INNOCENT! SSIMO . FILIO . PARENTES . BREVES
« A notre fils très innocent ses parents d'un jouri » L'épithète de 6reî;es est bien heureusement trouvée; on ne peut en français la traduire avec toute sa finesse, sa concision et son sentiment.
En revenant du Vatican, nous avons rencontré une immense procession dont je veux donner le détail pour faire un peu connaître à nos chers lecteurs la dévotion italienne. C'était la fête de sainte Anne, mère de la Sainte- Vierge.
Il y a huit jours, aucommencement de laneuvaine, une procession semblable à celle que je vais décrire, était partie d'une église voisine de Saint-Pierre, vouée à Sainte Anne, pour se rendre à Santa-Maria in Campitelli, autre église située non loin du Capitole. On avait transporté l'image de sainte Anne chez la Sainte-Vierge, sa fille, et aujourd'hui on était venu la reprendre pour la ramener
chez elle. Cette idée de réunir l'image de la mère et de la fille est naïve, originale et touchante. Mais la façon dont elle est exécutée n'est rien autre chose que ridicule, pour nous autres étrangers du moins.
Dans les rues où la procession doit passer on suspend aux fenêtres des tapisseries ou des morceaux d"éto£fes, ce qui produit un charmant effet. Atous les balcons, à toutes les fenêtres sont des attendants et des attendantes en costume de fête. La foule est. toujours très grande dans les rues, les Romains aimant avant tout à ne rien faire et à se montrer endimanchés.
La procession s'ouvre par deux rangs de quatre ou cinq soldats chacun ; après, vient unhommeportantunegrande lanterne dorée et allumée, élevée sur un grand manche doré aussi; puis viennent les domestiques des cardinaux ou des princes et grands seigneurs qui ont une dévotion particulière pour la sainte ou le saint que l'on fête, et qui se font ainsi représenter par la livrée de leurs gens.
Tout le monde marche sur deux files, avec des cierges allumés, et, ce qui est absolument odieux, une nuée de gamins déguenillés, de cette espèce ignoble appelée à Paris voyous, marchent à côté des membres de la procession pour recueillir les gouttes de cire fondue, qu'ils revendent ensuite. Ils ont^ à cet effet, un grand cornet de papier qu'ils tiennent sous l'extrémité du cierge, de sorte que les gouttes y tombent; plusieurs se contentent de les recevoir dans leurs mains. Tous les gens de la procession ne tolèrent cependant pas ces affreux accessoires ; j'éprouvais une vraie satisfaction quand je voyais repousser et rabrouer les gamins à la cire.
Après les gens des cardinaux, viennent des petits enfants habillés en prêtres, et des petites filles tautes en blanc avec une couronne blanche sur la tête; ce sont de tout jeunes marmots de trois, quatre ou cinq ans. C'est
assez gentil, mais, comme tout le reste, c'est tant soit peu grotesque.
Viennent ensuite les députations d'ordres religieux, Franciscains, Capucins, etc..
Puis arrive une immense bannière représentant sainte Anne et sa famille. Elle est portée par deux confrères habillés de blanc. Ces malheureux ont de la peine à maintenir en l'air cette grosse machine; leurs efforts sont pénibles à voir.
Derrière la bannière suit le clergé des deux églises, portant en tête un grand crucifix de bois peint et une immense croix de papier gonflé comme un ballon, et maintenue par des fils de fer. Cette croix est peinte en couleur de bois; tout cela est très singulier.
En tête du clergé on porte une relique du saint ou de la sainte fêtés; quand il y a un évêque officiant, c'est à lui que revient cet honneur.
Enfin arrive la chose la plus curieuse, le gros morceau de la procession. C'est une grande machine de bois doré, sculpté, historié, bariolé, orné de rubans, de morceaux de soie, de satin, d'oripeaux de toute couleur, entourée de bougies, de cierges, etc., au centre de laquelle sont les statues de sainte Anne et de la Sainte-Vierge, en bois peint, affreuses, revêtues de manteaux de soie avec de l'or et de l'argent. La Sainte-Vierge a un manteau de taffetas bleu de ciel, et une robe de soie blanche. La tête ne tient au corps qu'au moyen d'une sorte de pivot arrangé de façon qu'elle remue à chaque mouvement de la machine. Les cheveux sont une vraie perruque frisée tout autour de la tête. Tout cela branle dans le manche^ et est porté par une troupe de vingt-cinq ou trente hommes tenant chacifn un des nombreux supports du brancard. Ils ont l'air de faire de grands efforts pour faire avancer leur machine.
Derrière, et pour clore la procession, sont quelques confrères et le peuple qui suit.
Les Italiens sont émerveillés de toute cette mise en scène; il leur faut du clinquant, de l'extraordinaire, surtout des couleurs et de la dorure. Ils s'amusent à la procession et à la dévotion, comme les enfants s'amusent à jouer à la chapelle, au catéchisme, à la messe. Ce sont de grands enfants, que l'on prend par les yeux et qui quittent tout pour une tombola ou une procession.
En réalité, cette " procession de sainte Anne est une chose vraiment cocasse; cette grande croix soufflée, cette mécanique colossale, tiennent plus de la mascarade que de la dévotion. C'est cependant, parait-il, nécessaire pour le peuple de ces pays-ci, qui ont, comme les Russes, quoique à un degré moindre, la foi des yeux. A Naples, dit-on, c'est bien plus fort encore.
Le clergé, dans ces cérémonies, manque de dignité ; la plupart des prêtres ou des religieux semblent être à la promenade, et ont le même air que le commun des mortels, ce qui ne doit pas être. Loin de moi de dire qu'ils soient mauvais prêtres ou mauvais moines! Seulement ils n"ont pas assez, à l'extérieur du moins, le sentiment de leur dignité, le sentiment de leur état éminent ; ils ne se considèrent pas assez comme les hommes de Dieu. Cela ne viendrait-il pas de la surabondance de prêtres et de religieux à Rome? la quantité ne nuit-elle pas à la qualité? 2^ juillet.— Kà'w heures un service funèbre est célébré à Saint-Louis pour M. le duc d'Orléans. M. de Rayneval, d\\storgetmoi,nous y allons. L'église était magnifiquement arrangée. A la porte d'entrée, au-dessus et en dehors, l'abbé Lacroix, qui a souvent des idées si originales, avait mis une grande inscription, rédigée en stvle lapi' daire, ainsi conçue : Christiani, quotquot estis Romsc, ingredimini, Aurelianensi Duci Ludovico Ferdinando, Galliâ mœrente, extincto, requiem œternam apprecaturi, — « Entrez,
chrétiens, qui êtes à Rome, entrez pour demander le re' pos éternel pour Louis-Ferdinand, duc d'Orléans, mort au grand regret de la France. »
L'intérieur de Saint-Louis était très beau. Tout était tendu de draperies noir et or. Ici, pour les enterrements, on ne se sert pas, comme en France, d'ornements noir et argent, ou noir et blanc. C'est toujours noir et or, et il faut convenir que c'est infiniment plus beau. C'est moins lugubre, moins sépulcral ; mais, comme me le faisait observer l'abbé Lacroix, à qui j'en parlais, les insignes de la mort, chez les chrétiens, ne doivent pas avoir cet air de désolation complète qui semble sans espérance. C'est bien mieux entendre la mort chrétienne que d'unir à l'appareil de la tristesse celui du triomphe et, en quelque sorte, de la fête. L*or joint au noir a ce double avantage. Un enterrement à Rome est une fête funèbre ; et comme les Romains sont passés maîtres pour disposer tout ce qui est ornement et décoration, c'est généralement très beau.
Au milieu de l'église, sous un immense baldaquin terminé par une couronne royale, et formé de grandes draperies blanches noir et or, était une espèce de tombeau, carré, en bois imitant la pierre, avec divers ornements au-dessus. Aux quatre coins s'élevaient des candélabres avec vingt ou trente cierges allumés chacun. Plusieurs lustres étaient également allumés. Tout le corps de l'église était recouvert de draperies noir et or. Le tableau du maître-autel était caché par un voile noir sur lequel était appliquée une croix d'or, haute de vingt pieds au moins.
Presque tout le corps diplomatique vint assister à cette triste cérémonie. L'église était pleine. La messe fut célébrée par l'évêque vice-gérant de Rome, et la musique exécutée par les musiciens de la Chapelle du Pape, lesquels^ soit dit en passant, chantent si bien que c'est
insupportable de les entendre. Ils sont sept ou huit chan. tant soi-disant ensemble ou en parties: je crois bien plutôt qu'ils chantent chacun pour leur compte et à la fois, tant leur chant s'accorde peu. Le plain-chant de la plus modeste église de Paris vaut mille fois mieux que les airs de ces savants messieurs-là.
Vers midi, le service funèbre étant terminé, nous revînmes chez nous. Nous étouffions en uniforme dans notre tribune resserrée.
Avant notre souper, à cinq heures, je vais avec l'excellent abbé Yéron faire une course jusqu'à Saint-Jean de Latran. Sur le chemin, nous entrons au couvent des Franciscains de l'Ara-Coeli, où j'avais dessiné déjà le frère Sébastien avec M. Odier. M. Yéron connaissait le Général, père d'Alessandria, et je l'avais prié de me présenter à lui. Comme c'est, dit-on, un excellent homme, je pourrai peut-être, en cultivant sa connaissance, avoir des tètes de religieux à copier à volonté. M. Yéron l'appelle le père Piacere ^plaisir , , parce que , lorsqu'on l'aborde, il vous reçoit toujours avec ces mots : Ah! piacere! piacer di verder la! (Ah 1 quel plaisir! j"ai plaisir à vous voir Ij Je ne l'appelle plus, moi aussi, que le père Piacere.
Nous entrons dans le couvent et nous le rencontrons sortant, sur l'escalier. Il nous reçut amicalement avec son : Ah! piacere! Signore, piacer di vederli! Après que M. Yéron m'eut présenté, il répéta encore, en remontant avec nous rescalier : « Piacere! Piacere! » Il nous fit entrer dans son salon, très simple et très pauvre, et nous causâmes en italien pendant un gros quart d'heure.
Le père d'Alessandria est un homme de près de soixante ans, un peu gros, l'air très bon et très ouvert, et portant lunettes. Il a le même habit que ses religieux, brun, et sans aucun indigne d'autorité qui le distingue des autres.
Il avait avec lui son secrétaire, le petit père Filippo, très connu de M. Yéron, et qu'on appelle amicalement le père Pippo. M. Véron l'a connu dans un voyage qu'ils ont fait ensemble à Assise et à Foligno.
Le père d'Alessandria est le Général de tous les Franciscains qui sont dans le monde': il a ainsi, a-t-il dit à M. Véron, une armée de soixante mille hommes.
Après notre visite, nous sommes entrés 'dans l'église de Saint-Côme et de Saint-Damien, martyrs, autrefois temple de Romulus et de Rémus. Au fond de l'église, au plafond de l'abside, sont de superbes mosaïques du c-inquième ou sixième siècle, très bien conservées. Elles représentent divers Saints, et, au-dessous, le symbole des moutons et de l'Agneau sur une montagne, dont j'ai déjà parlé. A gauche de l'église est un escalier qui conduit dans les souterrains. C'était là jadis le temple païen; il était assez grand, parsemé de colonnes. On ne peut juger de l'ensemble à cause du plafond qui est très bas. En effet, le pavé du temple était autrefois le pavé de l'église ; dans le siècle dernier, un Pape ayant trouvé que la trop grande élévation du monument, jointe à l'exhaussement des terrains avoisinants qui le mettaient en contrebas, causait de l'humidité, fit exhausser le pavé d'une vingtaine de pieds en coupant en deux le temple à cette hauteur, de sorte qu'il reste un espace d'une dizaine de pieds entre ce second pavé suspendu et l'ancien.
C'est là que fut découvert le corps de Saint Félix II, Pape et martyr. On voit sous un autel, à droite en entrant, l'urne de marbre où avaient été déposés ses restes. L'histoire de sa découverte est assez curieuse ; des hommes cherchaient un trésor qu'ils croyaient enterré là, et le résultat de leurs opérations fut de mettre au jour le vase funéraire contenant le vrai trésor des reliques de Félix II. Sur le marbre étaient gravés ces mots : « Saint Félix II, Pape et martyr. »
Nous descendîmes par un escalier souterrain à l'endroit même où fut découvert le corps du Saint. A droite, près de l'entrée, est un petit autel, très bas, composé d'une simple pierre, où Saint Grégoire disait la Messe. Ce petit souterrain est tellement humide que le sol est couvert d'une couche de boue glissante. L'eau découle du plafond et des parois latérales formées par le roc.
^0 juillet. — Chose honteuse! je n'avais pas encore vu, depuis mon arrivée à Rome, une des plus belles églises de la grande ville, Sainte-Marie-aux-Anges [^Santa Maria agli Anfjioli). En conséquence, je prie M. Yéron, qui la connaissait, de vouloir bien m'y conduire et me faire voir ce qui méritait d'y être vu.
Sainte-Marie-aux-Anges est bâtie au milieu même des Thermes de Dioclétien, qui forment ainsi ses murs et que l'on a laissés extérieurement dans leur état primitif. Que l'on juge, dès lors, combien doit être impressionnante et originale la vue d'une éghse élevée en l'honneur de la Sainte-Yierge, dans un des lieux où l'orgueil et la sensualité des Empereurs romains s'étalaient avec le plus de faste et d'impudeur ; de Dioclétien surtout, qui persé- , cuta si longuement et si cruellement l'Église, et dont les maisons de plaisirs sont purifiées aujourd'hui par cette même religion qu'il a tenté de détruire.
L'église fut bâtie par le Pape Pie IV et dédiée à la Mère de Dieu, en 1561 : Ce fut Michel-Ange qui en fit le plan, et l'on y reconnaît la même ordonnance grandiose et majestueuse de Saint-Pierre.
Avant d'y arriver, on trouve une belle fontaine avec une mauvaise et colossale statue de Moïse. En tournant à droite, on arrive à Sainte-Marie-aux-Anges.
L'entrée en est très laide et mesquine ; on ne se douterait pas qu'il y a là une église. Cela tient à une sorte de grand vestibule rond, en forme de rotonde, qui se trouve entre la porte d'entrée et l'église elle-même. Ce vestibule
est énorme et ferait à lui seul une jolie église. En face de l'entrée est le maître-autel.
En avançant, on voit à sa droite, à la sortie de la rotonde et dans une sorte de renfoncement, la fameuse statue de Saint Bruno, de laquelle un Pape disait : « Elle parlerait si sa Règle n'ordonnait le silence. » En effet, c'est un chef-d'œuvre. Le Saint est représenté debout, les bras croisés, la tête inclinée sur sa poitrine et dans l'attitude du recueillement et de la prière. La pose est pleine d'une simplicité noble et religieuse ; la tête est vivante et l'air de recueillement admirablement rendu. Cette belle statue peut avoir de dix à douze pieds. Elle est dans une niche, et sa grandeur ne choque pas du tout à cause des immenses proportions de l'église.
Le pavé est très beau, en mosaïque. A droite du maîtreautel est une grande fresque du Dominiquin, la plus belle chose, je crois, que j'aie vu de lui. C'est le Martyre de Saint Sébastien.
Le peintre a choisi le moment où l'on attache Saint Sébastien à un poteau avant de le percer de flèches. Des femmes et la foule sont à droite sur le premier plan ; le cheval d'un centurion cause du trouble parmi les curieux. Des soldats apprêtent leurs arcs et leurs flèches.
Les figures sont grandes au moins deux fois comme nature, mais elles ne sont qu'en proportion avec l'église. Tout est parfaitement conservé dans ce chef-d'œuvre, remarquable par toutes les qualités requises chez les plus grands maîtres. Composition vaste et animée ; couleur magnifique, vigoureuse et délicate à la fois ; beau dessin, beaux et nobles types de têtes ; enfin, une animation, une vie étonnante dans tout le tableau.
A droite, sur le premier plan, se voient une femme et un enfant, admirables tous deux. La pose de l'enfant: surtout est si naturelle que cela fait plaisir à voir. La mère fait un mouvement de frayeur à la vue du cheval du
centurion qui se dirige de son côté. L'enfant, qui ne regarde que le saint martyr, exprime à la fois la compassion, rhorreur et la curiosité.
A côté de ce groupe, au premier plan également, est une autre femme, distraite du spectacle du martyr par la crainte du cheval. Cette femme est, je crois, encore plus belle que la première; c'est aussi beau que Raphaël, la tête est vivante.
Au coin, à gauche, il y a un soldat ou bourreau presque nu, tirant une flèche d'un carquois qui est à terre. La couleur est fine et brillante, le dessin énergique, la forme noble, ainsi que la pose.
Le Saint est encore un chef-d'œuvre. La couleur, le dessin, l'expression, tout s'y trouve réuni. Sa tête est d'un caractère très élevé. Il lève les yeux au ciel pendant qu'on l'attache. Notre-Seigneur lui apparaît dans le ciel avec les Anges, tout en haut du tableau. La figure entière de Xotre-Seigneur n'est pas bien réussie; elle est trop petite, et, ainsi placée tout près du cadre, elle alourdit la composition.
Cette fresque du Dominiquin est un des beaux ta bleaux que j'aie encore vus. Je la préfère même à sa Communion de Saint Jérôme, pour l'ensemble, mais non pour la finesse qui est très grande dans la belle toile du Vatican.
Beaucoup d'autres fresques décorent l'église de Sainte- Marie-aux-Anges. Toutes sont assez bonnes, une seule est remarquable. C'est la Messe de Saint Basile^ par Subleyras. Ce tableau a une belle couleur, et sa composition
fa de la hardiesse et du mouvement.
L'église de Sainte-Marie-aux-Anges est ornée d'un grand nombre de magnifiques colonnes provenant des Thermes de Dioclétien. Elles sont en granit de Sienne, d'un seul morceau, hautes de cinquante-cinq pieds et ayant seize pieds de circonférence.
En sortant de l'église, nous avons été visiter le cloître des Chartreux, de qui dépend l'église et qui la desservent. Ce cloître a encore été dessiné par Michel-Ange, et sa simplicité grandiose s'harmonise très bien avec Sainte- Marie-aux-Anges. C'est un immense carré, entouré d'une galerie avec des arcades et planté d'arbres et de fleurs. Au centre sont deux antiques cyprès, d'une grande hauteur, connus de tous les peintres, qui viennent de tous les côtés les dessiner.
Dans le coin du jardin le plus voisin de la porte d'entrée, est un petit espace destiné au cimetière des Chartreux. Au milieu s'élève une croix de pierre, et près d'elle, comme à son ombre, quelques simples croix de fer, plus petites , indiquent le lieu de sépulture de ces bons religieux. Ce pauvre et modeste cimetière est très touchant.
Dans la galerie entourant le jardin donnent les portes des cellules. Il y a huit ou dix pères au couvent de Sainte- Marie-aux-Anges. Ils ont chacun trois petites chambres ; une pour dormir, une pour travailler et une pour manger, ainsi qu'un jardin particulier, attenant à la cellule. Ils sont enfermés là pendant six jours de la semaine, ne voyant personne, pas même le frère qui leur apporte la nourriture; ce dernier la met dans un tour, dans lequel les religieux remettent les plats et ustensiles après s'en être servis. Ils s'occupent, dans cette solitude profonde, à la prière, à la méditation, au travail manuel, à la culture de leur petit jardin, et à la lecture.
Un jour par semaine, ils se réunissent et ont permission de parler.
Leur vêtement est tout blanc. Les frères convers sont habillés de brun. C'est Saint Bruno, qui est le fondateur de cet ordre, calqué sur les Règles de vie et les exemples des anciens solitaires de la Thébaïde.
Granet a fait un tableau du cloître de Notre-Dame
des Anges ; il est si ressemblant, que je l'ai reconnu de suite, quoique je ne l'aie vu qu'une fois et il y a plusieurs années.
En revenant, nous avons fait une petite pointe sur une jolie église placée près de la fontaine au Moïse. Elle s'appelle Santa Maria délia Vittoria^ en mémoire de la victoire deLépante remportée sur les Infidèles en loTl, sous le Pontificat de Saint Pie Y.
Cette église, toute petite qu'elle soit, est d'une grande richesse. Les murailles sont couvertes de marbres ou de dorures. Aux quatre piliers qui soutiennent la coupole sont les drapeaux pris aux Turcs à Lépante.
A gauche, dans la chapelle de Sainte-Thérèse, est un groupe du Bernin, représentant une extase de la Sainte, et qui est vraiment révoltant à voir. Sainte Thérèse a l'air d'une mauvaise femme ivre; un ange, qui est envoyé du ciel vers elle, a été représenté par l'inhabile et profane sculpteur en Amour de quinze à seize ans, avec une flèche dorée h la main, et souriant d'un air qui respire tout autre chose que l'amour divin. C'est une honte de laisser de semblables statues dans une église ! Quant à la beauté artistique, elle est nulle, tout cela étant maniéré, forcé, contourné, comme c'est l'habitude du Bernin. Cet homme-1^ a gâté tout ce à quoi il a touché, à commencer par Saint-Pierre et Saint-Jean de Latran. Il s'est oublié un moment dans sa vie artistique en faisant la magnifique colonnade de Saint-Pierre. Ce jour-là, il s'est renié, il est sorti de lui-même.
31 juillet. — Je vais le matin avec M. Yéron à l'église de Sainte-Sabine, sur le Mont-Aventin. J'avais un désir tout parliculier de voir cette église à cause de ma chère petite sœur, dont elle porte le nom, et je n'ai pas pu m'empêcher d'y recevoir le bon Dieu à son intention. Mon bon M. Yéron, qui est délivré, comme je l'ai dit plus haut, de son terrible examen de doctorat, me prête, avec
une bonté toujours constante et une cordiale amitié, le secours de son expérience en matière de curiosités chrétiennes et païennes, mais surtout chrétiennes ; car les ecclésiastiques connaissent naturellement celles-ci mieux que les autres.
Nous avons donc formé le projet de visiter le matin de très bonne heure les plus fameux sanctuaires de Rome ; il y dira la messe, à laquelle j'assisterai, au lieu d'aller la chercher dans une église ordinaire.
Aujourd'hui nous avons commencé par Sainte-Sabine, église qui dépendit jadis de Saint Dominique, où il pria, oii il célébra la messe, et dans le couvent de laquelle il habita. Après avoir admiré la beauté de l'église, ornée de vingt-quatre colonnes et d'une belle confession où repose le corps de Sainte Sabine, nous examinâmes une pierre que les bonnes gens prétendent avoir été jetée à saint Dominique par le démon, un jour que le saint était en prières dans l'église. C'est une grosse pierre noire, qui, je l'avoue, m'inspire peu de foi.
M. Véron célébra la messe sur le corps de sainte Sabine, et l'ofirit pour toi, ma chère Sabinette, ainsi que je faisais moi-même. Il dit parfaitement la messe, avec beaucoup de piété et sans aucune affectation.
Nous allons ensuite visiter la chambre où habita Saint Dominique, et celle où fut aussi le Pape saint Pie V, religieux dominicain. Ces deux chambres ne font pas autant d'impression que je l'aurais cru, parce qu'on les a tellement ornées, recouvertes de marbres, de décorations, qu'on ne se figure pas qu'un homme y ait jamais couché, lu, écrit, et fait les autres actes de la vie habituelle.
De Sainte-Sabine on a sur Rome une vue magnifique. Toute la ville est devant vous, le Tibre coule au pied du Mont-Aventin, au sommet duquel on se trouve, et il n'est séparé du couvent que par un beau plan incliné de verdure. Dans un vestibule, où j'ai remarqué des co-
lonnes torses d'un ancien temple de Diane, il y a une immense porte en bois travaillé, dont les sculptures sont merveilleuses de finesse et de délicatesse. Chaque panneau, entre autres, est entouré d'une guirlande de raisins découpés à jour et en relief, les feuilles et les tiges étant ainsi détachées de la masse du bois.
Dans un coin de l'église, au fond d'une petite chapelle à droite, est un tableau vraiment délicieux de Sasso- Ferrato. Il représente la Sainte-Vierge et l'Enfant Jésus adorés par saint Dominique et sainte Catherine.
La Sainte-Yierge est très belle et charmante ainsi que l'Enfant Jésus, le Sagro Bambino. Mais ce qui est tout à fait hors ligne, c'est le saint Dominique et la sainte Catherine. La couleur en est d'une finesse et d'une vigueur singulières, le dessin simple et ccrrrect, le sentiment religieux vif, doux et vrai. La Sainte-Vierge remet à son fidèle saint Dominique le Rosaire, pendant que Notre-Seigneur couronne d'épines sainte Catherine, son épouse mystique, et lui donne aussi un chapelet.
La tête de saint Dominique, outre sa ressemblance aux portraits que l'on a de lui, est d'une finesse et d'une vivacité d'expression charmantes. 11 est à la fois humble et reconnaissant, à la fois saint et aimable. Sainte Catherine a une expression admirable ; elle a la figure à moitié voilée, les yeux baissés, l'air calme et recueilli. La couleur de tout ce tableau est aussi belle que celle du Pérugin, un peu plus dure peut-être. En somme, c'est un tableau de grand prix et digne de la visite des amateurs.
Il y a ?/ia/a/'/a à Sainte-Sabine; aussi n'y reste-il que quatre ou cinq religieux pendant cinq mois de l'année.
En revenant, j'eus l'occasion de juger par moi-même la vérité de ce qu'on m'avait souvent dit de l'indolence des Romains. Je vis des gens de la campagne arrêtés sur la place de Montanara, attendant de l'ouvrage. Je remarquai un petit garçon que je voulus dessiner. En consé-
quence, je m'approche. « Je voudrais faire le portrait de votre enfant, » dis-je au père, « envoyez-le-moi, je ne le garderai qu'une demi-heure, et je lui donnerai deux pauls. » — « Et oti faut-il aller?» demanda-t-il. « A la Pilotta, derrière l'Ambassade de France. » — « Oh 1 c'est trop loin! {ti^opo lontanof). » Je n'ai pu en tirer que cela. Il a préféré ne rien gagner ; et en un quartd'heure de marche, sans fatigue aucune, il aurait eu dans l'espace d'une demi-heure plus que le prix d'une journée detravail.
Cette nonchalance est inouïe ; ces gens, qui n'ont ni pain, ni argent, refusent le moindre travail. Les marchands sont de même ; ils n'éprouvent aucunement le besoin de vendre. « Avez-vous telle étoffe? » leur demande-t-on. — «Je n'en sais rien, n — « Comment 1 vous n'en savez rien? eh! bien, cherchez !» — « Ah ! monsieur, je ne suis pas sûr qu'il y en ait encore. » — « Eh, bien, voyez -le! » — C'est ainsi qu'il leur faut faire violence pour les amener à débiter leur marchandise.
Allez chez un tailleur ou chez un cordonnier, et menacez le, s'il n'est pas exact, de ne pas prendre son ouvrage ou de lui retirer votre pratique : « Come vorrà! » répondra-t-il tranquillement (Comme vous voudrez). Les vilaines gens I C'est écœurant de voir pareille mollasserie!
i"^ août. — Fête de maman! la Sainte-Sophie! Mes sœurs donnent des baisers et des bouquets à ma bonne maman ; il lui manque un de ses enfants qui les lui donnait habituellement de bien bon cœur ! Chère maman, au lieu de bouquets, ce sont des prières que je vous donne. Parties de Rome, Dieu veuille les exaucer plus complètement !
M. Yéron a offert la messe pour maman; qu'il est charitable de me faire un si grand plaisir !
Dans la matinée, il est allé prêter, au Collège Romain, le serment de docteur en Théologie. Il m'a raconté comment se passe la cérémonie, le voici : On l'a conduit
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dan^ une petite chapelle, où il s'est mis à genoux devant le Recteur du Collège et un autre prêtre ; là il a la le Credo du Concile de Nicée et ce qu'on appelle la Profession de foi du Pape Pie lY ; c'est un résumé de tous les articles de foi en discussion avec les hérétiques |ou les schismatiques modernes, et exposés dans la forme d'un Symbole.
Quand cette lecture fut finie, on lui a fait mettre la main sur le livre des Évangiles, et il a juré de défendre tous les dogmes de l'Église Catholique, de ne jamais en enseigner d'autres, etc.. Après ce serment, il est devenu parfait docteur en Théologie, et il n'attend plus que son diplôme {la cartella).
San Martino in Monii, Saint Sylvestre. — Le Cardinal Tomasi. — Sainte-Praxède, Saint Charles Borromée, la Colonne de la Flagellation. — Excursion à Frascati et Albano. — Villas Taverna, Piccolomini , Mondragone. — Visite au père de Géramb , son histoire. — Les Thermes de Titus et la maison dorée de Néron.— Le Corso et la bourgeoisie romaine. — L'hôpital de Sainte-Marieaux-Anges. — Le cimetière des Capucins, place Barberini. — Catacombes de Saint-Sébastien. — Départ de M. Véron pour Jérusalem.
A l'heure de notre promenade habituelle, dans la soirée, je continue avec mon bon abbé Yéron le cours de notre pèlerinage aux principaux sanctuaires de Rome. Nous allons voir deux églises bien intéressantes : San Martino in Monti et Sainte-P^^axède.
Nous passons devant Saint-Pierre-ès-Liens, San Pietro in Vincoli, dont c'était la fête. Nous y entrons pour vénérer les chaînes des Apôtres, et, après notre prière, nous reprenons notre expédition.
Je ne sais l'origine du nom de San Martino in Monti ; on devrait bien plutôt l'appeler Saint-Sylvestre, car tout y est plein du souvenir de ce grand Pape, et rien n'y parle de saint Martin.
Le corps de saint Sylvestre est déposé sous le maître-
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autel, au milieu d'une magnifique Confession en marbre, tenant toute la largeur de l'église et dont la voûte est soutenue par deux arcades, de marbre également. L'église de San-Martino est très grande, très belle, très majestueuse. Elle est construite sur le même modèle que Santa Maria in Tramtevere, que San Pietro in Vincoli, que Sainte-Sabine, etc.. Ce que San-Martino a de particulier, c'est qu'elle est superposée à une autre église, très ancienne et très célèbre par deux Conciles que le Pape saint Sylvestre y a présidés sous Constantin. Mais j'en reparlerai tout à l'heure. Voyons d'abord l'église supérieure.
Tout autour de l'église, sur les murs des bas-côtés, sont une vingtaine de paysages peints à fresque par Gaspard et Nicolas Poussin, rien moins que cela ! Malheureusement ces fresques sont simal placées et dans un si pauvre demi-jour qu'on les voit à peine. Dans une église, du reste, des paysages ne signifient pas grand'chose ; aussi, quoique les peintres y aient ajouté des personnages bibliques, ces paysages des deux Poussins ne semblent-ils pas ici à leur place.
Sous un des autels de la partie gauche de l'église est conservé un corps saint tout entier ; c'est celui du Bienheureux Tomasi, cardinal, mort dans le siècle dernier. Un sacristain est venu nous ouvrir le devant de l'autel qui cache le corps du Bienheureux, et nous vîmes à travers une glace sans tain le saint cardinal Tomasi étendu sur le dos, avec les mains croisées sur le corps et les jambes légèrement ployées. Son visage n'a subi aucune altération, si ce n'est cette contraction des traits que donne toujours la mort. Ses traits sont prononcés, son nez aquilin, son visage excessivement maigre ; la sainteté et la mortification lui donnent cet aspect tranquille et grave qu'elles seules procurent. Il est habillé en cardinal.
Après avoir bien examiné celte curieuse et précieuse relique, nous sommes descendus dans la crypte. Cette église souterraine existait déjà au commencement du règne de Constantin, et elle était assez renommée pour qu'en 323 et, ensuite, en 325, le Pape saint Sylvestre et l'Empereur Constantin la choisissent pour lieu d'assemblée de deux Conciles.
Ce grand souvenir religieux et historique, souvenir de plus de quinze cents ans, occupait mon esprit pendant que nous y descendions. Nous la parcourûmes ; elle est assez grande, mais l'espace est diminué par la grande épaisseur des nombreux piliers qui la soutiennent. Au milieu est l'autel, et au-dessus une ancienne image de la Sainte-Yierge, en mosaïque.
Daas les deux conciles tenus dans ces lieux mêmes, un grand saint et un grand Empereur s'occupèrent à pacifier l'Eglise enfin victorieuse du paganisme, et commencèrent à la défendre contre les hérésies, qui succédaient aux persécutions contre lesquelles elle cessait à peine de combattre. On y brûla, en effet, publiquement les écrits d'Arius et de trois ou quatre autres hérésiarques du troisième siècle, qui n'avaient même pas attendu la fin des grandes persécutions pour déchirer le sein de l'Eglise.
Le cicérone nous montra le lieu oîi le Bienheureux Tomasi avait été enterré, et oh il était resté jusqu'à sa Béatification. Dans une petite niche, pratiquée du côté des piliers, est l'urne qui contient ses entrailles.
Un peu plus loin que Saint-Martin-aux-Monts , se trouve l'église de Sainte-Praxède, fameuse par le riche trésor qu'elle possède. Dans une de ses chapelles est conservée la colonne de la Flagellation de Notre-Seigneur ; je vais en parler tout à l'heure.
Dans le seizième siècle, lorsque saint Charles Borromée fut nommé cardinal, il reçut pour église titulaire
Sainte-Praxède, où il fit exécuter des restaurations que l'on voit encore. Chaque cardinal, on le sait, a une église à Rome, dont il est titulaire, et qui est son litige ; c'està-dire une église dbnt il est le protecteur immédiat et dont il a la juridiction.
En face de la porte d'entrée est l'emplacement du puits ou de la citerne où la sainte, à laquelle l'église est dédiée, versait le sang des martyrs qu'elle recueillait dans des linges ou des vases ; c'était sans doute par crainte des profanations païennes qu'elle agissait ainsi.
Les rebords du puits sont en marbre blanc ; au milieu est placée une image en bronze de sainte Praxède, exprimant les linges sanglants. Sainte Praxède était une vierge, vivant du temps des premières persécutions et dans la vie de laquelle l'histoire n'a conservé que ce touchant détail.
Dans une chapelle à gauche, on voit le tabouret en forme d'X, où saint Charles Borromée officiait dans son église titulaire. Il est très simple, en bois doré et recouvert d'une étoffe rouge. En face, dans la même chapelle, est une longue table en bois commun, sur laquelle Saint Charles fit manger douze pauvres qu'il servit lui-même.
C'est dans une chapelle à droite et à peu près vis-à-vis de celle de Saint-Charles-Borromée, que l'on voit la colonne de la Flagellation.
Cette chapelle est extrêmement curieuse par les mosaïques qui la tapissent entièrement, et qui datent du huitième siècle. Elles donnent une couleur sombre , très belle, à ce petit oratoire. Au milieu de la voûte est le portrait de Notre-Seigneur, porté par quatre anges grands comme nature.
A droite, en entrant dans cet oratoire, est une niche assez profonde, fermée par une grille de fer ; c'est là qu'est déposée la colonne où le sang de Notre-Seigneur a commencé à couler pour la rédemption du monde.
Plusieurs lampent brûlent continuellement devant cette grande relique de la Passion. Un sacristain nous ouvrit la grille, et nous vîmes de près la sainte Colonne à travers la grande glace de son beau reliquaire.
Elle est en marbre noirâtre à veines blanches, presque intacte, et d'une forme assez élégante ; elle ressemble assez à un piédestal rond de satue, évidé par le milieu, avec un petit rebord et une cannelure au sommet ; la base, ronde aussi, est d'un diamètre à peu près double de celui du sommet. Elle est beaucoup plus basse qu'on pourrait se le figurer. Elle n'a pas plus de deux pieds et demi de hauteur. Il y avait au sommet, scellé au centre de la colonne, un anneau de fer auquel on attachait les mains des condamnés avec des cordes derrière leur dos. Le corps se présentait ainsi sans défense aucune par devant aux coups de fouet des bourreaux. Saint Louis, roi de France, a obtenu cet anneau qui se garde précieusement à Notre-Dame de Paris avec la Sainte Couronne d'épines et un clou de la crucifixion.
Je considérais cette colonne. C'est là que mon Dieu a répandu son sang pour expier mes fautes ! Quel cœur devrais-je avoir pour ne pas l'aimer de toutes mes forces et pour l'offenser encore 1 Qu'il ait pitié de moi, c'est le seul cri qui puisse en ce moment sortir de mon cœur I
3 août. — M. Véron avait formé hier le projet d'aller à Frascati et à Albano consulter M. de Bussierre et le père de Géramb sur un voyage qu'il projette à Jérusalem. Je profite de cette circonstance pour échapper un moment aux chaleurs étouffantes de Rome.
En conséquence, nous louons une affreuse voiture, qui serait aux fiacres de Paris ce qu'un fiacre est à un élégant équipage. On appelle cela ici un legno (un bois, un sapin), A cinq heures et demie du matin, nous nous embarquons et nous arrivons vers huit heures à Frascati,
par un magnifique temps, pas trop chaud, vivifié par l'air de la mer et de la campagne de Rome. • Nous nous faisons conduire à la Villa Taverna, propriété du prince Borghèse, où habitent M. de Bussierre et M. de Bock, le président de notre conférence de Saint- Yincent de Paul. Ces messieurs étaient absents : ils étaient allés à la messe à Frascati. Nous nous dirigeons en conséquence vers l'église, oii nous entendons la messe avec eux.
Après la messe, M. de Bussierre me présente à sa femme, et nous remontons tous les* cinq en voiture pour revenir à la Villa Taverna. M. Yéron devait déjeuner avec eux ; moi je voulais aller déjeuner avec M. et madame Odier, établis aussi fi Frascati. Je quitte donc les Bussierre, et me fais conduire à la Villa Piccolomini. Je les trouve chez eux, m'attendant, suivant un billet que je leur avais adressé.
La Yilla Piccolomini est située au-dessus de Frascati. sur le penchant de la montagne. La vue que l'on a du salon est semblable à celle de la Villa Aldobrandini, c'està-dire admii^abilissime. A gauche, la mer, à dix ou douze lieues, et la campagne de Rome, unie et dorée, s'étendant en face. A droite, les montagnes de Tivoli, de Gennaro et de la Sabine, et au fond, à l'horizon, le mont Socrate, célébré par Horace. Au premier plan, en face, était Frascati et, à droite, les bois de la Villa Taverna et de Mondragone.
Le salon de M. Odier est une immense salle, longue de trente-huit pieds, haute de vingt-cinq, toute peinte à fresque. D'un bout de cette pièce ils ont fait un salon, de l'autre une salle à manger et un atelier; de sorte que, dans la même salle, ils ont tout leur établissement. Après avoir amicalement causé ensemble, nous nous sommes mis à table et, ensuite, nous sommes sortis pour aller voir la Villa Mondragone.
On y arrive par une belle avenue de chênes-verts, à droite de laquelle sont des points de vue très remarquables. Il y a entre autres un moment oti l'on voit la montagne de Tusculum à travers les troncs des grands pins d'Italie, et où l'on croirait le paysage arrangé à plaisir. La limpidité de l'air et les reflets bleus du ciel dans les ombres produisent de bizarres effets d'optique ; ainsi M. Odier me faisait remarquer l'absence de perspective ; on ne sait plus calculer les distances, et telle maison, qui semble appartenir à un groupe d'habitations, en est éloignée de cinq à six cents pas. Les ombres sont bleues à cause du ciel.
Après une assez ennuyeuse montée, nous arrivons à la Yilla Mondragone. Elle appartient aux Borghèse. Mais, depuis bien des années, elle tombe en dégradation, sinon en ruine. C'est une immense maison, plus semblable à une caserne qu'à une villa, bâtie sur le versant de la colline de Tusculum, et plongeant sur toute l'immense plaine qui entoure Rome. C'est le Pape Paul IV Borghèse qui l'a construite ; et il l'a laissée à ses neveux, les princes Borghèse, à la condition qu'ils y recevraient toujours les Papes avec toute leur maison, lorsque ceux-ci le désireraient. La condition fat acceptée ; mais un des descendants ayant trouvé la servitude trop onéreuse, ne jugea rien déplus efficace, pour s'en débarrasser, que de dégrader lui-même sa Villa, de sorte que les Papes ne purent plus venir l'habiter.
Elle est donc actuellement dans un complet état de dégradation. Il paraît même que les voûtes qui soutiennent les terrasses, entourant la Villa et formant un immense rez-de-chaussée en sous-sol, menacent ruine au point qu'il est imprudent de s'aventurer sur ces terrasses.
La vue que l'on a de la façade de la Villa Mondragone est encore plus vaste et plus belle que celle des Villas
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Aldobrandini, Taverna et Piccolomini. Elle embrasse une plus grande étendue de pays, à cause de son élévation et de son isolement. Devant la Villa, au bas de l'énorme terrasse qui la soutient, sont de beaux bois, dont la verdure foncée fait ressortir la couleur vaporeuse et azurée des lointains. A droite, sur le sommet d'une petite montagne s'élève un élégant nllage. Il se détache sur la belle ligne bleue des montagnes de la Sabine A gauche se voient la mer dans le lointain, les Villas Taverna, Piccolomini, Falconieri; et Frascati en avant
M. et madame Odier nous quittèrent à la porte de la Villa Taverna; l'extérieur de cette dernière n'est pas très beau; mais l'intérieur en est confortable et ravissant Vue de la mer et de la campagne de Rome, air frais et léger jardin de plain-pied, quoique au premier étage du coté de la montagne, eau excellente et toujours renouvelée, fleurs, peintures à fresque, bonne distribution d appartement, et, ce qui vaut encore mieux que tout cela, bons et excellents hôtes, rien n'y manque. On me reçut avec une amabilité et un sans-façon qui me charmèrent. M. de Bussierre, qui a un grand talent d'aquart"f • !"%'»°°'^^ "'^ '"bura entier, plein de vues dl tahe de Sicile, d'Egypte et de France. On nous re-
.X //' '' '' °'''' "î"'^ "î^^f^ i^eures que nous nous décidâmes à partir pour Albano.
Nous y^ descendîmes à l'auberge, après quoi nous allâmes faire notre visite au père de Géramb. Comme le disait M. 1 abbé Lacroix, c'est une des curiosités, un des types à<i notre temps, que le père Géramb. Ses antécédents, son originalité, son cœur toujours en guerre avec sa tête, sa disparition du monde, sa longue obscurité sa réapparition et ses allures depuis ce temps, tout contribue à faire de lui un vrai type, un être à part, digne de 1 attention du voyageur et de la mention du chroniqueur.
Il a maintenant soixante-dix ou douze ans, et, malgré ce grand âge, qu'il n'a pas du tout, du reste, l'air d'avoir; malgré surtout les dix-huit ans de Trappe qu'il a subis, il a conservé un feu, une ardeur, une pétulance, que l'on trouverait excessifs même dans un jeune homme du monde. Quand il était plus jeune et dans le monde, cette ardeur se portait vers la gloire militaire. Comme il joignait à cela une grande susceptibilité, il se battait en duel à tout bout de champ. Il était dans cet état, quand il fut se renfermer à la Trappe, après avoir été mis en prison sous l'empire et avoir entendu les soldats qui venaient pour le fusiller. Je ne sais quelle circonstance imprévue le sauva de la mort ; toujours est-il que, dans ce moment désespéré, il fit vœu d'embrasser l'austère pénitence de la Trappe, si le bon Dieu lui sauvait la vie. Etant sorti de prison, il accomplit son vœu, et vécut caché dans la Trappe de Laval, jusqu'à ce que le père Grivel, Jésuite, l'eût découvert là, par hasard.
11 paraît seulement qu'il mettait tout en révolution chez ces pauvres Trappistes. Il faisait ce qu'il pouvait pour étouffer les saillies de son impétuosité naturelle. La grâce venait bien, mais après la nature qui venait toujours la première, et la grâce n'avait plus qu'à mettre l'éteignoir sur cette flamme toujours active, toujours renaissante. Aussi le malheureux père Marie-Joseph était-il tout le temps en pénitence.
Lui-même raconte d'une manière très comique quelques traits de sa vie de Trappiste. « Un jour, dit-il, je » casse un pot de faïence. Au réfectoire, le père abbé » demande qui a commis ce méfait. « Je proclame le » père Marie- Joseph », dit d'une voix fluette un petit )) novice. « Père Marie-Joseph, est-ce vous qui avez )) cassé ce pot? » demanda l'abbé. — « Oui, mon père » )) — Je me mis alors à genoux au milieu du réfectoire, » suivant la coutume quand on est accusé. « Mais ce
» père nous cassera tout », s'écria Tabbé. « Nous avons » fait un bien mauvais marché en le recevant parmi » nous ! Voyons, mes frères, quelle pénitence lui infli- )> gerais-je? J'ordonne qu"on lui attache les morceaux » brisés autour du cou pendant qu'il restera à genoux » durant le repas. » J'étais donc avec mon collier de pots » cassés, moi qui avais tant ambitionné jadis l'ordre de » la Toison d'Or: Eh! bien, me disais-je à moi-même: » Tu es gentil maintenant, va ! Toi qui faisais tant de » tapage à la tête de ton régiment des hussards de la (( Mort, te voilà maintenant colonel du réi^iment de >> Royal-Pot! »
C'est ce même esprit original, comùque, pétulant, qu'il a toujours, que ses pénitences de dix-huit ans n'ont pu chasser. On ne les lui épargnait pas cependant, car pendant plusieurs années il fut chargé du soin de certains endroits, de certains vases de tout le couvent. Il nettoyait tout cela, et cette rude mortification, pour lui surtout qui avait brillé comme élégant et beau danseur, ne l'empêchait pas déparier, de reparler, déparier encore, malgré la Règle. Le silence était au-dessus de ses forces I
Il faisait un tel brouhaha dans le monastère qu'on s'en débarrassa, d'abord en l'envoyant quêter, et, enfin en le nommant Procureur-Général de la Trappe à Rome, place créée pour lui, qui ne sert à rien, et qui, je pense' mourra avec lui.
Là, du moins, il peut parler, aller, venir, voir quelques personnes, écrire quelques petits billets, enfin s'accorder mille douceurs. Il fait l'aimable et l'empressé auprès des dames, malgré ou plutôt à cause de ses soixante-douze ans. La première fois qu'il vit madame de Maubourg, lorsqu'elle le reconduisit jusqu'à la porte après une visite où ii avait été tout aimable, il lui dit en se retirant ;
«Vous avez des ailes... je les vois!... » et il tourne les talons, « c'est-à-dire vous êtes un ange! »
Le père de Géramb a un cœur excellent. Il aime de toutes ses forces ceux qui ont pour lui la moindre petite attention; un rien suffit pour s'en faire un ami zélé. Il m'aime beaucoup, ainsi que toutes les personnes que je connais à Rome.
Nous le trouvâmes, M. Véron et moi, près du couvent des Capucins, où il loge, assis sous un énorme chênevert, et causant avec la bonne et sainte lady Acton, mère du cardinal Acton, et une dame que je crois être la fille de lady Acton. Lorsque ces dames se furent retirées, nous causâmes quelque temps avec lui, après quoi il nous fit monter dans son petit appartement.
Il avait peine à monter, car il est très gros et de plus il a une maladie dans les jambes. Il nous raconta une foule de petites anecdotes, nous fit voir son testament, nous lut une charmante lettre de madame de Maubourg; tout cela avec tant de bonheur et de bonhomie, que nous ne pensions pas à nous retirer. M. Yéron était un peu souffrant, le père de Géramb lui proposa de prendre quelque chose pour le remonter, ce qu'il accepta ; et il fit apporter du vin, remède de tous les maux pendant les chaleurs de Rome. Seulement son vin était très fort, très capiteux, ses verres étaient gigantesques, et la dose de liquide bonne pour des estomacs d'ivrognes.
Le père de Géramb se rappela alors, je ne sais comment, que ma chère maman était souffrante, et il eut l'aimable attention de proposer un toast à sa santé. Quel brave homme ! comme cela suffit à montrer un bon cœur I Nous bûmes donc à la santé de ma bonne maman, le père de Géramb, M. Véron et moi. Mais la santé de maman me monta à la tête, et je sortis de chez le Révérend père à moitié gris. M. Véron me donnait le bras, ma tête était alourdie ainsi que mes jambes, ce
qui m'ennuyait et me confusionnait fort. Il n'y avait pourtant pas de mal à cela, car ce n'était pas ma faute. N'est-il pas cependant assez drôle d'avoir été presque grisé par un Trappiste?
4 août, - Le lendemain, j'accompagne M. Véron à la johe petite église de Saint-Paul, dont j'ai parlé lors de mon premier voyage à Albano. Il y dit la messe sur le tombeau du saint homme Del Buffalo. Il n'y avait personne dans l'église, et j^eus l'insigne bonheJr de servir sa messe.
Nous quittâmes Albano à midi environ, et à deux heures nous étions à Rome, suant, étouffant, endormis par la chaleur affreuse qu'il faisait.
Le soir, M. Véron, mon fidèle et obligeant cicérone me mène voir les Thermes de Titus près du Colisée À cette même place, autrefois, était la fameuse maison de débauches de Néron, appelée la )Iaison dorée, à cause de ses richesses. Titus fit bâtir des bains, ou Thermes en se servant de la Maison dorée comme fondation, de sorte qu'elle fut dépouillée de ses décorations somptueuses On en voit cependant encore quelques traces. Quant aux Thermes, ils ont disparu complètement.
Dans une galerie, le custode nous montra différents objets trouvés dans les fouilles, entre autres des amphores à vin, très bien conservées, en terre cuite, hautes de trois pieds environ. Par l'extrémité inférieure qui se termmait en pointe, on les piquait dans la terre humide dans les caves, et le vin se conservait ainsi longtemps et très frais.
Dans une autre de ces galeries, qui servaient de supports aux constructions supérieures, est l'entrée de la Maison dorée de Néron. Une ctiose assez singulière et qui devait être peu gracieuse, c'était la forme des portes antiques, du moins à cette époque. Elles formaient un carré parfait, quelle que fût leur grandeur. Ainsi, celle
du vestibule de la Maison dorée qui a bien quinze pieds en tous sens, a l'air d'un trou pratiqué pour faire passer quelque machine ou quelque gros meuble. 11 n'y avait avec cela qu'une seule fenêtre, du moins dans toutes les chambres de ce fameux palais, laquelle était pratiquée au-dessus de la porte, et carrée également. Gela devait être bien lourd et manquait d'élégance. Chaque chambre devait ressembler à un atelier de peintre, ou à un magasin.
Nous avons parcouru une vingtaine de chambres, toutes vastes, grandioses, noires, humides. La plus curieuse est celle oti fut découverte la belle statue du Laocoon. En face de la fenêtre, au fond de la pièce, une grande niche était pratiquée dans le mur, pour recevoir une'statue, et le Laocoon y avait été placé.
Une autre pièce intéressante, c'est un large et immense corridor, qui servait à Monsieur Néron et à ses amis de lieu de rafraîchissement et de promenade pendantles grandes chaleurs. De gracieuses arabesques sont encore visibles au plafond ; on prétend que Raphaël en a copié ou imité plusieurs dans la galerie des Loges au Vatican. Une inscription très singulière se voit, à hauteur d'homme, sur un des murs du corridor. En voici le commencement : (( que Jupiter, Diane et les Dieux maudissent quiconque....» Je n'ose continuer, même en latin, tant les mots sont crus et brutaux : le reste se retrouve, mais en termes beaucoup plus voilés, sur les défenses appliquées aux murs de nos monuments publics. Ainsi ces défenses étaient déjà en vigueur du temps des Romains et étaient, paraît-il, nécessaires dans les appartements mêmes et les palais des Empereurs ! mais, au lieu de la police et de l'amende, ils invoquaient, contre les délinquants, la malédiction de leurs plus grands dieux, qu'ils faisaient ainsi étrangement intervenir pour garder leurs murs contre les indiscrétions des citoyens I
Le soir, je passai par le Corso, vers huit heures, moment où les Romains et les Rom.aines vont se promener pour étaler leurs beaux habits. Je ne sais comment je n'ai pas encore parlé de cette ridicule manie que possède tout ce peuple-ci, de s'attifer et de se parer uniquement pour se faire voir. Ce qu'on appelle le mezzo ceto, la classe moyenne, les petits bourgeois, les boutiquiers, les perruquiers, les blanchisseuses, les couturières, etc., n'ont pas d'autre plaisir que de s'affubler de chapeaux de soie, de fleurs, et d'habits que ne rougiraient pas de porter les princes et princesses de Rome, de monter, en cet attirail ridicule, dans un fiacre sans numéro (le fiacre numéroté leur paraissant trop roturier), et de se faire voiturer pendant une ou deux heures dans le Corso. On les prend pour des gens comme il faut, pour des signori ; c'est toute leur ambition. Tous ces beaux chapeaux de crêpe blanc, detaff"etas rose, de pailles brodées, tous ces beaux bijoux faux, ces cols brodés, ces robes plissées, ornées, chargées de garnitures, tout cela prend ensuite le chemin du mont-de-piété ;. mais qu'importe! Ce sont des gens qui voient tout par l'extérieur, au seul point de vue de la vanité et de la sottise.
Chez les gens de la classe plus élevée, ce qu'on estime ce n'est pas le mérite, ou du moins le mérite seul et pour lui-même, c'est : 1° l'argent, et 2° le titre. Un comte, un marquis, Toiremême un simplebaron, qui est riche, qui a âel denaro, est un homme du plus grand mérite : un uomo di garho, un padrone stirnatissimo. Aussi estime-t-on ici beaucoup plus un employé non payé, qu'un autre payé; et pourquoi cela ? Perche è segno che ha denaro ; parce que c'est un signe qu'il a de l'argent, et que, senza denaro non si fa niente, sa..! sans argent, on ne fait rien... voyez-vous !
^ Un Italien, à qui j'étais présenté et à qui on disait que j'étais attaché à l'Ambassade, a fait un ah! exprimant à
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la fois l'estime, le respect et le compliment ; quand H apprit que je n*étais pas payé, «? segno che ha denaro !
Cette habitude de juger par l'extérieur et à la légère vient du vide de leurs pauvres cervelles, lequel vide se reproduit dans leurs conversations. Ce sont des mots, et des mots, dits avec feu, avec animation , mais sans pensée. Ce sont des enfilades d'adverbes , d'adjectifs , d'exclamations, de phrases commencées, qui reviennent à tout bout de champ, des exagérations dans les qualifications : Hè ! mal,., che ne pare?... altro!... pur.., perd... corne si fa? hè 1 sicuro !..,. N'est-ce pas le cas de dire (quand ils sont beaux) :
Belle tête, Mais de cervelle point!
9 août. — Un médecin de l'hôpital de Sainte-Marie aux Anges^ M. del Yescovo, nous avait proposé, à M. Véron et à moi, d'aller visiter cet établissement; j'étais bien aise d'étudier l'organisation d'une maison de ce genre à Rome. Nous rencontrâmes M. del Vescovo au rendezvous convenu et nous entrâmes dans l'hôpital.
Notre première visite fut pour les fiévreux. Nous leur distribuâmes à chacun quelques morceaux de sucre, et quand le sucre fut épuisé, quelques baïoques (pièces de un sol). Il y avait soixante malades dans la première salle. Un d'eux parlait bien français ; c'était un pauvre jeune soldat suisse, arrivé à Rome depuis six semaines : ayant frappé un sous-officier dans une rixe, il est condamné à cinq ans de galères.
Il y a dans l'infirmerie une petite chapelle et un autel; chaque jour on y dit la messe ; des prêtres et des Jésuites viennent confesser et consoler ces pauvres prisonniers.
Cet hôpital est immense. Il contient huit cent cinquante malades, déi5enu<6 ou galériens ; en outre mille
enfants infirmes ou malades ; près de quatre cents enfants auxquels on fait apprendre des métiers divers ; mais ce qu'il y a de plus touchant et de plus intéressant, c'est l'établissement de jeunes sourds-muets, qui fait également partie de l'hôpital. Ils sont vingt-trois garçons et à peu près autant de filles ; nous n'avons vu que les garçons, les filles étant dans un quartier séparé.
Nous entrâmes dans leur salle d'étude, et leur maître, Tabbé Ralli, homme très habile en cette matière, voulut bien nous donner un petit échantillon de leur savoir. La rapidité du développement intellectuel de ces pauvres êtres est une chose extraordinaire. Ilscomprenentd'abord au mouvement des lèvres, puis au langage des doigts, puis enfin à la pantomime. En moins d'un an, ils arrivent au point d'exprimer, à la volonté de leur maître, des idées tout à fait abstraites, telles que ; « Là bonté de Dieu est aussi infinie que sa justice. — Le monde a été racheté par Jésus-Christ, etc.. » Ils savent de l'histoire, du calcul, et ils ont l'air de saisir avec une promptitude remarquable les observations de leur instituteur. Quelle patience il faut à celui qui se dévoue à une pareille œuvre, et qui passe sept heures par jour avec ces pauvres créatures! Dieu seul peut la donner, et celui qui s'y consacre pour l'amour de Notre-Seigneur est sûr d'être sur la voie qui mène droit au ciel.
Ces enfants adorent M. l'abbé Ralli; ils l'aiment plus que père, mère, frères et sœurs; et certes ils ont raison 1 Grâce à lui, ils connaissent les grandes vérités sans lesquelles ils ne pourraient arriver au ciel, ils apprennent à s'occuper utilement et agréablement pour le reste de leur vie, au lieu de végéter comme des brutes. Il est donc bien naturel qu'ils s'attachent à l'homme qui les comble de pareils bienfaits.
Ils sont habillés tout en bleu. La plupart ont des figures animées, des yeux surtout pleins de feu et d'intelligence.
Un d'eux même commence à pouvoir former quelques sons. Nous sommes sortis de cet hôpital, touchés, émus et enchantés.
Dans la soirée, je vais voir avec M. Yéron une des curiosités de Rome, le cimetière des Capucins, à la place Barberini.
Les Capucins, presque disparus de notre pauvre France depuis la Révolution qui a égorgé les moines après avoir volé leurs couvents, sont habillés de la même manière que les Franciscains ; seulement ils portent la barbe longue ce qui produit un effet superbe ; c'est, comme on le sait, le plus pauvre de tous les ordres religieux. Ils ne vivent que d'aumônes. Leur vie est très mortifiée, presque autant que celle des Trappistes. Ils font un bien immense parmi le peuple, dans les rangs duquel ils se recrutent en grande partie.
Ils ont, au couvent de la place Barberini, un cimetière où les morts ne sont pas enterrés. Les ossements, desséchés bien entendu, sont rangés les uns sur les autres, formant quelquefois des dessins bizarres. Plusieurs corps entiers, à l'état de squelette, sont revêtus de leurs habits religieux, les uns couchés, les autres à genoux, les autres debout.
On descend dans les caveaux où se trouvent ces effrayants trophées de la mort par un petit escalier de pierre donnant dans la sacristie. On entre dans une enfilade de cinq ou six petites pièces carrées, éclairées par une petite fenêtre, dans lesquelles sont superposés les ossements. 11 peut bien y avoir cinq mille religieux enterrés là.
A droite et à gauche s'élèvent deux murailles de grands ossements provenant des jambes et des bassins, et entremêlés de crânes avec le X mortuaire. Le fond de la chambre est arrangé de même; seulement trois niches y ont été réservées dans l'épaisseur des ossements entas-
ses. Là sont des squelettes vêtus du costume religieux, et offrant tous des figures effrayantes. Quelques-uns ont encore leur chair desséchée et réduite à l'état de momie. Presque tous ceux qui sont conservés en eatier ont leur nom sur un petit écriteau. Comme il était tard, nous n'y pouvions pas lire grand'chose ; mais je compte revenir dans le jour faire une autre visite à ce saisissant ossuaire pour croquer quelques-unes des plus horribles têtes.
10 août. — Fête de saint Laurent, très choyée à Rome. Je vais voir, avec M. Yéron, dans le palais du Quirinal, la relique de sa tête entière conservée au dépôt des Reliques. Le gardien, ou plutôt le chef des Custodes ou dépôts de Reliques, est Mgr Sacrista, un saint Evêque, très aimé du Pape. M. Yéron, qui le connaît beaucoup, me fit faire sa connaissance à mon tour, ce dont je suis râvi, car dans l'avenir, si j'ai quelques reliques à demander pour moi ou pour d'autres, je serai à peu près sûr de les obtenir par la faveur de Mgr Sacrista.
Dans sa chapelle était exposée la tête de Saint-Laurent. La chair et la peau existent encore, seulement momifiées et devenues couleur d'argile, gris assez foncé. Le nez et les lèvres sont brisés ; malgré cela, on retrouve dans la tète de saint Laurent de grandes traces de beauté. Le front est superbe, large et élevé. La forme des orbites, du commencement du nez et l'ovale du visage indiquent une grande régularité de traits. Les yeux sont momifiés comme le reste ; on distingue très bien la place et la forme de la pupille, quoique en séchant les yeux aient tourné. Quatre ou cinq dents, que les lèvres enlevées laissent voir sont d'une blancheur et d'une régularité remarquables. Cette tète de saint est une des plus belles et saisissantes reliques que j'aie vues.
Voici, au milieu de mes descriptions, deux mots assez connus et caractéristiques de M. de Taileyrand, qu'un diplomate me rappelait hier.
Le premier s'adressait à un jeune diplomate qui demandait conseil à ce maître-ès-ruses-et-diableries : « Défiez-vous surtout, mon cher, de votre premier mouvement; car c'est le bon. »
Voici le second : Louis XVIII, né malin, turlupinait un jour le prince évêque marié sur sa femme, madame Grand, dont la naissance et les manières communes contrastaient tant avec celles de son mari : « Eh I bien, disait le Roi, votre femme vous gêne donc toujours, M. le prince? » — « Ahl Sire, ne m'en parlez pas, » répond le vieux matois, « c'est mon 20 mars ! » — Le Roi n'eut rien de plus pressé que de tourner les talons. Le 20 mars 1815 est, on le sait, le jour où Louis XVIII était obligé de quitter précipitamment les Tuileries, à l'approche de Napoléon revenant de l'île d'Elbe.
12 août. — Je poursuis avec M. Véron le cours de mes pèlerinages aux sanctuaires de Rome. Nous allons le soir aux catacombes de Saint-Sébastien, les plus fameuses et les plus anciennes de toutes.
Aunpointde vue, cependant, elles sontles moins curieuses, à cause des fouilles plus considérables que leur réputation y a fait pratiquer. On en a si bien gratté, exploré tous les moindres recoins, qu'il n'y a plus ni ossements, ni pierres tumulaires, ni lampes sépulcrales, ni peintures ou inscriptions importantes. Tout a été enlevé et transporté dans des églises ou des musées.
Les catacombes de Saint-Sébastien correspondent avec celles de Sainte-Agnès, de Saint-Laurent, de Sainte-Priscille, etc. Elles ont soixante milles, vingt-cinq lieues de circuit ; elles s'étendent sous toute la ville de Rome et vont presque jusqu'à la mer. Leurs innombrables corridors forment un réseau d'où il serait impossible de se tirer sans une connaissance approfondie des lieux ; mis au bout les uns des autres, ces corridors formeraient
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une longueur de huit à neuf cents milles, trois cents lieues environ.
On ne peut malheureusement parcourir qu'une petite partie de ces saintes et mystérieuses retraites des premiers chrétiens ; des ébouleraents ou d'autres accidents ont fait interdire de dépasser certaines limites. Voici ce qu'il nous a été permis de visiter :
Au pied de l'escalier par lequel on descend de la porte de Téglise dans les souterrains, est une chambre, ou chapelle, où furent trouvées les reliques du saint martyr Sébastien. On a élevé un autel à la place de son tombeau. Sur Tautel est un buste du martyr, par le Bernin, forcé, maniéré, insignifiant, comme tout ce qui est sorti de sa main.
Près de là est une ancienne chapelle des premiers chrétiens avec un autel où se célébrait la messe et, souvenir bien précieux, un tabernacle pour la réserve du Saint-Sacrement. Ce tabernacle est creusé dans le roc ; il peut avoir un pied en tous sens ; il est carré et voûté par en haut à l'intérieur.
Plus loin, nous vîmes le cercueil de saint Marcelin : il est en terre cuite, très étroit, et presque entier.
Puis, les excavations pratiquées dans le mur pour recevoir les reliques de toute une famille de martyrs : le père, la mère et leurs cinq enfants. On voit les deux grandes niches, et à côté les cinq plus petites pour les enfants.
Tout près de ces tombeaux se trouve une chapelle contenant le sépulcre d'un Pape, lequel en a été extrait ; au fond on voit encore des mosaïques. Cette chapelle se recommande à la pieuse attention des visiteurs chrétiens par un souvenir plus moderne. C'est là, en effet, que saint Philippe de Néri venait prier, passant souvent les nuits entières en méditation et en contemplation, lorsqu'il faisait le pèlerinage des sept basiliques de Rome.
C'est en priant dans cette petite chapelle qu'il se reposait des fatigues de son apostolat.
Dans une autre chapelle, petite et carrée comme Tautre, on a laissé subsister quelques anciens souvenirs. Telle est une croix de marbre, parfaitement conservée, de forme grecque avec l'extrémité des bras en trèfle. Derrière est une cavité où reposait autrefois un corps saint, celui de saint Maxime, je crois. On célébrait la messe sur un autel placé devant la croix et la relique du saint. Cet autel a disparu depuis ; à la place on voit la colonne à laquelle fut attaché saint Maxime, et sur laquelle il fut décapité.
Après avoir bien examiné cette intéressante chapelle, nous entrâmes dans d'autres corridors. Dans l'un d'eux, le franciscain qui nous guidait, nous montra le lieu où reposa le corps de la célèbre martyre. Sainte Cécile, vierge. On avait placé ses reliques dans une simple galerie au troisième étage inférieur. Je regardais avec vénération ce simple trou^ sanctifié par le corps de cette grande sainte, quand je crus apercevoir quelque chose de blanc à l'intérieur. Je grimpai pour prendre ce que je voyais, et je retirai un beau morceau du marbre tumulaire qui servait à clore le tombeau de sainte Cécile. Jugez quelle fut ma joie 1 Le frère franciscain fit d'abord quelques façons pour me laisser emporter ma trouvaille. Mais il y consentit à la fin; et je me trouve avoir ainsi presque une relique pour serre-papiers.
Je terminai par là mon expédition souterraine ; on nous fit, eîi efi'et, remonter à la face du soleil, quoiqu'il fût couché, par un escalier antique, qui servait jadis aux chrétiens pour entrer dans les catacombes, soit lorsqu'ils apportaient les corps des martyrs, soit lorsqu'ils venaient simplement assister aux saints mystères. Que de saints ont passé par cet escalier, sur ces mêmes marches que nous foulons sans respect !
Dans l'église même de Saint-Sébastien sont plusieurs reliques bien précieuses, telles que : le bras de saint Sébastien ; celui de saint André, apôtre ; les têtes de trois Papes, saints ; la colonne à laquelle fut lié saint Sébastien ; enfin, la pierre où, suivant une pieuse tradition, s'imprimèrent les pieds de Notre-Seigneur, lorsqu'il apparut à Saint Pierre, fuyant de Rome, et qu'il le fit retourner pour aller au martyre.
13 aota, — Jour du départ de mon bon et saint ami, l'abbé Véron, qui, depuis six semaines, m'a entouré de tant de soins affectueux et d'une si cordiale amitié.
Je l'accompagnai le matin à la messe qu'il célébra à Saint-Pierre sur le corps des saints apôtres. Je priai Notre-Seigneur de lui accorder un heureux voyage et de faire servir à l'accroissement de sa foi et de sa piété le pèlerinage des Saint-Lieux de Jérusalem. Il y va accompagné de deux jeunes Français laïques, M. M..., pisux et excellent garçon, mais toujours riant et d'idées peu élevées, et M. B..., jeune homme très pieux aussi, mais un peu secca^ore, comme on dit ici, c'est-à-dire ennuyeux, sciant.
Le soir, à huit heures, j'allai les embarquer tous les trois à la diligence de Cività-Yecchia. Ils prieront pour moi Notre-Seigneur sur le Calvaire, à Bethléem, à Nazareth, et moi, de mon côté, je les accompagnerai de mes vœux et de mes prières.
Après leur départ, M. de Bock, président de notre conférence de Saint-Vincent de Paul, qui était venu faire aussi ses adieux à M. Yéron, vint avec moi pner pour lui à l'autel du miracle de M. Ratisbonne, devenu un des sanctuaires vénérés de Rome.
On a placé sur l'autel, devant le tableau de l'Ange Gardien qui y était lorsque la Sainte-Vierge apparut au mauvais juif pour en faire un saint catholique, un affreux tableau d'un peintre itahen, lequel a représenté la
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Vierge plus petite que nature, vêtue de rose et de bleu, éclairée par derrière, etc.. Six cierges sont continuellement allumés devant cette image et il y a toujours un grand concours de gens en prières.
La Congrégation des rites, chargée d'examiner l'authenticité des miracles, et dont la sévérité inexorable écarte tout soupçon, vient de présenter au Pape un mémoire, par lequel elle déclare, qu'après le plus scrupuleux examen et l'audition de tous les témoins, elle reconnaît dans la conversion subite et la connaissance spontanée des vérités de la foi, opérées en la personne d'Alphonse Ratisbonne, tout ce qui constitue un miracle. Le Pape a, en conséquence, par un décret, déclaré miraculeuse la conversion de M. Ratisbonne, et a ordonné la publication imprimée des documents authentiques à l'appui.
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tement ; puis il rendit le livre aux Évêques et Cardinaux assistants et se leva. Toutes les cloches sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et le vénérable Souverain-Pontife, étendant les bras comme pour attirer à lui tout son troupeau sur son cœur, donna sa triple bénédiction avec trois grands signes de croix; puis, ouvrant encore les bras, il les referma sur sa poitrine.
On lut ensuite, suivant la coutume, à droite et à gauche de la Loge, le Bref par lequel le Pape accorde des Indulgences aux fidèles présents à la Bénédiction, et deux prélats jetèrent les brefs au peuple.
J'assistai au défilé des voitures des Cardinaux et du Pape ; au moment où il passait devant moi, il souriait et avait un air radieux; chacun s'agenouillait sur son passage.
En revenant le soir du Colisée, je rencontrai un jeune garçon habillé d'une manière si pittoresque et si gracieuse, que je m'approchai du groupe dans lequel il était, demandant à qui il appartenait. Sa mère se présenta; nous conclûmes le marché, et mon charmant modèle improvisé me suivit jusque chez moi. Il doit revenir poser demain et les jours suivants. Il avait une couronne de feuilles sur la tête, et pour tout vêtement un caleçon blanc grisâtre, descendant jusqu'au-dessous du genou, et une large chemise débraillée rentrant dans le caleçon. La poitrine, le cou, les bras, les jambes étaient nus.
Ceci est un reste de ce goût antique qui fut poussé à Rome jusqu'à son plus haut point; on le retrouve dans la manière artistique que les Romains possèdent de se poser, de se vêtir, et de porter avec dignité et grâce même les plus misérables haillons. On retrouve souvent dans ces modèles sans prétention la simplicité et le naturel grandiose des statues antiques.
Le sang^ la race, sont superbes à Rome, et encore plus dans certaines petites villes des environs, telles qu'Albano, La Riccia, Nettuno, etc.. De profil surtout, leurs
visages offrent une régularité de traits et une silhouette magnifiques. Très souvent le nez est droit, non pas grec tout à fait, mais se rapprochant de la forme antique; les lèvres sont généralement un peu fortes, et la bouche grande comme dans les principales statues du Vatican, l'Apollon, le Jupiter et presque toutes les autres. Habituellement leurs dents sont superbes, blanches comme de l'ivoire, dont l'éclat ressort davantage sur leur teint basané, quoique pâle et transparent. Leurs cheveux sont assez courts par derrière, mais tombent de côté en forme d'oreilles de caniche. Quelques-uns les tournent en boucles. Presque tous ont les cheveux bruns, peu les ont tout à fait noirs; chez les petits enfants, toujours nu-tête, même au maillot, les cheveux sont le plus souvent blonds et d'une finesse de ton admirable. Tous ces petits enfants me rappellent les jolis Enfants Jésus de Raphaël, du Gorrège et des autres peintres italiens. Ce que les jeunes Italiens ont de plus beau, ce sont les yeux; tous sont noirs, brillants, mais adoucis par la paresse et la langueur, humides et ombragés de longs cils noirs. Les plus fainéants ont une expression d'autant plus poétique et charmante de mansuétude et d'indolence.
Pour le costume, presque tous les jeunes gens du peupie ont le même : petite veste ronde en velours noir, ridiculement courte par derrière; pantalons blancs, très serrés de la taille jusqu'aux genoux, et très larges en bas ; petits chapeaux gris, à forme basse et à larges bords, et à longs poils. Leurs chaussures sont généralement très élégantes; ce sont ou bien des souliers tout en coutil gris ou bien à bouts de cuir verni et le reste en coutil simulant la guêtre. On fait aussi à Rome des souliers d'étoffes de couleur; ainsi j'en ai vu de blancs, pareils à l'étoffe des pantalons.
La tournure de ces jeunes Romains du peuple, appelés ici birboni, birbaccmih c'est-à-dire drôles, mauvais sujets
\5août» — Assomption. — Bénédiction Papale à Sainte-Marie Majeure. — Types et costumes de la jeunesse romaine. — Fête de Saint Louis. — Visite du Pape à Saint-Louis des Français. — Etudes de peinture et portraits. — Ernest de Rayneval.
li août. — Veille de l'Assomption. Le soir, grande illumination dans toute la ville de Bome. Quelques rues offrent un spectacle ravissant. La petite rue, entre autres, qui aboutit au coin de la Place de Venise pour aller rejoindre la Place Trajane, avait deux maisons, vis-à-vis lune de l'autre, dont les balcons étincelaient de lumières. Au milieu de guirlandes, de festons, on avait tracé les anagrammes de Jésus et de Marie, IHS et MA, qui se détachaient en lumière sur l'obscurité de la nuit.
Quelle touchante chose que ces illuminations faites par tout un peuple pour célébrer la fête de la Sainte- Vierge ! la pensée pieuse qui y préside leur ôte ce caractère mondain qu'elles ont ailleurs, à Paris, par exemple, les jours de fêtes nationales. Elles ont de plus un aspect plus pur, ce qui s'explique par la différence des lampions, qui, à Paris, sont en suif, sales, puants et fumeux, tandis qu'à Rome, étant faits de cire blanche, ils n'ont qu'une flamme brillante sans fumée ni odeur.
15 août. — Fête de l'Assomption. A onze heures, je me rendis à Sainte-Marie Majeure, oii une grand'messe solennelle était célébrée en présence du Pape et du Sacré- Collège.
La foule était énorme et l'église de la bonne Sainte- Vierge plus belle que jamais. Après la messe, le Pape donna de la fenêtre, ou loge principale, du portail de Sainte-Marie Majeure, la bénédiction solennelle.
Je restai d'abord dans l'intérieur pour voir défiler le vénérable et imposant cortège. Les divers officiers et prélats de la maison du Pape, les gardes suisses, les huissiers, les camériers, les prélats, les évêques, enfin les cardinaux, passèrent devant moi. Derrière eux s'avançait le Saint-Père, porté, selon l'usage, snvls. S ediagestatoria, revêtu d'une longue chape blanche brodée d'or et la tête ceinte de la Tiare. C'est la première fois que je voyais le Pape portant la t7'iple couronne, le triregno. Cette tiare est superbe. Elle est en étoffe blanche, entourée de trois couronnes superposées et parsemée de pierreries, et surmontée de la croix. Cette coifî'ure vraiment pontificale complète admirablement le majestueux costume du Saint- Père, et son cortège ofi're un coup d'oeil plein de grandeur.
Une fois le défilé terminé, je sortis de l'église et allai bien vite sur la place, où une foule énorme était déjà rassemblée. Je parvins néanmoins à arriver au centre, au pied de la belle colonne sur laquelle s'élève la statue de la Sainte- Vierge. La façade était disposée pour la cérémonie. Une grande toile blanche garantissait du soleil la Loge de la Bénédiction. Une draperie blanche avec l'effigie de la Madone pendait en dehors de la fenêtre, par-dessus le balcon.
Après quelques moments d'attente, le silence se fit ; le Pape avait paru. Il lut les oraisons préparatoires, que la grande distance n'empêchait pas d'entendre très distinc-
est flasque, molle, en rapport avec leur peu d'énergie intérieure. Les femmes ont de vilaines tailles épaisses; mais leur tête est généralement très belle ; ce qui gâte tout cela c'est la voix rude, canaille^ nasillarde, criarde, même chez les plus jeunes filles. Une fois, je rencontrai dans la rue une grande jeune fille, qui pouvait avoir seize ou dix-sept ans, belle comme une Madone de Raphaël, l'air modeste et doux. Je me disais que cela ferait un bien beau modèle de Vierge; lorsqu'en passant près d'elle, j'entendis sortir de cette jolie bouche, car elle causait avec une amie, une voix afi'reuse, criarde, perçante, comme je viens de le dire. Je ne pus m'empêcher de rire de ce contraste. Le ramage ne répondait pas au plumage.
J'ai dit combien les Romains et les Romaines de la petite bourgeoisie aimaient à se pavaner en voiture, dépensant là tout le gain d'une semaine, coûte que coûte. Saint Philippe de Xéri, né à Rome et, s'il est possible, plus Romain encore de goûts et d'habitudes que de naissance, disait à ce propos un mot aussi spirituel que caractéristique : Omnia vanitas, prœter currwn. (Tout est vanité, excepté la voiture I) A cette seule plaisanterie, on reconnaissait un saint romain. Il faut convenir, à leur excuse, que le climat de Rome casse bras et jambes, et j'ai éprouvé souvent le charme du fiacre, ici plus que partout ailleurs.
L'été n'a pas cependant été ^très chaud cette année ;^ les plus grandes chaleurs n'ont pas fait monter le thermomètre Réaumur au-dessus de 28 degrés, et ce chiffre a même été assez rare. La moyenne depuis deux mois est 25 ou 26. Les matinées, jusqu'à midi, sont le moment le plus rude de la journée, la brise, qui vient de la mer, ne commençant généralement qu'à midi.
20 août. — Fête de mon cher saint Bernard, sous le patronage de qui je suis retourné dans le sein de Dieu. L'église qui lui est consacrée était superbement décorée.
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Elle est voisine de Sainte-Marie- aux -Anges, et n'offre d'intérêt qu'au cœur du chrétien; elle n'a rien pour l'artiste. Un Evêque officiait ; les religieux de l'Ordre de Citeaux chantaient l'office derrière le maître-autel. Gomme j'ai prié de bon cœur dans la maison de mon saint!
25 août, — C'est aujourd'hui la Saint-Louis, ma fête! la fête de l'ambassade et de la colonie française à Rome.
Saint-Louis des Français a cela de particulier qu'il est le centre de réunion de tous les Français catholiques éloignés de leur pays. Dans toutes les villes où il n'y a qu'une éghse catholique française, on peut être sûr qu'elle est sous le patronage et le vocable de Saint-Louis. A Madrid, à Moscou, en Orient, en Amérique, dans nos colonies, partout, nous nous proclamons les enfants et les protégés de notre grand et saint Roi. Pour moi personnellement il a un double attrait, puisqu'il est en même temps mon patron.
Aujourd'hui, ma pauvre maman pense tristement à ma fête ; elle et mes sœurs me donnaient un petit bouquet ce jour-là. A la place, je suis sûr qu'elles offriront pour moi au Seigneur leurs tendres et ferventes prières, et d'un mal sortira du bien ! Le bon Dieu ne nous place jamais dans aucune position, quelque pénible qu'elle soit, sans une vue de bonté et de miséricorde. Puisant donc des forces dans là connaissance de sa volonté, il faut toujours nous contenter et le remercier de ce qu'il nous envoie. Mieux vaut être séparé de ceux qu'on chérit le plus, par sa divine volonté, que de vivre heureusement et doucement au milieu d'eux, contre cette même volonté.
Notre Saint-Louis à Rome s'est passée d'une façon très brillante, et nous avons été presque toute la journée avec notre uniforme et nos galons sur le dos. C'est, en effet, une des fêtes de tradition le plus en honneur dans le haut clergé romain; à Saint-Pierre, on a placé saint
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Louis dans les Litanies des Saints chantées par le chapitre; or, le nombre des élus étant très limité, c'est une grande marque d'honneur à la fille aînée de l'Eglise et de respect à notre saint Roi, donnée par les Souverains Pontifes,
Le matin, à dix heures, toute l'ambassade, c'est-à-dire M. de Rayneval, chargé d'affaires en l'absence de M. de Maubourg, Charles d'Astorg et moi, s'est rendue en grande cérémonie à l'église de Saint-Louis où une grand'messe devait être célébrée. Il y avait ce qu'on appelle ici une Chapelle de Cardinaux, c'est-à-dire que tous les Cardinaux présents à Rome vinrent assister à la messe. Il y en avait une vingtaine, assis de chaque côté du chœur.
M. de Rayneval avait été les recevoir avant la cérémonie dans une pièce à ce destinée. La messe fut chantée par les chantres de la Chapelle Ponlificale, que le Pape avait envoyés pour faire honneur à l'Ambasade et à la France, bien plus, je crois, qu'à saint Louis lui-même.
Le soir, à cinq heures, le Saint-Père en personne est venu à Saint-Louis en grand gala. M. de Rayneval, suivi des officiers de l'Ambassade, Charles et moi, a été recevoir le Pape à sa descente de voiture. Quand le carrosse pontifical est arrivé devant la porte de l'église, tout le monde s'est agenouillé ; puis M. de Rayneval s'est avancé, et aux termes de l'étiquette, a ouvert la portière et a offert son bras au Pape pour descendre de voiture.
J'étais en arrière à la porte de Téglise avec d'Astorg et le clergé de Saint-Louis. Au moment où Sa Sainteté entra, en passant devant moi, Elle fit à mon habit brodé un gracieux sourire. Elle était en soutane blanche à queue avec camail rouge, comme toujours, la calotte de soie blanche sur la tête.
Le Pape, à l'entrée de l'église, aspergea avec de l'eau bénite tous les assistants et alla devant l'autel du Saint- Sacrement, oii sont aussi les reliques de Saint Louis. Il y
fit sa prière sur un riche prie-Dieu disposé à son intention. Nous autres, nous avions pour coussins les dalles de pierre, et comme la prière du Pape fut longue, nous commencions à faire pénitence. J'étais heureux, du reste, de voir le Saint-Père aussi pieusement recueilli et donnant ce grand exemple aux nombreux spectateurs qui ne le quittaient pas des yeux.
Nous l'accompagnâmes ensuite dans une salle atte nante à la sacristie. On y avait préparé un trône et on avait tendu les murailles avec du damas de soie rouge. Le Saint-Père s'assit, M. de Rayneval à son côté et causant avec lui. Alors commença le Sagro Baccio, le baisement du pied. M. de Rayneval passa le premier, je le suivis ; puis vint tout le clergé de Saint-Louis, plusieurs laïques, d'autres ecclésiastiques et cinq ou six religieux. Un de ces derniers, vieillard de quatre-vingts ans, était camaldule (Grégoire XVI l'est aussi). Quand le Pape l'aperçut, il lui dit d'une bonne grosse voix ; « Ah ! mon père, comment allez-vous? Gomment vont tous vos novices? » Le père lui donna de bonnes nouvelles et lui baisa le pied. Mais comme il était bien vieux et avait peine à se baisser, le Pape s'en aperçut et leva en riant son pied de dessus le coussin. Le pauvre pèr'e ayant manqué de tomber en se relevant, le Pape lui dit encore en riant : a Eh ! attention ! eh I mon père, doucement ! » Pendant toute la durée du baisement du pied, il causa longuement, tout rondement et gaiement avec M. de Rayneval.
Belle et touchante cérémonie que ce baisement du pied! Tous ces fidèles qui viennent tour à tour, sans distinction d'âge, de rang, de fortune, de naissance, s'humilier devant la Souveraine puissance du Saint-Père, contribuent à donner une haute idée de cette autorité suprême et à la faire respecter davantage. Quel poids effrayant pour un homme que la représentation de Jésus-
Christ lui-même, que le soin de toute l'Eglise, que la conduite non seulement du peuple chrétien, mais encore de tous les pasteurs ! Il faut avoir une grande confiance en Dieu pour pouvoir porter un semblable fardeau.
Après la cérémonie, le Pape se leva, retourna dans l'église, s'agenouilla devant le Saint-Sacrement, et partit. Ce que nous limes nous-mêmes im.médiatement.
10 septembre. — Depuis quinze jours, j'ai consacré presque tout mon temps à peindre des études, puis à faire un portrait d'Ernest de Rayneval pour sa mère.
J'ai eu le loisir, pendant les quatre jours qu'ont duré nos séances, de connaître le charmant caractère et la douce piété de mon modèle. Son esprit est déjà mûr malgré sa jeunesse ; sa foi vive et pratique, sa douceur et son enjouement, enfin son bon cœur joint à beaucoup d'esprit, rendaient bien agréables les heures que je passais avec lui. Il a surtout une tendre dévotion envers la Sainte-Yierge. Aussi est-il pur et innocent. Son portrait a heureusement réussi, et sa mère est dans la jubilation.
Depuis huit jours, d'Astorg a la fièvre et l'on craint qu'elle ne prenne un mauvais caractère. Aussi le médecin s'est-il décidé à un traitement énergique. Je n'en toucherai que quelques mots.
Avant-hier donc nous avons eu tous les deux, le soir, par ordre de la Faculté, un tête-à-tête bien comique... Je lui ai posé douze sangsues... J'ai tenu le verre aux sangsues pendant vingt minutes, et j'ai eu la satisfaction de voir réussir mes nobles efforts. J'étais en veste ronde grise, et j'avais un assez bon air de Purgon, de Fleurant ou de Diafoirus... Je n'entre pas dans d'autres détails sur mes débuts en chirurgie. L'important c'est qu'ils furent bénis de Dieu. Charles se rétablit et tout est pour le mieux.
Voyage et pèlerinage à Lorette avec M. de Gazalès. —■ Les diligences romaines. — Narni, Terni, Spolète, Foligno, Tolentino. — Saint-Nicolas de Tolentino. — Lorette; histoire de la Santa Casa de Nazareth. — L'église et le trésor de Lorette. — La mer Adriatique. — Porto di Recanati. — Osimo. — Retour à Rome.
17 septembre. — Depuis plusieurs jours j'avais formé un projet, de l'exécution duquel je doutais fort, à cause du personnel fort restreint de l'Ambassade. Gambis étant revenu le 16, l'obstacle principal fut levé et je m'occupai avec joie des petits préparatifs d'un voyage ou plutôt d'un pèlerinage à Assise et à Lorette, et d'une tournée artistique à Ancône, Foligno, Pérouse, etc.
Le soir, à sept heures, je monte en voiture avec M. de Cazalès, mon compagnon de route, dont on sait déjà la piété, la science profonde et le charmant esprit. Il pleuvait. Nous nous mettons en mouvement. Nous étions neuf dans une voiture à peu près bonne pour six. Heureusement M. de Cazalès et moi, nous avions deux coins ; mais cette voiture est si singulièrement disposée, que nous ne pouvions pas appuyer nos têtes en arrière.
La nuit se passa tant bien que mal, et l'obscurité ne nous fit rien perdre, à ce que me dit M. de Gazalès, le
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pays étant très insignifiant. Au point du jour, il n'en fut plus de même; nous approchions des Apennins et la nature prenait un aspect pittoresque et grandiose, qui ne fit que s'accentuer à chaque instant.
A huit heures du matin, nous arrivâmes à Xarni, petite ville, d'où Ton a la plus magnifique vue qu'il soit possible d'imaginer. Nous étions dans les Apennins ; Narni est sur le versant d'une montagne, et le chemin pour y arriver contourne le flanc de cette montagne. A gauche, nous avions une immense vallée, à droite la charmante ville de Narni, et, au fond, Thorizon bleuâtre des montagnes.
Notre manière de voyager ressemblait assez à celle usitée en Russie : longs relais et train assez rapide; mais quelle différence au point de vue de la dureté, de Tétroitesse, de l'inconfortable de la voiture! Pour la nuit surtout, c'était insupportable ! Nos compagnons de voyage étaient tous Italiens : parmi eux était un religieux Carme, dont la tête était superbe d'expression. Son grand capuchon brun rougeâtre faisait ressortir son visage amaigri et pâle. Il avait la fièvre de Rome et retournait à Tolentino, un peu avant Lorette, pour se guérir par le changement d'air.
Le même jour, 18, à midi, nous arrivâmes à Terni, fameux par sa cascade, une des plus belles, sinon la plus belle, qui existent en Europe. Le temps nous manqua pour aller la voir ; étant éloignée de cinq milles de Terni, il faut deux heures pour l'aller et le retour.
Les repas dans les auberges sont bons et beaucoup meilleur marché qu'en France; c'est à peine moitié prix.
La cathédrale de Terni est assez jolie et assez propre ; de son premier style, qui était gothique, il ne reste plus qu'une porte ayant conservé son ancien caractère.
En sortant de Terni nous entrâmes tout de bon dans la chaîne des Apennins, et nous eûmes pendant un jour
et demi les plus admirables points de vue qu'on puisse imaginer. Jamais je n'avais vu de montagnes, de sorte que mon admiration était celle d'un novice. M. de Cazalès et moi, nous montions à pied les côtes le plus possible, dans le double but de nous délasser un peu et de mieux voir le pays. La voiture marchait d'un pas de tortue à cause de la longueur et de la raideur des montées. Il y avait ordinairement six chevaux, deux par deux, avec trois postillons ; quelquefois on en attelait huit et jusqu'à dix. Pour les plus rudes côtes, on ajoutait des bœufs, ce qui produisait le plus pittoresque et charmant effet.
Nous avons eu tout le temps une escorte de deux gendarmes à cheval, ce qui nous faisait assez ressembler à un convoi de condamnés conduits à leur triste destination.
Le soir nous étions à Spolète, si fameuse au moyen âge par l'ambition et l'ardeur belliqueuse de ses ducs. C'est une jolie ville, très bien située, sur le versant d'une montagne et à l'entrée des plaines si riches de l'Ombrie. La cathédrale en est fort curieuse.
Nous rencontrâmes dans une rue de la ville l'abbé M... qui avait été jadis l'aumônier de ma pension à Paris. Il était venu à Lorette et se rendait à Rome, en compagnie d'unjeune Français, M. de B... membre de notre conférence de Saint- Vincent de Paul. Ce dernier, atteint d'une affreuse maladie, une paralysie partielle de la tête et du cou, avait été envoyé à Lorette par son médecin, qui nous avait déclaré sans détour que la Sainte-Yierge seule pouvait faire quelque chose à ce triste état.
Jusqu'à Lorette, le mal empira plutôt qu'il ne diminua ; mais, depuis qu'il eut prié la Sainte-Vierge, salut des Infirmes, Salus infirmorum, il éprouva un mieux très marqué. Les yeux, auparavant fixes et insensibles, se dilatèrent de
nouveau, et ne virent plus double ; la sensibilité extérieure revint ainsi que la tranquillité de l'esprit.
Sans oser affirmer le miracle, j'aime cependant à mentionner et à croire à cette intervention miséricordieuse de la Mère de Dieu, protectrice infaillible de tous ceux qui s'adressent elle avec amour et confiance.
Le soir, nous étions complètement dans les plus hautes montagnes des Apennins. Malgré le grand effet que cette magnifique et grandiose nature produisait sur moi, je m'imaginais les montagnes plus hautes encore de beaucoup. La cause principale de ma déception, c'est que je les croyais surtout plus isolées, escarpées et à pic. Au lieu de cela, les sommets les plus élevés sont précédés et entourés de montagnes moins grandes qui y conduisent comme par une pente douce et insensible et en diminuent ainsi l'effet.
J'oublie de dire qu'en dehors de la porte de Spolète, on nous fit voir un pont antique, découvert depuis quelques jours seulement et conservé de la manière la plus complète. Les archéologues affirment que sa construction remonte à plus de mille ans avant l'ère chrétienne, et à l'époque de la guerre de Troie. Ils tirent cette déduction de l'architecture usitée à ces époques reculées. On n'en voit encore que deux arches, pleines de hardiesse, de solidité et d'élégance.
Les montagnes que nous traversions étaient presque toutes formées de roches blanchâtres, et couvertes au sommet d'épaisses touffes de broussailles ou de gazon. La plupart étaient sillonnées dans toute leur longueur par des cavités régulières, ressemblant fort à des sillons de labour, et creusées par l'écoulement des eaux.
Avant Foligno, est un paysage d'une beauté sans pareille. Nous étions dans une descente, sur le flanc gauche d'une haute montagne séparée d'une plus énorme encore par un vrai précipice d'une largeur et d'une profondeur
admirables. Au fond, on voyait un gros village, des moulins, des fabriques, alimentées par un torrent tombant en cascades dune fabrique à l'autre. Cette vallée était gaie et verte, tandis que les deux montagnes étaient grises, nues, sévères, mornes. Ce contraste était saisissant.
La plupart des villes, villages et châteaux-forts que nous voyions, étaient perchés sur des rochers ou des collines ; c'est que presque tous sont fort anciens, et, comme chacun le sait, au moyen âge, et dans les environs des ducs de Spolète surtout, on ne pouvait prendre trop de précautions contres les attaques soudaines des voisins.
Le soleil couchant produisait des effets de lumière dignes des pinceaux de Ruysdaël, de Claude Lorrain ou de Poussin.
Nous couchâmes le soir à Foligno, mais y étant arrivés très tard, nous ne pûmes rien voir de la ville. Elle est surtout célèbre par la belle Madone de Raphaël qui s'y trouvait autrefois. Il y a une trentaine d'années que ce chef-d'œuvre a été transporté au Vatican.
19 septembre. — Au sortir de Foligno, nous eûmes un de ces magnifiques spectacles que je n'ai encore vus qu'en Italie. Les maisons blanches de Foligno, éclairées par le soleil levant, se détachaient sur le bleu azuré et vaporeux des montagnes et occupaient le milieu du tableau. Deux énormes montagnes entièrement dans l'ombre ne laissaient apercevoir que la ville très éclairée et un bout de lointain bleu, à l'endroit juste où elles se croisaient. Au premier plan, entre elles et la route que nous suivions, s'étendait un immense précipice. Leurs flancs étaient couvertsj.de buissons et d'un verdure vigoureuse.
Vers deux heures, nous franchîmes l'arête la plus élevée des Apennins. Inutile de dire que la montée fut longue et raide. Etant descendus, M. de Cazalès et moi,
nous prîmes une avance considérable et nous marchâmes plus d'une heure et demie. Quand la voiture nous rejoignit, nous étions presque en face du château en ruines des anciens ducs de Camérino ; point de vue superbe pour le paysagiste.
Je remarquai que les hommes sont beaucoup plus beaux, dans ces régions, que les femmes; la plupart des jeunes gens que nous vîmes avaient une carnation et une beauté pleine d'énergie; les femmes, au contraire, ne sont pas belles en général.
A six heures du soir, nous arrivons à Tolentino, célèbre par le traité que le général Bonaparte victorieux imposa en 1797 au Pape Pie YI. C'est une jolie ville, bâtie au pied d'un des contreforts des Apennins. C'était jour de foire, et toute la population endimanchée était en grand mouvement. Nous nous dépêchons, M. de Cazalès et moi, de courir à une petite église située à droite de la place, pour voir le tombeau de saint Nicolas de Tolentino, canonisé en 1839. Le portail byzantiiio-gothicolombard est charmant.
Un sacristain nous fit voir les précieux souvenirs de saint Nicolas. Derrière le maître-autel, dans une grande caisse ferrée, se trouve la relique de son bras, celle de ses vêtements, de ses instruments de pénitence, etc.. Dans la sacristie, à gauche de la porte, est son corps scellé et caché dans la muraille et entouré d'une grille. Saint Nicolas était un religieux Augustin.
Dans la sacristie on voit aux murs des fresques que le cicérone affirme être de Giotto et qui représentent quelques traits de la vie du saint. Il n'y a qu'une petite difficulté à l'exactitude de cette version, c"est que Giotto vivait bien antérieurement à saint Nicolas. Mais les sacristains n'y regardent pas de si près. De même qu'à Rome tout est de Michel-Ange, de même dans l'Ombrie, tout est de Giotto ou de Pérugin. De quelque peintre
qu'elles soient, ces fresques peuvent être qualifiées croûtes.
20 septembre. — A trois heures du matin notre voiture s'arrête ; je m'éveille et me trouve à Lorette, dans la bonne ville de la Sainte-Vierge. J'éprouve une joyeuse émotion en mettant pied à terre, et je recommandai mon petit séjour ici à la Maîtresse de la maison.
Nous étions éreintés, brisés par cette terrible voiture ; nous nous couchâmes au plus vite à l'auberge de Gemelli, que l'on nous avait indiquée, et qui, soit dit en passant, est très bonne et pas chère.
Après'quelques heures de repos, à neuf heures et demie, nous allâmes vivement au sanctuaire vénéré de la Santa Casa,
Lorette me paraît assez jolie, les rues sont pleines de marchandes de chapelets et de médailles de la Madone; jusqu'à la place de TÉglise, nous fûmes poursuivis par cette phrase, la même chez toutes : « Comanda délie belle Corone^ Signor? — Belle medaglie délia Madonna'i )> Monsieur veut-il des beaux chapelets? des médailles de la Madone ?
L'église n'est pas très grande ; et elle le paraît encore moins à l'extérieur qu'à l'intérieur. La place sur laquelle elle se trouve est carrée et assez jolie. Les arcades qui l'entourent sont les galeries du palais pontifical. Quand le Pape va à Lorette, il loge dans ce palais. A côté de la façade de l'église, est le campanile^ le clocher ; c'est une haute tour de style byzantin finissant en flèche; c'est là et non au-dessus de l'église même que sont les cloches.
A la porte de l'église, sur les degrés qui y conduisent, s'élève une belle statue en bronze du Pape Sixte- Quint, lequel termina l'église deLorette en l'honneur de la Sainte- Yierge.
Les portes sont en bronze, admirablement ciselé ; j'en parlerai plus tard; il s'agit maintenant de bien autre chose
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que de bronze et de ciselures ; c'est de la Sainte-Madone de Lorette qu'il faut s'occuper, et dont l'image miraculeuse est vénérée dans la Samte-Maison de Nazareth, appelée la Santa Casa, transportée à Lorette par les anges en 1270.
Cette pauvre demeure de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la Sainte-Vierge et de saint Joseph avait été vénérée dès les premières années de la prédication des Apôtres. Ce culte des premiers fidèles l'avait préservée de toute altération, et, en 320, sainte Hélène, mère de Constantin, alla la visiter avec grande dévotion dans son fameux voyage en Terre-Sainte. Elle la fit entourer d'une magnifique église qui contribua beaucoup à augmenter la célébrité de ce pèlerinage que, pendant la durée des persécutions, on ne faisait qu'en secret. Saint Louis la visita en 1251, lors de sa première croisade, et fit à la Santa Casa de magnifiques offrandes.
Lorsque la Palestine fut tout à fait au pouvoir des Sarrasins, le bon Dieu ne voulut pas que les murs sacrés, où il avait travaillé vingt-neuf ans à l'œuvre douloureuse de notre Rédemption, fussent profanés par les infidèles. La maison, sanctifiée par la présence et les douleurs de la Sainte-Vierge, par le travail pénible et humble de saint Joseph et par le mystère de la vie cachée de Notre-Seigneur, ne devait pas avoir le sort commun des autres édifices en oubli ou en ruines. Des Anges furent envoyés par Notre-Seigneur pour enlever la Sainte Maison de Nazareth et pour la porter dans des lieux où elle serait à l'abri de toute profanation. Ce fut en Dalmatie qu'elle fut déposée par les Anges, et, durant plusieurs années qu'elle y resta, elle fut le but de tous les pieux pèlerinages, très fréquents, comme on sait, au moyen âge.
Elle disparut de la Dalmatie ; fut-ce pour quelque crime public ou quelque profanation particulière, pour quelque irrévérence commise contre la maison de Dieu?
Nul ne le sait ; on peut le supposer. Ce qui est certain, c'est que la Santa Casa fut trouvée à cette même époque sur une colline d'Italie, près de Porto di Recanati, dans un bois de lauriers, Laureti. Les pèlerins y affluèrent, et quelques personnes pieuses ayant bâti des habitations dans les environs du pieux sanctuaire, un petit bourg se forma et reçut le nom de Laureto, ville des lauriers, dont on a fait ensuite Loreto^ ou Lorette en français.
Une circonstance merveilleuse de l'existence de la Santa Casa, c'est qu'elle n'a pas de fondements. Elle est simplement posée sur le sol. Maintenant encore, depuis que l'on a glissé des dalles sous les murs pour former le pavé de l'église qui l'enveloppe, ces murs ne touchent pas les dalles en plusieurs endroits , et, en mettant une lumière d'un côté, on l'entrevoit de l'autre, par le petit espace laissé entre le pavé et les pierres de la maison. Les fondations sont restées à Nazareth, où on les montre encore aux pèlerins de la Terre-Sainte.
Les Souverains Pontifes ont travaillé à l'envi à orner somptueusement la demeure de la Sainte-Vierge et de Notre-Seigneur. Le dernier qui termina ces pieux travaux fut le fameux Sixte-Quint, tant calomnié par des gens qui ne comprennent pas que, à certaines époques et avec certaines nations, il faut des hommes terribles^ armés de ceiie verge de fe7' dont parle l'Ecriture. Sixte-Quint fut l'homme providentiel nécessaire à son temps. Il eut de grandes vertus privées en outre de son profond génie politique, et il montra toujours une tendre piété envers la Sainte- Vierge. Or la dévotion à la bonne Vierge indique toujours dans le cœur quelque chose qui est selon Dieu.
A neuf heures et demie, nous entrons donc dans l'église de Lorette. La Santa Casa est sous le dôme, entourée extérieurement d'une muraille de marbre blanc, décorée de superbes sculptures dont je parlerai aussi plus tard. Elle est sur une élévation formée par quatre
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OU cinq marches de marbre; tout autour on a ménagé un parvis de dix à douze pieds de largeur, en marbre blanc également.
On entre dans le sanctuaire par deux petites portes latérales situées en face l'une de l'autre. C'est ce que nous fîmes avec une profonde émotion. Nous adorâmes le bon Dieu dans cette même demeure où il habita jadis corporellement, et nous lui demandâmes, par l'intermédiaire de sa sainte Mère, toutes les grâces nécessaires à nous et aux nôtres.
Les murs nus et pauvres de la Sainte Maison sont usés ou plutôt polis en certains endroits par les baisers des pèlerins. Ils sont construits avec une sorte de pierre grisâtre et brune, et je crois y avoir remarqué des briques. Les pierres sont liées ensemble par un ciment grisâtre. La Santa Casa peut avoir vingt-cinq pieds de long sur douze ou quinze de large. Le plafond m'en a semblé légèrement voûté.
Entrés par une des portes latérales, nous nous sommes agenouillés avec la foule dans Tespace qui s'étend entre le fond de la maison et l'autel. En face de nous, derrière l'autel et au-dessus, était la sainte image de la Madone. Les murs, comme je l'ai dit, sont nus à l'intérieur et contrastent par leur sombre et humble nudité avec l'autel et l'image miraculeuse, que la dévotion des pèlerins a enrichie de magnifiques ornements.
On monte à l'autel par quatre marches. A droite est la crédence pour les burettes. Beaucoup de lampes brûlent nuit et jour devant la Madone et plusieurs sont suspendues le long des murs à une hauteur de dix pieds environ. Celle des murs est de douze à quatorze pieds. Derrière l'autel est un espace de trois ou quatre pieds ; les parois en sont couvertes de lames d'or. On y entre par une petite porte latérale; à droite est une petite niche carrée et basse, pratiquée dans le mur même de
la Santa Casa et qui existait du temps de la Sainte Famille. On y conserve une bien précieuse relique; c'est une écuelle en bois appartenant à la Sainte-Vierge, et dont il est probable que Notre-Seigneur, Elle et Saint Joseph se sont souvent servis pour leurs pauvres repas. La porte de cette niche est, comme tout le mur, couverte de lames d'or.
L'écuelle est recouverte de velours rouge et d'or; on y met les objets de piété apportés par les pèlerins pour être bénis, chapelets, médailles, crucifix, etc.. J'y déposai ainsi mon chapelet de Jérusalem, mon crucifix de cuivre et ma médaille de l'Immaculée Conception avec la chaînette d'or que maman m'a fenvoyée. J'y fis aussi bénir plusieurs petites médailles de la Madone deLorette, que ie destine h mes plus chers et chères ; car ce sont des choses précieuses qu'il ne faut pas prodiguer. J'ai également fait toucher tous ces objets de piété aux murs de la Sainte Maison de Nazareth.
L'Image miraculeuse de la Sainte-Vierge est une statuette de bronze, la représentant avec l'Enfant Jésus dans ses bras. Selon la mode italienne et ancienne, on a revêtu cette statue d'une sorte de chape blanche et on a placé une couronne sur la tête de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge. La chape est ornée des pierreries les plus magnifiques , et l'on voit les diamants et autres pierres précieuses étinceler au milieu des cierges allumés. Où peut-on mieux les placer? Ne vaut-il pas mieux en couvrir l'image de Dieu et de sa Mère que d*en tirer vanité en les étalant sur soi-même devant le monde ?
La statuette n'est pas grande: elle ne m'a pas paru avoir plus de deux pieds dehauteur. Elle est placée dans un enfoncement de la muraille, qui devait être jadis une petite fenêtre de la Sainte Maison. Sur l'autel s'élève une grande arcade, par laquelle on aperçoit l'Image. Les ornements sont très riches et de bon goût,
Les guérisons subites, les grâces de toutes sortes, obtenues devant cette Image de la Sainte-Vierge et par son intercession, sont sans nombre. Aussi les abords de la Santa Casa sont-ils encombrés de dévots et de pèlerins, en toute saison, à toute époque de l'année. Ce lieu vénérable inspire un profond respect et provoque à la prière.
Dans toute l'histoire de la Santa Casa rien n'est article f/e/bi .• Je crois cependant qu'il serait bien téméraire et même bien peu catholique d'en révoquer en doute la vérité et l'authenticité, d'abord à cause des Bulles nombreuses des Souverains Pontifes, qui ont autorisé, protégé et encouragé le culte rendu à cette sainte demeure, qui l'ont enrichie d'indulgences, d'ornements coûteux et magnifiques, et l'ont désignée en quelquesorte comme le premier pèlerinage sur la terre après les Lieux-Saints de Jérusalem; en second lieu, à cause de l'antiquité et de l'universalité de la dévotion du monde catholique ; enfin, et ce qui a le plus de poids, à cause des miracles sans nombre et incontestés que Dieu y a opérés et y opère encore. Il me semble que le bon Dieu nous tendrait un piège, si l'objet de notre dévotion n'était pas en réalité capable de nous attirer des grâces. Pour moi, qui ai ressenti l'influence de ces pauvres murs, qui les ai touchés et baisés, je n'ai aucun doute sur Tauthenticité de la Santa Casa. Je remercie Dieu de tout mon cœur de m'avoir permis de les visiter, et j'engage tous ceux qui liront cette petite relation, à y croire, parce que c'est la vérité.
Nous retournâmes, après notre déjeuner, à l'église que nous examinâmes. La plupart des tableaux (\mgâte7it, on ne peut dire qui ornent, les difl'érents autels sont de pitoyables croûtes^ à l'exception d'un Saint-Christophe^ moins laid que les autres, mais auquel, pour tout compliment, on pourrait appliquer le dicton : « Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rots. »
Ce qui est superbe, c'est l'entour, l'enveloppe, en quelque sorte la croûte de la Santa Casa. Cette enveloppe est toute en marbre blanc, couverte de statues et de basreliefs relatifs à la Nativité de Notre-Seigneur et à la Sainte-Vierge. Tous les prophètes y sont, en grandeur naturelle, et tous fort remarquables, tant pour l'expression que pour la beauté de l'exécution. Les bas-reliefs ne sont pas aussi grands ; les figures peuvent avoir trois pieds de hauteur.
Extérieurement et faisant face à la porte qui donne accès dans la petite pièce située derrière l'autel, est une fausse porte en bronze, sur laquelle est sculptée en ronde bosse une fort belle chose : la Flagellation, composée de trois personnages, Notre-Seigneur et deux bourreaux. Les pèlerins ont tellement baisé l'image de Notre- Seigneur, que toute la figure, la poitrine, les genoux, tous les endroits saillants enfin ont disparu, usés.
Je n'entreprends pas de détailler les sculptures extérieures de la Santa Casa ; elles sont plus nombreuses que belles, sauf quelques exceptions.
Un officieux cicérone, ennuyeux et impatientant comme tous les ciceroni passés, futurs et surtout présents, nous mena voir dans la sacristie le trésor de l'église de Lorette. Ce trésor se compose des dons faits par les personnes pieuses en l'honneur de la Madone et pour l'ornementation de la Santa Casa. On ne garde guère que les présents faits par les rois, reines, princes, princesses ; les autres sont vendus pour subvenir aux frais de l'église. On peut penser que ces frais s'élèvent haut ; la seule consommation du vin d'autel doit être considérable, vu que près de deux cents messes s'y célèbrent tous les jours.
Un immense sacristain stupidenous débita, comme une leçon, la kyrielle des noms des donateurs et donatrices, et répéta les explications qu'il donne probablement douze ou quinze fois par jour depuis trente ans. C'était
si ennuyeux à entendre que j'avais hâte de sortir du guêpier; d'autant plus que ce trésor consiste en une quantité de pierreries, colliers, bracelets, étoiles, épis, broches, tout cela plus ou moins beau, suivant la position des donateurs, et eu une certaine quantité de vases sacrés en or ou en argent, donnés pour le service des autels.
Après cela, nous allâmes visiter une autre salle donnant sur la cour et dont la porte est en face de l'église. Elle contient des vases en émail et en faïence peinte; une quinzaine sont de Raphaël, la plupart des autres, de son école. Ceux de Raphaël sont beaux comme tout ce qui est sorti de son admirable pinceau. C'est là qu'est la fameuse collection des douze Apôtres, chacun peint sur un vase, et haut environ de sept pouces. Tout le monde connaît le Saint-Pierre, le Saint-Paul, le Saint-Jean, et le Saint-Barthélémy. Le Saint-Jacques le Majeur, avec son bourdon de pèlerin, est digne des autres. Ils sont malheureusement placés trop haut, on ne les voit pas très bien, et il est défendu de les copier; autrement j'en aurais fait quelques croquis.
Beaucoup des autres vases sont de Jules Romain, qui diffère de son maître du tout au tout. C'est un peintre tout de chaù\ à l'opposé de Raphaël et plus encore du Pérugin, qui sont les peintres spiritualistes par excellence, avec Giotto etFra Angelico da Fiesole.
A quatre heures, nous allâmes faire une promenade aux bords de la mer Adriatique. Cela me semblait tout singulier d'être au bord de l'Adriatique. Qui m'etit dit, dans mon enfance, quand je traçais des cartes de géographie, que je mettrais un jour le pied sur ces pays que je dessinais? Un pays étranger, quand on n'est pas sorti du sien, a Tair d'une théorie, d'une idée, plutôt que d'un fait réel existant. C'est l'impression que j'ai ressentie jusqu'ici dans tous mes voyages, et que je ressens cha-
que fois que, faisant un retour sur moi-môme, je me dis : « Je suis à Rome ! Je suis en Italie ! Je suis à Lorette ! à Ancône! à Assise I etc.. »
L'Adriatique était assez belle aujourd'hui ; elle était agitée, cependant, car, dans la journée nous avions eu du vent et de la pluie. L'endroit d'où nous la contemplions et un petit port de mer, appelé Porto di Recanati, qui sert de port à Lorette. Il faut une petite heure pour y aller; le chemin est uni et charmant. La douceur du climat est telle qu'elle compense et neutralise l'âcreté de l'air marin, au point que jusque sur le rivage des vignes poussent et mûrissent. Ces vignes d'Italie sont charmantes. On ne massacre pas les pauvres ceps comme chez nous; on laisse pousser librement la vigne, qui grandit et s'allonge tant qu'elle veut, et on la soutient non à l'aide de raides bâtons de bois mort, mais en l'entrelaçant dans des érables ou des peupliers, et en conduisant les plus longues branches, comme des guirlandes, d'un arbre à l'autre.
Les habitants de Porto di Recanati, ainsi que tous ceux des environs de Lorette, ont un simple, mais singulier costume ; par-dessus leur chemise, ils en ont une autre plus longue, sans plis, et tombant jusqu'aux jambes, sans ceinture. La tête et les pieds sont nus, ce qui ne serait pas mal, s'ils n'étaient dégoûtants de saleté.
La vue de la mer, jointe à un bel effet du ciel, nous offrit un magnifique coup d'œil, surtout au sortir des montagnes. Le ciel était de toutes les couleurs, rose, violet, gris, jaune, blanc, etc.; les reflets de l'eau étaient également très beaux.
A gauche, nous avions la grosse montagne, appelée le Promontoire d' Ancône, qui s'avance seule au milieu de la mer et qui dérobe la vue d'Ancône. Quoique peu éloignée de Recanati, Ancône n'est cependant pas immédiatement derrière cette montagne.
Le soleil couchant, auquel nous tournions le dos en regardant la mer, produisait sur la montagne et sur les vagues des effets de lumière aussi beaux que sur les nuages. Les tons blanchâtres et doux de cette montagne étaient comme glacés de jaune et de rose. Les ombres étaient bleu très clair, à cause du reflet du ciel.
En un jour nous aurions pu être en Illyrie ou en Dalmatie. Je conçois que des oisifs ou des curieux, ce qui parfois revient au même, se laissent entraîner, de pays en pays, à 'faire le tour du monde ; pour moi, je fais ma profession de foi : tout en étant ravi à la vue de la belle nature, je préfère rester tranquille, menant ma petite vie réglée et remplie de chaque jour; c'est plus simple, plus économique et plus sûr, pour l'âme et pour le corps.
La vue de Lorette, du côté de Porto di Recanati, est très pittoresque. On n'aperçoit presque que le dôme et le companile de l'église, en quoi consiste, du reste, tout Lorette ; et ces deux grandes masses se détachent, le soir, sur un ciel tout doré par le soleil couchant. Il y aurait une charmante et poétique chose à faire si on en avait le temps ; ce serait de peindre la vue de Lorette, prise de telle sorte que le soleil couchant se trouvât juste derrière l'église. Il serait beau défaire, d'après nature, de l'église qui contient la Santa Casa un foyer de lumière, semblable à une sainte avec son auréole. Et quelle auréole ! Le soleil d'Italie I
21 septembre. — Pluie toute la journée! A trois heures nous retournâmes à l'église, et nous assistâmes à la prière publique, qui se dit tous les jours dans la Santa Casa. J'y recommandai la conversion de deux personnes.
Nous apprîmes, en causant à droite et à gauche, que le peuple de Lorette était très mauvais, et le clergé local, sinon peu régulier, du moins peu zélé. Outre la peine que nous devions en ressentir, nous fûmes bien surpris de cette contradiction. Où doit-on être pur
et bon sinon dans la ville de la Sainte-Yierge, au foyer de la pureté et de la bonté?
22 septembre. — Nous allâmes à la messe de très bonne heure. Nous voulions, en effet, être^ libres à sept heures pour faire une course à Osimo. Le pays est magnifique à parcourir et, de plus, Osimo contient les reliques et les souvenirs d'un saint franciscain, saint Joseph de Gupertino, qui vivait dans le dix-septième et le dix-huitième siècle.
Nous partîmes, le temps était menaçant, mais le bon Dieu eut égard à notre bonne intention et suspendit la pluie jusqu'à notre retour. Osimo est à trois petites lieues de Lorette sur la route d'Ancône, un peu plus avant dans les terres. De Lorette on l'aperçoit très bien, car il est perché sur une hauteur.
La campagne est, comme on nous l'avait annoncé, riante et fertile, le pays gai et amusant à parcourir, les points de vue magnifiques, la route belle et unie. Les Apennins terminaient à l'horizon notre gauche, et prenaient des tons bleus que jamais je ne me lasse d'admirer. Les montagnes les plus éloignées sont d'un bleu si doux, si vaporeux, qu'il se confond presque avec le ciel ; celles qui sont plus rapprochées sont d'un ton plus tranché, et ces tons prennent de plus en plus de vigueur jusqu'à ce qu'ils arrivent au bleu pur, puis au bleu ardoisé, puis au bleu brunâtre, puis enfin aux vraies couleurs des arbres et des différents accidents de terrain.
A dix heures nous étions à Osimo ; après un frugal et fort médiocre déjeuner, nous visitâmes la cathédrale et surtout les reliques de saint Joseph de Cupertino, dont la vie toute de miracles est un des faits les plus surprenants de l'histoire religieuse moderne. Notre pèlerinage fini, nous revînmes àLorette, où nous arrivions au moment même où la pluie commençait à tomber.
23 septembre. — Après une longue et dernière visite à
la Santa Casa, remerciant Dieu de nous avoir protégés dans notrepèlerinage, le cœur tout débordant des saintes joies que la bonne Sainte-Vierge y avait déposées, nous remontons en voiture et nous reprenons le chemin de Rome