‹ Journal d'un voyage en ItaliéChapitre 2 sur 13 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Conversion de M. Ratisbonne.

Paris, [d février 1842. — Comment puis-je mieux commencer cette suite de récits et d'événements, qu'en racontant ce que j'ai appris de la manière la plus indubitable touchant un prodige arrivé à Rome il y a vingt-cinq jours par la bonté de Dieu? Ce récit est véritable, et je le donne ici dans tous ses détails, afin qu'il serve à éclairer ou à consolider dans la foi ceux qui, dans la suite, y jetteront peut-être les yeux.

Vendredi dernier, à notre Conférence de Saint-Yiucent de Paul, M. de Gallard nous avait rapporté la conversion de M. Ratisbonne, Juif et âgé de vingt-six ans. Connaissant la piété de M. de Gallard, qui nous transmettait un récit qu'il avait entendu de la bouche même de M. Ratisbonne, frère aîné du converti, je ne pouvais révoquer

en doute l'exactitude de ce qu'il nous disait; et je croyais avec joie à une manifestation évidente de la miséricorde de Dieu et de la vérité de la foi catholique. Je le racontai à mon père, à ma mère et à plusieurs autres personnes, qui, sans nier absolument la vérité du miracle, n'avaient pas les mêmes motifs de confiance que moi dans les personnes de qui je tenais l'histoire. Ils m'engagèrent à aller aux informations, et je demandai en conséquence une entrevjie à M. l'abbé Ratisbonne, frère aîné de celui qui fut l'objet du prodige ; il me l'accorda, et, aujourd'hui 15 février, je me présentai chez lui. Voici ce qu'il me dit touchant son frère ; autant que je le puis, je rapporte ses propres expressions :

« Mon frère était, de toute ma famille (laquelle est juive), celui qui avait contre la religion chrétienne et catholique le plus d'éloigneraent. Depuis seize ans que j'ai eu le bonheur de connaître la vérité divine, il n'avait plus de rapports avec moi ; il ne m'écrivait jamais; le reste de ma famille était moins violent et, malgré mon changement de religion, je conservais quelques relations avec elle.

» De sa vie mon frère Alphonse n'avait ouvert un livre de religion; il menait l'existence des jeunes gens du monde, ses liaisons étaient toutes frivoles et dissipées . Mon oncle, riche banquier de Strasbourg, Juif et sans enfants, venait de s'adjoindre Alphonse dans sa maison de banque ; il l'avait pris en affection et, sous ce rapport, le plus riche et le plus brillant avenir s'ouvrait devant Alphonse.

)) Celui-ci venait d'être fiancé à une jeune Juive, sa cousine, nommée P'iore; il en était amoureux fou et était excessivement impatient de l'épouser. Mais, comme elle n'avait que seize ans, on voulait un peu attendre, et pour venir h bout de faire paraître le temps moins long à Alphonse, on l'envoya faire un voyage en Italie. Il devait

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aussi aller en Grèce. Y a-t-il été? je Vignore, car il ne

m'écrivait pas.

» Le 18 ou 19 janvier dernier, il était à Rome depuis une quinzaine de jours, et déjà il en voulait sortir. Il était exaspéré en quelque sorte de se trouver dans cette atmosphère catholique; il écrivait à sa sœur: « J'ai passé par la rue des Juifs, j'ai été indigné de leur misère; je hais plus que jamais la religion catholique, et j'aime mieux être persécuté que persécuteur, etc., etc...))

» 11 y avait à Rome, en ce moment, un homme fort pieux, protestant converti, le baron de Bussierre. Alphonse Ratisbonne fut lui faire une visite, comme simple devoir de société. M. de Bussierre lui parla de religion avec beaucoup de chaleur; l'autre, comme de raison, se moquait de ce qu'on lui disait. M. de Bussierre lui proposa une médaille de la Sainte-Yierge immaculée. Alphonse tournala chose en ridicule, la refusant, et lançant des sarcasmes contre cette superstition. Enfin, soit par politesse, soit par un sentiment avant-coureur des admirables choses qui allaient bientôt se passer en lui, il cessa ses résistances, et se laissa mettre la médaille au cou, ou dans sa poche, je ne me rappelle plus. Puis il partit.

)) Maintenant, » me dit M. l'abbé Ratisbonne, « je vais vous donner lecture delà lettre de M. de Bussierre et de celle de mon frère lui-même. )) U prit ces lettres, et com.mença par celle de M. de Bussierre.

« Je passais en voiture (c'est M. de Bussierre qui parle), le 20 janvier, dans la rue dei Condotti pour aller faire une commission à l'église et au couvent de Saint-André. Je sortais de chez les La Ferronnays, plongés dans la douleur par la mort de M. de La Ferronnays père ; moi-même j'étais fort triste. Je vois Alphonse sortant d'un café, je lui propose de le prendre et de lui faire voir l'église de Saint- André. Il accepte, monte dans ma voiture et nous arrivons à l'éghse.^'ous descendons et nous entrons. On

faisait les préparatifs du service de M. de La Ferronnays. Alphonse me demande pour qui est ce service. C'est pour ce pauvre La Ferronnays, lui dis-je, que j'ai eu le chagrin de perdre il y a trois jours. Il avance avec indifférence en examinant l'église, et moi, je monte au cloître où je fais ce que j'avais à faire. Au bout de dix à douze minutes environ, je redescends dans l'église, je cherche Alphonse, et je l'aperçois agenouillé sur les marches de l'autel, dans la chapelle de l'Ange-Gardien. J'approche, je l'appelle; pas de réponse; je le touche, il ne bouge pas ; je le touche de nouveau plus fortement; enfin, il tourne la tête, et je vois son visage baigné de larmes. « Que Dieu est bon! )> dit-il. Je ne pus obtenir que cela de lui. Puis, montrant M. de la Ferronnays, dont le corps était exposé dans une autre chapelle : « Il faut que ce saint homme ait bien prié pour moi! » Après quelque temps il s'était calmé; son visage était non pas changé, mais transfiguré. « Je veux un confesseur, » me dit-il avec une expression qu'il m'est impossible de rendre. Je veux être baptisé. Ce que j'ai vu et ce qui m'est arrivé, je ne peux le dire qu'avec la permission d'un prêtre : car de telles choses ne se racontent qu'à genoux. >^

» Je le menai de suite chez le père de Viliefort qui lui ordonna de parler. Voici ce qu'il dit alors : a Quand je fus dans l'église, lorsque vous fûtes parti, je regardai autour de moi. Tout à coup toute l'église disparut à mes yeux, je ne vis plus que la chapelle de l'Ange-Gardien, vers laquelle je marchai malgré moi, poussé d'une manière irrésistible. Quand j'y fus, je vis la Sainte-Vierge, telle qu'elle est représentée sur ma médaille; elle me fit signe de me mettre à genoux, et je fus obligé de m'y mettre ; elle ne me parla point, mais je compris tout cependant. Je ne puis vivre sans être baptisé (1). » Le père

(1) Notez que dans la chapelle de l'Ange-Gardien, il n'v a pa d image ni de statue de la Sainte-Vierge.

de Yillefort mit Alphonse en rapport avec plusieurs théologiens qui lui trouvèrent une aptitude extraordinaire pour l'intelligence des mystères et sur les questions les plus savantes. Il saisissait tout avec une science et une clarté qui les confondait, entre autres le cardinal Mezzofante (1 . Déplus, circonstance non moins merveilleuse, il rencontra un protestant et sa femme, protestante aussi, qui, depuis trois mois, résistaient à la Grâce, et, par des arguments de profonde théologie, il les convertit presque complètement.

)) On s'occupe maintenant à Rome de dresser des procès-verbaux authentiques de ce prodige admirable, non moins évident ni moins surnaturel que celui de saint Paul. Alphonse est maintenant au couvent des Jésuites, où il fait sa retraite préparatoire au Baptême, à la sainte Communion et à la Confirmation. Je dois lui servir de parrain ; car c'est l'enfant adoptif que le Ciel m'a envoyé; il ne s'appelle plus Alphonse, mais Marie. »

Telle est, à bien peu de chose près, la lettre de M. de Bussierre, que M. Ratisbonne eut la bonté de me lire. A la fin de cette lettre, son frère Alphonse ajoutait quelques lignes ; autant que je me les rappelle, les voici presque textuellement; si quelques mots sont changés, le sens ne Test pas, Dieu le sait : «■ Mon très cher frère, tu sais de quelle manière la miséricorde de Dieu a éclaté pour moi. Je t'ai fait bien du mal, je t'ai donné bien des chagrins ; pardonne-les-moi. Remercie Notre-Seig

neur

avec moi. >)

Puis M. Ratisbonne me lut une autre lettre de son frère, écrite quelques jours après et conçue à peu près en ces termes : « Ce qui me réjouit dans ma conversion.

(i) C'est ce qui fait qu'au liea de dix ou douze mois, comme c'est la coutume, on réduisit à dix jours le temps de sa préparation au baptême. Le sentiment chrétien lui avait été donné avec une merveilleuse abondance.

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c'est que l'on ne peut y voir que le doigt de Dieu seul. Aucun motif humain n'a pu me porter à changer de religion. Est-ce l'intérêt? Mais le mien n'était-il pas plutôt de rester ce que j'étais? Un attrait secret? Mais tu sais combien je haïssais la religion catholique. Des lectures antérieures? Mais tu sais que jamais de ma vie je n'ai ouvert un livre de religion. Mes liaisons? Mais tous mes amJs, toutes mes connaissances étaient mondaines et antireligieuses. J'écris à Flore, ma fiancée, que j'aime tant et qui est si digne d'être aimée, que je persévère dans mes engagements, si elle se fait catholique, et de cœur ; sinon, j'entrerai dans un cloître, de l'ordre le plus austère, et j'y finirai ma vie. Le premier livre religieux que j'aie ouvert de ma vie m'a présenté ces paroles quand j'y jetai les yeux pour la première fois : « Une telle conversion, si elle n'était pas le résultat d'un miracle, serait elle-même le plus grand des miracles. » Que je suis heureux de connaître la vérité et la lumière! que je plains maintenant ceux de ma famille qui ne la voient pas ! Ma conversion miraculeuse est, je l'espère, destinée à produire une grande impression ; elle aidera au retour religieux qui agite notre époque. Déjà toute Rome est émue ; et j'espère que ma conversion sera suivie de bien d'autres. J'ai été présenté au Saint-Père, qui m'a reçu avec la plus grande bonté. Je ne croyais pas être en la présence du Vicaire de Notre-Seigneur et du Pasteur des pasteurs, mais en la présence d'un père ; il me caressait, m'embrassait ; il me donna un crucifix et une médaille à son effigie. J'avais apporté une centaine de médailles de la Sainte-Yierge, qu'il bénit. Je compte me servir à l'avenir de cette médaille. J'entre en retraite au couvent des Jésuites, afin de ne pas salir ma robe blanche. J'ai été baptisé dans l'église de Jésus, au milieu d'un concours immense de monde ; tout ce que Rome possède de pieux, de distingué et de curieux assistait à la céré-

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moire Tout s'est passé dans le plus grand ordre; l'émotion était extrême. Mgr le Yicaire Apostolique ofticiait ; M Dupanloup m'a adressé une admirable exhortation. J'ai reçu la Communion et la Confirmation. Adieu, mon très cher frère ; je ne pourrai t'écrire pendant ma retraite. Tu recevras cette lettre sans doute le jour de la Purification ; quelle joie tu vas avoir! Signé : a Marie- Alphonse. »

((Telle est la lettre d'Alphonse lui-même », me dit M. Ratisbonne, en me faisant remarquer le ton chrétien et instruit et calme qui régnait dans cette lettre ; cela m'avait déjà vivement frappé.

Je me retirai ensuite, le remerciant mille fois de la bonté avec laquelle il m^avait reçu et commumqué ces précieuses lettres.

Qni pourra maintenant se refuser à l'évidence delà lumière? Que dira rincrédule ? niera-t-il les faits? Dans sa bonté toute-puissante, Dieu a fait un grand miracle ; heureux celui qui en profitera pour affermir sa foi, pour l'acquérir même s'il ne l'a pas ! Mais celui qui fermera les yeux à la lumière, ne retirera du bienfait céleste que la condamnationde son obstination et de son incrédulité

ora'ueilleuse. ^ .

J'atteste la vérité de tout ce récit, que je viens de laire. Dieu m'est témoin que je n'ai rien avancé de faux.

Départ pour Rome. — Avignon. — Marseille. — Livourne. — Cività-Vecchia.

Mon départ, retardé de jour en jour, est enfin fixé pour le 22 ou le 23 février. Mon père s'étant arrangé pour le mieux, suivant son habitude, trouva moyen de si bien enguirlander et compromettre MM. Guizot, Désages et compagnie, qu'ils furent obligés de m'accorder des dépêches. Voilà donc mes frais de route et d'installation payés par le gouvernement, ce que nous n'espérions pas quoique nous le demandassions. C'est toujours une petite consolation au milieu de l'attristement du départ.

Sans la Foi et les admirables pensées qu'elle met au cœur du fidèle, comment pourraient se supporter d'aussi dures séparations? Autant elles sont déchirantes quand ou les envisage selon les vues de la nature, autant elles sont calmes et pieuses quand la religion vient les montrer sous leur véritable aspect. Elles sont même salutaires pour guérir notre pauvre penchant à fixer nos affections sur la terre et à oublier celles de l'éternité, seules dignes de nous. Forcément, dans les séparations d'avec les êtres que nous chérissons le plus, nous nous rejetons dans le sein de cette douce religion qui nous promet une réunion sans fin, sans troubles, sans craintes. Accordez-la-nous,

mon Dieu, cette perpétuelle union dans le ciel, et à cet effet faites de nous tous des saints et des saintes I

Le 23 fémer, à dix heures un quart du matin, je quitte ma bonne, ma trop bonne maman, si indulgente pour mes faiblesses, et à qui mon absence va causer un si grand vide. Mon cœur se serre à cette pensée; mon Dieu, soyez la consolation et le soutien de ma pauvre maman! Je quitte mes sœurs, si aimables pour moi, avec qui j'étais si uni. si frère; ma petite chère Olga, innocente devant Dieu, et qui à mon retour aura déjà atteint cet âge fatal de la connaissance du bien et du mal. Je quitte cette maison où j'ai passé de si doux moments, oii j'ai continué, depuis trois hivers, l'œuvre de ma conversion, miséricordieusement commencée aux Noiiettes par le bon Dieu '1). La veille j'avais embrassé une dernière fois ma grand'mère (2 , elle aussi si tendre et si indulgente pour moi, et avec qui j'ai eu tant de pieuses conversations, j'avais également embrassé mes oncles, ma tante Louise de Lamoignon (3), mes cousines, etc.

';i) Durant le cours de ses éludes, Louis-Gaston de Ségur avait suh)i la triste influence de l'indifférence en matière religieuse qui régnait alors dans la plupart des collèges. Sans être hostile, bien s'en faut, à la religion, il en avait négligé les salutaires pratiques. Mais dès qu'il eut repris sa place au foyer de la famille, dès l'âge de dix-neuf ans, son âme généreuse, touchée de la Grâce de Dieu qui l'appelait à jouer un si grand rôle, embrassa, avec une ardeur qui ne se démentit jamais depuis, les pratiques de la doctrine catholique. C'est ce qu'il appelle Sa conversion. Le souvenir des dernières années qu'il passa au collège, sans fréquenter les sacrements, lui était très pénible et il n'en parlait jamais sans un profond sentiment d'amertume.

(2) La comtesse de Ségur, née d'Aguesseau, arrière-petite-tîlle de l'illustre chancelier et la dernière de sa race.

i3) La vicomtesse de Ségur de Lamoignon, femme du comte Adolphe de Ségur, lequel était frère puîné du père de Mgr de Ségur. En épousant sa cousine, Louise de Lamoignon, il avait obtenu du Roi Louis XVIII l'autorisation d'ajouter à sou nom de Ségur celui de Lamoignon, et il avait été substitué à la vicomtepairie de son beau-père, le vicomte Christian de Lctmoignon.

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Je pars avec mon bon père, avec mon cher Anatole (le pauvre Edgard m'avait quitté la veille en pleurant) (1) ; nous arrivons à la cour des Diligences ; M. D***, toujours affectneux et bon pour moi, y arrive aussi pour me dire adieu. Onze heures sonnent, et j'embrasse mes chers et fidèles compagnons.

Me voilà donc parti, m'éloignant de ma famille, de mon cher Paris, de tout enfin, — et cependant emportant tout avec moi, puisque je vous avais et que je vous ai toujours, ô mon Dieu, qui le matin vous étiez donné à votre pauvre enfant I Toujours avec moi, vous êtes mon ami fidèle, mon père, ma mère, mon frère, tout enfin î J'avais espéré que maman pourrait vous recevoir ce matin à côté de moi; ce m'eût été bien doux de vous savoir dans son cœur si chagrin, si affecté; mais elle en avait été empêchée par l'absence du bon abbé Plâtrier et par l'obligation de boire pendant la nuit et le matin. Elle l'a bien regretté. Mon père aussi avait été averti trop tard.

Dans le coupé de la Diligence, avec moi est un jeune homme et un Anglais, jeune aussi et assez aimable. Le soir de ce triste 23 février, il me fit rire pendant plus d'un quart d"heure par un mot qu'il répondità une marchande de rafraîchissements. A la portière celle-ci se présente et d'une voix mielleuse et insinuante : « Voulez-vous du bon lait chaud, messieurs, du bon vin, de la bonne bière, du bien bon cidre, du bien bon lait chaud? — Daonnezmoi du cognac, » demande FAnglais. — Je n'en ai pas, m.onsieur, j'ai du bien bon lait chaud. » — îci un grand : « Nô! )) prononcé à l'anglaise, retentit et me fait rire de bien bon cœur, ainsi que mon autre compagnon déroute. (( Nô! Daonnez-moi une verre d'eau»; lequel termina

(ij Anatole marqnis de Ségar, frère piuiiô de Mgr de Ségur ; il était alors âgé de dix-huit ans. Edgard, comte de Ségur Lamoignon, le plus jeune des trois frères, âgé alors de seize ans, était encore au collège.

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l'histoire. Le temps avait été beau pendant le jour, il sebrouilla la nuit et, le lendemain, il plut toute la journée.

Le 25. au matin, à quatre heures environ, nous arrivons à Chalon; l'Anglais nous quitte pour prendre le bateau à vapeur de la Saône, ce que j'aurais fait aussi, vu la fatigue de la Diligence, si ma place n'avait été payée jusqu'à Lyon, et si mes malles n'avaient été avec moi sur la même voiture. Le soir nous arrivons à Lyon à six heures. Les abords de cette grande ville sont très imposants, ce sont de hautes et belles montagnes, dites montagnes du Beaujolais, les premières que j'aie jamais vues. Je n'ai pu juger de la ville elle-même, à cause de l'obscurité ; le Rhône y est large et superbe.

Je vais loger à un mauvais hôtel, appelé, je crois, hôtel des PapiuSj en face du bateau à vapeur que je devais prendre le lendemain matin à six heures. J'y écris un mot à maman, qui s'inquiète sur moi, j'en suis sur, d'autant plus que j'étais parti un peu souffrant. Le lendemain, 26 février, samedi à six heures et demie, nous nous embarquons sur le Rhône pour être à Avignon le soir vers six heures. Il va 70 lieues à faire; ce n'est pas mal marcher que de les faire en onze heures.

Le Rhône est un fleuve magnifique, grave et sauvage tout à la fois. Les bords sont presque sans interruption garnis de hauts rochers ou de montagnes; les villages et les châteaux, perdus entre la largeur du fleuve et la miasse imposante de ces roches et de ces montagnes, semblent des jouets d'enfants ou des décorations de théâtre. J"ai fait le croquis de deux des sites qui m'ont le plus frappé.

A trois heures nous franchissons le fameux et immense pont Saint-Esprit, sous les arches duquel les eaux du fleuve font le plus singulier crochet ; pour entrer juste au milieu de l'arche qui a quatre pieds environ de largeur de plus que le bateau, il faut se diriger vers le mi-

lieu du pilier de droite de l'arche sous laquelle on veut passer, et alors le courant dont j'ai parlé prend le bateau et, le poussant de droite à gauche, le lance au milieu de l'arche. Il n'y a, du reste, aucun danger à courir, et jamais on n'entend parler d'accidents arrivés là.

A six heures nous débarquons à Avignon, dont nous apercevions les hauteurs depuis quelque temps. Ces hauteurs sont couronnées par les restes immenses de l'ancien palais des Papes, du commencement du quatorzième siècle. Nous voyions trois grosses tours se découper en noir sur l'horizon éclairé par le soleil couchant, et les souvenirs qu'elles éveillaient en moi me causaient une singulière et vive impression.

Le peu que j*ai vu d'Avignon m'a paru laid, triste et sale. Là j'ai entendu pour la première fois parler le patois provençal, mélange tantôt dur, tantôt assez harmonieux du français et de l'italien. Tous parlent au besoin le bon français, mais avec l'accent du cru. On m'avait fort exagéré l'irruption des portefaix qui s'offrent à porter les bagages des voyageurs. Gela a été très calme avec moi : je nie suis arrangé avec deux de ces hommes qui, moyennant l'un trente sous, l'autre vingt, m'ont porté tout mon bagage à la Diligence de Marseille.

Cette Diligence est la correspondance des Messageries Royales; mais elle les remplace, à peu près comme une mégère, mariée à un veuf, remplace une première femme douce et aimable. Pour 8 francs, il est vrai, ce n'est pas cher; mais on n'en a même pas pour son argent. J'étais dans le coupé, place du miUeu, entre un jeune ecclésiastique d'Avignon et un ancien officier d'Afrique, tous les deux très bons et aimables. Ce dernier disait qu'une armée de cent missionnaires servirait plus à la pacification de l'Algérie que les soixante-dix mille hommes de troupes que l'on y entretient. C'est, en effet, un singulier moyen d'avoir la paix que d'envoyer la

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guerre, et d'acquérir la confiance et l'affection des Arabes que de les tuer et de faire sur tout ce qu'ils possèdent ces épouvantables expéditions appelés razzias.

Nous passons la nuit dans notre boîte trop petite dans toutes les dimensions ; le dimanche matin, 27 février, à dix heures et demie nous arrivons à Marseille par le plus magnifique temps.

A l'entrée de la ville, je vis des oliviers dans les champs pour la première fois ; c'est un vilain arbre que l'arbre de la paix, il est chétif et semble sale et rabougri. Ses feuilles sont poudreuses et d'un vert fade. Il fait bien d'être Temblème d'une aussi bonne chose que la paix ; car sans cela on ne se détournerait pas pour le regarder.

De l'entrée de Marseille j'aperçois pour la première fois la Méditerranée. Sa couleur est bleu presque pur ; je croyais exagéré ce que l'on dit de cette couleur bleue, mais ce n'est que l'exacte vérité. La mer le paraît d'autant plus à Marseille qu'elle est bordée déroches blanches qui tranchent davantage que la terre ordinaire.

Des femmes marseillaises sortaient d'une petite église dans les faubourgs de la ville. Leur coiffure est singulière et très jolie; sur leur bonnet elles mettent un grand chapeau noir, de charbonnier, qu'elles nouent sous le menton. Leurs jupes sont courtes, on voit bien trois pouces de leurs jambes au-dessus des chevilles; de plus elles ont de grands mantelets de couleur, à larges garnitures frisées et tuyautées, qui les enveloppent et complètent un ajustement très gracieux. Les hommes presque tous sont plus ou moins marins, et portent les vêtements de laine du marin. Presque tous aussi ont un petit chapeau de feutre gris, la coiffure provençale. Le fond en est rond et peu élevé, et les bords un peu retroussés ont de trois à quatre pouces de largeur. Quand il fait du soleil, on abaisse le côté retroussé. Ces charmants petits chapeaux se plient, se serrent comme de la toile sans se

gâter le moins du monde; de plus ils sont très légers. J'en ai acheté un pour l'Italie, afin d'économiser le beau chapeau de paille de cérémonie. C'est avec mon chapeau marseillais que j'irai faire mes tournées artistiques. En revenant, je compte bien en apportera mon père et âmes frères pour les Nouettes (1); je suis sûr qu'ils trouveront cette coiffure plus commode que la vulgaire casquette.

Au débarqué de la Diligence, je me rends à l'hôtel Beauvau, que m'a indiqué notre cousin Amédée de Ségur. C'est bien le meilleur hôtel que j'aie encore habité. Ma chambre très confortable et très spacieuse donne sur le port, que j'embrasse ainsi d'un coup d'œil. Je suis au midi ; il y a une bonne cheminée, un bon lit ; le tout pour deux francs par jour!

Les gens de l'hôtel sont fort polis et très obligeants ; la nourriture est excellente. Depuis mon départ de Paris, je n'avais pour ainsi dire pas pu faire ma toilette. A Lyon, c'est à peine si j'avais eu quelques minutes le matin à mon réveil. Je me délectai donc à me laver, à me peigner, à me brosser, etc., et tout frais et dispos, j'allai de là à la messe, dans une jolie petite église tout près de l'hôtel.

A trois heures j'y revins pour les vêpres; mais, au Magnificat, le respect humain m'obligea à me retirer; en elfet, je me trouvais le seul homme dans la nef, où il n'y avait que des femmes. Il est probable que les hommes ont l'habitude de se tenir dans les bas-côtés. J'étais si embarrassé de me voir ainsi en évidence que je profitai du mouvement causé par le Magnificat^ qui se chante debout, pour me frayer un passage au milieu du beau sexe. Jamais je n'avais assisté à des vêpres plus malencontreuses.

(i) Château situé dans fOrne, auprès de Laigle, appartenant au comte de Ségur depuis 1822, et où se passèrent toute notre enfance et notre jeunesse.

28 février. — Journée magnifique, l'air est pur et doux. Je reçois des lettres de ma chère maman, d'Anatole et des mes quatre bonnes sœurs; ce sont les premières depuis mon départ. Chère famille, comme elle m'aime ! Je prie de tout mon cœur notre bon Seigneur Jésus de la bénir et de la combler de ses biens.

1" mars. — Jour de mon départ pour l'Italie. Le temps est charmant quoique le ciel ne soit pas aussi pur qu'hier. Le matin,- dans ma petite paroisse adoptive et passagère, je reçois le très cher et très sacré corps de notre Sauveur ; s'il m'arrive quelque accident en route, je ne serai pas au dépourvu, portant avec moi et en moi l'auteur éternel de mon salut. Que Dieu est bon de venir ainsi au-devant des craintes et des besoins de sa créature! Et, nous autres, que nous sommes incompréhensibles et insensés de ne pas être tout dévoués au service d'un pareil Maître !

Joinville, dans son histoire de saint Louis, écrit à propos de ces voyages maritimes une petite phrase charmante de naïveté. Après avoir raconté qu'il s'était confessé et qu'il avait reçu l'absolution avant son départ, il ajoute : « Car bien fol est qui se met en si périlleux danger avec des péchés mortels sur la conscience! » Je ne conçois pas, en effet, que l'idée des dangers de la mer, dangers sans remède, et amenant une mort souvent lente que l'on a le loisir d'envisager dans toutes ses horreurs, et à laquelle il n'y a aucun moyen de se soustraire, je ne conçois pas, dis-je, que cette idée ne ramène pas à Dieu, au moins momentanément, tout cœur où la foi n'est pas complètement éteinte. Mon Dieu m'a garanti d'un si grand malheur, qu'il en soit mille fois béni!

A cinq heures nous levons donc l'ancre, à la vue de l'immense multitude de badauds, encore plus nombreux, s'il est possible, à Marseille qu'à Paris. Marseille est une

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ville vraiment très reaiarquable ; ses fortifications, que nous laissions derrière nous, et entre lesquelles nous apercevions son immense port plein de navires, faisaient un assez bel effet. Elle a surtout l'avantage d'être peuplée de marins de nationalités diverses, et leur costume si négligé et si pittoresque donne aux rues et aux maisons les plus insignifiantes un certain chic que l'on chercherait vainement ailleurs.

A l'entrée du port, j'étais juste en face de ma fenêtre, à l'hôtel Beauvau, et si la distance m'eût permis de l'apercevoir, je l'aurais encore vue ouverte, comme je l'avais laissée quelques minutes avant. Nous sommes une vingtaine de passagers aux premières, dont trois ou quatre dames et une dizaine d'Anglais. Je retrouve parmi ces derniers mon jeune Anglais de la Diligence ; il va à Constantinople.

C'est un fort aimable homme; outra une très jolie figure, il a de bonnes manières, plus de vivacité que n'en ont généralement ses compatriotes, beaucoup de gaieté, et un grand courage pour parler et écorcher le français. Il ne craint pas de faire des fautes, seule manière d'apprendre une langue. Parmi ces fautes de langage, il y en eut quelques-unes de vraiment comiques. Ainsi il appelait le roi de Sardaigne; « le roi de Sardine » ; au lieu de chef des Arabes, « chef des Arabaques ». Il racontait qu'il avait apporté d'Alger a une beurnouss superbe à une dame », qu'ayant un jour, à Constantinople, demandé à un Turc du feu pour allumer son cigare (il est, paraîtil, défendu à un mahométan de donner du feu à un chrétien), le Turc avait posé du feu par terre en lui disant : « Tenez, chienne! alors moi je pris une battonne et je lui cassai son pipe. » Il disait aussi un refrain de chanson : (( Yive l'amor et le tabaque f »

Nous ne pouvions nous empêcher de rire à toutes ces phrases ; au demeurant, ce bon jeune homme est très

aimable et très poli, qualités d'autant plus estimables, qu'elles ne sont pas communes chez MM. les Anglais.

Je retrouve aussi sur le bateau un de mes anciens camarades de pension, Bourqueney. Il était avec son père, qui semble le meilleur homme du monde, et qui l'accompagnait jusqu'à Naples. Son fils, est, en effet, attaché à l'ambassade de Constantinople, où son oncle, le baron de Bourqueney, est ambassadeur.

Le capitaine est un charmant homme; il s'appelle M. Challier; il est encore jeune, je ne crois pas qu'il ait plus de trente-deux ans. Il passe pour un officier très distingué. Ce qu'il a de très agréable c'est l'esprit français et parisien, et celte politesse de manières que l'on trouve à Paris plus que partout ailleurs, et dans la bonne société de Paris seulement. Il a voyagé de toutes les façons et dans toutes les contrées du monde. Il a traversé en tous sens, et à pied la plupart du temps, toute l'Amérique du Sud; et, chose vraiment édifiante, chaque jour, depuis treize ans qu'il va de la sorte, il a fait son journal ; ce qui m'encourage singulièrement à continuer le mien.

Parmi nos passagers, il y a aussi un M. de L*** et sa femme, tous deux fortbien, et... très malades. Le pauvre mari n'a pas couché une seule nuit en bas dans sa cabine ; il les a passées toutes deux sur le pont.

Le soir, à mesure que nous avançons en pleine mer, le vent s'élève et nous commençons à danser. Le cœur un peu barbouillé, je me couche à sept heures tout habillé, craignant de n'avoir pas le courage de me rhabiller le lendemain matin. Il parait que je m'endors bien vite, car je m'étais mis au lit avant la fm du dîner, et je ne me suis pas aperçu du moment où les autres ont quitté la table. Bien m'en a pris de m'endormir si vite, car nous avons eu, parait-il (pendant mon sommeil je ne m'en suis heureusement pas aperçu), un très gros temps, qui a rendu malades la plupart des voyageurs.

Le lendemain, 2 mars, le temps était plus calme ; avec le jour, le vent faiblissait, et, vers dix heures, nous ne bougions presque pas. Le soleil était superbe. Aussi, à dix heures environ, je pus dessiner les cotes de France à Antibes. A midi ou une heure, nous avions dépassé notre France, et, vis-à-vis des côtes de la Savoie, je faisais un croquis des immenses montagnes couronnées de neige, que nous apercevions au-dessus du niveau de la mer, à plus de vingt lieues de distance. A trois heures, nous étions à la hauteur de l'extrémité nord de la Corse; nous en apercevions également les montagnes et les neiges.

Je n'ai pas mal au cœur ; cependant je ressens de temps à autre ce poids sur le creux de l'estomac, si absorbant, si hébétant, qui est le premier degré du mal de mer. On ne ressent aucune douleur, et néanmoins on ne fait rien, on n'a de courage à rien, même pour dîner, pour se coucher; on remet à tout ci l'heure tout ce qui exige un mouvement ou un effort; la tête tourne; enfin, on est dans un état éminemment désagréable, mais non douloureux.

Le soir, ayant la perspective de me lever et de m'habiller le lendemain, à l'ancre et sans mouvement du bateau, je prends sur moi de me déshabiller; je n'avais pu faire l'effort de descendre dîner; je m'étais fait monter du pain, de la gelée de viande et des confitures sur le pont. Je ne souffrais pas cependant, mais j'étais sur mer, et c'est tout dire.

Après une excellente nuit, ou plutôt au milieu d'une excellente nuit, à trois heures du matin, je me réveille au bruit que l'on faisait sur le pont. Nous étions à Livourne et nous jetions l'ancre.

^mars. — Je me lève de très bonne heure, afin d'être prêt et de descendre à terre le plus tôt possible, ou du moins de pouvoir dessiner et écrire. En effet, pendant que le commandant remplit auprès des autorités de la

police et de la douane les formalités prescrites, je mets mon petit journal au courant. Un de nos Anglais me dit qu'il a « une mission spécifique», au lieu de mission spéciale; et à huit heures environ je descends dans une barque, armé de mon album et de mon crayon.

Le jour était nébuleux le matin; à onze heures le soleil paraît-et dissipe tous les brouillards. Vue de la mer, Livourne offre un très joli coup d'œil; elle singe la ville fortifiée. En dedans et de près, elle est moins agréable; ses rues sont sales, ses maisons assez laides, et l'ensemble est triste et ennuyeux. La mer était d'une charmante couleur : vert deau, pure et transparente; je tâcherai de rendre cette johe nuance si je colorie la petite vue que j'ai prise du bord du Rhmiups.

J'étais dans le canot avec six personnes, et entre autres avec M. et madame deL***; ils débarquaient, pour aller de Livourne à Pise, et de Pise à Florence. Après avoir pris à la' douane les passeports de ceux qui descendaient définitivement sur le sol toscan, nous entions dans la ville par un canal assez laid. Sur le bord travaillaient des forçats, liés deux à deux par une chaîne attachée à leur ceinture et à leurs jambes. Leur vêtement consistait en une culotte courte, rouge ou jaune, et un petit bonnet de même couleur. Pour deux hommes il y a un gardien armé d'un fusil et prêt à tirer sur eux à la moindre tentative de révolte ou de fuite. Nous en avons vu un armé en outre d'un... parapluie.

Nous sortons de notre canot; là commence une scène italienne : c'est la discussion du prix. Après plus de dix minutes, pendant lesquelles je hasardai avec assez d'assurance quelques mots italiens, je paye deux francs une course qui en valait un tout au plus, vu surtout notre nombre de sept passagers. Guidés par un monsieur italien qui allait aussi à Florence avec M. de L***, nous avançons dans Livourne.

Toutes les figures que je voyais avaient un caractère absolument différent des figures françaises ; cheveux noirs, peau basanée, nez aquilin et détaché, jambes assez longues et sveltes; enfin la vivacité des gestes, l'air pre^ à prendre feu, et le vêtement consistant en une longue veste, tout cela réuni formait l'aspect italien, tel, du reste, que je me l'étais figuré. Les femmes, assez bien pour la plupart, ont une assez jolie coutume; c'est celle de porter des voiles blancs qui tombent par derrière jusqu'à la taille, et par devant jusqu'au milieu des cuisses. 11 y a une foule de mendiants et de mendiantes ; beaucoup nous demandaient « un sou de France ». Ils ne sont pas valables à Livourne, mais on peut les changer.

Les soldats sont superbes de taille en comparaison des Danois que j'avais remarqués à Copenhague dans mon voyage en Russie; mais ils sont d'allures un peu ridicules en comparaison des nôtres.

Le pavage des rues est très agréable et très joli : ce sont des dalles de pierre qui font des rues de larges trottoirs.

Nous entrons pour déjeuner dans un café appelé « le Café Minerve ». L'aspect en est tout singulier pour l'étranger; c'est une enfilade de plusieurs pièces assez sombres^ où j'ai compté plus de soixante tables. Il y avait beaucoup de monde; la consommation principale est le café et le chocolat. J'ai pris là pour la première fois de ce fameux chocolat italien, que je trouve très bon ; il diffère entièrement du nôtre; il n'est pas sucré, il est noir, mousseux et très léger.

A neuf heures, je retourne au bateau moyennant une trentaine de sous, et je me mets à peindre ce que j'avais croqué et remarqué en ville. On avait dit que l'on partirait à midi et demi; le départ ayant été retardé jusqu'à deux heures, je me mets à faire une vue de Livourne; j'ai eu le temps de la finir et j'en suis bien aise, car c'est vraiment assez joli.

Nous levons l'ancre à deux heures ; le vent est assez fort, le soleil très chaud; en somme temps superbe. Il n'y a plus de dames à bord; tant mieux pour elles, qui ont presque toutes eu le mal de mer, et pour nous aussi, qu'elles gênent toujours plus au moins.

A sept heures nous voyons File d'Elbe, où plutôt nous passons auprès, en distinguant confusément la silhouette grise dans l'obscurité. L'idée toujours imposante de Napoléon donnait à ce peu de terre que nous apercevions à peine un caractère saisissant, et nous regrettions tous vivement de ne pas avoir passé là deux heures plus tôt, pendant le jour.

Nous sommes dans un détroit fort difficile, à ce qu'il paraît, et tout notre équipage est à son poste. Le temps est charmant. Obhgé à neuf heures de redescendre à cause de l'humidité qui pénétrait nos vêtements d'une sorte de vapeur collante grâce au sel de la mer, je remercie le bon Dieu de lexcellente traversée qu'il m'a accordée, et la bonne Sainte-Vierge de sa protection toujours maternelle et efficace.

Après une excellentisdma not(e, je me lève en rade de Cività-Ticchia. A sept heures et demie, je fais mes adieux à mes compagnons de route, et avec mon armée de bagages, malles, cartons, sacs, etc.. je descends dans une barque et j'arrire à terre.

De Cività-Vecchia àPvOme. — Arrivée à Rome. — Hôtel de Franck.

Sur la terre d'Italie! Cette pensée me fit une vive impression ; et j'aurais probablement fait quelques poétiques et romanesques méditations sur ce sujet, sans les soins matériels qu'il me fallut donner à mon bagage. Un mot italien que j'ai su tout de suite est celui-ci : « pagare » , payer, « pagaio )>, payé. Il résume à peu près toutes mes actions à cette heure. Je paye le h a.ie\ier; Je paye les porteurs jusqu'àla douane ;je paye les porteurs de la douane ; je paye mille autres choses que je ne me rappellerais pas sans la note écrite de mes dépenses.

En respirant l'air d'Italie, je respire une certaine audace pour parler l'italien; sur mon bateau, je demande d'un air fort dégagé à mon rameur des nouvelles du Pape; on le disait mort, et il vit encore cependant. Je lui demande si les douanes sont rigoureuses, etc.. Il me comprenait, et moi, je le comprenais aussi.

Au débarqué, je suis reçu par un monsieur envoyé par le consul de France à Cività-Vecchia, M. Lysimaque. Ce monsieur me conduit àla douane et va chercher le laisserpasser chez le consul. Il l'apporte et me voilà libéré des visites assommantissimes des officiers de police. Le papier

JOUR>'AL d'un voyage EN ITALIE 27

que m'avait remis à Paris Monsignor Garibaldi, auditeur de la nonciature, n'était bon à rien.

Je vais déjeuner à un hôtel voisin, aussi vaste que pauvre. Je fais un croquis des fortifications de Cività-Yecchia, et j'attends M. Lysimaque, dont onm'avait annoncé la visite. Deux Anglais du bateau à vapeur, roussàtres et graves, déjeunent au même hôtel; avec une impudence de Robert Macaire, je leur sers de cicérone, parlant pour eux italien au chef, et leur disant aussi quelques phrases d'anglais.

A neuf heures je vais chez M. Lysimaque, le Consul, qui est charmant pour moi et me fait le plus gracieux accueil. Il se charge de tous mes arrangements de douane. A dix heures, je paye les porteurs, les chargeurs {facchini), les garçons, le cicerono, etc.. Je monte dans une espèce de vieille calèche, fiacre-diligence, devant laquelle on a collé tm cabriolet, ce qui fait en tout six places. Je suis au fond, en ma qualité de diplomate, avec un monsieur italien qui parle un peu le français : vis-à-vis sont les deux Anglais. Sans conducteur, nous partons à la merci du postillon.

Au sortir de Cività-Vecchia, on nous arrête; nous payons je ne sais quel droit d'octroi. Après un quart d'heure de perdu, nous nous lançons. Nous longeons la mer sur une route passable, au milieu de vastes champs de bruyères et de broussailles. Toute la route, de Cività- Vecchia à Rome, est un désert inculte, mais parfois pittoresque à cause de cette sauvagerie même. Je me figurais très bien quelques têtes de brigands çà et là. Dieu merci, je n'en vis pas la réalité. La route se compose de motitées et de descentes d'une extrême rapidité, coupée de ponts, montants et descendants aussi rapidement avec une arête en dos d'âne au milieu. Cà et là de nombreux troupeaux de bœufs et de chevaux étiques. A la fin du premier relai, nous nous disputons avec les pos-

tillons, moi toujours en italien, et nous payons. A la seconde station, nous nous disputons moins. Un Anglais de devant se met en fureur, appelant les postillons des « brigannes», — « une voleur », etc.. Nous payons. Au troisième relai, nous payons sans dispute. Le quatrième devait nous mener jusqu'à Rome; nous l'avons aussi payé. La nuit arrive et Rome n'arrive pas. Toutes les dix minutes je regardais à mes deux grosses malles, derrière la voiture pour voir si quelque adroit « briganne )) ne venait pas me les voler.

Notre voiture craquait; un carreau s'était cassé dans le cou d'un Anglais taciturne; les roues n'étaient retenues que par un gros clou passé au travers de l'essieu et entortillé de fer blanc. Nous approchons enfin de Rome. A sept heures sonnant, nous entrons dans la Grande Ville, par la porta Cavallegieri, derrière le Vatican.

Rome ! Je suis à Rome!!! dans la ville sainte, dans la métropole du monde! Dans la patrie des arts! 'Là était Raphaël; là sont les tombeaux des grands Apôtres, ladmirable Saint-Paul est là! Et je forme déjà le projet d'aller lire sur sa tombe les sublimes épîtres qu'il nous a laissées.

« Le vostre passa-porte, signori, » dit la voix très peu poétique d'un employé d'une troisième douane. Adieu les belles idées de Rome! Voici nos passeports, mon laissez-passer. Le « Comte Gaston Segure, » gros comme le bras est exempt de toute attaque, et il peut exempter ses compagnons en se portant leur caution. Il daigne leur rendre ce service important, et tout est bientôt fini. Nous payons un officieux « signore » qui nous avait parlé; l'Italien peste, dit que Napoléonaurait bien fait de détruire ce gouvernement de traîtres... Nous nous ébranlons de nouveau et nous entrons dans Rome.

Les idées reviennent à mesure que la douane s'éloigne ; je suis à Rome ! voilà mon étonnement

JOUR>'AL d'un voyage E>' ITALIE . 29

Nous tournons une rue: qu'est-ce donc que ces grosses colonnes? Elles bordent larue d'un côté, nous en sommes à quelques pieds. Le premier, je les reconnais ! c'est Saint-Pierreî I î c'est la colonnade de Saint-Pierre:... quels yeux nous ouvrions 1 Je cherche en vain à voir le dôme; il fait trop nuit. Le souvenirs des deux Apôtres vient bizarrement se mêler dans mes pensées avec le nom de Michel-Ange, et nous quittons la rue qui avait fait naître ces vives et nouvelles sensations. Alors Lidée de Raphaël arrive î...

Je mets sous la spéciale protection de la Sainte-Vierge Immaculée mon séjour à Rome, le consacrant au bon Dieu de tout mon cœur.

Je pense avec un triste plaisir que probablement à cette heure même on se dit à Paris, à la maison : « Gaston est probablement à Rome, à cette heure-ci. » — « à moins », pense ma pauvre chère maman, « qu'il ne lui soit arrivé quelque accident. y> Souvenirs de la famille, que le chagrin que vous procurez à celui qui est loin du pays est mêlé de charme et de douceur 1

Les boutiques sont presque toutes fermées ; on ne voit pas grand'chose ; les rues m^e semblent laides et tristes. Nous nous arrêtons sur une place, où un homme me demande. « Me voici. » lui dis-je; il me donne une lettre. Charles d'Astorg (1) me dit dans ce billet qu'il m'envoie un homme pour me conduire à un bon hôtel, car mon appartement à l'Ambassade n'est pas prêt.

Me voilà déconfit, me voilà abattu, me voilà grognon! C'était mon premier mécompte.

Mon appartement ne sera prêt que dans une dizaine de jours ! Si maman savait cela !

^^i) Fils aîné du comte Eugène d'Aslorg, général de division, Pair -de France, et ami d'enfance de notre famille. Il a continué sa carrière et a été ministre plénipotentiaire en '^'urtemberg.

Je prends mes bagages ; je paye le postillon, et je me laisse mener à V hôtel de Franck,

L'homme de Charles d'Astorg, très poli et très brave garçon, me donne en passant de petits renseignements : voici le palais Borghèse, — voici la via dei Condotti. Aussitôt le souvenir de M. Ratisbonne me revient, et je m'adresse avec plus de confiance à ma divine protectrice, dont la miséricorde vient d'éclater tout récemment dans cette ville où je suis.

Nous arrivons à l'hôtel, qui a fort bonne apparence î c'est, je l'ai dit, V hôtel de Franck ; il est situé au bout de la rue dei Condotti, près de l'église de Trinité du Mont. Arrivé dans une chambre fort convenable que l'on m'offre et qui n*est pas trop chère, je procède à l'ouverture de mes bagages les plus pressés. Ce qui m'ennuie surtout à la pensée d'être à l'auberge, c'est la perspective d'un nouveau déménagement et de nouveaux empaquetages.

Je mets mon journal au courant. Reiset, puis Charles d'Astorg, mes collègues, me font tous deux une visite aimable et empressée.

Après quelques petits rangements, je fais ma première prière dans la ville Eternelle, dans le centre choisi par Dieu pour le siège de son Royaume sur la terre !

Premières journées à Rome. — Personnel de l'ambassade. — M de Cazalès. — Chapelle de la conversion de M. Ratisbonne. — Première excursion au Forum et au Capitole.

Samedi, o mars. — Ma première nuit a été un peu orageuse, grâce aux puces qui pullulent en Italie et surtout à Rome. Cela tient à l'air et à la saleté générale : les vilaines bêtes piquent sans pitié à droite et à gauche. Néanmoins je me lève, encore tout étonné de me voir à Rome I

Je sors à neuf heures et demie: et, chargé de mes dépêches, je prends le Coi^so, la plus belle rue de Rome (qui est assez laide et n'est pas plus large que la rue du Bac à Paris\ et j'arrive à l'ambassade, au palais Golonna. La cour est belle ainsi que la porte: au-dessus les armes de France sont peintes sur un grand écusson.

Je suis introduit chez M. le comte de La Tour-Maubourg. Quoique je le susse bien bon, je ne m'attendais pas cependant à être reçu avec tant de bienveillance et de simplicilé. Au bout d'une demi-heure, il me semblait que je le connaissais depuis longtemps. Il me garda une grande heure et me proposa à déjeuner. Mais j'avais déjà pris ma« cioccolata», et j'avais à travailler chex moi, à porter des letires, etc..

Il médit de revenir avant deux heures pour être présenté à madame deMaubourg (1) ; c'est ce que je fis, en effet, et M. l'ambassadeur eut la bonté de me présentera ma nouvelle patronne. Elle me parut gracieuse et charmante, et m'accueillit de la manière la plus obligeante.

Je fus de là chez M. le comte de Rayneval (2), premier secrétaire de l'ambassade, ^charmant homme si jamais il en fut. Il joint à beaucoup de moyens l'amour du travail, l'esprit, la piété ; il est musicien, il peint, il dessine ; enfin c'est un jeune homme accompli. Il me reçut avec une cordialité tout aimable et nous eûmes bientôt lié connaissance.

Je le quittai pour aller chez M. de Cazalès, pour qui madame Swatchine m'avait donné une lettre de recommandation ; et j'eus le bonheur de le trouver. Agé de quarante ans au moins. M. le comte de Cazalès, homme d'une science profonde et théologien consommé, se fait prêtre. Il ne l'est pas encore ; il n'a pas mêaie encore recule sous-diaconat; il espère consommer le sacrifice de tout lui-même àNotre-Seigneur, à l'époque de la Trinité. Je passai une bien donce et bien charmante demiheure avec lui. Il eut même la bonté de me reconduire jusqu'à l'ambassade.

Sur notre chemin, il m'arrêta devant une église : c'était Saint-André, oii M. Ratisbonne venait d'être miraculeusement converti. Je ressentis une vive émotion en l'apprenant. M. de Cazalès me proposa d'entrer, ce que j'acceptai bien volontiers, et il pria un moment avec moi

(1) La comtesse de Maubourg était la fille du marquis de Pange» Pair de France.

(2) Le comte Alphonse de Rayneval était le fils aîné du comte de Rayneval, ancien directeur politique au Ministère des affaires étrangères et mort ambassadeur à Madrid. Son fils a parcouru une carrière aussi brillante que rapide. Il a été successivement ambassadeur à Naples, à Rome et à Saint-Pétersbourg. Partout il a laisséles plus honorables souvenirs de son caractère et de ses capacités.

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devant ce même autel de l'Ange-Gardien, heureux témoin du plus touchant et du plus authentique des miracles.

Cette petite chapelle est très simple ; sur l'autel est un tableau représentant l'Ange Gardien ; cela n'a pas l'air d'une fameuse peinture. Le reste delà décoration est simple et même assez laid.

Je sors de ce lieu béni de Dieu avec mon aimable cicérone, qui me quitte devant rA?7?^<2sc/â[fâ!/)'a/?ce.^e. J'y entre; M. de Rayneval m'attendait, et, après avoir jeté un coup d'œil sur mon appartement futur, nous sortons ensemble. Il me fit voir tant de choses, que le souvenir m'en échappe. En une demi-heure je vis le Forum, les arcs de triomphe, le Capitole, la Colonne Trajane, la prison de Saint-Pierre et de Saint-Paul, le palais des Césars et le Colisée! 1 Et la grande impression qui planait en quelque sorte sur moi, à la vue de toutes ces ruines de l'antiquité, était ce triomphe si majestueux et si complet du Christianisme sur l'orgueil de Rome païenne; c'était la grandeur de Dieu opposée à la grandeur des Césars ; c'était, en un mot, l'histoire du monde depuis plus de deux mille cinq cents ans'. Quel spectacle sous les yeux! quelle ville que Romel et que je rends, de toute mon âme, la gloire qui lui est due à ce Dieu vainqueur qui a choisi pour sa capitale la capitale même de ce colossal ennemi qu'il a écrasé !

Ces ruines antiques sont admirables; ce sont d'immenses blocs de pierre, disposés les uns sur les autres avec une hardiesse et un grandiose merveilleux. Tout y est ausi vigoureux qu'élégant et, si l'on en juge par ses débris, Rome antique devait être une admirable ville.

Mon premier dîner îi l'ambassade se passe à merveille et dans la plus aimable société : M. de laTour-Maubourg, sa belle-sœur, la comtesse Adolphe de Caraman avec son mari; M. de Rayneval, M. de Cambis, second secrétaire de l'ambassade, Charles d'Astorg, et moi.

M. de Maubourg est un vrai père pour nous, et je vois que ceux qui l'approchent l'aiment autant qu'ils le respectent. La bonté respire sur son visage, et il a le rare talent de joindre une parfaite bonhomie à une parfaite dignité. Madame de Maubourg, jolie et aimable personne, est usée déjà par la souffrance ; elle nous traite tous avec la même bienveillance. Sa sœur aussi, madame de Caraman, a l'air le plus gracieux et le plus prévenant que l'on puisse imaginer; elle est très jolie. Son mari est un excellent homme, gai, poli, et causant avec beaucoup de charme.

M. de Cambis a une vraie barbe de lion; on dit qu'il a remarquablement d'esprit; je ne puis le voir encore.

Quant à M. de Rayneval et à Charles d'Astorg, ils sont bien aimables pour moi et bien bons camarades. Reiset (1) aussi veut bien me témoigner de l'amitié.

Il faut avouer que je suis bien entouré, et que je n'aurais guère pu choisir une plus agréable société, si ce choix eût dépendu do moi.

(I) Comte Gustave de Reiset; a été successivement secrétaire d'ambassade à Turin et à Saint-Pétersbourg, puis ministre plénipotentiaire à Darmsdadt et à Hanovre.

Premières relations et premières promenades dans Rome. — Arrivée dAugustin Galitzine. — L'église du Gesù et la maison des pères Jésuites. — L'ambassade d'Autriche. — Le Palais Doria. — Réception à l'ambassade.

Dimanche. 6 mars. — Temps admirable. Je vais entendre la messe là l'église des Saints- Apôtres, où reposent les corps des apôtres saint Philippe et saint Mathias. C'est aujourd'hui la fête de Saint-Vast ou Gaston, et, dans le double but de fêter mon divin protecteur et de consacrer à Notre-Seigneur mon séjour en Italie, je reçois son très sacré Corps, à une petite chapelle à gauche, la chapelledu Saint-Sacrement. Cetteégliseest fort jolie ; elle est simple, mais elle a un air de piété et de recueillement, rare dans les églises d'Italie, toujours très ornées et souvent trop dorées.

Le latin prononcé à la romaine est tout différent du latin à la manière de France. Habitué que je suis à celuici, je trouve celui-là singulier et presque ridicule; je doute que je puisse y habituer mon oreille.

Aujourd'hui c'est le jour des belles toilettes des hommes et des femmes de Rome. Pour la première fois je vois dans les rues et surtout au Corso le costume italien avec ses ornements de mauvais goût et clinquants,

mais si gracieux, et avec le voile plié sur la tête. Quelles belles figures d'hommes et de femmes -l'oa rencontre à chaque moment! Il y a dans ces visages une énergie, un caractère, qui impressionnent vivement. La plupart ont des cheveux épais et magnifiques qui accompagnent parfaitement leurs beaux traits.

Le soir on vient me dire à l'ambassade qu'Augustin Galitzine (1) vient d'arriver. Grande joie pour moi, qui cours le voir un instant. Je le trouve à table avec M. l'abbé Surat, et fatigué du voyage. Je prends avec eux quelques douceurs, et nous nous séparons à dix heures, bien résolus de nous visiter souvent.

Déjà les rues de Rome sont désertes, et cependant c'est dimanche. 11 paraît que Messieurs les Romains sont ou bien paresseux ou bien réguliers !

Ce même soir il vint à l'ambassade un prince romain avec sa femme; le prince avait une figure contraire à toutes les notions que l'on a de la principauté! La princesse avait l'air fort gai et spirituel. Elle racontait quelques mots assez comiques que lui avaient dits des étrangers qui ne savaient pas bien le français. Je veux les transcrire ici, car ils sont vraiement dignes des u Arabaques » et du « Roi des Sardines ».

Un monsieur, au commencement du carême, lui disait: (c Maintenant que le Carnaval est fini, j'espère, princesse, que \ous allez être plus modeste. » Il voulait dire plus retirée et moins mondaine.

Un général prussien était resté très longtemps sans rendre visite à un homme beaucoup plus jeune que lui, et qu'il connaissait. Celui-ci le revoyant après cette longue absence lui en demandait la raison. L'autre ne voulant pas dire à un jeune homn:»e : j'ai l'honneur de vous

(1) Le prince Augustin Galitzine, fils cadet du prince Pierie Galitzine, cousin germain de notre mère par la sienne, née, comme notre grand'mère Rostopchine, comtesse Protassofî.

dire, etc., ce qui eût marqué trop de déférence, lui répondit : « Mais je croyais avoir eu le.... plaisir de vous dire que ma femme était morte. »

Un père était sur le point de marier soq fils, el, en faisant l'éloge de sa future belle-fille, il disait : « Ce qui me pîaît en elle c'est qu'elle n'a pas le cœur gâté. >■■

Un autre, énumérant les qualités d'une personne qu'il allait épouser, disait à la princesse que ce qui lui faisait faire ce mariage avec plaisir, c'était « l'adresse qu'avait sa future pour la cuisine «.

Ces anecdotes et d'autres encore que j'oublie égayèrent notre soirée. Lancelotti, c'est le nom de la princesse qui les racontait avec beaucoup d'esprit.

7 mars, lundi. — Quels moments impressionnants et admirables je viens de passer I M. de Cazalès m'a fait visiter l'église du Gesu et le couvent des pères Jésuites, et tout ce qui j'y ai vu m'a remué profondément. D'abord, sous un autel de l'église, au milieu d'une chapelle magnifique, repose le corps entier de saint Ignace I de cet homme tout de feu, qui a bien réellement consumé sa vie au service de Dieu, qui avait pour devise et pour pratique cette admirable parole : ii Admaximam gloriamDei. » Il est là, et son âme est au ciell Que ne suis -je ce qu'il a été, pour être un jour ce qu'il est !

En face est un bras de saint François-Xavier; cette précieuse relique est dans une chapelle placée vis-à-vis celle de Saint-Ignace.

De l'église nous sommes entrés dans l'intérieur du Couvent, et nous avons rendu visite au père Yillefort, dont j'ai parlé au commencement de mon journal, dans la relation de la conversion miraculeuse de M. Ratisbonne. Ce saint religieux est la providence des Français qui sont à Rome; M. de Cazalès l'appelle « une colombe » de pureté et de simplicité. lia, en effet, Tairbien bon et pas du ioài jésuitique.

38 JOURNAL d'un YOYAGE EN ITALIE

Le père Yillefort nous sert de cicérone, et nous entrons dans un corridor, à gauche duquel est une petite porte. Nous entrons et dans quelle chambre, grand Dieu ! dans la chambre où est mort Saint Ignace ! dans la chambre où il disait habituellement la messe ! Là fut reçu au noviciat mon admirable patron. Saint Louis de Gonzague. Là fut reçu au noviciat Saint Stanislas Koslka. Là Saint Charles Borromée a célébré sa seconde messe. Là Saint François de Sales est venu faire oraison. Là encore venaient parler au Père commun Saint François-Xavier, Saint François Régis, Saint François Borgia. Par cette porte où je viens de passer plus de dix Saints ont passé ! et quels Saints !

Quelle impression produit sur un cœur chrétien la vue de cette chambre merveilleuse ! et de quelle vénération, de quel respect profond je sentais mon cœur pénétré en face de ces murs témoins de tant de ferveur, de tant de prières, de tant de zèle, de piété, de mortifications, de sainteté !

Dans une pièce voisine est un souvenir bien précieux aussi de Saint François-Xavier, l'apôtre des ludes, ce noble et vaste cœur façonné à la manière de celui de Saint Ignace son maître. C'est le parasol sous lequel il fut présenté à un roi puissant, dans les Indes ou au Japon. Ses disciples voulurent l'entourer de pompe, afin de produire une plus grande impression sur ces peuples idolâtres. Ma pensée se figurait le saint couvert de ce parasol, que je voyais là, devant moi, et mon cœur en était tout remué.

Là j'apprends avec un vif plaisir qu'il y a à Rome une Conférence de Saint-Vincent de Paul ; M. de Cazalès qui en fait partie doit m'y conduire, à la première séance, dimanche prochain. Je vais donc vous retrouver, mes chers petits travaux de Paris, si doux à mon cœur et si utiles à ma pauvre âme 1 Mon Dieu, quelle bonté à

IMPRESSIONS ET SOUTEÎiIRS 39

VOUS de m'envoyer ainsi consolations sur consolations !

Comment assez remercier M. de Cazalès? L'excellent homme ! Comme il a Tair simple et bienveillant, et sous quelle modestie il cache la science profonde qu'il a acquise ! Je remercierai de bien bon cœur madame Swetchine de m'avoir procuré une pareille connaissance.

Rome est un livre fermé et inintelligible pour quiconque n'a pas la foi. pour quiconque ne l'envisage pas en esprit de foi, et plutôt avec les yeux de l'esprit et du cœur qu'avec ceux du corps. Même ces magnifiques ruines de l'antiquité, même ces chefs-d'œuvre de l'art, dont elle est remplie, ont besoin d'une pensée chrétienne pour être estimés ce qu'ils sont, et pour élever Tàme à des hauteurs dignes d'elle. Jaime déjà ces murs sacrés de Rome ; plus je les vois, plus je les respecte. Qui, d'ailleurs, ne respecterait, qui n'aimerait la ville où Notre- Seigneur a placé le siège de son Yicaire et de son successeur en ce monde, où il s'est plu à réunir les Saints de tous les temps et de tous les pays, et où il a déposé les précieux trésors de sa croix, de sa crèche, et des instruments de sa Passion? Je n'ai pas encore vu Rome artistique, j'ai commencé à voir Rome chrétienne ; que je suis heureux de ce que j'en ai déjà entrevu !

Une chose à laquelle je ne puis m'habituer est la quantité vraiment étonnante d'ecclésiastiques que je rencontre dans les rues. Comme tous portent le tricorne, auquel mes yeux ne sont pas encore faits, je les remarque plus qu'un autre. Et comme il y a en outre beaucoup de religieux de tous les ordres, l'aspect d'une rue de Rome est absolument différent d'une rue de Paris. J'avoue que j'aime peu le tricorne, et quà mon sens il n'ajoute pas de dignité à l'apparence de ceux qui le portent. J'ai même vu déjà plusieurs enfants, âgés peut-être de douze ou treize ans, en soutane et coiffés de ce fatal tricorne. Sont-ce des séminaristes ? Je l'ignore ; mais ils me ^em-

Lient même trop jeunes pour cela. Le fait est que leur vue me produit un singulier effet.

Le soir du 7 mars, je fais mon entrée dans le grand monde de Rome ; M. de Maubourg me présente à l'ambassade d'Autriche ; il y avait une nombreuse réunion. Je retrouve là l'aimable et excellent M. Odier et sa charmante femme. 11 peint et travaille énormément, et compte prolonger son séjour à Rome. J'en suis bien heureux, car il est impossible d'avoir une plus attrayante société que la leur. Les salons d'Autriche, comme on dit ici, ne sont pas beaux. Ceux de l'ambassade de France les éclipsent totalement. Pour la première fois, je vois là dans le monde des Monsignori en habit ecclésiastique. Ils ont des culottes courtes avec des bas violets, et une soutanelle avec un petit manteau. Pour la première fois aussi je vois deux Cardinaux. Us sont habillés de même que les Monsignori, seulement leurs bas et leur calotte sont rouges, et leur tricorne est garni de riches torsades et de glands d'or.

De l'ambassade d'Autriche, qui est mortellement ennuyeuse, nous allons au palais Doria, chez le prince Doria. En sortant de l'Ambassade, deux valets de pied en grande livrée nous reconduisirent jusqu'à notre voiture avec des torches allumées. C'est un honneur qu'on rend ici aux ambassadeurs et aux Cardinaux. 11 en fut de même au palais Doria.

Ce palais Doria est une vraie demeure de prince. Tout y est d'une grandeur, d'un cossu, d'un aristocratique extraordinaire. Je n'ai vu ni les Tuileries, ni les appartements de nos princes à Paris, mais je doute qu'ils puissent surpasser ceux du prince Doria. Les tentures sont d'anciens brocarts, étoffes magnifiques dont un seul pli remplit la main tant la soie et l'or y sont prodigués. Il y a en outre, dans ce palais, une superbe collection de tableaux, parmi lesquels on remarque de beaux

Raphaëls. Le prince Doria, très jeune encore, est fort beau garçon ; il sort en cela de la catégorie ordinaire des princes romains. Sa femme est miss Talbot, de la grande famille ducale catholique anglaise, et la sœur de la charmante princesse Borghèse qui vient de mourir si jeune à Rome. Elle est moins jolie que ne l'était sa sœur, dit-on; mais elle est cependant très bien et même belle.

8 mors. — Le matin Augu^^tin vient me faire une petite et bonne visite ; nous sortons ensemble et nous entendons la messe dans l'église Saint-André, l'église de la conversion de M. Ratisbonne. Saint-André del Fraffe est une charmante église ; elle a le même caractère de recueillement que l'église des Saints-Apôtres, dont j'ai déjà parlé et qui est la paroisse de l'ambassade.

Je suis tout content d'avoir près de moi il mio piu caro amico, et de l'avoir ainsi là devant le bon Dieu. Nous de- . vous entendre ensemble la sainte messe, jeudi ou vendredi prochain, dans la fameuse chambre de Saint Ignace, au Gesù, dont j'ai été si vivement ému hier. J'avais, je crois, oublié de relater que cette chambre était devenue une chapelle ; l'autel est à la place même ou Saint Ignace est mort.

Aujourd'hui commencent, à l'ambassade, mes travaux diplomatiques ; M. de Maubourg me donne quelques écritures à faire, et j'ose me vanter d'avoir mieux fait ce travail de copie, que ne l'eût fait feu M. de Talleyrand luimême. Car il écrivait comme un chat, et je me sais, au contraire, appliqué à former les plus lisibles et les plus beaux caractères. La patrie est sauvée, car me voilà à l'œuvre !

Je n'étais cependant pas en veine de travailler ; car j'avais passé une nuit presque blanche, grâce à une grosse coquine de dent qui me faisait souffrir. En sortant de l'ambassade et de retour à mon hôtel, je me mets à fu-

mer un cigare et mon bobo se calme. Comme j'étais éreinté, je me jette sur mon lit et je m'endors... Mais, hélas! à quelle heure me réveillé-je! à cinq heures et demie ; et à cette heure-là même commençait un immense dîner que M. de Maubourg donnaitàl'ambassade. Grande fut ma consternation ! Je pris cependant bien vite mon parti, me reposant sur l'excessive bonté de M. de Maubourg qui, me sachant souffrant et ne me voyant pas arriver, penserait sûrement que je souffrais davantage. Je fais donc à l'hôtel un mauvais dîner de carême, et je m'habille ensuite pour paraître, après le dîner, à la soirée de l'ambassade.

Mon malencontreux somme m'a fait aussi manquer une visite à la princesse Borghèse; je m'étais présenté la veille au palais Borghèse, et la princesse étant absente, je lui avais laissé ma carte, écrivant sur le revers que j'étais porteur de lettres de France et que je reviendrais le lendemain à cinq heures. 0 dent! quels malheurs tu produis! et quoique tu sois grosse, les mésaventures auxquelles tu m'exposes me font un effet plus gros encore ! Tu aurais bien mérité d'être arrachée, voire môme cassée par un dentiste ; c'est ce qui t'arrivera, sois en sûre, si tu me fais encore tant soit peu penser que tu es là !

A huit heures donc, j'arrive à l'ambassade; le dîner finissait à peine. M. de Maubourg a la bonté de m' excuser et de rire de mon aventure. Un autre eût pu certes ne pas prendre la chose aussi bien.

Il y avait grande soirée. Je suis présenté au prince Aldobrandini, frère cadet du prince Borghèse. Je revois aussi un homme fort bon, aussi aimable qu'original, attaché à notre ambassade comme clerc national, et dont j'avais fait la connaissance avant-hier; c'est M. l'abbé Lacroix. Sa conversation est spirituelle et assaisonnée d'une grande bonté et d'une piété douce. C'est un homme à anecdotes. 11 me citait un assez joli mot du vieux mare-

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS 4d

chai de Richelieu, à un jeune diplomate, lequel lui demandait des conseils. Le maréchal résuma ainsi ce qu'une expérience de quatre-vingts ans lui avait appris, en fait de diplomatie : « Dites du bien de tout le monde indistinctement, que vous le pensiez ou non. — Demandez tout ce qui viendra à vaquer, — et asseyez-vous quand vous pourrez. » Le diplomate, en effet, ainsi que le courtisan, est perdu, s'il n'a de bonnes jambes et s'il ne peut faire le pied de grue dans les salons et les antichambres des grands personnages.

A l'ambassade vint aussi ce soir un jeune peintre de Naples, appelé M. Morani, dont j'avais vu la veille des compositions assez recommandables. 11 demeure au palais Colonna même, et je compte lier plus intime connaissance avec lui; il parait modeste et simple, il a de bonnes et agréables manières. Ce serait bien commode pour moi et bien avantageux, si plus tard nous pouvions travailler ensemble.

Il a plu un peu ce matin ; le temps est charmant; l'air est doux et rafraîchi. Le beau climat, jusqu'ici, que celui de l'Italie I

M. Schiietz, directeur de rAcadémie. — La princesse Borghèse. — M. et madame Odier. — Première promenade artistique. — Première visite à Saint-Pierre. — Le Vatican et les Loges de Raphaël. — Concert chez le prince Torlonia.

9 mars. — Je De me comprends en vérité pas ; j'ai honte de moi : de tous les étrangers arrivés à Rome cette année, je suis sûr que je suis le seul qui y ait passé cinq jours pleins sans chercher à voir Saint-Pierre. Bientôt, heureusement, mon état de stupidité, d'ahurissement va cesser, car j'ai l'espoir certain de prendre après-demain possession défmitive de mon logement à l'ambassade. Je vais donc enfin me retrouver chez moi. Je vais donc enfin ouvrir et déballer mes malles, avoir mes livres, ne plus regarder les milliers de choses admirables qui sont à voir ici, comme un enfant regarde un livre qu'il ne peut déchifi'rer. Cette pensée me sourit singulièrement ; à la grâce de Dieu cependant ; de Dieu qui dispose ce que l'homme propose.

Je vais me présenter au palais Borghèse; la princesse y était ; elle me fait le plus gracieux accueil, et a la bonté de m'engager à revenir.

Le soir, je dîne chez la comte et la comtesse de Menou,

mes cousins, avec MM. Odier, Schnetz, de Rayneval et madame Odier. Cette aimable et tout artistique compagnie était fort de mon goût. Notre soirée est égayée par l'exhibition de mille caricatures charmantes que madame de Menou possède dans un portefeuille. Ce sont tous les personnages de Rome, hommes ou femmes, prêtant à la caricature. On m'excusera, pour ce motif, de ne pas en faire la nomenclature.

Je peins aujourd'hui dans mon album une vieille femme italienne. C'est chose remarquable, combien ici les femmes, les vieilles surtout, sont débraillées , sales et peu soignées dans leur tenue. Leurs cheveux épais et assez gros généralement ne sont, je crois, peignés et lissés que le dimanche; et sans la bigarrure et la vivacité des couleurs de leurs vêtements, elles auraient Tair absolument sale. J'en rencontre bien peu dans les rues qui aient le costume italien ou romain au complet. Toutes l'ont un peu; cela suffit cependant pour être très original et pittoresque. Il est vrai que cela me paroît ainsi parce que cela est nouveau pour moi.

Les hommes aussi sont très prosaïques. Sauf leur culotte courte et leurs gros mollets couverts de bas blancs, et sauf la forme un peu pointue de leurs chapeaux, ils ressembleraient assez à nos commissionnaires parisiens ; je ne parle pas toutefois des figures, toutes énergiques et italiennes.

Le soir, en sortant de chez madame de Menou, je vais faire ma première visite à la comtesse de Rayneval , mère de notre premier secrétaire.

10 mars. — A une heure et demie, après avoir écrit une longue lettre à ma chère maman , je me rends chez M. Odier, via délie Quattro Fontane, n° 69. Il me montre deux grandes toiles qu'il a couvertes depuis quatre mois, et où il a rassemblé les plus belles têtes d'étude que Rome et ses environs ont pu lui procurer. La moins grande de

46 JOURNAL d'un voyage ET ITALIE

ces toiles, haute de douze pieds environ, représente l'apparition de l'Ange aux bergers de Bethléem, lors de la nativité de Notre-Seigneur. Sur le premier plan, il y a un vieillard, fait d'après nature, depuis les pieds jusqu'à la tête, et dans le costume romain, qui est d'un caractère tout à fait noble et énergique. Les autres personnages sont aussi beaux comme nature d'hommes, mais moins finis et moins vigoureux que le premier. L'autre toile est une ébauche de la vie de Saint François d'Assise.

L'aimable madame Odier me reçoit avec une grâce parfaite et me montre ses jolies aquarelles, entre autres, deux anges, copiés d'après le Titien, et qui sont vraiment remarquables comme aquarelles.

Le temps étant gris et parisien ^ nous nous décidons à remettre notre excursion dans la campagne de Rome à un plus beau jour, et nous allons à Saint-Pierre.

M. Odier demeure à l'extrémité opposée de la ville ; de sorte qu'il nous faut traverser toutes ces étroites et sombres rues de Rome, pour arriver à la fameuse place. Je le disais bien, il faut regarder Rome avec les yeux du cœur et de lesprit; car si nous ne l'envisagions qu'avec les deux luminaires que le bon Dieu nous a donnés, nous n'y verrions qu'une ville souvent ordinaire, plus souvent encore laide, sombre et puante.

Nous arrivons au pont Saint-Ange, le seul qui unisse les deux rives du Tibre, dans la traversée de Rome. Ce pont^ très élégant et même très beau, est vis-à-vis le Mausolée d'Adrien, lequel se trouve devant le château Saint-Ange. Il est décoré de grandes statues d'anges dans le goût maniéré et rococo du chevalier Bernini, dit le Bernin, et placées de même que l'étaient jadis, sur le pont de la Concorde, à Paris, les statues colossales de douze grands hommes français, transportées depuis quelques années dans la cour d'honneur du château de Yersailles.

Le Mausolée d'Adrien est une gigantesque et impo-

santé masse de pierres, d'un ton jaunâtre très cliaud, magnifique à reproduire en peinture. Au bout d'une rue peu longue, nous descendons de voiture et nous nous trouvons au bas de la place de Saint-Pierre.

Dire l'effet que cette preaiière vue produisit en moi serait chose assez difficile, car, pour être franc, elle ne m'en fit aucun. De minute en minute, pour tâcher de faire arriver une émotion quelconque, je me disais à moimême: « me voici devant Saint-Pierre; » et cela ne faisait rien du tout à mon esprit, auquel s'adressait cette réclame. La façade de la basilique me paraît surtout belle de couleur; les pierres ont ce même ton chaud et roussâtre du Mausolée d'Adrien. Cette façade rappelle plutôt un palais qu'une église. Quant au dôme, je m'attendais à le voir, sans exagération, deux fois plus haut au moins. M. et madame Odier éprouvaient les mêmes impressions que moi.

Oq me dit que cette place est si vaste, que jamais elle n'est pleine, même le jour de la fameuse bénédiction pascale. Je ne le conçois pas, car la place de la Concorde me semble à peu près double d'étendue. Eufin, quoi qu'il en soit, nous avançons et nous entrons sous le péristyle, qui est, lui, par exemple, une magnifique chose..., rien cependant de si extraordinaire.

^'ous entrons, et nous voici dans Saint-Pierre..., qui ne me fait pas plus d'impression en dedans que du dehors! Les fameux anges du bénitier ne m'ont pas l'air déjà si gros, même de près. J'aperçois le btldaquin qui recouvre le tombeau des Saints-Apôtres, et je ne puis croire qu'il n*ait que dix pieds de moins en hauteur que la colonne de la place Vendôme. De près comme de loin, ceci me parait inexact, inadmissible. De tout près il me paraît avoir de quarante à cinquante pieds.

Saint-Pierre n'a guère l'air d'une église; en y entrant, je n'ai pas éprouvé ce secret besoin de prier qui agite le

•48 JOURNAL d'un YOYAGE EN ITALIE

cœur à rentrée de la moindre église de campagne. Madame Odier partageait en cela encore mes impressions, et cela me rassurait; j'élais bien aise de n'être pas seul de mon avis, lequel me semble un peu vandale, un peu barbare.

Devant le maître-autel, il y a une chose, cependant, qui rn'a lait une immense impression : c'est le tombeau de Saint Pierre et de Saint Paul. Là, j'ai fait ma prière, et je n'aurais pu m'empêcher de la faire. Une quantité de lampes y brûlent nuit et jour, et donnent à cet endroit de l'église, dit de la Confession^ une grande solennité. A part cela, j'ai honte de le répéter, rien ne me fait l'effet, dans Saint-Pierre, de mériter les admirations qu'il a produites. Ce que je ne peux pas me figurer, encore une fois, c'est la colonne de la place Vendôme, un peu plus haute seulement que le baldaquin de la Confession des Apôtres. Cela me passe et confond toutes mes idées. Il faudra absolument que j'y revienne, que j'y reste, que j'y réfléchisse; car il serait honteux de n'avoir rien admiré dans ce qui fait l'admiration de tout le monde. Au fond de cette impassibilité opiniâtre, je sens cependant qu'il y a quelque chose de hors nature dans l'endroit ou je me trouve. Mais ce sentiment est vague et confus ; l'autre domine.

M. Odier me montre les tableaux en mosaïque; c'est une chose vraiment merveilleuse que d'avoir pu reproduire ainsi en pierres les touches de la peinture à l'huile et ces tons vieux^ que l'huile seule produit, lorsqu'une centaine d'années a passé sur un tableau. La Transfiguration de Raphaël est surtout quelque chose de prodigieux, comme finesse, commecouleur, comme harmonie, comme peinlure. Je ne parle pas de l'immensité du travail auquel la vie d'un homme n'a certes pas pu suffire. La différence qui existe entre cette reproduction de la Transfiguration et la belle copie que j'en ai vue tout récemment à Paris,

ne s'aurait s'imaginer: ce n'est plus le même tableau. Autant celui-ci a de finesse, de grâce, d'air et de vie, autant l'autre me paraît maintenant lourd, cru de ton et grossièrement fait. Je l'admirais bien, cependant, avant d'avoir vu son rival en mosaïque, et surtout l'original de Raphaël.

Que de beautés dans cette œuvre de Raphaël! Et, malgré cela, je ne conçois pas comment Poussin a dit que la Tr ans fi y lirai ion était un des trois plus beaux tableaux qui eussent jamais été faits. Il aurait, ce me semble, pu le dire, si la toile avait été coupée en deux, et si on eût retranché toute la scène du possédé. Le haul, en effet, la transfiguration même, est de toute beauté; c'est sublime. Notre-Seigneur vole dans l'air; il est au milieu, non pas de blanc et de jaune, mais au milieu de lumière et d'atmosphère. Il y a, en réalité, trois sujets dans la même toile: IMa Transfiguration; 2' le possédé; 3° l'Évangéliste qui écrit l'histoire et de la transfiguration et du possédé. Et quoique le peintre soit Raphaël, c'est une faute capitale de composition. Cela m'a toujours frappé, moins pourtant à Saint-Pierre, que partout ailleurs, à cause de la supériorité de la couleur et du dessin.

Après la Transfiguration, la plus belle mosaïijue est la Commimion de Saint-Jérôme^ dont l'original est du Dominiquin. Encore un tableau très beau sans doute, mais dont j'ai peine à concevoir la réputation universelle. M. Odier trouvait comme moi que la touche en était surchargée de petits moyens et de ficelles; des petits plis, des petits muscles, des petites bosses, qui donnent, surtout au corps du Saint, un aspect tout tremblotant. Je ne trouve pas non plus dans ce tableau un sentiment très grand de foi. J'ai vu mille peintures, oii ce sentiment, première qualité de la peinture religieuse, était plus énergiquement et plus profondément exprimé.

Il y a encore une mosaïque superbe d'un tableau

énorme du Guerchin, représentant l'ensevelissement etl'apothéose de Sainte Pétronille. Il y a notamment la tête et le corps de Notre-Seigneur , descendant du Ciel pour prendre à lui la Sainte, qui sont d'une énergie étonnante. Ce morceau a tout à fait le caractère de la beauté divine.

Mais, à côté de ces belles reproductions des chefsd'œuvre de l'art, on voit de grandes croûtes bleu d'outremer, rouge fade, jaune fade, gris sale, à qui l'on a fait malheureusement l'honneur de la mosaïque, et qui se perpétueront ainsi aussi longtemps que Saint-Pierre.

Une chose bizarre dans cette immense église, c'est que je n'ai pas vu un seul autel (et Dieu sait cependant combien il y en a !), je n'en ai pas vu un seul surmonté d'un tabernacle. Cette absence de la maison de Dieu donne à Saint-Pierre un caractère de temple abandonné ou non encore consacré. Il paraît cependant que le très Saint- Sacrement est dans une chapelle latérale ; nous ne l'avons pas vue. Ce n'est pas très bien que d'aller dans une maison sans se présenter devant le maître du logis, surtout quand il est si bon et si attrayant !

Au bout d'une heure environ, nous sortons de Saint- Pierre ; je commençais à en avoir assez ; nous tournons à gauche et nous montons les fatigants- escaliers du Vatican. Le Vatican n'a pas l'air d'un palais ; et il me semble que c'est une demeure peu digne du Prince spirituel de la terre, et du Pasteur de tous les Chrétiens. En montant l'escalier, M. Odier me faisait remarquer des linges qui séchaient pendus à une fenêtre. Le Musée était fermé ; mais les Loges sont toujours ouvertes et nous les allons visiter. Elles sont bien gâtées, sauf quelques-unes, et plus encore par les retouches de quelques maladroits croûtons que par le temps et l'humidité. Je préfère les lithographies que j'en ai à ces originaux avariés. Outre qu'elles ne présentent pas de traces de dégradations, elles ont une finesse et une noblesse que je ne retrouve pas au

même degré dans la peinture à fresque. Raphaël, disonsle, n'y a pas touché ; il n'a fait que donner les cartons et surveiller ses élèves.

Le jour est affreux, gris, triste, brumeux, et il fait assez froid. Nous rentrons à moitié satisfaits de notre excursion.

Le soir j'accompagne M. de Maubourg chez le prince Torlonia, le Rothschild de Rome. Il donnait un concert énorme; on chantait l'opéra entier de Moïse. Je trouvai cela fort ennuyeux, et il paraît que ce n'était pas fameux en effet. Les chœurs étaient bons, mais pas les solos. Mais ce qui était bon, c'était la tète d'un monsieur que je n'ai pu m'empêcher de croquer le soir même, en rentrant, sur mon album. Il avait une grosse mèche de cheveux qui lui partait de dessus Toreille, à peu près au milieu de la tête, et qui venait lui couvrir un œil et un sourcil jusqu'au nez. Une autre mèche plus légère ondulait sur le collet de son habit. Il s'est mis devant moi, me regardant à travers sa mèche. J'ai été obligé de me lever et de déguerpir, pour ne pas lui rire au nez. On se peigne, monsieur, on se peigne, dans un pays civilisé surtout!

Exposition de croules par des artistes vivants. — Promenade aux flambeaux au Vatican. — La sculpture antique.

11 mars. — Temps magnifique, beau soleil, pas un nuage, mais vent du nord très violent. C'est ce qu'on appelle ici la Tramontana^ parce que ce vent vient d'au delà des Apennins et se glace en passant sur leurs sommets neigeux, titans montes. Le vent du midi, ou plutôt du sudouest, vent lourd, énervant et étouffant, s'appelle le scirocco.

Je fais le matin une visite au bon père Villefort, chez qui je trouve le comte Georges de Garaman, frère de celui que j'ai vu à l'ambassade.

A deux heures je vais à l'ambassade, où M. de Maubourg m'avait prescrit de me trouver; et après avoir copié la dépêche par laquelle il demande au Ministre des affaires étrangères Paul de Malaret(l) comme attaché, il me mène voir, à la place du Peuple, une exposition de peinture-

(1) Paul d'Ayguesvives, baron deMalaret, devenu depuis le beaufrère de Mgr de Ségur, par son mariage avec sa sœur aînée. Il a été successivement secrétaire d'ambassade à Berlin et à Londres, puis Ministre plénipotentiaire à Hanovre, à Bruxelles, à Turin et à Florence.

croûtes d'artistes vivants. Mais voilà qu'arrivés à la place d'Espagne, entre les grands escaliers de la Trinité du Mont et la via dei Condotti, M. de Maubourg a la malheureuse idée de déposer des cartes chez des gens qu'il croyait sortis. Il les trouve au logis et est obligé d'entrer. Pendant ce temps je lui propose d'aller démon côté faire une petite visite à M. de Cazalès, et nous nous séparons, nous donnant rendez-vous en haut de l'escalier de la Trinité du Mont. M. de Cazalès sortait; je l'accompagne un moment, puis je vais au lieu du rendez-vous.

Couchés sur les marches de l'escalier, des hommes en costume italien complet se cherchaient leurs... dans les cheveux. C'était la première fois que je voyais ce naïf spectacle autrement que dans des dessins. J'en croquai un groupe sur mon portefeuille ; mais les coquins, habitués à ce qu'on les dessine, furent avertis par le petit coup de sifflet de l'un d'eux et changèrent de place. Un d'eux, celui-là même, je crois, qui avait sifflé, s'approcha alors de moi et je lui dis que, s'il voulait se tenir là devant moi un moment, je lui donnerais une pièce d'argent. En effet, il posa pour moi sur les marches, à la face du soleil et d'une dizaine de badauds et d'enfants arrêtés pour regarder. Je lui donnai deux pauls (1 fr. 10 cent) et, selon l'habitude nationale, il me demanda davantage. Mais ce qui prouve qu'il avait assez reçu, c'est qu'il se contenta de deux baïoques (10 centimes que j'ajoutai aux premiers.

M. de Maubourg me trouva le crayon à la main, et il me conduisit aux croûtes de la place du Peuple. Comme tableaux, c'était détestable, mais, comme croûtes, c'était très remarquable et hors ligne; surtout une famille^ une scène di^ pillage dans une église de Venise, Roméo et Juliette, le Samaritain charitable, et quelques autres dont le souvenir m'échappe. C'était la croûte dans tout son éclat!

Le soir à sept heures et demie une partie fine avait été organisée par M. Georges de Caraman ; il s'agissait d'aller

visiter aux flambeaux les statues du Yatican. M. Visconti était le cicérone. M. de Garaman me proposa d'être du nombre des visiteurs, ce que j'acceptai avec empressement. La société se composait de huit ou neuf Torlonia, de M. et madame Adolphe de Garaman, M. et madame de Meyendorf, M. et madame Odier, M. l'abbé Lacroix, d'Astorg, M. Visconti et moi. Arrivés au Vatican, nous en grimpons les longs escaliers, et, arrivés aux fameuses galeries, on allume les torches, c'est-à-dire que Ton réunit quatre gros cierges de cire et qu'on les allume après les avoir entourés d'un demi-cercle de tôle qui, en dépassant la flamme, laisse le spectateur dans l'ombre et reflète une vive lumière sur la statue.

La première de ces magnifiques productions de l'art antique est la Minerva medica., ainsi appelée à cause d'un serpent qui est à ses pieds. G'est une statue de premier ordre et qui est, cependant, trop pfîu connue. Son mérite principal, ainsi que celui de toutes les autres que nous avons vues, est une simplicité, un ensemble, qu'on serait tenté de dire presque trop naturels, s'il était permis de qualifier ainsi la plus noble et la plus sublime représentation de la nature humaine. Les draperies sont magnifiques, légères et fermes.

Nous voyons ensuite les autres chefs-d'œuvre que possède le Vatican et qu'il faudrait une journée entière pour dépeindre et analyser. Les statues qui m'ont le plus frappé sont : le Torse antique, le Phocion, \q jeune Apollon au lézard, le Silène tenant Bacchus, la Modestie, Démosthènes, 31énandre, Pausilippe, le Laocoon, la tête d'Auguste jeune homme, laquelle ressemble à Bonaparte consul d'une manière incroyable, la Femme endormie, la têle de Jupiter Olympien, l'Apollon du Belvédère, et enfin le Discobole. Dans cette dernière statue, toute la vie, toute l'énergie sont concentrées dans le bras et dans l'épaule qui vont lancer le disque ; ce qui nous montre la profon-

deur d'observation que les anciens apportaient à leurs œuvres d'art. De nos jours on aurait craint de la mollesse ou de l'exagération.

Le Phocion est un chef-d'œuvre ; il y a une draperie entre autres, qui l'enveloppe jusqu'au-dessus des genoux et n'a que deux plis de haut en bas et deux de droite à gauche ; c'est une merveille de grandiose et de simplicité. Cette statue est la prédilection de M. Odier, et en cela il ne montre pas un mauvais goût.

A côté est une statue moins grande, mais pleine d'une grâce, d'un naturel charmants. C'est le jeune Apollon, de Phidias. Son bras gauche est levé et s'appuie sur un arbre, de la main droite il tient un petit stylet pour en percer un lézard grimpant après l'arbre. Quel goût et quelle composition !

Dans le Silène tenant Bacchus enfant, il y une expression de vie et de tendresse que je n'avais jamais vue à ce point dans aucun antique. Les mains et les jambes, ainsi que les pieds, réunissent au même degré la force, la beauté, l'élégance.

La statue de la Modestie est la plus gracieuse et la plus parfaite composition, je crois, que j'aie encore vue. Je ne me figure pas la perfection de Tart portée à un plus haut point pour représenter un corps de femme et un mouvement. Et quelle noblesse, quelle simplicité de pose ! quelle absence complète de recherche !

Que dire encore des poses, des détails, de l'ensemble des statues de Démosthènes^ Ménandre, Pausilippe ? Ces bras et ces mains du grand orateur grec, cette pensée profonde et cette idée subite qui absorbe Ménandre, cette main où il appuyait sa tête et qu'il vient de retirer, ces doigts qui ne sont pas encore refermés! cette mollesse noble de la pose de Pausilippe! tout enfin, dans ces chefs-d'œuvre, n'est-il pas inaccessible à la critique la plus difficile? Que de beauté et de grandeur, que de

bonté et de majesté dans la tête du Jupiter Olympien! Et dans celle ^'Apollon du Belvédère! Comme on voit là, comme on saisit que le Paganisme était le culte de la beauté, et que, cette beauté, l'homme faisait, pour l'atteindre à son plus haut point, tout Teffort dont il est capable!

Et, cependant, quels dieux à adorer, que des dieuxbeaux et qui ne sont que beaux ! Combien ce culte insensé devait laisser l'esprit vide et le cœur sec et froid ! La vue de ces chefs-d'œuvre de Tart païen ne doit-elle pas avoir pour premier effet de nous porter à remercier le beau et bon et vrai Dieu d'avoir dessillé les yeux de la pauvre humanité, et de nous avoir appelés à un culte spirituel, seul digne du Seigneur et seul digne aussi de notre âme, la plus sublime de ses créations ?

Notre expédition avait duré une heure et un quart environ. Je rentre chez moi après avoir accom.pagné jusque chez lui le bon et aimable abbé Lacroix, qui demeure dans la même rue que moi et avant le palais Borghèse.

YIII

Messe dans la chapelle Saint-Ignace au Gesù. — Première séance de la société de Saint-Vincent de Paul. — Procession de la Mater dolorosa. — Messe dans la chambre de Saint-Louis de Gonza^ue. — La Villa Médici. — Les Catacombes de Sainte-Aornès.

12 iJiars. — Temps magnifique, air doux et léger. A hait heures, j'accompagne mon bon ami Augustin et M. Surat à la chapelle de Saint-Ignace, de Saint-François-Xavier et des admirables hommes dont j'ai parlé plus haut. M. Surat y célèbre ce très saint et très auguste sacrifice que le père Ignace de Loyola restait une heure entière à terminer, tant étaient profondes son émotion et son angélique piété ! Là aussi, je recois à côté d'Augustin et avec lui ce même très aimable Sauveur que Saint Louis de Gonzague remerciait avec une affection si tendre quand il, avait le bonheur de communier, et en la compagnie duquel il s'oubliait pendant plusieurs heures! Que cette foi, que cet amour sont loin de nous ! et que de motifs de confusion en moi-même !

Après le déjeuner, je vais dans mon petit appartement, à l'ambassade, et avec une jubilation d'autant plus grande qu'elle avait été plus longtemps comprimée, je commence à ouvrir mes malles et paquets et à tout

ranger. M. de Maubourg m'a fait meubler mes deux chambres avec une élégance vraiment excessive. De charmants rideaux, des chaises, des tables, des commodes toutes neuves, une bonne cheminée à la prussienne, des papiers à la dernière mode, des plafonds avec des arabesques selon la coutume d'Italie; tout y est. La plupart des affaires contenues dans ma grosse caisse, les livres surtout, sont gâtées, froissées ou même déchirées. Ma caisse était trop lourde et trop peu solide pour une si longue épreuve. C'est un enseignement pour la prochaine migration que j'aurai à faire.

Le soir je devais aller chez madame de Menou et chez la princesse Borghèse. Mais un accès de paresse m'obligea à remettre au lendemain ces devoirs de société. Le paresseux aime beaucoup à remettre à demain.

Dimanche, 13 mars. — Pour changer, temps magnifique, presque trop chaud.

A deux heures, je vais prendre Augustin et nous allons ensemble, avec M. de Gazalès, à la Conférence de Saint- Vincent de Paul. La séance était déjà commencée. Il y avait au moins une quinzaine de membres présents. Il paraît qu'en tout on est une vingtaine. Le président est un Allemand, je crois, M. le baron de Bock ; le trésorier est le prince Borghèse et le secrétaire M. de Montaigu. Fondée depuis un mois seulement à Rome, la petite société est encore dans l'enfance, et l'on s'en aperçoit bien aune certaine irrégularité de formes, à une lenteur de manœuvres, que le temps seul et l'expérience peuvent corriger.

Je suis présenté par M. de Cazalès à plusieurs jeunes gens dont j'avais déjà entendu avantageusement parler, entre autres à M. de La Bouillerie, à M. de Gontaut; je connaissais déjà M. de Montaigu.

Après la séance, Augustin et moi nous allons à Saint Louis des Français entendre prêcher Mgr de For-

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bin-JaDson, Evêque de Nancy. Son sermon était si mauvais, que je m'en allai avant la fin. Comme cela arrive souvent, on m'a dit que cette fin était meilleure que le commencement. Saint-Louis est une charmante église, riche, propre, bien entretenue, et ornée avec autant de soin que de goût. Tout y est marbre poli, dorure ou peinture. Je n'ai pas eu le temps de voir s'il y avait de bons tableaux.

Le soir, je fais à la princesse Borghèse la visite que j'avais remise hier à demain^ heureux que ce demain soit tombé aujourd'hui. Elle me reçoit avec beaucoup de bonté et me présente à son fils aîné, le prince Marc- Antoine Borghèse. Sur son visage on voit l'empreinte des aflreux chagrins que lui a infligés la mort presque simultanée de sa femme et de trois enfants, dans l'espace de quinze jours. 11 est pieux comme un ange, et pratique avec un zèle exemplaire cette religion consolatrice qui seule le soutient et l'encourage.

Je retrouve chez la princesse Borghèse le président de notre conférence de Saint-Vincent de Paul, avec qui je cause assez longtemps et qui me paraît un bon et digne homme. Là aussi je suis présenté à M. de Bussierre, qui a joué un si grand rôle dans la conversion de M. Ratisbonne. Ce M. de Bussierre, au dire de toutes les personnes qui le connaissent et qui m'en ont parlé, est un saint et en même temps un homme d'infiniment d'esprit. Il en a bien l'air ; la bonté, Tafi'abilité et la vivacité respirent sur son visage. Je compte bien cultiver sa connaissance, qui ne peut mètre qu'agréable et avantageuse sous tous les rapports.

Aujourd'hui avait lieu dans plusieurs rues de Rome, et spécialement au Corso, une procession où l'on portait l'image de la Sainte -Vierge, dite Mater dolorosa ; c'était en l'honneur de la Passion (aujourd'hui dimanche de la Passion). Eu tête marchait un homme portant une chose

dorée, avec la statue, dorée aussi, de la Vierge, et une grande croix. Derrière venaient quelques soldats, puis un prêtre, puis le peuple, lequel était assez nombreux. J'avoue que cette procession, que je vis défiler à cinq heures et demie, quand je me rendais pour dîner à l'ambassade, avait un air que je n'aimais pas. Plusieurs personnes avaient leur chapeau sur la tête, et cela, joint à la singulière tournure de la statue et de tout ce que l'on portait, donnait à la procession quelque chose de profane et de ridicule.

14 mars. — Pour la première fois depuis mon arrivée ici, il y a un orage; encore n'est-il pas fort. En un instant les rues se sont séchées et, demain matin, s'il ne pleut pas d'ici là, il fera aussi sec qu'avec le soleil d'hier.

Je me décide à terminer par le baume d'acier, remède souverain, mes douleurs de dent qui durent toujours. Je vais, en effet, chez un dentiste que Reiset m'a indiqué et qui se nomme Castellini. 11 m'arrache ma dent avec habileté, et quoique ce fût une grosse, une vraie mollaire, je n'ai presque pas souffert. Maintenant que c'est fini, je suis enchanté. Cette douleur sourde m'absorbait ; grâce à Dieu, voilà une dent qui ne se fera plus jamaissentir.

15 mars. — Le matin je vais avec Augustin entendre la messe dans la chambre de Saint-Louis de Gonzague, mon bienheureux patron. C'est dans les combles du Collège Romain que se trouve cette chambre transformée en chapelle. On ne voit de souvenir matériel du Saint qui y a tant prié Dieu, que la porte conservée avec soin et par laquelle on ne passe plus. Les murs sont couverts par une tenture rouge qui assurément n'existait pas autrefois ; du reste, cette petite chapelle est fort jolie. A côté se trouve une autre chapelle beaucoup plus grande et plus belle ; c'est là que Saint Louis de Gonzague a prononcé ses vœux. On conserve dans une armoire, placée

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au fond de la chapelle, plusieurs fioles très précieuses ; elles contiennent, l'une de la farine, l'autre de l'huile, l'autre du vin, de l'eau, etc., multipliés par la puissante intercession de l'admirable Saint, dont le souvenir vivifie ces lieux. Il y a là aussi un de ses autographes, ainsi qu'un de Saint Charles Borromée, son contemporain, qui lui ht faire sa première communion.

Je reçois des lettres ou plutôt un paquet de lettres de ma très chère famille. Depuis quatorze jours je navals pas eu cette consolation ; Dieu soit béni de me l'avoir envoyée 1

A une heure je vais faire une visite à M. Schnetz, directeur de l'Académie de France à Rome, et qui demeure au palais de l'Académie, la Villa Medici. La situation est digne des grands artistes qui y ont séjourné tour à tour et qui peut-être y séjourneront encore. L'endroit le plus élevé et doù Ton découvre tout Rome et ses environs, jusqu'aux ravissantes montagnes de Frascati et de la Sabine, est un belvédère situé au milieu du jardin. De là le panorama de Rome est admirable. Le jardin, très vaste, tout planté eu chênes verts, ne présente jamais la triste nudité de Thiver; et, dès qu'il y a un rayon de soleil, le directeur de l'Académie peut, s'il le veut, s'imaginer qu'il Cit en plein été. Cet arbre reste, comme le genre sapin, toujours vert; ses feuilles sont de la grandeur de celles du laurier-rose, mais plus souples; elles ont la couleur de la feuille d'olivier ou de saule.

Le portique delà Villa Medici est charmant; on dit que Michel-Ange y a touché. Il y a une élégance et une solidité rares dans l'arcade d'entrée et dans les deux colonnes qui l'accompagnent. Toutes les statues et les basreliefs qui tapissent les murs donnent à l'ensemble de la façade une richesse d'un bon goût remarquable.

Le soir, comme tous les mardis, grand dîner à l'ambassade. Celte fois je ne m'endors pas comme il y a huit

jours. Parmi les personnages éminents il y avait le Prince Royal de Bavière, et la fameuse Reine de Beauté^ du tournoi d'Eglington, donné il y a deux ans en Angleterre, lady Seymour. Elle a une trentaine d'années et est, en effet, très belle. Sa beauté est agréable en ce qu'elle a l'air d'être une excellente et très simple personne. Il n'y avait qu'un seul abbé, ou Monsignor. C'est la coutume en Italie qu'ils puissent paraître le soir dans le grand monde, quoique prêtres. Plusieurs, il est vrai, portent l'habit ecclésiastique, sans être prêtres, mais c'est l'exception. Je commence à m'y habituer, et cela ne me choque plus; les premières fois cela me semblait presque inconvenant.

Mon appartement, hélas! ne sèche pas vite, et je crains de ne pas pouvoir l'habiter avant douze ou quinze jours.

16 mars. — Temps magnifique, ciel bleu sans nuage, vent du nord quelquefois un peu aigre.

M. Georges de Caraman avait eu hier la bonté de me proposer de prendre part à une expédition fort intéressante ; il s'agissait de visiter les Catacombes de Sainte- Agnès-hors-les-Murs, les plus récemment découvertes, et par conséquent les mieux conservées. Il y a quatre Catacombes jusqu'ici connues; celles de Sainte-Agnès, celles de Saint-Sébastien, celles de Saint-Laurent et celles de Sainte-Priscille. Il vient donc me prendre à une heure et demie et nous allons à la petite église de Sainte- Agnès, à une demi-lieue de Rome. Nous étions cinq ; M. de Caraman, Valentine de Caraman, jeune personne très agréable et âgée au plus de quatorze ans et demi ou quinze ans, un général polonais, moi et un jeune homme que je ne connais pas.

Notre cicérone était un père Jésuite, célèbre archéologue, qui s'occupe spécialement des Catacombes et qui s'appelle le père Marchi.

En l'attendant, nous entrons dans la jolie et antique

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église de Sainte-Agnès. On y descend par un long escalier qui aboutit au bas de l'église; de chaque côté de l'escalier sont des inscriptions tumulaires chrétiennes, tirées des Catacombes.

Après avoir fait notre prière, nous examinons l'éghse. Elle est très propre et très jolie. Le maître-autel, sous lequel repose le corps de la Sainte, est unpeu massif ainsi que son baldaquin ; mais, à droite et à gauche, il y a deux anciennes colonnes de marbre blanc à veines violettes, appelé brèche violette, qui sont de la plus grande beauté. Elles sont cannelées comme les colonnes Corinthiennes, et chaque cannelure est elle-même cannelée : cela produit le plus élégant efTet d'architecture.

A gauche de l'église, dans le bas-côté, est une grande inscription latine du Pape Damase, à la louange de Sainte-Agnès. Cette inscription est en vers, et comme les lettres et les mots ne sont pas séparés, elle est fort difficile à hre.

Nous arrivons aux Catacombes, à la porte desquelles nous attendons le père Marchi une demi-heure; enfm il arrive et nous entrons. On a construit extérieurement une petite cabane en plâtre, dont la clef est confiée à un gardien.

Cette porte une fois ouverte, on descend un escalier d'une quinzaine de marches et on se trouve dans le premier corridor de ces antiques cimetières des chrétiens. On nous donne à chacun un cierge pour nous éclairer, et avec deux guides nous avançons. Les corridors sont très étroits, ii en est peu où l'on puisse passer deux de front. La plupart sont tellement bas, que Ton est obligé d'ôter son chapeau. Ils sont creusés dans une espèce de matière volcanique et sablonneuse ajppelée de la Pouzzolane. C'est noir avec des parcelles blanchâtres, et tellement friable que l'on conçoit à peine qu'il n'y ait pas d'éboulernents à chaque moment. A gauche et à droite

de ces corridors, et depuis le sol jusqu'en haut sont pratiquées des excavations, en forme de tiroirs, dans lesquelles on étendait les corps des morts. Ces corps présentaient, ainsi couchés horizontalement, le flanc aux spectateurs, et sur le devant on fermait l'ouverture avec une longue tablette de marbre, où l'on gravait les inscriptions. Poiir les martyrs, au lieu d'inscription, on figurait une palme, et à côté du corps ou de la plaque, on mettait dans une petite niche une fiole pleine du sang du généreux soldat de Jésus-Christ. Maintenant toutes ces excavations sont vides. Dans la plupart cependant j'ai trouvé, mêlés à la poussière et au sable de la pouzzolane, des ossements plus ou moins conservés; les uns étaient friables et s'en allaient en poudre entre les mains ; d'autres étaient durs et secs ; comme souvenir, j'en pris un petit fragment.

En voyant tous ces débris humains, je ne pouvais m' empêcher de songer à la folie de la gloire du monde: qu'en reste-t-il? que quelques pincées de cendres.

Nous arrivons, après avoir parcouru deux ou trois corridors, à une petite rotonde un peu plus élevée que moi et pouvant contenir dix à douze personnes. C'était une chapelle chrétienne. Là, il y a seize ou dix-sept siècles, s'ofi'rait le très saint sacrifice de la messe ! Il et par quels prêtres ! et devant quels chrétiens ! Dans la première de ces chapelles que nous voyons, est le tombeau de trois martyrs, qui servait d'autel ; les trois corps ont été exhumés et portés dans des églises ; la place seule et les pierres restent. Toute la voûte est couverte de peintures, représentant des sujets tirés de l'Evangile et de l'Ancien Testament. 11 y avait surtout le sujet du Bon Pasteur représenté à plusieurs reprises.

Ceci ne contribue guère à confirmer l'opinion de MM. les Protestants, qui prétendent que les Chrétiens primitifs excluaient les images de leurs temples et les

regardaient comme de l'idolâtrie. Les Catacombes de Sainte-Agnès datent du second siècle de l'ère chrétienne, et elles sont remplies d'images ! Que peuvent-ils dire à cela? Les martyrs étaient-ils des idolâtres?

Plus loin, dans un autre corridor, nous trouvons une seconde chapelle, ou plutôt Véglise, le principal lieu des assemblées religieuses. La voûte est plus élevée que partout ailleurs, elle a bien huit ou neuf pieds ; le chœur est séparé du corps de la chapelle par deux colonnes qui soutiennent un cintre en pierre. A droite et à gauche sont des autels sur des tombeaux de martyrs. Au fond est un siège de pierre, sur lequel s'asseyaient les Papes, ou, à leur défaut, les Évêques. Là ils célébraient le Saint- Sacrifice, là ils confirmaient, là ils prêchaient les fidèles qui étaient dans le bas de la chambre et dans les corridors voisins. Là aussi ils recevaient les vœux de virginité que les jeunes Chrétiennes venaient faire à leurs pieds.

•Dans un des tombeaux vides de cette antique et vénérable église, je prends un petit morceau de marbre tumulaire, pour en faire un serre-papier. C'est un souvenir d'autant plus précieux, qu'étant ainsi pris dans l'église même il est bien probable que ce marbre a couvert le corps d'un martyr et d'un saint. C'est avec respect que je le conserverai.

J'ai dit que, dans cette église, il y a plusieurs autels; ils sont au nombre de neuf; autre argument à l'adresse des Protestants qui prétendent que c'e^t, sinon une idolâtrie, du moins une dérogation à la coutume des anciens Chrétiens de n'avoir qu'un seul autel par temple. En voici neuf dans une chapelle où trente personnes pourraient à peine tenir !

Comme les corridors et les chapelles sont tous semblables, je m'arrête et remonte au jour avec un guide pour attendre le reste de la compagnie. Je prends un livre et je lis en attendant la sortie de M. de Caraman.

J'ai négligé de dire que nous étions descendus au second étage^ ou plutôt au second plan des Catacombes. C'est dans les corridors de celui-ci que nous avons vu la grande chapelle pontificale.

En somme, les Catacombes m'ont fait impression, mais pas autant que je le supposais ; nous étions trop nombreux. Il y avait des Anglais intrus ; l'un d'eux fumait son cigare ' Est-ce convenable? Fumer dans les Catacombes ! Je compte bien y revenir, après la semaine sainte, et seul avec l'abbé Lacroix, si compétent en antiquités chrétiennes, ou bien avec le bon M. de Cazalès. Voilà des cicérone capables de montrer les Catacombes et d'animer ces voûtes antiques et vénérables par les souvenirs chrétiens sans lesquels elles ne sont que d'insipides et sombres souterrains!

A cinq heures nous nous remettons en route. L'air est pur et le temps ravissant. Les charmantes montagnes bleues de Frascati et de Tivoli se détachent sur le ciel à l'horizon. L'air de Rome a ce caractère d'être d'une limpidité, d'une clarté singulières. On aperçoit les objets les plus éloignés nettement et distinctement, sans cette espèce de brume qui existe presque toujours en France.

La belle chose que l'Italie I

Arrivée de Paul de Malaret. — Loterie. — Messe dans la chambre de saint Stanislas Kotska. — Le Pape à Sainte-Marie-Majeure. — Commencement de la Semaine Sainte; le dimanche des Rameaux.

17 mars. — Arriyée de Paul de Malaret à Rome. J'étais à l'ambassade quand il m'a fait appeler. Je ne l'ai presque pas trouvé changé, et lui ne m'a pas non plus trouvé différent de notre vieux temps (1).

Tout content que j'étais de revoir Tami de toutes nos insipides années de pension, de pénibles souvenirs sont venus se mêler à ce sentiment de joie. La vue de Paul me rappelait et me rappelle encore les trop longues années que j'ai passées avec lui dans l'oubli du meilleur des maîtres, des pères, des amis. Quel changement en moi depuis ma séparation d'avec Paul 1 Que d'actions de grâces ai -je à rendre au bon Sauveur d'avoir jeté sur moi qui le délaissais son regard miséricordieux, de m'avoir réveillé et appris à le connaître ! Pour lui témoigner ma reconnaissance, quelle vie je dois mener, quels efforts je dois faire ! Pourquoi ne les fais-je pas, pourquoi la pra-

(1) Il y avait cinq ans que nous nous étions quittés, au sortir de nos études dans la pension Muron, à Paris.

tique ne suit-elle que si lâchement et de si loin la connaissance des plus doux et des plus sacrés devoirs?

Le soir, à l'ambassade, madame de Maubourg, ou plutôt madame de Caraman, tire une loterie pour les pauvres. J'avais pris deux billets, et, par les soins obligeants de l'excellente madame de Caraman, je gagne deux lots que je désirais le plus vivement entre tous les autres : une petite statue de la Sainte-Vierge en terre cuite, et un encrier de bronze doré, fort joli.

Il y avait une chose charmante, que madame de Maubourg a gagnée par le même heureux hasard-Caraman ; c'était une petite terre cuite de M. Gruyer, représentant un enfant pleurant et demandant l'aumône sur le tombeau de sa mère.

Tous les lots, du reste, étaient charmants, et madame de Caraman s'était arrangée pour répartir tout cela selon les goûts des principaux preneurs de billets.

18 mars. — Le matin, Augustin Galitzine et l'abbé Surat viennent me prendre pour aller ensemble entendre la messe dans la chambre oii est mort saint Stanislas Kotska. A l'endroit où ce jeune homme vraiment angélique a expiré, et dans la position oii il était à son dernier moment, on a placé une statue de marbre blanc et noir qui le représente; d'une main il tient son crucifix, et c'est sur l'image de son Sauveur qu'il tourne son dernier regard.

Il n'y a qu'à Rome qu'on sait garder de pareils souvenirs. Il est bien heureux pour la postérité que tous ces admirables saints n'aient pas demeuré à Paris ; il ne resterait plus trace de leur passage. Ici, au contraire, tout se conserve, et Dieu sait combien la vue et la présence de ces souvenirs, de ces restes vénérables, augmente la piété, ranime la foi et excite à la pratique du bien !

M. Surat me disait ce matin même un mot très énergique à ce sujet et qui rend bien la pensée : « A Rome, ce n'est pas l'air que Ton respire, c'est la foi 1 )> Où, en effet,

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serait-il ce centre de foi et d'ardeur religieuse, si ce n'est dans la ville où réside le Vicaire de Notre-Seigneur, le successeur du grand apôtre Pierre, et où se sont en quelque sorte donné rendez-vous les plus grands saints de tous les temps et de tous les pays ?

A quatre heures et demie Augustin et M. Surat viennent me prendre de nouveau pour me conduire à une cérémonie bien intéressante ; le Pape devait, à cinq heures, arriver à Sainte-Marie-Majeure, pour y adorer le Saint- Sacrement et pour y gagner les indulgences du Jubilé. En effet, il est arrivé à l'heure dite avec tous les Cardinaux; nous Tattendions sur les marches de la basilique. Depuis quelque temps, les voitures rouge et or des Cardinaux passaient devant nous, et nous faisaient présager la prochaine arrivée du Pape. Enfin des gardes à cheval sont arrivés au galop pour dégager le passage, et la voiture du Saint-Père a défilé devant nous. Ede était attelée de six chevaux, et peinte rouge et or. Devant et derrière étaient environ cinquante gardes-nobles à cheval. Sur le passage du Pape tout le monde s'est agenouillé ; il donnait à droite et à gauche sa bénédiction. Ma vue basse m'a empêché de bien distinguer ses traits, ni même l'ensemble de son visage. J'ai vu seulement qu'il était en soutane blanche avec un camail rouge, et qu'il était de haute taille.

Nous sommes entrés à l'église par une porte latérale pendant qu'il entrait par la porte principale du milieu. Le Saint-Sacrement était exposé, et on chanta les Litanies des Saints, puis le Salut. Pendant le Salut donné par un cardinal, le Pape s'est avancé près de l'autel et a encensé le Saint-Sacrement. C'était chose touchante que de voir cette majesté du Pape, la plus immense qu'un homme puisse posséder ici-bas, s'humilier et s'anéantir devant la majesté infinie de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

En revenant j'ai dîné avec Augustin; c'était la vigile de

de Saint-Joseph, fête d'obligation à Rome, et jour de magro stretto, maigre strict, c'est-à-dire que l'usage du lait, du beurre et des œufs est interdit. Qui se douterait que nous avons cependant fait un excellent dîner? C'est ce qui nous est arrivé grâce à d'excellents poissons frits dans l'huile, et à d'autres mets que je ne saurais expliquer, mais qui étaient au moins aussi bons qu'avec l'assaisonnement ordinaire.

19 mm^s — Le matin, après avoir entendu la messe à la belle église du Gesia, je reste à l'ambassade jusqu'à midi. Paul vient me prendre, et je le mène voir ce que M. de Rayneval avait eu la bonté de me montrer le lendemain de mon arrivée, c'est-à-dire le Forum, le Capitole, les ruines des temples païens, la prison Mamertine, et enfin le Cotisée. Le Cotisée surtout est gigantesque, et ses pierres ont, malgré leur muette solitude, une singulière puissance pour remuer le cœur. Paul était vivement impressionné de tout ce que nous voyions.

20 mars. — Dimanche des Rameaux et commencement de la Semaine Sainte.

Je commence ma journée par entendre la messe à l'église du Gesù, car la messe solennelle à laquelle nous devons assister à Saint -Pierre est mêlée de tant de cérémonies curieuses et inusitées, que la plus forte dose de recueillement qu'un esprit humain puisse s'imposer ne saurait y suffire. Je vais donc entendre ma véritable messe, et je m'habille ensuite en diplomate. C'est la première fois que je porte mon uniforme d'attaché ; il est charmant et nullement gênant ; mon épée est celle que portait mon arrière-grand-père de Ségur comme conseiller d'Etat et sénateur sous l'empire.

A neuf heures, M. de Maubourg, madame de Caraman et madame la marquise de Lillers (Edmond), ainsi que Reiset et moi, nous partons pour Saint-Pierre. Le temps était clair, on ne peut pourtant dire beau, car il faisait

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un vent violent qui soulevait beaucoup de poussière.

Déjà une quantité de voitures stationnaient sur la place de la Colonnade, que je trouve plus grande que lors de ma première visite.

Nous entrons dans la Basilique, laquelle me paraît aussi beaucoup plus grande. On conduit M. de Maubourg, Reiset et moi à la tribune du Corps diplomatique ; nos deux dames vont à des places réservées pour les femmes de distinction, de chaque côté du maître-autel. Toutes les dames présentes étaient vêtues de noir, selon l'étiquette, ce qui fait un bel effet.

Le fond du chœur de Saint-Pierre était fermé par une grande draperie rouge et or, haute au moins de 80 ou 100 pieds. Au milieu était adossé le trône du Souverain- Pontife, sur une estrade élevée de plusieurs marches et recouverte d'un immense tapis rouge.

L'office était commencé lorsque nous sommes arrivés; les rameaux étaient bénits et la distribution venait d'en commencer. Le Pape était assis sur son trône, entouré de plusieurs dignitaires, Cardinaux, Evêques, camériers et prélats, que je ne connais pas et que, du reste, je n'ai pas pu distinguer. Il avait une soutane blanche et un camail rouge comme toujours et sur la tête la mitre blanche. Entre son trône et l'autel il y avait une distance d"une centaine de pas; dans cet espace, et à la droite de l'autel, étaient d'abord la tribune du Corps diplomatique où je me trouvais; ensuite les Cardinaux, Archevêques et Evêques, les prélats, les monsignori,, et tous les corps religieux ou civils. Leurs longues files s'étendaient jusqu'à la grande draperie qui fermait le fond. Au-dessus d'eux, dans des tribunes, étaient les 'princes de maisons souveraines, entre autres Dom Miguel de Bragance. De l'autre côté du maître-autel, et toujours dans lïntervalle qui le séparait du trône pontifical, étaient encore les Cardinaux, Archevêques, Evêques et prélats, qui entouraient ainsi le Pape

des deux côtés. En face de nous étaient les personnes à qui le Pape avait accordé la faveur de recevoir une palme de sa main. Leur nombre montait à cent environ. Puis venaient les grands dignitaires que j'ai mentionnés. Audessus d'eux et faisant pendant aux tribunes royales, étaient d'autres tribunes, vides en grande partie ; les enfants de Don Carlos seuls les occupaient.

Lorsque M. de Maubourg entra dans notre tribune, je l'y suivis, et comme il alla se placer au plus haut bout de la tribune, lequel est réservé aux grands ambassadeurs, j'eus l'air un moment d'usurper la place de l'ambassadeur d'Autriche. Heureusement que Reiset vint de suite m'avertir et que l'ambassadeur d'Autriche n'était pas encore arrivé.

La distribution des rameaux commençait, ai-je dit. Les Cardinaux quittent leurs places et s'avancent au milieu ; ils saluent le maître-autel et, se mettant en file les uns derrière les autres, ils approchent tour à tour du trône pontifical. Sur la première marche ils s'agenouillent, puis sur la seconde, et ainsi jusqu'à la septième et dernière. Ils approchent ensuite du Saint-Père, baisent le rameau bénit qu'il soutient avec ses deux mains, baisent sa main droite recouverte d'un gant brodé d'une croix, ainsi que son genou droit. Le Pape alors leur donne la palme et ils se retirent après avoir fait un profond salut. Dans leurs grands costumes les Cardinaux étaient superbes : ils portaient de grandes chapes comme nos prêtres pour la bénédiction du Saint-Sacrement; l'étoffe était du brocart d'argent, et la longue pèlerine ronde qui couvre les épaules était en velours rouge brodé d'or. Ils portaient sur la tête la mitre blanche unie. Après eux venaient les Archevêques, les Evêques, puis les prélats, puis quantité d'autres personnages ecclésiatiques ou civils.

Que le Pape doit être fatigué et ennuyé de cette longue

cérémonie ! Plus de quatre cent cinquante rameaux à donner ainsi !

Cependant un changement s'était opéré dans le cérémonial, après le défilé des Cardinaux. Ce n'était plus la main et le genou droit que Ton baisait, c'était la mule, c'est-à. dire la pantoufle violette, brodée d une croix d'argent, que le Pape porte au pied droit.

On vient nous chercher à notre tour pour aller recevoir nos palmes. Nous faisons un immense circuit, par derrière le maître-autel, et nous arrivons en face de notre tribune où M. de Maubourg était resté. J'avais aperçu, sur mon passage, Paul auprès de l'autel. Nous attendons un bon quart d'heure, pendant lequel le Pape continue toujours à distribuer des palmes.

Enfm, nous avançons à notre tour au milieu du chœur en face du trône ; Tambassadeur d'Autriche était le premier, puis venait le comte d'Oultremont, ministre de Belgique, puis un troisième diplom.ate, puis moi. A mesure que nous approchions, j'étais ému, et le cœur me battait fortement quand je m'agenouillai sur la première marche de l'estrade pontificale. Après les trois génuflexions, je me suis prosterné avec respect et avec joie devant le Pasteur commun de tous les chrétiens, j'ai baisé avec amour son pied et la palme qu'il tenait à \? main et qu'il m'a remise avec un air de bienveillance et de bonté profondes. La figure de ce bon Pape est vénérable autant que possible, il a une physionomie sainte et recueillie ; c'est un beau vieillard, qui se tient droit, et qui a une voix vibrante, étonnante pour ses soixante-dix-sept ans. Son nez n'est pas rouge comme on me le disait, et il n'a pas le moindre indice de cancer, comme le bruit s'en était répandu à Paris. Tout le monde s'accorde ici pour faire son éloge, et pour dire que c'est un saint homme.

Ma palme était longue de deux pieds environ. C'est

une tresse artistement faite de feuilles de palmier préparées et découpées. Il y en a de trois sortes : les plus grandes, qui ont quatre pieds au moins, et qui se donnent aux Cardinaux, aux Archevêques, aux Évêques et aux prélats en général, ainsi qu'aux ambassadeurs de première classe; les moyennes, dont était la mienne, qui sont distribuées aux autres personnes de marque ou privilégiées ; enfin celles de troisième taille, qui consistent en un simple rameau d'olivier, et qui sont données aux collèges ecclésiastiques, aux chantres de la chapelle pontificale, etc..

Nous rentrons à notre tribune, et après avoir remis nos gants et nos épées (que l'étiquette ne permet pas de porter en s'approchant du Pape) et avoir repris nos chapeaux, nous repartons de nouveau pour la procession des Rameaux.

Le Pape était descendu de son trône, il avait revêtu une longue chape rouge et or, et avançait lentement porté sur sa sedia gestatoria par douze hallebardiers et chambellans ; au-dessus de sa tête on portait un immense dais de velours rouge à huit supports dorés; à droite et à gauche étaient les deux grands et fameux éventails de plumes blanches au bout d'un long manche doré. Il tenait en main une palme.

En avant nous avions vu défiler tous les prélats, Evêques et Cardinaux, tenant leurs rameaux bénits. Nous attendions notre tour, près de la Confession de Saint- Pierre. Lorsque le Saint-Père passa, tout le monde se mit à genoux. J'ai de nouveau assez bien vu sa vénérable figure; il était pâle et tenait les yeux fermés ; le balancement et le mouvement de la sedia gestatoria, pendant la marche, lui fait, paraît-il, très mal, et, s'il ne fermait ainsi les yeux, sa tête ne pourrait le supporter.

Nous sommes entrés dans la procession, une trentaine de pas après le dais du Pape, et nous nous sommes

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avancés ainsi jusqu'à la grande porte. Le milieu de l'église était vide et entouré de grenadiers pontificaux. Des gardes du corps ou gardes nobles étaient rangés de chaque côté de l'enceinte réservée entre le maître-autel et le trône.

Au moment où nous avons voulu suivre le cortège qui était sorti dans le vestibule ou portique de la basilique, on nous a fermé la porte au nez à cause d'une cérémonie du rituel qui doit y avoir lieu et qui exige la fermeture des portes. En effet, deux jeunes chantres, qui étaient restés en dedans de l'église et dont les voix étaient ravissantes, ont chanté certaines antiennes, auxquelles on répondait du dehors. On a ouvert les portes, après que le porte-croix eut frappé trois fois avec le bois de la croix, et la procession a repassé de nouveau et est rentrée.

Nous sommes aussi revenus à notre tribune, et la messe a commencé.

Elle était célébrée par un cardinal-prêtre, le cardinal autrichien Schwarzenberg, assisté de deux prélats. Le Pape était sur son trône.

La musique était de toute beauté; les chantres étaient placés dans une tribune près du maître-autel ; leurs voix étaient douces et fortes à la fois; on les entendait parfaitement, et Dieu sait ce qu'il faut pour se faire entendre dans Saint-Pierre !

Mais, malheureusement, je ne pus assister jusqu'à la fin de la cérémonie. Je me sentais pris d'un malaise général; l'air de Rome produit, dit-on, très souvent cet efîet aux nouveaux arrivants. Que ce fût l'effet du climat ou du carême romain, le fait est que je me sentais fort peu à l'aise. On chante la Passion de Notre-Seigneur; je l'entends tout entière assis : debout, je ne l'aurais pas pu. Quand elle fut finie, mon malaise augmentant, je prends congé de M. de Maubourg, je quitte la tribune et l'église

76 JOURNAL D'UiN VOYAGE EN ITALIE

et je saute dans une voiture qui me ramène à l'ambassade.

Il m'est arrivé bien des fois déjà de ces mésaventures critiques ; plusieurs fois à Paris, aux Noiiettes, lors de mon voyage en voiture de Moscou à Saint-Pétersbourg, et ici, déjà, à Rome, une ou deux fois. Chaque fois j'ai demandé à la Sainte-Vierge qu'elle suspendît ou atténuât les douleurs jusqu'au moment où je pourrais me soigner et il ne m'est pas encore arrivé d'être trompé dans mon espoir. Lors de mon voyage en Russie, le fait a été des plus extraordinaires; car je suis resté deux jours dans cet état de malaise en voiture et j'ai pu, sans m'arrêter en route, arriver jusqu'au terme. Dans les petites choses comme dans les grandes, notre bonne Mère vient à notre aide ; qu'elle daigne continuer toujours à me protéger ainsi !

A quatre heures, reposé et remis de ma petite épreuve de la matinée, je vais à Saint-Louis des Français, où j'entends un excellent et magnifique sermon de l'abbé Dupanloup sur la Croix : le bon M. de Cazalès était près de moi : nous sommes revenus ensem^ble, tous deux enchantés de notre sermon.

21 ma?'5. — Temps affreux : il pleut presque toute la journée ; je la passe à dessiner et peindre dans ma chambre.

Paul de Malaret, qui avait assisté à la cérémonie d'hier, me communique les impressions qu'il en a reçues, et elles s'accordent assez avec les miennes: c'est-àdire que l'ensemble de tout cela n'a guère de caractère religieux; c'est trop spectacle, trop théâtre, comme effet général; c'est bien ce que j'avais trouvé aussi ; mais, dans bien des détails que j'ai vus de près et que j'ai été en conséquence plus à même d'apprécier, il y a un grand et saisissant aspect de religion. Ainsi la distribution des rameaux est une cérémonie pleine de ce sentiment que

la religion seule inspire, et qui rappelle singulièrement que l'on est chrétien, devant le Père commun des Chrétiens, et dans un temple catholique, dans la maison consacrée à Dieu.

22 mars. — Toute la matinée le temps est menaçant: il fait assez froid.

Madame de Maubourg, toujours aussi aimable pour moi, a la bonté de me donner un superbe cierge, venu deLorette, pour faire le pendant de ma palme des Rameaux.

A trois heures, je sors avec Paul pour aller chez Augustin et M. Surat. Nous devions visiter ensemble les Catacombes de Sainte-Agnès. J"espérais que nous serions seuls et que nous pourrions ainsi les visiter à notre aise ; mais arrivés là-bas, nous nous trouvons en nombreuse compagnie. Notre cicérone ne survenant pas, et l'heure avançant, Paul et moi nous remettons la partie à un autre jour, et nous rentrons chez nous.

Pour revenir à Rome, car Sainte-Agnès est hors les murs à une demi-lieue environ, nous passons par la Porta Pia, construite par Michel-Ange, et qui néanmoins est laide, de mauvais goût, mesquine, etc.. C'est une bévue de Michel-Ange.

A peine sommes-nous rentrés, que la pluie, la grêle, l'orage commencent à tomber avec violence. Toute la soirée la pluie tombe par torrents. Pour me consoler, on me dit qu'une fois que cela commence ici, il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Les pauvres curieux de la Semaine Sainte doivent être contents dans leurs hôtels d'où ils ne peuvent sortir !

Ce soir, si j'avais été seul et si Paul, après être venu à l'ambassade, ne fût aussi revenu avec moi à l'hôtel, j'aurais eu pour 17 paoli (9 francs) de voiture. Ici, en effet, il n'y a pas de tarif pour les fiacres même en plein jour et pour l'intérieur de la ville. On est par conséquent à la

merci des cochers, qui souvent profitent et abusent du besoin qu'on a d'eux pour vous piller impitoyablement. De plus, quand même on s'est résigné à se laisser ainsi gruger et voler, on ne peut souvent trouver de fiacre aux deux moments où ils sont le plus nécessaires, c'est-àdire, lorsqu'il pleut, et le soir. On est contraint de prendre des voitures de remise, ce qui coûte 13 paoli par soirée. Les chevaux romains marchent très bien; ils ne payent pas de mine, sont petits, laids, maigres; quelquefois cependant de simples fiacres vont comme le vent.

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Visite au R. P. de Gérainb. — Cérémonies ;de la Semaiûe Sainte.

— Chapelle Sixtine. — Carême à Rome. — Communion pascale.

— Le jour de Pâques: bénédiction papale. — Illumination de Saint-Pierre. — Saint-Paul in via latâ. — Girandole du Château Saint-ADge.

23 jfiars, Mercredi Saint. — Après avoir entendu la sainte messe à ma chère église du Gesù, je rentre à l'ambassade et je deviens pendant une heure et demie ou deux heures machine à écrire. 11 ne faut guère d'intelligence en vérité au début pour être un rusé diplomate en temps de paix. Nous n'avons pour ainsi dire rien à faire, à composer' encore moins. Aussi ces messieurs mes collègues en prennent-ils à leur aise, et moi de même à leur exemple.

A trois heures, M. Surat et Augustin me conduisent chez un homme dont tout le monde a entendu parler et qui est désormais une des curiosités de Rome ; c'est le R. P. de Géramb, procureur général de la Trappe à Rome, et fixé par conséquent ici probablement jusqu'à la fin de sa vie. Le père Géramb est un gros trappiste, qui a l'air très original, très singulier même et fort peu trappiste. Il a beaucoup d'esprit et de vivacité, aussi beaucoup de bonté et d'affabilité. Agé de soixante-cinq

ans au moins, il perle une longue barbe grise, et il est vêtu de l'habit de son ordre, tout blanc. Il est très dodu, et on ne dirait pas, à le voir, qu'il a passé dix-huit ans dans les terribles austérités delà Trappe.

Sa cellule est un joli petit salon, bizarrement orné de bustes du Pape, de statuettes de la Sainte-Vierge, d'une Icte de mort, d'un crucifix ; et à côté de cela, de bons fauteuils dernière mode, avec des petits coussins à droite et à gauche, et des installations que ne refuseraient pas une dame à la mode.

La conversation du père de Géramb est très agréable; malgré des saillies et des originalités comiques, il règne dans ses paroles un ton de piété qui console un peu de son joli salon. Il a été fort aimable pour nous, il m'a demandé de revenir chez lui, puisque je devais rester longtemps à Rome.

Ce soir la pluie tombe déplus belle. Amédée de Ségur- Montaigne, mon cousin, arrive à Rome, mais en passant seulement et pour la Semaine Sainte. Il loge au même hôtel que moi, hôtel d'Allemagne, tenu par Franck, via deiCondotti. Je ne conçois pas qu'à cette époque il ait pu trouver à louer un appartement quelconque. La concurrence des voyageurs est immense. Franck a cent quarante chambres à louer; il y a plusieurs jours déjà, toutes étaient habitées ou retenues. La mienne, qui est très convenable, n'est pas chère du tout.

24 mars, Jeudi Saint. — Dégoûté déjà des cérémonies trop pompeuses de Saint-Pierre, j'avais formé le projet de n'aller voir aujourd'hui que la Cène, où le Pape sert de ses mains douze personnes représentant les douze Apôtres. La Cène devait avoir lieu à midi environ ; j'avais fait mes arrangements en conséquence. Parti à dix heures et demie, je comptais arriver à Saint-Pierre à onze heures, et lire pendant une heure, en attendant l'arrivée du Pape dans la salle de la Cène.

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Mais un vieil aphorisme me fut démontré une fois de plus aujourd'hui, c'est que a l'homme propose et Dieu dispose ». Ne voulant presque rien voir, j'ai tout vu et très bien vu. Paul et bien d'autres, voulant tout voir, n'ont rien ou presque rien vu.

A dix heures donc je vais endosser mon uniforme, et je prends en passant Reiset, Paul et Léopold de Saint- Maurice, son compagnon de voyage; nous partons ensemble pour Saint-Pierre. Le temps était toujours gris et laid ; à notre arrivée à la basilique, il pleuvait même •assez fort. Nous demandons la Caméra délia Cena, et on nous dit de monter. Nous montons ; la Caméra délia Cena? — à droite, — à gauche, — en haut. — Enfin nous arrivons, mais non pas dans cette salle si désirée; nous entrons dans la Chapelle Sixtine, où se célébrait la messe Pontificale.

C'était la première cérémonie qui devait avoir lieu aujourd'hui. Après devait suivre la Bénédiction au peuple, puis le Lavement des pieds, puis enfin et en dernier lieu, la Cène.

J'entre dans la tribune diplomatique, toujours placée au premier rang et au meilleur endroit. Dès lors je perds Paul de vue; je ne l'ai revu et retrouvé qu'à Thôtel d'Allemagne, à mon retour. La messe en était à la Préface. J'étais bien aise de l'entendre, car, dans les églises de Rome, le Jeudi Saint, il n'y a et ne doit y avoir qu'une seule messe, dite par le curé ; et je n'avais pu assister aujourd'hui à cette messe.

Le fameuse Chapelle Sixtine m'a paru assez laide; je dois, il est vrai, avouer que je n'y voyais presque rien, à cause de la fumée des cierges et de la poussière occasionnée par la foule des spectateurs. Je n'ai pas seulement pu voir la place du Jugement dernier de Michel- Ange.

A gauche, dans le fond, était le trône du Pape ; il était

assis, avec une calotte blanche sur la tête. Après la messe, le Saint-Père est allé processionnellement porter le Très Saint-Sacrement à la Chapelle Pauline. Tous les Évoques et les Cardinaux le précédaient, revêtus de magnifiques chapes de drap d'argent. Chacun portait à la main un cierge allumé.

Devant moi huit d'entre eux attendaient le Pape avec le dais de soie blanche et or, qui devait couvrir le Saint- Sacrement. En eflet, le Pape est arrivé portant le Saint- Ciboire recouvert d'une étoffe de soie blanche et or.

Dire l'expression du visage de Grégoire XVI portant le corps de Notre-Seigneur est chose impossible. Je n'ai jamais vu plus de recueillement, de dévotion, d'humilité que sur les traits de ce saint vieillard. Sa tête inclinée sur le vase sacré, ses yeux presque fermés, ses lèvres agitées par moments par les prières qu'il disait de cœur plus encore que de bouche, me touchaient et me pénétraient jusqu'au fond de l'âme. Tout le monde éprouvait la même impression. Ainsi le Chef de l'Eglise remplissait envers ses enfants un de ses principaux devoirs, en les édifiant et en leur montrant, par son exemple, ce qu'eux-mêmes doivent être.

Le corps diplomatique sortit à la suite de la procession ; la foule avait voulu faire irruption et se mêler à nos rangs, mais les gardes l'avaient retenue. Ces gardes ont le costume du seizième siècle, du temps de la Ligue. Ils ont des armures, des hallebardes, et des casques surmontés d'une belle aigrette rouge. C'est Raphaël quia dessiné lui-même les modèles de tous ces costumes.

Première cohue pour sortir de la grande salle dans laquelle donne la porte de la Chapelle Sixtine. Je parviens à me glisser entre les gardes, les batailleurs, les foulés, les foulants, et je suis quelques membres du corps diplomatique. J'arrive avec eux sur les balcons latéraux de la place de Saint-Pierre, pour assister à la

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Bénédiction que le Pape va donner urbi et orbi. Cette bénédiction n'est cependant pas la plus solennelle; celle-ci se donnera le jour de Pâques.

Toute la foule était sur les marches de l'église, ce qui peut donner une idée de l'immensité de la Place.

Au bout de quelques minutes, le Saint-Père a paru au balcon, à la fenêtre du milieu, au-dessus de la grande porte d'entrée. 11 était entouré des Evèques et des Cardinaux, et porté sur sa sedio gestatoria, sous le dais. Un profond silence s'est fait dès qu'il a paru ; on n'enten- ' dait plus que le bruit des fontaines qui ornent la Place. De temps à autre, j'entendais la voix du Pape, lisant quelques prières avant la Bénédiction.

Le moment solennel est enfin arrivé. Le Pape s'est levé ; on le distinguait très bien à cause de la grande chape blanche qui le couvrait. Puis, étendant les deux bras en l'air, il a laissé tomber sur ses enfants prosternés sa sainte bénédiction. Refermant ses bras sur la poitrine, il semblait vouloir les presser tous sur son cœur. Au même instant tous les tambours des régiments présents battirent aux champs ; les cloches sonnèrent à toute volée, et le canon du Château Saint-Ange annonça à toute la ville que son Pontife venait de la bénir.

Ce moment est plein de solennité, de grandeur et de recueillement; et ce qui ajoute encore à la majesté de la cérémonie, c'est la manière simple et grandiose avec laquelle Grégoire XYl officie.

Les Evèques assistants lurent les bulles d'indulgences accordées à tous ceux qui étaient présents ; et, du haut du balcon, ils jetèrent ensuite au peuple les deux feuilles de papier sur lesquelles ces indulgences étaient mentionnées. Deux ou trois cents hommes et femmes du peuple se précipitèrent pour se disputer ces feuilles.

Le Pape se retira ensuite de la fenêtre : nous aussi de notre tribune, et nous allâmes en toute hâte dans l'aile

droite de Saint-Pierre, où allait se faire le Lavement des pieds.

Nous entrons dans la tribune diplomatique, toujours à la place privilégiée, en face des sièges réservés aux douze pèlerins. Au fond, à notre droite, était le trône pontifical. Au milieu de la salle une foule immense. Un quart d'heure environ après notre installation, le cortège est arrivé. Ce bon Saint-Père a passé à quatre pas de moi, et je l'ai vu là mieux que partout ailleurs. Il avait toujours sa même contenance humble et vénérable ; il porait la mitre. Quand il se fut assis sur son trône, on commença la lecture du passage de l'Évangile racontant le véritable Lavement des pieds.

Une fois la lecture finie et après qu'on eût porté le Saint-Evangile au Pape qui le baisa, on lui présenta un linge dont il se ceignit, et il s'avança vers le banc où les douze pèlerins étaient assis. Ils étaient vêtus de robes de laine blanche et avaient sur la tête une espèce de bonnet blanc assez haut et d'une largeur égale dans leur hauteur. Au lieu d'être douze, ils étaient treize, en mémoire d'un miracle arrivé sous le Pontificat de Saint- Grégoire le Grand, à cette même cérémonie du Lavement des pieds. Pendant que le Pape Saint Grégoire lavait les pieds aux représentants des Apôtres, un ange apparut et vint se mettre parmi eux. En souvenir de ce prodige, le nombre des pèlerins fut, depuis ce temps, porté à treize.

C'était un bien touchant spectacle que le Souverain Pontife lavant ainsi les pieds de pauvres mendiants, et humiliant, à l'exemple de Notre-Seigneur, SaxMajesté devant eux. Grégoire XVI remplit toutes ces fonctions avec un air si pénétré, son attitude est si bien en harmonie avec ce qu'il fait, que sa seule vue touche et remue le cœur. Et puis le contraste de ce respect et de cette vénération que toute la foule témoigne au Vicaire de Jésus-Christ,

avec son humilité en la présence de ce même Jésus qu'il remplace, fait encore une vive impression. La foule était compacte, immense. Il y avait bien quatre mille personnes dans cette aile de l'église où avait lieu le Lavement des pieds. Les femmes étaient dans des tribunes en face de nous et à côté du banc des pèlerins. Le Pape lavait les pieds du quatrième, quand nous sommes sortis de la tribune pour aller prendre place dans la salle de la Cène.

Nous traversons Saint-Pierre en biais, pour gagner une petite porte par laquelle le corps diplomatique devait passer pour monter dans la salle. Là, deuxième et terrible mêlée. Toute la foule s'y précipitait, et te commun des mortels voulait se faire passer pour nous autres, les élus ! aussi les hallebardiers cuirassés criaient-ils, se jetant sur les intrus, frappant de droite et de gauche. Je ne sais comment je n*ai reçu aucun horion, et ce fut fort heureux, car ces braves hallebardiers exaspérés n'y allaient pas de main-morte, et je suis sur qu'il ont fait bien du mal à ceux qui étaient à leur portée.

Echappé au danger et au tumulte, bien inconvenant quand on réfléchit au lieu où il se passait, je monte jusqu'à la fameuse salle, et je me trouve dans notre tribune, juste en face de la table de la Cène et à la meilleure place. M. de Rayneval et Reiset étaient là, arrivés à l'avance, ainsi que messieurs et mesdames Odier, de Lillers, de Caraman, mademoiselle de Rayneval, lady Seymour, madame de Meyendorf, etc..

La salle, ou plutôt la galerie, était immense; elle se trouve au premier étage, donnant sur la place de Saint- Pierre, et à droite de la fenêtre d'où le Saint-Père donne la grande Bénédiction, à la gauche donc du spectateur placé devant la façade de la Basilique.

Il y avait trois ou quatre mille personnes dans le milieu de cette galerie, pressées, serrées comme dans un étau,

rouges, suant et criant. En face de nous était dressée une table longue avec treize couverts. Devant chaque pèlerin était la statue de l'Apôtre qu'il représentait. Après un quart d'heure d'attente, les pèlerins sont arrivés, et peu après eux les Évoques, les Cardinaux, puis enfin le Pape. Il avait la robe blanche, le camail de velours rouge et la calotte blanche. Il lava d'abord les mains des treize convives, lesquels prirent place à côté les uns des autres, et tournés vers nous. Alors des Évêques ou des prélats arrivèrent tenant chacun une assiettée de soupe ; le premier Évêque se mit à genoux devant le Pape, qui prit l'assiette et la donna au pèlerin du bout de la table. Un second Evêque arriva tenant une seconde assiettée pour le second pèlerin, et ainsi de suite.

L'expression profonde d'humilité joyeuse que le Saint- Père apportait à cette action si simple, lui donnait un touchant caractère. Il marchait très lentement.

Comme la distribution des autres mets devait être semblable à celle que nous venions de voir, nous quittons nos places, nous sortons et nous allons retrouver nos voitures. Je reconduis madame de Lillers qui n'avait pu découvrir son domestique. Quand je rentrai à l'ambassade, il était deux heures.

Le temps était affreux, et je trouve mon Paul tout désenchanté de la Semaine Sainte à Rome. Ce pauvre garçon avait été dans les foules, et foulé, ce qui généralement contribue peu à faire goûter les cérémonies publiques, surtout quand elles durent trois heures de suite.

Pour moi, qui avais eu peu à m'inquiéter de ma personne et de ma place, je sortis de Saint-Pierre beaucoup plus édifié que scandalisé. J'avoue que je ne m'attendais pas à remporter cette impression, et c'était à cause de cette méfiance que j'éprouvais quelque répugnance à j aller. Mais s'y j'avais été obligé de me mêler à la foule, je ne pense pas que j'aurais eu la folie de mettre le pied

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dans Saint-Pierre ; c'eût été vouloir chercher la fatigue, l'ennui, le plus coQiplet scandale, la perte de plusieurs heures, peut-être et même probablement des coups, des bousculades et des renfoncements^ le tout pour ne rien voir du tout.

Et néanmoins, malgré ma satisfaction personnelle, je persiste à trouver que cette pompe religieuse et ces cérémonies qui parlent plus aux yeux qu'au cœur, seraient plus heureusement placées dans la semaine de Pâques que dans la Semaine Sainte, si ce n'était un anachronisme. La joie est un sentiment qui cherche toujours à se manifester à l'extérieur, et qui serait en harmonie avec ces belles cérémonies publiques. La douleur, au contraire, fuit le bruit, l'expansion, et cherche la solitude, le silence et le recueillement. C'est l'opposition de cette pompe extérieure avec les sentiments qui doivent remplir un cœur chrétien aux approches du Vendredi Saint, qui cause, en partie cette sorte de gêne que l'on éprouve à Saint-Pierre pendant la Semaine Sainte.

25 mars, Vendredi Saint. — k\i]0\ivà!'h.m^]0\i\! à.Q silence général et de recueillement, jeûne complet de cérémonies à Saint-Pierre, de choses extérieures. A une heure, je vais, en compagnie de M. Surat, d'Augustin, de Paul et de M. de Saint-Maurice, entendre prêcher M. Dapanloup à Saint-Louis des Français.

M. Dupanloup nous donne un admirable sermon sur les douleurs de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, expliquant avec autant de cœur que d'éloquence les paroles qu'il a prononcées sur la Croix durant son agonie. Admirable chose que la parole humaine quand elle s'applique aux œuvres de Dieu ! quelles impressions elle fait naître, et combien est grand notre malheur d'en perdre si tôt le fruit, et de sortir du temple où on Ta entendue, pour retourner à ses affaires, aussi peu converti qu'auparavant.

26 mars^ Samedi Saint. — Le temps est superbe, le ciel bleu, mais il fait froid. Suivant ce dont nous étions convenus précdemment, madame de Lillers vient méprendre et nous allons à Saint-Pierre pour assister à une messe dite Messe du pape Marcel^ laquelle ne se chante que le Samedi Saint et à la Chapelle Sixtine. En voici l'origine.

Vers le milieu du seizième siècle, le Pape Marcel^ qui régna très peu de temps, ayant trouvé des inconvénients liturgiques à la musique dans les églises, avait résolu de l'interdire désormais. Le Cardinal Palestdna, musicien fameux, lui demanda de suspendre cette interdiction, proposant en même temps de composer la musique d'une messe, pour prouver qu'on pouvait faire de la musique religieuse et en harmonie avec les graves cérémonies qu'elle accompagne. Le Papcy consentit; Palestrina composa la messe, et elle fut trouvée si belle que le Pape changea d'avis et abandonna sa défense. C'est cette fameuse messe que nous devons entendre.

Nous montons les longs et superbes escaliers qui conduisent à la Chapelle Sixtine et nous y entrons. Il y avait très peu de monde; j'étais seul dans la tribune diplomatique. Le Pape n'était pas encore là, et la messe ne devait commencer que dans une heure. On récitait l'office du matin, on lisait les douze prophéties; puis on chanta les Litanies des Saints.

Après avoir lu tout bas ce que l'on chantait, je regardai la Chapelle Sixtine; je pouvais la voir cette fois, car il faisait clair et les rideaux des fenêtres ouverts laissaient pénétrer la lumière.

Au fond est la grande fresque de Michel-Ange, son célèbre Jugement dernier. Je ne sais, si, considéré de près, il est très détérioré; de loin, il me paraît très intact. L'ensemble en est imposant et grandiose. Les figures semblent sortir du mur, et l'exagération de muscles et de formes, qui apparaît dans la gravure, disparaît complète-

ment dans la peinture. L'original ne me semble pas du même ton que la belle copie de Sigalon, exposée, à Paris, au musée des Beaux-Arts. Il y a, dans l'œuvre de Michel- Ange, une unité de couleur qui donne à l'ensemble de la composition un air doux el grave à la fois, et qui produit un admirable effet. De plus, le ciel est bien plus foncé que celui de la copie de Sigalon.

Toute la Chapelle Sixtine est peinte à fresque : et comme elle est presque grande comme l'église de Saint- Thomas d"Aquin à Paris, je n'ai pas eu le temps d'examiner autre chose que le Jugement dernier. J'y reviendrai seul, lorsqueles cérémonies de la Semaine Sainte seront terminées.

Vers onze heures, le Pape est arrivé ; il s'est agenouillé au pied de l'autel, puis il s'est rendu à son trône pour assister à la messe, laquelle a commencé aussitôt. Cette fois, c'était bien la messe, la véritable messe. On pouvait la suivre avec tout le recueillement désirable, d'autant plus que la musique simple et magnifique de Palestrina ne respire en aucune manière la cérémonie profane. C'est le première fois que je me souvienne d'avoir été porté au recueillement par la musique pendant un office religieux. Le Gloria surtout est admirable.

Au moment du Gloria^ les signes de deuil qui couvraient l'autel ont disparu ; les tambours des régiments placés devant Saint-Pierre ont battu aux champs ; les cloches de la ville se sont mises en branle et les canons du Château Saint-Ange ont tiré plusieurs salves.

Déjà, en effet, apparaît la joie de la Résurrection après le deuil de toute la Semaine.

De suite après la communion du Cardinal officiant, on a entonné V Alléluia et les Vêpres. Après quoi, la cérémonie a fini et le Saint-Père a donné sa Bénédiction.

J'étais enchanté davoir pu prier à Samt-Pierre et d'avoir assisté, non pas à un spectacle imposant, mais à

une belle et simple solennité religieuse. Je suis persuadé que c'est la foule des curieux qui donne aux autres cérémonies auxquelles j'ai assisté cette apparence peu chrétienne qui scandalise bien des personnes.

Au surplus, si l'on me demandait un plan de conduite pour assister le mieux possible aux cérémonies de Saint- Pierre, je répondrais par le conseil que le bon père Villefort m'a donné à moi-même, et dont j'ai apprécié l'excellence par ma propre expérience: « Voyez en la per- » sonne du Pape la personne sacrée de Celui qu'il repré- )) sente ; et les honneurs qu'on lui rend, choquants pour » ceux qui ne voient en lui que l'homme, vous paraî- » tront non pas seulement justes et convenables, mais » encore bien indignes de sa souveraine et sublime Ma- )) jesté. Ne vous inquiétez pas de ce que vos voisins font » d'irrégulier; s'ils causent, s'ils rient, s'ils ont une » contenance inconvenante ; occupez-vous de vous- )) même, et tâchez de vous conserver dans une attitude » modeste et simple. Répondez simplement aussi et na- )) turellement si l'on vous parle. Si on vous tient des )) discours déplacés dans une église, faites entendre sans )) affectation que ce n'est pas le lieu de parler de la » sorte ; et vous sortirez assurément très satisfait de vos » expéditions de Saint-Pierre. »

J'ai suivi ces excellents conseils, et, Dieu aidant, je m'en suis bien trouvé.

J'étais rentré à l'ambassade à une heure. Quand je revins le soir à mon hôtel de la via dei Condotti, je fus frappé du splendide clair de lune qui éclairait la ville. L'air était tellement limpide et les rayons de la lune si vifs, que la blancheur des murailles faisait mal aux yeux, les ombres étaient noires et tranchées. La place Colonna était superbe éclairée de la sorte. C'est une jolie place carrée, au milieu du Corso à peu près, et au centre de laquelle s'élève la fameuse colonne Antonine qui a servi

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de modèle à la colonne de la place Vendôme à Paris.

Aujourd'hui, Samedi Saint, il paraît que c'est la fête des charcutiers, ou du moins des jambons. Toutes leurs boutiques sont illuminées. Sur chaque jambon est une lampe allumée, et, au fond de la boutique, il y a redoublement de lumières autour de la statue ou de l'image de la Madone, laquelle se trouve dans toutes les boutiques de Rome. A ce propos, je répare un oubli que j'ai commis le 19 mars, fête de Saint-Joseph, au sujet d'un usage assez curieux qui règne ici : ce sont les cuisiniers ambulants, qui font en plein air des espèces de croquettes ou des fritures de riz, de farine et de saindoux. Ils appellent cela des Fritelli. Le dimanche des Rameaux qui n'était pas jour de jeune, j'ai acheté deux ou trois de ces fritelli Qi ]Q \q?> ai trouvés très bons. 11 y en a encore aujourd'hui dans les rues.

A partir de midi, on a fait parti? toute la journée ^ dans les rues, des pétards qui éclataient avec un bruit terrible. C'est par anticipation de la joyeuse solennité de demain, jour de Pâques. La seule chose à désirer c'est que le temps soit aussi beau qu'aujourd'hui.

Voilà donc le Carême fini ! quoiqu'il ne me fasse pas mal, grâce à l'indulgence romaine, je suis bien aise de pouvoir reprendre un genre de vie un peu plus substantiel ; j'en éprouve le besoin pour mes yeux et tout l'ensemble de mon individu.

Il faut ne pas vouloir faire son carême pour ne pas l'observera Rome. Plusieurs fois par jouron peut prendre diverses espèces de liquides (sauf le vin et le lait) en vertu de l'adage religieux : « liquida non frangunt; » tels que eau sucrée, limonade, bière, et la cioccolata à l'eau, à laquelle il est même permis le matin d'ajouter une mouillette de pain, « la misericordia ». Avec cela, iln'y a que deux jours seulement de maigre. En vérité, le mérite de la pénitence n'existe plus: l'obéissance seule est en jeu.

27 mars, dimanche de Pâques. — Beau temps ! Je vais de bonne heure aux Santi Apostoli, paroisse de l'ambassade, pour y faire mes Pâques. Je ne mentionne la chose ici, que pour parler de la coutume établie à Rome de délivrer des billets de communion pascale, et de flétrir publiquement ceux qui, ne pouvant représenter ces billets à leurs curés, sont convaincus de n'avoir pas rempli le devoir pascal.

Quoi qu'on en puisse dire, je crois que cette mesure produit infiniment plus de bien que de mal; avec les idées et la foi surtout des Italiens, c'est une loi qui paraît toute naturelle ; et la singularité, l'arbitraire même qu'elle semble avoir de loin, pour nous autres, les soidisant émancipés de la liberté de conscience, disparaissent de près. Grâce à cette obligation de la communion pascale, la pensée de se soustraire au précepte de l'Eglise et à la coutume traditionnelle ne vient pas en esprit aux Romains. Je sais qu'il doit y avoir des malheureux qui font de mauvaises communions, et qu'il vaut mille fois mieux en pareille matière s'abstenir que profaner ; mais je vois qu'ici le nombre doit en être bien Hmité. En France, à Paris, la thèse serait tout autre ; une telle mesure serait déplorable pour bien des raisons.

Sur le billet de communion pascale qui m'a été remis de suite après que le prêtre m'eut donné le corps de Notre-Seigneur, sont écrites en latin ces paroles que je traduis : « Communié à Rome, dans la très sainte église bâtie par Constantin en l'honneur des douze Apôtres, — temps pascal, année 1842. »

A neuf heures et demie, M. de Maubourg, le comte Hippolyte de La Rochefoucauld, le marquis de Lillers, Reiset et moi, nous partons pour aller entendre à Saint- Pierre la messe solennelle Pontificale de Pâques,

L'ambassade avait déployé tout son luxe, et certes son luxe n'est pas piqué des vers. M. l'ambassadeur por-

tait son grand uniforme tout brodé d'or, avec le grand cordon de Charles III dEspagne, blanc et bleu. Sa voiture et les harnais étaient magnifiques, et quand on m'en a dit le prix, j'ai cessé de m'étonner de leur magnificence ; ils ont coûté cinquante mille francs. Les cochers, laquais, etc., étaient chamarrés d'or d'une façon eôo?/riffante ; de plus, luxe particulier à Home, il y avait deux coureurs, dorés sur tranche^ ayant sur la tête une espèce de toque d'or surmontée de plumes tricolores ; l'un courait en avant de la voiture, l'autre l'accompagnait à la portière.

Nous avions trois voitures de gala; Reiset et moi, nous étions dans la seconde, très riche aussi, quoique moins ornée, et avec de superbes laquais. La troisième était pour les gentilshommes de l'ambassade, autre usage romain. Il y avait ainsi en tout dix laquais, postillons et coureurs ; nous faisions révolution dans les rues par où nous passions. La plupart saluaient l'ambassadeur ; quelques>uns, plus humbles et nous prenant, nous aussi, pour quelque chose, nous saluaient également avec respect.

A dix heures, nous arrivons à Saint-Pierre, par un beau ciel et un temps pur et ravissant. Nous entrons, comme toujours, par les grandes arcades de droite, au bout desquelles finit l'escalier du Vatican, et sur lesquelles donne une des portes du portique de Saint-Pierre. En haut des arcades, et au moment que nous allions tournera gauche pour entrer dans la Basilique, par le péristyle ou portique, on nous annonce que le Pape va descendre et que, si nous voulons attendre un instant, nous verrons cette descente que l'on dit très majestueuse.

. Nous n'avons pas eu, en effet, à regretter ces quelques minutes d'attente. Je n'ai rien vu de plus admirable et de plus imposant que cette marche lente et triomphale

du Pape et de tout son cortège. D'abord marchent les monsignori et les prélats, deux à deux ; puis viennent des diacres avec la croix Pontificale des petites cérémonies ; puis des prélats, portant, l'un la tiare à trois rangs de couronnes, l'autre la mitre des grandes cérémonies ; un troisième, un quatrième portant d'autres mitres moins riches, mais cependant encore bien belles. La tiare et les mitres sont blanches, toutes brodées d'or ei de pierreries.

Après un court intervalle s'avancent les Evoques, la mitre blanche en tête, et deux à deux également. Ensuite viennent les Cardinaux, et enfin, après tout le Sacré Collège, apparaissent la croix Pontificale des grandes solennités et l'immense et élégant dais de soie blanche rehaussée d'or qui se porte au-dessus du Saint-Père. Assis et porté sur sa sedia gestatoria (trône portatif), je le voyais descendre majestueusement les degrés insensibles du long escalier et approcher peu à peu. 11 était revêtu d'une grande chape de soie blanche et or, et avait sur la tête une mitre de drap d'or. Huit Evêques ou prélats tenaient les soutiens du dais. Le Pape nous donne sa bénédiction en passant ; tous nous étions à genoux, selon la règle.

Au moment que les premiers prélats, en tête du cortège, étaient entrés s©us le portique, la musique d'un régiment postée là avait entonné des airs de réjouissance ; tous les tambours battaient en même temps et les cloches sonnaient à toute volée. Spectacle admirable et, qui mieux est, spectacle vraiment et absolument religieux, sans rien de profane ! Nous nous levons quand le Pape est passé, et nous nous mettons à la suite du cortège. J'étais ravi ; c'était bien la belle joie, le triomphe de Pâques ! C'était bien la grande et universelle réjouis ■ sance de Jésus-Christ ressuscité! qu'il est grandiose et touchant le culte rendu à Dieu par l'Eglise Catholique !

et de quelle consolation se sont privés les pauvres hérétiques qui n'ont vu dans tout cela qu'une idolâtrie !

Je ne conçois pas, à la vue d'une cérémonie semblable à celle que j'avais là sous les yeux, d'autres sentiments que le respect, la joie, la foi. Qu'un protestant, en ces jours, doit être mal à l'aise dans Saint-Pierre ! Comme il doit sentir par où pèche sa malheureuse secte I

Le Saint-Père va se placer sur un trône disposé sur le côté gauche du chœur, sur une estrade, en face de notre tribune diplomatique. Un autre, ainsi qu'au dimanche des Rameaux, s'élevait au fond du chœur.

A ce moment, tous les membres du Sacré-Collège, ainsi que les Evêques et les prélats, viennent successivement lui baiser la main ou le pied et recevoir sa bénédiction. Quand cette cérémonie fut finie, on chanta Laudes, et après commencèrent les préparatifs delà messe Pontificale.

Des deux côtés du maître-autel s'avancèrentles Evèques assistants, au nombre d'une douzaine, portant chacun une des pièces du costume sacerdotal. Un Cardinal placé devant le Pape, à qui d'autres Cardinaux et prélats avaient déjà enlevé sa grande chape et sa mitre, le revêtait des habits sacerdotaux et prenait au fur et à mesure des mains des Evêques assistants ce qui lui était nécessaire.

Quand le Pape fut revêtu complètement du costume sacerdotal, il descendit du trône et, entouré des Cardinaux et des Evêques, il fit lentement et d'un air profondément recueilli le tour de l'enceinte oii nous nous trouvions, passant ainsi devant le trône principal du fond du chœur, devant les Evêques, les prélats, les gardes nobles, enfin devant notre tribune. Il arriva ainsi à l'autel. Le Saint-Sacrifice commença.

Après V Introït et au moment du Kyri.e Eleison, le Saint- Père revint à son trône du fond en traversant directement

le chœur dans toute sa longueur. 11 y resta pendant le Gloria et jusqu'à la consécration.

Au moment de l'Evangile, il se leva et ôta sa mitre. L'Evangile fut lu en avant du maître-autel, en face de nous, sur un pupitre entouré de huit clercs portant des cierges. Après la récitation en latin, un diacre grec le récita de nouveau en grec. Cette double lecture se fait en mémoire de l'union momentanée qui eut lieu jadis, après le concile de Florence, entre l'Eglise et les Grecs schismatiques, lesquels retombèrent malheureusement bientôt dans leurs erreurs. Un peu après le Canon delà Messe, le Pape quitta son trône et retourna à l'autel oii il resta jusqu'au Pater.

Au moment de la Communion, un des Cardinaux assistants apporta de l'autel au Saint-Père les espèces consacrées, et le Pape communia sur son trône; il est impossible de distinguer s'il était assis ou à genoux. Une bizarre coutume veut que le Pape boive le sang de Notre- Seigneur contenu dans le calice avec un chalumeau d'or. J'ignore qui a introduit cet usage.

Quand le Pape eut communié, il resta quelque temps les mains jointes et pieusement absorbé dans son action de grâces ; puis le même Cardinal lui apporta le Saint-Ciboire et il communia les Cardinaux-diacres. La fin de la messe fut couronnée par la bénédiction que lePape donna à haute voix, et avec les mêmes paroles qu'en France et partout : « Benedicat vos omnipotens Deus, Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus. »

Cette belle cérémonie m'aurait satisfait encore davantage, si je n'avais été gêné et pressé tout le temps; les membres du corps diplomatique étaient tous là au complet, et en outre une quantité d'autres personnes s'étaient mêlées à nous, grâce à un habit brodé et à une épée au côté.

De plus j'avais pour voisins deux hommes, parlant tout

haut de costumes, de broderies, d'habits, etc.. et cela pendant toute la durée de la cérémonie. Si l'on joint à ces agréments la chaleur produite par la foule et la presse, on ne s'étonnera pas que j'aie moins goûté la cérémonie ; le plaisir était acheté cher.

Nous sortons enfin, pour nous rendre sur le balcon, d'où nous avions déjà, le Dimanche des Rameaux, assisté à la Bénédiction Pontificale.

Il était midi un quart. Le temps était beau, quoique le soleil se fut caché. Toute la foule sortit de Saint-Pierre et se répandit sur la place. Avec les troupes il pouvait y avoir quinze à vingt mille personnes.

A midi et demi le cortège pontifical arriva; nous aperçûmes les lumières des cierges, la croix, et enfin le dais blanc avec le Souverain Pontife assis et porté sur sa sediagestatoria.

Un grand silence se fit aussitôt dans toute la place, mais non pas à notre tribune, où il fallut plusieurs chv.ts, pour faire taire d'inconcevables et inconvenants bavards.

J'entendais très distinctement la voix du Pape, lorsqu'il récita la prière qui précède la Bénédiction. Le moment solennel arriva enfin: et le Pape se levant bénit avec quatre grands signes de croix les quatre parties du monde. Un instant après, il se leva de nouveau de son trône et donna une nouvelle bénédiction à ceux qui étaient là présents.

Pendant ce temps les cloches sonnaient à toute volée, le bruit des tambours et de la musique des régiments se mêlait au tonnerre des canons du Château Saint-Ange, et augmentait par leur solennel retentissement cette grande pompe religieuse.

Un petit incident m'empêcha cependant de goûter pleinement, de savourer l'admirable scène que j'avais sous les yeux. C'était un grand monsieur qui s'était placé juste

devant moi et qui a gardé sur la tête son tricorne jusqu'au moment même de la Bénédiction. Dès que le Pape av^it paru au balcon de la Loge du portique, tout le monde s'était découvert, mon monsieur et deux ou trois autres exceptés. Et comme j'étais derrière ce chapeau aussi gênant pour la vue, que contraire aux sentiments de la foi et des convenances, je me sentais agacé et distrait, malgré moi, de l'objet principal.

En sortant, nous passons devant les voitures des Cardinaux, montées jusqu'au premier étage par les cours intérieures du Vatican. Il y en avait dans le nombre d'admirablement belles. Elles sont toutes rouges, noires et or; les chevaux sont presque tous noirs et caparaçonnés de harnais garnis de soie rouge.

M. l'ambassadeur monte dans son superbe équipage, nous aussi dans nos voitures respectives, et nous revenons à l'ambassade à une heure. Nous faisons avec une grande jubilation notre rupture de Carême. A trois heures et demie nous allons à Saint-Louis entendre un excellent sermon de M. Dupanloup, et M. de Maubourg m'invite à être à l'ambassade à six heures et demie pour aller voir la fameuse illumination de Saint-Pierre. Le dîner était remis à huit heures.

A six heures et demie, en effet, M. l'ambassadeur, M. et madame de Caraman, Alfred de Maubourg et moi, nous montons dans une bonne voiture découverte, et nous nous rendons à la place Saint-Pierre. Nous avions conservé un des débris de notre splendeur du matin : les deux coureurs étaient encore là. Seulement ils précédaient tous deux la voiture, armés de torches de résine enflammées. Us tenaient la flamme près de terre et derrière eux, de sorte que le cocher apercevait les ruisseaux et les petits accidents de terrain à éviter. De temps entemps, pour raviver la flamme, ils faisaient le moulinet avec ces grandes torches en feu, et c'était d'un charmant

effet. Tout le monde nous regardait passer comme des bêtes curieuses.

Arrivés au pont Saint-Ange, nous commençons à apercevoir l'illumination, ou plutôt le dôme de Saint-Pierre couvert de feux. 11 est impossible de rendre le ravissant effet de ce dôme enflammé. On aurait dit une flamme transparente renfermée dans une grande cloche renversée, ayant la forme du dôme. Ce qui était de plus charmant c'était cette transparence de la lumière, laquelle ressortait d'autant plus que le ciel était couvert et sombre.

Quelle vie et quel centre de foi que cette ville de Rome, où la plus grande réjouissance de l'année est la plus grande fête de l'Eglise, et où les plaisirs les plus profanes se trouvent en quelque sorte idéalisés et transformés en joies religieuses ayant Dieu pour objet! Cette pensée me remplissait moi-même de joie, et jamais je n'avais été de si bon cœur à aucune fête ni réjouissance publique.

A travers une foule immense, nous arrivons à la Place et là se développe devant nous cette magnifique façade embrasée, qui resplendit majestueusement au milieu de l'obscurité. Quelles lignes admirables dessinaient les lumières ! quelles proportions à la fois gigantesques et harmonieuses ! et avec quel art les lampions étaient distribués pour ne rien faire perdre de l'aspect général de la façade, et cependant sans rien surcharger!

Nous ouvrions des yeux énormes, regardant et regardant encore ; c'était toujours la même chose et toujours aussi beau! Nous étions dans la voiture, arrêtés à peu près au milieu de la Place. Tout à coup une vive lumière brille au sommet de la Croix, en haut du Dôme, et au même instant toute cette immense coupole, toute la façade, toute la colonnade entourant la Place scintillent de flammes éclatantes! Ce changement fut magique ; en un

instant tout Saint-Pierre était, à la lettre, éblouissant de clarté.

Ces grandes illuminations se font au moyen de pots à feu disposés d'avance, et dont la mèche est couverte de menus copeaux. Au signal donné par celui qui allume le sommet de la Croix, les allumeurs (et chacun n'est chargé que de deux pots) touchent le bois avec une mèche, et comme ces copeaux s'enflamment instantanément, le changement de décoration est subit. L'homme qui allume la Croix a 10 piastres ou 60 francs ; les autres sont payés proportionnellement au danger qu'ils courent. Que l'on juge de la quantité d'allumeurs nécessaires pour exécuter le changement à vue dont je viens de parler! Aussi ne trouvai-je pas la somme excessive, quand M. de Maubourg me dit que la dépense montait à 5,000 piastres, 26 à 28,000 francs.

A huit heures et demie, nous rentrons de la même brillante façon que nous étions partis, et nous dînons comme des affamés.

2Smars. — En revenant de l'ambassade, j'entre dans une petite église du Corso, que j'avais toujours trouvée fermée lorsque je m'étais proposé de la visiter. C'est l'église bâtie sur l'emplacement même de la maison de Saint Paul. C'est là qu'il écrivit l'épître aux Ephésiens ; c'est là encore qu'il était lorsqu'il fut arrêté, et qu'on le garda en attendant qu'on le mît avec Saint Pierre dans la prison Mamertine. On peut, d'après cela, juger de l'impression que tous ces somenirs produisirent sur mon cœur. Tout ce qui se rattache aux Saints et surtout à Saint Paul a je ne sais quoi de si mystérieux et de si imposant!

Cette église, qui s'appelle Saint-Paul m via latâ, est ellemême assez jolie, très petite et propre ; comme décoration, elle n'offre rien de remarquable.

Le soir, je dîne chez Augustin ; à sept heures et demie,

IMPRESSIO>'S ET SOUVENIRS 101

Mgr Pacca vient chercher Augustin et M. Surat pour les mener voir la Girandola, ou feu d'artifice, du Ghâteau- Saint-Ange. Je pars de mon côté, et vais prendre Paul qui m'attendait à Fhôtel pour nous rendre chez Tabbé Lacroix, qui nous avait proposé de voir de chez lui le feu d'artifice. 11 loge au troisième étage, et son appartement a un grand balcon ou plutôt une terrasse à pic sur le Tibre, presque en face du Château Saint-Ange. Il y avait chez lui beaucoup .de monde venu dans le même but que nous.

A cet appartement se rattache un souvenir historique assez curieux. C'est dans ces mêmes chambres que Benvenuto Gellini, le célèbre sculpteur-ciseleur , se réfugia après avoir commis je ne sais quel gros assassinat, ce qui lui était, malgré son génie artistique, assez familier. La maison appartenait à un Cardinal qui le protégeait, et une loi défendait de violer le droit d'asile. Benvenuto resta là trois ou quatre mois sans sortir; au bout de ce temps, son protecteur ayant eu envie d'une place ou d'une faveur quelconque à la Cour, le pape régnant ne la lui accorda que sous la condition qu'il chasserait de chez lui son dangereux hôte. Et le Cardinal ayant préféré la place à Benvenuto, celui-ci fut obligé de se sauver.

Cependant la Girandola commença, continua, traîna en longueur et finit ; le tout était un peu maigre, quoique beau cependant. Après cela, M. Lacroix, Paul et moi, nous allâmes finir la soirée chez la princesse Borghèse qui nous reçut, comme à son ordinaire, avec une bonté et une afi'abilité charmantes.

En revenant à notre hôtel, Paul me raconta un mot assez comique prononcé dans les émeutes de Toulouse l'année dernière. Parmi les assaillants-émeutiers, se démenait un jeune héros à la longue crinière romantique et républicaine. Il est arrêté par une brigade de gendarmes qui l'empoigne, l'entoure et le traîne au violon. Lui,

se posant en héros vaincu et croisant les bras à la mode des Romains de comédie : « Me voilà donc sans défense, dit-il, au milieu d'une soldatesque effrénée ! » Un soldat lui répond ; « Allons, va prendre ton rang de taille au violon, vieux Spartacus! » en lui enfonçant son chapeau d'un coup de poing. Le vieux Spartacus m'a semblé assez piquant et digne d'être conservé.

Il fait beau, mais très froid ; M. de Garaman, que j-ai vu chez l'abbé Lacroix, me disait que les montagnes de Frascati et des environs de Rome sont toutes couvertes de neige. Depuis l'arrivée de Paul, il fait un bien désagréable tenps ; aussi est-il médiocrement frappé du beau ciel d'Italie,

Place Trajaue. — Saict-Pierre-ès-Liens. — Moïse de Michel-Ange» — Vatican, première visite. — Sainl-Pierre. -- Caractère et type des Romains. — Mon installation à FAmbassade.— Messe à la Confession de Saint-Pierre. — Crypte de Saint-Pierre. — Ascension du dôme. — Grand bal à l'ambassade d'Autriche. — Le Musée des Etrusques et M. de TVltte.

29 )nars. — Après le travail de l'Ambassade, je vais à la place de la colonne Trajane, tout près du palais Colonna. Le milieu de cette place forme une vaste excavation de 10 à H pieds de profondeur, entourée de petits murs et de grilles pour empêcher les accidents. A l'une des extrémités se trouve la fameuse colonne Trajane, autour de laquelle se développe une double rangée de débris d'autres colonnes plus petites qui formaient jadis un portique autour de la colonne centrale. Celle-ci m'a semblé, ainsi que la colonne Antonine de la place Colonna, de la même hauteur que celle de la place Yendôme. On distingue très bien encore les motifs des bas-reliefs sculptés anciennement; mais n'ayant pas mon lorgnon ni aucun supplément d'yeux auxiliaires, je n'ai pu voir le détail des scènes qu'ils représentent. Ce sont, m'at-on dit, les triomphes de Trajan, que ce prince exposait là par pure humilité.

104 JOURNAL D'UiN VOYAGE EN ITALIE

La couleur de la Colonne serait superbe à peindre; le ton général en est jaune fauve [avec de grandes salisswres, si je puis ainsi parler, de couleur noirâtre. De place en place aussi perce encore la blancheur du marbre ; car la colonne aussi bien que le socle sont en marbre blanc. Le socle est bien plus détérioré encore que la Colonne ; on dirait qu'on a allumé tout autour de grands feux, dont la chaleur l'a fait éclater en certains endroits. Il est presque noir, avec des veines jaune ocre et aussi avec des fissures blanchâtres. Les angles sont usés par le temps et par la pluie, et ces ravages imposants donnent à l'ensemble du monument un aspect en quelque sorte vénérable.

11 est surprenant combien la vue de ces grands débrjs de l'antiquité produit d'émotion et fait naître des pensées élevées. L'œil parcourt malgré lui les siècles qui se sont écoulés devant ces pierres, et l'imagination fait revivre là, sous les yeux, ces anciens vainqueurs du monde, dont les restes de gloire sont attestés par quelques fragments de marbre, par quelques tronçons de colonnes. Ces pensées qui se reproduisent devant toutes les ruines que j'ai vues déjà, laisseraient dans le cœur une certaine tristesse, si la vue de la Croix ne venait expliquer cette décadence et célébrer la gloire divine. On voit le vainqueur debout devant le vaincu, et c'est ce contraste qui fait trouver au cœur chrétien tant de charmes à la contemplation des ruines païennes.

Au pied de la colonne Trajane sont couchés sur le sol deux immenses tronçons de colonnes en granit; elles mesurent bien 15 à 18 pieds de circonférence. Les débris des monuments romains présentent toutes ces proportions gigantesques dans leurs matériaux. Là où, de nos jours, nous mettons dix pierres, ils en mettaient deux ou trois, et ce doit être là, à mon sens, un des secrets du grandiose et de la solidité de leurs constructions.

Le reste de la Place est encore parsemé des fûts de colonnes qui entouraient le portique. Elles sont de granit gris, de même que les deux fragments dont je viens de parler, et ont peut-être cinq ou six pieds de tour. La plupart sont brisées au quart ou au tiers de leur hauteur primitive; une seule est presque entière et d'une seule pierre. Quelle puissance de machines fallait-il aux Romains pour remuer et dresser de pareilles masses!

30 mars. — Il fait un temps superbe, quoique assez frais encore le matin. Mais le soleil commence à cuire.

A sept heures et demie, Augustin vient me prendre, et je rejoins avec lui Mgr Morlot l , évêque d'Orléans, M. Surat et le secrétaire de Sa Grandeur, qui tous deux marchaient en avant. Les Galitzine connaissent depuis longtemps Févêque d"Orléans ; Augustin est venu en partie avec lui jusqu'à Rome, et ils logent au même hôtel. Mgr Morlot allait ce matin à San Pietro in Vincoli (Saint- Pierre-ès-I.iens), pour y vénérer les chaînes du Prince des Apôtres que Tony garde, et pour y célébrer la messe.

Cette église est assez éloignée ; elle est bâtie sur le mont Esquilin, à droite de Sainte-Marie-Majeure. Pour y arriver, on monte une vilaine petite ruelle bordée de ruines; c'est à cette même place que se trouvait jadis la voie scélérate (via scelerata , ainsi appelée depuis que Tullie y fit passer son char sur le corps de Servius ïullius, son père. On voit que le souvenir ne date pas d'hier.

Cependant notre petite troupe entre dans l'église. Après avoir fait ma prière et pendant que Mgr Morlot et M. Surat se préparent à leur messe, j'examine l'église et j'aperçois une grande statue à droite et près de la porte de la sacristie. Augustin m'avertit que c'est le Moïse de Michel-Ange! Je ne m'attendais pas à le voir, de sorte que cette nouvelle me fit impression. Oserai-

(1) Depuis archevêque de Tours, archevêque de Paris et cardinal-

je avouer que mon espoir fut bien déçu, et qu'au lieu d'un chef-d'œuvre, je trouvai une statue maniérée, disgracieuse, plus semblable à un grand faune qu'au roi des prophètes. La tête est ridiculement petite pour le corps, et déplus les cheveux sont coupés tout courts; la figure a une expression presque féroce et très peu noble. Les deux rayons lumineux sont représentés par deux petites cornes qui se font jour à travers les cheveux. La barbe, fort belle et très grandiose du reste, est d'une telle longueur qu'elle figure plutôt des serpents que des rouleaux de poils. Mais ce qui est admirable et tout à fait digne de Michel-Ange, un des plus beaux morceaux de sculpture que j'aie vus, ce sont les bras et les mains. Il y a là un dessin, une vie, une chaleur bien rares dans le marbre. De plus, le marbre dans ces parties est poli par le temps et a une teinte jaunâtre, douce et flatteuse à l'œil. Je n'aime pas beaucoup la grande draperie qui couvre les jambes, et qui paraît un peu tortillée, à la manière du Bernin, c'est-à-dire du mauvais goût par excellence. Les jambes seraient superbes sans une espèce de pantalon qui cache presque jusques aux chevilles des formes magnificjues ; les pieds, qui sont nus, sont des chefs-d'œuvre.

Moïse est assis. Les jambes paraissent trop longues et trop fortes pour l'ensemble. Debout, la statue aurait au moins dix et même douze pieds de hauteur.

C'est pourtant cette statue qui, malgré les critiques que je formule, passe pour le chef-d'œuvre de Michel- Ange. Elle a bien ce grand cachet, cette puissance, cette largeur de manière qui dénote Michel-Ange et qui le fait reconnaître dans toutes ses œuvres ; mais je ne puis trouver méritée cette terrible réputation.

M. de Rayneval, à qui j'ai communiqué ces fâcheuses impressions premières, m'a dit qu'il fallait s'accoutumer à cette statue, et que lui, l'ayant vue souvent, il l'admi-

IMPRESSION'S ET SOUYE>"IRS 107

rait profondément. Mais il a bien reconnu ce que j'avais s enti moi-même, c'est qu'il ne fallait pas chercher là de sentiment religieux, pas plus que dans aucune production de Michel-Ange. C'est une statue de demi-Dieu quil faut aller Toir, et ne pas se préoccuper d'autre chose.

Autour du Moïse est l'architecture assez laide du tombeau destiné au Pape Jules II. Plusieurs statues sont dans des niches toutes d'un goût plus ou moins mauvais. Elles sont l'ouvrage d'un élève de Michel-Ange, lequel a donné les dessin du mausolée pour la partie d'architecture ; il m'est impossible d'y retrouver son génie.

Mlt Morlot arrive et célèbre la messe avec une grande dévotion ; quand elle fut finie, et quelques minutes après, on vint nous chercher de sa part dans l'église où nous étions restés, pour nous faire voir les précieuses reliques, objet de notre pèlerinage.

Sur un autel, dans une petite chapelle ouvrant sur la sacristie, sont les chaînes de fer du bienheureux Apôtre Saint-Pierre, renfermées dans une boîte d'argent ciselé. Un prêtre les en tira et nous les fit baiser à tous. Il nous présenta d'abord le cercle s'ouvrant avec des charnières, qui entourait le cou de TApôtre prisonnier, puis il le fit toucher à notre cou. La chaîne très bien conservée est composée de vingt anneaux longs environ de deux pouces et de forme ovale. Au vingtième anneau on a soudé avec de l'argent quatre anneaux des chaînes de l'Apôtre Saint Paul, compagnon de souffrances et de martyre de Saint Pierre, actuellement son compagnon dans la gloire du ciel et la vénération des peuples.

Je venais de lire le passage des Actes des Apôtres qui rapporte les détails de la miraculeuse déUvrance de Saint Pierre par le ministère d'un Ange (1), et j'étais vivement et religieusement ému quand j'approchai mes lèvres de

(1) Actes des Apôires, chap. xii, ver;. 3-19.

ces anneaux sacrés qui touchèrent le corps du Chef de l'Eglise, et qui s'ouvrirent miraculeusement à la voix de Dieu même. Nous fîmes tous toucher aux chaînes les chapelets ou autres objets de piété que nous portions sur nous. Je fis toucher au cercle de la chaîne, là où fut enserré le cou de Saint Pierre, et aux anneaux de celle de Saint Paul, le chapelet de Jérusalem que ma grand'mère Ségur m'a donné il y a trois ans.

Après avoir bien considéré cette vénérable relique, nous avons été voir quelques tableaux que renferme la sacristie. Il y a un Dominiquin, représentant la délivrance de Saint Pierre, tableau très remarquable et qui jouit d'une réputation méritée; il y a surtout un soldat endormi sur le premier plan à droite, qui est plein de naturel et d'énergie ; la tête de l'ange libérateur est charmante. Les personnages peuvent avoir 2 pieds de hauteur.

Là aussi est un grand Saint- Augustin, de l'école espagnole, très beau et d'une magnifique expression.

Un peintre copiait une charmante étude du Guide représentant l'Espérance.

Dans l'église même il y a une foule de croiUes, au milieu desquelles ressort un joli tableau du Guerchin; c'est Sainte Marguerite martyre. Mais ce tableau manque, comme beaucoup des œuvres du Guerchin, du caractère chrétien, sans lequel il n'y a pas de peinture religieuse.

En retournant à l'hôtel, mes compagn->ns me firent remarquer un détail que je n'avais pas encore observé, c'est que les rues et surtout les ruelles de Rome sont horriblement sales; à l'appui de cette assertion, nous avons rencontré deux témoins irrécusables dans la personne de deux chiens morts, laissés là gisant au milieu d'une rue. 11 est vrai que nous voici à l'époque où on tue les chiens errants à Rome, à cause de la chaleur qui commence et qui peut leur donner de dangereuses maladies.

Je dîne à l'hôtel Franck avec Paul; nous étions* au

IMPRESSI0>-S ET SOUVENIRS 109

milieu d'Anglais et d'Anglaises qui avaient des figures plus ou moins hétéroclites ; d'abord un nouveau marié et sa femme, pour laquelle il est très aimable; mais comme il est sourd d'une oreille, dès qu'on lui parle il tourne la tête de manière à présenter la bonne, pantomime qui n'a rien de poétique. Sa belle-mère, grand type britannique, maigre, décorée de cheveux blancs roussâtres ; à côté d'elle, un vieux gentleman, qui n'aime pas les têtes de poisson et à qui on ne sert que cela. Toute la table parle anglais ; on se croirait à Londres.

31 mars. — Aune heure, M. Surat et Augustin viennent me prendre à la Chancellerie de l'ambassade et nous sortons pour aller au Vatican ouvert aujourd'hui jeudi. Il n'est public que deux jours par semaine. A un coin de rue, nous rencontrons l'abbé Lacroix, qui nous prend à la remorque et nous entraîne chez un peintre italien pour voir un grand tableau destiné au roi de Piémont. Ce peintre est M. Podesti, et son tableau est une grande galette représentant le Jugement de Salomon. Jaune cru, bleu cru, rouge cru, vert cru, chairs blanches, etc.. Les ombres sont si transparentes qu'on dirait un assemblage de bocaux avec des liqueurs de différentes couleurs ; en un mot : galette. Il y a cependant deux bonnes choses : la femme qui retient le bourreau, la vraie mère, a un mouvement naturel ; puis, la physionomie de l'enfant que le bourreau va pourfendre est très bien rendue ; Salomon a l'air d'un roi Mérovingien.

Chose bizarre ! l'Italie, si féconde jadis en grands peintres, est devenue stérile tout à coup; les artistes vivants ne cherchent pas à profiter des admirables modèles que leur ont laissés leurs devanciers. Ce M. Podesti est, dit-on, un des grands peintres de l'Italie moderne !

De là, laissant Augustin, je vais avec M. Surat au Vatican. Il fait un temps admirabilissime, à l'ombre surtout, car le soleil est déjà bien vif. Nous arrivons au pont

ijO JOURNAL d'un voyage EN ITALIE

Saint-Ange, d'où nous revoyons toujours avec le même plaisir cette imposante masse du Château Saint-Ange, si heureusement couronné de l'Archange Michel.

Nous arrivons sur la belle place de Saint-Pierre, dont le raisonnement et la comparaison font seuls apercevoir l'immensité. Nous prenons à droite les beaux escaliers du Vatican, construits à l'ancienne manière italienne en pierres et en briques. Les marches sont seulement bordées de pierre; le milieu en est en briques sur champ, disposées en biais, et large de trois ou quatre pieds au moins; la marche étant très peu élevée, on gravit plutôt un plan incliné qu'un escalier véritable.

Les cours intérieures du Vatican sont superbes. Ces quatre rangées d'arcades superposées les unes aux autres, et toutes de cette couleur si chaude et si belle de la pierre d'Italie, produisent un grand et charmant effet. Le Vatican n'a pas l'air énorme ; mais il en est pour lui comme pour Saint-Pierre, c'est un trompe-l'œil, un effet d'optique. Nous avons parcouru ses interminables galeries et nos isimbes iémoignsiient pi'ofondéme7ît delà grandeur du Vatican. Dire ce que nous avons vu en une seule heure paraît fabuleux. Outre une grande partie de la galerie des statues, nous avons parcouru les longues files de tapisseries représentant horriblement les tableaux de Raphaël. Nous avons vu un monde de têtes antiques, de bras, de torses, de fragments de toute sorte. Dans une même salle, nous avons vu la Tr ans/i g uralïun de Rài^hâël, Ici Communion de Saint Jérôme du Dominiquin, la Vierge de FoUgno et le Couronnement de la Sainte- Vierge de Raphaël ! ! J'étais abasourdi ; aussi n'ai-je guère vu, à vrai dire, que la place où étaient ces chefs-d'œuvre, et ne puis-je pas dire que je les ai vus ; ce sera pour une autre visite.

De la salle de la Transfiguration, nous sommes passés dans les fameuses stanze où sont les merveilleuses fresques de Raphaël : V Ecole d'Athènes, la dispute du Saint-

Sacrement, V Incendie, la Messe, r Apparition des Apôtres Saint Pierre et Saint Paidà Attila, Saint Pierre délivré par VAnge, la Vision de Constantin ou sujet du Labarum, sa victoire, son baptême, sa présentation au Pape, etc., et d'autres encore dont les noms m'échappent.

Ces incomparables merveilles dont nous a gratifiés le génie de Raphaël sont malheureusement toutes peintes à fresque et commencent à s'altérer ; elles ont des fissures noires et la peinture se détache par écailles.

De tout ce que j'ai entrevu aujourd'hui, ce qui m'a le plus frappé, c'est : une tête de Saint Etienne par Pérugin, dont je n'ai jamais, je crois, vu la pareille pour l'exprèssion ; une tête de Saint François d'Assise, du même, autre chef-d'œuvre ; puis l'Enfant Jésus de la Vierge de Foligno et en général toute cette admirable composition ; puis enfin, le Couronnement de la Sainte-Vierge par Raphaël, dans sa deuxième manière, où toutes les têtes et les poses sont dignes, s'il est possible, des Saints auxquels elles se rapportent.

En sortant, j'ai fait voir rapidement à M, Surat les loges de Raphaël, après quoi nous sommes sortis, mais par le derrière des cours du Vatican, de sorte que nous nous sommes trouvés derrière Saint-Pierre.

Quelle immense et admirable masse que ce Saint- Pierre I On en aperçoit le dôme à moitié chemin de Civita-Vecchia, et il est bâti dans -un fond ! Là oii nous nous trouvions, nous en voyions la base dans un large fossé muré, profond de quarante à cinquante pieds. Nous allions, nous allions toujours, tant ses proportions sont énormes ! Nous arrivions à un bel édifice attenant à la Basilique, c'est la Sacristie. Chaque chanoine y a deux chambres à lui, et ils sont trente ; et, à côté de Saint- Pierre, cet édifice, contenant, outre ces soixante chambres, toutes celles qui servent aux objets du Culte, sem.ble un joujou d'enfant ! Nous entrons dans les galeries de la

Sacristie, qui en forment en quelque façon ranlichambre ; superbes galeries, toutes recouvertes des plus beaux marbres et vraiment dignes de Saint-Pierre !

De là nous pénétrons dans Saint-Pierre ;nous n'étions encore qu'à la hauteur du maître-autel, malgré tout le chemin que nous avions parcouru depuis la sortie du Vatican. Après avoir prié autombeau des Apôtres, nouscontemplons cette église, à laquelle on pourrait appliquer ce mot que Saint Augustin adressait à Dieu : « Beauté toujours la même et toujours nouvelle ! »

J'éprouve déjà et vivement ce que l'on m'avait prédit pour Saint-Pierre, qu'il fallait s'y habituer et y réfléchir. Maintenant je trouve tout ce que j'y vois colossal, surhumain ; et cette proportion hors nature me pénètre d'un sentiment d'admiration, et me dit que ceci ne peut être que la maison de Dieu. C'esttrop grand pour l'homme seul. Chose très singulière, presque risible même, dans Saint-Pierre, on va, on va toujours, sans arriver ! quand on réfléchit à la distance de la porte d'une église ordinaire à l'autel, et que l'on reporte ensuite cette distance à Saint-Pierre, on est stupéfait de la trouver huit, dix, ouze fois comprise dans la longueur de l'église.

Nous sortons enfin delà métropole de tous les Chrétiens, fatigués et les jambes brisées. Nous prenons un fiacre et nous rentrons chez nous enchantés de notre excursion. Quoique je n'aie vu, je le répète, que la place de tous ces chefs-d'œuvre, je suis très content d'en avoir aussi entrevu l'ensemble ; désormais je pourrai y aller tout droit et sans hésitations.

M. de Lillers, chez qui j'ai dîné, me raconte une histoire incroyable à propos des statues antiques dont je lui parlais. Dernièrement un Anglais, voyageant en Italie, s'était arrêté à Florence. Dans une des places de cette ville, se trouve une fontaine ornée des plus beaux bronzes antiques qu'on puisse voir. Un surtout, la statue d'un

Faune, était d'une perfection plus remarquable encore que le reste. Notre Anglais était devenu, à la lettre, amoureux du Faune. Il avait fait tout au monde pour Favoir; il avait proposé de l'acheter : inutile, le refus avait été si catégorique, qu'il n'y avait plus d'espoir. Il fait néanmoins le pari qu'il l'aura bon gré, mal gré; et un beau jour, en plein midi, il re rend sur la place près de l'objet de son affection, avec des ouvriers. 11 fait tout tranquillement dévisser de son socle cette lourde statue de bronze, lenveloppe et la fait mettre dans une voiture attelée, tout le public croyant que c'était par ordre du gouvernement pour quelque réparation ou un déplacement. Mon Anglais part avec son Faune, arrive à Livourne, s'embarque, revient en Angleterre, et... l'on n'en entend plus parler! Qui fut stupéfait ? les Florentins ! Ils en furent réduits à prier le voleur amoureux de laisser surmouler son cher Faune, et ce que Ton voit maintenant sur la fontaine c"est la statue moderne coulée dans ce moule.

1" 0.1'riL — Temps affreux, il pleut presque sans interruption.

Ne pouvant aller rien voir aujourd'hui à cause de ce joli temps, j'en profite pour mettre par écrit, de peur de les oublier, quelques observations que j'ai faites ou que l'on m'a suggérées.

D'abord sur le peuple romain. Il est, paraît-il, très bon en général ; l'air du pays les rend parfois un peu vifs, et les pousse à donner le petit coup de couteau lastillettata , par manière de raisonnement. Mais, outre la rareté du fait, cela n'arrive qu'entre gens de la basse classe, et lorsqu'ils sont excités par le vin ou par la colère et la dispute. Du reste, soit dit entre parenthèses, je n'ai pas encore vu un Romain ivre : je n"ai même pas encore vu un vrai cabaret; peut-être le Pape a-t-il Theureuse idée et le pouvoir de les prohiber. Un seul point sur lequel ils ne badinent pas, c'est l'honneur de leurs femmes, filles ou sœurs.

S'ils découvrent la moindre chose qui y porte atteinte, tôt ou tard arrive le coup de couteau vengeur.

Ils ont un singulier mélange de fierté et de bassesse. Ils vous tendent la main et vous demandent l'aumône, «ans s'imaginer que, sauf pour les pauvres, il y a honte à le faire ; pour vous engager à leur donner la moindre chose, ils vous défilent des compliments , des phrases plates et mielleuses. Mais, à côté de cela, si vous dites quelque mot dur, si vous parlez haut, vous voyez votre homme prendre la mouche, se fâcher, en un mot redevenir Romain.

Les Romains sont paresseux et surtout très négligents. J'en viens d'avoir une preuve ce matin même. Hier soir, m'étant aperçu que j'avais emporté par mégarde la clef de ma chambre, au lieu de la laisser à l'Ambassade, afin que mon petit domestique puisse en fermer les fenêtres pendant la nuit, je la remets à un des gens de l'Ambassade, lui recommandant de la donner de suite au maître d'hôtel ; il remet la clef ce matin, sous prétexte que le maître dhôtel était couché, comme s'il n'avait pu, la chose même étant vraie, aller fermer les fenêtres d'une chambre dans le palais Colonna même.

Quanta leur tenue, ils m'ont l'air plutôt sales que propres ; ce qu'ils ont presque toujours cependant de bien, ce sont leurs bas, généralement blancs, et portés avec des culottes courtes. Ils sont toujours sans tache, et même sans cette teinte grise si commune aux bas blancs de maints Français.

Les femmes du peuple ont un charmant costume, mais elles sont sales et débraillées presque toutes. Leurs magnifiques et épais cheveux noirs sont ornés de pendeloques, de longues épingles à tête, de grands peignes circulaires et dorés, de rubans, etc..., et à côté de cela, ils ne sont ni lisses ni brillants, comme les cheveux beaucoup plus ordinaires de nos Françaises. Leurs fichus sont

très gracieusement arrangés par devant, de manière que tous les plis se réunissent en bouffant un peu au creux de l'estomac; cette mode, par exemple, les décollette beaucoup, quoique sans indécence. Elles rentrent tous ces plis dans un corsage très souvent de couleur rouge vif; les manches sont longues et collantes, et de la même couleur que le corsage ; elles portent avec cela une jupe de couleur et un grand tablier blanc. Leur robe est courte; on voit leurs chevilles et la naissance de la jambe. Quant à la coiffure, quand elles ne sont pas en cheveux, elle consiste simplement en un morceau carré de toile ou de laine, qu'elles plient en quatre et qu'elles posent sur la tête, de sorte que leur front, leur cou et leur dos sont garantis du soleil. Quelquefois , sur ce carré de toile blanche, elles mettent une autre pièce de laine à rayures ou de couleur unie. D'autres fois encore, au lieu de ce carré de toile ou de laine blanche, elles se couvrent la tête, le cou et le buste, avec un grand voile de mousseline, à la manière des femmes de Livourne.

Le chapeau des hommes est plus ou moins pointu, selon qu'ils viennent de la campagne ou qu'ils habitent la ville: ceux-ci les portent moins pointus: les gens delà campagne ont tout à fait le chapeau classique italien. Ils en retroussent le bord d'un côié, ce qui donne à leur physionomie quelque chose d'original et de hardi.

Les marchands ont une triple analogie avec les marchands russes : 1° ils ne font à peu près rien de bon, de solide ; 2° ils ont une petite image ou une statuette de la Sainte-Yierge dans leurs boutiques, et ils allument une lampe devant elle ; 3^ enfin^ ils surfont indignement, et qui ne sait pas marchander avec eux, est perdu. Les petits marchands surtout sont impudents; j'ai eu dernièrement pour 5 pauls i2 fr. 73, une petite peinture que l'on me faisait 13 pauls 16 fr. 10 . La proportion n'est

pas toujours aussi forte, mais l'habitude est de demander le double.

2 avril. — Même temps quhier à peu près : froid, pluie et boue.

Enfin, arrive le jour de mon installation définitive dans mon appartement de l'ambassade, au palais Colonnal

La joie que me causait la susdite installalion tempéra l'amertume du quart d'heure de Rabelais, en quittant l'hôtel. La carte à payer fut chère. Ma chambre, il est vrai, n'était ; qu'à 3 francs par jour, ce qui était fort raisonnable, vu la saison; mais ce qui me reste sur le cœur, ce sont les paires de bougies jaunes moitié suif, à 44 sous, un petit pot de confitures moitié raisiné, moitié groseille, à 3 fr. 25; et plusieurs autres bagatelles semblables. Le garçon qui m'avait servi prétendait que je lui donnasse 16 francs de pourboire ou de bonne main [buona mano), comme ils disent ici ; mais on pense bien que je ne me suis pas laissé carotter ainsi.

Enfin, après bien du mouvement et du mal, je suis complètement installé. Tout est en ordre dans mes deux pièces, dont je veux faire ici la description minutieuse. J'aurai tant de plaisir, plus tard, à retrouver tous ces petits souvenirs du passé et des bontés de cet excellent M. de Maubourg.

Voici d'abord le plan de l'ensemble. Mon appartement est situé dans une petite maison dépendant de l'ambassade, et dans le jardin du palais Colonna, en façade sur la rue de la Pilotta, qui sépare et le jardin, et ma maisonnette dudit palais. Pour entrer chez moi, il y a deux voies : on peut passer ou par le palais de l'ambassade, en traversant le pont jeté sur la rue qui le réunit au coin du jardin, ou par la rue Pilotta même ; il y a, en effet, une porte au bas de l'escalier qui descend sur la rue, du premier étage au rez-de-chaussée ; le premier étage que j'habite, est deplain-pied avec le jardin. Le plus souvent je

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passe par l'ambassade. Je n'ai qu'une dizaine de pas à faire pour traverser le jardin, puis le pont; on n'aurait même pas le temps, en cas de pluie, d'être mouillé.

Quand on entre chez moi, on se trouve d"abord dans mon salon, qui est charmant. 11 a dix-sept pieds de longueur et quinze de largeur. Il est tendu de papier vert clair moiré, le plafond est peint à fresque, à la mode italienne, avec des arabesques, des filets et des fleurs, sur fond blanc et vert, de différentes nuances. Le plancher est en briques taillées , comme les dalles blanches et aoires des salles à manger et des antichambres en France. Mon salon a deux fenêtres donnant sur la via Pilotta et au couchant ; par là, je puis voir, de l'autre côté de la rue, M. de Maubourg, dont le cabinet a une fenêtre en face de la mienne, ainsi que M. de Rayneval et Charles d'Astorg, qui sont en face aussi, au second étage.

Mon ameublement est aussi joli que complet : une table ronde, un grand bureau, une armoire, une commode, une table carrée, un grand canapé, une cheminée à la prussienne, une bibliothèque, huit chaises et un grand fauteuil. Quel prince est mieux installé que moi?

A gauche de la cheminée, entre celle-ci et la fenêtre, est un grand cabinet garni de portemanteaux et de tablettes. De l'autre côté de la cheminée, est une armoire en placard dans le mur.

En face de la cheminée, est la porte de ma chambre à coucher. Comme toutes les portes italiennes, elle est un peu basse; elle n'a guère plus de cinq pieds dix pouces. Ma chambre à coucher est plus petite que le salon, mais non moins jolie; elle a neuf pieds de largeur sur seize de longueur. Faisant face à la porte, on a, quand on entre, une belle et grande fenêtre, donnant au midi, sur le jardin de l'ambassade ; à droite est une jolie petite cheminée; à gauche, dans le fond, est mou lit.

11^ JOURNAL d'un VOYA&E EN ITALIE

La chambre est tapissée de papier jaune d'or moiré, le plafond est jaune aussi et peint d'arabesques; le carrelage est semblable à celui du salon. L'ameublement en est très simple, mais joli et confortable : un excellent lit avec rideaux, une grande table carrée longue, une plus petite qui me sert de prie-Dieu, une table de nuit et cinq chaises.

Véritablement, M. de Maubourg m'a soigné là comme si j'eusse été son fils. Dieu sait si je ressens toutes ses bontés pour moi et si je suis prêt à les reconnaître !

Madame de Maubourg n'est pas moins charmante pour moi; il y a deux jours, elle m'a encore donné deux médailles du Pape, sur un simple désir que j'avais énoncé la veille et qui lui a été rapporté. Je vois bien la vérité de ce que Reiset me disait le soir même de mon arrivée à Rome, quand il est venu me voir à l'hôtel : a Mon cher, nous mangeons notre pain blanc le premier; nous sommes trop heureux. >. Que dirai-je donc, moi que l'on gâte, que l'on soigne bien plus encore que Reiset, et à qui l'on donne logement, table, etc., de manière à me rendre, en quelque sorte, l'enfant de la maison?

4 avril. — Jour de l'Annonciation, fête remise du 55 mars, et chômée à Rome.

Je sors de chez moi à six heures et demie et, selon ce qui était convenu, je vais prendre M. Georges de Caraman pour entendre la messe à Saint-Pierre. Je n'avais jamais assisté à une messe ordinaire dans la grande cathédrale du monde chrétien ; celle que j'entendis aujourd'hui était accompagnée de circonstances bien propres à m'impressionner. D'abord ce n'était pas sur un autel ordinaire que s'offrait le Saint-Sacrifice ; c'était dans une chapelle souterraine, placée sous le baldaquin et sur les corps des deux Princes de l'Église, sur le tombeau de Saint Pierre et de Saint Paul. Le prêtre officiantavait aussi quelque chose de particulièrement intéressant ; c'était un jeune Anglais,

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nommé M. Hair, ordonné prêtre depuis huit jours, et célébrant par conséquent une de ses premières messes. Son père est un catholique très fervent ; M. l'abbé Hair a déjà trois frères prêtres, et le dernier, tout jeune encore, veut aussi embrasser l'état ecclésiastique. Quelle joie et quelle bénédiction pour un père de cinq enfants de les voir tous appelés au plus sublime des ministères !

Quand M. de Caraman, qui est parent de M. Hair, me proposa d'assister à cette messe, je fus enchanté. Malheureusement, le temps était affreux, et ce ne fut qu'en ouvrant et en refermant successivement le parapluie, que nous pûmes arriver à Saint-Pierre sains et saufs, ou plutôt sains et secs. Nous suivîmes l'abbé Hair, qui était déjà prêt, dans l'église souterraine, et nous arrivâmes à la chapelle vénérable.

M. de Caraman et moi nous étions seuls. La chapelle n'était éclairée que par la lueur des cierges de l'autel et par une faible échappée de jour, venant d'en haut, par une ouverture grillée. Au fond, devant l'autel, étaient les corps des deux grands Apôtres , cachés par leurs images.

J'étais devant Saint Pierre II! devant Saint Paul !:î les deux grands Saints par excellence! l'un, choisi par Notre- Seigneur pour le remplacer sur la terre ! l'autre, converti miraculeusement et envoyé aux nations païennes pour leur prêcher la foi et la vie 1 quelle foule de sentiments et quel respect profond envahissent le cœur dans un pareil lieu !

Après la messe, à laquelle la sainteté du lieu oti elle se célébrait ajoutait encore de la solennité, nous allâmes visiter l'église souterraine, la crypte de Saint- Pierre. Comme église, elle n'a rien de remarquable; elle renferme plusieurs mosaïques très anciennes, plusieurs tombeaux de Papes et de Saints.

Il y a les chapelles de Sainte-Hélène, de Saint-André, de Saint-Longin, de Sainte-Véronique.

Parmi les tombeaux des Papes, j'ai remarqué celui de Bonil'ace YIII, si célèbre par ses violents démêlés avec Philippe le Bel; sa figure est très douce sur le marbre que l'on voit là ; il est, ainsi que tous les autres, couché sur son tombeau, les mains jointes et semblant prier ou dormir.

Là aussi, est le tombeau et la statue de Nicolas Y, qui termina le long et trop fameux schisme d'Occident. Il a une figure presque ridicule de simplicité^ quoique empreinte de bonté. Là, enfin , j'ai vu le tombeau d'un homme qui a été l'objet de bien des attaques et de calomnies abominables contre la Papauté et FEglise Romaine, le Pape Alexandre Borgia. Sa figure est régulière, grave et austère, dans la statue de marbre étendue sur son mausolée.

Après notre visite dans la crypte qui appartenait à l'ancienne basilique de Constantin , nous restons encore quelques moments dans Saint-Pierre, admirant une fois de plus l'immensité et la puissance de ce magnifique temple. Nous en sortons tous les trois pour aller déjeuner, en attendant que le cortège pontifical passât pour se rendre à une cérémonie. Le temps était si mauvais, que nous apprenons au café qu'il ne passera pas. Nous prenons, pour nous consoler, un mets italien, appelé du mischïo ; c'est tout simplement un mélange de café noir et de chocolat. Ce dernier domine tellement, qu'on ne sent presque pas le goût du café ; en tout cas c'est très bon.

Je retournai.de là à mon logement, à l'ambassade. Je ne suis pas encore blasé sur le bonheur d'être chez moi tout à fait; d'autant plus, ainsi que je l'ai dit, que j'y suis à merveille.

Il fait froid, il pleut, il grêle; qui pourrait se douter uu'on est en Italie?

o avril, — Pluie, temps gris et triste.

Le soir, grand dîner de vingt-huit personnes à l'ambassade. De même que dimanche dernier, M. de Maubourg avait réuni à dîner les évêques français en ce moment à Rome, de même il réunit aujourd'hui toutes les belles dames de la ville : la princesse Doria, la princesse Torlonia née Colonna, la comtesse Cini, et quelques autres encore.

6 acril, — Le matin le soleil brillait, mais à midi le scirocco a commencé à souffler et à rendre le temps lourd, couvert, orageux et énervant.

A neuf heures, M. Surat, Paul et moi, nous allons à Saint-Pierre , où Augustin devait nous attendre avec Mgr Pacca, neveu du cardinal, pour monter à la coupole de Saint-Pierre. Tous deux étaient exacts au rendezvous; mais, avant de faire notre ascension, Mgr Pacca nous mène visiter le trésor de la sacristie.

Cette sacristie est, à elle seule, un vrai palais; les galeries qui y conduisent et dont j'ai déjà parlé, sont tapissées des plus beaux marbres; c'est un digne appendice, un digne prolongement de Saint-Pierre.

On nous montre d'abord la croix de vermeil et de lapis lazuli, ainsi que' les magnifiques chandeUers qui servent au Pape lorsqu'il officie à Saint-Pierre. C'est Michel-Ange qui a donné les dessins de ces sculptures et ciselures magnifiques, aussi élégantes et légères que graves et solides. Dans les piédestaux des chandeliers et aux quatre extrémités des bras de la Croix sont de grands médaillons de cristal de roche taillé et ciselé, sorte de tour de force quand on réfléchit à la dureté de la matière et à la grandeur de ce« morceaux.

Après|cela, on nous fit voir les calices : plusieurs sont en or massif; le plus beau, qui ne sert jaaiais qu'au Pape et dans les grandes solennités, est tout en^or, et parsemé

des plus beaux diamants. Il y en a de très gros dans le nombre ; ils viennent d'une reine d'Angleterre.

L'ostensoir, qui fait pendant à ce riche calice, est également en or avec des diamants ; mais ceux-ci sont moins beaux comme eau, comme limpidité ; on me le disait du moins, car, pour moi, je n'y voyais aucune différence. Un autre ostensoir est en ambre, orné de pierreries de diverses espèces, entre autres d'un rubis énorme. Un autre ostensoir encore avec des rubis-balais montés sur or; un quatrième en cristal déroche; un cinquième en vermeil et plus élevé que les autres, donné par un Empereur d'Autriche.

Mgr Pacca nous fit ensuite montrer l'ornement pontifical du Pape Saint Léon le Grand, conservé comme une relique. Il est en soie bleu foncé avec une profusion de broderies d'or et d'argent. Par devant surtout ces broderies sont d'une richesse et d'un goût merveilleux. Mais combien plus riche et plus admirable était le cœur du grand et saint Pontife qu'a recouvert jadis ce vêtement !

Nous vîmes encore d'autres ornements de la plus grande magnificence; plusieurs étaient en drap d'or broché d'argent; il y en a un brodé en Chine et envoyé de Chine au Pape ; il est tout en soie, de couleurs vives et brillantes.

Nous procédâmes ensuite à notre expédition aérienne. Nous avions 410 pieds à monter ; Saint-Pierre en a 426 de hauteur, mais il faut défalquer les 16 pieds de la hauteur de la Croix qui surmonte la coupole.

Nous entrons donc dans un des quatre piliers qui supportent le dôme; chacun de ces piliers a 206 pieds de tour 1 162 pieds d'élévation! quelles gigantesques proportions ! Ils sont habités par un nombre énorme de personnes préposées à l'entretien de l'église ; Saint-Pierre est, dit-on, une vraie colonie.

Après avoir grimpé, grimpé... puis, monté, monté encore, monté toujours, nous arrivons à la hauteur du sommet de la façade qui regarde la Place; avant d'entrer dans l'église, nous nous avançons sur la plate-forme qui s'étend au-dessus du péristyle; nous trouvons là, quoi? une maison! et une assez grande maison encore.

Nous nous approchons du bord de la plate-forme et nous apercevons tout Rome, mais en miniature ; la place San Pietro nous semblait toute petite. Je levai les yeux sur une des statues des douze Apôtres qui garnissent le bord de la façadje; sa main seule était aussi grosse que mon corps tout entier.

Nous entrons dans l'église; nous nous trouvons sur la première balustrade ou corniche circulaire, faisant le tour de la coupole à l'intérieur, et au-dessus de l'inscription qui y règne : '< Tu es Petrus et super hanc Petram œdificabo Ecclesiam meam et tîbi dabo claves regni Cœlorum. » Cette balustrade a 390 pieds de tour! Les lettres de l'inscription ont 6 pieds de hauteur!

Et quand j'abaissais mes regards dans l'église, comme tout était diminué, amoindri ! cet immense Baldaquin n'était plus rien du tout; les deux colosses qui soutiennent la Chaire de Saint-Pierre au fond du chœur semblaient à peine grands comme nature; les hommes étaient de petites choses noires se remuant. Ces mosaïques de la coupole, qui d"en bas semblent si fines et si belles, sont^ vues de près, de grossières applications de petits carrés de couleurs heurtées et crues d'un pouce carré au moins. Ainsi, pour un œil d'ange, à l'expression douce et gracieuse, il faut une vingtaine de ces morceaux : de près, c'est inimaginable de grossièreté, de dureté.

Nous n'avions plus que loo pieds à monter pour arriver au sommet de la voûte du Dôme. Un phénomène extraordinaire, quand on est sur la corniche intérieure, ou balustrade, dont je viens déparier, c'est qu'en s'interpel-

i24 JOURNAL d'un voyage EN ITALIE

lant même à Toix basse d'une extrémité du diamètre de la coupole à l'autre, on s'entend parfaitement quoique l'on soit séparé par une dislance de 130 pieds! Le son glisse le long de la voûte et arrive clair et net. Paul était en face de moi et paraissait tout petit : je lui parlais tout bas et il m'entendait.

Après avoir monté encore, nous arrivons à une seconde corniche au-dessus de la première ; TefTet était le même, seulement plus accentué encore; à peine voyions-nous un homme assis en bas contre un confessionnal.

Pour la seconde fois nous sortons de l'intérieur de l'église ; là commencent les ascensions plus difficiles. Aucune ne présente le moindre danger, car aucune ne se fait en dehors. Paul et moi, nous passons par un passage oblique et nous grimpons, à l'aide de perches, plantées là en guise d'échelles, jusqu'au sommet de la courbe du Dôme.

Delà, quelle vue immense! Quand le temps est clair, on voit très bien la mer à l'horizon. L'énorme Château Saint-Ange semble de là-haut un petit pâté; que l'on juge de ce que parait le reste en comparaison? Malheureusement le soleil est absent, et la brume nous empêche de jouir de l'admirable panorama déroulé autour de nous.

Nous continuons à monter, et nous parvenons au soutien de la boule, lequel peut avoir une vingtaine de pieds de long; une échelle de fer s'élève à pic au milieu : c'est parla que l'on atteint la boule que surmonte finalement la Croix. J'y entre le premier de la bande, Paul me suit, puis M. Surat, Augustin, puis enfin leur domestique.

La boule qui soutient la Croix a .7 ou 8 pieds de diamètre, par conséquent de 24 à 25 pieds de circonférence. Elle est en enivre, garnie intérieurement- d'une charpente en fer. De petites ouvertures sont ménagées

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pour donner de l'air et du jour. La chaleur y était, cependant, étouffante, carie soleil l'avait frappée toute la matinée. Malgré cela, je m'assieds sur la charpente, je tire mon album et mon crayon, que j'avais emportés, et, dans la boule du Dôme de Saint-Pierre, je croque à la hâte une petite tête d'ange et une croix, et je croque aussi la charpente intérieure de la boule. Je ne fis la croix qu'en bas de l'échelle, après être redescendu avec mes compagnons à quelques pieds plus bas.

Nous redescendons après nous être reposés là-haut, et une fois redevenus simples habitants de la, terre ferme, nous nous dirigeons vers un mauvais café, où nous déjeunons d'un grand appétit. De même que tous les cafés italiens, celui-ci était orné de peintures à fresque, et le plafond était voûté. Le tout était aussi laid que sale.

Après quoi, nous revenons chez nous, les jambes rompues par la fatigue. Le soir, j'ai la corvée d'un grand bal chez le comte de Lutzow, ambassadeur d'Autriche. Les appartements du palazzo [di Venezia sont d'une bien vilaine simplicité. Des draperies sont imitées sur les murs par des peintures à fresque. Je n'ai pas aperçu le buffet et la salle des victuailles ; il paraît que c'était d'un primitif étonnant. Le bouillon était sur le feu dans trois grandes marmites de cuivre, avec un marmiton tout de blanc habillé pour le servir. Les glaces étaient sur une espèce de table-buffet, enveloppées dans du papier, et les domestiques qui les transvasaient dans les soucoupes les maniaient avec leurs doigts... Le reste à l'avenant.

J'ai vu là des têtes incroyables appartenant à l'un et l'autre sexe. Je m'abstiens de nommer les plus étonnantes.

7 avril. — Temps de giboulées, soleil chaud, lourd, et pluie, pluie et soleil toute la journée; le soir, pendant que j'écris mon journal, averse torrentielle et tonnerre. En som-me, sauf quelques rares exceptions, le temps e^.t

bien désagréable depuis que je suis à Rome. Quoiqu'au mois d'avril, il n'y a pas encore de feuilles aux arbres, il fait froid ou il pleut, et un manteau n'est de trop que pendant deux ou trois heures au milieu du jour. Paul de Malaret est tout désenchanté de l'Italie, d'autant plus qu'il ne reçoit aucune nouvelle des siens, ce qui le tracasse et l'inquiète.

8 avril. — A 9 heures et demie, je vais déjeuner chez M. de Witte, le savant antiquaire, et nous allons ensuite visiter avec trois autres personnes de sa connaissance le fameux musée Etrusque du Vatican.

Je dois avouer que je m'y suis copieusement ennuyé, quoiqu'il y ait des choses vraiment intéressantes, curieuses et même belles; telle, par exemple, qu'une assez grande quantité de bijoux d'or trouvés dans le tombeau d'un magistrat romain. Ainsi encore : un char en bronze, très petit, très bas, très simple et très lourd, avec timon pour deux chevaux ; un lit en fer sur lequel les anciens déposaient les cadavres que l'on ne brûlait pas ; on mettait ce lit dans le tombeau et le mort étendu dessus ; — des coupes charmantes; — des marmites et bouilloires de formes très gracieuses et imitant les trépieds. En somme, et malgré la richesse du musée Etrusque, le plus beau, dit-on, qui existe, je n'y ai guère trouvé d'autre intérêt que la curiosité, et je n'ai pas envie d'y revenir.

A mon retour à Tambassade, je me mets au travail. Je venais de ramasser la boue des sales rues où j'avais passé en revenant de Saint-Pierre. Toutes les rues intérieures de Rome sont affreuses, tristes, boueuses; jamais ou presque jamais on ne les balaye ; elles sont presque toutes étroites et irrégulières : les boutiques ont une apparence minable. En somme la Rome moderne et matérielle est aussi laide que la Rome chrétienne et artistique est belle. Or comme celle-ci est incomparablement belle, celle-là est incomparablement affreuse.

Visite à Owerbeck. — La galerie Corsini. — La basilique et la statue de Sainte-Cécile. — L'Académie de France, exposition des œuvres des pensionnaires. —Tableau de M. Papety. — Anecdote arrivée à une abbé en administrant rExlrème-Onction. — Départ d'Augustin Galitzine.

10 avril. — Temps magnifique, mais vent du nord (tramontand) très froid.

Après notre déjeuner, M. de Caraman, M. de Rayneval et moi, nous allons chez M. Morani, ce jeune peintre italien que j'avais déjà vu une fois à mon arrivée à Rome. Il venait de terminer une peinture destinée à un plafond, et représentant Zéphyr enlevant Psyché dans les airs. C'est de la peinture facile, mais molle et moderne. En plafond, cependant, peut-être cela fera-t-il un certain efTet.

De chez M. Morani nous allons chez un peintre bien autrement connu et qui mérite aussi sa réputation, M. Owerbeck. M. Odier nous en avait parlé avec de grands éloges, il avait été chez lui et avait vu des cartons et des dessins très remarquables.

Nous arrivons donc à la porte d'Owerbeck, lui-même vint nous ouvrir. Sa figure est une vraie bénédiction pour un peintre de portraits; j'en ai peu vu qui fassent autant d'impression et dont les traits aient plus de caractère. Il est

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grand, très maigre, très pâle; teint de poitrinaire ou d'ascète; yeux graves et mélancoliques, flétris et cerclés de bleu, des cheveux rares, assez longs par derrière et rejetés au-dessus des oreilles ; pas de barbe ni de moustaches ; grandes mains maigres et osseuses, pleines d'expression, enfin, grande robe de chambre plissée, brune, garnie de fourrure et à larges manches, une toque plissée de velours noir sur la tête. Voilà à peu près l'image d'Owerbeck, protestant converti et fervent catholique; il semble le sentiment religieux incarné; tout en lui, comme dans sa peinture, respire la foi ; et ce cachet si énergique joint à l'air naturel le plus grave, je dirai même le plus triste, fait qu'on ne l'aborde qu'avec un certain respect. Telle est du moins l'impression que j'ai ressentie devant lui. « Cet homme-là n'a jamais dû plaisanter, » disait en sortant M. de Rayneval.

Comme sa peinture aussi, Owerbeck est de trois siècles en retard; il est de 1500; il semble un portrait vivant d'Holbein.

Il a pris l'art à son enfance, ne s'occupant pas des progrès qu'il a faits depuis. 11 peint et dessine selon la première manière du Pérugin; Raphaël n'a pas encore paru pour lui : ce n'est pas à dire pour cela que ses tableaux soient sans mérite; bien au contraire, ils ont de rares et admirables qualités. D'abord ce sentiment religieux véritable, si rare de nos jours. On voit, devant sa peinture, que c'est sa pensée qu'il a traduite sur la toile, de même qu'on la traduit par la prière. Un tableau est, je n'en doute pas, pour Owerbeck une action de piété, l'expression d'un vif sentiment qui a besoin de sortir et de se manifester au dehors. Ensuite, dans toutes ses compositions, se remarque une grande naïveté de pose et de composition, une très heureuse compréhension de la draperie, et un parti pris de plis grandement et gracieusement conçu. Peut-être de temps en temps y a-t-il un peu de pastiche, d'imitation ou

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au moins de souvenirs ; mais quoi de parfait sous le soleil? Et une fois que Ton emprunte aux autres, n'est-ce pas encore un talent que de prendre chez les meilleurs?

Il y avait dans son atelier six dessins ou cartons des quatre Évangélistes et de deux Apôtres qu'il va peindre pour une chapelle. Le Saint-Luc et de Saint-Jacques le Mineur sont gracieux et superhes ; ils ont un style étonnant, ce qui est bien rare chez un artiste moderne. Ce ne sont pas là des bonshommes habillés en apôtres, ce sont les Apôtres eux-mêmes, tels que nous nous les représentons ; en un mot, cela a du caractère, du style ; c'est de la vraie et belle peinture religieuse.

Il avait aussi dans son atelier le carton d'un grand tableau composé pour une ville d'Allemagne ou de Hollande, et déjà exécuté en grand. C'est le triomphe des arts sous la protection de la Sainte-Vierge. Quoique l'on retrouve un peu trop là l'Ecole d'Athènes et la Dispute du Saint-Sacrement de Raphaël, cette composition ne laisse pas d'être une œuvre capitale. Un défaut que j'y ai remarqué cependant, c'est que l'on ne comprend pas de suite le sujet.

Dans deux autres petites esquisses, j'ai trouvé peu des qualités et beaucoup des défauts du Pérugin. En somme Owerbeck est un grand artiste et un saint homme du seizième siècle.

11 acril. — Temps clair et pur, mais très froid : même avec un bon manteau je me sens tout transi. Ainsi va le monde. On s'imagine arriver dans un printemps perpétuel quand on met le pied sur le sol de l'Italie, et l'on est tout surpris et déconcerté de voir la pluie succéder au vent, le froid au vent, la pluie au froid, et la grande chaleur à tout cela. Je vis actuellement de souvenirs et d'espérances. 11 faisait si beau les dix premiers jours après mon arrivée à Rome, et bientôt il va faire si beau en-

core

J'avais confié à M. de Witte, ce bon et aimable Etrusque y mes chapelets, crucifix et médailles pour les remettre au père Yaures, pénitencier français à Saint-Pierre et ayant ses entrées chez Grégoire XVI ; il s'est chargé de les faire bénir et indulgencier par Sa Sainteté. Je vais les chercher, enchanté de la joie que l'envoi en fera à tous les miens, et plus enchanté encore du profit qu'ils en tireront devant Notre bon Seigneur.

Je ne conçois guère l'opinion qu'ont de la miséricorde de Dieu ceux qui attaquent les Indulgences. S'il remet la peine éternelle par l'absolution du confessionnal, pourquoi l'amour qu'il nous porte ne lui ferait-il pas remettre la peine même temporelle? Je ne vois pas plus de difficulté à comprendre et à accepter l'Indulgence qu'à comprendre et à accepter l'Absolution. Mais, dit-on, pourquoi, en récitant telle prière plutôt que telle autre, en priant sur tel chapelet, devant tel crucifix, telle image, plutôt que devant d'autres? Parce qu'il l'a voulu ainsi, doit-on simplement répondre, ce me semble. Et que dire à cela, en effet, à moins d'attaquer le pouvoir divin de l'Eglise, c est-à-dire, toute la religion chrétienne?

Une chose que j'ai apprise dernièrement du bon et savant M. de Gazalès, et qui montre de quel sublime caractère est revêtu le Souverain-Pontife, c'est que la simple possession de tout objet de piété, chapelet, crucifix ou médaille, bénit par le Pape, emporte avec soi indulgence plénière à l'article de la mort ! bien entendu quand on a l'intention de gagner cette indulgence, et les dispositions nécessaires. Quel bonheur pour moi de penser que mes chers parents vont bientôt avoir ces précieux objets auxquels s'est attachée tout spécialement la miséricorde de Dieu.

A midi je vais avec M. de Caraman voir la belle galerie de tableaux du prince Corsini. Celui-ci est absent et son

musée, très difficile à visiter quand il est à Rome, est actuellement ouvert tous les jours.

La galerie se compose de neuf salles, dont quelquesunes sont remplies de belles et excellentes choses. Voici salie par salle la dissection que j'ai faite de chaque tableau, méthode précieuse pour les mieux graver dans la mémoire l).

l""^ Salle. — Deux Vues de Venise, du Canaletti (2), eaux charmantes, air, soleil, profondeur.

2^ Salle. — Rien de bien remarquable.

- 3^ Salle. — Fcce Homo du Guerchin (3', très beau, mais manquant de noblesse. Un autre Fcce Homo de Carlo Dolci 3}. plus beau à mon goût, mais d'une peinture léchée. Paysage, de Botta (4), chaleur et lumière. Magnifique Portimit de Philippe II d'Espagne, par le Titien (2^, chef-d'œuvre de naturel, de vie. Au fond de cette salle est un curieux souvenir de l'antiquité romaine : c'est un siège curule, en marbre blanc et de forme très gracieuse; j'en fais le croquis sur mon album.

A^ Salle. — Douze tableaux de Callot(4); ce sont les divers épisodes de la Vie d\m lansquenet; peinture fine et originale, composition animée et très intéressante. Chaise au tigre, de Rubens (2); le tigre est superbe. La composition a été copiée par Horace Yernet dans sa chasse aux Lions. Hérodiade, du Guide 2), avec la tête de Saint Jean-Baptiste. Hérodiade est commune et laide, la tête du Saint est magnifique. Martyr de Saint Pierre, du Guide (3), vigueur et couleur, chose rare chez le Guide. Saint Jérôme dans le désert, du Titien 1' : couleur admirable, draperie rouge et linges blancs très beau; la tête semble trop petite. Portrait ûr^om?7ie par Yandyck :2;, poussé au noir ; yeux vivants et pleins de feu. LàMaitressede Raphaël, par Jules Romain 3;; couleur vive et vraie; yeux ex-

(1) J'indique par les numéros 1, 2, 3, 4, et 5 la dimension des tableaux, le numéro 1 indiquant les plus grands et 5 les plus petits.

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pressifs et enchâssés avec une grande poésie; la couleur des joues est naturelle et éclatante. Un petit Jules Romain (4) ; vilain stj^le; peint par bosses. Mort d'Adonis par Ribeira (1); belle couleur et dessin bien meilleur que d'habitude.

5° Salle. — Sainte-Agnès, par Carlo Dolci (3); couleur vive, peu naturelle; composition naïve. Jolie tête de Vierge de Carlo Maratte (3) ; naïveté et grâce, mais peinture molle, grise et peu soignée. Notre-Seigneur et la Samaritaine, du Guerchin (1); magnifique couleur, sombre et grave; grande noblesse. Joli tableau de l'Adoration des Mages, par Guerardo Délia Notte (3); effet de lumière; cadre charmant avec des anges en argent et cette inscription : « Post partum Virgo. » (Yierge après l'enfantement). Tête de Notre- Seigneur, par Luca Giordano (1), belle couleur. Mater Dolosora et Ecce Homo, tableaux ovales du Guide (3); brosse vigoureuse, belle expression surtout dans la Vierge. Sainte -Famille^ tableau très rare est très précieux de Michel-Ange (4). L'Enfant Jésus endormi est superbe et gracieux; la tête de la Sainle-Yierge est délicieuse, mais manque de noblesse; Saint Joseph, avec un bonnet rouge est magnifique. La couleur est belle et parfaitement conservée; les chairs sont vivantes.

6' Salle, — Collection de chefs-d'œuvre. Etude, de Rubens (3) ; tête admirablement brossée. Tète, d'Holbein (3) ; homme avec une toque; admirable de nature, de vie, de modelé, de dessin; un peu trop de fadeur et de dureté dans la couleur. En somme tableau superbe. Portrait d'homme, de Jules Romain (3) ; énergie de dessin et de couleur; main superbe; très bonne et belle peinture. Tête, de Giorgione (3) ; superbe, aussi riche et énergique que Titien. Portrait d homme, de Murillo (3); excellent, lumière étonnante, couleur un peu fausse. Deux enfants qh pied, du Titien (2); vêtements blancs admirables d'har-

monie, de couleur. Vieille femme, de Rembrandt 3 ; transparence et unité de couleurs surprenante; fait avec rien. Un Cardinal assis, d'Albert Durer (2i ; beau, mais je l'aime peu. Portrait d'homme avec cravate de guipure et un grand front, par Yandyck (3). Ce portrait est un des deux ou trois plus beaux et plus complets que j'aie encore vus ; tout s"y trouve réuni au même degré, le dessin, la couleur, le naturel, la vie, la noblesse, la force, la grâce. A mon goût, c'est, de toute la galerie, Tœuvre la plus remarquable et la plus parfaite. Luther et ^:! femme, de Holbein 'i; ces portraits, peu finis, mais pleins de cette délicatesse et de ce soin qui caractérisent Holbein, sont, dit-on, ceux du grand hérésiarque et de sa digne épouse, la religieuse défroquée. Elle est loin d'être jolie; lui, a l'air d'un gros bourgeois sensuel et bien fier. Tête de cieillard, par Rubens 3j ; tête de profil, cheveux bouclés et frisés ; plein de chic et de couleur. Copie superbe du fameux portrait de Rubens , peint par luimême, de Campiglia i3) ; admirable de couleur et de vie. Portrait d'un Cardinal avec une sonnette, d'Albert Durer '3) ; chef-d'œuvre dans toute l'acception du mot ; étude approfondie et exacte de la nature, modelé, couleur vraie, douce et agréable, soin admirable ; plus beau peut-être quHolbein. Portrait d'un Cardinal Farnèse, du Titien (3); admirable couleur, modelé, vie; le camail rouge est fait en frottis de laque sur ocres ou sur gris, ce qui donne une grande transparence. Doge de Venise, du Tintoret [2j ; grandiose, vigueur, superbe draperie. Ecce Homo, de Léonard de Yinci (oi ; petit tableau que je n'aime pas beaucoup. Marie Stuart io); peinture fine; la malheureuse reine n'est pas aussi jolie là qu'elle en a la réputation; la figure est trop grasse.

"e Salle. — La Vierge tenant l'enfant Jésus, de Murillo 1 ; tableau fameux; couleur magique; peu de dessin, mais surtout /;as- du tout de noblesse ; c'est une mendiante

et son petit garçon. Esquisse^ de Rubens (3); couleur splendide; c'est Notre-Seigneur insulté et couronné d'épines. Grand paysage, de Gaspard Poussin (1) ; admirable couleur, pleine d'un effet mystérieux qui convient si bien aux grands paysages; eaux superbes, profondes. Grande esquisse, de Luca Giordano (1), surnommé /.wca /a presto (Lucas fait vite), à cause de sa facilité: brosse étonnante. Notre-Seigneur conduit au Calvaire y de Garofalo (2); tête de Notre-Seigneur superbe; couleur admirable, fini, dessin; mais peu d'expression. La Femme adultère, de Titien (2) ; onze têtes dans une toile de cinq pieds sur trois, et qui ne semblent pas trop pressées; couleur étonnante, mais vilains types et mauvais dessin. Jugement dernier, de Fiesole (/^m yl^^e/^co) (3j; étonnante peinture, admirable. LEcorchement de Saint-Barthélémy , de Louis G arrache (2); magnifique expression du Saint; belle couleur. Paysage, de Nicolas Poussin (3), bien clair et bien conservé. Saint Jérôme en prière, de Michel- Ange de Garavage (4); j'en ai le dessin original à Paris; j'ai été enchanté d'en retrouver ici l'original en peinture.

8° Salle. — Tètes, de Francia (3), à la manière du Pérugin et aussi belles; couleur superbe. Paysage, de Nicolas Poussin (2), placé au-dessus de la porte; faux effet de ciel; arbres, terre et bas . du tableau admirables. Paysage, de Claude Lorrain (3) ; lumière et transparence de jour étonnantes; arbres légers. Ouragan, par Gaspard Poussin (3) ; couleur terrible et digne du sujet. Saint Pierre reniant Notre-Seigneur, de Valentin (1); vigueur et couleur ; trop de noir, le sujet trop peu indiqué. Sainte- Famille, de Nicolas Poussin (3) ; tête de l'Enfant Jésus charmante; plein de lumière; en somme, cependant, je l'aime peu. Senèque dans le bain, de Michel-Ange de Garavage (2) ; couleur et effet général superbes. Pietà de Louis Garrache (1); genre de Michel-Ange; couleur belle et sombre. Sénateur toscan, de Bronzino (2), en habit

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rouge; énergie étonnante. Notre-Seignewr av. Jardin des Oliviers, du Corrège (4) ; belle lumière. Multiplication des pains dans le désert, par Palma '2^ ; grandiose et belle composition, et couleur très harmonieuse.

9^ Salle. — É table et bœuf, de Téniers (2) ; clairs-obscurs étonnants; beaucoup plus de fini que d'habitude. Prornéthf'e et le Vautour, de Salvator Rosa 1 ; couleur et dessin admirables; sujet horrible traité avec énergie. Portrait de fenrine, de Bronzino (2^; tête d'une couleur magnifique. Portrait de femme, du Titien (3); admirable peinture ; la femme est galonnée et couverte d'un capuchon noir ; lumière, couleur, vie et solidité. Au-dessus portrait superbe, d'un inconnu, plein de lumière. Antiope endormie et Jupiter en Satyre, du Titien (2) ; couleur admirable et chairs vivantes. Marine, de Joseph Yernet [3) ; très belle, mais mal placée au-dessus d'une porte.

En résumé, une des principales observations que j'ai faites ainsi que M. de Caraman est que nous trouvons dans Gaspard Poussin une grande monotonie, une grande uniformité de style,, quoique ses tableaux soient tous très beaux. Pour le reste, ce que nous trouvons de plus capital, c'est : le Portrait d'homme avec guipures, de Vandyck; la Maîtresse de Raphaël, par Jules Romain; le Portrait de Cardinal, d'Albert Durer; les portraits d'Holbein; la vieille de Rembrandt: et, ensuite, comme curiosité surtout, la Sainte-Famille, de Michel-Ange ; et la collection des douze Callot.

Cette galerie Corsini est donc, quoi qu'on en dise, très riche, et je suis fort content de l'avoir vue à fond. Plusieurs personnes ont l'air d'en faire fi.

En sortant du palais Corsini, M. de Caraman me conduit dans une charmante église du Transtevère, appelée Sainte-Cécile. C'est-là en effet qu'était le palais des Cécilius, habile par leur illustre descendante, c'est là que la Sainte martyre a souffert pour la foi, et c'est là que

repose son corps. A droite de l'église, en entrant, on voit l'étuve de l'ancienne salle de bains, où sainte Cécile avait été enfermée pour y être étouffée. Préservée miraculeusement, elle fut décapitée sur le pavé de marbre de la salle même par un licteur. Outre le spectacle toujours si imposant et si vénérable des lieux témoins d'un martyre, il y a sous le maître-autel et en évidence, une très remarquable statue de la Sainte. Elle est, dit-on, de Mad^rna, qui l'a exécutée d'après nature, lorsqu'au seizième siècle, son tombeau fut ouvert, et qu'on trouva le corps dans le même état de conservation qu'au moment même de la mort, malgré une distance de près de quatorze siècles. La jeune martyre est couchée sur le côté avec une grâce qui n'ôterien à la noblesse et à la gravité de la pose. La tê'te est à moitié tranchée, mais elle n'est pas détachée du tronc, de sorte qu'il n'y a rien de hideux ; la figure est tournée vers la terre et l'on ne voit que le derrière de la tête ; ses bras à demi croisés se replient modestement sur sa poitrine, et ses deux mains ont l'une trois doigts ouverts , l'autre un doigt seulement étendu , symbole muet et pathétique de l'affirmation par la mourante de latrinité et de l'unité de Dieu. C'est une statue magnifique et qui justifie la haute réputation dont elle jouit.

Après avoir passé le Tibre sur le pont Sexto, nous arrivons devant le palais Matiéi, dont M. de Caraman me fait rapidement visiter la cour; elle est toute tapissée de bas-reliefs, de bustes et de sculptures, qui lui donnent un caractère tout oriental ; seulement le soleil n'y pénétrant jamais, les pierres et les marbres ont pris une couleur sombre et grisâtre.

i2 avril. — Paul de Malaret a enfin un logement; il y entre aujourd'hui, enchanté de quitter son coquin d'hôtel, où on le grugeait sans pitié depuis près d'un mois. Il a choisi un appartement très joli, mais trop éloigné de nous ; il y a plus de vingt minutes de route de

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chez lui à l'ambassade. Ce pauvre Paul n'est pas très enthousiasmé de Rome; l'appétit, j'espère, lui viendra en mangeant.

13 o.vril. — Depuis quatre ou cinq jours le froid augmente ; malgré mon manteau, j'ai très froid ; nous avons, paraît-il, la même température qu'aux mois de décembre et de janvier,

Je vais avec Paul à TAcadémie de France. Il y avait une exposition de tableaux et de statues, œuvres des artistes pensionnaires de l'Académie. Le morceau principal de cette pauvre exposition est un grand tableau de M. Papety. Le sujet est assez obscur et surtout assez ignoblement traité. Gest la représentation de tout ce qui procure aux hommes le bonheur. Mais, entendons-nous : quel bonheur? et quels hommes? Le bonheur du phalanstère ! et les disciples de Fourier! Ceci nous est expliqué par l'ensemble du tableau et plus encore par deux amis et une amie qui lisent dans un coin à droite un grand papier où est écrit en rouge: « Fourier. » Voilà donc ce sujet, qui aurait pu être si grand, si élevé, si poétique, tombant, grâce au fouriérisme, dans la matière et dans les sens. Aussi, dans le tableau de M. Papety, rien ne parle-t-il au cœur ni à l'esprit. Or il me paraît qu'un tableau, étant la représentation d'une pensée quelconque, doit avant tout parler sinon au cœur, du moins à l'esprit. Et quand ce tableau est sérieux, il ne doit pas se contenter de parler à l'esprit, mais doit encore l'élever. Ici rien de tout cela. La seule pensée que j'aie conçue en voyant tous ces groupes, c'est que M. Papety ne comprend rien au vrai bonheur, consistant dans la joie du cœur et dans le travail de l'intelligence.

A part ces critiques fondamentales, et matériellement parlant, cette peinture a de grandes qualités. Le ciel est lumineux autant que possible, mais les arbres sont lourds et trop crus. Les chairs des personnages sont quel-

quefois trop rousses, les ombres quelquefois aussi trop transparentes, trop jaunes, ce qui leur ôte delà solidité. Le peintre a voulu, je crois, faire un tour de force; je ne trouve pas qu'il ait réussi. Il a, en efTet, assemblé toutes les couleurs les plus vives, je dirai même les plus violentes, espérant les harmoniser, ce qu'il n'a pu faire. Ainsi, sur un ciel bleu et blanc vifs, se détachent deux grosses masses d'arbres vert foncé et heurté; le lieu de la scène est un gazon vert émeraude, avec mille fleurs aux plus vives couleurs ; sur ce gazon sont couchés et groupés des hommes et des femmes avec des vêtements bleu pur, blanc //i^r, jaune de chrome pur, orange, rouge, de toutes les couleurs et d'un pur continu ; sur le tronc d'un des arbres est un trophée de fruits, de cors de chasse et d'attributs divers; dans un arbre est un paon tout entier, dans l'autre deux tourterelles blanches tranchant sur le vert foncé, etc., etc..

Malgré tout cela, je le répète, il y a de la lumière, du brillant, et l'étoffe d'un bon peintre, mais, hélas! hélas! hélas! d'un bon peintre fouriéristico-phalanstérien!

En face du tableau de M. Papety est une abominable croule représentant Saint Sébastien : le saint ressemble à un crétin ivre mort.

Inutile de parler des autres médiocrités.

Demain matin, Augustin doit partir pour Naples, et, de là pour Gênes, Lyon et Paris. Je vais dîner avec lui pour la dernière fois pour bien longtemps peut-être. Mon bon Augustin, si pieux et de si bon exemple! son absence va laisser un vide dans mon cœur. Mais le bon Dieu est là, toujours prêt à calmer tous nos chagrins et à nous tenir lieu de tout. Lui seul est l'ami fidèle, qui ne change pas, qui ne nous quitte pas. Bien malheureux celui qui ne connaît pas cette amitié de Notre-Seigneur!

M. Surat nous raconte ce soir une anecdote arrivée à M. l'abbé Desjardins dans sa jeunesse, laquelle anecdote

M. Desjardins lui-même lui avait racontée. Elle est assez burlesque pour être conservée.

Il y avait huit jours qu'il était ordonné prêtre. On vient un soir le chercher en grande hâte pour administrer un mourant. Il part avec un autre prêtre, car c'était la première fois qu'il avait à exercer ce ministère et il ne connaissait pas les usages. Il arrive et fait les onctions saintes, récite les prières, en un mot, administre l'Extrême-Onction. Quand tout fut fini, on s'occupa de serrer les saintes huiles, les linges, etc.. M. Desjardins s'aperçoit alors, qu'au lieu de l'huile des mourants, il a, dans sa précipitation, pris à la sacristie l'huile des catéchumènes, de-tinée aux onctions du Baptême ! grand embarras et consternation de ce pauvre abbé! il ne savait trop que faire, et songeait à aller chercher les autres huiles, quand une femme qui était présente, s'approcha et lui dit : (( Mon bon nôonsieur, ne vous donnez pas cette peine-là : ce n'est pas nécessaire ici, car... voyez-vous,... le malade... était mort déjà quand on vous a envoyé chercher ; c'était seulement pour la forme !...)> — « Comment, mort ! » s'écrie M. Desjardins stupéfait du nouvel incident. — <( Oui, monsieur; mais d'ailleurs ça ne fait rien : car il n'était pas catholique, il était Juif... ! » — Pour le coup c'en était trop : administrer l'Extrême-Onction : 1° avec les huiles des catéchumènes; 2^ à un mort ; 3" à un Juif mort! ! ! Abasourdi, le jeune novice s'en retourna peu satisfait des débuts de sa carrière sacerdotale;... heureusement il ne l'a pas continuée sur le même ton.

A dix heures, je sors enfin avec Augustin, qui m'accompagne jusque dans le Corso, et là nous nous embrassons en nous disant adieu... quand nous reverrons-nous? Dieu le sait : à sa sainte volonté! un jour arrivera, jour bienheureux, où nous serons réunis en Notre- Seigneur sans la crainte de nous séparer jamais. La douce et i)onne chose que l'amitié chrétienne !

Le palais Farnèse, le comte Liidolf et sa famille. — Le comte de Cambis. — Anecdotes sur Henri Monnier et M. Romieux. — Etudes aux musées du Vatican. L'atelier de M. Odier. —Saint-Clément, la Scala-Santa, Saint-Jean de Latran; la table de la sainte Cène. — Le Colisée et les Romains modernes. — Anecdote sur Mgr de Clermont-Tonnerre.

15 avril. — Ma fête ! le jour de ma naissance! aujourd'hui j'ai vingt-deux ans; que de fois ma pauvre chère maman, mon père, mes frères, mes sœurs vont penser à moi dans le courant de cette journée ! cette pensée serrerait mon cœur, si votre douce consolation n'était là, ô mon Dieu, pour me faire tout supporter avec paix et tranquillité! que deviendrais-je sans vous? et à qui auraisje recours dans mes petits chagrins?

Je déjeune à dix heures avec ce bon M. de Witte, qui, comme je l'ai dit, s'était si obligeamment chargé de remettre mes chapelets, crucifix et médailles au père Vaures, grand pénitencier français, pour les faire bénir par le Pape. Après un bon petit déjeuner de garçon, je vais faire ma première visite à l'appartement de Paul de Malaret, très joli et très propre, mais fort cher et très éloigné de l'ambassade.

Au retour il pleuvait à verse, de sorte que j'arrivai

trempé chez moi. Comme il n'y a pas de gouttières aux toits des maisons dans ces vilaines rues de Rome, le vent pousse sur les infortunés piétons des nappes "d'eau qui tombent de haut et les aspergent en dépit des parapluies. De plus, quand par hasard il y a des gouttières, des bouts de tuyaux avançant de trois ou quatre pieds sur la rue, ajoutent aux susdites nappes des filets d'eau plus perfides encore et plus meurtriers. Je ne conçois pas que Ion n'améliore pas un peu ici le système pluvial.

Le soir, à l'ambassade, concert improvisé : M. de Rayneval, chef d'orchestre et orchestre complet à lui tout seul ; madame de Maubourg, voix haute; Paul, voix moyenne; M. de Rayneval, voix de basse; Charles d'Astorg, voix moitié basse. On chanta le Comte Ory. M. de Maubourg trouvait que cela lui rappelait les chats du quartier, mais c'était un peu sévère. Certains passages étaient très beaux ; dans les autres on reconnaissait l'air, c'est déjà quelque chose. Madame de Maubourg se comparait à une chatte abandonnée sur les toits.

Le courrier arrive dans la soirée, et nous apporte la nomination officielle de Paul comme attaché à l'ambassade de France à Rome. Le pauvre garçon ne soupirait qu'après cela ; le voilà assuré de son sort et bien content ; moi aussi.

16 avril. — Le temps est doux mais orageux. Nous ne sommes pas encore au bout des plaies et du mauvais temps.

M. de Rayneval et M. de Caraman partent pour une tournée artistique en Sicile. Ils comptent y rester un mois ou cinq semaines. Voilà une de ces parties fines qui me font venir l'eau à la bouche! Quel pays, en effet, à voir et à dessiner I et en quelle aimable et intelligente compagnie I II n'y a qu'un petit obstacle qui s'oppose à mon envie de les accompagner, c'est que ces expéditionslà coûtent trois piastres par jour environ (16 francs), sans

compter le voyage et les extra. Et un pauvre attaché sans traitement n'a pas 600 francs à dépenser comme cela parmois-en plaisirs.

M. de Rayneval avait un costume de voyage étonnant : par-dessus sa redingote noire il portait une espèce de petite jaquette paletot, toute courte et en toile blanche : et au lieu de casquette ou chapeau civihsé quelconque, il avait un petit chapeau marseillais gris, à larges bords, avec un grand ruban noir pour l'attacher; pardessus tout cela un grand manteau dans lequel il se drapait. C'est dans ce costume qu'il traversa Rome pour aller chercher la Diligence de Naples. Charles d'Astorg qui l'y accompagna nous dit qu'il était horriblement mal placé, étant dans une sorte de rotonde, le dos à la portière, et n'ayant que le carreau pour appuyer sa tête. Après trente-six ou quarante heures de route, le pauvre garçon sera terriblement moulu et éreinté. Quant à M. de Caraman, il ne part que le soir, et il a un peu plus de chance pour sa place.

A dix heures, M. et madame de Menou, qui étaient venus passer l'avant-soirée à l'Ambassade, me mènent au palais Farnèse, chez le comte Ludolf, ambassadeur de Naples. J'y avais déjà été quelquefois, mais toujours avec M. de Maubourg. M. de Ludolf est un homme fort spirituel et aimable. Madame de Ludolf fait les honneurs de chez elle avec une grâce, et, si l'on peut parler ainsi, avec une bonhomie parfaite. Ils ont un fils de vingt-trois ans, jeune homme charmant, gai, poli et bon enfant. Toutes les fois que j'ai eu occasion de le rencontrer depuis que je suis à Rome, j'ai toujours eu du plaisir à causer avec lui.

Chez le comte Ludolf, de même que dans tousles salons de Rome, il y a une table de jeu, non pas de whist, mais un vrai tapis vert, quoique là il soit rouge, où l'on joue à l'écarté^ et où Ton peut perdre jusqu'à six et huit cents

francs dans sa soirée. Hier cette table était bien garnie de joueurs et de parieurs; M. de C... et R... y étaient; R... gagna six piastres (32 francs) : C... avait commencé par perdre, mais après il se rattrapa, et comme il jouait très gros jeu, je crois qu'il est sorti content. On me disait que dernièrement il avait gagné dans sa soirée plus de six cents francs. R... n'est pàs Joueu-r : il ne joue que pour passer le temps, et il paraît que ce passe-temps ne lui réussit pas, car dernièrement aussi il se plaignait d'être à sec. A qui la faute ?

Parmi nos collègues, Reiset est très aimable et très bon camarade ; il a reçu Paul à merveille ; malheureusement, il ne vient pas très souvent le soir à l'ambassade, quoiqu'il loge à quelques pas, et dans le palais Golonna même. Cambis a un tout autre genre, genre original et paradoxal. Je ne suis pas plus lié avec lui après deux mois que le premier jour; outre qu'il a dix ou onze ans de plus que moi, il a toujours l'air préoccupé de lui-même, et sa conversation, ordinairement tranchante et peu suivie, n'apporte pas un grand charme dans sa société. Il nous divertit quelquefois, presque tous les jours même, par es opinions excentriques et les paradoxes qu'il émet sur toutes matières. C'est pour s'amuser, assure-t-on , qu'il les dit, et il n'en croit rien au fond. Je l'espère pour lui ; mais, en attendant, c'est fatigant pour les auditeurs. L'autre jour ne soutenait-il pas que l'orgueil et l'humilité étaient très compatibles ensemble et pouvaient se rencontrer dans la même personne ? que, l'orgueil retranché du monde, les hommes ne seraient plus rien et ne pourraient plus rien faire de bon ni de grand? que Racine écrivait moins bien que Victor Hugo? que Racine et La Fontaine n'écrivaient pas la môme langue. Racine écrivant en français, et La Fontaine en gaulois ^ que Ion ne peut vivre à Paris, étant garçon, à moins de trente mille livres de rente? etc., etc.. Je ne sais pas s'il

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ne préfère pas Ingres à Raphaël, comme Victor Hugo à Racine ; en tout cas, il lui préfère infiniment Rubens. 11 me disait également que je ne saurais jamais l'ilalien si je prenais des leçons... Enfin, une série de paradoxes si forts que nous en rions tous sans nous gêner, et que M. de Maubourg nous dit quelquefois devant Cambis lui-même : « Ne vous scandalisez pas, messieurs, de cette foule de paradoxes ; M. de Cambis n'en croit pas lui-même un mot. » Il faut par exemple, lui rendre cette justice, jamais il ne se lâche, même quand on lui fait entendre qu'il n'a pas le sens commun ; il a un très bon caractère. M. de Rayneval et moi, nous nous débattons toujours contre lui. Ce n'est certes pas l'esprit qui lui manque, tout le monde le reconnaît ; mais je crains bien qu'à ce jeu, il ne se le fausse complètement. Quand il est embarrassé par un argument, il dit invariablement : «Oh!... Ceci est une grande question!... » Je me pince les lèvres pour ne pas lui rire au nez quand il prononce sa phrase.

Cependant le temps se passait chez M. de Ludolf ; j'attendais depuis une heure que quelqu'une de mes connaissances demeurant aux environs du palais Colonna me permît de l'accompagner pour retrouver mon chemin. Enfin, M. Morani, le peintre napolitain qui demeure au palais Colonna même, sort à minuit et je pars avec lui; mais, hélas ! il pleut, et nous n'avons ni voiture, ni parapluie. Nous quittons cependant le palais Farnèse, et nous arrivons à l'Ambassade mouillés et crottés de la belle manière. Il pleuvait à verse, il tonnait ; enfin, le temps était affreux.

17 avril, — Encore pluie à verse, tonnerre et grêle ce matin. Le temps finit par se dégager, quoiqu'il reste menaçant et orageux. J'ai assisté, à notre église des Saints- Apôtres, à la messe des soldats. Un régiment était rangé et l'entendait ; pour se mettre à genoux ou pour se rele-

ver, le clairou sonnait deux ou trois notes. Tous ces militaires à genoux formaient un spectacle très imposant et bien différent de ce que Ton voit en France.

On a raconté ce soir à l'ambassade quelques histoires qui m'ont semblé drôles et que j"ai recueillies. Un jour, Henri Monnier se présente chez un portier et lui demande : (( M. Henri Monnier est-il ici? )> — Non. monsieur, il ne demeure pas ici, il n'y est pas. » — « Si fait, il y est, car c'est moi qui suis Henri Monnier... » et il part. Le lendemain, il revient grimé et méconnaissable :

M. Henri Monnier ?» — « H n'est pas ici, monsieur. » — Si fait, car c'est moi, et je suis ici! »... et il s'en va comme la première fois. Un autre jour encore, et grimé d'une façon différente, il revient à la même porte : M. Henri Monnier? » — «Ce n'est pas ici » — Si fait, reprend encore le mauvais plaisant ; c'est moi qui suis Henri Monnier. » — « Si vous revenez, lui réplique le portier exaspéré, je ne vous répondrai plus que par des coups de bâton, entendez-vous? » — Et Henri Monnier s'en retourne chez lui, se met à son bureau et écrit à quelques-uns de ses amis : « Cher ami, j'ai changé de logement ; je demeure actuellement telle rue tel numéro la rue et le numéro de son portier mystifié) : venez ce soir fêter mon installation ; nous ferons un souper d'amis. )) Le soir, un ami se présente chez le portier de la nouvelle maison d'Henri Monnier : « M. Henri Monnier? » — '< Ah 1 vous voilà encore : attendez ! »... Et l'infortuné ami reçoit pour toute réponse et pour tout souper une volée de coups de bâton. Un second ami arrive ; même question, même réponse ; et tous les invités subirent le même sort. Telle est l'anecdote ; se non évero, é ben trovato.

Autre histoire. M. Romieux, ancien préfet, mauvais plaisant aussi, entre un jour chez un portier ; il le salue très poliment, s'assied, lui demande de ses nouvelles, de celles de sa femme, de ses enfants, lui parle des locatai-

res, de la dame du premier, du monsieur du second, de la politique, du temps, etc.. Dabord le portier répond, quoique étonné de cette visite d'un inconnu. Enfin, ne sachant ce que voulait ce monsieur qui s'implantait et prenait racine chez lui, il s'impatiente : « Enfin, monsieur, que voulez- vous? qu*est-ce que tout cela signifie? » •— a Mais rien que de très naturel, mon ami ; j'ai vu sur la porte de votre loge : parlez au portier ; et j'ai parlé au portier. » Et profitant de la stupéfaction du concierge ébaubi, il sort lestement sans encombre.

19 avril. — J'avais obtenu du majordome du Vatican la permission de faire des croquis dans les musées. Par un temps lourd, énervant, et par un fort scirocco, je vais à Saint-Pierre, bravant ainsi la fatigue pour commencer mes études. On me refuse l'entrée, ma permission devait être visée par un monsieur quelconque, qui ne les vise que le matin et à l'autre extrémité de Rome ! Singulière façon d'encourager les artistes et de développer les arts. Chaque tentative d'étude est entourée de difficultés, de vexations, sans but et sans utilité aucune. Quand on veut copier un tableau, il faut demander la permission de copier celui-là ; on n'a pas le droit d'en copier un autre. Pour faire des croquis comme je comptais en faire, on m'oblige à des formalités comme si je devais faire une œuvre extraordinaire, et encore ma permission n'est-elle valable que pour un mois. On est plus large et plus grand que cela en France ; chez nous cependant on n'a pas la prétention d'être aussi artiste qu'ici.

La distance de Saint-Pierre au palais Colonna est très grande; il me faut trois quarts d'heure pour y aller, sans m'arrêter et en marchant d'un pas raisonnable. A mon retour, pour me consoler de ma mésaventure, je finis un petit portrait d'Alfred, le fils de M. de iMaubourg; je l'avais commencé il y a quelques jours, et, Dieu aidant, il a bien réussi. Son père et sa mère sont enchantés.

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Alfred est un charmant enfant, plein de cœur et d'esprit; il vient d'avoir huit ans, et il est assez grand pour son âge: sa figure, sans être régulièrement helle, a un caractère très remarquable; pour moi, elle me plaît infiniment et j'éprouvais un grand plaisir à la peindre. Je voudrais bien la faire à Thuile, mais je ne crois pas en avoir le temps. Les yeux de cet enfant sont dune expression je dirai presque magnifique; dès qu'il s'anime un peu, ils expriment une énergie, une profondeur de pensée, bien singulières à cet âge. Dans l'habitude, ils ont cet air de bonté et de gravité douce, qui caractérisent si heureusement la figure de M. de Maubourg.

20 fliT?"/— Encore de I-a pluie, après un temps lourd et un pénible scirocco. Le matin, je vais déjeuner chez M. et madame Odier, toujours aussi aimables pour nîoi qu'au premier jour. Ils demeurent un peu loin du quartier de tout le monde; mais cet inconvénient est bien compensé d'abord par le voisinage de Sainte-Marie-Majeure, ensuite et surtout par la charmante petite maison qu'ils ont pour eux seuls et qui possède un ravissant jardin, planté d'orangers et de citronniers superbes.

M. Odier avait un atelier dans sa maison, mais il n'en a pas trouvé le jour convenable, et il en a pris un autre à quelques portes plus bas, lequel est beaucoup plus clair et plus propice à la peinture. Il m'y conduisit avant le déjeuner et j'y vis un grand tableau qu'il est en train de peindre et qui se présente parfaitement. C'est celui dont j'ai parlé déjà à l'état d'ébauche et qui représente Saint François d'Assise distribuant du pain aux pauvres, à la porte de son couvent. 11 y a dans le groupe, déjà fort avancé, du premier plan une lumière et un coloris qui m'ont frappé. C'est attaqué avec verve et énergie, c'est monté de ton d'une manière surprenante, et brossé avec un véritable talent. Si le Saint réussit, et si la fin répond au commencement, cette peinture sera, je crois, une des

meilleures de M. Odier, et elle trouvera en France de nombreux appréciateurs.

Madame Odier, que tout le monde sait si aimable et charmante personne, peignait aussi quand nous sommes arrivés. Elle avait un modèle de fem.me avec un ravissant costume du pays. J'avais heureusement apporté mon album, de sorte que je me mets à côté de madame Odier, Qi croque à l'aquarelle le modèle qu'elle copiait. Après le déjeuner, nous reprenons notre œuvre, et cette partie artistique ayant si bien réussi, je dois revenir vendredi ; il y aura un autre modèle avec un costume différent du premier (car il y a des variétés à l'infini dans Thabillcment des femmes italiennes), et-je me propose de renouveler souvent dans l'avenir ces sortes de parties de plaisir. M.' Odier est d'excellent conseil; il aime et comprend la belle peinture.

Toute la journée, depuis midi jusqu'à 8 heures, pluie à verse, temps sombre et triste. Je vois et expérimente la vérité de ce que M. de Maubourg me disait, qu'ici il n'y a pas de printemps, et que l'on ne quitte l'hiver avec ses froids et ses pluies que pour l'été avec ses chaleurs souvent aussi désagréables.

21 avril — Je reçois un excellent petit paquet de lettres, dont la lecture me fait passer de doux moments. Combien l'absence fait apprécier ceux que l'on aime véritablement ! Combien elle rend indulgent pour leurs défauts dont elle efface le souvenir pour ne plus laisser subsister que celui de leurs bonnes qualités!

Après la Chancellerie, où, depuis trois jours, nous n'avons rien à faire, rien à la lettre, je pars avec Paul et Cambis pour aller à Saint-Jean de Latran. M. de Cambis ne devait pas être de la partie, et j'avoue que je redoute un peu sa compagnie; il ne trouve rien de beau, et dès lors il glace toute espèce d'admiration. Je désirais d'ailleurs aller à cette fameuse église, cathédrale de Rome

et métropole de l'univers, en quelque sorte comme à un pèlerinage; et avec Cambis, qui n'est pas trop pèlerin, je je ne pouvais suivre mon idée.

Saint-Jean de Latran est très loin de Tambassade. H est derrière le Colisée et de beaucoup ; pour y aller il nous faut plus d'une demi-heure. Mais si jamais chemin paraît court, c'est certainement celui-là 1 A peine, en effet, est-on sorti que l'on débouche sur la place du Capitole. Le Forum et ses souvenirs si grandioses se déroulent sous vos yeux. A droite vous longez le palais des Césars, à gauche des ruines antiques plus belles, plus intéressantes les unes que les autres, pour arriver enfin au CoHsée, ce sublime édifice que le cœur et les yeux ne peuvent se lasser de contempler! Derrière le Colisée est la longue rue, appelé « T'/a di San Giovanni di Laterano », au bout de laquelle à une grande distance on aperçoit le haut de la façade de la basiUque.

Dans cette rue, à main gauche, est la petite église de Saint-Clément, Pape, un des premiers successeurs de Saint-Pierre; c'est une des plus anciennes et peut-être la plus curieuse des églises de Rome ; elle a, en effet, conservé son caractère très primitif, et possède une crypte souterraine remplie des peintures à fresque les plus intéressantes, les plus concluantes au sujet des dogmes chrétiens et des cérémonies religieuses des temps apostoliques. Nous voulions y entrer, mais elle était fermée : de midi à 4 heures, toutes les églises à Rome sont fermées, à l'exception des basiliques ; les gardiens, sacristains, etc.. font la sieste. Je me propose bien d'y revenir.

Nous avançons et nous arrivons enfin à la place de Saint-Jean de Latran, laquelle, quoique étendue, est laide et insignifiante. Au milieu, cependant, s'élève un magnifique obélisque de 99 pieds de hauteur sans son piédestal. Il est placé devant une des façades de la basilique. Cette façade heureusement n'est pas la principale;

^lle se trouve presque derrière l'église, un peu à droite. J>îous avançons du côté de la grande façade, longeant non pas l'église, mais un gros palais qui s'est mis à côté -de Saint-Jean comme pour en cacher la vue. En face de nous était l'édifice qui renferme ia Scala Santa, l'Escalier Saint. Ce sont les degrés que Notre-Seigneur Jésus-Christ monta et descendit plusieurs fois pendant sa Passion, à Jérusalem, en allant du palais de Pilate chez Anne, Caïphe et Hérode. Si j'avais été seul, je l'aurais gravi à genoux comme doivent le faire les pèlerins, mais je ne le pouvais étant avec des compagnons.

Entre le bâtiment de la Scala Santa et la Basilique de Saint-Jean, on voit une échappée de paysage, la plus ravissante qu'il soit possible d'imaginer. Au premier plan les ruines magnifiques d'un immense aqueduc, dont les arcades, roussies par les siècles et le soleil, s'étendent à une grande distance; et, au fond, les montagnes bleues de Frascati, de Tivoli et de la Sabine, parsemées de villas et de hameaux.

Cambis trouvait la grande façade de Saint-Jean deLatran affreuse, j'avoue ne pas partager du tout son opinion; je la trouve au contraire très belle et très élégante. Elle a certainement des défauts, mais dans son ensemble elle rappelle le grandiose de Saint-Pierre et a cette large élégance propre aux monuments d'Italie. Les pierres sont rougies et jaunies par l'ardeur du soleil, et ce ton chaud et puissant suffit presque seul à faire trouver beau un édifice.

Au-dessus de la façade se dressent de nombreuses statues, au milieu celle de Saint Jean-Baptiste, patron de l'Église de &ome avec Saint Pierre et Saint Paul. Toutes ces statues, sculptées du temps du Bernin, sont d'un goût détestable, et semblent des danseurs de corde, mais l'ensemble fait oublier les détails et offre en tout un aspect brillant, riche et imposant. La porte princi-

pale deFéglise est en bronze et d'une grande finesse de ciselure ; elle est dun métal tout particulier, qui n"a été employé nulle part ailleurs.

L'intérieur de Saint Je-:\n de Latran, que je ne m'arrêterai pas longtemps à décrire, est d'un mauvais goût très remarquable; d'affreuses statues d'apôtres, montées sur de lourds morceaux de marbre gris travaillé, accompagnent très bien un lourd et immense plafond tout doré. Quant au pavé, il est en mosaïque et magnifique. Le maître-autel est d'un gothique bâtard, doré, peint, très laid enfin ; mais ce qui lui donne une beauté supérieure à toute celle que Ihomme peut atteindre, c'est le précieux trésor qu'il renferme. Là, sous l'autel, est déposée la tête, le chef de Saint Jean-Baptiste, le précurseur du Christ.

La chapelle du Saint-Sacrement est d'aussi mauvais goût que le reste ; mais c'est elle, pour le coup, qui renferme un beau trésor ! Une chose très consolante en Italie, c'est de voir combien on respecte Notre-Seigneur dans le Très Saint-Sacrement. Il est bien peu de personnes qui ne se mettent à genoux quand elles passent devant l'autel où II repose; témoignage de foi qui touche même les impies et les indifférents.

Un clerc nous mena voir, quand nous eûmes examiné l'église, une précieuse relique, à laquelle se rattachent de sublimes souvenirs; c'est la table sur laquelle Notre- Seigneur célébra au Cénacle la Sainte Cène avec ses Apôtres, et sur laquelle par conséquent fut institué le Sacrement de TEucharistie. Elle est en cèdre du Liban et assez bien conservée pour son antiquité ; elle est carrée ou à peu près et de 5 à 6. pieds sur chaque face. Au reste c'est une table toute simple; les clous se voient encore en plusieurs endroits. Elle est recouverte d'une glace et placée le long du mur d'une petite chapelle éclairée par trois lampes. Devant la glace est un rideau que Ton sou-

lève pour la montrer. Je compte bien revenir seul pour prier et méditer devant des objets aussi dignes de vénération. Rien ne vaut, en pareille matière, les expéditions solitaires.

Le même clerc nous fit voir ensuite un ancien cloître où le grand Constantin a été baptisé. C'était la première fois que la religion chrétienne avait soumis un Empereur romain, détruisant ainsi sans retour les antiques folies du Paganisme et montant glorieusement sur un trône quelle ne devait plus quitter. Nous ne pûmes voir cependant la place même où Constantin fat baptisé ; elle était fermée en ce moment. On nous lit seulement parcourir une galerje qui règne autour d'une cour carrée et qui faisait jadis partie du cloître. Cette galerie, soutenue de colonnettes gothiques ravissantes de grâce, de légèreté et d'élégance, contient, outre des débris du plus beau gothique, des objets pieux auxquels se rattachent encore des souvenirs chrétiens. Ainsi, nous voyons là la chaise pontificale, en marbre blanc et ornée de colonnettes et de mosaïques byzantines, où siégeaient les Papes au temps de Saint Sylvestre.

Plus loin, le clerc nous montre une colonne de marbre, provenant du temple de Jérusalem, et que la tradition dit s'être brisée de haut en bas lors de la mort de Notre-Seigneur. On la voit bien là brisée de la sorte, mais j'avoue que la tradition ne me semble guère certaine.

Plus loin encore est une table de marbre soutenue par quatre petites colonnes ; la plaque de marbre indique la taille de Notre-Seigneur d'après les anciennes traditions; je me suis mis au dessous, j'étais moins grand d'un pouce à peu près, ce qui donnerait à Jésus-Christ la taille de cinq pieds six pouces au moins.

Au milieu de la cour est un puits que l'on nous dit être présumé celui de la Samaritaine ; c'est possible, mais je confesse un peu mon incrédulité à cette tradition ,

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ce puits n'ayant aucun caractère oriental ou hébreu, et de plus étant en marbre blanc, peu commun, je crois, dans les campagnes de la Judée.

Ces traditions, ou légendes, quand même je n'y apporte pas une grande confiance, me font toujours plaisir. Elles témoignent la foi vive de ce pays et un respect touchant pour les objets auxquels se rattachent des souvenirs chrétiens.

Après avoir congédié notre guide avec quelques petites pièces de monnaie, nous sortons et nous reprenons ensemble le chemin du Colisée. Là Cambis nous quitte. Paul et moi nous entrons, admirant ce vrai colosseum et ranimant ses vieilles murailles par nos nombreux souvenirs. Martyrs, gladiateurs, bêles féroces, Césars romains, tout cela reparaissait devant nous. Et sur ce même sol, où les soldats et les témoins de Jésus-Christ déployaient jadis une si sublime énergie, où le Peuple-Roi réunissaitles débris de tous les peuples du monde qu'il avait soumis, sur ce même sol, d'indolents et lâches ouvriers romains, race dégénérée, indigne d'habiter une pareille cité, faisaient avec toutes ces grandes évocations le plus étrange contraste. Au lieu de cette vigueur et de cette puissante ardeur, inséparable dans notre esprit du mot àe Romain, nous voyions de grands flâneurs, travaillant avec leurs manteaux théâtralement drapés, voiturant d'un pas d'une lenteur vraiment comique de petites brouettes, souvent vides. Nous en avons observé un entre autres qui, pour traverser ainsi le Colisée, s'est reposé deux fois; entre chaque étape il avait fait neuf ou dix pas, et cela, je le répète, avec une lenteur, une mollesse qui provoquaient nos rires ; sa brouette était vide ! Peuple indolent et paresseux, si jadis vos ancêtres avaient été aussi actifs que vous, ils eussent en vérité fait de belles conquêtes! et de beaux monuments ! Tout en riant, on ne peut au fond se défendre d'une sorte d'indignation.

Je finis ma journée parla Conférence de Saint-Vincent de Paul, laquelle commence à marcher, Dieu bénira sans doute cette petite œuvre, si simple et si parfaitement bonne et utile. Nous avons le bonheur de posséder dans nos rangs plusieurs saints hommes qui la soutiennent et la font prospérer. Tel est le président, le baron de Bock, protestant converti, et qui a déjà, à cause de sa conversion, beaucoup souffert pour la Foi. Tel est encore M. de Stackelberg, Russe converti aussi, secrétaire de la Conférence, saint homme au dire de tous; M. de Bussierre, le grand et zélé convertisseur de Rome, l'abbé Yéron, l'abbé de la Bouillerie, etc.. A la dernière séance, cinq membres nouveaux avaient été admis.

Il me revient une anecdote assez piquante que Paul de Malaret me racontait ce matin à la chancellerie. Mgr de Glermoiit-Tonnerre était, il y a quelques années, archevêque de Toulouse. Quoique plein de charité et d'autres vertus précieuses, il était parfois assez dédaigneux et se rappelait un peu trop sa haute naissance. Un jour un pauvre gentilhomme vient le trouver et le supplie de lui accorder une faveur. Pour appuyer sa demande, il lui rappelle que son père a été autrefois employé à son service. « En effet, dit Mgr de Clermont-Tonnerre, je crois me rappeler qu'un des vôtres fut jadis mon porte-queue; » et cela avec un air hautain qui piqua au vif le pauvre gentilhomme. « Cela se peut bien. Monseigneur, lui répliqua-t-il, car, depuis plusieurs générations, dans ma famille, nous tirons le diable par la queue! » Qui fut attrapé et puni ? Le noble prélat ne sut que répondre ; et ce n'était que justice.

Frascati, villa Aldobrandini ; Tusculum, Grotta-Ferrata, couvent de Saint-Nil. — Basilique de Saint-Paul hors les Mars. — Pyramide de Sextus. Temple de Vesta. — V'ilia Borghèse. — Enterrements et prédication. — Galerie Sciarra, le joueur de violon, etc. — Histoire d'un enterrement au Canada. — Un déjeuner champêtre.

22 avril. — Vrai temps d'Italie! admirable, délicieux, soleil chaud tempéré par un léger vent du nord, mélange si heureux que l'on a déjà oublié les horribles journées passées.

Après le travail de la chancellerie, je vais chez madame Odier, ainsi qu'elle avait bien voulu m'y inviter la dernière fois que je la vis, et je dessine avec elle un costume de femme italienne.

Le lendemain, je vais au Vatican, non pas pour y dessiner, car c'est aujourd'hui jour de balayage, mais pour voir et choisir ce par quoi je commencerai lundi. En sortant de l'Ambassade^ j'entre dans l'église des Saints- Apôtres, où se faisaient les Qua7mnte Heures. C'est ici un bien touchant usage. Les Quarante Heures sont permanentes, elles ont lieu chaque jour dans chacune des ■églises de Rome tour à tour. Le but est la glorification du Saint-Sacrement, le soutien et l'exaltation deFEsrlise,

la fia des schismes et des hérésies. Aux Saints -Apôtres tout le fond de l'église était tendu de draperies blanches, le maître-autel était couvert de cierges, et à une hauteur de vingt-cinq à trente pieds le Saint-Sacrement s'élevait environné de flots de lumières. Le coup d'œil delà messe qui se célébrait en ce moment était magnifique.

Arrivé au Vatican, je me décide pour le Torse antique : je passerai ensuite au Phocion^ puis aux tableaux de Raphaël.

En sortant du Vatican, je suis entré à Saint-Pierre. Comment ne pas entrer à Saint-Pierre, quand on est à la porte? Après avoir fait une prière au tombeau des Apôtres, je comptai par curiosité le nombre de pas qu'il y avait dans quelques-unes des directions différentes de ce colossal édifice. Dans toute la longueur intérieure, je comptai 310 pas ordinaires; dans la largeur du transept, 240 pas, et dans la largeur de la nef, 154. Quelles proportions étonnantes I

24 avril. — Madame de Caraman m'avait proposé hier d'être d'une partie qui devait avoir lieu aujourd'hui, pour aller à Frascati et à Tusculum. J'avais accepté avec d'autant plus de plaisir que M, et madame Odier devaient en être, ainsi que Paul.

Je me lève à quatre heures. Le temps est superbe, doux, frais, sans nuages. Après avoir expédié plusieurs petites afl'aires pressées et assisté à la messe, car c'est dimanche, je monte en voiture à sept heures avec madame de Caraman, et nous allons chercher les Odier qui nous attendaient. Nous étions dans une charmante petite voiture de M. de Maubourg : il n'y a pas de portière et on n'a qu'à sortir le pied pour être à terre. Nous marchions bon train, car la voiture était attelée des quatre bons et beaux chevaux de l'ambassadeur. Aussi atteignons-nous bien vite Saint-Jean de Latran, d'où nous commençons à apercevoir la délicieuse campagne de Rome.

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La vapeur du matia et la distance nous empêchaient de bien distinguer les belles montagnes vers lesquelles nous nous dirigions, mais en avançant les lignes se débrouillaient, le bleu azuré et transparent de ces charmantes collines se dessinait davantage sur le ciel pur et lumineux. A chaque moment madame Odier me faisait admirer un côté, j'en faisais admirer un autre à M. Odier, lequel en montrait un plus beau encore à madame de Caraman, et ainsi de suite ; notre promenade était une série d'admirations et d'exclamations.

La superbe façade de Saint-Jean de Latran était éclairée par les rayons du soleil levant, et sa masse se détachait en lumière sur le ciel bleu, tandis que, sur le premier plan, nous avions là porta San Giovanni, taillée au milieu d'un imipense aqueduc en ruines, dont la longue file d'arcades s'étend à perte de vue dans la campagne romaine. Le contraste de ce ciel bleu pur, de celte façade éclatante de lumière et des graves et gigantesques débris des aqueducs, produisait de ces effets que la peinture est impuissante à rendre.

Jusqu'à notre arrivée à Frascati, c'est, tous les cent pas, un nouveau et admirable point de vue offert à l'avidité du crayon de l'artiste. Tantôt les premiers plans ne se composent que des longues plaines de la campagne de Rome, et les derniers que de la ligne des montagnes de Frascati et de Tivoli. Tantôt nous n'apercevions ces ravissantes montagnes qu'à travers les arcades ruinées d'un aqueduc, ou entre deux masses de ruines roussâtres et brûlées par le soleil. Par derrière, nous voyions les grandes lignes des aqueducs, et pendant longtemps, au-dessus d'elles, la brillante façade de Saint-Jean de Latran.

Là po7'ta Fourba, plus loin que celle de San Giovanni, offre encore un de ces paysages que je n'ai vus qu'ici et dans les tableaux des grands maîtres qui les ont reproduits. Car je retrouve dans les tableaux de Raphaël, de

Paul Véronèse, du Titien et surtout de Poussin, ces lointains, ces montagnes, ces accidents de terrain et ces mé- 1 anges, que la nature seule d'Italie peut fournir, des tons chauds et brillants des premiers plans, et du bleu pur et vaporeux des derniers,

La. porta Fourba est percée dans un aqueduc bâti par Sixte V, et qui a une longueur de cinq lieues. A droite, aussi loin que la vue peut aller, on aperçoit les arcades de l'aqueduc, à gauche et tout près de la po?'ta Fourba, un immense et épais pilier de l'aqueduc de Néron. 11 est tout entier recouvert de lierre. A côté se dresse encore un arceau de ce vieil aqueduc, et sous cet arceau on aperçoit le bleu des montagnes et la suite de l'aqueduc de Sixte V.

A moitié chemin environ et à droite de la route s'élèvent des ruines dignes du Forum et du Golisée. Là était, dit-on, une ancienne caserne de vétérans. On voit de loin tout un pan de murailles se détacher en noir sur la lumière du ciel ; d'immenses fenêtres sont encore très bien conservées, et font un effet pittoresque, si complètement beau, que l'on croirait volontiers tout cela arrangé par un peintre, si on en voyait la représentation en peinture.

Après une heure et un quart de marche nous arrivons aux montées, c'est-à-dire à la montagne de Frascati. Là, à mesure qu'on s'élève, commence une série de vues que je ne puis ni ne veux décrire, pour ne pas répéter toujours : admirable, ravissant, délicieux. Que l'on se figure seulement devant soi cinq ou six plans de montagnes dont les dernières d'un bleu à peine plus foncé que le ciel, et les premières couvertes d'oliviers et d'arbres dont le feuillage plus clair et plus vif faisait le plus brillant contraste, le tout parsemé de villas, de fabriques, et couronné par la villa Aldobrandini, et par le pittoresque village de Frascati ; et derrière soi, une immense étendue de

plaines, terminée au midi par la mer, et au milieu de laquelle apparaît Rome dans le lointain. La couleur de ces lignes magnifiques était de plus en plus bleue et vaporeuse à mesure que la distance augmentait, et c'est à peine si, à rhorison, l'œil en distinguait la limite. Sur le bord de la route s'élevaient des arbres superbes, entre autres des oliviers de quarante à cinquante pieds de hauteur au moins, et des cyprès comme je n'en ai jamais vu ; quelques-uns avaient des troncs de cinq à six pieds de tour.

A neuf heures nous arrivons à Frascati ; nous débarquons à une superbe auberge, pompeusement intitulée : « Mobile Iccanda e irattanda », noble lieu où on loge et on mange. Les salons en sont d'une richesse étonnante : parquet en mosaïques, tentures de soie, de dentelles et de mousseline. D'une terrasse charmante l'on apercevait l'admirable plaine de Rome et la mer, encadrée à droite par les premières maisons et la porte de Frascati, et à gauche par les villas Conti et Aldobrandini, entourées de majestueuses et sombres masses de verdure. Le contraste de ces tons si graves avec la blancheur des maisons et la couleur azurée et légère de l'horizon produisait un effet qu'il est impossible de s'imaginer quand on ne l'a pas vu.

Le prix du splendide hôtel où nous étions descendus est dune modicité étonnante : pour un énorme et vraiment superbe salon à trois fenêtres, pour une salle à manger tendue de dentelle et de mousseline, pour une belle chambre à coucher et la jouissance de la terrasse, le prix fait tout d'abord et sans marchandage fut de deux piastres, ou dix francs cinquante centimes par jour. Que coûterait en France ou en Angleterre, un pareil appartement dans un pareil hôtel?

Nous allons à la villa Aldobrandini, qui appartient aux Borghèse. Le parc contient des eaux admirables ; on les

lÔO JOURNAL d'un voyage EN ITALIE

a conduites de cascades en cascades du haut de la montagne, à mi-côte de laquelle est située la villa, et, devant la maison, elles retombent en jets d'eau et en cascades magnifiques. Ces belles eaux, environnées d'énormes touffes de chênes verts, semblent une de ces délicieuses décorations de théâtre où tout est arrangé pour l'effet. La villa en elle-même n'est pas très belle, extérieurement du moins ; mais au dedans, elle est charmante et surtout d'une propreté qui fait plaisir à voir dans ce pays. Le vestibule dans lequel on entre d'abord offre un spectacle peut-être unique ; car d'un côté on aperçoit les eaux et le parc, et de l'autre cette immense campagne de Rome dominée par tout Frascati.

La villa Conti est loin d'être aussi belle ; nous aurions dû la voir en premier lieu. La maison est triste et a l'air d'une manufacture. Le jardin cependant est rempli d'arbres énormes et très beaux.

Après ces deux courses nous déjeunons et avec des appétits de voyageurs. Paul de Malaret, qui était venu à cheval, devait surtout avoir l'estomac creux ; le pauvre garçon passa toute sa journée à califourchon, quittant le cheval pour l'âne et repassant de l'âne au cheval.

Nous avions, en effet, fait amener des ânes pour monter à Tusculum et à Grotta-Ferrata. Il y en avait cinq, un pour chacun de nous. Celui de madame de Caraman était tout petit et trapu ; celui de madame Odier était le plus beau ; M. Odier avait pris le plus petit, tout roux, tout râpé, tout écorché, tout misérable ; Paul avait le plus fringant et le plus grand ; moi j'en avais choisi un petit, gris et très bon.

Ici commencent les grands plaisirs ; nous étions en gaieté à cause du temps, du pays et de nos tournures respectives.

Après avoir traversé Frascati, dont la place est très jolie, nous montons continuellement jusqu'au haut de

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ces collines ; à chaque moment, de chaque côté, c'étaient des vues plus admirables les unes que les autres. J'étais désolé de ne pouvoir rien dessiner, et cette désolation me fit former le projet, que j'exécuterai Dieu sait quand, de venir passer trois ou quatre jours à Frascati, pour croquer sans pitié tout le pays.

A gauche, nous passons devant un couvent de capucins, dont les murs blancs faisaient un charmant effet au milieu de la verdure et des divers tons de la montagne. Sur la route, à l'entrée du petit chemin qui conduit au couvent, était une jolie image de Madone.

Un peu au-dessus est la villa de la Reine de Sardaigne, appartenant au prince de Canino. C'est à la porte de cette villa que se passa, il y a vingt ans, la fameuse aveiiture du prince de Canino. Son secrétaire prenait lair à la fenêtre, quand il fut subitement entouré de brigands qui Tenlevèrent croyant prendre le prince, dont ils espéraient tirer une riche rançon. Le secrétaire ne trahit pas son maître et ne se découvrit que dans les montagnes. Le prince, comme on peut le croire, paya sa rançon.

Actuellement, il n*y a plus de voleurs dans ces parages ; l'excès de leur audace causa leur destruction.

Devant la villa Canino il y a un groupe de pins d'Italie d'une hauteur et d'une beauté admirables ; ils semblent de grands parasols destinés à ombrager la maison pendant les chaleurs de l'été. Il y a aussi de très beaux cyprès, dont la forme allongée et l'épaisseur font un heureux contraste avec ces pins, dont le feuillage ne couvre que le sommet et s'étale comme la toile d'un parapluie.

En continuant de monter, nous arrivons à peu près au sommet de la montagne et non loin de Tusculum : quand on est à cette hauteur, on voit se dérouler devant soi une vue qui semble une féerie, un jeu de l'imagination. Au fond, à gauche^ toujours la mer et, devant, la

campagne de Rome; au troisièm.e plan, Frascali, au second, tout le flanc de la montagne que l'on vient de gravir, et, au centre de la verdure si variée dont elle est couverte, le couvent des austères Gamaldules, d'où est sorti et où a vécu si longtemps le Pape Grégoire XYI ; sur le premier plan, des arbres et des fleurs bordant l'antique voie romaine de Tusculum, sur laquelle nous marchions. C'était un merveilleux spectacle.

Cependant nous approchons de Tusculum; chaque côté de la route est semé de débris de pierre et de marbre provenant de l'antique cité, antérieure à Rome, comme on le sait. Nous arrivons au théâtre, encore parfaitement conservé, et dont les dix gradins de pierre, en demi-cercle, pouvaient contenir de quatre à cinq cents personnes. En nous reposant sur ces gradins , nous remarquons combien ce lieu est sonore et bien choisi pour la récitation des vers. Aussitôt, Paul et moi, nous montons sur la scène, élevée de deux pieds au-dessus du sol, et nous débitons à la compagnie émerveillée la scène d'Achille et d'Agamemnon dans VIphigénie de Racine. J'étais Agamemnon, et Paul, Achille. Ce théâtre est le monument ancien le mieux conservé que j'aie encore vu. Derrière la scène est le lieu ou les acteurs se retiraient, la coulisse ; on y remarque encore les pierres carrées dont on tapissait les murailles en forme de mosaïque. Ces pierres, ou je crois plutôt ces briques, sont incrustées dans un ciment dont on enduisait tout le mur. Ce genre de construction se retrouve dans presque toutes les ruines antiques. Une chose bizarre, c'est que les acteurs étaient obligés de traverser une rue pour monter sur la scène. Il est vrai que la via, qui existe encore aujourd'hui, n'a que cinq pieds de largeur ; le trajet n'était pas long.

Près du théâtre, sont les restes d'une piscine ou réservoir d'eau ; elle était voûtée et soutenue par de nombreux piliers ; la voûte s'est écroulée, mais les piliers, aussi

bien que le dallage, sont en très bon état encore. A côté de cette piscine est un aqueduc, à rentrée duquel étaient des bains et une charmante petite fontaine. Cet endroit est rempli de violettes, ces dames en font provision.

Nous étions là, sur le sommet de la montagne, de sorte que nous jouissions de la vue dans toute son étendue, dans toute sa magnificence, et de tous les côtés.

A Topposé de Rome nous apercevions l'énorme Monte Cavi, près du sommet duquel est un pittoresque village, appelé Bocca di Papa. C'est dans le vallon qui nous sépare du Monte Cavi que se trouve Grotta Ferrata, un peu plus à droite. Sur le versant de la montagne de Frascati, est la villa en ruines que l'on a cru longtemps être celle de Cicéron; au dire des antiquaires modernes, il paraît que c'est une erreur et que celte villa appartenait à Tibère. Tant pis pour elle !

C'est de là que la vue des montagnes est surtout magnifique. xVprès le Monte Cavi, il y en a quatre ou cinq, dont la couleur va en dégradant, à mesure que la distance augmente ; les dernières sont de ce bleu clair dont je ne puis me lasser déparier; ce sont les Apennins. Sur un plateau qui joint le Monte Cavi à une autre montagne est le lieu où Annibal campa avec ses Carthaginois, après la terrible bataille de Cannes. Il avança même bien plus près encore de Rome, car on assure qu'il alla jusqu'à la Porta Pia, jusqu'aux murailles même de la ville, à la lettre.

De ravissants effets de nuages se produisaient en ce moment; certains endroits étaient plongés dans l'ombre, d'autres étaient vivement éclairés, l'efi'et en était pittoresque et extraordinaire.

Sur les ruines de la villa Cicéron-Tibère, je cueille des violettes que j'enverrai en souvenir à mes frères et sœurs. Les gazons, dans ces montagnes, sont remplis des plus charmantes fleurs ; madame de Caraman et madame

Odier, avaient chacune un énorme bouquet champêtre.

La descente était très rapide, et madame de Caraman, dont la peur croissait à chaque pas, ne se jugea en sûreté que quand elle fut remise à terre, à la grande satisfaction, du reste, de son baudet.

Au bout de trois quarts d'heure, nous arrivons à Grotta Ferrata. Le couvent des Grecs catholiques qui s'y trouve, outre ce qu'il a de curieux en lui-même, renferme de superbes fresques du Dominiquin. Elles représentent les traits de la vie de Saint Nil, solitaire. Pour tout ce qui n'exige pas de grands mouvements, Dominiquin est admirable ; aussi voit-on là des choses qui, vraiment, méritent la fatigue de la course, entre autres, la fresque représentant le miracle qu'opéra Saint Nil, en guérissant un enfant possédé. Il ordonna à un diacre de mettre une goutte d'huile bénite dans la bouche de l'enfant, pendant qu'il prierait, et le Saint obtint ce qu'il demandait à Dieu.

Dominiquin a tiré de ce touchant sujet le plus beau parti possible. A gauche est Saint Nil, de profil et priant, il est superbe; au milieu est l'image de la Sainte-Yierge, devant laquelle est l'huile, et le diacre en prend avec la main droite ; la main gauche est dans la bouche de l'enfant qu'elle tient ouverte. L'enfant se raidit sur ses jambes ; son corps contracté par la douleur, est reployé en arrière, ses bras sont étendus et ses mains rigides et crispées ; il est pâle, ses yeux sont tout tournés. Toute la figure de l'enfant, depuis le bout du pied jusqu'au bout des mains, est un chef-d'œuvre digne de Raphaël et des premiers maîtres. Je préfère même infiniment le possédé de Grotta Ferrata à celui de la Transfiguration, et M. Odier partage mon avis.

Le Père soutient l'enfant; sa figure respire la foi, et contraste avec la frayeur de quelques autres enfants, et avec l'inquiétude et l'attente d'une femme, à genoux sur le devant et tenant un tout petit enfant.

Cette fresque a, de plus, ravantagc d'être eu très bon état de conservation.

Il y a encore, dans cette chapelle, deux figures du même Saint, Tune en prière, l'autre debout, qui sont fort remarquables.

L'intérieur de la cour du couvent serait charmante à dessiner ; un colé est soutenu par de vieilles colonnes rouges et noirâtres, dont la hardiesse et l'élégance font ressortir d'une façon saisissante la simplicité des murs environnants.

En sortant de cette cour, nous nous reposons un moment, et j'en profite pour faire cinq croquis de nos cinq ânes, alin de les faire figurer dans un dessin de notre promenade. Après quoi, nous enfourchons de nouveau nos modestes montures et nous revenons à Frascati par un chemin joli et court.

A trois heures et demie, nous repartons par le même délicieux temps que le matin, seulement avec un peu plus de poussière. J'étais fatigué et je dormis en voiture, madame de Caraman en faisait autant.

A cinq heures et demie, nous rentrons à l'Ambassade, ravis de notre expédition.

25 acril. — Jour de la naissance d'Anatole, à qui je souhaite et envoie de Rome à Paris, une bonne et excellente" fête. Si, lui, ne peut mentendre, que le bon Dieu daigne ne pas laisser mon vœu stérile !

A une heure, M. et madame de Maubourg, ainsi que madame de Caraman, me prennent avec eux pour aller à Saint-Paul-hors-les-Murs, une des sept basiliques majeures de Rome. Avant 1823, elle était très belle et très intéressante ; mais un terrible incendie la détruisit de fond en comble, et la nouvelle église n'a guère de beau que sa grandeur et sa simplicité.

Une escouade de forçats passait là, quand nous y entrâmes ; ils sont employés aux travaux de la nouvelle

église. Leur vêtement est de laine brun clair, rayé de brun -plus foncé; la plupart ont une chaîne rivée à chaque jambe et qu'ils traînent en marchant.

Dans la cour ou l'on travaille les marbres, le Bénédictin qui nous conduisait nous fit voir de magnifiques blocs d'albâtre oriental, envoyés en présent par Méhémet Ali, pacha d'Egypte, au Pape. Cet albâtre, blanc mat et veiné bizarrement de magnifiques raies et de taches jaunes transparentes, fait un admirable effet. On sciait une colonne de ce même albâtre, longue au moins de vingt-cinq pieds et d'une circonférence de huit à dix pieds au moins. Cette matière est si estimée, qu'un cube de dix pouces se vend 80 piastres, 420 francs environ. Les ouvriers, chargés de la travailler, n'ont demandé pour salaire que les débris qui resteraient des blocs.

Au retour, M. de Maubourg me montra plusieurs monuments pleins d'intérêt, et que je ne connaissais pas encore; ainsi, la pyramide de Caius Sextus, qui lui servit de tombeau et qui fut élevée en quarante jours, sous Auguste ; le temple de Vesta, petit, mais un des plus élégants et des mieux conservés qui se voient à Rome ; la maison du démagogue républicain Rienzi ; enfin, une haute colline, faite de main d'homme, et formée non pas de terre ni de pierres, mais de morceaux de pots vernis et brisés. Les antiquaires se creusent la tête pour expliquer cette montagne de débris de pots. S'il y a longtemps qu'ils font cette recherche, ne serait-ce pas là la cause pour laquelle ces pauvres savants ont la tête si creuse? Ils participent de leurs ports !

En rentrant, je vais avec Reiset dessiner d'après nature ; nous descendons dans le Forum de Trajan, et là, nous croquons la belle colonne Trajane, assis sur les débris des colonnes du Portique ; quel beau parti un paysagiste pourrait tirer de ce point de vue !

A cinq heures, je vais dîner chez Reiset avec M. de

IMPRESSIO>'S ET SOUVENIRS 167

Souza, attaché à la Légation de Portugal ; et après le dîner, nous montons dans le charmant équipage de Reiset, qui nous mène à la villa Borghèse. Je ne connaissais pas encore cette ravissante promenade. Les points de vue y varient à l'infini et sont plus pittoresques les uns que les autres. Les arbres sont magnifiques et de toutes les espèces. Malheureusement, la ville Borghèse est dans le f( mauvais air » la mala aria, ce qui l'empêche d'être habitée et d'être fréquentée pendant la saison des chaleurs.

Le temps était doux et charmant ; il avait fait si chaud pour la fête d'Anatole, que j'avais endossé le matin les habits d'été.

26 avril. — Temps superbe, 17 degrés de chaleur. Je vais au Vatican et je commence enfin mes études ; je mets en place les lignes du superbe Torse antique; mais, n'ayant pas mas lunettes, je ne puis pas l'achever ni même le bien étudier. Je finis par une visite aux stanze de Raphaël et aux autres galeries appelées le Camere, les chambres de Raphaël. Décidément, de toutes les peintures que j'ai vues jusqu'à ce jour, aucune n'approche de la Madone de Foligno, de Raphaël. C'est le seul tableau où je ne trouve rien à redire ; depuis le haut jusqu'au bas de la toile, Raphaël a atteint la perfection de l'art de peindre, autant qu'un homme peut le faire.

Le soir, nous voulions aller au Cotisée au clair de lune, Paul, M. de Saint-Maurice et moi. Mais la lune ayant la maladresse d'être terne et noyée ce jour-là, nous allons jusqu'au Forum, et arrivés là, nous décidons que nous ne verrions rien au Cotisée ; nous remettons la partie à demain.

Avant cet essai de promenade manqué, j'avais été faire une visite à madame de Rayneval. En passant par le Corso, je vis une chose bien impresionnanle et d'un effet terrible; c'était un enterrement aux flambeaux. Des

168 JOURNAL d'un YOYAGE EN ITALIE

deux côtés de la rue marchaient, au nombre de cent au moins, des religieux en file l'un après l'autre. Une quarantaine d'entre eux portaient des cierges allumés, dont la lueur éclairait le corps, porté , au milieu de leurs rangs, par quatre sacconi'ou pénitents, sur une espèce de litière. Je ne sais si on le portait à l'église ou au cimetière. Un drap noir recouvrait le cadavre. C'est ici la coutume d'enterrer les morts à visage découvert. C'est ainsi que j'ai vu, il y a quelques jours, à l'église du Gesù, un père Jésuite mort et attendant dans l'église même qu'on célébrât son service funèbre. Il était étendu sur une sorte de canapé portatif, revêtu des habits sacerdotaux, avec un crucifix dans les mains. C'était un vieillard, le père Finetti, à ce que j'ai appris. L'enterrement que je voyais passer ce soir avait l'air dune fantasmagorie. Au milieu de la nuit (il était 10 heures), la lumière vacillante des cierges agités par la marche éclairait à demi ces longues robes brunes de religieux; les grands sacs blancs des quatre sacconi portant le corps et le chant lugubre des psaumes faisaient une impression saisissante.

C'est une chose qui me semble bien entendue d'environner ainsi la mort de cérémonies propres à vivement impressionner les vivants ; il y a plus de chance de leur en faire tirer quelque profit. La vue d'un cadavre rappelle plus fortement à fhomme irréligieux ou dissipé qu'il sera un jour semblable à ce qu'il a devant les yeux, que ne le fait la vue d'un cercueil.

2d avril. — Une autre chose qui paraît singulière à nos yeux d'étrangers, dans les églises de Rome, c'est la prédication. Ce matin, en allant, selon mon habitude, entendre la messe dans TégUse du Gesù, je suis arrivé pendant un sermon, ou, plutôt, une instruction. C'était un père Jésuite qui prêchait. A un pilier était adossée une espèce de table haute de cinq pieds, longue et large d'autant ; au milieu de cette table et appuyé au mur était

un fauteuil, et d'un côté un petit escalier de quelques marches pour y arriver. Le prédicateur monte sur cet échafaudage, sans surplis et dans le costume habituel des Jésuites, et de là il parle à Tauditoire qui entoure son estrade, tantôt assis, tantôt debout, gesticulant habituellement beaucoup et se promenant quelquefois d"un bout des planches à l'autre. Ceux qui prêchent mal se démènent et se trémoussent sur leur tribune, criant beaucoup et ayant toujours l'air en colère, à cause de l'accent italien.

C est chose fort singulière de prime abord que de voir ainsi un prédicateur des pieds à la tête. Je suppose que la pantomime et les gestes doivent être une étude im portante et toute spéciale pour ceux qui, en Italie^ se destinent à la prédication.

Après le travail de la chancellerie, je me rends à la galerie Sciarra, une des plus riches de Rome. J"avais peu de temps à moi; aussi ai-je été tout droit au fameux tableau de Raphaël appelé // Sonaiore. le Joueur de violon. C'est un simple portrait de jeune homme, tenant en main un archet de violon. Il y a des amateurs distingués qui préfèrent ce tableau, si simple qu'il soit, à la TransfiguratÀon; quoique trouvant cette préférence un peu exagérée, je dois avouer que, dans le Joueur de violon, il y a une perfection de peinture, de couleur, de dessin, de composition, aussi extraordinaire que dans les plus merveilleux chefs-d'œuvre de Raphaël. Je ne me figure pas quelque chose de plus beau que ce portrait. Il y a une telle hardiesse et une telle facihté, jointes à un fini presque minutieux des moindres détails, que l'on ne sait vraiment que penser de toutes ces beautés réunies en un si petit espace. La couleur, en outre, est d'une conservation étonnante, et en examinant avec attention, on voit combien Raphël employait les glacis et les frottis. 11 rendait admirablement la nature. Une vérité que cette

belle pBinturedu Sonatoredémonive plus évidemment que jamais, c'est que le plus ou moins grand talent d'un maître dépend du soin plus ou moins grand qu'il apporte à copier^ à imiter la nature. Dès qu'il invente, qu'il cherche des effets qui n'existent pas dans son modèle, dès qu'il a un système et un parti pris^ il manque son but. Il peut plaire à l'œil, mais il ne représente plus la nature, les chairs ne sont plus vivantes, les articulations ne s'emmanchent plus ; les figures ne peuvent plus se remuer, marcher, vivre en un mot. Raphaël est le premier, parce qu'il a le mieux rendu la nature. Il ne l'a pas embellie, mais il l'a vue dans son côté noble, et il a eu le talent nécessaire pour rendre ce qu'il voyait presque aussi bien que l'original même. Quel soin dans les détails, et comme les effets de la masse sont cependant observés et conservés! Quelle leçon que la vue d'un pareil tableau !

Dans cette même salle de la galerie Sciarra, est un Léonard de Vinci, représentant deux femmes vues jusqu'à mi-corps à peine; l'une est couverte d'un voile et représente la Modestie, l'autre, revêtue de riches et élégants vêtements, figure la Vanité. Il y à là une finesse de modelé, une perfection de dessin et d'expression vraiment inimaginables ; la femme vaine est surtout un chefd'œuvre en ce genre. La bouche a un de ces sourires fins et bons que Léonard de Vinci excelle à rendre, les yeux sont pleins d'esprit et de vie. On voit dans les draperies les frottis et les glacis sur des fonds ou blancs ou gris jaunâtres ; pour les rouges et les verts surtout cette manière de peindre est excellente et donne une transparence de tons impossible à atteindre autrement.

Le troisième chef-d'œuvre de cette salle est un grand tableau du Pérugin, haut de 7 à 8 pieds et large de 5 à 6. Il ne contient qu'une seule figure, mais une qui, à elle seule, en vaut bien cent ; c'est Saint Sébastien attaché à une colonne et percé de flèches ; sa tête et ses yeux ont

cet immense et admirable sentiment que Pérugin savait si bien exprimer, le sentiment deTamour divin, delà paix et de la joie intérieures, de l'espoir et de la foi I Bien des gens trouvent qu'en ce point il a surpassé Raphaël, et je serais assez porté à le trouver aussi. Quelquefois il pèche un peu par la forme, mais ici il a atteint toute la majesté et toute l'élégance de son inimitable élève. La peinture du Saint- Sébastien est conservée d'une manière surprenante.

Le soir, je vais chez le comte Ludolf ; il y avait de la musique, et une musique délicieuse. Une grosse dame, nommée madame Furrmann, chantait comme un rossignol. Pendant un des entr' actes, j'étais à côté de M. Morani, mon peintre du palais Colonna, et il me parlait de notre récente excursion à Grotta-Ferrata et des fameuses fresques du Dominiquin. Il me demande si je n'ai pas vu au-dessus, dans la même chapelle, des portraits de prophètes, du Dominiquin également. Je n'en avais pas vu un seul. « Où donc sont-il? » luidis-je. « Sur le Cornichon, dans un espace de cinq pieds au-dessus du Cornichon, » me répond M. Morani (Il voulait dire la Corniche). Je faillis lui éclater de rire au nez, et je crains même qu'il ne se soit aperçu de quelque chose ; d'autant plus que Paul de Malaret, qui avait de loin entendu le colloque, vint lui parler des fresques de Grotta-Ferrata et se fit répéter l'admirable a Cornichon » deux ou trois fois. Je ne savais oii me cacher pour rire à mon aise avec mon coquin de Paul qui avait ainsi jeté de l'huile sur le feu.

l^"" mai. — Fête du Roa de mon choal Pour la Saint-Philippe on avait dès hier soir illuminé la façade du palais Colonna. Ce matin, à dix heures, M. l'ambassadeur, Reiset, d'Astorg, Paul et moi, nous montons dans la superbe voiture dont j'ai parlé à l'occasion de la Semaine Sainte, et nous nous rendons à Saint-Louis des Français pour entendre la messe Royale. Nous étions tous en grand

uniforme. L'arrivée de l'ambassade à l'église mit en émoi la foule qui y était déjà réunie. Après avoir adoré le Saint-Sacrement, devant lequel on nous avait conduits solennellement pour faire notre prière, on nous fit entrer dans une tribune, à droite de l'église et à gauche de l'autel, dans laquelle arriva peu à peu la plus grande partie du corps diplomatique. En face était la tribune destinée aux pensionnaires de l'Académie de France et au directeur M. Schnelz.

La messe a été célébrée par M. l'abbé Lacroix, clerc national. La musique, assez belle par moments, et surtout au Kyrie, était de M. Bazin, élève de l'Académie. Il y avait un monde énorme ; notre tribune était au grand complet ; on pouvait cependant se mettre à genoux et avoir un maintien convenable.

Il pleuvait malheureusement lorsque nous sommes sortis, ce qui fripait un peu les riches livrées des cochers et laquais. Le fameux carrosse, dans lequel je montais pour la première fois, est splendide à l'intérieur; il est tout tendu de soie blanche ; le ciel est en soie blanche drapée et plissée, tous les plis aboutissant au centre où se trouve une large couronne brodée en or. Au fond de la voiture et au milieu est un grand écusson avec les armes des Maubourg brodées en soies de couleur, en or et en argent.

Du reste nous ne fêtâmes pas autrement la Saint-Philippe, si ce n'est en déjeunant et dînant tous à l'Ambassade.

C'est aujourd'hui aussi, 1" mai, que commence le mois consacré à la Sainte-Vierge ; c'est encore le jour de naissance de ma bonne petite sœur Nathalie, qui a eu ainsi l'esprit de naître sous la protection spéciale de la Sainte-Yierge, et dont je ne puis mieux célébrer la fête qu'en la recommandant tout particulièrement aux bontés de notre Mère commune. C'est enfin, aujourd'hui 1" mai,

que commence le mois de la première communion de mes chères sœurs jumelles ! quel doux et heureux présage que de les voir faire l'acte le plus solennel de leur vie religieuse pendant le mois de Marie î

2 7nai — Malgré la pluie, Cambis, d'Astorg et moi, nous allons après la chancellerie à la galerie Sciarra. Je n'en donne pas le compte rendu, salle par salle, parce que je ne l'ai pas vue de la sorte; Cambis, qui la connaît à fond, me conduisait aux morceaux principaux tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.

Outre les trois incomparables chefs-d'œuvre dont j'ai déjà parlé, le Joueur de violon, le Saint-Sébastien et les deux Femmes, la galerie Sciarra'contient de superbes tableaux. D'abord, dans la salle du Sonatore, un petit Albert Durer, représentant la Mort de la Sainte-Viei^ge. Entourée des Apôtres, la Sainte-Yierge est sur un lit et sur le point d'expirer. L'expression et le fini de tous les visages de ce tableau sont quelque chose de vraiment extraordinaire. Regardés à la loupe, ils sont aussi finis qu'à l'œil nu. La nature n'y est pas vue noblement, elle n'est pas idéalisée ; mais la vérité et la naïveté de l'expression suppléent grandement à ce manque de noblesse. Les moindres détails sont étudiés avec une sorte d'amour. Les vêtements sont tous coloriés par glacis ; quelquesuns sont d'une merveilleuse conservation.

Deux grandes Madeleines du Guide font un triste effet au milieu de ces beaux tableaux ; la fadeur et le peu de solidité de cette peinture ressortent davantage ici, à cause des Raphaëls, des Pérugins, des Léonards de Vinci qui l'avoisinent. Le dessin non plus n'en est pas correct, la couleur est affreuse, l'expression froide et fausse, et la nature bien peu noble. Le principal mérite et le seul, je crois, de ces deux toiles, consiste dans une grande facilité de pinceau.

Deux petits tableaux de Claude Lorrain, de ce grand

fabricateur de lumière, ont au plus haut degré cet aspect lumineux dont lui seul a possédé le secret. Ils sont fameux, le plus petit surtout, et méritent leur réputation; le plus grand produit moins d'effet, et plaît moins, quoiqu'il ait peut-être plus de mérite. Il est bien plus difficile, en effet, de rendre la chaleur rougeâtre du soleil couchant, que la lueur légère et argentée du lever du jour.

Un grand paysage de Poussin, dont le deuxième et les derniers plans sont de toute beauté. L'eau surtout est calme, brillante et d'un aspect solitaire très remarquable.

Un portrait de femme par le Titien, chef- œuvre de couleur, de noblesse, de facilité. Il y a dans les chairs ce moelleux et cette transparence qui donnent tant de vie à la peinture de Titien ; de près, on dirait que tout est de la même couleur, et dès que l'on s'éloigne pour examiner l'ensemble, on aperçoit mille finesses variées de tons, bleuâtres, rosés, pleins de fraîcheur et de vie. Les vêtements de soie sont rouges, bleus et blancs (les couleurs de 1830), et admirablement faits ; ils sont tous peints par frottis. Les couleurs sont tellement vives et fraîches qu'elles semblent sortir de la palette. L'ensemble de toute cette figure présente une noblesse et un grandiose qui dénotent le grand maître.

Un épisode de riiistoh'e ancienne de Rome, par Garofalo, est un tableau de la plus grande beauté. Une Vestale, ayant été informée par M. de Mercure ou d'Apollon qu'il y avait un vaisseau arrêté à l'entrée du Tibre et ne pouvant avancer jusqu'à Rome, lieu de sa destination, alla à l'endroit où était ce vaisseau, lui attacha sa ceinture à la proue, et, tirant ce léger fardeau, le conduisit dans le port de Rome. Garofalo, homme d'un immense talent et digne précurseur du Pérugin et de Raphaël, tira de cette légende un beau parti. Le paysage est très joli et

ne manque ni de perspective ni de vérité. L'eau du Tibre est charmante. La Yestaie est dessinée avec élégance et facilité. Sa tête est gracieuse et expressive. Sur le rivage se tiennent, sur le premier plan, un homme drapé et un grand prêtre qui sont vraiment dignes du Pérugin ou de Raphaël. Il y a aussi une petite femme à genoux, un peu plus loin, faite à la manière de ces deux grands héros de la peinture.

Une Sahite famille de Francia ; genre du Pérugin et superbe peinture, pleine de sentiment. La tête de la Sainte-Vierge est ravissante de douceur, de naïveté, de paix intérieure. Je n'aime pas autant l'Enfant-Jésus. A droite, derrière la Sainte-Vierge, est un religieux, dont la tête est aussi pleine de foi et de recueillement. Je n'aime pas beaucoup non plus la tête de l'autre religieux, placé en pendant du premier, à gauche.

Une magnifique copie de la Transfiguration, par Jules Romain, dit-on. Elle est un peu moins grande que l'original ; la couleur a changé et diffère beaucoup de celle de Raphaël ; l'expression de plusieurs têtes est aussi changée. J'aime presque mieux la tète de la femme du premier plan sur la copie que dans l'original du Vatican.

Hier soir, M. de Lillers est venu à l'Ambassade; il a raconté un trait assez curieux et légèrement burlesque de son voyage en Amérique. Il s'était aventuré jusqu'au centre du Canada avec un Français nommé M. Fayel. Après un séjour d'un mois environ sur les bords de je ne sais plus quel lac, ils firent la connaissance d'un Indien, qui, ne pouvant plus gagner sa vie à cause de ses infirmités, s'était fait devin ou sorcier. Sur le point de mourir, cet homme, se rappelant les anciennes prédications des missionnaires Jésuites, soit par tradition, soit par ses propres souvenirs, demanda à aller au ciel « par la même route que les Français » ; c'est ainsi qu'ils demandent le Baptême, lorsqu'ils désirent se convertir.

M. de Lillers et son compagnon se rendirent chez lui et le baptisèrent ; le pauvre homme étant mort le lendemain, ils peuvent espérer avoir donné là une âme à Dieu. Mais c'est quand il fallut l'enterrer que les difficultés commencèrent; que dire? que chanter? quelles cérémonies faire? ni l'un ni l'autre n'en savaient trop rien; cependant se rappelant quelques fragments des psaumes qu'ils avaient lus jadis, ils chantèrent à tort et à travers les versets latins qui leur revinrent dans l'esprit ; quand ils ne savaient plus que dire, ils entonnaient le « Gloria Patri », or, le Gloria Patri revenait à chaque instant, à ce qu'il paraît. Pour un enterrement, l'effet devait en être assez singulier. La population peu difficile fut cependant émerveillée et très édifiée de cette cérémonie, à laquelle heureusement elle n'entendait rien.

M. de Lillers terminait son histoire, quand madame de Rayneval arriva, et sa vue me remit en l'esprit une autre histoire, d'un genre tout différent mais assez comique, arrivée devant elle à M. R... Il y a une huitaine de jours on organisa un déjeuner champêtre, auquel je ne pus assister à cause du travail de la chancellerie. Madame de Rayneval s'y trouvait et s'était placée sur l'herbette à côté de M. R... Chacun des convives avait apporté un ou deux plats. On prie M. R... de découper un poulet, placé près de lui, et voilà le jeune élégant s'escrimant avec ce poulet, lequel était très dur et opposait une résistance opiniâtre ; il le tenait piqué sur une fourchette à salade, en bois, appartenant au ménage de madame X... Tout à coup, la fourchette se casse dans le poulet (et d'une I). Madame X... commençait à n'être pas trop contente, quand M. R... pour s'excuser, et croyant que le poulet avait été apporté par un autre convive, se tourne vers sa voisine et, la prenant pour confidente, lui dit : « Comment aussi apporte-t-on un vieux coq comme cela? » — « Mais, monsieur, je n'apporte pas de vieux coqs, » ri-

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poste madame X... piquée au vif. Le poulet avait été fourni par elle, et le malencontreux M. R... s'était trompé de confidente. L'infortuné ne trouva d'autre moyen de se soustraire à sa confusion, qu'en fuyant le poulet et la compagnie, et en allant faire des croquis dans les environs.

3 mai. — Paul apprend par une lettre de sa sœur la mort de sa grand'mère de Malaret. La démoralisation que cette nouvelle lui causa attrista aussi ma journée. Il est très affecté de cette perte. Heureusement sa pauvre grand'mère est morte chrétiennement, s'étant confessée et ayant reçu lExtrême-Onction en pleine connaissance.

4 mai. — L'excellent père Yillefort, que j'avais été prier hier soir de dire une messe pour le repos de l'àme de madame de Malaret, avait eu la complaisance de se prêter à tous nos désirs et de s'accommoder à nos exigences d'heure et de lieu. Ce matin donc, je vais avec Paul à la fameuse chapelle de Saint-Ignace, où le père yillefort célébra la messe avec un recueillement et une dévotion dignes du sanctuaire où nous nous trouvions.

Cette amitié que je porte à Paul depuis tant d'années devient plus vive de jour en jour ; chose remarquable, elle s'est ravivée, en quelque sorte, elle s'est retrempée, à partir du juur où je suis revenu à Dieu. L'absence commençait déjà, à cette époque, à produire sur cette affection purement humaine son effet ordinaire. Avec la connaissance et l'amour de Notre-Seigneur, cette amitié s'est fortitiée en s'alliant à la charité, seule source solide et honorable de nos affections en ce monde. J'aime bien mieux mes parents et mes amis depuis que la religion est venue me montrer à les aimer en Jésus-Christ. Que rendrai-je au Bon Dieu pour les bienfaits dont il m'a comblé? a Quid retribuam Domino pro omnibus quœ retrihuit mihi? »

Bénédiction Papale à Saint-Jean de Latran. — Mon domestique et celui de Paul de Malaret. — Accident de Charles d'Astorg. — Belvédère de la Yilla Médici. — f/album de madame de Menou. — Couvent des Franciscains à l'Ara Cœli. — Départ de mesdames de Maubourçr et de Caraman.

o mai, — Jour de l'Ascension. Après la messe, je vais chez M. Odier, voir son tableau de Saint François d'Assise qui avance beaucoup en prenant une grande vigueur.

Après un excellent et amical petit déjeuner, auquel j'étais seul avec M. et madame Odier, nou;^ allons à Saint-Jean de Latran, où le Pape faisait ce qu'on appelle à Rome tma fimzione, une fonction, une cérémonie. Il devait donner sa bénédiction de la Loge de Saint- Jean, comme à Saint-Pierre le jour de Pâques.

Lorsque nous arrivâmes, la place immense de Saint- Jean était remplie de troupes et de peuple. Il y avait surtout beaucoup de paysans avec leurs costumes et leurs coiflures si pittoresques et leur beau teint basané et transparent. Au bout de quelques minutes, les Cardinaux ont paru, puis la Croix et les autres insignes du Pape, puis enfin lui-même, et aussitôt un profond silence se fit

dans toute la foule. On entendait très bien la voix du Saint-Père, lisant les prières qui précèdent la Bénédiction. Il se leva, comme à Saint-Pierre et, levant ses deux bras, il bénit tout son peuple agenouillé en sa présence ; moment solennel, dont on ne peut se faire une juste idée que lorsqu'on en a été témoin. La superbe et immense vue que l'on a de Saint-Jean de Latran ajoutait plus de grandiose encore à la cérémonie déjà si grandiose elle-même.

Dans la journée, je fais en rentrant les portraits de madame de Maubourget de Paul. Pendant que je dessinais, madame de Caraman, qui avait assisté à la Bénédiction de Saint-Jean et qui y avait mené la petite Gabrielle de Maubourg, raconta une scène assez comique dont Gabrielle était l'actrice et l'auteur et qui s'était passée pendant la cérémonie. Avant l'arrivée du Pape, elle avait fait ses prières (elle a deux ans et demi!); quand le Pape parut, et au milieu du silence général, elle se mit à crier :« Bonjour Pape ! » ne croyant pas pouvoir mieux témoigner son respect. Cette idée de « Bonjour Pape ! » m'a paru assez comique.

Puisque nous sommes au comique, disons quelques mots de mon domestique. RaCfaele, malgré son nom poétique et artistique, est un fier paresseux et son sansgêne passerait toute permission si nous n'étions en Italie. Il y a quelques jours, en rentrant à midi dans ma chambre pendant qu'il la nettoyait, je trouve mon lit tiré au milieu de la pièce, un matelas par terre plié en deux, et sur le matelas monsieur mon domestique étendu et dormant... à midi 1 II ne faisait même pas chaud ! J'ai été tellement suffoqué que je n'ai presque rien dit. Une autre fois, je le trouve assis à mon bureau et écrivant une lettre, ayant ouvert mon encrier, pris une de mes plumes et probablement aussi de mon papier étalé sur le bureau.. Malgré tout, je ne le renvoie pas, car tous

sonl de même ici ; bien heureux encore quand ils sont honnêtes !

Paul de Malaret n'a-t-il pas trouvé dernièrement le sien, pompeusement appelé César, se peignant dans son salon ?I1 a, en plus du mien, Tavantage d'ennuyer ce malheureux Paul par ses phrases de civilité. A la fin de chaque repas, il lui dit solennellement : « Prosit ! » que cela vous profite I Toutes les fois que Paul rentre chez lui : « Ben tornato^ Signor Barone? » Vous êtes heureusement revenu, monsieur le baron ? et tous les soirs, en le quittant : « felicissima notte, Signor Barone? » Très heureuse nuit, monsieur le baron I Quand on le sonne, il ne vient pas, et quand on ne sonne pas, il ouvre doucement la porte demandant avec grâce et finesse : « ffa sonato ? » Vous avez sonné ?

J'aime encore mieux le mien.

Tous ces jours-ci, je les ai passés à faire ou à terminer les petits portraits de Reiset, de Charles d'Astorg, d'Alfred de Maubourg, etc.; grâces à Dieu, ils entassez bien réussi.

iOmai. — Jour néfaste! M. de Rayneval arrive après la plus triste expédition en Sicile. Il a passé tout son temps à souffrir, d'abord de la fatigue de son voyage par terre en diligence, puis du mal de mer, puis d'un poignet démis, puis du mal de mer encore au retour, et enfin de son infernale diligence. 11 revient, par dessus le marché, avec une fluxion. Mais tout cela n'est pas le plus triste de l'aff'aire.

• Charles d'Astorg avait été à sa rencontre, à cheval, en compagnie d'Ernest de Rayneval (1), le frère cadet de notre cher secrétaire. Son cheval était vicieux et diffi-

(1) Est entié depuis dans les ordres, et s'est fait;connaitre par sa haute piété, comme vicaire à la Madeleine à Paris, puis à Rome, comme prélat et supérieur de Saint-Louis des Français, où il est mort saintement, il y a quelques années.

cile ; il le savait ; mais comme il monte très bien, il l'avait choisi exprès.

Deux heures après son départ, son cheval commença à se cabrer, à ruer, etc.. et pendant tout ce manège, voilà que le pauvre Charles sent une secousse terrible à la poitrine et, perdant presque connaissance, ferme les yeux pendant que le cheval s'emporte. Il n'était pas sur la route, laquelle est en contrebas de deux ou trois pieds ; le cheval saute d'un bond du haut du talus, et la secousse fait tomber à terre Charles toujours sur le point de se trouver mal et ne pouvant plus se conduire. En tombant, il se fait deux trous à la tête, et se meurtrit l'épaule et tout le corps. Sa chute lui fit perdre complètement connaissance. Ernest de Rayneval était bien effrayé, comme l'on peut croire ; heureusement, tout jeune qu'il est, il ne perdit pas la tête, et il conduisit ou traîna Charles, un peu revenu à lui, jusqu'à une fontaine éloignée de deux cents pas, pour laver sa tête couverte de sang. 11 k laissa là un moment complètement sans connaissance, et courut bien vite chercher des religieux dans un couvent voisin ; c'étaient des Chartreux : un d'eux saigna de suite le pauvre blessé, et c'est peut-être cette prompte saignée qui lui a sauvé la vie. La chute était si terrible qu'une plus longue attente eût pu être mortelle. Après la saignée, il reprit ses sens, et on le ramena comme on put à l'Ambassade. Il était pâle comme un mort, et M. de Maubourg, qui le vit rentrer, me dit qu'il avait l'air de marcher et de monter les escaliers comme poussé par une force invisible et mécanique.

Ce ne fut qu'à six heures, avant le dîner, que j'appris ce malheur; je montai de suite chez Charles, que le chirurgien Baroni achevait de panser. La poitrine était dans un état alarmant ; la tête blessée en deux endroits jusqu'au péricrâne, peau qui entoure l'os de la tête, n'offrait pas tant de danger. Je n'ai rien vu de plus effrayant que

la figure de Charles en ce moment ; il était jaune mat et plombé, absolument comme un homme déjà mort ; il ne pouvait ni parler, ni bouger, sans d'horribles douleurs à la poitrine.

Le soir, M. Baronile trouva un peu mieux ; il amena avec lui, pour passer la nuit près du malade et parer de suite à un accident s'il en survenait quelqu'un, un jeune chirurgien, garde-malade éprouvé^ et, malgré cette spécialité, garde-malade absolument nul. Heureusement j'eus l'idée de monter chez Charles avant de me coucher pour savoir où il en était. Il me dit alors que l'autre ne comprenait rien et je fus trop heureux de le veiller toute la nuit. Le chirurgien lut et dormit dans la chambre voisine sans se préoccuper du pauvre malade. Les soins consistaient à le couvrir de temps en temps et à lui donner un peu à boire.

Le lendemain, je ne me levai qu'à une heure après midi ; je m'étais couché à six heures du matin. Je reconnus là par expérience le grand malheur des paresseux qui se lèvent à midi. Ma journée fut finie à peine commencée; et ce n'était qu'à coups de montre que je pouvais me mettre au courant des heures.

Tous ces messieurs de l'Ambassade montrèrent leur bonne amitié pour d'Astorg. M. deCambis, qui, sous ses dehors excentriques et avec sa manie du paradoxe, a bon et très bon cœur, voulait venir passer la nuit ; mais il avait été convenu que le chirurgien serait suffisant, et, ainsi que je viens de le raconter, c'est le hasard seul qui m'avait montré la nécessité de suppléer à l'insuffisance du garde -malade éprouvé.

Aujourd'hui, H mai, Charles va mieux ; la nuit a été meilleure qu'on ne l'espérait; M. Baroni est content de son état ; lui-même est gai, il peut se remuer, quoique soufFrant très vivement encore de la poitrine.

12 mai, — Jour de la première communion de mes

chères sœurs Sabine et Henriette ! à l'heure où j'écris ces lignes, les voilà à quatre cents lieues de moi, en robes blanches, symbole d'âmes et de cœurs plus purs et plus blancs encore ! Conservez les telles qu'elles sont en ce moment, ô mon Dieu, et faites leur continuer leur carrière chrétienne sans souiller ce beau vêtement d'innocence dont vous les avez revêtues à leur entrée dans la vie ! qu'elles ne perdent pas le fruit de votre visite, comme je l'ai fait autrefois ; car elles n'auraient peut-être pas le bonheur que j'ai eu de revenir à vous que j'avais quitté, et de reprendre goût aux choses excellentes, dont mon ingratitude m'avait rendu indigne !

Charles d'Astorg va étonnemment mieux ; il reprend avec une rapidité que nous ne pouvions espérer; Paul le veillera cette nuit, et ce sera la dernière où cette précaution sera nécessaire.

13 mai. — Je vais aujourd'hui avec M. Odier et M. de Rayneval à la Villa Medici ; nous voulions voir le buste de madame de Caraman, fait par M. Bonassieux, jeune sculpteur français. Ce buste, au dire de toutes les personnes qui l'ont vu, a admirablement réussi. Malheureusement, M. Bonassieux étant absent, nous n'avons pu encore aujourd'hui satisfaire notre curiosité artistique. En place du buste, nous avons été jouir du magnifique panorama de Rome, du haut du belvédère du palais Medici. Ce belvédère est une petite plate-forme ronde, au milieu de laquelle s'élève un pavillon dominant tout Rome et une partie de la campagne romaine. Les lignes du paysage déroulé sous nos yeux étaient admirables, les beaux pins de la Villa Borghèse, à hautes tiges et en forme de parasols, laissaient voir entre eux les montagnes bleues deFrascati et de Tivoli. De l'autre côté, nous voyions toute la ville, couronnée au loin par le majestueux dôme de Saint-Pierre.

Plus près et du côté de la Villa Borghèse, nous avions

le plus délicieux paysage que l'on puisse se figurer. Enchâssée entre les murs en ruines des anciennes fortifications de Rome, une porte était entourée de grands pins d'Italie ; sous la porte, on apercevait la campagne de Home, ainsi qu'au-dessus des murailles. Quel joli sujet de tableau dans ce morceau de paysage !

Le lendemain, je me sens indisposé et je passe toute la journée dans mon lit. iM. de Rayneval, M. de Gambis, ainsi que M. de Maubourg lui-même, eurent la bonté de venir me voir. Mon cher Paul me consacra presque toute sa journée, et, ce qui était mieux encore, toute sa nuit. Il voulut à toute force rester dans mon appartement en cas d'accident nocturne; malheureusement il se coucha sur un canapé où mon domestique, qui, on le sait, ne se gêne pas, a l'habitude de s'étendre, de sorte que, toute la nuit, il fut persécuté par les puces; il devint ainsi bien plus intéressant que moi, car je dormis tranquillement dans mon lit. C'est ainsi, concluerait un moraliste pratique, que la vertu n'est jamais récompensée sur la terre. En attendant, je prie Notre-Seigneur de bénir mon bon Paul et de lui rendre au centuple le bien que me fait son amitié.

15 mai, jour de la Pentecôte. — Quoique rétabli , je ne sors pas aujourd'hui; tout mon temps se passe entre ma chambre et celle de Charles d'Astorg. Celui-ci va de mieux en mieux, quoique [un petit excès de fatigue ait un peu troublé hier les progrès de sa convalescence.

Bien que nous soyons au 15 mai, il faitfroid^ et, depuis quinze jours, nous n'avons pas eu deux belles franches journées ; cette année nous nous passerons de printemps.

Le lendemain, à onze heures du matin, je commence une entreprise quelque peu méritoire ; je vais poser chez madame deMenou, qui fait une collection de portraits. Affreuse collection, dont toutes les figures ressemblent,

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS l8o

ainsi que Paul l'a très justement découvert, aux messieurs et aux belles dames qui enveloppent les savons. Toute l'ambassade y a passé; M. de Maubourg a reçu un petit air guilleret, et semble un perruquier endimanché, qui vient de dire un calembour. Madame de Maubourg a un diadème et un air tout princier. M. de Rayneval est assez ressemblant, malgré un air commun et béatement épanoui. M. de Cambis , dont la figure, sans être belle, a cependant beaucoup de caractère, est là tout souriant, tout fadasse, et sa grosse barbe crépue est frisottée et blondine. Reiset semble un garçon coiffeur. Quant à Paul et à d'Astorg, je ne les ai pas encore vus.

Madame de Menou a déjà croqué, ou plutôt écorché de la sorte, la plupart des personnes de la société romaine, étrangers et indigènes. Elle met tout cela dans un album, lequel est déjà presque rempli. Je suis destiné à grossir le nombre des victimes.

Vers trois heures, M. Odier vient me prendre pour aller au couvent des Franciscains de l'^ra Cœli et y dessiner quelques études.

M. de Maubourg, voyant très souvent le Père d'Alessandria, supérieur du couvent et général de tout Tordre, nous avait recommandés à lui. M. Odier avait besoin de tètes de religieux pour son tableau de Saint François, et l'occasion était trop belle pour que je ne raccompagnasse pas.

Nous allons donc au Capitole où se trouve le couvent d'Ara Cœli. C'est à la place même de l'église actuelle, qu'était autrefois le fameux temple de Jupiter Tonnant, où les triomphateurs venaient déposer leurs trophées. Il paraît que l'on voit encore dans l'église l'emplacement des colonnes de ce temple. Quant au reste du Capitole, où étaient des fortifications, et entre autres la tour de Manlius, célèbre par ses oies, il est couvert par le couvent des Franciscains. Tout en voyant avec joie l'humi-

18Ô JOURNAL d'un voyage EN ITALIE

lité et les prières continuelles des religieux substituées à rorgueil des anciens Romains et du paganisme, on ne peut s'empêcher de regretter la disparition totale, et jusque au moindre vestige, de ce fameux Gapitole.

L'escalier qui monte à l'Ara Cœli est situé précisément en haut des degrés qui mènent au Forum et au Campo Vaccino. Il offre l'aspect le plus pittoresque. Il se compose d'une trentaine de marches, longues de 25 à 30 pieds environ, et terminées par une plate-forme et une petite colonne de pierre, surmontée d'une croix en fer. En face de cette colonne est l'entrée du couvent, composée de trois arcades élégantes, jaunies par le soleil. On passe sous celle du milieu et on arrive à la porte du couvent.

Le Père d'Alessandria nous avait proposé le Frère portier pour modèle ; nous ne voulions pas le refuser ni prendre des airs d'exigence, de sorte que nous nous mettons à l'œuvre, quoique le bon Frère manquât de cet air noble si répandu sur les têtes de religieux italiens. Je réussis assez bien mon croquis.

Ce Frère Sébastien, Fra Sebastiano, nous raconta qu'il avait été autrefois marchand ambulant en Italie, en Allemagne, en Prusse et en Russie, à la suite de l'armée française, du temps de Napoléon. Il parlait bien le français et mieux encore l'allemand. Quant à l'italien, c'était sa langue nationale, puisqu'il était de Milan. Depuis vingt ans, il est religieux dans l'ordre de Saint-François, et employé tantôt à la cuisine, tantôt à la porte du couvent. Il paraît excellent homme, gai, serviable, complaisant. Il posa parfaitement bien.

Le lendemain, nous terminâmes notre séance, et nous comptons revenir à l'Ara Cœli, pour obtenir du Père d'Alessandria un jeune et beau religieux que nous avons entrevu hier.

Rien n'est comparable, comme modèles, à ces têtes de moines. Outre l'expression toujours belle et grave que

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donne l'habitude de la prière, de la tranquillité et des macérations, la plupart ont la tonsure et la barbe, ce qui donne des effets de lignes et de contours impossibles à trouver ailleurs.

Le temps est encore plus mauvais aujourd'hui qu'hier. Je crains bien que madame de Maubourg et madame de Caraman, qui vont, pour notre malheur à tous, quitter Rome et aller en France par mer, n'aient un mauvais temps pour leur traversée.

18 mai. — Ce triste moment du départ est arrivé ; tout le monde à l'ambassade en est péniblement affecté, à commencer par madame de Maubourg elle-même. Je redoute beaucoup la route et la fatigue d'un si long voyage pour sa maladive et délicate santé ; et, sans voir les choses aussi en noir que quelques-uns de mes collègues, qui la regardent comme perdue et croient qu'elle ne retourne en France que pour aller mourir au milieu des siens, je ne serais pas étonné d'apprendre que la pauvre malade se ressente de cette épreuve. Que Dieu l'accompagne et la préserve de tout mal ! Elle mérite bien une protection spéciale par sa piété, sa bonté, son affabilité et son inépuisable charité pour les pauvres.

On devait, à cause du départ fixé à dixheures, déjeuner à neuf, mais à peine était-on à table, qu'une foule de personnes arrivait pour faire leurs adieux aux deux voyageuses; attention touchante, mais ennuyeuse. Il y avait là mesdames de Dahlberg, de Marescalchi, de Menou, de Rayneval, ainsi que tout le personnel de l'ambassade, et Gounod, le jeune musicien-compositeur.

Quelques instants après le déjeuner, on descendit dans la cour où attendaient les trois voitures, destinées à ces dames et aux enfants, ainsi qu'à M. de Maubourg qui, avec son fils Alfred, les accompagnait jusqu'à Gività-Vecchia.

Madame de Maubourg avait l'air tout triste et elle Té-

^88 JOUUNAL d'un VOYAGC en ITALIE

tait en effet ; quelques jours avant, elle m'avait manifesté ses craintes de ne plus revenir à Rome, soit par suite d'un changement de poste pour son mari, soit pour une raison plus douloureuse à penser. A dix heures, le cortège s'ébranla et disparut bientôt de devant nos yeux. J'avoue que j'avais le cœur serré. Paul aussi, était très affecté de ce départ.

Reiset part aussi ce soir à onze heures, pour arriver demain matin à Cività-Tecchia et s'embarquer avec ces dames à une heure.

Bon voyage à tous, et, avec la grâce de Dieu, bon retour !

19 mai. — C'est aujourd'hui que ma très chère maman quitte Paris pour aller aux Nouëttes. Je fais de loin des vœux pour son heureux voyage. Mon père et mes i^œurs sont déjà partis en avant et installés dans cette charmante campagne des Nouëttes, théâtre des joies de mon enfance. Cette année, je ne verrai pas ce vieux témoin de presque toute ma vie. « Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente, » dit Saint Paul ; j'en fais pour la première fois la triste expérience. C'est un sacrifice de plus à faire, que celui de se séparer des lieux où l'on a fixé ses habitudes et ses affections, et parfois ce sacrifice est douloureux. Heureusement, ce qu'on fait pour Notre- Seigneur n'est pas perdu, et ce qui me réconforte et m'encourage singulièrement, c'est la pensée de la céleste et immuable demeure où j'espère arriver, ainsi que tous les miens, par la miséricorde de Dieu. « Hk diversorium, nobis super astra domus. »

Le soir, à notre Conférence de Saint- Vincent-de-Paul, nous avons la visite de deux évêques, Mgr de Forbin- Janson et son coadjuteur, Mgr de Joppé in partibus. La petite conférence va toujours très bien, et l'expérience amène de grandes améliorations.

Bicevimento du cardinal de Bonald; principaux personnages. — San Pietro in Montorio. — Fontaine de VAcqua Paolina. — La Villa Pamphili. — Les ruines du Forum et du palais des Césars. — Les lauréats des écoles chrétiennes. — Fête et tombola à la Villa Borghèse. — Consistoire et remise du Chapeau cardinalice à Mirr de Bonald.

2 mai. — Aujourd'hui commence à l'Ambassade une céréaionie très intéressante, qui doit durer trois jours. C'est ce qu'on appelle ici un Ricevimento ou réception. Mgr de Bonald, archevêque de Lyon, a été créé cardinal il y a un an, et il est arrivé il y a trois jours, pour recevoir le chapeau des mains du Pape dans un Consistoire.

Ce Consistoire doit avoir lieu lundi prochain ; mais l'étiquette veut que, trois jours auparavant, le récipiendaire reste dans une maison quelconque, dont il ne peut sortir, afin d"y recevoir tous les cardinaux, évêques , princes romains, religieux, ecclésiastiques et laïques, qui veulent le voir. C'est la réception pendant ces trois jours que •Mgr de Bonald fait dans le palais de l'Ambassade et que l'on appelle son Rœevimento. Il loge à l'Ambassade, et les salons de grande réception lui sont abandonnés. Jusqu'à midi il reçoit les gentilshommes des car.

dinaux qui viennent le féliciter. De midi à trois heures, il se repose ; il descend alors pour dîner et la réception recommence à cinq heures.

Aujourd'hui, à trois heures précises, nous étions tous prêts à recevoir Son Éminence. On avait avancé l'heure du dîner à cause du jeûne des Quatre-Temps qui tombe précisément aujourd'hui, Mgr de Bonald parut au bout de quelques instants et M. l'Ambassadeur nous présenta à lui. 11 nous reçut de la manière la plus affable et la plus noble. 11 est très bien de figure, de taille moyenne, plutôt grande que petite; et quoiqu'il ait cinquante-quatre ans, il a les allures et la tournure d'un homme de trente. 11 a l'air d'être ce qu'il est réellement, au dire de tous, c'est-à-dire un saint homme, tout dévoué et tout charitable, et de plus, un homme d'infiniment d'esprit et de dignité.

Après le dîner, nous allâmes nous promener quelques moments dans le jardin du palais, et, à cinq heures, monseigneur rentra pour reprendre sa réception. De cinq à sept heures, ce devaient être les supérieurs et chefs d'ordres religieux; mais il n'en vint que deux.

A huit heures commença le grand ^a/a. Tous les salons de l'Ambassade étaient magnifiquement éclairés, les antichambres pleines de domestiques en grande livrée, les escaliers et la cour illuminés.

M. l'Ambassadeur, MM. de Rayneval, Gambis, d'Astorg et moi, nous étions en uniforme. Madame de Rayneval avait bien voulu se charger de faire les honneurs de la fête en l'absence de l'ambassadrice. Mgr de Bonald était debout près de la porte, saluant tous les arrivants et les reconduisant quand ils partaient. Les principaux personnages que je remarquai, furent :

Le cardinal Mezzofante, qui sait quarante-six langues et en parle indifféremment trente-deux. Jadis il était à Bologne, oii se trouvaient dans les hôpitaux beaucoup

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d'étrangers ; et comme ils ignoraient la langue italienne, ils ne pouvaient se confesser et étaient privés, par là, des consolations de la religion. Le cardinal Mezzofante. alors encore simple prêtre, se mit à apprendre quelques langues étrangères pour remédier à ce malheur, et Dieu bénit le pieux et admirable mobile de cette étude. Son Éminence est assez petite, assez maigre et a des cheveux blancs.

Le cardinal Blanchi, de l'ordre des Gamaldules, portant son habit de religieux, tout blanc, avec la calotte rouge cardinalice.

Le cardinal Orioli, religieux cordelier, excellent homme, mais qui semble une vraie caricature. Il est tout petit et démesurément gros, et son embonpoint ressort davantage à cause de son vêtement gris.

Le cardinal Bernetti, ancien Ministre Secrétaire dEtat, ce qui répond en France au Président du conseil, Ministre des Affaires étrangères et intérieures. Il ressemble un peu de figure à mon grand-père Rostopchine. Il est assez grand, et paraît avoir soixante sept ou huit ans. II paraît que c'est une des fortes têtes du Sacré Collège, et que c'est même sa grande capacité qui a causé sa chute. Il s'opposait, en effet, de tout son pouvoir à la politique de captation et de domination de l'Autriche en Italie, et l'Autriche se démena si bien que le Saint-Siège finit par la débarrasser de ce dangereux adversaire.

Le Cardinal Patrizzi, Yicaire général du Pape, administrateur du diocèse de Rome et inspecteur de toutes les CEuvres Pies. 11 est grand et assez jeune, d'une figure douce et belle.

Le cardinal Franzoni, Préfet de la Propagande, désigné, selon quelques personnes, comme successeur probable de Grégoire XVl.. C'est un très saint et très excellent homme ; il paraît avoir au moins soixante-dix ans,

quoiqu'il se tienne assez droit. Il est grand, maigre et ses cheveux sont tout blancs.

Le cardinal Massimo, tout petit et âgé de trente-trois ans seulement ; homme très spirituel, dit-on.

Mgr de Bonald me fit l'effet d'avoir plus de dignité et de noblesse dans sa tenue que les cardinaux italiens. 11 était affable et empressé sans précipitation ni brusquerie, gai sans éclats, et conservait toujours sa belle tournure épiscopale.

Le père de Géramb vint aussi, en grand costume de trappiste, augmenté d'une espèce de croix ou cordon, en signe de sa fonction de Procureur général de la Trappe. Il était, comme toujours, très étrange, ne restant pas un moment en place et promenant son gros corps dans tous les coins et recoins des salons. C'est un bien excellent homme, aimé de tous ceux qui rient de lui, mais qui n'était pas plus fait pour la Trappe que moi pour la marine.

Tout le corps diplomatique était à la soirée, en grand uniforme. Jamais jusqu'ici je n'avais vu le palais de l'Ambassade aussi brillant.

Parmi les dames, je remarquai :

La princesse Torlonia, née Colonna, belle jeune femme de vingt ans, dont la beauté était rehaussée par l'éclat d'un immense diadème de diamants et d'un collier plus magnifique encore. Elle était, à la lettre, éblouissante; et j'ai tâché d'en faire le lendemain sur mon album un croquis qui la rappelle assez quoique fort imparfaitement.

A côté d'elle, était une dame qui n'était ni princesse, ni Colonna, mais la femme d'un simple... apothicaire Darisien. A ces jncevimenti, en eflet, on reçoit tout ce qui se présente ; on n'invite personne ; la porte est ouverte à tous.

La princesse Rospigliosi, née Colonna, avait aussi sur

son front une magnifique parure d'émeraudes et de diamants, montés en guirlande ; elle avait, en outre, au cou un collier d'émeraudes énormes, appartenant à la même parure ; pour pendants d'oreilles, deux énormes poires en émeraudes cabochons. Quoique âgée déjà et sans beauté, elle a un grand air des plus distingués.

La soirée finit à onze heures. Le Cardinal n'en pouvait plus, et nous également.

21 mai. — Suite du Ricevimento ; mais nous n'y figurons, comme hier, que le soir. Après le dîner, M. l'ambassadeur ayant entendu M. de Rayneval me proposer une promenade, se mit de la partie et fit atteler sa voiture.

Si Paul eût été avec nous, mon plaisir aurait été complet. M. de Maubourg est si bon et si égal d'humeur et de bienveillance, que je suis enchanté d'aller quelque part avec lui. M. de Rayneval également est un si charmant homme, si plein de franchise, d'entrain, de simplicité, que je me fais fête d'avance d'aller dessiner et peindre avec lui dans le courant de l'été.

Nous allons d'abord à une église située à l'une des extrémités de Rome et sur une hauteur, appelée San Pietro in Montorio. De là on a une admirable vue. Toute la ville de Rome se déroule sous vos yeux, surmontée et comme enchâssée par les charmantes montagnes bleues de Frascati et de Tivoli. L'air était si pur que nous distinguions très bien un village au delà de Frascati, appelé Castel Gandolfo, un autre, non loin duquel nous avons passé dans notre excursion à Frascati, appelé Rocca di Papa. Quoiqu'à cinq lieues de distance, nous voyions très distinctement Frascati, la Villa Conti avec son beau parc, la Villa Aldolbrandini, avec sa forme élevée si pittoresque, la montagne de Tusculum, enfin tous les environs de Frascati et de Tivoli.

Sur le fond bleu des montagnes se détachaient, à

194 JOURNAL d'un VOYAGK EN ITALIE

droite, les chaudes et majestueuses murailles du Golisée^ la tour du Capitole, l'Ara Cœli, le Pin du jardin Golonna, A gauche, les deux clochers de la Trinité-des-Monts et la façade brillante du palais Médici, enfin les pins de la Villa Borghèse, terminaient la silhouette de Rome.

Plus près et au-dessous de nous, le palais Farnèse, de magnifique architecture et de magnifique couleur (comment ne le serait-il pas, puisqu'il est construit des pierres enlevées au Cotisée, meurtre, vandalisme inqualifiables !), le palais Farnèse, disons-nous, borde le Tibre que l'on voit serpenter et se perdre, à droite, dans les inégalités de terrain avoisinant la Basilique de Saint- Paul-hors-les-Murs.

Sur la gauche, enfin, tout à fait, on aperçoit, derrière une colline, le large et majestueux dôme de Saint- Pierre.

Toute cette vue magnifique était éclairée par un beau soleil couchant, et produisait un indescriptible effet.

Derrière nous était la petite église de Saint-Pierre in Montorio, dont les vieilles murailles sont dorées par la chaleur. Le mélange de ces tons d'ocre, de brun rouge, de blanc, de gris, de jaune et d'orange, est si beau que je ne puis me blaser sur le plaisir de regarder et d'admirer toujours.

Nous longeons San Pietro in Montorio, et nous arrivons à un des trois grands aqueducs de Rome, VAcqua Paolina, l'eau Pauline, ainsi appelée du nom du Pape Paul IV Borghèse, qui fit construire les aqueducs nécessaires pour amener l'eau jusqu'à Rome, et qui fit également élever la grande fontaine monumentale que nous avions là sous les yeux. C'est un vaste bassin adossé à un frontispice de marbre et orné de colonnes avec trois arcades. Du milieu de chacune de ces arcades, ainsi que de deux têtes de lion colossales, placées à chaque extrémité, sort une énorme masse d'eau. L'eau Pauline est

moins bonne et moins saine que Feau de la fontaine de Trévi ; elle sent un peu le marécage et n'est pas aussi limpidaojfte celle-ci.

Nous passons devant celte fontaine, d'où Saint-Pierre se présente d'une manière charmante, et d'où l'on aperçoit un immense chêne sous lequel le Tasse venait souvent méditer ; et nous arrivons à la Porte Saint-Pancrace '1), une des plus solitaires et des plus insignifiantes de Rome. La couleur en est cependant superbe comme tout ce qu'on voit ici, objet animé ou inanimé.

On ne peut faire dix pas sans trouver un point de vue qui ferait la matière d'un charmant paysage. Les choses les plus insignifiantes reçoivent de la limpidité et de la clarté de l'atmosphère un éclat tout particulier et qui n'existe à ce degré, assure-t-on, qu'à Rome.

Nous avions encore du temps de reste, et M. l'ambassadeur nous ayant fait remonter dans sa voiture nous conduit à la Villa Pamphili, une des plus délicieuses promenades de Rome. Elle appartient aux princes Doria ; mais elle^ est malheureusement inhabitable en été, à cause de la mal'ario.. Ce qui est tout à fait remarquable à la Yilla Pamphili, c'est un bois de grands pins d'Italie, dont l'épaisse et originale silhouette se dessine dans le ciel en lignes admirables.

M. de Rayneval qui s'y entend en paysages comme- Monsieur Paysage en personne, me fit remarquer une échappée de vue sur Saint-Pierre, à laquelle je ne pourrai résister : elle sera croquée, c'est impossible autrement, oui, et croquée prochainement, ainsi que les pins.

LaTilia Pamhpili contient, en outre, des eaux disposées avec un luxe et une richesse admirables. Devant le Casino, maison où les propriétaires habiteraient s'ils y

(1) C'est près de ceUe poite que, le 2 juillet 1S49, fut ouverte la brèche par l'armée française, qui prit Roîne d'assaut ce jour-là.

venaient, est un immense parterre du plus mauvais goût. Ce qui en fait l'excuse, c'est qu'on y a dessiné avec des petites haie de buis, dont l'intérieur est rempli de cailloux de couleur, les armes du prince Doria, une colombe, des aigles, des fleurs de lis.

Nous rentrons pour notre Ricevimento. A cette seconde réception, je remarquai :

Le cardinal Acton, Anglais, un vrai saint au dire de tous, et qui porte bien le cachet de la sainteté et de l'humilité sur son visage. 11 est âgé seulement de trentedeux ou trente-trois ans. 11 est assez petit et serait laid sans son expression de piété. Il voulait, paraît-il, se faire Jésuite, il y a un an ; et il n'a ajourné ou abandonné son projet que sur les prières de sa mère, de sa grand'mère et d'autres personnes de sa famille. Le Pape lui conféra, il y a quelques mois, la dignité de Cardinal, et, depuis ce temps, sa vie est encore plus exemplaire et plus édifiante. Ses austérités sont très rigoureuses; il traitait même si rudement son corps, que le Pape lui a fait interdire deux ou trois fois certaines mortifications qu'il s'imposait. Il est plein d'affabilité et de bonté pour tous ceux qui ont quelque rapport avec lui; aussi tout le monde est-il d'accord pour le louer et le respecter.

La princesse Borghèse et sa belle-fille, la princesse Aldobrandini, née princesse d'Arenberg, étaient aussi là, toutes deux couvertes de diamants, selon la coutume des grandes dames romaines en ces sortes de solennités. Elles mettent alors, non pas leurs diamants, car ils ne leur appartiennent pas en propre et elles ne pourraient ni les vendre ni les changer, mais les diamants de la famille. Ainsi la princesse Borghèse demande au gardien du trésor Borghèse telle parure, tel bijou; et elle ne les reçoit qu'en échange d'un reçu qui lui est rendu quand elle les rapporte. Il est, en effet, responsable vis-à-vis de la famille. Ces diamants font partie du majorât et sont

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ainsi forcément conservés de génération en génération.

Le prince Borghèse avait un charmant habit habillé de velours noir, mode Louis XYI, garni de boutons en diamants, gilet et culotte en satin blanc, bas de soie blancs, jabot et manchettes de dentelle, et épée blanche avec la poignée couverte de diamants. 11 portait parfaitement ce ravissant costume.

A dix heures, sur la fin du Ricccimento^ je m'éclipse et vais au palais Farnèse, chez le comte Ludolf. Le roi (l) de Bavière y était, mais non pas en roi. Il est affreusement laid, assez grand et maigre; sa figure est pleine de plis et de bosses, son nez est incompréhensible. Il porte des moustaches comme un sous-officier; ses cheveux blondàtres sont ou paraissent sales, et, pour couronner le tout, le pauvre monarque est assez sourd, ce qui donne à son parler et à toutes ses manières quelque chose de bizarre. Cependant, il a l'air affable et ne manque pas d'un certain ensemble princier. C'était une soirée aristocratique, royale même, car le prince de Prusse y était également.

22 mai. — Temps magnifique comme hier. Après déjeuner, je me mets à dessiner de souvenirles Cardinaux que j'ai remarqués hier et avant-hier. Sur ces entrefaites, Paul et M. de Saint-Maurice viennent me rendre visite, et comme je voulais aller dessiner d'après nature, je leur propose de m'accompagner, ce qu'ils acceptent.

Nous allons donc au Capitole, nous descendons le long escalier qui conduit de l'Ara Cœli au Forum. J'aurais bien dessiné le Forum, mais cela eût été trop compUqué et je désirais enlever mon dessin en une seule séance. Nous longeons donc, en avançant, à gauche, la prison

(1) Le roi Louis I«^ de Bavière, fort original mais grand artiste- C'est lui qui, en 1848, à la suite de ses folies avec la célèbre danseuse, Lolla Montés, fut obligé par des émeutes populaires d'abdiquer sa couronne au profit de son fils le roi Maximilien.

Mamertine, où furent enfermés Saint Pierre et Saint Paul et, avant eux, Jugurtha, à droite, le Capitole, les ruines du Forum, l'Arc de Triomphe de Septime Sévère, et nous arrivons un peu plus loin que la Colonne de Phocas et les trois colonnes du portique de César, devant les ruines du Palais des Césars.

Sans hésiter, mon choix fut fait : je m'arrêtai avec mes deux compagnons, je m'assis par terre au pied d'un arbre, dans le chemin, et je croquai avec bonheur ces admirables ruines. Leur couleur est quelque chose de merveilleux : ce sont des tond'ocre roussi, se dégradant en des tons plus blancs et plus gris, le tout entrecoupé d'épaisses touffes de lierre ou d'autres plantes grimpantes. Une jolie maison moderne, à forme élégante et svelte, sort du milieu de ces imposantes masses, et tout cela, joint à un ciel admirable et à l'atmosphère pure et transparente de Rome, me remplissait de jubilation. Quel grâce d'avoir reçu de la Providence l'amour des arts! A Rome, plus que partout ailleurs, c'est un sixième sens.

En retournant à l'ambassade, je rencontrai au coin de la place de Venise les Princes de la Doctrine Chrétienne. Ce sont les trois enfants des Écoles chrétiennes qui ont le plus brillamment passé leur examen annuel. Le premier s'appelle VImperatore délia Cristiana dottrina^ l'Empereur de la doctrine chrétienne ; les deux autres sont les Princes, i Principi délia Cinstiana dottrina. Ces trois héros sont présentés au Pape qui leur accorde à chacun une demande, à moins, bien entendu, qu'elle ne soitexorbitante ou extravagante. Ils vont chez tous les Cardinaux et chez les Ambassadeurs, et partout ils reçoivent 2 piastres (lOfr. oOc.)

Je les ai rencontrés tous les trois en habit de semaine, à la mode des gamins. VJmperatore tenait une grande croix de bois, et un des Principi agitait une grosse sonnette, en chantant les litanies de la Sainte-Vierge. Ces

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trois enfants chantant de tout leur cœur et sans autre mobile que la dévotion, les louanges de la Mère de Dieu, me rappelèrent que j'étais à Rome, et me firent faire une triste comparaison entre cette ville de Dieu et Paris, la ville du monde. Cependant, il ne faut pas trop se plaindre ; si, en France, la dévotion à la Sainte-Yierge est peu vivante encore dans la majeure partie du peuple, elle y renaît chaque jour et s'accroît surtout dans la partie la plus éclairée du pays, chez les gens instruits et bien élevés. Dieu veuille développer de plus en plus ces germes consolants î

A cinq heures M. de Maubourg et M. de Rayneval mentraînent à une sorte de fête en plein air qui a lieu à la Villa Borghèse. Je croyais que c'était quelque fête populaire du genre de celles de Paris, et dès lors je ne m'en souciais guère. Mais quand j'y fus et que je vis ce que c'était, je fus bien aise d'avoir suivi leurs conseils. Il s'agissait d'une loterie et d'une Tombola, au profit des orphelins du choléra.

Tombola veut dire Loto; en effet, c'est un grand loto auquel tout le monde peut prendre part, en achetant une carte (cartella), laquelle coûte un paul, et sur laquelle sont quinze carrés vides. On y inscrit les quinze numéros que l'on veut, et on va faire copier ces chiffres sur un registre spécial ; et le jour de la Tombola, on apporte son papier, et à mesure que le crieur public, placé à cet effet sur une estrade, appelle un numéro tiré au sort, on regarde si on Fa sur sa carte et on le marque ; absolument comme au loto.

Le premier qui a un terne, trois numéros sur la même ligne, se déclare et gagne dix piastres ; le premier qv.aterne en gagne vingt, et le premier quine en gagne quarante. Le premier qui a marqué tous les quinze numéros de sa cariella, se déclare, monte à l'estrade et gagne la prima Tombola, qui est de 400 piastres ou 2,250 francs ;.

s'il y en a plusieurs à la fois, ils partagent après vérification faite sur le registre d'une part et sur la cartella de l'autre . La seconde Tombola est de 200 piastres, ou 1,125 francs. Elle est gagnée par celui qui remplit sa cartella le second ; et, enfin, la troisième Tombola échoit à celui qui a marqué le moins de numéros ; elle n'est que de 40 piastres, ou 220 francs.

C'était à cette espèce de loterie que nous allions M. l'ambassadeur, son fils Alfred, M. de Rayneval et moi. Il y avait des tribunes réservées pour ceux qui avaient des billets; M. de Rayneval et moi, nous préférons nous promener et rester en dehors dans la foule. Toute la population alfiuait : car le peuple romain a une passion particulière pour ce genre de plaisir.

A l'entrée de la Villa, on payait quatre pauls par voiture, et comme il entrait une foule d'équipages, la somme destinée aux orphelins grossit beaucoup de ce côté-là !

Au bout de quelques minutes, nous descendons près de l'endroit où tout se passait. C'était un immense cirque de gazon, entouré de toutes parts d'arbres et de pins d'Italie. Au fond était dressée une grande estrade ornée de tentures rouges et blanches, à laquelle on parvenait par deux longues pentes latérales ; c'est par là que les gagnants devaient arriver à la tribune des juges pour recevoir la Tombola, si leur carHella se trouvait régulièrement remplie.

Au milieu de l'estrade était une grande boîte en forme de roue creuse et tournant comme une meule à repasser; c'est là qu'étaient les numéros que tirait un des orphelins du choléra. Il passait le numéro tiré à un homme qui l'ouvrait et le passait à un second, celui-ci le passait à un troisième, de sorte qu'il n'y avait pas de fraude possible ; c'était ce dernier qui le proclamait à haute voix. En même temps, sur un tableau placé au-dessus de la roue,

un homme posté derrière inscrivait en gros chiffres le numéro tiré dans une des cases du tableau; ceux qui n'avaient pas entendu le crieur pouvaient ainsi s'assurer de leur sort.

A chaque numéro sortant, chacun regardait sa carte et tout le monde, gagnant ou non^ paraissait enchanté.

Madame et mademoiselle de Rayneval avaient été se mettre dans une tribune. M. de Rayneval et ses deux frères descendirent avec moi dans la foule. Nous fîmes d'abord le grand tour par derrière l'estrade, puis nous descendîmes au parterre, et nous arrivâmes assez près de l'estrade.

La fête se passait dans le plus grand ordre, pas de dispute, pas de mots grossiers, pas de jurons ni de blasphèmes, pas de cohue ; en revanche beaucoup de joie et de convenance. On entend mieux ici la fête populaire que dans notre brillant Paris. A Paris, le peuple qui assiste à une fête en est un témoin oisif ; ici, il y prend une part active, chacun y apporte personnellemment un intérêt, et dès lors, son occupation l'empêche de faire des sottises.

De plus, à Rome, la plupart des fêtes se rattachent plus ou moins à la religion, et ont ainsi un caractère plus grave et plus imposant. Le peuple aussi est moins turbulent, moins frondeur, moins indiscipliné, moins batailleur que celui de Paris. Il a généralement une habitude de religion qui ne lui permet pas de prendre la déplorable habitude de jurer ou de blasphémer à tout propos ; et, enfin, dernière considération, qui donne plus de piquant et plus de cachet aux fêtes de Rome, les costumes des hommes et des femmes, aussi bien que leurs figures, sont plus beaux et plus nobles que chez nous.

Il y avait dans la foule des mines très comiques, soit par leur attention au numéro crié, soit par leur inquié-

tude, ou par leur joie, ou leur découragement. Nous faisions entre nous toutes nos remarques et nous nous amusions comme des rois.

Enfin la grande Tombola arriva ; elle fut gagnée par deux personnes simultanément, un garçon tailleur et un pauvre paysan de la campagne, qui eurent ainsi 200 écus, 1,125 francs, chacun. Lorsqu'on les vit monter à l'estrade il éclata un concert comique de bravos, de ah! mélangés de sifflets- jaloux.

Il y en eut quelques-uns qui se trompèrent, ayant commis des erreurs de numéros ; ils furent horriblement hués et siffles à leur retour de l'estrade.

La seconde Tombola fut gagnée peu après, ainsi que la troisième, et tout fut fini de ce côté. Nous sortîmes alors de la foule et regagnâmes la tribune pour voir s'enlever un ballon. Il s'enfla et s'éleva très bien en efi'et. Après quoi, la fête, étant finie, nous remontâmes en voiture et revînmes chez nous, au milieu de flots de poussière et au pas, à cause de la longue file des voitures.

Avant d'arriver à la Porte du Peuple , par laquelle nous devions rentrer dans Piome, nous longeons assez longtemps les anciennes murailles de Rome, construites en partie par Bélisaire. Elles sont d une épaisseur prodi gieuse et hautes d'une cinquantaine de pieds au moins. Elles sont ornées de belles arcades prises dans l'épaisseur; je ne sais si ces arcades servaient jadis à quelque usage; dans les temps modernes, on a été obligé d'en murer la partie basse, parce qu'elles étaient devenues des repaires de voleurs, de bêtes et d'ordures.

Le soir, Mgr de Bonald ne parut pas à l'Ambassade ; je crois même qu'il n'y était pas du tout ; fatigué de sa prison, car il ne pouvait sortir de l'Ambassade pendant la durée de son Ricevimento, il s'en était amplement dédommagé aujourd'hui. 23 mai. — C'est aujourd'hui qu'a lieu au Vatican la

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cérémonie finale de la remise du Chapeau cardinalice. Nous nous y rendîmes tous en uniforme. Le Consistoire commença à dix heures et demie. La salle est fort belle ou plutôt jolie, car elle est peu grande en comparaison des salles ordinaires du Vatican. Nous étions placés à dix pas du trône du Pape, derrière le banc des Cardinaux.

Aucun n'était encore arrivé quand nous prîmes place ; nous étions debout, mais la cérémonie ne devait pas durer longtemps. Les Cardinaux arrivèrent successivement par la porte en face de notre tribune. M. de Rayneval, placé à côté de moi, me nommait ceux qu'il connaissait. Leur costume est magnifique et digne de Raphaël qui en a fourni les dessins. Sur leur tête est la petite calotte rouge, en drap ou en soie. Sur les épaules ils portent une pèlerine ou camail de soie rouge, relevée par derrière, ou plutôt couverte par le capuchon très ample et de couleur violette qui se rattache derrière le cou, couvrant ainsi le dos. Ce capuchon tient à un grand manteau, ou queue, de soie violette également, qui traînerait de six pieds par terre, mais qui est portée par un clerc assistant. Sous le camail est une aube de dentelle, recouvrant la soutane de drap rouge. Les bras sont couverts aussi par l'aube comme chez le prêtre en chasuble. Les bas sont en soie rouge, les souliers à boucles d'or, et le chapeau tricorne rouge avec un gros galon d'or à glands d'or, entourant la forme.

Chaque Cardinal a un jeune clerc, ou chapelain, qui raccompagne en lui tenant le bras comme pour le soutenir, et un autre pour porter son manteau violet. Ces deux clercs sont en soutane violette avec une petite aube brodée qui leur couvre la moitié des bras et qui ne descend pas plus bas que la ceinture.

Nous vîmes successivement entrer les cardinaux Orioli, Franzoni, Préfet de la Propagande, Patrizzi,

204 JOURNAL d'UxN voyage EN ITALIE

Vicaire général de Rome , Fieschi, Barberini, Mattel, Bernetti, Massimo, Acton, Blanchi, Pallaviclni, Lambruschlni, Ministre Secrétaire d'Etat, Mezzofante, Pacca, doyen du Sacré-Collège, et âgé de quatre-vingt-six ans. En face de moi vint se placer le cardinal Camerlingue, chargé de l'administration des palais Apostoliques , lequel, en vertu de sa dignité, sera le Pape provisoire, en attendant l'élection faite par le Sacré-Collège, lorsque Grégoire XYI mourra. Je doute cependant que le cardinal Camerlingue actuel enterre le Pape, car il peut à peine se traîner ; il est tout cassé et n'a qu'un souffle.

Grégoire XVI, au contraire, est d'une vigueur et d'une conservation étonnantes ; il a une voix de stentor et ne paraît pas du tout devoir mourir de sitôt.

Il y avait là présents vingt-quatre Cardinaux , sur vingt-huit qui sont à Rome. Mgr de Bonald n'était pas encore là.

Quelques instants avant l'arrivée du Pape, on apporta sur un plat d'argent le Chapeau destiné à M. de Bonald. ce chapeau est rouge foncé, couleur de sang, et à forme extrêmement plate ; le clerc qui l'apporta le plaça à droite du trône sur un tabouret rouge.

Enfin le cortège du Pape entra par la porte vis-à-vis de nous. Tous les Cardinaux se levèrent, et Sa Sainteté entra, précédée de la Croix, à pied et revêtu d'une grande chape rouge brodée d'or. Sa tête était couverte d'une mitre jaune et or, comme aux cérémonies de Saint- Pierre pendant la Semaine-Sainte.

Le Pape monta sur son trône, s'assit, et le baisemain commença. Tous les Cardinaux vinrent chacun à leur tour devant lui ; après un profond salut, ils baisent respectueusement Tanneau pastoral.

Le cardinal Lambruschini était à la gauche du Pape ; le cardinal Bernetti, qui devait présenter le récépiendaire, était à la droite.

Quand les Cardinaux eurent tous regagné leur place, un clerc consistorial, maître des cérémonies, dit tout haut : ii Accédant. » — Qu'ils s'approchent. Alors un des clercs consistoriaux, chargé d'un procès de canonisation, lut un rapport à haute voix. Mais la prononciation du latin à Tilalienne m'empêcha d'y rien comprendre. Il s'agissait de la béatification du Bienheureux Joseph Benoît Labre (1 , mort à la fin du siècle dernier, à l'âge de trente-cinq ans, et dont toute la vie fut celle d'un pauvre, d'un mendiant volontaire, profondément mortifié.

Une seconde pièce fut lue après celle-là par un autre des clercs placés à côté de notre tribune.

Après ces préliminaires, Mgr de Bonald fut introduit, accompagné de deux Cardinaux, entre autres du cardinal Bernetti. La belle et majestueuse tournure de Mgr de Bonald était encore rehaussée par son magnifique costume et par son grand manteau qui traînait derrière lui.

Il marchait lentement, les yeux baissés et avec un air de dignité admirable. Arrivé au milieu de la salle à peu près, il s'arrêta et fit un premier salut au Saint-Père ; puis il s'avança jusqu'au pied du trône, fit un second salut, gravit les deux premières marches, s'agenouilla et baisa la Mule. Il se releva ensuite tout debout et le Pape l'embrassa avec effusion. Ce moment fut magnifique. La cordialité que témoignait le visage du Saint-Père faisait un touchant contraste avec la pompe grave et sévère de la cérémonie. Un léger murmure d'émotion et d'assentiment se fit même entendre.

Mgr de Bonald descendit ensuite du trône, et. conduit par le cardinal Bernetti, .il se dirigea vers le cardinal Pacca. Arrivé devant lui, il le salua et l'embrassa ; il en

(1) Qui vient d'être canonisé le 8 décembre dernier par Léon XIII.

fit de même à chacun de tous les Cardinaux. Quelquesuns l'embrassèrent avec une franchise et un abandon qui réjouissait le cœur.

Après cela^ le cardinal Bernetti le reconduisit aux pieds du Pape ; Mgr de Bonald se mit à genoux sur la marche supérieure du trône, un clerc assistant lui couvrit la tête avec le capuchon violet qu'il releva. Et alors commença une de ces scènes imposantes pendant lesquelles on sent son cœur battre plus fort et les larmes monter aux yeux.

On présenta au Pape le chapeau qu'il prit et posa sur la tête du nouveau Cardinal, toujours recouverte du capuchon violet. Un clerc tenait à la gauche du Pape un flambeau allumé, un autre tenait un livre ouvert, oii étaient écrites en gros caractères les formules usitées dans cette cérémonie.

Au milieu du silence général, le Saint-Père lut une courte et magnifique prière, en imposant les mains : (( Que ces insignes te rappellent que tu dois soutenir et défendre la Foi de la Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, et t'apprennent à tout sacrifier pour elle, jusqu'au sang inclusivement ! {Usquè ad sanguinem inclusive!) » Quelle énergie et quelle sublimité de langage, surtout quand on entend ces paroles sortir de la bouche du Souverain Pontife, Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ I A la fin de la prière, le Pape fit trois signes de croix sur le Cardinal prosterné, puis on lui ôta le Chapeau que l'on remit sur le plat d'argent, on lui enleva le capuchon, et, après un salut au Pape, il se releva et alla au fond de la salle en face du trône.

Pendant ce temps, le Pape se leva et donna à l'assemblée sa bénédiction qui termina le Consistoire public. Aussitôt deux chantres de la Chapelle du Pape entonnèrent le Te Beum, et allèrent avec tous les Cardinaux, qui y conduisirent Mgr de Bonald, dans une chapelle

voisine où était un autel. Le cardinal de Bonald se prosterna au pied de l'autel, le front contre terre, la tête couverte de son capuchon violet, et son grand manteau étendu dans toute sa longueur ; il demeura dans cette humble et pénible position pendant toute la durée du Te Devra. Les autres Cardinaux étaient rangés debout des deux côtés de Tautel. L'effet de cette dernière cérémonie était encore grandiose et saisissant.

Après le cantique d'actions de grâces, le clerc assistant du nouveau cardinal s'approcha de Son Eminence, lui retira son capuchon et l'aida à se relever. Pourterminer, Mgr de Bonald alla se placer en face de l'autel, à l'extrémité de la Chapelle, et embrassa encore tous les Cardinaux à mesure qu'ils sortaient.

Puis, il suivit lui-même et se rendit au Consistoire secret, où le public n*est pas admis, et dans lequel le Pape, après avoir fermé et ouvert la bouche du nouveau cardinal, préconisa et transféra quelques évêques.

Pour nous, toute la cérémonie étant terminée, nous partîmes, unanimes dans notre impression sur la grandeur et la majesté des actes qui venaient de s'accomplir sous nos yeux. Lô grandiose y était parce que la simplicité régnait en tout. Chacun pouvait comprendre tout ce qui s'était dit et fait. La cérémonie avait duré une heure et un quart.

A quatre heures, le Cardinal alla à Saint-Pierre ; c'est Tusage, bien naturel du reste, d'aller prier dans l'église du Prince des Apôtres, le jour où l'on reçoit le Chapeau cardinalice.

Le soir, dernier Ricemnento, plus beau encore que les précédents. Tous les salons étaient dans leur plus brillante tenue. M. le cardinal de Bonald était en habit de cardinal, sauf le manteau violet. 11 avait la calotte rouge, la soutane et le camail rouges, l'aube de dentelle, et à la main un bonnet carré de docteur, rouge aussi. Il

était superbe dans ce costume, qu'il porte, du reste, tous les jours, sauf l'aube.

A neuf heures, il y eut un mouvement dans les premières antichambres ; c'était un monsignor qui apportait en cérémonie, et de la part du Pape, le Chapeau à Mgr de Bonald.

On fit alors retirer les femmes, qui ne peuvent assister à cette cérémonie, et tous les hommes entrèrent dans la salle du trône, se rangeant en deux haies pour laisser passer le Cardinal qui était allé au-devant de l'envoyé pontifical.

Au bout de quelques minutes, Mgr de Bonald arriva, en effet, accompagné de ses deux chapelains et de son maître des cérémonies. Monsignor Délia Porta le suivait, tenant le plat d'argent oh était le Chapeau qui figurait ce malin au Consistoire.

On le posa sur une table préparée à côté du trône. Mgr de Bonald était monté sur la marche du trône et se tenait debout; le prélat était debout également, devant lui, à quelques pas. On fit silence, et il commença un compliment à l'italienne, c'est-à-dire banalement exagéré. Le sens général en était qu'on ne pouvait s'étonner que le Saint-Père eût choisi Son Éminence pour faire partie du Sacré-Collège, vu ses vertus éminentes, la profondeur de sa doctrine, la science de son esprit, l'étendue de son intelUgence, l'ardeur de sa charité, la vigueur de son zèle pour la gloire de TEglise, etc.. Il le comparait à Saint Vincent de Paul, à Belzunce, etc.. etc.. l'allocution était en italien.

Ce bon M. de Bonald recevait cette avalanche de compliments ampoulés d'un air tout embarrassé ; il faisait cependant bonne contenance, gardant son attitude parfaitement digne, et ayant les yeux baissés tout le temps. 11 répondit d'une façon vraiment épiscopale et digne d'un saint homme comme lui : « Je ne m'attendais pas, Mon-

)) seigneur, à rEminente dignité à laquelle je me trouve » appelé. Ces insignes du cardinalat renouvellent en moi » le souvenir de la bienveillance que mont toujours té- ^> moignée le Saint-Père et le Roi. La ville de Lyon a, en » effet, de tout temps mérité l'attention particulière des )> Souverains Pontifes par son zèle, par sa foi et sa grande » piété. C'est elle que le Pape a voulu honorer en nom- » mant Cardinal son pasteur. Le choix que Sa Sainteté » a fait de vous. Monseigneur, pour m'apporter les in- » signes de ma dignité est une nouvelle preuve de sa » bonté pour moi. » La simplicité et la noblesse de ce petit discours m'ont enchanté.

Le maître des cérémonies, Mgr Brocard, cria alors <( Extra ! » Dehors ! et le Cardinal resta seul avec Monsi gnor Délia Porta. Il lui remit, je crois, une bourse pleine selon l'usage. 11 reparut quelques instants après, en chanté de la fin de toutes ces cérémonies. Tout, en effet, étai fini. Il faisait dans les salons une chaleur étouffante et dehors un temps et un clair de lune magnifiques.

Rien n'égale la pureté et la clarté de ces nuits d'Italie Il n'y a pas apparence de vapeur ni de brouillard. Aussi voit-on à des distances inimaginables. La lumière de la lune est si éclatante sur les murs des maisons qu'elle fatigue les yeux quand on les y arrête quelque temps.

Le beau pays, décidément, que l'Italie: la belle nature! les beaux tableaux! La belle, et vive, et grande foi que celle de ses habitants!

Le Forum et le Golisée au clair de lune.— Grande Procession de la Fête-Die 1 à Saint-Pierre. — Fête de Saint-Philippe de Néri à la Ghiesa Nuova. — Le cortège de gala du Pape. — Audience accordée par le Saint-Père. — Portrait de G-régoire XVI — Quelques détails nouveaux sur M. Alphonse Ratisbonne et sa conversion.

25 mai. — Après avoir passé toute ma journée à dessiner et à écrire, je vais le soir avec Paul voir le Colisée et les ruines du Foriim au clair de lune. La lune était éclatante de lumière; sa masse brillante se découpait nettement sur le ciel pur; elle était si belle que nous ne voulûmes pas laisser passer l'occasion, et nous partîmes tous deux de chez moi à dix heures. — Nous avions ma canne à couteau, pour faire la charité aux voleurs et aux assassins nocturnes.

La place Trajane, oh. nous passâmes d'abord, n'est pas si belle au clair de lune qu'au jour, quoiqu'elle soit superbe de toute manière; le temple de la Paix, aux trois grandes arcades, est d'un effet admirable; ces ombres découpées et tranchées en opposition avec la lueur bla- 'farde de la lune donnaient à toutes ces grandes pierres l'air d'autant de sépulcres ; le silence profond et les autres ruines environnantes ajoutaient encore à l'aspect terrible du temple. — Ces trois arcades sont d'une architecture

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS 21i

étonnante; il y a dans cette méthode de construction, autant de grandiose, ou plutôt le même grandiose que dans les belles statues antiques que nous admirons au Vatican. — Quelle chose ce devait-être que Rome ancienne dans les temps de sa splendeur ! Surtout quand on pense à ses dimensions. — On dit en effet que les beaux quartiers de la ville s'étendaient à plus de deux ou trois lieues, du côté de Frascati !

Le temple de Vénus, dont il ne reste que le fond, était charmant éclairé par la lune ; sa forme élégante et sa pittoresque position au haut d'une colline et en face du Golisée ressortaient encore davantage. — Enfin le Cotisée! L'effet qu'il produit au clair de lune est une chose impossible à exprimer. 11 semble deux fois plus grand qu'au jour ; le noir des cavités et des arceaux à demi ruinés imprimée ce gigantesque monument un caractère vraiment effrayant. On s'aperçoit aussi bien plus que le monument est en ruines, et l'esprit et le cœur sont remplis alors davantage de ces sentimentset des ces pensées indéfinissables qui les reportent tantôt aux temps passés, avec les hommes et les choses dont ils ont été témoins, tantôt et plus vivement encore, à la grande comparaison de la faiblesse de l'homme et de la puissance de Dieu ; quoi de plus fort que ce colossal amphithéâtre, et quoi de plus propre en apparence pour lutter victorieusement contre toutes les attaques du temps? Le voici là cependant en ruines, mort, ayant suivi dans leur chute ceux qui l'ont élevé !

Et la Croix du Seigneur est là debout au milieu de ces débris, toujours jeune, toujours nouvelle, toujours invoquée, toujours honorée ! — Si, du temps d'Auguste ou de Tibère, on avait mis en regard la Croix et le Cotisée, et que l'on fût venu dire aux Romains que la première survivrait à l'autre et le dominerait, ils eussent regardé comme fou l'homme qui leur aurait parlé de la sorte.

212 JOURNAL d'un voyage EN ITAL[E

Elle a vaincQ cependant et Rome et le Golisée et le Monde ; et la puissance de cette faible Croix nous sert à tous d'une preuve nouvelle que Dieu seul est le fondateur et le soutien de la religion dont elle est l'emblème.

Je cueillis quelques herbes sur les ruines du Colisée, comme souvenir, on pourrait presque dire comme reliques. Car la terre que Ton y foule fut arrosée du sang d'innombrables martyrs, et entre autres de l'admirable Saint Ignace, évêque d'Antioche, dévoré en ces mêmes lieux par deux lions.

Le Forum est aussi magnifique vu à la lumière de la lune. La tranquillité si douce, si mélancolique de la nuit réveille les souvenirs; je cueillis aussi une petite fleur dans les ruines du Capitole, ce témoin impassible de tous les bouleversements, de toutes les gloires, et enfin de toute la sainte majesté de Home depuis plus de vingtcinq siècles!

26 mai. Fête du Saint-Sacrement. — Où cela pourraitelle être mieux sentie et mieux célébrée qu'ici, cette belle et touchante fête de la Sainte-Eucharistie? Aussi Rome déploie-t-elle aujourd'hui toutes ses richesses.

A neuf heures commence à Saint-Pierre la fameuse procession du Corpus Domini^ qui est, avec la grande Bénédiction de Pâques, la plus belle cérémonie de l'Église. Tout ce que Rome renferme d'ecclésiastiques et de religieux se rassemble à Saint-Pierre, et forme, avec les prélats, les évêques, le Sacré Collège, le Souverain Pontife, et les troupes d'élite, la plus magnifique et la plus grandiose de toutes les processions.

Je devais y aller avec M. l'ambassadeur, mais il y avait eu des malentendus pour les heures, de sorte que j'y allai à pied de mon côté. Le temps était magnifique, et la chaleur magnifiquement étouffante. J'arrivai vers neuf heures un quart; déjà c'était commencé, et pas moyen d'entrer dans la place à cause de la foule. En

IMPRESSIONS ET sûuye:(irs iîl3

effet, comme le Saint-Sacrement devait passer sous la colonnade de gauche, faire le tour de la place et rentrer dans réglise par la colonnade de droite, on avait entouré la place de tentures soutenues par des mâts, pour joindre ensemble les deux colonnades et garantir la procession de la pluie ou du soleil. On avait donc apporté une foule de bancs et de tables le long de ces mâts, et ceux qui étaient derrière ne voyaient que la partie la moins intéressante des spectateurs montés sur les échafaudages.

Je pris donc une petite rue et j'arrivai derrière la colonnade à gauche en sortant de l'église, à droite en y arrivant. Là je louai pour deux pauls ^vingt sousy un banc et je vis passer une partie de la procession. C'était la plus importante, car les évêques commençaient à défiler quand je montai. Puis vinrent les Cardinaux, en chapes drap d'argent et or avec la mitre blanche en tète; puis enfin le Saint-Père avec le Corps de Notre-Seigneur devant lui!

Il avait la tète nue sans mitre, même sans la calotte blanche qu'il ne quitte presque jamais. Il était revêtu dune immense chape de soie blanche magnifiquement ornée et brodée d'or. Devant lui était une espèce de table ou de support, sur lequel était placé le Très Saint- Sacrement. La chappe couvrait cette table par devant, et était disposée de telle sorte que le Pape, qui était assis, semblait à genoux. Il était penché en avant, ayant les mains autour du pied de l'ostensoir, et les bras appuyés sur la table. Au-dessus du Saint-Sacrement et du Pape huit Cardinaux et évêques portaient un magnifique dais de soie blanche et or, et à bâtons dorés. De chaque côté étaient les deux grands éventails blancs, et des lanternes dorées et sculptées, portées au bout de manches tout dorés aussi, par quatre clercs, à chaque coin du dais.

Dire Teffet que ce groupe admirable m'a produit est

une chose absolument impossible. — Le Représentant de Dieu, humilié et prosterné devant Dieu lui-même, et lui restituant tous les honneurs qui sont rendus au rang qu'il occupe sur la terre, la bonté etTinfinie tendresse de Notre-Seigneur, qui ne dédaigne pas de venir en quelque sorte se promener au milieu de ses chers enfants, le lieu où se passait toute cette scène, tout cela faisait sur mon cœur, sur mon esprit, sur mes sens, une impression bien profonde et bien touchante. L'expression de la figure du Pape était magnifique. L'humilité, l'absorption de la prière, la foi, l'adoration, se peignaient sur son visage, et en faisaient, malgré l'irrégularité de ses traits, quelque chose d'admirable.

Cependant je n'avais vu qu'une bien faible partie de la procession, et je désirais bien la voir tout entière. Je descendis donc de mon banc et je longeai en dehors la colonnade (celle de droite en arrivant à Saint-Pierre). Je parvins ainsi au grand corridor ou escalier qui longe la place Saint-Pierre à droite; arrivé au bout, je tournai à gauche dans le vestibule, et j'entrai de là dans l'église. La procession, comme je l'espérais, n'était pas encore rentrée. Je me mis donc près de la porte du milieu par où elle devait passer, et là j'attendis pendant sept ou huit minutes environ.

J'examinai pendant ce temps-là l'intérieur de Saint- Pierre. Des cierges étaient allumés sur le maître-autel que l'on voyait au loin ; et, depuis le maître-autel (plus loin même je crois) jusqu'à la porte principale, il y avait une haie, tantôt double, tantôt simple, de religieux, de séminaristes, ou d'enfants recueillis dans des maisons de charité publiques ; tous portant des cierges allumés. En face de moi étaient les Orfanelli, ou orphelins, habillés tout en blanc, avec de petites robes ou soutanes blanches en laine, et par-dessus un manteau long aussi en laine blanche. — (Dans la rue ils ont avec cela un tricorne

IMPRESSIONS ET SÛUTENIRS 2io

blanc, de sorte qu'ils sont complètement blancs . J'en remarquai cinq ou six que j'ai dessinés en rentrant sur mon album. 11 y en avait de tout petits qui ne paraissaient pas avoir plas de cinq ou six ans. C'était charmant.

Enfin la procession commença, et continua, continua, continua. Elle mit trois quarts d'heure à peu près à défiler devant moi! que l'on juge par là du nombre de ceux qui devdent la composer! Après beaucoup d'ordres religieux vinrent les députations et les chanoines des septs grandes basiliques de Rome. Devant chacun de ces cortèges, deux hommes portent, l'un une pancarte dorée sur laquelle est écrit le nom de la Basilique et à laquelle pend une sonnette; l'autre, un immense parasol conique en soie et en velours rouge et jaune. Je dois dire que j'ai trouvé ces espèces de toits ambulants assez grotesques, ou au moins laids. Il parait que l'usage de les employer dans la procession du Corpus DcminiQsi très ancien.

Après les députations des sept basiliques, les Camerieri défilèrent, habillés tout en rouge et au nombre de douze à quinze. Puis arrivèrent les chantres du Pape, qui entonnèrent le Te Deum en entrant dans l'église : ils étaient suivis de l'imposante partie du cortège'que j'avais déjà vue, c'est-à-dire des Evêques, des Cardinaux- Diacres, des Caidinaux-Prêtres, des Cardinaux-Evêques, enfin du Saint-Sacrement porté par le Pape. La procession était fermée par les gardes-nobles, et par quelques clercs ou maîtres des cérémonies.

Le Pape fut conduit au plutôt porté sous son dais jusqu'en face du Maître-Autel: là il descendit et remit le Samt-Sacrement sur Tautel. Je partis avant ce moment, car je craignais que M. de Maubourg ne rentrât avant moi pour le déjeuner. Il était rentré, en effet, mais heureusement je ne le fis pas attendre.

Cette procession est magnifique, c'est vrai, mais elle a cependant nn grand inconvénient, c'est que l'on ne peut nulle part en voir l'ensemble; et comme elle est avant tout grandiose et imposante par le nombre de ceux qui la composent, c'est l'ensemble qui frapperait davantage.

Au lieu de cela, on voit passer entre les piliers de la colonnade, deux par deux, des Religieux, des Gamériers, des prêtres, des clercs, qui ne signifient presque rien. Le groupe des Evêques, des Cardinaux, et surtout celui du Pape, est, il est vrai, quelque chose d'admirable ; —mais encore ne les voit-on qu'en détail et successivement.

En résumé cette procession de Saint-Pierre est plus belle et plus étonnante que celles de France et de Paris à la Fête-Dieu ; mais elle est bien moins touchante, bien moins soignée, elle parle moins au cœur. Il n'y a pas ici ces charmantes confréries de jeunes filles en blanc, qui ouvrent la marche sous les étendards de la Sainte-Vierge ; il n'y a pas d'encensoirs ni de fleurs; en un mot, c'est trop spectacle, pas assez procession ; de plus, la tenue des prêtres italiens est moins digne et moins imposante que celle des prêtres français. Le Pape, il est vrai, compense tout à lui seul.

27 mai. — Pour la Fête de Saint-Philippe de Néri, second patron de Rome, le Pape avait été le matin à la Çhiesa Nuova {L Eglise Neuve), dédiée à Saint Philippe de Néri. Après le déjeuner je me rendis sur la place de la Chiesa-Nuova, et j'attendis le départ du Pape.

La voiture de gala dont il se sert aujourd'hui, et trois autres fois dans l'année seulement, passe pour être le plus magnifique carrosse existant. Elle est toute dorée, et les panneaux sont recouverts en velours rouge. Elle est très grande. Au fond est un superbe fauteuil ou s'assied le Pape; en face de lui est une banquette de velours pour deux Cardinaux.

Cette voiture n'a pas de siège, ni devant ni derrière. II y a, en place, par devant un groupe d'anges, grands comme nature, et sculptés en bois, qui soutiennent la tiare pontificale. Le tout est doré comme la voiture. Par derrière, il^ y a un aigle tenant des foudres dans ses serres, et d'autres superbes ornements, dorés également. Six chevaux noirs, magnifiquement harnachés et caparaçonnés en or et en rouge, sont attelés au carrosse et montés par trois piqueurs vêtus de velours rouge. Comme le cortège ne va jamais qu'au petit pas, les laquais et gardes accompagnent à pied des deux côtés.

La place de la Chiesa Nuova était remplie de monde, de voitures de Cardinaux ou de Prélats, et de troupes. Les fenêtres étaient toutes garnies de spectateurs et à chacune pendait une tapisserie ou une pièce d'étoffe ordinairement rouge.

J'attendis le Pape au moins quarante minutes; quand on l'annonça, je voulus changer de place pour mieux voir. xMais comme « le mieux est ennemi du bien », je ne pus rester à la nouvelle place que j'avais choisie et je ne vis qu'à moitié bien le Pape monter en voiture. On pose près de la portière une espèce de marchepied, de sorte que le Pape et les Cardinaux peuvent monter dans la voiture sans faire des efforts, quelquefois impossibles à cause de leur grand âge, et toujours peu convenables à leur grave et éminent caractère.

Le Pape avait sur la tête un tricorne rouge à glands et gances d'or. En face de lui étaient les Cardinaux Acton et de Bonald, tous deux Cardinaux étrangers et jeunes. Le Pape donnait à droite et à gauche sa bénédiction.

Après lui tous les Cardinaux montèrent dans leurs belles voitures rouges, noires et or. Après en avoir vu défiler quelques-unes, je partis pour retourner chez moi. Je me perdis en chemin, excellente manière de connaîtra

une ville étrangère. Je me retrouvai sur la bonne voie après un détour passablement long.

Je commence aujourd'hui le portrait à l'huile de M. de Maubourg. Il y a en lui matière à un bien beau portrait, que je voudrais bien faire avec succès. Malheureusement à mon âge vouloir et pouvoir sont deux. Dieu secondera mes efforts, j'espère, et me fera réussir ; c'est lui qui m'a donné du goût et de la facilité pour l'art si beau de la peinture, c'est lui aussi qui fécondera le germe qu'il a bien voulu déposer en moi.

30 mai, —La veille au soir j'avais reçu une petite lettre du père Yaures, grand-pénitencier français, qui m'annonçait que le Pape me recevrait, ainsi que Paul de Malaret, le lendemain matin à neuf heures trois quarts (c'està-dire, aujourd'hui lundi.) Je mets donc ce matin mon uniforme, pour paraître dignement devant le Saint-Père. J'avais demandé une voiture pour huit heures trois quarts, afin d'avoir le temps d'aller chez Paul, qui n'était pas averti, de lui donner quelques moments pour s'habiller, et enfin, pour arriver au Vatican à l'heure indiquée. Pendant que j'attendais la voiture^ j'entrai un moment chez M. de Maubourg pour lui annoncer ma visite au Saint- Père, llm'appriten échange une nouvelle vraiment triste ; le violent orage d'hier avait brisé le magnifique pin du jardin, connu et vu de tout Rome, si bien qu'on l'appelait (( le pin Colonna ». — Un coup de vent l'a séparé en deux parties : une vilaine branche est restée en l'air, et la presque totalité de l'arbre est à terre. M. de Rayneval, qui a vu de près tous les débris, me dit que la branche | tombée avait environ cinq pieds de diamètre, c'est-àdire quinze pieds de tour ! Que l'on juge par ce détail de la hauteur énorme de cet ex-bel arbre !

Cependant ma voiture étant arrivée, je me rendis chez Paul que j'éveillai, et qui s'habilla àlahâte. lise mit enbas de soie et tout en noir, comme c'est l'étiquette au Ya-

tican, et nous partîmes pour Saint-Pierre, après avoir acheté d'autres chapelets encore que ceux que nous avions déjà. Je ne me ruinai pas cette fois-ci, car je n'avais besoin que d'objets communs pour distribuer au menu peuple.

A neuf heures trois quarts précises, nous étions dans les antichambres du Pape.

II y en a cinq ou six, dans lesquelles sont des laquais, des soldats, des hallebardiers, des gardes-nobles, des huissiers. Dans la dernière, où on nous fit entrer, nous trouvâmes déjà sept ou huit personnes, et entre autres te père Vaures qui nous reçut à merveille.

Ce père Vaures est un homme parfaitement bon et obligeant pour tous ceux qui s'adressent à lui, et principalement pour les Français, ses compatriotes. - Il leur est très utile à cause de l'amitié particulière que lui porte le Pape, et du zèle qu'il met à rendre service. L'Ambassade en fait beaucoup de cas. Il est tout petit et vêtu en t-ordelier puisqu'il est de cet ordre.

-Nous eûmes le temps de nous apercevoir qu'il causait très bien et avec esprit et bonté ; car nous ne flimes introduits devant le Pape qu'à midi moins quelques minutes Deus Cardinaux, un Evêque et un Prélat étaient arrivés pendant que nous attendions, et ils passèrent avant nous, comme cela est tout naturel.

La pièce dans laquelle nous étions était très belle. Au fond était un trône de velours rouge et or, avec un dais ; c est la que le Pape reçoit les souverains.

Enfin nous entrons avec le père Vaures dans une petite salle voisine qui sert d'antichambre au cabinet du Pape J étais assez ému, comme on peut penser. Après deux ou trois minutes, le Pape sonna, le père Vaures ouvrit la po rte de son cabinet et nous entrâmes.

f.nî/"i' "" '"" '"'P"' "' "^ P*^ ^°'^ '« Pape sur un fauteuil ou un trône, au fond de la salle, comme je m'y

attendais U était debout près de son bureau et à quelnues pas seulement de la porte. Je fais cependant ma première génuflexion, puis ma deuxième ; pour la troisième, je ne sais si je la Bs. Je ne voyais plus que du feu dans les génuflexions du père Vaures, de Paul, dont la vue embrouillait les miennes. Paul eut plus de présence d'esprit ; je l'aperçus baisant la mule du Saint-Père, ce que j'oubliais, et je suivis alors son exemple. Nous nous relevons ensuite et le Pape commence la conversation. Je ne puis dire la bonté vraiment paternelle que le Saint-Père eut pour nous ; nous n'étions pas plus embarrassés que si nous eussions été avec notre meilleur parent. Il avait l'air enchanté de nous voir naît de bon cœur tout en conservant cette douce supériorité paternelle qui nous encourageait tant. Nous nous sentions en face An homme véritablement bon, et non pas seulement d'un homme faisant l'aimable et le bon^U parla italien tout le temps; nous le comprenions rès bien, nous autres, nous parlions tantôt le français qu comnrend aussi, mais qu'il ne parle pas), tantôt l 'tal'en. '^Nous étions debout devant lui à deux Pas de d.sta^c à neine • le père Vaures était à notre gauche. Le SamtpSe (ena^t près du bout de sa table, regardant ainsi la fenêtre à laquelle nous tournions le dos. ' ail habiU tout en blanc, sur la tète il avait une « lo"e f ^°;'^ blanche autour du cou une cravate blanche, de mous

S e'tn était revêtu d'une g-^^ -;;^;- J^^^^ blanc, sans collet droit; à cette soutane é^at attachée u"e

pastoral, en aigue-marine, transparente et verdatre.

Il nous demanda d'abord des nouvelles de M. l'ambassadeur, et nous parla des deux absences qu'il compte faire, l'une au mois de juin, l'autre au mois de jan- Tier.

Tantôt Paul, tantôt moi, le plus souvent le père Taures, répondait et expliquait ce que le Pape voulait savoir.

Il nous entretint ensuite de madame de Maubourg, eut l'air assez surpris d'apprendre qu'elle arrivait à Paris aujourd'hui même, et parla d'elle avec intérêt.

Je lui parlai de la visite que les trois enfants de M. l'ambassadeur lui avaient faite, lui rappelant que la petite Gabrielle n'avait pas voulu baiser le pied de Sa Sainteté.

Ce souvenir le fit beaucoup rire et, tout en riant de Gabrielle, il nous raconta l'iîistoire d'une famille irlandaise, qui vint le voir et qui lui amena un petit garçon. Celui-ci fit les mêmes difficultés que Gabrielle, et déplus il se mit à pleurer. Il riait de bien bon cœur en nous donnant les détails de cette entrevue.

Après cela, le Saint-Père demanda à Paul s'il avait été à la cérémonie dernière à Chiesa Nuova. — « Non, Saint-Père, lui répondit Paul ; je ne l'ai pas pu. » — « J'en suis fâché, répondit le Pape (en italien toujours) ; vous auriez vu votre Cardinal français, le cardinal de Bonald, dans ma voiture, et à côté du cardinal Acton, Anglais ; j'ai comme cela rassemblé les deux ennemis en face de moi : les Français et les Anglais. J'ai obligé les deux pays rivaux àse donner la main. Il n'y a plus de guerre ni d'ennemis à Rome. Rome est le lieu de la paix, j'aime la paix et je l'ai avec tout le monde. Dutempsde Napoléon, lorsqu'il était en guerre avec l'Angleterre, le Pape fit asseoir dans sa voiture, comme j'ai fait, le cardinal Fesch, Cardinal français à côté d'un Cardinal anglais ; les deux ennemis aussi à côté l'un de l'autre. Toujours la paix ici, toujours la paix. Jusqu'à Méhémet-Ali, avec qui j'ai la

paix! — J'ai là une lettre très amicale de lui, que je vais vous faire voir tout à l'heure. »

Paul tira alors de sa poche une demande d'Indulgences pour lui, sa famille et quelques personnes, afin que le Pape daignât les accorder et signer. J'avais aussi cette même demande. Ni la mienne, ni celle de Paul, n'était faite selon les règles. Le Pape fit comme si elles étaient sans défaut et les signa toutes deux avec une bonté et un empressement bien aimables.

Le père Vaures lui présenta ensuite le plateau sur lequel étaient tous nos chapelets, médailles, croix, etc., etc. — Le Pape les bénit en faisant dessus un signe de croix. Alors je lui demandai qu'il voulût bien y attacher les Indulgences de Sainte-Brigitte, les plus considérables de toutes. — Il répondit affirmativement et donna une seconde bénédiction.

Après quoi, il nous fit un signe d'adieu ; nous nous mîmes à genoux et il nous donna sa bénédiction. Je me relevai et m'apprêtais à sortir, le Pape avait môme déjà sonné, lorsque je revins près de lui, me mis à genoux et lui dis : « Votre Sainteté voudrait-elle me donner Sa bénédiction pour ma famille? )> — « Si, si » (oui, oui) ; et il me la donna encore. — u Et pour une petite société de Charité, celle de Saint-Vincent de Paul, dont je fais partie à Paris? » Le père Vaures lui expliqua en italien ; et il me dit encore que oui, avec une grande bonté, faisant sur moi le signe de la croix.

Quand je lui demandai sa bénédiction pour vous, ma chère famille, et que je me mis à genoux près de lui, il me caressa la joue avec un sourire plein de bienveillance. Il caressa aussi Paul, lui donnant quelques petits coups sur la tête, comme à des enfants dont on est content.

Et lorsque je lui eus demandé sa bénédiction pour ma bonne petite Conférence des Missions, il me donna d'à-

IMPRESSIO>'S ET .SOUVE>'IRS 223

bord celle bénédiction, puis me prit amicalement la figure entre ses deux mains, me caressant sur les deux joues à la fois. J'étais bien touché et enchanté de tant de marques de bonté.

Nous mîmes encore une fois le genou en terre près de la porte et nous quittâmes le cabinet du Pape.

Notre audience avait été excellentissime. J"avais le cœur tout joyeux de cette bonne réception. Elle avait duré environ douze minutes ou un quart d'heure.

La figure du Pape porte bien son âge (78 ans) ; ses traits sont irréguUers et même laids, si l'on ne regarde que les lignes ; mais l'expression en est si bonne, si simple, si paternelle, si franche, que l'on est d'accord pour dire que Grégoire XYI a une belle tète. Il est assez pâle, a le frond grand et bombé, le nez très cassé et gros quoique aquilin : ses yeux sont gris ou bleus et flétris par l'âge ; ses sourcils ont une forme assez singulière, étant relevés comme s'il pleurait. Les rides des joues sont très marquées, la bouche petite avec la lèvre inférieure un peu avancée, le menton très détaché. Le visage du Pape est large et assez gras, mais la vieillesse et les austérités ont fait tomber cet embonpoint. Ses cheveux sont plutôt gris que blancs, et encore très abondants.

Il est grand, pas cependant tout à fait autant que moi. Son corps n'est pas gros. Il se tient droit et ferme, a la voix assurée et beaucoup de jeunesse et de vivacité d'esprit. M. de Maubourg m'a dit que c'était un homme de tête, plein d'esprit, de capacité et de fermeté, ce mélange heureux de qualités politiques et civiles, et d'éminentes vertus chrétiennes, qui lui concilie l'affection et l'estime de tous ceux qui ont occasion de l'approcher.

En rentrant, j'ai de souvenir fait de lui un portrai!: qui a réussi assez heureusement, et qui me représente fidèlement le Pape tel que je venais de le voir.

Zi mai. — Le soir §rand dîneràTambassade, entière-

224 JOURNAL d'un voyage EN ITALlb:

ment composé d'hommes. Mgr de Bonald, Mgr de Falloux, Mgr Médici. camérier du Pape, M. de la Bouillerie, quelques ecclésiastiques de Lyon, le marquis de Talaru, les deux frères et les trois neveux de Mgr de Bonald, etc., etc., composaient le dîner. 11 fut très ennuyeux comme tous ces grands dîners d'apparat, quoique fort beau.

Après le dîner, M. de Maubourg mena la compagnie dans le jardin, sur la terrasse, pour faire déplorer et admirer le malheur du beau pin Colonna. L'énorme branche brisée est couchée à moitié dans le jardin Colonna et à moitié dans un jardin voisin. Elle a renversé une partie du mur de clôture en tombant. Une des branches qui se trouve dans le jardin à côté du nôtre s'est cassée en touchant terre, et elle était si puissamment lancée qu'elle a percé départ en part le môme mur à un autre endroit. Les débris de cet arbre colossal sont du reste admirables. M. de Rayneval, le grand paysagiste, en a fait un croquis très beau et très heureux.

Le soir, M. l'ambassadeur eut la bonté de me mener avec Paul chez la princesse Borghèse. Elle fut, ainsi que ses fils, comme toujours, très aimable pour nous.

M. de Bussierre y vint aussi. Je lui parlai assez longuement de l'admirable et miraculeuse conversion dont il avait été tout récemment le témoin, et il m'apprit quelques petits traits relatifs à M. Ratisbonne, que je veux mettre par écrit, tantpour compléter sa merveilleuse histoire que pour mon édification et celle de mes chers lecteurs.

Le lendemain du jour où la Très Sainte-Yierge lui était apparue, il accompagna M. de Bussierre dans une église, à l'heure du salut ; quand il se trouva en présence de Notre-Seigneur, il manqua plusieurs fois de se trouver mal : « Ah! mon cher, dit-il à M. de Bussierre. qui en inquiétait, vous ne savez pas ce que c'est d'être en la

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présence du Dieu vivant, que je sais être ici, encore souillé de la tache originelle et sans être baptisé ! »

La veille il ne se doutait seulement pas qu'il y eût un Saint-Sacrement, et tel est le langage qu'il tient après la visite de la Sainte-Vierge ! Un tel changement sans miracle ne serait-il pas lui-même un étonnant miracle?

Dans son trouble, il alla à la chapelle de la Sainte- Vierge, et quand il y fut : « Là je suis tranquille, dit-il à M. de Bussierre ; je sens que je suis à l'ombre de la plus grande des miséricordes! »

La notion du Saint-Sacrement, de la présence réelle, de la tache originelle, de l'horreur du péché, de la miséricorde de la Sainte-Vierge, où l'avait-il puisée, si ce n'est dans la révélation ? « Jamais, écrivait-il à son frère, jamais je n'ai ouvert un livre de religion ! » Quoique Juif, il n'avait jamais ouvert la Bible I C'était cette notion infuse et évidemment œuvre de Dieu, qui frappait et étonnait le plus vivement le père Villefort, dans toute cette merveilleuse aventure.

Le père Villefort lui demandait, avant son baptême, s'il croyait être assez instruit pour être fait chrétien : par exemple, s'il croyait bien fermement à la présence réelle du Seigneur dans la Sainte-Eucharistie. — « Si j'y crois, s'écria-t-il, si j'y crois?... Je sens Xotre-Seigneur, quand j'entre dans une éghse ! » — Paroles énergiques, frappées au coin de la vérité, que nul n'aurait inventées, que celui-là seul qui en faisait l'expression des sentiments intimes de son cœur!

J'éprouve un grand charme en causant avec ce saint et aimable M. de Bussierre; j'aime surtout à l'entendre parler de cette miraculeuse conversion, à laquelle il a assisté, et qu'il a suivie dans toutes ses phases. Il me dit ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu. Il ne ment pas, ni moi non plus.

A diner, M. de la Bouillerie rue parlait du père Ville-

fort et me le dépeignait parfaitement par ces "quelques mots : (( C'est l'homme le plus saint que je connaisse ; il a toutes les vertus de son ordre, sans avoir aucun de ses défauts. » — Je le vois, je le sens si saint, ce bon père Villefort, que je suis enchanté d'entendre lui rendre justice. Depuis que je suis à Rome, bien des personnes de tout genre m'en ont parlé ; aucune ne m'a dit rien qui ne lui fût favorable ; toutes l'ont qualifié de respectable et de saint homme. — Dieu sait qu'il l'est en effet !

XYIII

Aaeodote du Cardinal de Clermont-Tonnerre à Toulouse. — M. de Bussierre et le protestantisme. — Les offices religieux et le chant à E.ome. — Dévotion des Romains à la Sainte-Vierge. — Le Ponte Molle, le Moiite-Mirw, Constantin et le Labarum. — Coluoibnium de la Villa Pamphili. —Visite avec M. Visconti aux fouilles du Capîtole et à la Poria Maggiore. — Le tombeau du Boulanger. — La Farnésina et Raphaël.

Nous voilà en été, ou au moins dans les chaleurs ; quoique le commencement en soit latigant, ce ne serait rien sans le terrible accessoire des puces; ces odieuses bêtes, qui ne sont bonnes, je crois, qu'à exeicer notre patience, me dévorent avec une sanguinaire persévérance. Je comptais ce matin par curiosité les piqiires rouges que j'avais autour du genou droit; dans une bande de cinq pouces de large à peu près, j'en ai compté quatrevingt-dix-huit 1 1 1 ! I

['^jiun. — Dans la matinée, je continue le portrait de M. de Maubourg qui me semble venir assez bien. Je voudrais qu'il fût très bien afin de lui rendre par un petit contentement tout le bien qu'il me fait depuis mon arrivée à Rome.

Après le dîner, qui depuis quelque temps a lieu à quatre heures pour pouvoir jouir de la soirée, M. de

Maubourg nous mène Charles, Paul et moi , h la Yilla- Pamphili, répétant ainsi la même charmante promenade qu'il y a quinze jours. Comme je connaissais déjà les jardins, j'emporte mon album et je passe ma promenade à dessiner les magnifiques pins d'Italie de cette Yilla.

Cet arbre admiralile est l'arbre propre de Rome, car il n'y en a guère, d'aussi beaux du moins, qu'à Rome et dans ses environs.

Pendant que je dessinais, Paul me raconta qu'un jour la voiture de M. le Dauphin et celle du Cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse, furent en rivalité de vitesse. Les deux cochers étaient excités et dès lors en colère. Celui du Dauphin se voyant dépassé eut recours à d'autres moyens qu'à l'allure de ses chevaux. Il cria au cocher du Cardinal : « Ne sais-tu donc pas que je porte le Dauphin? » — a Et moi, lui repartit l'autre sans perdre la tête et en fouettant de plus belle, je porte le Tonnerre. »

Le 2 Juin. — Je rencontrai ce matin M. deBussierre et je lui parlai d'un ouvrage qu'il vient de finir, contre les erreurs du protestantisme. 11 m'exposa à ce propos un argument qu'il a découvert il y a quelque temps en lisant l'Evangile, et auquel il n'y a rien à dire. Je 1 inscris de peur de l'oublier.

Notre-Seigneur a-t-il dit dans l'Évangile à son Église : « Je suis avec vous jusqu à la consommation des siècles, » et « les portes de C enfer ne prévaudront pas contre elle ? » Oui, qui peut le nier?

Jusqu'au seizième siècle quelle a été rÉglisc de Jésus- Christ?— L'Église Catholique? — Qui peut encore le nier? — La religion protestante n'existait pas encore, puisqu'elle a commencé en 1517 avec Luther, et le schisme n'a commencé que vers le neuvième siècle. Ceci posé (et ce sont des faits, que nul ne peut contester),

de deux choses l'une : ou l'Église Catholique s'est trompée, a failli ; ou elle ne s'est pas trompée.

1° Si elle s'est trompée. Notre-Seigneur Jésus-Christ a menti, puisqu'il lui avait promis assistance pour toujours, et que cette assistance a manqué : el puisqu'il lui avait annoncé que les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais contre elle, et que l'enfer ou l'erreur a prévalu. Alors plus de Religion Chrétienne, plus de divinité de son fondateur, et, par conséquent, plus de Protestantisme qui reconnaîtrait un imposteur pour son Dieu.

2° Si elle ne s'est pas trompée, pourquoi les protestants Font-ils quittée?

Rien à répondre à ce dilemme.

« Mais la réforme a rectifié seulement l'Église Catholique, l'a remise sur son ancien pied.» — Soit; mais alors concluez que l'Église de Jésus-Christ s'est trompée, et que Jésus-Christ a menti. Plus vous m'opposerez les erreurs et les abus de l'Église Catholique, plus vous accuserez Jésus-Christ de mensonge. M. de Bussierre a eu le bonheur de convertir il y a quelque temps un Prussien protestant avec cet irrésistible argument : le Prussien, frappé de cette vérité, a demandé rinstruction. et, au bout de trois semaines, il a abjuré.

Quelle déplorable chose qu'une secte, se prétendant lÉglise véritable de Jésus-Christ, commence par faire de son Dieu et de son fondateur un menteur et un fourbe !

M. de Bussierre, qui a été protestant autrefois, me disait encore à ce sujet une chose assez particulière et qu'il a été à même d examiner il y a longtemps; c'est que plus un catholique est pieux, instruit des vérités de la Foi, et plus il pratique les œuvres de religion, plus il acquiert de joie, de paix, de tranquillité de conscience. Plus, au contraire un Protestant est pieux, plus il s'instruit de sa religion, plus il est inquiet et chagrin au fond du cœur. Ce résultat tout opposé est assez frdppant, et doit nous

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porter, nous autres Catholiques, à bénir Notre-Seigneur de nous avoir placés dans la paix, dans le calme, dans l'assurance du bonheur sur la terre et dans le Ciel I Puissé-je me rendre digue de ce bienfait inestimable, et voir tous ceux qui me sont chers vivre aussi et mourir dans la salutaire voie de la sainteté !

A juin. — Depuis quelques jours nous avons trouvé un moyen d'employer agréablement et utilement nos aprèsdîner. A cause de la chaleur du jour et de l'agrément des soirées, nous dînons à quatre heures et nous allons dans le jardin de l'ambassade jusqu'à six heures environ. Les premiers jours nous nous promenions tout siaiplement : maintenant nous nous livrons à des exercices d'adresse.

Alfred a des boules de bois pour jouer, nous les avons prises, et M. de Rayneval en a fait le sujet de tours charmants.

Tantôt la boule la plus petite est placée sur un bâton d'où il faut la faire tomber ; tantôt elle est suspendue à une ficelle et il faut la toucher avec les autres boules. Une autrefois il faut que chacun fasse retomber la boule sur un point marqué (ce qui est une préparation indirecte à l'art de lancer des bombes ou au jeu plus innocent du tonneau). M. Simonneau, le précepteur d'Alfred, est assez adroit et sa figure est vraiment comique de jubilation et d'héroïsme quand il attrape la boule.

Nous sommes beaucoup d'acteurs dans ces genres d'exercice : M. de Rayneval d'abord, le grand inventeur de nouveautés et qui dispose les boules et les ficelles ; puis, M. Simonneau, le plus heureux de toute la bande; puis enfin Paul, Charles d'Asturg, Alfred, et moi, qui sommes tous peu adroits. Aujourd'hui nous joignons les exercices gymnastiques aux jeux d'adresse; M. de Rayneval, Paul, M. Simonneau et moi, nous sautons d'abord en hauteur, par-dessus une ficelle tendue (toujours par l'industrieux

M. de Raynevali. Quand nous sommes arrivés à notre necplm ultra, nous sautons en longueur. Je me rappelais mon jeune temps de collège, où je sautais si lestement ; mais je me sens tout rouillé et tout engourdi.

Alfred qui a voulu aussi se mêler de sauter, trouve moyen de s'étaler de tout son long, suivant la coutume de chaque jour; ce cher garçon tombe comme grêle à propos de rien ; on le voit glisser à terre, doù il se relève prestement, il faut lui rendre cette justice. , Après les sauts, nous passâmes aux courses. I Tous ces exercices inaccoutumés me firent l'effet ' d'une bonne volée de coups de bâton : j'étais courbaturé et rompu.

Une remarque que j'ai faite, depuis que le beau temps est revenu, c'est combien le chmatde Rome est. fatigant et énervant. Le soir et le matin, je suis tout traînard, tout languissant; je conçois parfaitement Tamour des Italiens pour leur cher farniente, si le climat influe sur eux (le la même manière. Si malheureusement pour moi, comme c'est probable, cet état de fatigue augmente avec la chaleur, il me faudra en passer par la sieste, eu repos complet de une heure à quatre, pendant la plus grande :ui>son du jour.

o juin. M. L'ambassadeur va à Ostie avec M. de iayneval, M. et madame Odier. Il n'y avait malheureuement pas de place pour moi dans la voiture. J'aurais !té bien heureux de voir ce port d'Ostie, si fameux autreois et maintenant si abandonné. Tout désert qu'il soit, 'est un Évèché. Pendant l'hiver, il y a dLx habitants, et,' rendant l'été, trois, dont trois ont la fièvre et une mine te déterrés.

M. l'ambassadeur me racontait que, dans un petit haleau. près de là, il n'avait trouvé riea pour déjeuner ; pas lême d'eau. Il n'y avait personne. Ce qui fait qu'il serait :'es imprudent d'aller à Ostie sans prendre des précau-

air Y

tiens, car si on vous attaquait et si on vous tuait au milieu de ces ruines, il serait impossible de retrouver les traces ni de la victime ni des meurtriers. De plus, 1 y est si malsain qu'on y attrape la fièvre quand on passe la nuit. •

C'était dimanche; j'allai aux Saints- Apôtres à la grand'messe. Ici, les grand'messes ne sont pas célébrées de même qu'à Paris; et je dois dire que je préfère beaucoup la méthode française à la méthode romaine ; à Rome c'est plus beau, mais chez nous c'est plus commode à suivre. Ainsi, au lieu du plain-chant, ce sont des musiciens, quelquefois très bons, quelquefois assez mauvais, qui chantent le Kyrie, le Gloria, etc., etc., avec l'orgue qui leur répond. Le Kyrie est infiniment moins long et mieux qu'en France.

Les prêtres italiens ne chantent pas tout à fait sur le même air que les nôtres ; outre qu'ils chantent faux, il y a cette différence qu'à la fin de chaque phrase ils laissent tomber leur voix, ce qui donne une grande monotonie au chant.

Maintenant que mes oreilles se sont faites à la prononciation du Latin à l'italienne, je trouve cette prononciation préférable à la nôtre pour certaines lettres; ainsi le c prononcé tché est généralement bien plus harmonieux et plus énergique; souvent Vu prononcé ou est aussi très agréable.

Ce qui déplaît aux oreilles françaises, c'est la manièn de prononcer les terminaisons en um, en us, en am et ei at. On dirait qu'il y a un e muet à la fin de toutes ce syllabes, sur lesquelles ils appuient fortement. Ainsi il disent : « CorpoussE... Doraini Nostri Jesou Christi, custo diaTE animamE touanniE inmi vitanmE œternamuE. »

On s'imagine toujours qu'ils parlent très vite; mais en suivant ce qu'ils lisent ou chantent, on voit qu'il vont souvent moins vite que nous. J'ai peu vu d'exemple

ici de messes dites avec une grande volubilité: les prêtres d'Italie ont moins de tenue que les prêtres français à l'autel, mais ils disent la messe avec tout autant de dévotion.

Il faut autant que possible l'entendre dans une église desservie par quelque couvent, où se trouvent dès lors des novices pour servir la messe; ainsi les S ai?its- Apôtres, desservis par les Cordeliers ; le Gesh, par les P. Jésuites, etc. ; autrement les enfants qui servent les messes sont impatientants de laisser-aller, de mauvaise tenue.

Une fois, à la petite église de VCmiltà, j'ai assisté à une messe dont le petit clerc était curieux sous ce rapport. Il s'en allait quand il n'avait pas de réponse à faire de quelque temps, répondait de loin, de près, comme cela se trouvait; au moment de la Préface, le petit di-ôle était à un autre autel dont il allumait les cierges, tout en répondant au prêtre qui disait la messe.

En quittant l'église, je vais à Saint-Jean de Latran, où je dessine la magnifique vue que l'on a de la façade sur les murs de Rome et la campagne.

Il faisait très chaud, mais j'étais à l'ombre; en m'en retournant, je vis près du Golisée un artiste qui peignait le dos au soleil. Il était sans doute assuré contre l'incendie, car le soleil commence à être brûlant.

Le soir, Paul vient passer la soirée chez moi. Il me raconte une anecdote assez drôle, datant de la Révolution de 89. Son grand-père, en émigrant, avait laissé pour garder tous ses biens et son château un vieux et fidèle serviteur nommé Duroc, en lui recommandant de cacher l'argenterie et les choses précieuses dans un endroit sûr. Quelque temps après son départ, il reçut de son intendant cette lettre ingénieuse : « Monsieur, j'ai caché, suivant vos ordres, ce que vous savez bien je veux dire l'argenterie;, à l'endroit que vous savez bien (je veux

dire dans l'écurie à telle place), etc., etc. » Il n'est pas besoin de dire que la lettre fut ouverte à la poste et que les visiteurs domiciliaires et les hommes du gouvernement d'alors en firent leur profit et allèrent droit à la cachette. Ce même brave homme était désolé devoir des bandits piller et dévaster la maison de son maître, boire son vin, etc., etc. Il dit à quelques personnes : « Si je les empoisonnais? J'ai envie de les empoisonner? Qui sait? Peut-être cela ne leur fera-t-il pas de mal? »

Qjuin. — Toute ma journée se passe à peindre le portrait de M. de Maubourg, qui jusqu'à présent vient bien. Le soir, Paul qui était venu me faire une petite visite m'appelle du jardin ou il était déjà descendu pour s'en aller. C'était pour me montrer une quantité de petites lumières mobiles, semblables à des feux-follets, qui rempliseaient la longue allée du jardin. Je m'approchai avec lui ; ce n'étaient pas des feux-follets , mais une espèce de petits vers luisants et volants, appelés Luccioles, Je veux lui montrer que ma version est la bonne; je vois une de ces petites lumières près de moi, je me baisse pour la prendre et je mets le doigt sur quelque chose qui n'avait rien de follet, ni de luisant, ni de volant. Cette mésaventure ne me rebuta pas; j'attrapai linsecte qui m'avait valu ce désagrément; il était tout petit el grisâtre, avec une petite poche lumineuse au ventre et à la queue. Toutes ces petites lueurs scintillantes faisaient un effet charmant dans l'obscurité.

1 juin. — Paul reçoit une lettre de Toulouse, relative à ses affaires de fortune ; il est obligé d'aller y passer quelques jours. Il va en conséquence demander à M. de Maubourg la permission de s'absenter quinze jours ; c'était bien modeste, car chaque voyage exige au moins dix jours d'aller et retour. M. de Maubourg la lui accorde de suite et quadruple les quinze jours, engageant l'heureux Paul à passer avec les siens les deux mois de grande cha-

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leur, pour revenir ensuite, vers le lo août. Paul ne pesait pas une once, de joie et de bonheur; il était enchanté des mauvaises nouvelles qu'il avait reçues et qui lui valaient cette bonne aubaine. Je suis bien content pour ce pauvre Paul de ce petit incident; car il commençait à tourner au spleen et à être attaqué du mal du pays.

Que je voudrais, moi aussi, faire une petite pointe aux Nouettes! Mais, hélas I hélas! il faut encore prendre patience pendant quelques mois !

Paul part à neuf heures du soir pour Cività-Vecchia. Par un temps superbe, j'embarquai ce bon ami, demandant au bon Dieu de lui accorder bon voyage. Il reviendra dans deux mois; Notre-Seigneur adoucira les petits ennuis de ma solitude.

En revenant au palais Colonna, je vis dans le Corso, une de ces choses qui ne se retrouvent qu'ici et qui donnent à Rome cet éclatant caractère de ville de Foi. — C'était une procession d'hommes du peuple, marchant deux à deux, en récitant tout haut et alternativement les prières du chapelet. Quelle leçon pour nous autres étrangers, que cette vénération populaire et publique de la Reine du Ciel 1 La Sainte-Vierge, grâce à cette universelle dévotion du peuple romain, semble avoir choisi cette ville pour le siège de son royaume sur la terre.

Au milieu de leurs plus grands désordres, les Romains et Romaines conservent cette pieuse dévotion; c'est leur planche de salitt quand ils veulent revenir à Dieu. Au bagne de Cività-Vecchia est un fameux brigand, connu jadis par ses cruautés, qui jeûnait et jeûne encore tous les samedis enl'honneur de la Sainte-Vierge. Cemonstre, enfin arrêté, jugé et condamné aux galères pour toute sa vie, a l'air doux et modeste; et passe ses moments de loisir à tricoter des bas 1 — Il est âgé de soixante-cinq

ans environ : il s'est repenti, et il doit sa conversion à son opiniâtre fidélité au culte de la Vierge.

Il juin. —U. l'Ambassadeur me mène le soir avec Alfred et M. Simonneau voir une partie des environs de Rome où je n'avais encore jamais été, et qui n'est pas la moins intéressante. C'est le Ponie Molle, d'où Constantin le Grand précipita Maxence dans le Tibre; puis le Monte Mario, où était le camp de Constantin, et où la Croix lumineuse lui étant apparue ainsi qu'à son armée, il fit faire le fameux Labarum.

Pour y arriver nous sommes sortis de la ville par la Porte du Peuple, et nous avons été tout droit vers le nord, pendant plus de vingt minutes. Enfin nous sommes arrivés au Tibre plus large en cet endroit que dans Rome; la campagne est couverte de verdure à cause du voisinage du Tibre; dans le fond on aperçoit les montagnes de Tivoli et de la Sabine qui deviennent de plus en plus bleues à mesure qu'il fait plus chaud. Le soir la couleur bleue est presque trop crue et trop vive.

A gauche du Ponte Molle est le Tibre d'abord, puis le Monte Mario, célèbre, ainsi que je viens de le dire, dans rhistoire de l'Eglise et de Constantin. C'est une petite montagne tout à fait au bord du Tibre et du côté opposé à Rome; elle termine une chaîne, non pas de montagnes mais de grandes collines, au pied desquelles se livra la bataille si fameuse qui décida Constantin à embrasser la religion Chrétienne.

Le camp de l'Empereur était sur le Monte-Mario, et la croix lumineuse lui apparut là deux fois : la première à midi, quand il était entouré de tous ses officiers. Une grande Croix de lumière brilla tout à coup dans le ciel entourée de ces mots : « In hoc signo vinces. » « Tu vaincras par ce signe. » La seconde lui apparat durant la nuit suivante, et cette fois Notre-Seigneur la portait luimême et la présentait à l'Empereur. Le lendemain, il fi

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faire un étendard avec la représentation de celte Croix miraculeuse; ce fut le Labarum. 11 livra bataille à l'usurpateur Maxence, le défit complètement elle jeta dans le Tibre, de ce pont même que nous traversions. Ce grand souvenir historique me fit une vive impression quand j'étais là sur les lieux mêmes, et je suis heureux d'avoir vu le théâtre d'un des faits les plus mémorables de l'histoire de Rome et du monde.

La promenade que nous fîmes plus loin fut jolie, mais sans autre intérêt que cette campagne de Rome, le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre, plus belle chaque fois qu'on la revoit. Nous étions sur la route du nord et de Florence, route très belle et très spacieuse.

{^juin, — Le soir après dîner, M. l'Ambassadeur nous mène encore, M. de Rayneval et moi, à la belle Yilla Pamphili. J'avais un petit dessin à y terminer; mais je ne pus qu'en faire ,1a carcasse à cause de la pluie qui survint. Avant de me mettre à mon dessin, nous avions été voir une des curiosités les plus intéressantes de cette villa. C'est un Columbarium, ou cimetière des anciens Romains, découvert depuis trois ans seulement dans l'enceinte de la Villa Pamphili.

Le mot de Cimetière ne traduit que bien imparfaitement celui de Columbarium ; car rien ne ressemble moins à un de nos cimetières modernes ou anciens que ce que je viens de voir.

Ce Columbarium est une petite maison carrée, bâtie sous terre et grande à l'intérieur de dix pieds sur vingt; on y descend par une dizaine de marches (antiques comme tout le reste) très hautes et très incommodes. Dans les murs sont pratiquées des petites niches cintrées plus larges que hautes, dont la base peut avoir huit à dix pouces et la profondeur un pied. C'est là que l'on déposait, dans des vases de terre, les ossements, ou plutôt les restes des morts qu'on avait brûlés dans la chemise d'à-

mianthe; on les mettait dans une urne ou plutôt un vase de la forme d'une cuvette, avec un couvercle concave au lieu d'être convexe, et on descendait ces ossements dans le Columbarium. On plaçait le vase dans une des petites niches, à côté probablement des cendres du père ou de la mère ou des ancêtres du défunt.

Il y a dans le Columbarium de la Villa Pamphili plus de cent trente ou cent quarante de ces niches, toutes avec leurs vases funéraires plus ou moins bien conservés ; quelques-uns sont comme tout neufs, et dans la plupart on voit des morceaux d'os calcinés mélangés de cendres.

Dans une douzaine on voit des têtes de morts; j'en ai surtout remarqué deux plus à portée de la vue. L'une était très bien conservée et très blanche; elle avait encore deux dents de dix huit cents à dix neuf cents ans chacune. L'autre tête était effrayante à voir; la plus grande partie du masque était rongée par l'humidité et présentait une masse noire et hideuse.

Du reste le Columbarium n'a rien de repoussant là part les têtes des morts, qui ne frappent pas à première vue). On voit combien les anciens cherchaient à éloigner les tristes et terribles pensées de la mort, et à la représenter sous son point de vue le moins affligeant. C'était, en effet, ce qu'ils avaient de mieux à faire, n'attendant de la mort que la destruction, et ne la faisant pas suivre de l'espérance.

Au-dessous de chaque urne était, et est encore pour •quelques-unes, le nom du propriétaire des os. La plupart de ces inscriptions ou épitaphes sont complètement détruites par l'humidité. Je n'en ai pu lire en entier qu'une seule, ainsi conçue et écrite :

AVRELIVS. L.L. PHARNACES,

avec ces deux autres mots sur une troisième ligne, signiflant ciseleur ou marchand de marbre :

MARMOREANVS — TVMVLARIVS.

Cette inscription était sur un petit morceau de stuc pareil à tous les autres et tout à fait de la même forme que les plaques portantles noms des rues à Paris. Au-dessous des noms sont des peintures encore assez fraîches et représentant soit des hommes, soit des mirmidons, 'soit des animaux, des fruits ou des oiseaux. Ce qu'on distingue de ces petites fresques est très joliment fait, et a ce chic antique et simple, que Raphaël seul et Poussin ont rattrapé depuis.

Il y a une humidité très grande dans cette chambre funéraire ; sur les murs on voit suinter de grosses gouttes d'eau. On l'appelle Columbarium^ à cause de la forme des niches, qui se rapprochent des nids des pigeons dans les colombiers ; et aussi, à ce que j'ai appris depuis, parce que, dans chaque niche, sont deux ou trois urnes, toujours deux au moins, et souvent trois ; je ne l'avais pas remarqué.

11 paraît que les colombes et les tourterelles, logeant deux ou trois dans le même nid, ont inspiré l'idée de dette dénomination assez étrange.

La villa Pamphili est sur l'emplacement d'une ancienne voie romaine, laquelle était bordée de ces sortes de maisons funéraires, et il paraît que, si l'on faisait des fouilles, on trouverait une quantité de Colambaria.

Quand nous fûmes sortis de cette demeure sépulcrale et revenus au niveau des vivants, M. l'ambassadeur me conduisit à la place où j'avais commencé la vue des pins et me laissant là pour les finir, il fit un tour de promenade dans la villa avec M. de Rayneval et Alfred.

Au bout de quelques instants il commença à tomber

des gouttes de pluie, qui m'obligèrent à plier bagage et à me réfugier sous les arbres en attendant le retour de mes deux compagnons d'excursion. Pendant ce temps j'eus le loisir d'admirer un ciel orageux et beau comme je ne me rappelle pas en avoir jamais vu un... Le soleil couchant à droite, avec des nuages laque et or, au milieu des nuées grisâtres très claires et légèrement rougies par les rayons du soleil, et se fondant en un bleu doux et pur. Les pins se détachaient sur cette partie bleue, mais de suite après, en continuant vers la gauche, était le gros nuage orageux, gris foncé, chaud de ton et coupé par un magnifique et brillant arc-en-ciel, qui faisait le demi cercle complet, et dont les deux extrémités surtout étaient éclatantes. C'était admirable !

14 juin, — Aujourd'hui probablement Paul arrive à Toulouse, ravi, enchanté, au comble du bonheur. Quel bon temps il va passer dans sa famille ! — Mes pauvres Nouôttes ! quand vous reverrai-je aussi? Quand j'irai vous rejoindre, j'aurai cependant un chagrin, celui de quitter Rome ; si j'étais libre de mes actions, je passerais cinq mois à Rome, cinq aux Nouëltes et deux à Paris.

Nous avions à dîner aujourd'hui M. Schnetz, M. Visconti et un Français nommé M. Favard, du ministère des affaires étrangères. Après dîner, nous partons, M. de Maubourg, M. Schnetz, M. Yisconti, M. Favard, M. de Rajneval, M. de Cambis et moi, pour une partie fine d'archéologie, que M. de Maubourg avait arrangée avec M. Yisconti. Celui-ci est le premier archéologue de Rome, et l'on peut penser dès lors quel intérêt offre une excursion avec lui dans les monuments de l'antiquité.

Nous étions dans deux voitures ; et nous commençons par le Capitole. On avait fait tout dernièrement des fouilles, et M. Yisconti voulait montrer à M. l'ambassadeur les découvertes qui avaient suivi ces fouilles.

Nous descendons et nous entrons dans un petit cou-

loir, dont la porte donne sur la place du Capitole, h gauche, et près du grand escalier qui conduit au Campo- Vaccino et au Forum.

Après avoir un peu monté, nous arrivons à un passage antique, découvert il y a quelques jours seulement. C'était par là que les sénateurs arrivaient à un escalier dont je parlerai tout à l'heure. Jusqu'à ce jour, tout cela était comblé de terre jusqu'au haut du mur, et au-dessus s'étendait même une terrasse.

M. Yisconti et les autres antiquaires ne pouvaient comprendre divers passages des anciens auteurs, et un entre autres de Suétone, qui disait « que les sénateurs, craignant une révolte du peuple, descendirent du Capitole jusque dans les chambres du Temple de Jupiter- Tonnant pour se mettre en sûreté ».

C'est précisément les lieux qui leur servirent de passage que fait fouiller M. Yisconti, et qu'il a heureusement déblayés. Ce couloir est conservé étonnamment ; il date du septième siècle de Rome, de l'an 15 avant l'ère Chrétienne. Il a donc deux mille ans d'existence. Les larges pierres qui en forment les parois mesurent au moins trois pieds sur deux. Les joints sont faits avec un soin extraordinaire ; à peine y a-t-il place pour le ciment. C'est ce luxe de solidité qui a conservé aussi parfaitement les antiquités de Rome que la main de l'homme n'a pas mutilées. Maintenant ces murs ne font plus qu'une seule pierre, et on ne pourrait les détruire qu'au moyen de la mine. Les instruments ordinaires s'y briseraient. Il reste encore plusieurs fragments d'inscriptions sur les murs.

Au bout du couloir, nous tournons à droite et nous arrivons dans une longue salle, également remplie de terre et déblayée récemment. La voûte en était superbe et très élevée ; au centre était l'ouverture d'une trappe longue de douze à quinze pieds et large de cinq ou six, laquelle

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cachait un bel escalier (tout cela antique), par lequel le Sénat pouvait passer pour aller au temple de Jupiter- Tonnant.

Cet escalier, composé d'une douzaine de belles marches, est d'une simplicité de proportions digne du goût des anciens ; il est terminé en bas par une longue pente douce qui mène, par un corridor voûté et obscur, au Tabularium, lieu où se conservaient les Sénatus-Consulte« et les Plébiscites. Ces lois, gravées sur des planches d'airain, étaient attachées et rangées le long des murailles, et il y avait une compagnie de personnes choisies pour les copier et en délivrer les copies authentiques.

C'est dans une des salles du Tabularium que donne la belle fenêtre cintrée que l'on voit du Forum. Elle est ornée de chaque côté de deux colonnes d'ordre corinthien, que le temps a fort endommagées et dont presque toute la cannelure a disparu.

Toute la façade du Capitole, regardant le Forum est garnie de fenêtres semblables ; mais dans le moyen âge on a eu le vandalisme de les murer et de les cacher par des plâtras ; et le Pape ne veut pas qu'on les remette dans leur état primitif, de peur d'ébranler les affreuses maisons qu'on a bâties au-dessus et qui font partie de l'habitation du sénateur de Rome, le prince Orsmi. M. Visconti assure que ce serait très facile à remettre en

^' D'ans les salles du Tabularium sont des fragments du temple de Jupiter Tonnant, de la plus grande beauté e d'une conservation singulière. Le plus considérable est un morceau de corniche, bloc de pierre de sis pieds cubes environ, sculpté et fouillé avec »"« f.ness exquise. Une grosse rosace est très bien conservée dans son caisson, et entourée de charmants ornements.

M. Yisconli nous disait que le système appliqué par les anciens aux ornements était justement l'opposé de ce

que nous pratiquons aujourd'hui. — Nous disons : (( Faisons ceci mal, puisqu'on le voit peu ou point. » — Ils disaient : « Faisons ceci mieux que le reste, parce qu'on le voit peu ou pas du tout, et pour qu'on ait envie de le voir. » — Aussi, à quels résultats arrivaient-ils? Et nous à quels résultats arrivons-nous ?

Une autre cause encore de la beauté, de la solidité et de la multiplicité des monuments, estl'autorité toute-puissante d"un seul corps (le Sénat, ou d'un seul individu (l'Empereur , qui commandait les travaux et les faisait exécuter par cela seul qu'il le voulait ainsi. Il ne regardait pas à l'argent, ayant en main le trésor de l'empire, ni du temps, puisqu'il pouvait employer vingt, trente, quarante, cent mille esclaves à ces travaux tous les jours. C'est ainsi que le gigantesque Colisée a été construit et complètement terminé dans l'espace de quatre ans seulement.

Pour nous, modernes, nous sommes: 1° des avares qui économisons comme Harpagon, et qui ne visons qu'au bon marché; 2^ nous sommes des inconstants qui entreprenons bien et finissons mal ou pas du tout ; S'' enfin, nous avons, au lieu d'une seule volonté, les quatre cents et tant de volontés de MM. les députés, qui s'entendent aux arts, comme un âne à la littérature. Ainsi prenons en une fois pour toutes notre parti, et rejetons-nous sur les restes des anciens !

i^a vue du Forum par la fenêtre du Capitole est magnifique. On distingue plus parfaitement qu'en bas les divers monuments et leurs places respectives. Au fond, la vue est terminée par le Colisée et les ruines du palais des Césars.

Nous quittons les salles de devant du Tabularium, pour nous enfoncer dans l'intérieur du bâtiment. Nous entrons dans une longue galerie voûtée, attenante aussi au Tabularium, et nous suivons M. Yisconti jusqu'à

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un endroit où Ton fouille maintenant. C'est encore un escalier, continuation du passage des sénateurs, lequel doit aboutir au rez-de-chaussée, et au niveau de l'ancien pavé du temple. 11 paraît qiie c'était derrière le Temple que le Sénat se rassemblait, dans des salles faites exprès, et que ce fut dans une de ces salles que Gicéron prononça contre Catilina son fameux discours : « Quousque tandem, Catilina, abuteris palientiâ nostrâ? etc. »

Combien ces murs, ces pierres de deux mille ans parlent à l'imagination et élèvent les idées ! On devient philosophe à Rome sans s'en douter. J'entends philosophe dans le bon sens, et non pas à la manière actuellement à la mode des sceptiques et des libres-penseurs 1

Nous sortons du Capitole après avoir vu toutes ces curieuses découvertes, et M. Visconti nous mène au bout d'une petite rue qui donne dans le Forum devant les prisons Mamertines, voir ce qu'on appelle le Forum d'Auguste. 11 n'en reste plus qu'une partie de la colonnade d'un temple dédié à Monsieur Jupiter, feu-Dieu, ainsi qu'un fragment assez considérable du mur d'enceinte de ce Forum et la porte.

Les quatre colonnes survivantes du temple sont des chefs-d'œuvre. Elles ont bien soixante pieds de haut et cinq et demie ou six de diamètre (donc quinze et demi ou dix-huit de circonférence). Elles sont d'ordre corinthien et conservées parfaitement. Leur couleur est de toute beauté. Ce temple devait être d'un grandiose et d'une élégance admirables. Le soleil couchant donnait aux murs du Forum une teinte dorée qui ferait pâmer un peintre d'admiration et d'enthousiasme.

C'était une chose assez bizarre que ces Forums d'autrefois ; bien sûrement, c'était un rusé politique qui en avait eu la première idée. En effet, c'était un lieu sacré, premier frein pour les mutins qui auraient voulu faire du tapage pendant les délibérations ; le Sénat y tenait des

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séances ainsi que les magistrats politiques des Romains, tels que les Consuls; et le caractère sacré du Forum où ils siégeaient leur donnait un moyen très commode de trancher une question difficile et de sortir d'embarras. Ils avertissaient leurs auspices qui arrivaient et déclaraient que tel événement néfaste ou de mauvais augure venait d'arriver, et la délibération était interrompue et ajournée, ou même la question résolue dans leur sens.

Or ces événements de mauvais augure arrivaient à volonté. Outre le vol des oiseaux, l'appétit des poulets, les boyaux des bœufs et des moutons, etc., etc. : on considérait comme néfaste et comme devant interrompre toute assemblée publique la nouvelle qu'une personne s'était tuée près du Forum, qu'un chien y était entré, que par-dessus les murs on avait regardé dans l'intérieur du Forum, etc., etc., etc. On conçoit dès lors qu'un magistrat embarrassé n'avait pas beaucoup de peine à faire naître un de ces incidents si commodes pour lui, en disant à un de ses clients de faire entrer un animal dans Tenceinte, ou de regarder par-dessus la muraille.

Tous les Forums étaient entourés de murs et remplis de temples. Le Forum par excellence était celui qui fait aujourd'hui le principal objet de la curiosité des étrangers et qui s'étendait devant le Capitole.

Après avoir bien examiné la belle colonnade et la couleur de ce» ruines nous remontons tous en voiture, et nous allons à la Por^ta Magqiore (Porte majeure , une des portes de Rome très visitées pour ses antiquités. Pour y arriver nous passons par le Campo Vaccino, le long de la Voie-Sacrée, par l'Arc de Titus, près du Colisée, et de Saint-Jean de Latran.

J'avais eu l'attention de me mettre dans la même voiture que le grand cicérone, M. Tisconti, qui m'apprit plusieurs choses curieuses, au fur et à mesure que nous

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ayancions. D'abord, il nous fit remarquer la porte d'une toute petite église, à gauche du Campo-Yaccino, dédiée à Saint Cosme et à Saint Damien.

La porte de cette église était jadis celle d'un temple de Romulus et de Rémus, puis de Garacalla. Une chose que l'on aurait peine à croire, si l'histoire n'en faisait foi, c'est que Garacalla n'eut l'idée de se substituer à Romulus et à Rémus, et ne trouTa de ressemblance entre lui et Romulus, que parce qu'à l'exemple de celui-ci il avait tué son frère de sa propre main ! Quelle impudence dans le crime, et dans quel état la religion Chrétienne a-t-elle trouvé le monde ! — On a consacré l'église qui a été substituée au temple, à Saint Cosme et à Saint Damien , deux frères; de même qu'autrefois le temple avait été consacré à deux frères, Romulus et Rémus.

La porte est tout antique ; elle est en bronze recouvert de vert-de-gris, et de forme carrée. De chaque côté sont deux jolies colonnes de porphyre. — Le grand temple de la Paix (qui n'est pas un temple de la Paix, comme je le croyais, mais un temple de Yesta), devant lequel nous passons ensuite, avait été d'abord, nous dit M. Visconti, l'entrée du palais de Néron. Quelle entrée I Depuis on en a changé la destination et il a été dédié à Yesta. J'ai déjà dit plusieurs fois quel grandiose et quelle belle simplicité distinguent ce temple de toutes les ruines qui l'environnent.

Un peu plus loin que l'Arc de Titus, à droite de la Yoie-Sacrée, M. Yisconti nous montre la base du colosse de Néron, en bronze et de soixante-quinze pieds de haut. 11 avait été fait par un Gaulois venu d'Auvergne à Rome.

Depuis, ce colosse a été changé de place (ce qui dut être infiniment aisé à faire), et transporté près du Colisée, au pied du temple de Ténus, où l'on voit encore les restes de son piédestal.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS ii4 i

De là, nous tournons le Colisée et nous arrivons à Saint-Jean de Latran, nous coupons en biais la place de l'Eglise, et nous arrivons près de la porte San Giovanni in Làterano, par laquelle Totila est entré dans Rome autrefois, grâce à la trahison d'un soldat romain. Nous ne passons pas sous cette porte, mais nous tournons à gauche, longeant intérieurement la muraille fortifiée. Cette porte- ci fut bâtie par Aurélien, et son système de défense me semble heureusement conçu. La muraille, très épaisse d'ailleurs, est soutenue intérieurement par une rangée d'arcades qui servaient d'abri aux défenseurs de la ville. Au milieu de chaque arcade était une meurtrière pour lancer les traits et les flèches contre les assaillants.

La couleur de ces immenses murs est une chose magnifique; à cette heure surtout où le soleil couchan^ les couvrait de teintes chaudes et brillantes.

Au bout de cinq ou six minutes, en longeant toujours la muraille d' Aurélien, nous arrivons à l'église de Sainte- Croix de Jérusalem, élevée par l'Impératrice Sainte Hélène, mère de Constantin, afin d"v déposer les précieuses reliques de la Passion qu'elle avait découvertes à Jérusalem. On y voit encore aujourd'hui une grande partie du bois et le titre de la Croix, une portion de la Couronne d'Épines, la croix du bon larron et plusieurs autres reliques non moins vénérables.

A côté de Sainte-Croix est un temple ruiné de Cupidon, qui semble placé là pour servir de témoin à la victoire de la Croix, dont l'Eglise voisine porte le nom. Cupidon joue ici un triste rôle, je dois l'avouer. Pour ma part, je suis peu compétent dans la question, vu que j'ai une antipathie toute particulière contre Cupidon et sa digne mère Vénus, de honteuse mémoire, et que je me réjouis d'une manière très singulière, quand je les vois humiliés tous deux et vaincus.

248 JOURNAL d'un VOYAGF] en ITALIE

De là, en se retournant à gauche, on a la plus charmante vue que l'on puisse imaginer. Au bout de la longue ligne des arcades et des forlifications qui vont en perspective se terminant presque à rien, s'élève la façade de Saint-Jean de Latran, seule au milieu de la plaine et sur un plan un peu plus élevé que le reste. Enfin nous arrivons au terme de notre course : à la Porta Maggiore.

Je n'ai pas eu trop le temps de bien en examiner les détails, parce que M. Visconti nous a conduits de suite à un tombeau qui Tavoisine : — mais j'en ai eu une impression très favorable; elle est élégante et de belle proportion.

Ce tombeau, une des antiquités de Rome les mieux conservées, est où était celui d'un boulanger en gros, ou fournisseur de pain, soit des troupes, soit des corporations publiques. 11 a environ trente pieds de hauteur; sa forme est irrégulière comme un cône tronqué, à cause des deux voies publiques qu'il avoisinait.

Sur le socle, lequel a cinq ou six pieds de haut, est un ornement assez bizarre, représentant des cylindres collés en hauteur et coupés de temps à autre par des piliers carrée. Il est enterré jusqu'au tiers de sa hauteur; un mur règne le long du fossé que l'on a creusé tout autour, et en regardai) l dans son excavation on voit le monument en son entier. Au-dessus des piliers est une bande où est l'inscriptioD, indiquant le nom du défunt, son état, etc., etc. lls'appelait Virgileius Aribacis et à ce nom est ajouté Pistor Redemplor appariiorum, c'est-à-dire boulanger c^o^^/a charge avait été achetée aux enchères (emptor) et fournisseur des appariteurs (ofiiciers de l'Empereur). Au-dessus de l'inscription, est un large espace dans lequel sont creusés des ronds qui veulent représenter les mortiei s dont on se servait pour moudre le grain avant l'invention des moulins. C'est à cette hauteur, que se trouvait dans lintéiieur

du monument le corps du feu boulanger Yirgileius.

Enfin, au-dessus de ces trois ronds, est une bande qui termine le tombeau et qui est ornée de bas-reliefs relatifs à la profession du défunt. Ainsi, à gauche, on voit un boulanger qui enfourne des pains dans un four, lequel est fait absolument comme les nôtres. A côté, est une table longue, où cinq ou six ouvriers sont occupés à pétrir le pain. Plus loin encore, est un esclave tournant la meule d'un moulin à grains, mais celui-là est si mal conservé que je n"ai pu guère en rien distinguer. Tout ce tombeau doit sa conservation au respect que les anciens avaient pour les morts. En effet, il se trouva sur la ligne des fortifications que TEmpereur Aurélien désirait faire construire ; on ne voulut pas le détruire à cause de son caractère sacré, et alors on l'enclava dans la muraille, où il fut enseveli pendant près de seize cents ans. C'est tout dernièrement qu'on l'a débarrassé de son enveloppe et qu'on Ta remis au jour.

Nous remontâmes en voiture après l'avoir bien examiné et nous longeâmes les murs de Rome jusqu'à la Porta Pia, mais extérieurement cette fois.

Nous passâmes devant la Villa Del Drago qui est située sur le mur même delà ville, et dont la promenade la plus piquante est sur la muraille d'enceinte elle-même. Il paraît cependant que c'est assez dangereux pour ceux qui n'en ont pas l'habitude, vu que trois personnes peuvent à peine y passer de front à leur aise, et que le mur a au moins quarante pieds d'élévation.

Xous rentrons ensuite par la Porta Pia, avec le plus beau temps que l'on puisse voir.

il juin. — La tête du portrait de M. de Maubourg est enfin terminée; le bas du visage m'a donné un mal très grand ; heureusement j'ai été entouré des excellents conseils de M. Schnetz, de M. de Raynevai et de quelques autres francs critiques. — La franchise, même un ].eu la

250 JOURNAL d'un YOYAGE EN ITALIE

rudesse, sont des qualités essentielles pour un critique ; il est parfait quand il joint à cela, comme ces deux messieurs, un talent qui le rende compétent dans la question.

Je sors en voiture avec M. de Maubourg qui a la bonté de me descendre dans la via Longara, à la porte de la Villa Farnesina. — Il allait à deux portes plus loin visiter un couvent de Dames Françaises qui désiraient sa visite comme encouragement. Il avait consenti à cette visite qui l'ennuyait un peu, à cause de la position particulièrement intéressante de ces religieuses. L'œuvre à laquelle elles se consacrent est en effet la plus rebutante qu'il soit possible de choisir; elles assistent les ivrognesses, les voleuses et les femmes de mauvaise vie, qui sont en prison dans la même maison qu'elles habitent. Et Dieu sait tout ce que ces misérables leur font souffrir par leurs blasphèmes, leurs ignobles propos, leur endurcissement et leurs insultes ! Quelques-unes même ont été jusqu'à battre ces pauvres religieuses!

Pendant que M. de Maubourg visitait charitablement ce couvent, j'étais entré dans la Farnésine, qui contient des chefs-d'œuvre de plusieurs grands peintres, et entre autres deux grandes salles peintes en entier par Raphaël.

La première peut avoir de soixante à soixante-dix pieds de long sur trente de large; la seconde, une cinquantaine sur vingt.

Première salle, — Les peintures du grand peintre sont sur le plafond, lequel n'est pas droit, comme ceux de France, mais à moitié cintré.

Le milieu est rempli par deux grandes fresques représentant, Tune le Banquet des Z>ieM^; l'autre, l'Assemblée des mêmes Dieux.

Les pans coupés qui entourent le milieu sont peints en entier par Raphaël et représentent divers sujets delà

IMPRESSIO.VS ET SOUYE^jIRS 251

Fable. Toutes ces peintures sont l'histoire de Psyché et de l'Amour.

N° 1 — On voit Vénus montrant Psyché à l'Amour et lui ordonnant de lui inspirer une passion pour lui. Je n'ai pas besoin, de dire que tout cela est admirable, c-'est e Raphaël I

N° 2. — L'Amour ^un jeune homme) montre aux trois Grâces la beauté de Psyché. Le dos d'une des Grâces, exécuté par Raphaël lui-môme, est de toute beauté, et plus moelleux peut-être que le reste, qui a été exécuté par ses élèves; Raphaël, surveillait et retouchait.

N° 3. — Junon se dispute avec Vénus et Gérés, parce qu'elle ne veut pas que l'Amour épouse Psyché.

N° 4. — Vénus en colère monte dans son char pour aller trouver Jupiter.

N^' 0. — Vénus se plaint à Jupiter. La pose et la figure de Vénus sont ravissantes. Le Jupiter est superbe.

N° 6. — (Le plus beau peut-être de tous): Mercure annonce dans les airs le consentement donné par Jupiter. C'est aussi beau et aussi énergique que l'antique.

N° 7. — Mercure donne à Psyché une boîte de fard pour qu'elle puisse apaiser Junon.

N° 8. — Réconciliation de Junon et de Vénus qui lui amène Psyché.

N° 9 — L'Amour demande à Jupiter la permission d'épouser Psyché. Jupiter la lui accorde en l'embrassant; délicieuse composition, aussi jolie, plus même que celle du n° 5. C'est de toute beauté.

N° 10. — Mercure enlève Psyché et l'amène dans l'Olympe pour ses noces.

N° 12. — Assemblée des Dieux; l'Amour leur annonce son mariage. Peint un peu durement; on voit la touche de Jules Romain ; énergie étonnante, plus peut-être encore que dans Michel- Ange; tête de Jupiter vilaine et trop petite; Junon, très belle; Neptune et Pluton, têtes

pleines d'expression, et faites de main de maître. La Vénus est manquée, elle semble contrefaite et n'a pas de noblesse ; Hercule magnifique, peint très durement; superbe figure de Vulcain.

N° 12. — Banquet des Dieux pour les noces de l'Amour et de Psyché. Plus irréprochable et mieux composé que l'autre; peint avec plus de moelleux ; Jupiter très beau, le corps un peu grêle peut-être; l'Amour et Psyché charmants; vigueur de dessin et grâce raphaélique. Groupe superbe d'Hercule et d'une Déesse; deux jeunes Nymphes, jetant des fleurs sur la table, parfaitement gracieuses. Je n'aime pas la femme qui se baisse pour prendre un plat; mouvement exagéré. Charmante Hébé qui arrive en courant : chef-d'œuvre digne de son immense réputation, et où l'on voit évidemment l'étude de l'antique.

Deuxième salle, — Immense tête au fusain par Michel- Ange, faite un jour qu'il attendait Raphaël absent et pour utiliser son temps. Elle est superbe et dessinée à la Michel-Ange.

Magnifique Triomphe de Galatée, portée sur la mer par les Tritons et les Nymphes, par Raphaël.

La Galatée, tout entière de sa main, est un chefd'œuvre : Energie et grâce, dessin et couleur, tout y est.

Grand géant, dont l'affreuse tête est magnifique dans son genre, de Raphaël. — Le reste de celte salle, que j'ai peu vue, du reste, ne m'a pas semblé très beau. J'ai remarqué entre autres une jeune femme coupant les cheveux d'un vieillard endormi, qui est complètement manquée.

Comme je l'ai déjà dit, ce qui me paraît ressortir de la manière la moins indubitable des peintures de la Farnésine, c'est la science profonde que Raphaël avait de l'antique; science arrivée à un tel point, qu'il en reproduit les magnifiques types sans y penser. Il fallait que ce tte

remarque eût bien profondément frappé mon esprit, car, en sortant de là, je me disais intérieurement, qu'il ne me serait peut-être pas aussi utile de venir travailler à la Farnésine qu'au Vatican, puisque c'était l'étude des chefsd'œuvre que contient le Vatican qui a fait exceller de la sorte Raphaël. Il serait donc mieux d'aller puiser à la même source directement; il est vrai, d'autre part^ que copier Raphaël équivaut à copier l'antique, puisqu'il est aussi beau.

Je vais rejoindre, en sortant de la Farnésine, jM. Tambassadeur qui était entrain de visiter toujours son couvent.

Quand il eut fini, nous fîmes une charmante promenade pour rentrer dans Rome. Nous arrivons en effet à la place Saint-Pierre, que nous coupons en la laissant sur notre gauche et nous longeons le Tibre jusqu'au Ponte Molle, dont j'ai déjà parlé il y a quelques jours.

M. de Maubourg me montra à notre gauche la partie du Monte Mario que je n'avais pas encore vue et qui est la plus intéressante; car c'est sur cette partie que Constantin vit la Croix de lumière avant la bataille qui lui assura l'Empire. — A la place même où était Constantin est actuellement une égUse isolée sur la montagne et destinée à perpétuer la mémoire de ce grand événement.

Plus loin, à mi-côte, est la Villa Madama, dont Raphaël fut l'architecte. Elle est trop éloignée de la route pour que je puisse la distinguer suffisamment.

Nous arrivons au Ponte Molle, nous traversons le Tibre, et nous rentrons à Rome par la poussière et par la Porte du Peuple.

18 yi(<'«. — On racontait à table aujourd'hui des histoires véritables et assez comiques, qui peuvent prendre place à la suite des Arabaques et de la Sardine de mon voyageur anglais.

L'auteur est une dame dont on n'a pas dit le nom, et qui est maigre.

« Avez-vous été aux sept p'tites chaises? » — « Aux sept petites chaises ! )> — « Oui, aux sept p'tites chaises; à la course des chevaux? » — C'était steeple-chase qui se prononce, en anglais, stiple chèse, que cette honne dame transformait en sept p'tites chaises » — « J'aime beaucoup le temple de la Lo?igue Corde » — « De la longue corde? et où est-ce, madame? » •— « Comment vous n'avez pas vu au Forum, à telle place? » Et l'interlocuteur comprenait que c'était le temple de la Concorde qu'elle indiquait. Elle aimait aussi le temple de i upiier Etoniiant.

« J'estime fort le Pape, disait un autre jour cette même dame; il a de grandes vertus, et je suis sûre que c'est un des meilleurs ecclésiastiques de la Caloticité. »

M. de Cambis racontait encore d'une façon très originale l'histoire d*un assassinat qui finissait ainsi : « On a retrouvé les restes inanimés de cet individu : dans un sac étaient les membres et le corps ainsi que les habits ; à trois cents pas plus loin étaient la tête et la croix d'honneur ; » cette dernière circonstance avait paru au journal qui en parlait « de nature à exclure toute idée de suicide. » J'aime beaucoup « Semble exclure toute idée de suicide.» Nous avons ri de ces plaisanteries pendant tout le dîner.

Une semaine à Albano. — Le lac d'Albano. — Castel Gaudolfo. — La villa Barberini. — La Riccia. — Lac de Némi. — Némi. — Gensano. — Albe la Longue. — Via Appia. — Monument des Horaces et des Curiaces. — Observations physiologiques. — Ruines de Palazzola. — Rocca di Papa. — Le Monte Cavi et les Passionnistes. — Çiviià-Lavinia. — Netluno et Porto d'Anzo. — Bains de mer.

idjuin, — Le soir à six heures, départ pour Albano. M. de Maubourg y va passer la semaine, et il a la grande bonté de m'emmener avec lui. Quel homme excellentissime 1

Lui, Alfred, son précepteur et moi, nous nous casons dans la jolie petite \oiture qui sert à ces sortes d'expéditions, et nous voilà en route, tout enchantés, M. de Maubourg de se reposer, moi de dessiner et de voir la belle nature, Alfred de ne plus travailler et M. Simonneau de ne plus faire travailler et de monter à âne.

Nous sortons par la porte de Saint-Jean de Latran, et, au bout de quelques minutes, nous nous trouvons en pleine campagne de Rome.

Malgré ces grandes chaleurs, tout est encore bien vert; une petite teinte pâle et jaune commence déjà cepen-

dant à paraître; dans un mois tout sera consumé, desséché. Les moissons sont mûres et abondantes.

La route d'Albano a quelques milles de plus que celle de Frascati ; au lieu de deux heures, il faut deux heures un quart pour gagner Albano.

La campagne est plus boisée et plus fraîche que celle de la route de Frascati; elle est ornée de superbes fragments d'aqueducs en ruines qui se détachent admirablement avec leurs masses roussâtres sur les tons fins et légers qui les entourent. A cause de l'heure avancée et du coucher du soleil, les montagnes n'étaient pas cependant d'un bleu aussi pur qu'à l'ordinaire ; le gris et la chaleur des tons du soir le modifiaient un peu. C'était admirable toujours.

Peu loin de Rome, à une demi-heure peut-être de distance, j'ai vu, sur notre droite dans le lointain, le fameux tombeau de Cécilia Metella; et, un peu avant, le bois de la Nymphe Egérie. — C'était là que venait Numa, pour méditer les lois qu'il imposerait à son peuple, faisant croire à ces braves gens que la Nymphe Egérie lui ordonnait d'établir ces lois. Aussi n'y avait il pas d'opposition! Quel trésor serait une pareille Nymphe de notre temps ! et quel miracle serait le silence de certains députés de la gauche 1 !

Tout près d'Albano, à gauche, est un tombeau en ruines, de forme élégante et construit en briques, qui peut avoir, malgré les éboulements, au moins 40 pieds de hauteur ; on dit que c'est le tombeau d'Ascagne (notez qu'Ascagne n'y a jamais été enterré). D'Ascagne ou d'un autre, c'est toujours la matière d'un charmant dessin, que je tâcherai de faire.

Nous entrons à Albano à huit heures et quelques minutes, et après être passés par des rues qui m'ont paru très sales, nous entrons dans une superbe auberge, ancienne maison de plaisance du roi d'Espagne Charles IIL

Nous y 'avons un très joli appartement; ma fenêtre donne sur toute la campagne, si immense, si grandiose, et la vue est terminée par la mer, quand on y voit clair ; car ce soir, je n'ai que la pâle et majestueuse lumière de la lune, qui ne permet pas de distinguer les objets à grande distance et qui ne les éclaire que pour leur donner suffisamment ce caractère de calme et de mort qui impressionne les esprits les moins romanesques.

Dans le pays de la Madonna, c'est bien le moins de consacrer mon petit séjour à la Sainte-Yierge ; tout ce qu'elle offre à Dieu lui devient agréable et nous accomplissons de cette façon sa sainte volonté sur nous.

20 juin. — En me levant le matin, j'eus un moment la triste perspective d'une journée pluvieuse ; le ciel était tout brumeux et chargé. Heureusement que nous en fûmes quittes pour la peur. Le soleil parut et fit merveilles.

Nous partîmes alors à 7 heures pour aller au lac d'Albano qui se trouve au-dessus de la ville, au milieu des montagnes. Nous étions dans un costume plus que campagnard, moi surtout. J'avais ma blouse russe et mon chapeau de feutre gris à la moyen âge ; M. de Maubourg avait une petite redingote blanche et pas de gilet ; Alfred une blouse ou chemise de mousseline rose. M. Simonneau était comme le quatrième officier de l'enterrement de Malborough :

« L'autre ne portait rien »

C'est-à-dire qu'il avait le costume de la vie habituelle. Alfred était à âne ; un autre âne suivait pour les en-cas.

Il faut dix minutes à peine pour arriver de l'auberge au lac. Le chemin est' assez insignifiant. Deux minutes avant d'arriver on passe devant un petit couvent de Capucins qu'on laisse à droite, et on continue.

Là commencent les belles vues. A gauche d'un endroit

OÙ se trouve un rocher, on découvre un magnifique paysage. A l'horizon, la grande ligne de la mer et de la campagne de Rome; au troisième piaules belles masses d'arbres de la Villa Doria, et la tour de l'église Saint- Paul (d'Albano), ainsi que quelques maisons de la ville. Au troisième plan aussi, mais plus à gauche, est une jolie petite colline appelée Monte Savelli. Au deuxième plan, une maison perchée à droite et dominant tout le paysage, et le mur du grand chemin. Au premier plan, le rocher dont je viens de parler. Cet ensemble était si grand et si agréable à l'œil, que je n'ai pu m'empêcher d'y retourner pendant le jour pour le dessiner.

Nous étions presque au bord du lac, sans nous en douter. Le cicérone ou guide nous fait monter sur une petite butte, et tout d'un coup nous voyons à nos pieds le ravissant lac d'Albano dans toute son étendue.

C'est une chose bien impressionnante que la belle nature! A la vue de ces chefs-d'œuvre du bon Dieu, l'àme s'élève et s'élargit et un contentement la pénètre, tout différent des autres joies produites soit par les arts, soit par les choses d'invention humaine. C'est quelque chose qui fait à l'âme ce que le bon air fait à la poitrine.

Le lac était devant nous, à 180 ou 200 pieds de profondeur, entouré de tous côtés tantôt de rochers et de montagnes arides, tantôt d'une brillante et | superbe végétation. L'eau était tranquille comme une glace, ' et les nuages projetant leurs ombres sur certaines parties du paysage y ajoutaient encore plus d'originalité. A notre droite nous avions d'abord un grand chêne-vert qui cachait le bout du lac; puis le Monte Cavi, que j'avais déjà vu de Tusculum. Son sommet est presque toujours dans les nuages. Aujourd'hui les nuages ne le dérobaient pas à nos yeux, mais seulement effleuraient son sommet. Sur cette pointe est un couvent de Religieux Passionnistes, ordre très austère, qui a choisi cet aride et incommode

séjour pour avoir à souffrir davantage pour Dieu. Presque toujours ils sont dans les nuages et par conséquent dans l'obscurité ; ils ne vivent que d'aumônes, ont à peine du pain. Quelle foi pour embrasser un tel genre d'existence ! Au-dessous du Monte Cavi sont les bords du lac à pic, et à une hauteur de 200 pieds au moins. C'était là autrefois l'emplacement d'Albe la Longue, la fameuse rivale de Rome et qui fut si florissante. Sur ces ruines s'élève aujourd'hui un couvent de Franciscains Réformés, placé comme un nid d'aigle et dans la plus pittoresque position. Plus à gauche étaient les montagnes de Frascati et de Tivoli. Au fond à gauche, à pic aussi, le village de Castel-Gandolfo, ou simplement de Castello. Il fait un effet charmant.

Nous suivons le chemin qui borde le lac à gauche et qu'on appelle Isi première galerie. C'est une promenade délicieuse. Les arbres énormes et touffus qui l'abritent, la position élevée, l'air du lac et des montagnes 'd'un côté, l'air de la mer de l'autre, y entretiennent une fraîcheur dont on sent tout le prix quand on vient de Rome, et au mois de juin !

Alfred était à âne et je m*amusais à le faire galoper; M. Simonneau était aussi à âne et rivalisait ; M. L'ambassadeur était à pied , car il est grand marcheur, et nous suivait de loin.

Arrivés à l'entrée de Castel Gandolfo nous l'attendîmes en regardant l'admirable vue du lac et des montagnes. Les nuages étendaient leurs grandes ombres qui faisaient sur l'eau des taches noires et projetaient sur les montagnes de larges teintes violettes et sombres, contrastant de la manière la plus pittoresque avec la verdure éclairée parle soleil.

Nous entrons, à gauche, dans la V'ila Barberini, — jadis Villa de Domitien. Elle renferme de superbes allées couvertes de chênes verts très vieux et très gros. Entre

leurs branches, on voit, à droite, l'immense étendue des plaines et de la mer. Dans l'allée principale, sur une terrasse faite par Domitien, sont les débris de l'habitation de l'empereur. Il n'en reste plus que des ruines informes, peu considérables, mais qui font cependant regretter la destruction du reste. Cette villa est pleine de fleurs et de roses magnifiques, qui viennen a la grâce de Dieu, car elle est entretenue à l'italienne, c'est-à-dire qu'elle ne l'est pas.

Nous entrons à Gastel Gandolfo, joli village, bâti à pic sur le bord du lac opposé au Monte Gavi et au couvent des Franciscains. La porte en est très jolie, soit à cause de la vue du lac qui l'avoisine, soit par elle-même. La vue, en effet, est encore plus belle de là que de l'endroit où nous l'avions aperçu en arrivant; le Monte-Gavi termine le tableau d'une manière bien plus artistique ; et comme on est plus haut, on voit plus le lac dans son entier.

Ge lac est un ancien cratère de volcan; les éruptions ayant cessé, il se fit un éboulement qui forma le trou, et peu à peu les eaux y arrivèrent. Elles y arrivèrent même si bien que, du temps de l'ancienne Rome, 100 ou 200 ans avant l'ère chrétienne, une inondation devint imminente. On consulta l'oracle de Delphes, qui ordonna de faire un conduit souterrain pour l'écoulement des eaux surabondantes. On obéit, et ce conduit existe encore; on le nomme rEmissario (le conduit pour l'écoulement des eaux.) — En vérité il n'était guère besoin de l'oracle de Delphes pour trouver cette solution élémentaire!

Gastel Gandolfo est une résidence Pontificale ; les Papes y viennent passer une partie de l'automne ou de l'été. Ils ont un vilain palais, situé de la façon la plus pittoresque; en effet, à droite, on voit le lac, devant soi la campagne de Rome et Rome, et à gauche la campagne et la mer.

Cette résidence donne à Castello un singulier privilège : celui de n'être sous la puissance d'aucun tribunal ; tout y est décidé souverainement par le majordome du Pape. L'église est belle à l'extérieur.

Après avoir traversé les rues fort sales de Gastei Gandolfo, nous tournons à gauche, coupant la route de Frascati et de Marino, et nous revenons à Albano par le chemin, appelé la deuxième galerie. Ce chemin ne côtoie plus de lac, mais, en revanche, les arbres sont infiniment plus beaux et plus romantiques^ et se détachent sur la campagne de Rome et la mer. Plusieurs de ces gros arbres séculaires ayant menacé ruine, on a fait pour les soutenir, soit au pied, soit sous les plus grosses branches des ouvrages de maçonnerie. S'ils tombaient, ils emporteraient un morceau de la galerie, car elle n'est pas large. La fraîcheur de l'air est délicieuse dans ce joli chemin.

Nous rentrons à Albano par la porte de la ville, celle de Rome, et près du tombeau soi-disant d'Ascagne. — J'avais un peu honte de mon costume bizarre ; dans les rues d'Albano, les bonnes gens sont cependant habitués aux artistes, donc aux exhibitions étranges de figures et de toilettes.

Albano est une ville, et non un simple village, comme je le croyais; il a deux mille habitants et est Évêché. Il faut assez longtemps pour le traverser. C'est une très jolie ville, bien située, très animée, à cause du passage de toutes les voitures qui viennent de Naples ou qui y vont. Mais son charme principal consiste dans l'air pur et vif qu'on y respire, même à midi, au fort de la chaleur : la plaine et la mer, l'élévation des maisons bâties sur le versant de la montagne et la grande quantité d'arbres qui l'environnent, entretiennent toujours cette vivacité d'air si salutaire.

Après déjeuner, je vais dessiner, comme je me l'étais

proposé; seulement, au lieu du lac que je voulais croquei\ je me laissai séduire et arrêter par le joli paysage dont j'ai parlé tout à l'heure ; je|le dessinai et remis la vue du lac d'Albano à un autre jour : un tu l'as vaut mieux cependant que deax tu l'auras. A quatre heures et demie, après dîner, nous partons pour voir un lieu renommé pour sa beauté : c'est le lac de Némi. Il est éloigné d'Albano de trois lieues, ou au moins de deux lieues et demie.

Nous montons en voiture ; des ânes étaient à nous attendre à une villa située près du lac, et à l'endroit où le chemin n'est plus praticable pour les voitures. D'abord, au sortir d'Albano, à gauche, il y a sur la route une ruine antique très curieuse : c'est un tombeau en assez bon état de conservation, que l'on dit être celui des trois Curiaces. Il paraît cependant que ce n'est qu'un 07î dit, et qu'on a la preuve certaine, tirée de l'architecture et de l'archéologie, que ce ne peutê tre le tombeau des trois Curiaces. Le fameux combat contre les Horaces a été livré non loin de là, mais plus dans la plaine, du côté d'Albano.

A partir de ce tombeau, nous avons une route comme jamais je n'en ai encore vu; les plus magnifiques et à la la fois les plus charmants paysages se déroulaient devant nous, tous différents et plus beauxles uns que les autres. Aussi le pays est-il tout montueux, et notre voiture ne faisait-elle que monter et descendre pour remonter et redescendre encore. Des arbres superbes garnissent le chemin, et sur la droite, il est bordé par des montagnes ou par des vallons de quatre à cinq cents pieds de profondeur. Les flancs en sont garnis de la plus vigoureuse végétation.

En dix minutes nous arrivons au pied d'une montagne, sur le sommet de laquelle est bâtie la petite ville de La Riccia. Je ne puis dire combien la vue de cette ville noire et antique, au milieu du feuillage, et à pic sur un im-

mense rocher, m'a impressionné vivement; c'est fait pour un peintre, et il faut qu'un peintre n'ait pas de moelle dans les os pour ne pas se pâmer devant La Riccia.

La montée qui y conduit est très raide et très longue ; elle aboutit à une porte du style moyen âge, avec des créneaux dentelés. Cette porte noirâtre et l'aspect sombre et antique des maisons complètent le pittoresque de cet endroit unique.

La Riccia, m'a dit M. l'Ambassadeur, est une ville extrêmement ancienne, si ancienne même qu'on n'en connaît pas l'origine. Horace en parle ; il s'y est arrêté en voyage, et il dit de son auberge qu'elle était passable. Maintenant, nous pouvons dire, sans être Horace, que les auberges en sont inhabitables, vu que, pour vivre, il faut manger, et qu'un monsieur de la connaissance de M. de Maubourg, qui y avait loué une maison, a été obligé de quitter, faute de nourriture.

L'intérieur de la ville est triste et assez sale. En face de la porte par laquelle on sort de La Riccia, il y a des arbres très vieux, très grands, et qui forment des masses admirables de verdure : ce serait digne du pinceau de M. de Rayneval, qui fait si bien le paysage.

La vue dont on jouit de La Riccia à Gensano est aussi belle que la précédente. A droite, au sommet d'une de ces montagnes-rochers, est une petite chapelle et un lieu de retraite, où les pères Jésuites vont quand ils sont malades ou qu'ils ont besoin de repos. La position est bien belle, d'autant plus que l'air doit y être aussi frais qu'à Albano. Au fond, la mer.

Nous arrivons à Gensano, assez grande ville, bâtie à l'entrée du lac Némi, quand on vient de Rome et d'Albano : là, nous descendons de voiture ; deux ânes nous attendaient avec le gros cicérone. Alfred enfourche un des ânes , l'autre était pour le premier fatigué. Nous sortons de Gensano que nous laissons à droite ; nous

commençons à descendre, et, en peu de temps, nous arrivons devant le ravissant lac de Némi, tout rond, et entouré, comme celui d'Albano, de hautes montagnes et d'un long talus rapide, qui part de ces montagnes et descend dans le lac. De tous côtés ce lac Némi est charmant : tout en étant sauvage et solitaire, il est gai et agréable; il est plus petit, mais bien plus joli, plus beau même que celui d'Albano.

Gensano est perché d'un côté, sur le haut d'une des montagnes qui forment le bord du lac, et presque à pic sur l'eau. Némi, cependant, de l'autre côté, offre un coup d'œil encore plus original et plus pittoresque. Némi est pour le coup à pic complètement sur le lac, auquel il a donné son nom ; et je ne crois pas exagérer en le disant à trois cents ou trois cent cinquante pieds de hauteur.

L'emplacement de ce lac était jadis aussi le cratère d'un volcan, dans lequel le lac s'est formé comme à Albano. Aussi, le terrain qui est caché par l'eau va-t-il en entonnoir, de sorte qu'au milieu, le lac a cinq cents pieds de profondeur ! celui d'Albano n'en a que quatre cent vingt ; c'est encore bien honnête.

Tibère, qui s'y connaissait en belles vues, comme je l'ai déjà remarqué à sa Villa de Tusculum, avait jadis fait construire, au milieu du lac de Némi, une maison de plaisance flottante, probablement sur d'énormes radeaux. Depuis, cette habitation s'est malheureusement enfoncée, et elle est actuellement au fond de l'eau : on y est descendu avec la cloche à plongeur, mais on n'a pu en retirer que des ferrailles très insignifiantes.

Nous avancions par un petit sentier pierreux, rocheux, escarpé et fatigant ; mais la belle nature qui l'entourait faisait disparaître ces inconvénients. Toutes les dix minutes, le point de vue changeait. Nous étions à plus de quatre cents pas du bord, espérant toujours que nous

allions y arriver. M. de Rayneval nous avait, en effet, beaucoup vanté le chemin qui longe les bords. Après bien des pas. et derrière un petit moulin, près duquel tombe une bruyante cascade, nous tournons enfin à droite et nous entrons dans le petit sentier du bord de l'eau.

Au moulin nous avions une vue de toute beauté ; tout droit au-dessus de nous s'élevaient les vieux murs de Némi, sur de superbes rocs, d'oii pendaient des plantes grimpantes, et sur les sinuosités desquels on avait planté et établi un jardin.

J'étais monté sur l'âne vide^ M. de Maubourg n'en avait pas voulu ; je fus bien aise d'en profiter, à cause de la crotte qui, dans certains endroits du sentier, est noire et liquide.

Mais j'oublie de parler du joli chemin où nous marchions. M. de Rayneval ne nous avait pas trompés : d& vieux arbres touffus et plantés presque dans l'eau pen chent du côté du lac et y laissent baigner leurs branches. Chaque arbre fait ainsi une sorte de petit berceau, mais bon seulement pour les grenouilles et autres oiseaux aquatiques. Le soleil se couchait, et les belles lueurs rouges qui s'apercevaient à travers les branches des arbres de notre sentier faisaient un admirable efiet. Le Monte-Cavi était, comme d'habitude, couronné de nuages et les pauvres Passionnistes dans l'eau.

Nous approchions de Gensano, qui est si beau du côté du lac. Il offre deux ou trois points de vue ravissants, quand on y arrive par la route que nous avions prise. Son vieux clocher et le palais Cesarini font surtout un très bel effet.

Nous entrons à Gensano. Adieu notre beau lac Némi, jusqu'à demain matin ! car nous devons revenir te voir d'un autre côté. Tu es digne que l'on se fatigue pour toi !

Gensano est une très vieille et très jolie ville : jolie pour un artiste, s'entend, c'est-à-dire très laide pour un honnête bourgeois. Elle est noire et accidentée ; elle est très fréquentée pendant l'Octave de la Fête-Dieu, à cause d'une bizarre et charmante habitude qu'ont ses habitants : ils dessinent avec des fleurs de diverses couleurs, dans les deux rues où passe le Saint-Sacrement, soit les armes du prince Gesarini, le gros seigneur de la ville, soit les initiales d'Ave Maria ou de Notre-Seigneur, soit enfin des légendes telles que : « EvviVA Maria ! » (Vive Marie !) Il paraît que c'est d'un charmant effet; c'est le seul endroit où cette coutume soit établie.

Nous revenons ensuite par la troisième galerie du lac d'Albano, celle qui passe devant le couvent des Gapucins de cette ville. La route est bordée des plus grands et des plus beaux arbres ; elle commence à la porte de La Riccia et du palais Ghigi, et va rejoindre la première galerie au commencement du lac.

Nous rentrons à huit heures trois quarts.

Notre promenade avait duré plus de sept heures.

21 juin. — Fête de mon cher patron, Saint-Louis de Gonzague. Je suis un peu contrarié de ne pas être à Rome pour voir les cérémonies qui ont lieu à cette occasion ; il paraît que c'est charmant, car c'est la fête de la jeunesse, laquelle est en gala et en fête.

Selon notre intention d'hier, nous partons à six heures trois quarts pour le lac de Nérai. Cette fois-ci nous allons en faire le tour par en haut et non pas en suivant les bords de l'eau.

Aguerris par les excursions d'hier, nous ne prenons pas de voiture ; chacun seulement a un âne, Alfred excepté, à qui son papa avait loué un petit cheval très tranquille et très aimable.

L'âne de M. l'ambassadeur, tout petit et tout drôle, avait nom Seringuella (petite seringue). Le mien s'appe-

lait Bianchone (blanchon^; il était assez grand et bien. Celui de M. Simonneau était donBrilletti^ petite monture, mais très vive et très gentille.

Nous avions toujours le même gros cicérone^ dont les petites jambes et le gros ventre devaient avoir du mal à suivre.

?sou5 montons le long et fatigant chemin des Capucins, et nous longeons 1^ lac d'Albano en tournant à droite. La vue du Monte-Cavi était aussi belle qu'à l'ordinaire ; les chemins où nous marchions étaient on ne peut plus agréables, ombragés la plupart du temps et bordés d'une verdure charmante. — Nous laissions La Riccia à notre droite, et nous coupions tout droit la montagne qui sépare les deux lacs.

Nous approchions déjà du lac Némi, mais nous ne le voyions pas encore, lorsque le cicérone nous dit de passer par une brèche et de quitter un moment la route pour jouir d'une vue très belle sur le lac. — Nous suivons son conseil et nous arrivons au bord supérieur, d'où nous apercevons tout l'ensemble du lac et de ses entours.

Ces belles eaux, enfermées dans ce vaste et pittoresque entonnoir de montagnes, et accompagnées à gauche du Monte-Cavi et à droite de la mer et de la campagne de Rome, frappent singulièrement l'imagination et les yeux. Après avoir joui à loisir de ce beau spectacle, nous nous en retournions à notre chemin quand une petite mareprès de làattira notre attention. D'énormes et nombreuxcrapaudsyrégnaient paisibleaient; nous leur déclarâmes la guerre, et à coups de grands bâtons, de pierres, etc., etc., nous portâmes le désordre sinon dans leurs corps, du moins dans leurs habitudes tranquilles et solitaires ; deux ou trois victimes signalèrent notre désastreux passage.

Après un divertissement aussi singulier, nous nous

remîmes en route. En peu de temps nous fûmes à même d'admirer le beau lac de Néml et de l'admirer encore.

De ce côté, il était ravissant ; les pittoresques constructions de Némi le couronnaient à gauche, et celles de Gensano à droite; d'en haut nous le voyions dans son entier. Les sentiers étaient aussi très romantiques, coupés par des rochers écroulés, et bordés à gauche par d'énormes rocs couverts de verdure, à droite par les longues pentes qui aboutissaient à Teau.

Le tour du lac par en haut est certainement plus beau que fait par en bas, à cause de la vue générale, vue si belle, si imposante à la fois et si gracieuse.

Nous approchons de Némi. La porte en est très artistement taillée et posée ; elle est très vieille, très noire, à moitié ruinée et sur le bord du précipice.

Au moment où nous entrions, une jeune femme entrait également, portant un fardeau sur sa tête ; elle était remarquable par sa beauté et la noblesse de son maintien.

Nous descendons tous d'âne, Alfred de cheval, et nous faisons irruption, par la cour de l'affreux palais Braschi, dans un jardin fruitier, potager et fleuriste, situé sur le flanc rapide du rocher ; au lieu de chemins on a des escaliers ; et à chaque méplat du roc on a placé de la terre et quelque arbre ou plante. Nous arrivons enfin au plateau principal , lequel est assez grand ; nous entrons sous un berceau de verdure, à l'endroit le plus avancé sur le lac. Nous étions à une hauteur prodigieuse, au moins à trois cent cinquante ou quatre cents pieds au-dessus du lac de Némi.

Notre vue était d'une étendue facile à concevoir, et encore plus belle qu'étendue. Nous voyions aussi très bien le village de Némi. Ses vieilles maisons, toutes noircies par les siècles, toutes irrégulières, couronnaient

les hauteurs. Les rochers, sur lesquels il est bâti, sont énormes et d'une masse effrayante, vus de près.

Leurs fentes sont remplies de lierre et autres plantes grimpantes ou pendantes qui forment sur les tons gris, jaunes, sombres, blancs de la pierre, des touffes éclatantes de verdure.

Le cicérone nous apporte, pendant que nous admirions, de quoi faire une collation champêtre. — C'était d'abord <( del famoso, famosissimo presciutto^ » « du fameux, dutrès fameuxjambon, » nous dit-il ; puis du pain, puis du vin de Némi, très bon, et de l'eau. Après avoir restauré nos forces, je fis la vue du lac et de Gensano.

Nous partîmes quand ce fut fini, nous regrimpâmes notre escalier. Alfred tomba comme à son ordinaire. Cette fois-ci c'était tout simple, car, il avait bu, nous disait-il, « comme un ivre ».

Nous arrivons en haut, noustraversons le village, aussi digne d'être dessiné de près que de loin; nous passons devant un grand réservoir d'eau, ombragé par de beaux chênes verts, et où une quinzaine de femmes lavaient et savonnaient avec leurs jolis costumes bariolés, et nous continuons à tourner autour du lac, par la route du haut toujours, jusqu'à ce que nous arrivions à Gensano.

Il Y a, de ce chemin, une vue de Némi avec le Monte Cavi au dernier plan, et le lac en bas, que je suis bien au regret de n'avoir pas dessinée; car c'est une des plus belles choses que j'aie vues de ma vie.

Il faisait chaud; le soleil nous entretenait le dos dans un bain de vapeur perpétuel. Ainsi cuits, nous entrons à Gensano, marchant à àne au milieu des Gensanéens, comme feu le roi d'Yvetot dans son royaume. Nous revenons par La Riccia. dont la délicieuse position donne toujours l'envie de s'y fixer.

A onze heures et demie passées, nous rentrions à Al-

bano, ayant ainsi trotté à pied ou à âne pendant près de cinq heures de suite.

Nous n'étions guère fatigués cependant; à l'appétit seul, on s'apercevait qu'on avait quitté la vie de bureau.

A six heures et demie, le soir, nous allons à Gastel Gandolfo, par la deuxième galerie, où sont les beaux arbres et celui, entre autres, qui a 25 pieds de tour à sa base ( il est de l'espèce des chênes verts); nous traversons la ville et nous revenons à la partie du lac, voisine des Capucins, par la première galerie, bien belle aussi mais qui a moins de mérite en elle-même que l'autre. Je la lui préfère, néanmoins, à cause de la vue du beau lac d'Albano.

Là, nous mettons pied à terre, et nous suivons le bord du lac pour aller voir les grottes de Palazzola, près du couvent des Franciscains. Le sentier que nous suivions était charmant ; percé au miUeu des plus beaux arbres, et avec la vue de l'eau, du Monte Cavi et de Palazzola. Nous comptions aller et revenir en une demiheure; il y avait déjà ce temps que nous trottions, et Palazzola s'apercevait encore dans le lointain. Cette effet trompeur d'optique qui empêche de juger des distances, vient, comme je l'ai déjà remarqué, de la hmpidité de l'air. La nuit tombait et l'air devenait frais.

Il fallait retourner sans avoir atteint le but de notre promenade; à huit heures un quart seulement nous regagnions la voiture qui nous ramena à l'hôtel. — Tout était, non pas mouillé, mais humidifié parla rosée; c'est cette fraîcheur humide qui est dangereuse après les journées chaudes; si Ton sort à l'heure où elle tombe, c'est-à-dire pendant le coucher du soleil, il est à parier que l'on attrapera les fameuses fièvres de Rome, dont on ne peut plus se dépêtrer une fois qu'on en est pris. Du reste, avec un peu de prudence, ce pays-ci n'est pas plus dangereux qu'un autre.

J"ai oublié de dire qu'en revenant de Castel Gandolfo, par la première galerie, nous avons rencontré le père de Géramb, à mule, et faisant sa promenade du soir: il avait fait caparaçonner de vert sa mule ou son âne, sur lequel il semblait un abbé du moyen âge. et il était suivi par une sorte de dom.estique.

Il paraît que nous sommes en brouille à l'ambassade avec ce bon père de Géramb ; il est d'une susceptibilité étonnante pour un trappiste et il se formalise d'un rien. Tantôt il est Thumble frère Joseph-Marie ; tantôt il est M. le baron de Géramb. ancien colonel des hussards de la Mort, pourfendeur d'ennemis, héros, triomphateur ; tantôt, il est le simple père de Géramb; mais, toujours, il est le plus singulier original qu'il soit possible de rencontrer. Les dix-huit ans de Trappe, de silence, de pénitence, d'humilité, de mort, n'ont pu étouffer cette vivacité, cette susceptibilité, qui font son malheur.

Il est très fâcheux pour lui qu'il ne soit pas resté au couvent. Malgré cela, tout le monde le reconnaît pour ce qu'il est, un très excellent homme. — Il fait tout ce qu'il peut; « errare humanum est. >>

Aujourd'hui nous avons fait six heures de marche. 22 juin. — Temps superbe. — Le bon Dieu favorise nos excursions.

Nous devons voir, ce matin, les bords du lac d'Albano, tout près de l'eau et VEîyiissario, par où le trop-plein des eaux s'écoule dans la plaine.

Nous partons à pied à 7 heures avec deux ânes de secours pour les premiers fatigués ; c'étaient Bianchone et Brilletti, nos amis d'hier.

Nous arrivons à Castel Gandolfo par la seconde galerie ; nous tournons par derrière les jardins du Palais Pontifical, et nous descendons jusqu'aux bords du lac, par un chemin assez pénible, quoique moins pierreux et ■moins ennuyeux que celui du lac Némi. Ces bords sont

frais et charmants, le petit seatier était bordé de fleurs et couvert de jolis petits lézards verts qui s'étalaient au soleil et prenaient la fuite quand nous approchions. Le temps était ravissant, doux et calme, la fraîcheur de l'eau tempérait l'ardeur du soleil.

Nous arrivons au bout de quelque temps à un endroit appelé Bains de Diane. — C'est une belle et grande voûte antique, où il reste encore quelques vestiges des Bains ; elle est taillée dans le roc; une source coule au fond. A l'entrée, à droite, est un reste de mosaïque; c'est une tête de Méduse, colossale, qui était dessinée en mosaïque sur le plancher. Elle est belle et assez bien conservée. Pour tout baigneur et adorateur de Diane, il n'y a plus là qu'un cochon, noir comme tous ceux d'ici, et qui remplit les nobles bains d'ordures et de puanteur.

La vue que l'on a du fond de la grotte est si belle que je n'ai pu m'empêcher de la dessiner. M. de Maubourg eut la bonté de m'attendre un petit moment ; après quoi nous quittâmes la grotte pour aller à l'Emissario. On y entre par une petite porte, haute de 3 ou 4 pieds seulement. Alors, on se trouve dans un carré de murs, en plein air, et au fond duquel est le fameux corridor qui sert de conduite à l'eau et qui perce toute la montagne. Il date des premiers temps de Rome, sous les Rois. Mais comme il est de construction romaine^ il est aussi impérissable que le roc dans lequel il se trouve. Les pierres en sont à peine écornées et leur belle teinte antique est relevée par mille plantes sauvages qui poussent entre leurs fentes et retombent gracieusement. Les gens qui gardent l'endroit mirent sur l'eau des petites planchettes, sur lesquelles deux bouts de bougies allumées étaient fixés. Le courant les emporta et, à la fin, nous les perdîmes de vue tant elles étaient loin. — Je fis aussi, comme souvenir, le croquis de l'Emissario.

Nous retournons après cela à Gastel Grandolfo, en re-

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monlanl à pic les 400 pieds de plan incliné qui nous séparaient de la galerie d'en haut. Cette grande élévation a deux effets : le premier, de faire paraître Castel Gandolfo admirablement pittoresque, et le deuxième de casser les jambes des malheureux piétons qui la gravissent. Je n'en pouvais plus, je suais, je soufflais, je traînais la jambe. Nous nous reposons en haut et nous revenons ensuite à Albano par la première galerie, avec un appétit terrible. Nous étions dehors, depuis trois heures.

Dans la journée je dessine au net mes deux vues de l'Emissario et des Bains de Diane, et je fais le portrait d'Alfred pour M. de Maubourg, à âne, avec le sabre à la main et son joli chapeau de paille sur la tête. — Cet enfant a une charmante tête; il a un goût si prononcé pour rétat militaire, que c'en est quelquefois comique; au milieu des conversationsles plus éloignées de la guerre, il fait des questions militaires, qui montrent que c'est là son idée fixe. Son château en Espagne favori est de défendre son général contre les Arabes et de commander des soldats.

M. Schnetzet Charles d'Astorg viennent diner avec nous, pour nous accompagner demain matin à notre grande expédition au Monte Cavi.— En attendant demain, nous allons après dîner voir une partie de la campagne au pied de La Ricia, où commençait jadis la ville d'Albe.

Nous sortons à pied sur la route de Naples ; nous passons devant le monument ou tombeau des Curiaces. A ce propos, M. Yisconti nous a dit aujourd'hui même, dans nne petite visite qu'il a faite à M. de Maubourg, que cette ruine n'était pas le tombeau des Curiaces, mais un monument élevé à répoque même de leur combat et pour célébrer la fusion d'Albe avec et dans Rome. Il paraît que, du haut des trois grands cônes que l'on remarque encore presque en entier, pendaient de longues chaînes dorées qm se rattachaient les unes aux autres, et qu'au milieu

de ces chaînes étaient accrochées des urnes dorées aussi. Le vent, en les agitant, produisait un frottement entre l'anse de l'urne et les chaînons, et, par suite, un bruit plaintif, assez semblable à des gémissements.

Nous laissons la route de Naples h gauche, et nous descendons dans la plaine de La Riccia. Nous sommes bientôt dans des lieux pleins d'antiques souvenirs; car c'est là même que passait la Via Appia, si fameuse dans l'histoire de Rome, et qu'était Albe la Longue, sa rivale et sa première importante conquête. On voit encore parfaitement la Yia Appia ; dans plusieurs endroits, on en distingue les larges dalles grises ; presque tout du long, on retrouve les bas côtés ou trottoirs, plus élevés que le reste de la voie. C'était sur le bord des voies antiques que les Romains mettaient les tombeaux. Ici, il reste les ruines de plus de dix tombeaux ; aucun n*est assez conservé pour offrir matière à des recherches curieuses.

Après dix minutes de marche sur la Via Appia, nous arrivons à l'ancienne porte d'Albe, si solidement construite, que les siècles n'y ont rien fait, et que les habitants du pays l'appellent « Vlmbazzo del Diavolo », « Le bât du Diable ». Elle est à moitié enfouie dans la terre, de sorte que le haut ressemble assez, en effet, à un bât d'âne. Elle offre un aspect aussi intéressant pour le peintre qu'un souvenir curieux pour le voyageur et l'amateur d'antiquités. Les immenses pierres noires qui la forment sont en partie couvertes d'un magnifique lierre, épais, vivace, solide ; elle est entourée, à son pied, de plantes sauvages et de roseaux, et, au fond du tableau, sont les beaux et grandioses points de vue de Galba d'Oro. J'en ai fait un petit dessin.

Une foule de souvenirs remplissent l'esprit à la vue d'un monument d'une si haute antiquité. Albe la Longue! Ce mot a je ne sais quoi de plus impressionnant que les autres noms de l'histoire romaine primitive.

C'était une si grande ville, et il n'en reste plus qu'une porte! La puissance romaine l'a engloutie en quelque sorte; et elle-même qu'est-elle devenue? N'est-il pas à propos, à la vue de la porte en ruine d'Albe, de dire, comme à la vue du Foram, du Colisée, du Palais des Césars : « Vaniias vamtatum et omnia vanitas! » Qu'estce que la gloire du monde? Et la moindre bonne action ne vaut-elle pas mieux que l'éclat passager du plus grand empire?

Plus loin se voient les belles substructions de la Yia Appia, dont l'admirable solidité a résisté aux siècles. C'est simplement une espèce de pont ou de large mur, destiné à faire éviter à la Via Appia un petit vallon qu'elle devait traverser. Tout cela est construit à la romaine, c'est-à-dire avec de grandes pierres bien équarries, posées les unes sur les autres sans ciment, et si parfaitement ajustées qu'elles semblent n'en former plus qu'une seule.

Sous l'arche qui traverse les substructions était un jeune garçon et la litière d'un âne qu'il gardait. Ce jeune homme avait une magnitique tète; je voulais le dessiner et lui dire de venir à l'auberge demain ; mais on me persuada que j'en trouverais de plus beaux. Un tu l'as vaut mieux, dit le proverbe, que deux lu lauras. — Je laisse échapper celui-ci, je n'en aurai pas d'autre! Nous retournâmes ensuite sur nos pas. Nous nous amusions à faire la chasse aux lézards ; ils sont si lestes, que nous ne pûmes en attraper qu'un seul sur le grand nombre que nous poursuivions ; encore s'échappa-t-il de suite des mains de M. Simonneau, son vainqueur.

Près de La Riccia, nous vîmes des gens de la campagne revenir avec des provisions de foin ; dans tous ces pays de montagnes, la charrette et les bœufs ne sont d'aucun usage ; aucune route ne leur permettrait de passer. Ils ont alors des chevaux ou des ïPules, sur lesquels ils

chargent leurs denrées. L'aspect de ces chevaux, avec d'énormes paquets de foin de chaque côté et un homme assis au milieu, était très joli; d'autant plus que les Italiens, presque tous beaux, sont toujours aussi dans des poses élégantes et à peindre. J'en remarquai un surtout qui avait une admirable tête.

Nous entrons à La Riccia, et nous la traversons pour aller au parc du palais Chigi, lequel est au bout de la ville, attenant à la porte de sortie. A l'entrée du palais nous rencontrâmes la femme d'un peintre, M. Saglio, fixé momentanément à La Riccia, avec ses enfants, une petite fille entre autres, magnifique enfant de trois ou quatre ans. Elle était habillée d'une petite blouse, de sorte que nous la prîmes pour un petit garçon. Nous causions avec sa mère, quand la petite nous dit tout bravement : a Tous venez de Rome, vous? » en grasseyant d'une charmante manière. « Oui, mon petit, lui répondit-on, et vous, êtes-vous Français? » — « Oui, mais je suis fille ! » Et, comme nous avions mal entendu et mal compris, elle répéta d'un air vraiment trop comique son : a Je suis fille, » en se sauvant.

Nous entrons dans le parc Chigi, grand et beau fouillis d'arbres, de buissons, de plantes vierges, auxquels la main du jardinier n'a jamais touché. Tout en riant de la négligence et du sans soin des propriétaires, on est bien aise de la belle vue que procure aux promeneurs cette sauvagerie de la nature; il y a là, en eû'et des morceaux d'études et de paysages qui sont de toute beauté.

Nous revenons à Albano par la galerie du bois des Capucins, d'où l'on plonge sur Albano ; nous continuons par la première galerie jusqu'à Castello, et nous revenons par la deuxième à huit heures et demie.

M. Schnetz nous racontait en chemin un quiproquo assez comique arrivé à Rome, il y a quelques années, à

M. Artaud de llnstitut, ancien secrétaire de lambassade de Rome. — H avait traduit le Dante et on parlait de cette traduction à un dîner. Un des convives souffrait des dents. « Ce il primo Dantista di Borna », dit une personne ; c'est-à-dire « c'est le premier traducteur et explicateur du Dante qui existe à Rome actuellement ». Le monsieur au mal de dents entend « il primo denîisîa » le premier dentiste, et il n'a rien de plus pressé que de demander son adresse. — Le lendemain, il se présente chez M. Artaud, lequel est très étonné de cette visite. Après les phrases banales de bonjour et de salutation :

— « J'ai fort mal à une dent » dit le monsieur. « J'en suis fâché » dit M. Artaud, très surpris; « c'est une grande souffrance que celle des maux de dents. » — (( Auriez-vous la bonté de voir un peu ce que c'est, monsieur » — « Moi, monsieur, mais je ne m'y connais pas.

— « Si fait, si fait, monsieur, vous êtes trop modeste; tenez, voyez. » — « Mais, monsieur, je vous assure que je ne me connais pas en dents » — « Comment! J'ai entendu dire, hier, que vous étiez le premier dentiste de Rome ! » Tout se débrouilla alors et le pauvre fluxionnaire s'en fut honteux et non guéri.

Une observation que j'ai faite déjà et qui prend, depuis deux ou trois jours, le caractère de la certitude, c'est que le peuple italien, du moins celui de Rome et de ses environs, n'a pas le moindre sentiment de cette pudeur qui empêche de mendier tout homme capable de gagner sa vie et de travailler. Xous ne rencontrons guère de passant dans nos courses, qui ne s'arrête en nous disant : « Datemi qualche cosa, S ignore. » — ou : Eccellenza qualche cosal » Une jeune femme de trente ans a déposé un faix de bois qu'elle venait de couper et est venue nous tendre la main avec aussi peu de fierté que si elle fût venue nous dire bonjour. — Aujourd'hui, nous avons été quêtes, de la même manière, par deux jeunes

IG

gens qui flânaient au pied d'an arbre et qui ne se donnaient pas même la peine de bouger de place ; ils répétaient de loin la formule d' Eccellenzay qualche cosaf » de peur d'en perdre l'habitude sans doute. Il y a plus de ressort et d'énergie que cela chez nous.

J*ai, ce soir, comme tous les jours passés, un effet de lune superbe, de ma fenêtre à Albano. Je vois toute cette grande plaine de la campagne de Rome qui aboutit à la mer, éclairée par la lumière triste et mystérieuse de la lune. Quelques maisonnettes blanches ressortent au milieu de l'obscurité, et, sur le devant, est la fontaine de l'hôtel dont le bruit s'entend sans interruption à cause du calme et du silence. L'air est d'une pureté délicieuse, la grande chaleur est tempérée par la brise de mer qui arrive jusqu'ici.

23 Juin. — Nous partons à six heures du matin, M. l'ambassadeur, M. Schnetz, Alfred, M. Simonneau et moi, à âne; et Charles d'Astorg, à cheval. C'est aujourd'hui la grande ascension au Monte-Cavi ; c'est aujourd'hui le grand jour! Nous montons par le chemin des Capucins, et nous nous dirigeons à droite, longeant le lac d' Albano par en haut, et allant à Palazzola par le chemin que nous avions inutilement suivi avant-hier soir. Il y avait une légère vapeur répandue dans l'air, probablement à cause du matin ; le Monte-Cavi et les autres montagnes en prenaient une teinte fine et pleine de légèreté.

Après une assez longue trotte, nous approchons des grottes de Palazzola. Les abords en sont difficiles, car le sentier est sur le roc même et suit tous les caprices des accidents de la pierre. Avant la grande grotte, il y en a deux ou trois petites ; mais la principale les efface toutes par sa beauté et ses proportions. L'ouverture a 20 pieds de haut sur 35 ou 40 de large ; le roc est gris et roussâtre, et enveloppé de plantes grimpantes, d&

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lierre, de fleurs. Sur le devant, à gauche, coule une petite fontaine dans une grande auge de pierre. Outre la beauté naturelle de cette grotte, il s'y rattache un souvenir qui lui donne un vif intérêt; c'étaient, en effet, les anciennes prisons d'Albe la Longue, pendant la domination romaine. Deux choses indiquent encore cette destination : le trou circulaire, pratiqué dans le plafond, par lequel on jetait ou on descendait les malheureux destinés à ces affreuses oubliettes ; et ensuite, des piliers et des chambres, ou corridors intérieurs, qui se perdent dans la montagne. Les parois sont couvertes d*eau et de mousse, à cause de la grande humidité. Les prisons des Romains avaient toutes un tel caractère de barbarie, de férocité, que leur vue fait comprendre la résistance désespérée et furieuse qu'opposaient les rois qu'ils attaquaient. Jugurtha, Mithridate, Zénobie, Cléopâtre, etc., etc., savaient quel sort les attendait, s'ils étaient vaincus. Ils préféraient, ce qui était tout simple, mourir les armes à la main et dans leurs royaumes, que de mourir de faim, de froid et de misère dans un trou semblable à celui que nous voyons là. Quel peuple que ces Romains ! égoïstes, cruels, ambitieux, impitoyables, ils auraient, eux aussi, envoyé, bien assurément. Napoléon à Sainte-Hélène ! Pendant l'arrêt que fit notre bande pour voir la grotte, j'en fis, à la hâte, le croquis sur mon album.

Tout à côté est le couvent de Palazzola, habité par les Franciscains Réformés ; nous n'avons fait que passer devant ; car il ne contient rien de curieux. Le chemin était charmant ; il tournait autour de la montagne ; je ne parle pas encore de la vue, elle commençait à être ce qu'elle allait être tout en haut.

Palazzola avait avait été notre première étape ; la seconde était un petit ermitage appelé la Madomia del Tuffo, la Madone du Rocher. C'est une petite chapelle très gentille, desservie par un religieux Ermite, et consacrée à la

Très Sainte-Vierge. Son nom lui vient d'une tradition plus ou moins authentique que voici : Il y a une cinquantaine d'années, un voyageur, passant par cet endroit, se trouva dans un grand danger, soit par suite de la difficulté du terrain, ou par un accident de cheval, ou par une attaque de brigands. Il invoqua la Sainte-Yierge qui lui apparut et il échappa au danger. Jusqu'ici, tout est bien. Alors, étant revenu à lui, il vit peinte et gravée sur un rocher l'image de la Sainte-Vierge, telle qu'elle venait de lui apparaître. C'est cette image que l'on vénère et autour de laquelle on a bâti une chapelle. L'apparition et la protection de la Sainte-Vierge sont chose possible. Mais l'image peinte m'a l'air d'une tradition qui tire un peu sur le conte.

Quoi qu'il en soit, nous entrons dans la chapelle dont un ermite à cheveux gris et vêtu de brun vint nous ouvrir les portes. Il nous découvrit l'image miraculeuse, laquelle était couverte d'un voile. C'est une affreuse peinture, dont la laideur achève d'exclure l'idée de miracle. Le bon ermite nous récita ensuite les litanies delà Sainte- Vierge et quelques petites prières ; après quoi nous remontâmes sur nos bêtes pour continuer la route.

Le chemin d'abord uni, ombragé, facile, devint rocailleux et dur, à mesure que nous approchions de notre troisième étape, Rocca di Papa^ pittoresque village, bâti au milieu des rochers. Quand nous passâmes devant je ne pus résister à l'envie de faire ce beau paysage. Je restai en arrière et j'en fis, le plus vite possible, un petit croquis. Je ne rattrapai la bande voyageuse qu'au sommet du Monte-Gavi, après un bon quart d'heure de marche. Pendant plus de dix minutes, on chemine sur la Voie Triomphale antique, qui menait au temple de Jupiter Latial [Latium) ; ce temple était construit en haut du Monte-Cavi, à l'endroit où est le jardin actuel des Passionnistes. Les consuls y venaient prendre posses-

IMPRESSIONS ET SOUVE>'IRS 281

sion de leur dignité et les triomphateurs, passant sur la Voie Triomphale, y venaient aussi rendre grâces à Jupiter.

La voie antique est étonnamment bien conservée ; il en existe des morceaux de 80 ou 100 pieds de longueur, où il ne n:ianque pas une pierre. Ces larges dalles irrégulières, de couleur gris foncé, polies et égalisées par le temps, font un très bel effet, dans un pareil lieu surtout et quand l'imagination y fait revivre et repasser tous les héros romains qui l'ont jadis foulée sous leurs chars. Seulement on devait y être bien secoué.

La vue, du sommet du Monte Cavi, est quelque chose de merveilleux par son immensité. Le lac d'Albano et celui de Némi semblent deux modestes mares; la campagne de Rome se déroule comme une carte de géographie, et la mer fait la ligne d'horizon à gauche, les montagnes des Apennins à droite. Du côté du lac Némi, je voulus voirie pays; mais le vent était si fort que je ne le pus. Le couvent des Passionnistes est une pauvre maison bâtie sur le petit plateau qui termine la montagne et où douze religieux se vouent à la prière, à la pénitence et à Toubli du monde. Le mur qui enclôt leur jardin est l'antique muraille du temple de Jupiter. Comme ces pierres sont dix mois de l'année dans les nuages, au milieu de l'humidité, elles n'ont pas la même teinte que les autres ruines de ces époques. Elles sont sales, grises et mousseuses. Au couvent est adossée une petite église blanche et propre. Je fus singulièrement touché et attendri de retrouver au haut de cette montagne, dans un lieu en quelque sorte perdu pour le monde, Xotre-Sei- I gneur dans le Saint-Sacrement. Partout nous le voyons ; à chaque pas, nous pouvons l'adorer, lui parler, implorer son assistance! Et comment répondons-nous à un amour si immense? N'est-ce pas en négligeant de le visiter et en lui refusant durement notre présence qu'il recherchetant?

Avant notre déjeuner, je remerciai Notre-Seigneur de la grâce qu'il me faisait de le trouver là, et j'entrai ensuite dans une vilaine petite salle, où notre repas de voyageurs était servi. Il consistait en viandes froides et en salade, que nous expédiâmes avec un appétit de 2,000 pieds de hauteur. Après quoi, nous nous reposâmes une petite demi-heure sur l'herbe, devant le couvent, ayant en face de nous Rome et le lac d'Albano.

Je profitai de cela pour entrer dans le couvent ; et j'y fis le croquis d'un des frères qui s'y prêta avec une bonté parfaite. Il s'appelait Fratello Luigi di Gesh Bambino, frère Louis de V Enfant Jésus. Ilm'apprit qu'ils étaient douze qui habitaient le Monte Cavi, six pères et six frères. Il paraissait être un excellent homme, très gai et très simple.

Le costume des Passionnistes consiste en une grosse robe de bure noire, très lourde et très épaisse, avec des manches à moitié larges et un collet droit qui leur entoure le cou. La robe est serrée à la taille par une petite ceinture noire et de même étoffe. Au côté gauche, sur le cœur, ils ont une plaque noire, découpée en forme de cœur, avec ces mots brodés en blanc ou en argent : « Jesu Chnsti Passio ; )) et une croix blanche aussi, au-dessus. Cette effigie est cousue ou agrafée par-dessus leur robe et les fait reconnaître de suite. Cet ordre des Passionnistes est vénéré de tout le monde ici. A Rome, il en existe une maison plus importante. Son fondateur est un saint homme assez ignoré, nommé Paul de la Croix, (Paolo délia Croce), qui vivait dans le dix-huitième siècle et qui poussa à un degré suréminent les vertus religieuses, n a déjà été déclaré Vénérable, et on m'a dit que son procès de béatification était presque terminé.

Je revins, après mon dessin, auprès de mes compagnons de route, et j'arrivai à temps pour entendre une histoire très comique que racontait M. Schnetz.

Un homme entre dans un café. Le garçon approche.

— {( Garçon, je voudrais une bouteille de tel vin. n — L'homme s'assied. — Le garçon arrive avec la bouteille demandée. (( Qu'est-ce que vous m"apportez-là, garçon?

— Je n'ai pas besoin de cela. » — « Mais, monsieur, c'est bien ce que monsieur a demandé. ^ — a Moi '. Je n'ai rien demandé 1 J'ai dit : Je voudrais une bouteille de vin. Je n'ai pas dit : je veux une bouteille de vin. C'est un conditionnel, mon ami ; je la voudrais, mais je ne la veux pas » — « Et comme le garçon restait ébahi. — a 11 faut avouer, mon cher, que vous ne savez pas votre métier: comment, vous êtes garçon depuis votre naissance et vous ne comprenez pas mieux que cela les pratiques ! n

— « Pardonnez, monsieur, n répond le garçon qui avait la bêtise de se croire dans son tort; « mais, je ne suis garçon que depuis mon mariage, » — « Et avant votre mariage, qu'étiez-vous donc? » — a J'étais garçon, monsieur. » — « Hé bien! vous voyez bien que vous fûtes garçon toute votre vie, avant et après votre mariage; allez, mon cher, vous n'êtes pas un bo-n garçon. »

Après cela, nous montâmes sur le haut du Monte Gavi ; nous redescendîmes par la Voie Triom.phale jusqu'à l'endroit, à peu près, oii je m'étais arrêté pour dessiner Rocca di Papa. A droite était une grande plaine, appelée le Camp d'Annibal. Les uns prétendent qu'en effet les Carthaginois y ont campé, en allant à Gannes (ce qui est sur, c'est qu'ils n'ont pas passé loin de là); d'autres disent que cette place appartenait à la famille romaine Annibali, et que l'on a fait Camp d'Annibal {Campa d:Annibale), de Champ Annibali {Campa Annibali.)

Nous descendons jusqu'à Rocca di Papa, que nous traversons par ses rues bizarres et inclinées d'une façon presque effrayante pour les cavaliers. La plus g^'ande pauvreté semble régner dans cette ville; mais, en revanche, elle est bien pittoresque. On nous a dit qu'elle contient 5,000 âmes. Je n'aurais pas cru oOO.

Au sortir de Rocca di Papa, appelée ainsi parce que les Papes s'y réfugièrent, dans le moyen âge, pendant les guerres civiles de l'Italie, nous entrons dans une grande et belle forêt de châtaigners, qui offre matière à des études admirables de paysage et d'arbres.

Notre promenade était charmante ; la poussière et le vent commencèrent à la gâter, à partir de la forêt. M. Schnetz nous quitta, non loin delà, pour retournera Rome par Grotta Ferrata et Frascati ; nous autres, nous continuâmes jusqu'au bourg de Marino, situé à moitié chemin entre Albano et Frascati. L'arrivée par Frascati ne signifie rien du tout ; mais quand on sort de Marino en continuant la route d'Albano, on a un de ces admirables coups d'œil qui forment à eux seuls un paysage, un tableau complet. Il n'y a rien à ajouter, simplement à copier la nature ; et qui la copierait bien, ferait un chefd'œuvre. — En effet, les vieilles et noires maisons du village sont à pic, sur un superbe rocher haut de 200 pieds environ. Dans le vallon, au pied du Rocher, on voit, à droite, une tour ruinée du moyen âge, dont les tons roux de brique contrastent merveilleusement avec d'épaisses touffes de lierre qui l'enveloppent; à gauche, dans l'enfoncement et sur le second plan, une végétation italienne. Sur le premier plan, un vieux chêne maigre et éclairci, qui laisse voir le roc entre ses branches. Telle est la vue que l'on a de la route. Pendant la halte que l'on y fit, je dessinais ce que je voyais. Peut-être plus tard, ces dessins, quoique à l'état de croquis, pourront-ils me servir pour des fonds de tableaux.

De Marino, nous allons à Castel Gandolfo, qui en est tout près. Au sortir de Marino est un charmant bois, qui porte.le nom du village. Le vent était très violent; aussi fûmes-nous tous bien contents, à 2 heures, quand nous pûmes nous reposer un peu, à Albano, de nos huit heures de trotte.

Charles n'en repartit pas moins de suite pour Rome, où il arriva à quatre heures et demie à cheval.

Ce garçon-là était né pour être Centaure ; il ne se fatigue pas plus à cheval qu'un autre dans un bon fauteuil.

Après dîner, nous allons voir la Villa Doria, à Albano même. Le parc en est petit, mais rempli d'énormes chênes-verts et très bien dessiné. A cette même place s'élevait autrefois une Yilla de Pompée, dont il reste beaucoup de ruines ; rien, cependant d'assez indiqué pour offrir un grand intérêt. Quand nous nous fûmes un peu promenés dans la Yilla, nous allâmes dans la plaine qui s'étend devant Albano. Les chemins sont détestables, mais on a une jolie vue d' Albano, de La Riccia, de Galba d'Oro, de Gensano et de la tour du lac Némi.

Nous nous étions aventurés dans un chemin inconnu ; il nous fallut retourner sur nos pas. Il n'y a pas de routes dans ce beau pays. M. de Maubourg faisait une observation très juste ; c'est que Albano, Frascati, Némi, La Riccia, etc., etc., sont très beaux et très bons à voir, ^à peindre, mais insupportables pour y demeurer. Il n'y ;a pas d'autres promenades que des montées et des descentes, que les jambes ne trouvent pas aussi agréables que les yeux. Il y a très peu de chemins accessibles à une voiture. Il faut donc aller à pied ou à âne. Que denennent alors les personnes souffrantes, convalescentes DU âgées? Aujourd'hui, nous avons été dix heures et dénie ou onze heures en expédition.

2Ajum, — Départ à 7 heures par une chaleur superbe, excursion à la tour du lac Némi. Nous allons jusqu'à Gensano, en voiture, par La Riccia. De Gensano, la tour 'st tout près ; aussi n'aurons-nous pas d'ânes. Le chemin 'st insignifiant jusqu'au pied de la montagnette où est la our. Nous grimpons, comme nous pouvons, la côte aide et difficile et nous arrivons sur la sorte de plate-

forme au milieu de laquelle s'élèvent les ruines. Personne ne vient jamais là; aussi existe-t-il un fouillis vraiment imposant de plantes, de fleurs sauvages, poussant au milieu des pierres et formant un réseau si bien entrelacé que la marche devient difficile. Il y avait une variété très remarquable de fleurs, qui formaient, à la lettre, un véritable parterre, ou, si l'on aime la poésie, un tapis émaillé de fleurs. Au centre, s'élève la grande tour carrée, à moitié ruinée et très ennuyeuse à voir. Elle date probablement du moyen âge. Le cicérone nous disait cependant que c'était un phare antique ; il n'y a qu'un petit malheur, c'est que les phares n'étaient pas connus des anciens.

Nous voyions, non loin de là, Cività-Lamniaf village bâti sur l'emplacement où débarqua Enée, quand il arriva en Italie. Lavinia était la capitale de Lavinus, père de Lavinie. Ce souvenir de 3H0 ans me parut donner à la Gività-Lavinia moderne assez de caractère pour mériter d'être conservée et je la dessinai du haut de la colline. La mer s'est beaucoup retirée, puisque Lavinia, ancien port, est maintenant à plus de cinq lieues de la plage.

Il faisait très chaud ; nous descendons la même pente rapide que nous avions montée. Alfred tombe comme ■d'habitude, et nous revenons à Albano, pour le déjeuner.

C'était la fête de Saint Jean-Baptiste.

M. Simonneau, portant ce nom, alla à la messe et j'y] allai avec lui. Nous entrâmes dans l'église Saint-Paul enf haut d'Albano.

On cumulait les fêtes de Saint-Jean-Baptiste et de Saint-Louis de Gonzague, ce dont je fus bien aise. Mais ce qui ne me réjouit pas autant, c'est la musique qui accompagna ou plutôt qui entrava la messe. Des chanteurs, écorcheurs d'oreilles, mirent une demi-heure à défigurei

le Gloria, et presque le même temps pour le Ci-edo, répétant trois fois les mêmes mots sur tous les tons. L'église est petite, mais très propre et très jolie. Elle contient le tombeau d'un saint prêtre, mort à Rome en 1835, dont la Congrégation des Rites s'occupe déjà pour le proclamer Vénéraô/e.

Il s'appelle le chanoine del Bufalo. Toute sa vie fut consacrée à la charité et aux bonnes œuvres. Pendant la messe, on distribua, au lieu du pain bénit qui est inconnu en Italie, un sonnet imprimé à la louange de Saint Louis de Gonzague. L'église était très pleine. Les femmes d'Albano étaient dans leur belle tenue, presque toutes en blanc , la tête couverte du linge ployé qui retombe par derrière sur le cou; le corsage en carton raide et dans lequel rentrent les plis du fichu blanc ; les manches de drap rouge collantes, et la jupe d'une couleur vive ; des bas blancs et de gros pieds. Au cou, une ou deux rangées de grains de corail enfilés, et de longues boucles d'oreilles très clinquantes et très historiées.

Après dîner, à cinq heures et demie nous partons en voiture pour aller parcourir en bateau le lac Némi. Nous l'avons vu d'en bas, nous l'avons vu d'en haut, nous l'avons vu de loin, nous l'avons vu de près, il ne nous reste plus qu'à le voir de dessus l'eau même; et personne, après cela, ne pourra dire qu'il le connaît mieux que nous, à moins de l'avoir parcouru sous l'eau. La voiture nous mena jusqu'à Gensano, comme à l'ordinaire. Nous descendîmes au bord du lac par un sentier rapide et pénible, sorte de lit de ruisseau semé de pierres et de fragments de rochers, vis-à-vis de Gensano.

Le lac Némi était aussi charmant que toujours ; sa jolie forme paraissait plus ronde d'ici que vue du côté de Némi, à cause d'une petite pointe formée par un promontoire, au-dessous de Némi même. Un bateau avait été préparé, et, malgré cela, était encore sale et troué.

Nous nous avançâmes jusqu'au milieu du lac ; c'était très beau, mais beaucoup moins que de toute autre part. Nous fûmes ensuite reconduits à terre et nous suivîmes, pendant plus d'une demi-heure, le charmant sentier qui longe les bords de l'eau. Nous y avions déjà été, lundi, mais ce jour-là, nous ne l'avions pas parcouru jusqu'au bout. Au lieu de remonter à Gensano, comme nous l'avions fait, nous prîmes un sentier qui nous reconduisit au rivage que nous avions été obligés de quitter, à cause d'un champ qui était clos. Toute la partie du chemin que nous ne connaissions pas est superbe, bien plus, à mon avis, que celle où nous avions été la première fois. Les arbres sont beaucoup moins nombreux, mais plus gros, plus beaux et moins confus. Il y en a deux ou trois entre autres qui feraient de bien belles études ; d'autant plus que l'on verrait, à travers les branches, le lac, la rive opposée, le Monte Gavi à gauche, et le pittoresque village de Némi à droite.

Les rochers, sur lesquels est bâtie la ville de Gensano, sont magnifiques, vus d'en bas. Outre leurs teintes grises, noires, rousses, jaunes, blanches, ils se sont écroulés en certains endroits, et les énormes blocs qui se sont détachés ont couvert le sol de leurs débris.

Nous remontâmes à Gensano parle côté opposé à celui suivi lundi. Le sentier était presque àpic; j'étais éreinté. L'infatigable M. de Maubourg, qui a des jambes de fer, allait son train devant nous ; nous faisions de nobles efforts pour le suivre. Nous n'arrivâmes en haut qu'après trente-cinq minutes d'une rude ascension;] heureusement que la voiture était là qui nous tendait les bras ; elle ramena nos corps fatigués à Albano.

A notre arrivée, nous eûmes le plaisir de trouver M. de Rayneval, venu de Rome pour aller demain avec nous au bord delà mer.

Nous nous couchâmes avec la perspective d'un départ

à cinq heures et demie précises. Quelle vie de montagnards !

'2djuùi. — Temps superbe, quoique trop chaud. Nous montons en voiture à cinq heures et demie du matin, M. de Maubourg, M. de Rayneval, M. Simonneau, Alfred et moi. Un relais nous attendait à 9 milles d'Albano, à un village appelé Carrozzetto. J'avais ma casquette grise ; M. de Maubourg m'avait engagé à prendre plutôt mon chapeau à larges bords ; mais, je ne pensai qu'à mes yeux que la casquette garantit mieux, et, pour le malheur de ma peau, je m'en tins à ma première idée. J'attrapai force coups de soleil, grâce à mon idée.

La route est affreuse, tout unie, sans belle végétation; la terre avait de plus l'avantage d'être brûlante. "nous arrivons à Carrozzetto, village composé d'une maison et d'une église. La maison avait un habitant visible; sur la porte était écrit : Dispensa (auberge), et il n'y avait pas seulement d'eau! Nous apprîmes cela à notre retour; le cocher et les chevaux restèrent par cette chaleur, jusqu'à 7 heures du soir, sans boire. Le cocher cependant but quelques gouttes, parce que l'habitant le fit participer à un peu d'eau qu'il garde pour lui-même, dœns sa cave et en bouteilles! Il y a bien un puits ; mais il est sans eau, le seau est au fond et la corde est cassée.' . Je ne sais qui dessert l'église.

A ce village, nous changeons de chevaux ; nous arrivons, peu après, au commencement de la fameuse forêt de Nettuno, que nous devons traverser jusqu'à la mer. Cette forêt est un mythe et peut faire le pendant de Tauberge et du village de Carrozzetto. Nous vîmes trois ou quatre arbres, hauts comme des grands pommiers de Normandie ; c'étaient des Chènes-Llèges^^Us et desséchr-s ; le reste était de la mauvaise coudrette, bonne à receler les lapins, les cri-cris, les cigales, et autres bêtes.

Pour mieux apprécier le doux ombrage que nous de-

vions avoir, la route était recouverte d'un sable très fin et très profond; aussi nous allions au pas ou au petit trot avec le soleil en plein ; après quatre heures de marche, nous voyons enfin la mer, toujours si belle; elle était d'un bleu superbe; dans la journée, elle changea à plusieurs reprises. L'air frais nous arriva en même temps et nous ftt oublier nos peines cuisantes.

Le.p,0rt de Porto d' Anzo a besoin, pour avoir quelque prix, aux yeux du visiteur, des souvenirs de l'antiquité qui s'y rattachent. C'était, en effet, jadis, le magnifique port d'Antium, d'où est venu Anzo, lequel était en quelque sorte le port de Rome. Il reste de nombreuses ruines de l'ancien port, et c'est là ce qui attire principalement les voyageurs à Porto d'Anzo.

Nous vîmes, en nou^ promenant avant le déjeuner, des marins dans un costume charmant; ils avaient seulement une espèce de chemise, avec les manches très courtes et des caleçons flottants qui ne leur venaient qu'aux genoux; sur la tête soit un chapeau de paille, soit un bonnet de laine rouge ou brune, qui retombait sur l'oreille. Ces vêtements, généralement blancs, en toile, font ressortir de la manière la plus pittoresque leur peau jaune et basanée, pleine dévie et de force.

Néanmoins, nous allons déjeuner dans une des chambres de ce qu'on appelait une auberge. Nous [avions apporté de quoi manger et nous trouvâmes alors de quoi déjeuner. Pendant que l'on préparait une barque pour nous mener à Nettuno, autre port qui est tout près de Porto d'Anzo, je dessine sur le port un petit matelot posé d'une façon théâtrale. Ces Italiens et ces Italiennes sont singuliers pour cela; leurs poses les plus ordinaires, les plus simples, ont quelque chose d'antique, qui provoque les désirs du peintre; j'ai vu peu de bons hommes ou de bo7ines femmes, à Home ou aux environs, qui ne m'aient donné envie de les dessiner.

Nous entrons dans notre petite barque, dès qu'elle est prête; quatre rameurs et le patron nous conduisaient. Nous étions sous une tente blanche à carreaux bleus , et la mer étant très calme, nous allions vite et doucement. En face de nous, à une distance de plus de 10 à 12 lieues, nous voyions le Mo7ite Circello (Mont de Circé), célèbre, depuis plus de 3,000 ans, par VOdijssée d'Homère. C'est là, en effet, que le poète nous dit qu'aborda Ulysse, qu'il fut reçu par cette coquine de Circé, qu'il résista à ses pièges, etc., etc. Homère dit Vile de Circé, parce que la montagne ne tient à la terre ferme que par une longue et très étroite langue de terre, et semble, de loin surtout, entourée d'eau de tous côtés. Du temps d'Ulysse, la mer couvrait peut-être, d'ailleurs, cette langue de terre. La couleur de Monte Circello était admirable; oa aurait dit une pierre précieuse transparente: la couleur bleue en était si fine, si délicate, que je ne saurais comment faire pour la rendre en peinture.

Sur le bord de la mer, à notre gauche, était la Casa de la "Villa Borghèse. Elle est grande et belle de loin. En face, nous avions le village de Nettuno, vers lequel nous allions; c'est un pâté de vieilles maisons, à moitié fo-rtifiées et dans un état de délabrement incroyable.

Nous descendons de barque, portés à bras, comme des enfants, par nos vigoureux rameurs et nous entrons dans Nettuno, encore plus délabré en dedans qu'au dehors. C'est, du reste, bien pittoresque, mais c'est bien triste et bien sale ! De plus, il y a mauvais air, cattiva «m, pendantles mois de juillet, août, septembre et même octobre ; les Nettuniens émigrent alors et vont dans un autre village qui n'a pas le même inconvénient.

Nettuno contient plusieurs églises; j'ai remarqué dans un cabaret une chose qui m'a frappé : c'est l'anagramme de la Sainte-Vierge M. A., fait sur le mur avec du feuillage... dans un cabaret! Quel bizarre mélange de bien

et de mal ! La croix était au-dessus d'un autre ; de loin on aurait dit une petite chapelle ; de près, on voyait que ce n'était que la chapelle du diable et des ivrognes.

Nous traversons le village et nous continuons à longer les bords de la mer, sur une plage de sable, unie, propre et rafraîchie par le voisinage de l'eau.

Alfred se mouillait les pieds ; pour l'en empêcher, on lui fit comme à Jocrisse autrefois, lorsqu'on l'engagea à se jeter à l'eau pour éviter la pluie. Nous lui ôtâmes ses souliers et ses bas, il releva son pantalon et il se mit à gambader au bord des vagues qui venaient mourir sur le sable. Il trottait, sautait, galopait avec un plaisir étonnant. Quand il s'en fut bien donné, nous le remimes dans son état primitif, et il se sécha les pieds dans le sable brûlant que l'eau n'atteignait pas.

Nous retournâmes en cherchant des marbres ou des coquillages dans le sable. M. de Maubourg trouva une petite pierre noire qu'il me céda, sur laquelle était dessinée très parfaitement une croix blanche ; c'étaient deux veines en sens opposé qui s'étaient rencontrées de cette manière. Je la ferai scier en quatre. Ce sera assez intéressant d'avoir le signe de notre salut, dessiné par Celui-là même qui l'a opéré.

Nous traversons de nouveau Nettuno et nous allons en plein soleil, à midi ou une heure, voir l'ennuyeuse Yilla Borghèse. Elle est très laide de près, l'herbe pousse dans tous les coins ; il n'y a pas de parc; pour combler la mesure, nous ne pûmes entrer, il n'y avait personne.

Nous descendons alors à la côte, nous remontons en bateau et nous allons voir les restes du port d'Antium. On distingue à fleur d'eau l'enceinte du port qui était très considérable ; sur la plage, sont de grandes arcades, débris des magasins, des douanes, etc., etc.

Il faisait si beau, l'eau était si chaude, que l'idée nou vint de nous baigner. Nous communiquons notre projet

à M. de Maubourg, qui y consent avec sa bonté ordinaire. Il descend, avec Alfred, au môle de Porto d'Anzo, et nous trois, nous nous faisons mener sur le rivage, plus loin, à un endroit où le sable est fin et uni. La barque s'en retourne, après nous avoir déposés, et nous procédons sur le sable et au soleil, à notre toilette de bain. Le plus tôt prêt, j'entre le prem.ier dans la mer, laquelle est tiède, douce, rafraîchissante. M. Simonneau me suit, il ne sait guère nager, et c'est la première fois qu'il se baigne en mer. M. de Rayneval nage très bien, il vient aussi nous rejoindre.

Ici commencèrent les grandes joies. L'eau était si chaude que nous ressentions en en sortant l'impression du frais, quoique nous fussions en plein soleil, à deux heures et à la fin de juin, en Italie. M. de Rayneval et moi, nous avancions un peu en mer, pendant que M. Simonneau barbotait et buvait en nageant, d'une façon risible. Il remuait, à la fois et très vite, les mains et les pieds, faisant une mousse et un bruit très forts, et n'avançant pas. Il avalait en masse de l'eau de m.er, et, quand ii se reposait de sa nage, il disait toujours : u Que c'est mauvais, cette eau-là! » — avec son accent lyonnais un peu étrange. M. de Rayneval et moi nous riions de tout notre cœur ; nous essayâmes de lui donner une leçon qui ajouta quelques verres d'eau à ceux qu'il avait déjà dans le corps. Nous restions cependant à barboter dans notre chère eau, sans pouvoir en sortir.

Après trois quarts d'heure, nous nous dirigeons vers le sable, mais, ô malheur, nos habits étaient très loin ;de là et à peine avions-nous fait une dizaine de pas dans ce sable que nous étions sales et crottés jusqu'aux genoux. M. de Rayneval se roule dans le sable chaud pour se sécher ; il se relève semblable à un orang-outang tout gris et tout terreux. J'avais les jambes dans le même état:

alors nous rentrons dans la mer pendant encore une dizaine de minutes.

Pendant ce temps, le marin que nous avions gardé avec nous avait été chercher nos vêtements. Nous sortons enfin définitivement de la mer et nous nous séchons, nous nous habillons. M. Simonneau continuait à dire : « Que l'eau de mer est donc mauvaise I » Le malheureux en avait, tantôt mal au cœur, tantôt mal à la tête, tantôt à l'estomac, à la poitrine; je ne sais où il n'avait pas mal.

M. de Rayneval se roulait dans le sable chaud qui, absorbant l'eau, le séchait très bien et s'en allait en poussière, quand il n'y avait plus d'humidité. Quand nous eûmes fini, nous allâmes rejoindre M. l'ambassadeur et Alfred qui nous regardaient à quelque distance. M. Simonneau geignit jusqu'au dîner que nous fîmes de suite, et que nous avalâmes, tous, avec un appétit maritime.

Nous nous remettons en voiture à quatre heures, tous si bien fatigués, que nous nous mîmes à dormir, Alfred, le premier, moi, le second, M. Simonneau, le troisième, et M. de Rayneval, le dernier. M. de Maubourg seul, ne dormait pas, il est infatigable. Comme je l'ai dit, j'avais des coups de soleil sur toute la face et surtout sur le cou ; cela me cuisait et j'étais rouge comme une écrevisse.

Nous arrivons à Carrozzetto, où nous apprîmes ce que j'ai dit tout à l'heure ; — à huit heures, nous rentrons à Albano, nous soupons, et, le soir, nous nous couchons éreintissimés.

Retour à Rome. — Un enterrement d'enfant. — M. labbé Ratisbonne et son frère. — Les puces de Charles d'Astorg. — Fête de Saint-Pierre et Saint-Paul. — Visite à Saint-Pierre et à Saint- Paul hors les murs. — Chapelle du Domine quô vadis. — Pèlerinage des sept Basiliques, Saint-Sébastien^ Sainte-Croix de Jérusalem, Sainte-Marie Majeure, Saint- Laurent. — Départ de M. de Maubourg pour la France. — Etudes à l'Académie de France. — La famille de Rayneval. — Visite à M. Visconti. — Ma maladie, charité de M. Véron, de Mgr de Falloux et du père Villefort.

Dimanche. — A midi, nous quittons Albano, notre bel Albano, pour retourner à Rome, notre belle Rome. J'ai pas-é là un des temps les plus charmants qu'il soit possible dïmaginer; je suis, cependant, bien aise que cela finisse ; être en l'air toute la journée, sans s'occuper sérieusement , devient vite fatigant, et, dans l'intérêt même de son plaisir, il ne faut pas faire durer longtemps ces expéditions , quelque pleines d'agrément qu'elles soient.

Xoiis passons au milieu de k magnifique campagne de Rome, immense, majestueuse. Elle commence à se dorer, car on fait la moisson, et déjà, comme le remarquait M. de Rayneval, on pourrait la peindre, sans employer de vert. Le bleu azuré et transparent des monta-

gnes se détache sur les tons jaunis des champs de blé et la grande ligne de la campagne n'est coupée que par des aqueducs, des ruines de tombeaux, qui donnent à ces lieux un cachet tout original et, à la fois, tout sauvage. Il n'y a presque pas d'arbres ; ce qui ajoute encore à la grandeur du paysage.

Nous étions au palais Colonna un peu avant 4 heures ; je retrouvai ma chambre avec une vraie joie.

Lundi, 21jui7i. — En sortant, le soir, de l'ambassade, je vis passer de loin des flambeaux allumés, dans le Corso. Je pressai le pas pour voir ce que c'était. J'arrivai sur la place San Marcello, et j'entrai à San-Marcello, où les lumières entraient aussi. C'était l'enterrement d'un enfant, et tous les flambeaux étaient tenus par mes jolis petits orfanelli de Saint Pierre (lors de la procession de la Fête-Dieu). Je restai là pour voir toutes les cérémonies qui diffèrent complètement des nôtres.

Le corps est habituellement découvert et habillé, les mains croisées sur la poitrine. Aujourd'hui il n'en était pas de même; la petite fille était déjà dans un cercueil; on le portait sur un canapé de bois avec des bâtons pour faciliter la marche des porteurs. Ceux-ci sont revêtus de sacs de pénitents, ordinairem^ent blancs. On ne voit que leurs yeux, à travers deux trous percés exprès. Il leur est expressément défendu de parler ni de se faire connaître. Des gens de première qualité sont sacconi ou pénitents : le prince Borghèse, le baron de Bock, etc., etc..

Les quatre pénitents déposèrent le corps au milieu de régUse. Les petits orphelins en blanc l'entourèrent, tenant tous des cierges allumés. Il y avait aussi une douzaine de Capucins. On chanta quelques psaumes et les litanies; le prêtre fit quelques prières et l'on se retira. Les orfanelli, deux à deux, étaient conduits par les prêtres, chargés de leur surveillance, et avec une croix noire, entête, comme bannière. Je restai encore après;

un homme prit le petit cercueil solitaire, et le mit dans une chapelle latérale, sous un banc, pour le descendre dans un caveau pendant la nuit.

J'allai, de là, chez M. Téron, membre zélé de notre petite conférence, passer quelques instants que j'avais à ma disposition. Il y avait, sur la table, un livre d'explications sur les Catacombes: je lui en parlai et il m'apprit, à ce propos, une chose très curieuse : sur presque toutes les pierres qui recouvraient les tombeaux des anciens chrétiens, on voit des signes bizarres qui semblent le résultat du caprice du sculpteur. Entre autres, on voit très fréquement un poisson grossièrement dessiné. Le trait est fait au pinceau et peint en rouge. Qui le croirait? Ce poisson est l'emblème de Notre-Seigneur ! En effet, en grec, poisson se dit : l/^Çv? (ictus) ; or, les cinq lettres de ce mot sont les initiales de ces cinq mots (grecs aussi) ir.<Tov; XpL7-:oç 0£o*j ïto?; loj-cr.p. Jésus Christ de Dieu le fils Sauveur.)

Quand ils dessinaient une petite maison, cela voulait dire la demeure éternelle de la Jérusalem céleste. Ils représentaient Notre-Seigneur sans barbe, sans longs cheveux, et comme une statue antique grecque ou romaine. Quelquefois, ils gravaient aussi l'efilgie de la Sainte-Vierge. C'est une femme avec une auréole.

Mardi 2S. — Octave de la fête de saint Louis de Gonzague, mon patron, dont j'étais si fâché d'avoir manqué la fête même, le 21 juin. J'allai entendre la messe à la chapelle qui fut autrefois sa chambre, dans le Collège Romain.

De retour chez moi, je reçus une visite très intéressante et qui me fournit un petit supplément à mon histoire de la conversion de M. Ratisbonne. C'était, en effet, son frère, M. Tabbé Ratisbonne, qui, nouvellement arrivé à Rome, m'apportait une lettre et venait renouveler en

pays étranger la courte connaissance que nous avions faite dans la patrie comtnune.

Il m'a l'air d'un bien excellent et d'un bien saint homme; tous ceux qui m'en parlent ne m'en font que des éloges. Il m'apprit que son frère Marie venait d'entrer au noviciat des pères Jésuites, à Toulouse.

« Il vient de passer trois mois avec moi, me dit-il, » dans la retraite et dans la pratique la plus fervente de )) la religion. Il continue à être inondé de grâce; telle- )) ment même qu'il en a le corps tout brisé, tout fati- » gué. « Je n'en puis plus, me disait-il quelquefois, c'est » trop pour mes forces. » — Il ne mangeait qu'avec dé- » goûl et semblait ne vivre plus que de l'âme. Le voici, )) depuis quelques jours, novice chez les pères Jésuites; » il se sentait, dès le commencement, appelé à servir » Notre-Seigneur dans cet ordre, son premier asile après » sa conversion. Une chose très remarquable qu'éprou- » valent les personnes qui l'approchaient, c'est que, » près de mon frère, elles sentaient quelque chose d'ex- » traordinaire et ne se retiraient d'auprès de lui qu'avec )) un sentiment plus profond de dévotion. Ses paroles » ont aussi un cachet tout particulier. Jugez, monsieur, » si mes longs chagrins sont compensés ! — Quinze » jours avant l'apparition de la Sainte-Vierge à mon frère, » je l'avais, encore une fois, recommandé aux prières de » l'Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires. J'avais » été trouver M. Desgenettes en lui disant que, n'ayant » rien encore obtenu de la Sainte-Vierge, j'avais con- » fiance que cette demande serait, à la fin, exaucée ; vous » savez comment mes espérances ont été dépassées ! »

M. Ratisbonne me donna ensuite un exemplaire de l'histoire de la conversion de son frère, écrite parle converti lui-même et adressée à M. Desgenettes. Il dit expressément dans celte lettre : « avoir eu la révélation, non pas de la lettre, mais de l'esprit de tous les dogmes

chrétiens, et entre autres du péché originel qu'il ne connaissait pas même de nom auparavant. » Je suis bien aise d'avoir recueilli tous les détails de cette conversion miraculeuse; dans la suitej si quelqu'un lit ce pauvre journal, il pourra peut-être tirer profit de sa lecture.

Depuis une quinzaine de jours, nous avons à l'ambassade un gar<^on bien malheureux, c'est Charles d'Astorg. — Et quelle est la cause de son infortune? Rien autre chose que les puces ! Son histoire avec les puces est une vraie tragédie. Il a usé des moyens les plus violents pour vaincre cet imperceptible et terrible ennemi domestique, 11 a affronté les affreuses exhalaisons de la créosote, en en mettant dans son lit pour expulser la gent pucifique. Peines perdues, soins inutiles! Elle revint plus acharnée que jamais, malgré les efforts de son antagoniste, et Charles, victime des puces, passe toutes ses nuits à la Chancellerie, sur un canapé, ayant déserté sa chambre et laissé le champ de bataille à ses vainqueurs. Pour dernière tentative, il mit, il y a deux ou trois jours, sa chambre sens dessus dessous, et répandit sur les matelas, sur les meubles, sur les rideaux, quatre bouteilles d'esprit de vin 1 En un quart d'heure de temps, depuis ce violent remède, il en a une fois pris quatre ! voyant cela, il a fui au plus vite et est allé se réfugier comme d'habitude à la Chancellerie.

29 Juin. — Fête de Saint Piètre, et par conséquent, fête de Rome. Déjà, hier au soir, il y avait eu grande illumination. Ici, les illuminations, ainsi que je l'ai déjà signalé, ne se font pas de même qu'à Paris. Le lampion avec de la graisse est inconnu. C'est de la cire que l'on brûle et dans des espèces de pots de fer. On pique ces pots au bout de grands bâtons, hauts de 7 ou 8 pieds, et plantés devant la maison illuminante, à la distance de six pieds les uns des autres. Aussi l'illumination n'a-t-elle pas l'éclat et le scintillant des nôtres.

300 JOURNAL d'un VOYAGHT EN ITALIE

Les Romains ont aussi une manière économique de faire des feux de Bengale; ils prennent un vieux baril, le coupent en deux, en laissant quelques planches qui servent de pieds; ils le défoncent et mettent en dessous des copeaux, au milieu, des bâtons, et ils mettent le feu à tout cela. La flamme sort par le haut du tonneau et se conserve en gerbe. Quand ils placent six Ou sept de ces feux à côté les uns des autres, l'effet de lumière est superbe. A la fin, tout s'écroule.

Mercredi soir, le jour même de la Saint-Pierre, je vais chez M. Véron, avec qui j'avais formé le projet de visiter les sept Basiliques de Rome. Elles sont si éloignées de toutes cours et de toute sortie ordinaires, qu'il faut les aller chercher exprès pour les voir, et il faut voir les sept basiliques de Rome, quand on a le bonheur de le pouvoir faire. A ce pieux pèlerinage est attachée une grande Indulgence. L'abbé de la Bouillerie se joint à nous et à six heures nous partons tous les trois, et nous allons à Saint-Pierre.

Arrivés au pont Saint-Ange, la foule était telle que nous allions au pas de cortège, nous perdant et nous retrouvant les uns les autres. On allait à Saint-Pierre, ou on en revenait. Nous entrons dans cette magnifique église de Saint-Pierre, l'église catholique par excellence, et nous prions de loin ; car il était impossible, d'approcher des tombeaux des grands Apôtres.

En entrant, nous n'entendions rien et, en avançant, nous nous aperçûmes que l'on chantait autour du maîtreautel les vêpres, en grande pompe, des vêpres moyistres. et, cependant, on n'entendait rien, à la lettre, de l'entrée, et même après une centaine de pas ! Quelles proportions gigantesques!

La Confession des Apôtres et le maître-autel étaient magnifiquement illuminés, ainsi que la chapelle souterraine où sont les deux corps ; on avait restauré cette

jolie petite chapelle qui avait aujourd'hui un air de fête.

La statue de bronze de Saint Pierre avait été revêtue des habits pontificaux. Sur sa tête, on avait placé la Tiare ornée de diamants et tout le corps était couvert par une longue chape de pourpre et d'or qui ne laissait passer que le pied. On se pressait devant pour baiser le pied, suivant la coutume.

Après une station de trois quarts d'heure environ dans Saint-Pierre, nous en sortons et nous retournons chez nous. Cependant, comme nous avions résolu de partir le lendemain, de très bonne heure, afin d'éviter la chaleur, et, comme mon réveille-matin était un peu avarié, j'acceptai l'offre de M. Véron d'aller coucher chez lui. Il avait une petite chambre libre, où je passai une nuit courte, mais bonne, meilleure encore que courte !

A trois heures un quart, nous étions sur pied, et, à trois heures trois quarts, dans la rue. C'était le 30, jour de la Saint-Paul. Nous allons, en conséquence, à la Basilique de Saint-Paul-hors-les-murs .

Le chemin, pour y arriver, du centre de Rome, est énormément long. Beaucoup de prêtres y étaient déjà à quatre heures et demie du matin, et plusieurs messes se célébraient. Après la messe nous parcourûmes l'église. La richesse de son pavé de marbre me frappa aujourd'hui plus que lorsque j'y allai avec M. de Maubourg. Je remarquai, entre autres, le dallage de la chapelle circulaire qui est en face de l'autel principal. Il surpasse tout ce qu'on peut imaginer de beau en ce genre. Les tableaux de Camuccini et autres modernes Raphaëls sont pitoyables. Ces pauvres peintres italiens actuels ne sont pas forts et ils s'imaginent être à la hauteur de leurs grands maîtres.

Le plafond est trop riche, lourd ; et comme il n'est pas coupé aux angles, ni voûté, l'église ressemble à une grande boite, les fenêtres sont petites, rares, et à une

hauteur beaucoup trop grande. Le Pape allait venir à Saint-Paul dans la matinée ; un grand dais rouge lui était préparé, ainsi que des bancs pour le Sacré-Collège.

Avant de quitter Saint-Paul, on nous offre la cioccolata, que nous acceptons de bon cœur. Nous étions, en effet, partis à jeun, ayant le désir de fêter la Basilique et son grand patron en communiant. Je le fis à l'intention de mon cher Paul, auquel je ne puis souhaiter sa fête que par écrit.

Pour la cioccolata, nous montons au premier étage dans une petite chambre, et on nous y apporte trois tasses de très bon chocolat et trois tasses de très bonne limonade; gratis^ bien entendu.

Après nous être un peu restaurés, grâce aux générosités de Saint-Paul, nous nous remettons en route pour aller à Saint-Sébastien. Sur le chemin, nous vîmes deux petites chapelles très intéressantes. La première est bâtie sur la place même où saint Pierre, conduit au martyre, quitta et embrassa saint Paul pour la dernière fois. Au-dessus de la porte est un bas-relief, représentant le baiser d'adieu des deux Apôtres, et on y a mis une inscription latine très belle, surtout très simple et naïve, que je suis fâché de ne pas avoir eu le temps de copier.

Les Italiens sont très amateurs d'inscriptions, et il faut avouer qu'ils ont un talent tout particulier pour les rédiger. Elles sont, presque toutes, sans aucune prétention à l'effet ni à l'esprit, et, en apprenant au passant ce qui arriva au lieu où il se trouve, elles contribuent à vivifier l'Italie par les souvenirs.

La seconde chapelle est appelée Domine quo vadis. Elle est construite à l'endroit où Notre-Seigneur apparut à saint Pierre, selon les plus antiques traditions. La persécution s'étant allumée sous Néron, les fidèles supplièrent saint Pierre de se conserver pour son troupeau et d'échap-

per à la mort par la fuite. L'Apôtre suivit leur désir. Il paraît que ce désir était pusillanime, puisque Notre- Seigneur réprimanda saint Pierre de l'avoir suivi. Quand il sortait de Rome, il vit le Sauveur qui venait à sa rencontre et comme se dirigeant vers Rome. Dans sa surprise, il s'écria: « Domine que vadis? » (Seigneur, où allez-vous?) Ad Romam iterum crucifigi , lui répondit Jésus-Christ (à Rome, pour y être crucifié de nouveau). Saint Pierre comprit que ces paroles étaient un reproche de sa lâcheté et que le temps était venu de souffrir cette mort que Notre- Seigneur lui avait prédite peu avant son Ascension. Il rentra à Rome, fut pris, conduit à la prison Mamertine, où il convertit avec saint Paul quarante-deux gardiens, soldats et prisonniers ; et enfin, fut crucifié, la tête en bas, à l'endroit même où est bâtie la basilique de Saint-Pierre, et qui était, de ce temps, les jardins de Néron.

On montre, dans cette chapelle, le fac-similé de l'empreinte laissée sur la pierre par les pieds de Notre- Seigneur. La pierre elle-même est conservée à la Basilique de Saint-Sébastien. Cette empreinte répond à la taille élevée que Notre-Seigneur avait, suivant la tradition : les pieds sont grands ; on distingue la place des doigts. Là est encore une inscription charmante de simplicité. Si j"ai l'occasion de refaire encore une fois ce beau pèleriîiage des sept Basiliques , j'emporterai de quoi copier quelques-unes de ces belles inscriptions.

Nous arrivons à 5a^«^5éôas?/en, assez laide église en dedans. Elle contient le corps de saint Sébastien, un des plus fameux martyrs, comme chacun sait. Dans l'église donne la porte des Catacombes où le corps du martyr a été trouvé, ainsi que ceux des deux grands Apôtres : saint Pierre et saint Paul.

Nous visitâmes la chapelle souterraine où furent déposées pendant longtemps leurs reliques. Sur un des

murs de la tribune, de laquelle on voit cette chapelle, il y a une inscription tirée de sainte Brigitte, vraiment admirable. C'est soi-disant Notre-Seigneur lui-même qui parle et qui répond à cette question : « Pourquoi Dieu a-t-il permis qu'un pareil trésor fût caché si longtemps? » — « De même, dit-il, que les jardiniers pré- » parent avec plus de soin la place où doit être planté » un arbre précieux, arrosant le terrain, le bêchant, y » donnant une attention plus particulière, de même il a » fallu que les lieux, destinés par ma Providence à rece- » voiries restes de mes Apôtres, fussent préparés long- » temps auparavantpar mes anges, pour être dignes de les » posséder. En attendant le moment de les découvrir, » mes anges entouraient le lieu secret de leur demeure » et honoraient avec louanges la présence de mes servi- » teurs.»

Le chemin qui conduit de Saint-Sébastien à Saint-Jeande-Latran est très long, très poudreux et très laid. Déplus, le soleil commençait à cuire ; nous n'étions pas fatigués cependant.

De Saint-Jean^ nous allons à Sainte-Croix-de-Jérmalem, basiliqueélevée, comme je l'ai dit déjà, par sainte Hélène, mère du grand Constantin, pour y déposer les Reliques de la Passion.

En dehors, Sainte-Croix est assez pittoresque et assez beau ; intérieurement , l'église ne signifie pas grand chose. Nous ne vîmes pas les Reliques qui ne sont montrées qu'à certains jours de fête, très rarement.

A neuf heures et demie, j'étais rentré chez moi ; nous étions revenus par le Cotisée. La fatigue arriva avec le repos et, pour la première fois, je fis la sieste, de midi à deux heures.

Nous avions encore à visiter deux basiliques : Sainte- Marie-Majeure et Saint-Laurent, A six heures, je repars avec mes deux compagnons.

Nous entrons à Sainte- Marie-Majeure d'abord. Charmante église, digne du beau nom de basilique, située au sommet d'une haute colline, elle se présente à l'œil d'une manière très originale. L'architecture en est mauvaise, mais l'ensemble est beau. Sur la place, il y a, d'un côté, un obélisque, et, de l'antre côté, une colonne antique, de la plus gracieuse forme, sur laquelle est la statue de la Sainte Yierge. Un peu plus loin, sur la route de ^am^ Laurent^ on voit un autre petit monument, aussi curieux par le souvenir qu'il perpétue que par l'élégance de sa forme. C'est une croix de marbre blanc et de bronze, élevée en mémoire de l'abjuration de notre Henri IV.

Saint- Laurent est, je crois, la plus laide des sept Basiliques. Elle contient de précieuses reliques : le corps de saint Laurent , la pierre et le gril sur lesquels il fut brûlé ; le corps de saint Longin, qui perça avec sa lance le côté de Notre-Seigneur crucifié (je n'ai pas besoin de dire qu'il se convertit depuis, puisqu'il est saint) ; le corps de saint Etienne , premier martyr. — Outre ces saints, que je puis appeler de premier ordre, il y a encore plusieurs corps saints des Catacombes ; j'en remarquai un, à l'un des autels latéraux, qui était de saint Julien, enfant de cinq ans, martyr.

Pendant que nous disions, à genoux devant cet autel, les prières nécessaires pour gagner l'indulgence, je fus pris d'un fou rire qui m'obligea de quitter l'église ; il m'était venu en regardant un abbé placé à côté de moi. Tombé en distraction en voyant une petite inscription, ce bon abbé se mit à lire ; mais^ comme il en était un peu loin, il avançait peu à peu le haut du corps et tendait le cou d'une façon très grotesque. Le m.ouvement insensible avec lequel il s'approchait de l'inscription, me fit sourire d'abord, et l'hilarité me gagna si bien que je ne pouvais plus le voir dans l'église sans être sur le point d'éclater. Je préférai sortir et j'attendis mes

deux compagnons à la porte. La soirée était superbe.

Je n'ai remarqué aucun bon tableau dans les basiliques de Saint -Laurent, de Saint- Sébastien, de Saint- Paul, de Sainte-Croix d^ Jérusalem, Je ne sais si Sainte- Marie -Majeure en contient; j'y retournerai en plein jour pour voir si je découvre quelque chose. Saint- Jean de La- Iran n'a rien de bien fameux. Je ne parle pas de Saint- Pierre avec ses chefs-d'œuvre de mosaïque.

Nous allons, avant de nous séparer, au café Sciarra, prendre des glaces pour nous remonter un peuetredonner du ton à nos jambes fatiguées. Les Ecclésiastiques vont au café à Rome comme tout le monde ; les femmes aussi. Il est vrai que les cafés italiens ne sont pas, comme à Paris, des rendez-vous d'élégants et de viveurs; ce sont simplement des lieux oii l'on mange.

Pendant que nous prenions nos glaces, je vis même un Cordelier qui prit une glace avec un monsieur. Ceci, par exemple, me parut un peu singulier.

S juillet. — Fête d'Anatole. Gomme nous sommes loin l'un de l'autre! Le beau jour que celui où je le re verrai avec ma chère famille !

M. de Maubourg doit partir demain pour la France. Il veut aller une dernière fois à Saint- Pierre faire ses adieux à Rome. Je lui demandai, quand j'appris son projet, la permission de l'accompagner. Il y consentit, et le soir, à six heures, nous montons en voiture, M. de Maubourg, M. de Rayneval, Alfred, M. Simonneau, moi et un petit garçon, ami d'Alfred, appelé Antonio Figuéreido; et, par un temps aussi beau que celui de ces jours passés, nous arrivons à la place Saint-Pierre. Pour la fête des Apôtres, on avait mis au-dessus de la porte principale un ornement de feuillage du plus mauvais goût. C'est une boule représentant le monde, suspendue par des guirlandes. Au-dessus, sont des armes de cardinaux et les portraits de saint Pierre et de saint Paul.

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Il y avait assez de monde dans l'église. Dans la chapelle, à droite du maître-autel , les chanoines chantaient les Vêpres. Malheureusement, elles finissaient quand nous arrivâmes.

Voici les principales choses que je remarquai aujourd'hui à Saint-Pierre. — Le tombeau de Clément XIII, par Ganova; j'en ai déjà parlé. Les deux lions sont des chefs-d'œuvre aussi beaux que l'antique, celui qui dort surtout est vivant; le Pape en prières est aussi très beau, le Génie et la Religion sont manques. Le tombeau d'Urbain VIIÏ, près de la Chaire de Saint-Pierre, à droite du spectateur; — le Pape, donnant la bénédiction avec la main étendue, est encore très remarquable (il est en bronze). — Près de la porte de la sacristie, à gauche en entrant à Saint-Pierre, le tombeau de Léon XI, en marbre blanc, comme presque tous les autres. Léon XI ne régna que vingt-cinq jours. C'est lui qui, sous le nom de cardinal Médicis, fut envoyé à Henri IV, en qualité de Légat, pour recevoir son abjuration. Sur le sarcophage est un basrelief assez bon représentant le cardinal et le Roi, entourés chacun de leur suite et assis devant une table. Henri IV signe la formule d'abjuration présentée par le Légat.

Après la mort de Clément VIII, le cardinal Médicis fut élu Pape; mais peu de jours après son élection, il s'échauffa, oublia de changer de linge et prit un refroidissement dont il mourut le vingt-cinquième jour de son pontificat. Sur l'inscription de son tombeau, j'ai remarqué une pensée heureuse et heureusement exprimée. En parlant de sa mort si prompte on ajoute :

OSTENVS MAGIS QVAM DATVS

Montré, plutôt que donné.

Le tombeau du dernier des Stuarts, Jacques HI, qui

mourut à Rome ; deux Génies de Ganova sont remarquables par leur grâce; ce n'est pas beau, mais c'est très joli. A Rome, la réputation de Ganova disparaît un peu comme celle des Gamuccini. Ganova, en effet, manque la plupart du temps de mouvement et dévie; ses chairs sont soufflées et non musculeuses ; ses conceptions peu nobles. Je connais, cependant, de lui, deux chefsd'œuvre : la fameuse Madeleme^ d'abord, et ensuite le Berger Lycas, lancé dans la mer par Hercule.

G'estune superbe idée, bien en harmonie avec le grandiose de Saint-Pierre, que d'avoir placé dans son enceinte les tombeaux de tant de Papes. Depuis plusieurs siècles, je crois que tous y sont déposés. Ne semblent-ils pas attester, par leur présence, cette suite non interrompue de Pontifes, qui remonte jusqu'à saint Pierre, c'est-à-dire jusqu'à Notre-Seigneur lui-même, et proclamer, après leur mort, comme pendant leur vie, l'unité et la vérité de l'Eglise? — Je remarquai encore les deux magnifiques mosaïques de la Tî^ans figuration et de sainte Pétronille, Quels chefs-d'œuvre que ces deux tableaux!

Au sortir de Saint-Pierre^ nous prîmes la route du Monte Mario et du Ponte Molle, que nous avons déjà parcourue M. de Maubourg et moi, il y a quinze ou seize jours, et nous rentrâmes à Rome parla Porte du Peuple.

Il y avait un monde énorme au Gorso : c'est la promenade du soir des Romains ; ils vont là de huit heures à dix, bavarder, flâner, en un mot se promener. Les Madones avaient déjà leurs lampes allumées : ces jolies images, ordinairement entourées de dorures ou de sculptures, font le soir un effet charmant. La lumière, placée devant, les fait ressortir davantage et leur donne l'air de petits sanctuaires. Involontairement on porte la main à son chapeau pour se découvrir, quand on passe devant elles. G'est du reste une fort douce violence.

\' juillet. — Jour du départ de M. de Maubourg. Après

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le déjeuner, nous accompagnons jusqu'à sa voiture cet excellent chef, dont l'absence va nous causer un grand vide! Il part avec Alfred et M. Simonneau, lesquels ne doivent pas revenir à Rome avec lui, mais aller à Paris quand il quittera les Pyrénées pour revenir ici. Que Dieu les accompagne et leur accorde un bon séjour et un bon retour !

M. de Rayneval et moi, nous voici seuls à l'ambassade ; mais, ne mangeant pas ensemble, nous serons chacun à peu près comme seul. — Je vais changer l'heure de mes repas, pour pouvoir peindre un peu de suite et pour tirer profij de mes longs, trop longs loisirs. Notre-Seigneur va me tenir compagnie; c'est quand on est seul avec lui, que l'on sent plus vivement la douceur de sa présence !

Labbé Lacroix, qui a jeté les yeux sur mon journal, m'a dit avoir fait, il y a peu de temps, une découverte curieuse par rapport aux symboles des premiers chrétiens sur leurs tombeaux. Il a trouvé près du Vatican, chez un marchand de tuiles, une pierre tumulaire qui confirme complètement l'explication donnée au mot l/^^j; et l'effigie du poisson comme symbole de Notre- Seigneur.

l^Ovj ZwvTCùv, poisson, des vivants, ne signifie rien.

I:70-j; Xpt7roç Qîoj Yioç, Swt/;'' Zcovtwv, Jésus-Christ fih de Dieu, sauveur des vivants .c'est-à-dire des hommes), offre le sens complel.

Il paraît que c'est la première inscription de cette sorte que l'on ait trouvée. Les archéologues en ont regardé la découverte comme très importante. Le haut de cette pierre tumulaire, ornée d'une couronne et des lettres initiales de ces deux mots païens : Diis inanibus i aux dieux mânes), indique qu'elle date du temps des persécutions. On n'avait pas le temps ni l'imprudence de commander des pierres tumulaires exprès pour les martyrs et autres chrétiens. On allait simplement chez un marchand païen

de marbres tumulaires au plus près, et on gravait grossièrement et à la hâte, sans effacer le D. M. [Diis Manibus), le nom du mort, son âge, quelques pieux symboles, et, s'il était martyr, les deux palmes croisées. Si la pierre de M. Lacroix n'avait pas été brisée en bas, nous aurions vu la fin de l'inscription qui indiquait l'âge de Licinia Famiates.

5 juillet. — Nous voici arrivés, à ce qu'il paraît, aux plus fortes chaleurs, — c'est 2o à 26 degrés Réaumur pendant le jour, 20 à 21 pendant la nuit, 19, le matin, à quatre heures. Je trouve que c'est bien supportable et je m'attendais à une température bien plus pénible que cela.

Le ciel est tous les jours le même, depuis trois ou quatre semaines, d'un magnifique bleu, sans nuages. Les jours où il y en a, ils se dissipent vers le soir.

Je vais à dix heures chez M. Schnetz à l'Académie, pour lui demander la permission de venir dessiner et travailler à l'Académie et pour voir un tableau que l'on dit très beau, qu'il vient de faire. Je le trouvai dans la galerie des Antiques qu'il eut la bonté de me faire parcourir. La plupart des chefs-d'œuvre de l'art antique s'y trouvent, moulés en plâtre sur l'original même, et polis de telle sorte que l'on dirait du marbre. Quelques statues que j'avais prises en aff'ection manquent cependant à cette riche collection : ainsi Ménandre assis ne s'y trouve pas ; la Modestie, noxi plus; X^Vieil esclave aux genoux ployés, et quelques autres.

Mais les principaux chefs-d'œuvre y sont, et je ne demanderais qu'à connaître à fond ceux qui se trouvent à l'Académie. — Le Phocion, la Minerve Medica, la Vénus de Milo, V Apollon, la Vénus de Médicis, V Apollon au Lézard, le Gladiateur, le Torse antique, le Pausilippe, le- Démosthènes, V Achille, le Cincinnatus, les Lutteurs, le Gladiateur mourant, la Vénus accroupie, le Torse de Phidias, le»

Philosophe assis, la tête de Jupiter Olympien, celle d'Antinoi(s, etc.. etc.

A côté est encore'»une petite galerie d'architecture, où j'irai passer quelques moments et oh je ferai des croquis. C'est une collection à peu près complète des différents morceaux et ordres d'architecture qui peuvent servir aux artistes.

Une chose très agréable pour travailler à l'Académie de France, c'est la fraîcheur de la température. Il ne fait pas assez froid pour saisir et pour causer ces refroidissements si dangereux à Rome, et cependant, on n'y ressent nullement la pénible influence de la chaleur.

M. Schnetz me mena ensuite voir son tableau. L'atelier où il se trouve est charmant : isolé au milieu d'un bosquet, tout à fait romantique. Je vis son tableau, complètement terminé, et vraiment très beau. Il représente l'abbé Suger lisant une dépêche qu'un croisé vient de lui apporter de la Terre-Sainte. Il est debout devant une table, lisant avec attention la lettre de Louis YIl. Le croisé est resté dans le fond. L'abbé Suger de M. Schnetz a une tête superbe: le caractère du Moine homme d'Etat s'y retrouve tout entier. On y voit à la fois le Religieux et le Ministre, l'homme voué à la prière et au gouvernement d'un grand royaume. La grande robe noire du Bénédictin se détache sur la tenture rouge de son cabinet. A droite, son fauteuil de cuir jaunâtre empêche le tableau d être trop sombre et fait avancer les premiers plans.

Ce beau tableau est destiné à la salle du conseil d'Etat. Je désirerais pour Fauteur qu'il figurât à la première Exposition.

1 juillet. — Madame de Rayneval avait eu la bonté de m'inviter à dîner aujourd'hui. Il n'y avait que sa famille et Charles d'Astorg.

.. Notre^i. de Rayneval est l'aîaé, il a vingt-neuf ans ; j'ai

déjà dit combien il est bon, aimable, bien doué et estimé de tous.

Après lui, vient un frère nommé Eugène, marin, que je ne connais pas.

Puis mademoiselle de Rayneval (Constance), aussi bomie enfant^ que son frère est bon garçon. Elle est gaie, pleine d'entrain, parfaitement bienveillante et nous accueillant tous avec cette franche cordialité qui met à l'aise tout de suite. Elle est belle, et M. Ingres s'est servi plusieurs fois de sa tête dans ses tableaux.

Après elle, viennent, pour clore la marche, Aloys et Ernest, deux charmants jeunes gens, que j'ai toujours un grand plaisir à voir. Aloys a seize ans, mais son jugement, son intelligence, ses goûts d'études sérieuses et abstraites appartiennent à un homme fait. M. de Maubourg et toutes les personnes capables qui le connaissent en font le plus grand cas, et son frère aîné fonde sur lui de grandes espérances.

Il a un attrait tout particulier pour les livres les plus profonds et les plus arides. Son bonheur, sa récréation du dimanche sont d'étudier le Bulletin des lois, les Codes, — H autres romans de ce calibre. Il a une mémoire prodigieuse, lit énormément et retient, de ses lectures, tout ce qui est bon à retenir. Il est très grand, assez maigre et d'un visage remarquablement joli. L'expression de ses traits a un mélange de douceur, de timidité, d'observation, de sérieux et de bonté à la fois, qui me fait trouver un singulier plaisir à l'examiner. De plus, il a une forêt de cheveux blonds, qui me rappellent ceux de mon cherEdgard.

Ernest n'a que quatorze ans. Etant souffrant depuis quelques années, ses études n'ont pu être aussi suivies, ni aussi avancées que celles de son frère ; mais il a quelque chose do plus liant, de plus naïf, qui donne plus de charme encore à sa conversation. Il a une douce piété, et l'on

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voit que, sans aucune pruderie féminine, son cœur est aussi pur et aussi innocent que celui d'une jeune fille. Un avocat romain, M. Lasagni, qui fréquente l'Ambassade, me disait en le regardant qu'il fait plaisir à voir à cause de cet air de candeur et de bonté. Il est grand, trop grand même pour son âge, puisque c'est sa croissance qui occasionne ses maux de tête continuels. Sa figure est charmante, mais toute différente de celle de son frère Aloys.

Après dîner nous allâmes faire une pronienade au Vatican, puis dans les environs de la Villa Madama^ et nous revînmes par le Ponte Molle et le Corso.

En retournant le soir à l'Ambassade, je vis, ouverte encore, l'église de Saint-André délie Fratte (église Ratisbonne , oii ont lieu, aujourd'hui et demain, les Quarante- Heures. J'y entrai, préférant y faire mes prières plutôt qu'à la maison ; je me trouvai à côté de l'abbé de la Bouillerie, qui part demain pour la France. Je revins avec lui jusqu'au Corso. Son départ me fait de la peine ; car il est impossible de voir un homme plus simple et d'un commerce plus agréable et plus édifiant. J'espère bien le revoir cet hiver à Paris.

Ve7îdredi S juillet. — Avant daller à l'Académie, je me rendis, le matin, chez M. Yisconti, qui demeure sur le chemin. Je lui reuiis une demande pour pouvoir travailler au Vatican, et me débarrasser des entraves et des formalités officielles. Il s'en chargea et me montra ensuite quelques-unes des curiosités de son appartement ; voici celles qui m'ont le plus frappé ;

1° Deux petites fioles trouvés dans les Columbarium^ sur des ossements d'enfants. Le verre en est très finement travaillé, très délicat, et la foraie est d'une grande régularité. Les anciens soignaient les plus petits détails. Ces fioles étaient jadis pleines de parfums ; dans Tune d'elles (qu'il eut la bonté de me donner) il y avait encore

un morceau d'encens desséché. Le verre en est d'un beau ton violet foncé, l'autre est jaune.

2' Une monnaie romaine, deTullus Hostilius, en cuivre, et très bien conservée. C'est un as. Ses dimensions sont énormes, surtout quand on pense à l'usage journalier que l'on en faisait. Cet as est rond, son diamètre a 2 pouces, sa circonférence en a par conséquent 6 ; quant à son épaisseur, elle est irrégulière, plus forte de beaucoup au milieu qu'aux bords. D'un côté, est représenté un bœuf, dont le dessin est d'une conservation surprenante, vu son antiquité (660 ou 680 ans avant l'ère chrétienne) ; de l'autre, est une tête déjeune guerrier, personnification de Rome. Ces deux emblèmes veulent, je crois, montrer que, dans la nouvelle cité, la guerre et l'Agriculture étaient également en honneur. Une autre monnaie moitié moins grande, c'est un demi-as ; l'effigie est aussi une tête de guerrier ; et un quart d'as, monnaie moitié moindre encore que le demi- as ; la tête de guerrier est presque tout effacée.

3° Des poids romains, dont on se servait chez les marchands pour débiter la marchandise. M. Yisconti en a deux. Ces poids ne sont pas aussi prosaïques que les nôtres; l'amour de ]'art avait pénétré, à Rome, jusque dans les boutiques des artisans. Ainsi, les poids étaient des sculptures. Ces deux-ci représentent deux têtes de soldat ; l'une d'elles a une finesse vraiment très particulière dans un objet destiné à un aussi vulgaire usage. Au-dessus du casque est fixé un anneau, d'où partait une chaînette, en bronze comme la tête elle-même, et qui servait à enlever et à poser le poids. Ces détails de la vie domestique des anciens oû'rent un grand intérêt.

4° Un projet pour la statue de madame Lœtitia, commandée par Napoléon à Canova. Cette ébauche, en terre d'argile, est de Canova lui-même, et représente madame Lœtitia debout, étendant la main, comme pourcomman-

I>IPaES5I0>'S ET S0l"YE:>'IR5 315

der. Elle est haute d un pied environ. On voit là toute la facilité de Canova : la pose est noble et, quoique à peine à l'état d'ébauche, on voit ce qu'aurait été la statue. Napoléon fit changer la pose et fit asseoir la figure.

Je partis de chez M. Tiscouti avec la petite fiole et j'allai à l'Académie. Je me mis à l'œuvre, après avoir erré de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre, ne sachant auquel me fixer, et je commençai le magnifique Bémosthènes devant les Athéniens. Je n'étais pas destiné à le continuer lundi: car voilà qu'à trois ou quatre heures, je suis pris d'une espèce de dyssenterie, causée, je crois, par la chaleur, par le changement d'heures de mes repas, etc., etc.

M. Yéron vint charitablement me voir, le soir. Cela paraissait devoir mieux aller; mais, la nuit et le matin, cela s'aggrava, et j'étais fort embarrassé dans ma solitude.

Ni M. de Rayneval, ni Charles d'Astorg ne me savaient dans ce mauvais état, et mon petit flâneur de domestique n'avait pas idée de venir voir si j'avais besoin de quelque chose.

M. Yéron fut encore ma Providence. Etant arrivé chez moi, dans la matinée, il eut pitié de moi, et alla chercher un médecin français, nommé M. Bérard, membre de notre conférence de Saint-Yincent de Paul. C'est ce -même M. Bérard qui avait été condamné à Paris, peu de temps après Ja révolution de Juillet, pour son Livre des Cancans, lequel était dirigé contre le gouvernement nouveau et contre Louis-Philippe. Il est venu ici à la suite de cette désagréable affaire que son zèle légitimiste lui avait attirée. Il y exerce avec succès la profession de médecin. C'est un saint homme qui ne se mêle plus de politique, très pauvre et ayant encore six ou sept enfants de dix-huit que sa femme lui avait accordés.

M. Bérard arriva de suite, me prescrivit des sangsues et un régime à suivre. M. Yéron ne se montra pas chari-

table à demi; à l'exemple du bon Samaritain de l'Evangile, il me fit transporter, non pas à l'auberge, mais chez lui, dans cette même chambre, ob. j'avais couché, il y a peu de jours, avant la visite des sept Basiliques. Là, il me posa lui-même mes sangsues et me soigna comme une mère son enfant. C'était d'autant plus méritoire à lui, qu'il interrompait, pour cela, les études indispensables à son très prochain examen. Ce qui me console du dérangement que je lui ai causé c'est qu'il retrouvera tout cela dans le sein du Bon Dieu ; car c'est pour l'amour de lui qu'il me soigne.

Il a pour l'aider, la Padrona, ou maîtresse de la maison, grosse et bonne commère, active, complaisante, et, de plus, comtesse. Oui, comtesse de Maflis! Son mari est un comte ruiné, qui a été obligé de prendre sa femme dans la classe commune; et le brave homme y a choisi une épousequi l'est bien... commune! Apart le côté comique, c'est une chose qui peine un peu que de voir une comtesse ruinée, faire la cuisine, les chambres et d'autres choses plus infimes encore de la vie du ménage.

Sa nièce Liberata, qui l'aide, est une jeune personne . travailleuse, intelligente et très serviable. Tous trois sont de bons chrétiens, Liberata surtout, qui voulait se faire religieuse, et qui n'a abandonné son projet que pour venir en aide à son oncle et à sa tante ; elle leur sert, en efTet, de domestique.

Les sangsues me tirèrent d'affaire, avec la grâce de Dieu, et j'allai mieux de jour en jour. Le samedi, 9, le père Villefort eut la charité de venir me voir, ayant eu la nouvelle de mon indisposition ; il revint tous les jours, l'excellent homme, jusqu'au jour où j'ai pu sortir !

M. de Bayneval et Charles d'Astorg me firent aussi des visites bien régulières, malgré la chaleur qui continue depuis un mois et plus.

Un de nos prélats français, Mgr de Falloux, me visita

aussi trois fois; c'était d'autant plus aimable à lui, qu'il ne me connaissait pas ou presque pas. Je n'avais jamais encore été chez lui, ce qui j'aurais certes dû faire.

Mgf de Falloux est encore très jeune, il en a surtout l'air et le caractère; on lui donnerait vingl-cinq ou vingtsix ans, à la première vue, tandis qu'il en a trente-quatre. 11 est petit, très soigné dans sa mise. Ses manières, ainsi que son langage, sentent presque trop l'ancien régime ; à part ces petites faiblesses extérieures (qui n'en a pas? , Mgr de Falloux est un saint prêtre, très zélé, prêt à faire le bien, confessant, sans se lasser, une partie de lajournée, et d'une conversation très édifiante. Il est très bien avec l'Ambassade, quoiqu'il soit plutôt légitimiste. Quoique jeune, il passe sa vie à sout3rir de "douleurs névralgiques telles, qu'il ne peut dire la Messe que vers dix ou onze heures, quelquefois même plus tard, dans ses mauvais jours. C'est sans doute l'expérience delà souffrance qui le rend si compatissant aux douleurs des autres ; dès qu'il apprend, en effet, qu'un Français ou une de ses connaissances est malade, il ne se lasse pas d'aller le voir et de le soigner.

Dimanche -~ Après le père Yillefort et Mgr de Falloux, M. le marquis d'Isoard, de notre conférence, vint aussi me voir. Il a perdu, en dix-huit mois, sa mère et sa femme, et deux des membres de sa famille qu'il aimait le plus ; et ces pertes coup sur coup l'ont tellement frappé au cœur, qu'il n'a trouvé d'autre consolation dans sa détresse que de se donner à Dieu. Il vient, en effet, à Rome, pour embrasser l'état ecclésiastique. Il a l'air bien bon et bien intéressant.

iO juillet. —C'est aujourd'hui !a fête de magrand'mère, hSai72te-Félicité. Je fête bien tristement ce beau jour. Le bon Dieu dispose de nos projets à son gré.

Une exécution capitale à Rome. — Visite à la prison Mameriine. Souvenirs de Saint Pierre et de Saint Paul, et de Jugurtha. — Snint-Etie7ine le Rond, supplices des martyrs. — Visites aux Sanctuaires. — Santa Maria délia Scnla, Santa Maria in Trastevere, Santa Maria in Cosmedin ou la Boeca delta Verita — La maison de Rienzi. — Ponte Rotto. — Santa Maria Egyziana. — Pont Subliciui, origine du mot Poniifex, — Singulière conversion d'un condamné par un Patriache. — Eglise de Saint- Augustin. — Trois toiles peintes par Michel- Ange. — Nouvelle de la mort du duc d'Orléans.

ii juillet — Rome est en émoi aujourd'hui pour le supplice d'un condamné à mort. C'est un jeune homme de Malte, qui a tué un vieux Russe antiquaire et avare, auquel il vendait des objets d'antiquité ; il Ta tué, il y a trois mois, dans une maison toute voisine de l'Ambassade et apparemment pour le voler. Aujourd'hui a lieu son exécution: après la faute, le châtiment. Voici ce qui se pratique à Rome en pareille circonstance.

Dès le matin, les environs du Capitole, où était le condamné, étaient pleins de troupes ainsi que la place de la Bocca délia Verita ( la Rouche de la Vérité), oii le supplice devait avoir lieu.

Le cortège ne sortit cependant qu'à midi des prisons

du Capitole ; la cause de ce retard est admirable. Ici, la justice humaine, tout en frappant le coupable, use envers son âme d'une patience toute chrétienne.

Le coup fatal est retardé jusqu'au moment où il n'y a plus d'espoir de conversion. Le condamné d'aujourd hui est un exemple frappant de cette miséricordieuse patience. 11 ne voulait pas se confesser dans sa prison ; au lieu de l'en tirer dès le matin, comme la loi l'exige, on resta jusqu'à midi à faire auprès de lui d'inutiles efforts. On le fit, à la fin, monter sur la charrette pour se rendre au lieu de l'exécution ; pendant tout le trajet, même obstination, môme aveuglement. En passant devant une Madone, il cria : « Viva Gesu, viva Maria! » — « Mais », ajouta-t-il, en parlant aux assistants, « ne vous fiez pas à ces coquins de prêtres [Pretacci) qui mènent les gens à la mort ! »

Sur la place de la Bocca délia Verita^ une chapelle, toute tendue de noir, était préparée; on l'y fit entrer et, alors, commencèrent de nouveaux efiorts. Un prêtre français, voyant son endurcissement eut l'idée heureuse de lui mettre au cou la médaille miraculeuse de la Sainte- Yierge. Sa confiance ne fut pas trompée, le misérable demanda à entendre la Messe, qui fut célébrée de suite. Quand la messe fut terminée, on lui demanda s'il voulait maintenant se confesser ; il répondit que oui, mais qu'il ne se confesserait qu'à Tabbé Dominique Ado ! C'est un homme infâme, actuellement en prison et qui va être prochainement condamné à mort. Ancien Franciscain défroqué, il était rentré dans le clergé séculier, après avoir violé son vœu de chasteté ; là, il recommença ses désordres, quoique prêtre, et disant néanmoins, chaque jour, la messe. 11 y a peu de temps, un de ses neveux lai ayant été confié pendant une absence de ses parents, il se livra envers cet enfant de huit ans aux actes les plus criminels et finit par le tuer, à force de le battre. On trouva

le pauvre enfant avec deux trous dans la tête et le corps tout décomposé. Ado fut arrêté et emprisonné ; il essaya de se tuer, dans sa prison, en se déchirant une artère avec les dents. Il va bientôt être jugé et exécuté. Tel était le confesseur du choix de notre condamné! On le lui refusa, comme on peut le penser.

Il demanda ensuite à voir un soldat de sa connaissance ; on l'envoya chercher de suite. Une fois arrivé, le soldat se mit à exhorter le malheureux à se confesser. La grâce revint enfin; après un léger repas, il demanda un prêtre, se confessa, reçut l'absolution, le Saint-Viatique, et, peu après, il monta sur l'échafaud.

Ainsi, voilà une âme sauvée par quelques heures de patience ! Combien de nos condamnés français auraient peut-être eu le même bonheur, si notre inexorable justice avait eu plus de foi et de respect pour leurs âmes !

A Rome, lorsque le condamné sort de sa prison, il est placé sur une charrette, entourée de troupes; à ses côtés, sont deux prêtres, sur la charrette, couverts, tous deux, du sac des pénitents, afin de ne pas être pour la foule un objet de curiosité. Ils exhortent le condamné à la pénitence ou soutiennent son courage, s'il est en bonne disposition. Devant la charrette est portée une grande croix noire.

Plus en avant encore, marche une Confrérie dite de Saint'Jean-Baptiste-Décollé, qui quête en marchant pour faire dire des messes pour l'âme du condamné. Les confrères sont couverts du sac de pénitent, de couleur blanche avec une pèlerine violette.

Comme je l'ai dit, on fait entrer le condamné dans une chapelle tendue de noir, sur le lieu même du supplice. Quand il est bien disposé, on l'en fait sortir peu de temps après et on le mène à la guillotine ; quand il est en mauvaise disposition, on attend jusqu'à six heures du soir environ ; et, jusqu'à ce moment, tous les personnages

de Rome, populaires par leur sainteté, leur charité ou leur position sociale, Tiennent faire des efforts auprès de lui. Ainsi, le pèrePerrone, le prince Borghèse, viennent souvent remplir, auprès des condamnés, ce pénible et touchant office de charité. Ce n'est quaprès avoir tenté tous les moyens, que l'on se décide à faire mourir le malheureux endurci. Comme il y a de la foi dans ce pays, il est très rare que, tôt ou tard, il n'accepte pas les secours de la religion.

{\ juillet. — Je reste encore jusqu'au 16 ou 17 chez l'excellent M. Véron. Prudence est mère de sûreté, et par les chaleurs, une rechute suivrait de bien près le manque de soins et de précautions.

Depuis deux jours, je sors un peu. Aujourd'hui, je vais avec M. Téron faire une promenade jusqu'au Colirée, par le Gapitole et le Forum.

Sur l'escalier qui descend du Capitole au Forum, est la porte de la prison Mamertine, où furent renfermés les Apôtres saint Pierre et saint Paul. Elle était ouverte, et le custode oh gardien était présent. Nous y entrâmes donc et demandâmes à visiter la prison souterraine, le lieu même où furent renfermés les illustres martyrs.Le custode alluma une torche de cire et nous le suivîmes dans un escalier souterrain.

Nous arrivons au premier étage (en descendant au lieu de monter), dans une chambre assez vaste, creusée dans le roc, et transformée en chapelle. Je n'ai pas besoin de dire que l'aspect en est sombre et terrible; c'est le même système barbare que celui des prisons d'Albe. Les prisons Mamertines sont de la plus haute antiquité ; le premier étage est Touvrage du roi Ancus Martius ; le second étage que nous allons voir tout à l'heure est de Servius TuUius.

En face de la porte par laquelle on entre dans la

chambre supérieure, on monte les restes d'un escalier très étroit qui communiquait avec l'extérieur. C'était par là que descendait le bourreau pour étrangler, décoller, ou simplement enchaîner, et ensuite enfermer les malheureux prisonniers.

Nous descendons une quinzaine de degrés, creusés entre les blocs de rocher, et nous arrivons enfin dans la seconde prison, beaucoup plus petite, plus basse et plus affreuse que la première. Que de choses, que d'hommes, que de souvenirs ont passé dans cette triste demeure ! Que de désespoir dans les temps du paganisme, quand le malheureux Jugurtha mourait de faim à cette même place où je me trouve ! Quand les quatre complices deCalilina y virent arriver les bourreaux envoyés par Cicéron !... Et plus tard, lorsque Notre-Seigneur eut appris au monde le véritable bonheur et le véritable mal, de quels admirables sentiments, de quelles sublimes paroles ces mêmes murs ne furent-ils pas les témoins 1 Saint Pierre, saint Paul se sont préparés là au martyre! là, ils ont prêché Jésus-Christ ; et là encore, en convertissant à la vraie foi quarante-deux de leurs gardiens, ils ont montré que la parole de Dieu ne peut être enchaînée, comme le disait saint Paul I

Pour mieux célébrer les souffrances des deux grands Apôtres, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, qui vient de passer trois mois à Rome, a fait élever, à ses frais, dans la prison, un joli petit autel qu'il a consacré lui-même et où l'on peut célébrer la messe. Au-dessus de l'autel, en guise de tableau, un jeune sculpteur français, M. Bonnassieux, artiste plein de talent et de piété, a fait un bas-relief représentant lôs Apôtres en prison : — Saint Pierre baptise, saint Paul prêche et instruit, à droite est un geôlier avec un autre gardien déjà baptisé et rendant grâces à Dieu ; à gauche, sont deux soldats à genoux prêts à recevoir le baptême ; un autre

qui va les suivre, entraîné par les paroles de saint Paul, et deux autres moins convaincus.

La composition de ce bas-relief est, comme on voit, très bonne et très complète ; pour l'exécution, elle manque un peu de noblesse; la plupart des personnages, saint Pierre surtout, sont ce qu'on appelle bas sur jambes. Ce défaut ôte de la distinction.

A peu près au milieu de la prison, est une petite source d'eau pure et limpide, qui sort du milieu du roc. Une pieuse et antique tradition rapporte que cette source jaillit miraculeusement, à l'ordre de saint Pierre, pour le baptême des soldats convertis. Le fait est qu'on ne conçoit guère sa présence en cet endroit dans un rocher factice, car les prisons Mamertines sont formées de gros morceaux de rocher rapportés, à peine dégrossis, et au milieu desquels on a pratiqué des petites chambres pour renfermer les prisonniers. Nous bûmes un peu de cette eau ; comme souvenir, je pris un petit morceau du rocher et nous remontâmes.

Il fait humide dans ces prisons ; ceux qui y furent enfermés ont dû bien souffrir. On se rappelle le mot de Jugurtha, quand on le descendait, par le trou circulaire, dans la deuxième chambre : « Herclè quam frigldum est ttium balneum ! Par Hercule ! que vos bains sont froids ! »

Nous continuâmes notre promenade jusqu'au Colisée, où nous essayâmes en vain de casser un assez gros morceau de marbre pour faire un serre-papier, et nous revînmes bien tranquillement chez nous.

Le temps continue à être admirable et chaud, c'est bien fatigant pour les jambes !

15 y^m. — Nous allons à cinq kilomètres et demi, quand Tair commença à se rafraîchir, visiter une des églises les plus curieuses de Rome ; c'est S aint-É tienne Le Rond, qui existait déjà du temps de saint Grégoire le Grand, dans le cinquième siècle. Elle est assez loin de chez nous ;

mais les jambes me reviennent avec la santé, et nous pûmes très bien faire notre course.

La forme de Saint-Etienne est circulaire ; tout autour, règne une galerie séparée du centre par une belle colonnade. Sur les murs, sont peintes 32 fresques, à la suite les unes des autres, représentant l'histoire des Martyrs et les affreux supplices auxquels ils étaient condamnés. Quelques-unes de ces peintures sont très bonnes ; ainsi le Martyre de saint Polycarpe, celui de sainte Marguerite, sont de bons tableaux, d'une belle couleur, bien dessinés, bien composés. Ces 32 fresques sont très connues ; c'est une des curiosités de Rome chrétienne ; aussi, M. Yéron et moi, avons-nous pris des notes, et des notes si complètes, que je doute qu'il soit possible de mieux posséder son Saint-Étiemie le Rond. Je vais écrire les détails que j'ai remarqués.

En entrant, à droite, se voit une chaire de marbre blanc, sur laquelle s'assit saint Grégoire le Grand lorsqu'il prêcha dans cette église ; le dos et les bras sont cassés ; mais le reste est en bon état.

L'aspect de l'église est très imposant, quoique très original, et bien qu'elle n'ait pas l'air d'une église.

A gauche, dans une petite chapelle, sont les corps des saints martyrs Prime et Félicien, deux vieillards qui passèrent par d'horribles supplices, dont une partie est représentée sur les murs. D'abord, on leur verse du plomb fondu dans la bouche ; puis, on les expose aux lions qui les respectent; on les pend parles mains, et on leur applique, à la fois, sur cinq ou six endroits du corps, des torches enflammées. Ensuite, on les expose de nouveau aux bêtes ; enfin, on les décapite.

■ Ce ne sont plus les hommes, ce sont les démons qui inventent ces épouvantables tortures et celles que nous allons voir. Sans l'inspiration de l'enfer, il n'est pas

possible que l'espril humain puisse concevoir et faire exécuter de pareilles horreurs.

1" Fresque : Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la Croix. Il est entouré de tous les martyrs qui lui offrent leurs couronnes et leurs palmes victorieuses. Sur le bois de la Croix sont écrits ces mots : Tu vincis in martyribiis. En bas : Rex gloriose marlyruin. Au pied de la Croix sont deux enfants martyrs, composés et placés de la façon la plus charmante. Sur un panneau plus petit que les autres, est représentée la Sainte-Yierge, Mère de Douleurs, Mater dolorosa^ Regina Martynan, Regina Confessorum.

T-, Saint Elienne, premier martyr, lapidé par les juifs. L'inscription est : Effuderunt sanguinem sanctorum in circuiiu Jeiusalem.

3e. Saint Pierre, crucifié la tête en bas (la tête est superbe , sous Néron ; saint Paul décapité sous Néron. Pour inscription : Plantaverunl Ecclesiam sanguine suo,

4^ Saint Vital enterré jusqu'au cou, dans un fossé comblé de pierres isous Néron).

Descendit cum illo in foveam.

o^ Saint Gervais, Saint Martinien et plusieurs autres martyrs, recouverts de peaux de bêtes sauvages et dévorés par des chiens > sous Néron^ . Chrétiens enduits de poix et de résine et allumés comme des flambeaux.

Carnes sanctorum tuoriun bestiis terrœ.

6°. Saint Jean, Apôtre, mis dans une chaudière d'huile bouillante près de la Porte Latine, sous Domitien. Le feu l'épargna par miracle.

Odor ignis non erit in te,

7^ Saint Denys et ses compagnon?, décapités à Monmartre {Mons martyrura;, sous Domitien.

Condemnat Jusius raortuus vives impies,

8% Saint Ignace, évêque d'Antioche, dévoré dans le Colisée par deux lions isous Trajan . Pour inscription,

un passage d'une de ses admirables lettres aux Romains : Dentihus bestiatmm moJar ui panis mundiis inveniar,

9% Saint Eustache et ses compagnons, enfermés dans un taureau d'airain que Ton fit rougir en plaçant un brasier par dessous, sous Aurélien.

Tanquam aurum in fornace probasti illos.

10^ Les sept frères et sainte Félicité, leur mère; attachés à des poteaux, ils ont le corps et la tête cassés à coups de massue, sous Antonin le Pieux!

In paiicis vexaii, in multis benè disponentur.

H^ Saint Polycarpe, sous Antonin, est brûlé, attaché à un poteau (très bon tableau).

In medio ignis non sum astuatus.

12^. Sainte Marguerite, jeune vierge étendue sur le chevalet (table avec une mécanique à chaque bout ; on y attachait les pieds et les mains; on tirait graduellement, de manière à disloquer les membres). Ainsi étendue, la sainte a les seins déchirés avec des ongles de fer (très belle fresque.) La tête de Sainte Marguerite est très remarquable.

Forlitudo et décor indwnentum ejus.

13^ Sainte Blandine, jeune esclave, à Lyon. Elle souffrit les tortures les plus inouïes, pendant toute une journée, sans compter ses tourments pendant les interrogatoires. Ici, elle est représentée exposée, dans l'arène, aux coups d'un taureau furieux, et enveloppée dans un filet. (La fresque est bonne).

jEsti?natisumus sicut oves occisioms.

14^ Sainte Perpétue et sainte Félicité, dévorées par des tigres, sous Septime-Sévère et Garacalla.

Firmomentum est Bominus timentibus ewn,

15^. Saint Galixte, Pape, précipité dans un puits avec une énorme pierre au cou, sous Septime-Sévère. Cette pierre est conservée précieusement dans l'église basili-

IMPRESSION' s ET SOUVENIRS 327

cale de Santa Maria in Trastevere, élevée par le saint martyr lui-même.

Yisi sunt oculis imipientium mori.

^6^ Sainte Cécile, vierge, plongée dans une chaudière d'eau bouillante (laquelle est conservée dans Téglise de Sainte-Cécile in Trastevere). La sainte, ayant survécu à cette affreuse torture, fut décapitée.

Per ignem et aquam in refrigerium,

17^ Sainte Agathe, vierge, est attachée à un poteau ; des bourreaux lui coupent les seins, avec des tenailles aiguisées, sous Yalérien.

yum sunt condignœ passiones hujus temporis ad futuram gloriam promovendam ?

i8^ Sainte Apolline, jeune vierge ; on lui arrache toutes les dents, sous Valérien.

Custodit Dominus omnia ossa eorum.

19^ Saint Laurent, étendu sur un gril et brûlé à petit feu, sous Valérien.

Adhœsit anima mea post te, quia caro mea igné cremata ?st.

20\ 300 martyrs, sous Valérien, jetés dans une four- Qaise de chaux vive et précipités dans les flammes au noyen de fourches de fer.

Igné 7îos examinasii, sicut examinatur argenium.

2^^ Saint Marins, pendu à un gibet par les bras, avec m énorme poids aux pieds. Ce poids est gros comme Tois têtes d'hommes.

Sainte Marthe, femme de Saint Marins, a les mains îoupées et suspendues par une corde à son cou. Leurs leux fils sont liés à des poteaux et déchirés avec des mgles de fer en leur présence, sous Claudius.

Bonorum laborwn gloriosus est fructus.

22^ Saint Agapit, jeune martyr de quinze ans, suslendu par les pieds au-dessus d'un brasier ardent, sous Lurélien.

« Propreravit educere illum de medio miquitatum.

23^ Sainte Agnès, vierge, âgée aussi de quinze ans ; liée à un poteau et brûlée vive, sous Dioclétien.

Fortitudo et laus mea Dominus.

24^ Saint Erasme, vieillard, étendu sur le dos, dans une espèce d'auge ; on lui verse sur le cou et sur différentes parties du corps du plomb fondu ; il se trouva, à la fin, dans un bain de plomb liquide.

Secundum multitudinem dolorum meoruni consolationes tuse lœtificaverunt ammarn meam.

25^ Deux jeunes chrétiens, les mains dans un brasier ; un d'eux sort une main du feu, et montre le ciel aux persécuteurs avec cette main martyrisée, sous Dioclétien.

Comecrâstis 7nanns vestras Domino ut detur vobis benedie tic.

26^ Sainte Lucie, jetée dans une piscine ou réservoir de serpents, et dévorée par eux, sous Dioclétien.

Sainte Euphémie ; un bourreau lui enfonce une épée dans la gorge, par la bouche.

Exultabunt ossa humiliata.

2V, Saint Vit, saint Modeste et sainte Crescence, brûlés dans une chaudière de résine et de poix bouillantes.

Toi^rentem pertransivit anima nostra.

28^ Sainte Catherine, vierge, écrasée et déchirée entre deux roues. Pendant son martyre, l'appareil des roues se rompit et tua deux des bourreaux.

Fortitudo et décor indumentum ejus.

29^ Un chrétien est étendu sur une table ; unbourreai: lui coupe le corps par bandes. Dans le lointain, une grande quantité de martyrs ont péri par le même supplice. Leurs corps mutilés sont jetés en tas. C'est, jf crois, ce martyre-là le plus horrible de tous ; sous Maximin.

Ridehit in die novissimo.

30-. Saint Jean et Saint Paul, deux jeunes seigneurs de la cour, décapités, sous Julien l'Apostat.

Sainte Bibiane, décapitée.

Saint Arthémius, placé entre deux énormes pierres, se refermant comme avec des charnières. Il meurt, écrasé lentement. Le tableau est d'une affreuse vérité. Les yeux du martyr sont sortis de leur orbite, par suite de la pression. Son corps est tout crevé, les entrailles et le sang jaillissent. C'est le démon, en vérité, qui inventait de pareilles horreurs; aussi était-ce la force de Dieu même qui lui résistait 1

Cura moriah hoc induerit immortalifaiem, tune ubi est^ mors, Victoria iua ?

31-. En Afrique, sous Huneric, prince arien, les chrétiens ont les mains coupées, la langue arrachée et les lèvres coupées.

Lœtati sumus pro diebus quibus nos humiliasti annis qui bus vidimus mala.

C'est dans cette même persécution de Huneric, roi des Vandales, que périt, décapité, saint Eugène, évêque de Carthage, patron de mon père, auquel, j'ai en cette qualité, une particulière dévotion.

32^ et dernière fresque : Martyrs d'Allemagne, d'Angleterre et de diverses autres contrées :

Sainte Ursule; saint Boniface, évêque; saint Adalbert, évêque ; saint Wenceslas, roi de Pologne ; saint Thomas- Becket, archevêque de Cantorbéry ; saint Henri, roi de Suède, etc., etc., qui périssent de différentes manières.

Au-dessus, est cette belle et simple inscription :

Omnes martyres Dei semper et omnibus sœculis ad confvrmandam Ecclesiam catholicam.

(( Tous les martyrs de Dieu continuent dans tous les siècles à souffrir pour confirmer l'Église Catholique. »

Et cette autre inscription : Laudabit te populus foriis, civitas gentium robustarum.

Telles sont les fresques de Saint-E lienne-le-Rond, peintes par Niccolo Pomerancio. Les figures sont grandes comme nature, de sorte que chaque fresque est un grand tableau. La plupart n'ont rien de remarquable comme œuvre d'art ; beaucoup même sont mauvaises ; mais il y en a plusieurs, les deux entre autres que j'ai citées, qui sont vraiment de belles choses.

A quel degré de barbarie les Romains et les païens en général étaient-ils arrivés ! Le démon les possédait dans les époques de persécutions. Ce n'était même plus du fanatisme religieux, c'était de la haine, de la furie ! La seule représentation de ces martyres fait frémir ; qu'était-ce donc que la réalité? De nos jours, en 1842, des généreux missionnaires souffrent de pareilles choses pour la même cause, dans la Chine, dans le Tong-King et dans les Iles ! Quel témoignage que celui de ces martyrs qui, depuis dix-huit siècles, arrosent continuellement la terre de leur sang! Que l'on est aveugle et malheureux de ne voir pas Dieu lui-même dans l'Eglise Catholique !

{^juillet. — Je vais, le matin, avec M. Véron, voir deux églises dans le Trastevere ; Tune, appelée Santa Maria délia Scala, et l'autre Santa Maria in Trastevere, basilique de seconde classe.

La première est desservie par des Carmes déchaussés, dont le costume religieux est superbe. Leur robe est marron foncé, ainsi que leur scapulaire, et, par-dessus tout cela, ils ont une sorte de manteau en laine blanche avec un capuchon et sans manches. Leurs pieds sont chaussés seulement avec des sandales ; ils les lavent très souvent, et ils sont généralement tenus proprement. Dans l'église de Santa Maria délia Scala, est la chapelle mère de l'archiconfrérie du Scapulaire qui invoque pour patronne Notre-Dame du Mont-Carmel. L'église est assez jolie, le maître-autel est un beau tabernacle, orné de colonnes et surmonté d'un dôme très riche.

L'autel de la Sainte-Yierge (Notre-Dame du Mont-Carmel^ est aussi décoré avec beaucoup de soiu.

Santa Maria in Trastecere est bien plus belle et bien plus curieuse ; c'est, comme je viens de le dire, une des cinq basiliques de second ordre. Elle a été fondée et dédiée à la Sainte-Vierge, dans le cinquième siècle, par saint Calixte, Pape et martyr, jeté dans un puits, comme nous l'avons vu à Saint- Etienne-le- Rond.

Un précieux souvenir se rattache à ce nom de Santa Maria in Trastevere ; car c'est ici la première église chrétienne qui ait été mise sous l'invocation spéciale de la Sainte-Vierge. L'aspect intérieur en est très important ; elle a un caractère de recueillement et de gravité rare dans les églises italiennes. L'ensemble est très simple ; les détails seuls sont riches, méthode d'ornement très convenable pour les églises. La nef est séparée des bascôtés par une trentaine de belles colonnes antiques, toutes d'une pièce, et, je crois, en granit rose ou en porphyre. Elles ornaient jadis un temple d'Hercule ; les chapiteaux et la belle corniche de ces colonnes sont antiques. C'est une impression toujours nouvelle, quoique toujours la même, que de voir les dépouilles du paganisme servir d'ornements aux temples du vrai Dieu. Le contraste de cet Hercule, si matériel, si boucher, si bête, avec la Mère de Dieu, si pure et si céleste, contribue ici à augmenter cette impression.

Le plafond est tout doré et travaillé suivant la mode d'Italie, et, au milieu, est une Assomption du Dominiquin. Je n'avais pas mes yeux de rechange, de sorte que je n'ai pu voir que l'ensemble; la couleur est fraîche et bien conservée. Le pavé de l'église est tout en mosaïques du sixième siècle, en bon état de conservation. A droite du maître-autel, quand on avance dans l'église; sur une élévation de trois ou quatre marches, est une charmante colonnette torse en marbre blanc du sixième siècle,

comme les mosaïques da pavé. Dans le marbre sont incrustées des bandes de mosaïque de plusieurs couleurs.

Au-dessous de cette colonne, qui sert de candélabre pour le cierge pascal, est une ouverture appelée il fonte d'Olio, la fontaine d'huile. La tradition rapporte que, peu de temps avant la naissance de Notre-Seigneur, une fontaine d'huile jaillit tout à coup en cet endroit, ce qui fut regardé comme le présage de quelque grand et heureux événement. Peut-être ce que l'on a pris pour de l'huile était-il quelque matière bitumineuse en fusion. Toujours est-il que l'on était dans l'attente, avant la venue du Sauveur, et que, plus tard, les premiers Chrétiens regardèrent cette source d'un liquide doux et onctueux comme le présage de la Rédemption. Dans le pilier, à droite, deux souvenirs des martyrs sont conservés. Sur une pierre, défendue par un grillage, on voit les traces du sang de sainte Dorothée, martyre. Au-dessous, dans une niche et aussi à travers un grillage, on a conservé la pierre qui fut attachée au cou de saint Calixte, Pape, pour le noyer dans un puits. Cette pierre est en granit rougeâtre; un gros morceau de fer est au centre ; c'est par là qu'on attacha la pierre au cou de saint Calixte.

Tout le plafond circulaire et cintre de l'abside (partie de l'église qui se trouve derrière l'autel) est en vieilles mosaïques très curieuses et très bien conservées. On y remarque un emblème assez commun chez les premiers Chrétiens : c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ représenté par un agneau placé sur une montagne d'où coulent quatre sources; des brebis viennent de tous côtés s'y désaltérer. Ces brebis sont les peuples du monde; les sources sont les quatre Évangiles et les biens spirituels de l'Eglise, selon cette parole de l'Écriture : « Vous boirez avec joie aux sources du Sauveur. » Les premiers Chrétiens aimaient beaucoup à représenter ce sujet.

Au milieu de l'abside, adossé à la muraille, est un siège pontifical et épiscopal, de marbre blanc ; au-dessus , est cette belle et simple inscription, qui rappelle le principal titre de l'Église à la vénération des fidèles.

PRIMA JIDES DEIPAR.E DICATA

« Première église consacrée à la Mère de Dieu. »

Dans une petite chapelle, à gauche, est le Saint-Sacrement, le vrai et inestimable Trésor de toutes les églises catholiques. La lumière, passant à travers des rideaux rouges fermés, y répandait une lueur rose magnifique. En sortant de la chapelle du Saint-Sacrement est un monument élevé par le cardinal d'Alençon, du temps de Henri III.

C'est un autel, à côté duquel est le tombeau du cardinal. Ce petit autel est tout en marbre et du plus beau gothique ; il est dédié h saint Philippe et à saint Jacques, Apôtres, dont les figures sont sculptées en bas-relief; mais, ce qui est encore bien supérieur comme finesse de travail, c'est le tombeau qui y tient.

Au-dessous du sarcophage où le cardinal est représenté endormi, se trouve un bas-relief représentant la mort de la Sainte-Vierge. Il y a, dans cette sculpture, une naïveté de composition, d'idées, même d'exécution, qui lui donne un charme singulier. La Sainte-Vierge est étendue sur un lit de parade au milieu; les Apôtres l'entourent; saint Pierre et saint Paul sont devant les autres, près de la Mère de Dieu ; à gauche et à droite, des anges portent des cierges allumés, un autre un encensoir; un autre l'aspersoir et l'eau bénite, etc.

Une chose assez remarquable dans ce tableau, c'est le soin pris par le peintre de donner à la scène de la couleur locale. Ainsi, il a représenté saint Pierre tenant, non pas un crucifix, mais l'Enfant Jésus emmailloté.

Dans le commencement, les Apôtres, en effet, ne permettaient l'usage de la Croix que dans la célébration des Saints Mystères, ou du moins très rarement, de peur de scandaliser les Gentils et les Juifs, qui regardaient la Croix comme un symbole d'infamie.

Au-dessus du tombeau et de l'autel sont de beaux ornements gothiques.

28 juillet. — Nous allons encore faire une promenade ensemble, M. Véron et moi, et nous nous dirigeons du côté du Ponte Rotto et de la Bocca délia Verita.

En peu de temps, nous vîmes bien des choses intéressantes et instructives.

Premièrement, près du Tibre, presque en face du Ponte Rotto, la maison du tribun Niccolô di Rïenzi, qui, pendant que les Papes avaient transporté leur siège à Avignon, dans le quatorzième siècle, excita une révolte. Cette révolte ayant dégénéré en révolution, le peuple élut pour tribun Rienzi, et Rome redevint un moment République. Mais la fierté de Rienzi le fit détester en peu de temps, et, en 1350, il fut tué par ce peuple même qui l'avait élu pour son chef. Il était grand ami de Pétrarque.

Sa maison est un composé bizarre et élégant d'anciens édifices. Des colonnes, des chapiteaux, des bas-reliefs antiques en forment la décoration. Il n'en reste qu'un coin, tout noir, et à peine remarquable au milieu des baraques qui l'entourent.

Sur la même place, en face de la maison de Rienzi, est l'église de Sainte-Marie-Egyptienne {Santa Maria L'giziaca), C'était autrefois un temple de la Fortune virile, bâti par Servius TuUius. Ce temple subsiste en entier; il a 100 pieds de longueur et40 de largeurenviron. Les colonnes, le chapiteau, le toit, tout est resté intact. En 872, sous le Pape Jean VIII, un nommé Stephano obtint la permission d'en faire une église; pendant longtemps des

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prêtres Arméniens catholiques la desservirent. Elle appartient aujourd'hui à une confrérie.

Les temples anciens, il faut l'avouer, sont plus beaux en ruines qu'intacts.

Sur le Tibre, vis-à-vis des deux monuments que je viens de dire, est le Ponte Rotto ^pont brisé ou rompu , fameux par les points de vue pittoresques qu'il présente aux artistes. C'est le deuxième pont qui ait été construit à Rome, et le premier qui ait été fait en pierre. (Le premier pont, appelé Sublicius, était de bois comme je le dirai tout à l'heure.)

Le Ponte Rotto fut bâti, Tan 573 de Rome, c'est-à-dire 178 ans avant l'ère chrétienne. Il s'appela, dans l'origine, PaJatino, à cause au mont Palatin, du pied duquel il partait. En 1300, sous le pape Honorius III, il fut détruit et reconstruit à la suite d'une inondation. La même chose arriva sous Jules III en 1546. Le Pape avait confié les travaux de son rétablissement à Michel-Ange, qui avait des projets de solidité propres à lui faire braverdésormais toute crue du Tibre. Mais les Clercs de la Cbambre iChierici délia Caméra), chargés de l'entreprise, lui en enlevèrent la direction, à l'instigation de Baccio Bigi, jaloux et ennemi de Michel-Ange. Pour se venger de lui, Michel-Ange le plaça dans l'enfer de son jugement dernier avec des oreilles d'àne. Ceci arriva en 1551. En 1598, le pont fut Hue dernière fois détruit ; caries successeurs de Michel- Ange n'avaient pas suivi ses projets, et les ruines restèrent telles qu'on les voit encore.

En face du Ponte Rotto, sur la même petite place de la maison de Rienzi, est l'ouverture de la fameuse Cloaca Massima (grand égouts bâtie par les Rois de Rome, pour assainir la ville. Commencé par Servius TuUius, continué par ses successeurs et terminé sous Tarquin le Superbe, cet immense égout embrassait environ toute la superficie de la ville. Les parois en étaient si solidement construites

et les proportions si élevées, que Pline en parle comme d'un chef-d'œuvre en ce genre, et raconte que Marcus Agrippa le parcourut en entier dans une barque. 11 en existe encore une partie qui sert d'égout, comme il y a 2,500 ans.

Sur le Tibre, à gauche du Ponte Rotto^ on voit, au milieu des eaux sales et jaunâtres du fleuve, les anciens supports d'un pont. Ces pierres, insignifiantes à la première vue, semblent prendre une sorte de vie quand on en apprend l'histoire.Sur cepont, en effet, Horatius Goclès s'illustra par le beau fait d'armes connu de tout écolier de sixième. Ce pont, appelé Sublicius (de siiblices, mot volsque, qui signifiait bois), est le premier pont de Rome.

Ancus Martius, l'an 114 de la ville, voyant les inconvénients du manque de communication entre le mont Aventin et le mont Janicule situé vis-à-vis, résolut de construire un pont en cet endroit. Il le fit tout de bois, excepté les fondations des piliers qui subsistent encore. De là son nom, comme je viens de le dire. Outre l'intérêt que donne au pont Sublicius l'aventure de Monsieur de Goclès, il a encore un autre titre à l'attention du voyageur et de l'archéologue, car c'est lui qui adonné aux Pontifes (Pontifices) leur nom. En effet, en commémoration du dévouement d'Horatius Goclès, le Sénat décida que les grands prêtres seuls seraient chargés de l'entretien dece pont, et qu'on n'emploierait à ses réparations que du bois, sans fer ni airain. G'est delà qu'est venu le nom dePonteinfacientesel, par corruption ou abréviation, Pontifices.

En longeant l'église de Sainte-Marie-Egy tienne et en se dirigeant vers la Bocca délia Verita, se voit le charmant petit temple de Vesla, circulaire et conservé dune façon surprenante. G'est là que les Yestales conservaient autrefois leur célèbre feu sacré. On dit aussi que l'habita-

tion de Numa Pompilius était attenante à ce temple.

Nous entrons ensuite sous le portique de Santa Maria in Cosmedin, vulgairement appelée la Bocca délia Verita. Ce nom bizarre vient d'une énorme pierre circulaire placée sous le péristyle et grossièrement sculptée en figure humaine. C'est une chose connue de tout Rome. Cette pierre a environ 6 pieds de diamètre, 18 de tour. 11 paraît qu'elle servait jadis d'ouverture à un égout ; Teau sortait par la bouche. Le peuple a une très singulière superstition parrapport àcette face colossale ; il s'imagine que, si on met la main dans l'ouverture de la bouche en disant un mensonge, les lèvres se referment inévitablement et avalent la main du menteur. Nous mîmes nos mains dans cette terrible bouche, et, si mentir n'était pécher, nous aurions volontiers menti pour tenter l'épreuve.

L'église basilicale de Santa Maria in Cosmedin est très ancienne, puisque c'est le Pape saint Denis qui l'éleva en 261. Saint Adrien, pape, la restaura et l'enrichit beaucoup, en 772; et c'est de ces beaux ornements [cosmos, ornement, en grec^, que lui vint le nom de m Cosmedin. Je crois, cependant, que, de 261 à 772, elle avait été détruite; car saint Augustin, qui vivait au milieu du cinquième siècle, étant venu à Rome pour y enseigner la rhétorique et l'éloquence, donna ses leçons sous un portique situé sur l'emplacement même del'église actuelle, et dont les colonnes, toutes conservées, se voient enclavées dans les murs. Ce grand souvenir de saint Augustin donne à cette place un relief singulier.

L'église est jolie en dedans, encore plus jolie en dehors ; car elle est ornée d'un beau clocher d'architecture lombarde du huitième ou neuvième siècle. Tout près de là avait été exécuté dernièrement le malheureux homme dont j'ai parlé plus haut. Un paysan nous a montré la place même de l'échafaud ; à 200 pas, est la

chapelle où le criminel a entendu la messe et où on a fait les derniers efforts pour le convertir.

M. Véron me racontait, à ce propos, un trait bien original et bien extraordinaire dans son résultat.

C'était un pauvre coquin que l'on conduisait pour être exécuté. Mgr Piatti, patriarche d'Antioche, homme plein de zèle et de charité, mais en même temps, très vif et impétueux, était avec lui sur la charrette. Toute la nuit et toute la matinée, il avait fait d'inutiles efforts auprès du condamné pour obtenir sa conversion. Sur la voiture la même obstination continuait; tout à coup l'impatience prend le bon évêque, il s'élance sur le misérable et lui applique un immense soufflet à tour de bras, en lui criant : « Coquin! crois-tu donc que le bon Dieu ait besoin de toi? » L'autre fut tellement abasourdi par ce raisonnement à sa portée, que le cours de ses idées changea et qu'il devint doux comme un agneau, se confessa et fit tout ce que voulut le terrible patriache.

Tout près de la place des exécutions, est un très massif et très ancien monument, appelé Janus Quadrifons; on croit que c'était jadis le centre d'un marché. Malgré le peu de noblesse de sa destination, il y a du caractère dans ces constructions; toujours on remarque le grandiose des antiques.

Sur la petite place de Janus Quadrifons et attenante à l'église Saint-Georges in Velabro, se voit un petit arc de triomphe, haut d'une trentaine de pieds et orné très gracieusement. Il s'appelle VArc des orfèvres^ à cause de la corporation des orfèvres qui le fit élever du temps de l'ancienne Rome. Il ne reste plus guère de parties intactes de ce monument; c'est dommage, car les sculptures qui en restent ont une grande tinesse.

Sur la même place donne une ruelle, couverte, par intervalles, par des arcades de briques. C'était l'ancienne Rome, la Rome des Rois, qui se trouvait là; au bout de

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la ruelle est une ouverture de la Cloaca Massima, dont j'ai parlé tout à l'heure, si solidement bâtie qu'il n'y manque pas une pierre après 2,500 ans. Cette ouverture est très pittoresque; on voit l'eau s'engouffrer sous l'arcade de la Cloaca, et tout le mur environnant est tapissé d'un vieux lierre très épais et sombre.

Nous avions vu toutes ces choses curieuses en une heure ou une heure et demie: nous n'avions pas perdu notre temps.

^i juillet. — Après le dîner, à quatre heures, je conduis au Musée du Vatican mon fidèle M. Yéron, servant à mon tour de cicérone à celui qui m'avait déjà cicéronisé dans tant d'endroits.

Je lui fis remarquer cette noble simplicité des antiques qui les distingue tellement de nos bonshommes contournés, farces, grimaciers, romantiques.

Parmi les statues, celle qui m'a le plus frappé aujourd'hui, c'est la Modestie^ cette belle jeune femme que j'avais déjà admirée lors de la visite du Vatican aux flambeaux. Cette statue est le beau idéal de l'art, et, pour mon compte, j'ai une opinion sur elle que je n'oserai jamais dire qu'en famille : c'est qu'elle est plus belle que Y Apollon du Belvédère^ la Vénus de Médicis, etc., etc. C'est comme le Démosthènes, que je préfère à toute espèce d'œuvres et oii je vois plus de talent et de vérité que dans bien des statues dont la réputation est européenne.

L'Apollon du Belvédère est, je n'en disconviens pas, une bien magnifique chose ; la tête est éclatante de vie, de beauté. C'est une chose surprenante que de pouvoir animer ainsi du marbre, de la pierre!

Après la chambre du Torse antique, il y a, dans une petite salle ronde, deux fragments aussi beaux que le Torse lui-même. Le premier se compose de deux jambes d'homme, dont le corps a été perdu. Dès le premier ces deux jambes m'ont frappé, toutes dépa-

reillées qu'elles sont. Elles ont les mêmes qualités que le Torse : vigueur, nature, vie, simplicité grandiose, élégance. J'en dirai autant d'un torse d'homme sans tête, ni bras, ni jambes, drapé avec une simple tunique, c'est admirable.

De cette même petite pièce, on voit tout Rome en panorama avec les montagnes de Frascati, Tivoli, Albano. Malgré la distance de 4 à 3 lieues, nous voyions très distinctement Albano, à droite, ainsi que la route qui y conduit, le bois des Capucins d'Albano, le Monte Gavi, Rocca di Papa, Castel Gandolfo, Marino et Frascati. Nous distinguions presque les fenêtres de la Villa Aldobrandini à Frascati. Je ne voyais pas cela à l'œil nu, parce que j'ai la vue basse, mais avec mon lorgnon de spectacle ; M. Véron le voyait sans aucune aide étrangère.

Nous avons été aux tableaux après les statues. Avant d'arriver aux Stanze et aux Camere, on passe par une galerie de tapisseries, dont les dessins sont l'œuvre de Raphaël. On éprouve un regret à la vue de la vilaine couleur de cette tapisserie, c'est que le peintre n'ait pas exécuté sur toiles ou à fresque ces magnifiques compositions. Il y en a trois, je crois : la Mort d'Ananie à la voix de Saint Pierre; le moment où Notre-Seigneur, après sa Résurrection, donne les clefs et la principauté à Saint Pierre : 2u es Petrus ; le Sacrifice de Lystre.

Je reviendrai au Vatican, tout seul, pour éplucher ces trois compositions de Raphaël ; et avec du papier et un crayon pour noter mes remarques.

Nous sommes arrivés après cela aux chambres de la" Transfiguration, de la Madone de Foligno, de la Communion de saint Jérôme, du Couronnement de la Sainte-Vierge dans le Ciel; dans celle de la Vierge aux quatre Saints, du Pérugin ; des trois Vertus théologales, de Raphaël ; du petit sm\i martyr, dePérugin, et du tableau de Guerchin re-

présentant y otre- Seigneur et saint Thomas^ lui mettant le doigt dans son côté.

La Madone de Foligno est, à mon goût, le chef-d'œuvre de la peinture, et j"aimerais mieux ce seul tableau, si l'on m'en donnait le choix, que tous les autres ensemble, y compris la Transfiguration ! ! !

Nous avions les yeux trop fatigués pour voir les Stanze: nous commencerons par là, la première fois que nous reviendrons.

Nous sortons, après avoir vu toutes ces magnifiques choses, et nous entrons à Saint-Pierre, qui me paraît plus énorme que jamais. Nous prions un moment Notre- Seigneur, à la Confession des Apôtres, et nous revenons ensuite pour dîner.

Mes journées s'arrangent très bien sous tous les rapports. Je me lève de bonne heure ; à huit heures, je déjeune chez M. Yéron, quand je travaille après, à la maison, et chez moi, quand je vais à l'Académie. A midi, je vais à la Chancellerie jusqu'à deux heures ; à deux heures, le dîner chez M. Yéron, ainsi que les autres repas, et la causette jusqu'à trois heures un quart ou quatre heures; puis mon journal ou la lecture ; puis l'église, puis la promenade de touriste, d'archéologue, de curieux, d'amateur d'arts, après tout cela, le souper à huit heures, et, à dix heures environ, je retourne chez moi. Quand j'ai à faire quelque visite, je la fais de quatre à sept heures. Le temps est admirable, je ne le trouve pas déjà si chaud.

22 Juillet. — Nous apprenons à l'ambassade la déplorable nouvelle de la mort de M. le duc d'Orléans. Tout le monde est consterné ici. Quel malheur pour le pays, pour le roi, pour toute la famille royale ! Une longue minorité et une Régence, quelle triste perspective I Pauvre duc d'Orléans! Qui eût jamais pensé à un pareil malheur ?

L'avenir s'embrouille si bien qu'il faut plus que ja-

mais abandonner nos inquiétudes dans le sein de la Providence. Dieu fait bien ce qu'il fait et qui sait, si, d'un si grand malheur ne sortira pas, dans la suite, un bien quelconque pour la France? Ce qui est affreux à penser, c'est que le pauvre prince n'a pu recevoir aucun sacrement ! Que le bon Dieu ait pitié de lui !

C'est une chose bizarre combien on exagère facilement quand on donne des renseignements sur un pays étranger à quelqu'un qui ne le connaît pas. Le serein du soir, dont on m'avait fait un si gros monstre, passe comme une pilule sans^que l'on s'en aperçoive. Personne n'a de manteau le soir, excepté quand on fait de longues promenades en voiture qui vous obligent à revenir tard. La seule chose à laquelle il faille faire attention c'est de ne pas prendre de refroidissement après avoir transpiré. La fièvre est le résultat d'imprudences, excepté cependant quand on habile dans certaines parties de la ville, humides, peu habitées et boisées, où il y a véritablement des miasmes dangereux {La Caltivaaria ou la mal aria, le mauvais air). Le climat de Rome est mauvais, dit-on, pour les dents et pour l'estomac qui y devient très paresseux; aussi boit-on du vin en quantité. Je deviens un vrai ivrogne 1 buvant au moins une bouteille de vin par jour. En toute autre circonstance, je serais ivre morî; : ici, en été, cela n'a d'autre effet que de faciliter la digestion et de réparer un peu les pertes qu'occasionnent les sueurs.

On m'avait dit encore qu'il n'y avait rien à Rome, pas même les objets qui servent à la vie habituelle. Tout s'y trouve, cher, il est vrai, peu bon, peu perfectionné, peu solide ; mais enfin, on n'est pas dans l'embarras, quand on n'a pas fait de provisions. Cependant quand on va à Paris, il vaut mieux apporter tout de Paris, par économie.

La sieste n'est pas du tout nécessaire ; quand on la fait

on est toute la journée à s'en remettre ; on se sent lourd, endormi, stupidifié.

Dimanche 21 juillet. —J'allai entendre la messe dans une église assez éloignée de l'ambassade, dédiée à saint Augustin. C'est une des plus belles de Rome et surtout une des plus pieuses. Elle renferme deux précieuses choses : la première, le corps de sainte Monique, mère de saint Augustin, et à qui nous devons la sainteté de son fils et le plus admirable modèle de la patience chrétienne. Ses reliques reposent sous l'autel du Saint-Sacrement. C'est une touchante et belle idée que d'avoir mis sainte Monique dans l'église de Saint-Augustin.

La seconde pieuse curiosité est une image miraculeuse de la Sainte-Yierge connue dans tout Rome sous le nom de Madone de saint Augustin. C'est l'image la plus vénérée. La Sainte-Yierge est représentée assise sur un trône, tenant, sur ses genoux, l'Enfant-Jésus. C'est une statue grande comme nature et peinte ou habillée. L'église est tapissée d'ex-voto et, entre autres, d'une immense quantité de couteaux et de poignards. A la première vue, on est étonné de voir tous ces couteaux offerts à la Sainte-Yierge ; mais quand on apprend pourquoi ils sont là, on n'a plus qu'un regret c'est qu'il n'y en ait pas le double etle triple. Lorsque les gens du peuple vont se confesser et que le confesseur voit, d'après leurs aveux, qu'ils sont portés à la colère ou à la haine, il les engage à faire hommage de leur couteau, s'ils en ont, à la Madone ; ce qu'ils font toujours. Or, comme les Italiens se trouvent toujours avoir, au milieu de leurs querelles, le couteau au bout du poing, on comprend quel service c'est leur rendre que de leur dégarnir le poing de ce terrible auxiliaire.

A 11 heures, j'avais à aller chez un de nos confrères de Saint-Yincent-de-Paul, pour chercher quelque chose ; je vis trois peintures de la plus grande beauté destinées

344 JOURNAL d'un voyage ET ITALIE

malheureusement au Musée de Londres. Ce sont trois compositions de Michel-Ange, peintes à l'huile, presque les seules de ses œuvres qui soient portatives. Ces trois tableaux, joints à deux autres moins bons d'un des élèves de Michel-Ange, ont coûté 700 louis (14,000 francs), et leur prix est incalculable, d'autant plus qu'elles sont admirablement conservées. Ce sont des bandes de 6 pieds sur 2 ou 2 et demi.

La première représente une douzaine de têtes, un peu plus grandes que nature, dont voici l'histoire originale :

Le grand peintre se trouvant un jour réuni avec onze amis ou élèves, on paria pour savoir qui ferait la plus vilaine figure. Quelques-uns peignirent chacun leur tête ; Michel-Ange en fit cinq ou six et une, entre autres, qui surpassa celles de ses rivaux. Pour finir de couvrir la toile, il peignit, à gauche, son propre portrait et celui de son favori. Cette dernière tête et celle que fît Michel- Ange, comme type de la laideur, sont magnifiques d'énergie, de hardiesse.

La seconde bande représente Saint Thomas mettant la main dans les plaies de Notre-Seigneur. Je l'aime moins que la première, à cause du sujet qui ne convenait pas à Michel-Ange. Dès qu'il faut un peu de piété, de cachet religieux, Michel-Ange n'y est plus. Notre-Seigneur a Tair ici d'un homme du peuple qui jure.

La troisième représente des têtes groupées, dont je ne me rappelle plus le sujet. Je la préfère à la deuxième, mais non pas à la première.

Ces peintures sont faites d'une très singulière façon ; ce n'est pas une grisaille, et, cependant, il n'y a presque que la même couleur roussâtre, salie, et d'une transparence égale à celle du Titien. Michel-Ange avait, quand il voulait, une grande puissance de couleur. C'était le Bossuet de la peinture ; Raphaël en était le Racine ; Léonard de Vinci, le Boileau.

Nous savons actuellement tous les détails de la mort de M. le duc d'Orléans. Français et Romains, tous sont péniblement affectés de ce malheur. Un grand service funèbre va être célébré pour le repos de son âme dans notre église de Saint-Louis, vendredi prochain.

Inscriptions tumulaires des Catacombes. — Procession de Sainte- Anne. — Service funèbre à Saint-Louis pour le duc d'Orléans. — Visite avec l'abbé Véron à Sainte-Côme et Saint-Damien et à Sainte- Marie-aux-Anges. Saint Bruno, saint Sébastien par leDominiquin. Santa Maria délia Vittoria et le Bernin. — Sainte Sabine, la Vierge et Saint Dominique par Sassoferrato. — Indolence des Romains.

2^ juillet. — Il y avait, à l'ambassade de France à Rome, sous la Restauration, en qualité de clerc national, un certain abbé de L... M... d'une de nos plus illustres familles, connu surtout par ses naïvetés et ses bêtises Le bon abbé avait conscience de sa simplicité, car il disait un jour à un évêque : « Ah ! monseigneur, si je n'étais pas si bête, je serais évêque à votre place! » Une autre fois, voyant passer sous ses fenêtres les petits orfanelli, dont j'ai déjà plusieurs fois parlé, qui allaient se promener, et, tout près d'eux, les élèves du collège Germanique (1) : « C'est singulier, dit-il, voilà quinze ans que je suis à Rome, et je vois toujours les orfanelli petits et les germaniques jeunes ; dites-moi donc pourquoi les

(1) Ce sont des jeunes gens de vingt à vingt-deux ans, élevés 'et instruits gratuitement chez les Jésuites afin d'embrasser l'état ecclésiastique.

uns ne grandissent pa^ et pourquoi les autres ne vieillissent pas? » Or, ce sont des écoles ou asiles publics, qui se renouvellent en partie, tous les ans, comme tous les établissements de ce genre.

Je vais dans l'après-midi au Vatican avec un jeune homme qui est à notre table depuis quelques jours, M. Maraudais. Nous croyions le Musée ouvert; mais, à cause de l'absence du Pape, qui passe l'été au palais du Quirinal ou à la Yillade Castel Gandolfo, le Vatican n'est ouvert que le jeudi. En désespoir de cause, nous examinâmes les inscriptions chrétiennes des premiers siècles, classées le long d'une immense galerie, avant l'entrée du Musée.

Ces inscriptions sont gravées sur des pierres tumulaires, prises la plupart dans les Catacombes ; dans le nombre il y en a beaucoup de très curieuses et de très touchantes. Grâce à la petite étude forcée que nous venons d'en faire, je connais à peu près maintenant le langage symbolique des pierres tombales et l'épigraphie chrétienne des premiers siècles.

J'avais du papier pour prendre des notes ; voici les inscriptions et les symboles qui m'ont frappé ou touché.

En voici d'abord un qui se reproduit surpresque toutes les pierres sépulcrales; c'est le X et le P grecs, formant l'anagramme de XccVto?, le christ, en grec ; de chaque côté sont deux oiseaux représentant la colombe de l'Arche de Xoé, symbole de la paix. Souvent la colombe tient même le rameau d'olivier dans son bec.

Voici la pierre sépulcrale d'une martyre de six ans, appelée Martina :

MARTINE . FILIE . DVLCISSIME

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