte, il ne sut se défendre une fois, une seule il est vrai, de s'en épancher avec moi. C'était en ■1855 ; j'étais à Rome premier secrétaire d'Ambassade, je logeais chez lui ( il était, depuis 1852, Auditeur de Rote ) et souvent je l'accompagnais dans ses promenades aux portes de Rome. Treize ans s'étaient écoulés depuis son premier séjourà Rome, en 1842, et il était aveugle depuis dix-huit mois. « La Sainte- Vierge », me dit-il un jour que, de la Porta Pia^ nous admirions, lui par le souvenir seulement, le merveilleux spectacle de la campagne romaine et l'horizon des montagnes de Tivoli et de la Sabine, « la Sainte -Vierge a bien su ce qu'elle faisait en » me retirant la vue. Jusqu'au jour où je suis devenu )) aveugle, je me demandais comment elle s'y prendrait » bien pour exaucer la demande que je lui avais faite » d'une infirmité pénible qui me laissât la faculté d'exer- » cer mon ministère. Elle a eu plus d'esprit que moi. )) En me retirant mes yeux, elle m'a frappé à mon en- » droit sensible, elle m'a enlevé les seules jouissances )) compatibles avec mon renoncement au monde ! » On va voir, en effet, comment il usait de ses yeux et quels élans d'enthousiasme provoquaient jadis 'en lui la vue

des chefs-d'œuvre de l'art et les grands spectacles de la

nature!

C'est donc avec une pleine confiance que nous otTrons aujourd'hui aux amis de ses premières années comme à ceux de ses derniers jours le récit fait par lui de son se- ^ jour à Rome en 1842. où il passa un an comme attaché d'Ambassade. Chacun l'y retrouvera tout entier. Ce Journal, écrit au courant de la plume, sans prétention, au jour le jour, n'était, dans sa pensée, destiné qu'à sa famille. Et je ne me serais pas permis d"abuser d'un manuscrit qu'un heureux privilège a mis entre mes mains, si je ne m'étais assuré que sa publication dût être à la fois un honneur de plus rendu à sa mémoire vénérée et un souvenir précieux pour tous ceux qui l'ont connu.

Il ne m'a non plus semblé inutile de présenter à notre pauvre jeunesse contemporaine, environnée de tant d'écueils, de tant de séductions, se déshabituant chaque jour davantage des goûts nobles et élevés, des mœurs polies et des choses intellectuelles, pour se laisser aller au courant du matériaUsme abject dont la Révolution empoisonne notre atmosphère ; il ne m'a pas semblé, dis-je, inutile de produire cet exemple, ce type de jeune Chrétien de grande race, et de montrer combien la foi et l'amour de l'Eglise sont propres à développer et à grandir, bien loin de les étouffer, les facultés mêmes de l'homme d'esprit et de l'artiste.

Mon frère venait de passer six mois dans l'atelier du célèbre peintre Paul Delaroche, et il avait terminé ses examens de Droit, quand mon père résolut de le lancer dans la carrière où quelques-uns de nos ancêtres avaient laissé de glorieux souvenirs. A défaut de la carrière militaire, la diplomatie était presque la seule qui fût ouverte à mon frère et qui pût répondre à ses goûts. Lue occasion précieuse s'offrait d'ailleurs.

M. le comte Septime de La Tour-Maubourg, ami d'enfance de mon père et de mes oncles, et dont toute la famille était depuis un demi-siècle en relations intimes avec la nôtre, était ambassadeur de France à Rome. La haute distinction, le caractère et le cœur de cet excellent homme étaient autant de motifs qui s'ajoutaient pour garantir à mon frère un accueil tout paternel et une précieuse direction. On verra, parle Journal de ?;o?/fl^edu jeune attaché, comment M. de Maubourg justifia ces espérances.

Les personnages nommés par mon frère dans son récit intime, ou les descendants de ceux qui ne sont plus, me pardonneront d'avoir livré leurs noms au lieu de recourir aux trois étoiles souvent nécessaires, toujours si commodes, en pareilles conjonctures. Mais, je ne crains pas de le dire d'avance, la bienveillance et l'angélique charité de mon frère Gaston ont là,, comme toujours et partout dans sa vie, su, sans altérer la vérité^ tracer des portraits et donner des ressemblances dont ne sauraient s'alarmer les plus délicates susceptibilités. On jugera du tact exquis, de la finesse et de la bonté, avec lesquels sa plume dépeignait dans son Journal les amis et les connaissances que son crayon ou son pinceau reproduisait en même temps dans son album.

Je lui laisse maintenant la parole, ne demandant à Dieu qu'une grâce, celle de donner à ces récits de mon frère la même vertu d'édification et le même attrait qu'aux autres œuvres sorties de sa plume et de son cœur pendant son fécond apostolat.

25 décembre 1881 .

E. Comte de Ségur Lamoignon.

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