‹ Journal d'un voyage en ItaliéChapitre 6 sur 13 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Ici s'arrête brusquement le Journal de mon frère. Je crois en deviner la cause. Bien que nos souvenirs soient trop éloignés pour atteindre un plein degré de certitude, nous avons tout lieu de croire que ce fut dans ce pèlerinage à Lorette et dans la Santa Casa de Nazareth que Gaston prononça, devant Dieu et la Sainte-Vierge, le vœu de chasteté qui était le premier pas décisif vers sa future vocation. Dès lors, à partir de ce jour, plus détaché des choses et des distractions mondaines qui jusque-là pouvaient l'attirer encore, il consacra sans doute ses pensées et ses loisirs à des contemplations et à des pratiques plus élevées, qui, en l'absorbant, l'empêchèrent de reprendre la plume pour raconter ses faits et gestes quotidiens. Il avait, d'ailleurs, durant les huit mois qu'il venait de passer à Rome, parcouru presque toute la série des sujets dignes d'être mentionnés, et il ne lui restait plus guère, pour alimenter son Journal, que ces incidents et ces petits riens de chaque jour dont le détail et la répétition prolongée finissent par engendrer la monotonie.

Quoi qu'il en soit, sa narration finit avec son pèlerinage à Lorette ; et bien que la péroraison manque au discours; nous ne pensons pas que son absence nuise à l'ensemble de cet intéressant et édifiant récit.

Nous avons jugé cependant que, pour combler cette lacune, il serait précieux d'ajouter un épilogue à ce der-

nier écrit sorti de sa plume encore laïque. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver trois lettres de mon frère, qui sont comme le testament de sa vie du monde et la préface de sa vie ecclésiastique. La première est celle qu'il adressa, des Noiiettes même, où il venait de passer trois mois en famille, à ses parents, au jour et à l'heure où il les quittait pour entrer au séminaire. Les deux autres sont celles qui leur écrivit dès son entrée au séminaire d'Issy.

Elles n'ont besoin d'aucun commentaire ; qu'il nous suffise d'appeler l'attention sur la dernière phrase de la seconde de ses lettres, où il semble entrevoir et prédire l'avenir qui lui est réservé, quand il console sa mère par l'assurance qu'un jour il sera destiné, lui seul, à remplacer auprès d'elle ses frères et sœurs éloignés du foyer paternel par les circonstances ordinaires de la vie. On sait si sa prévision se réalisa et comment elle se réalisai Pendant vingt ans, sa cécité qui l'avait fixé à Paris le rendit, jusqu'à la mort de sa mère, en 1874, son fidèle et presque inséparable compagnon.

« On voit ainsi », pour emprunter la phrase d'une de ses lettres, « que tout sans exception arrive en cette vie pour notre vrai bien ! »

Les Nouëttes, 8 octobre 1843.

[En partant pou?' le séminaire d'Issy).

(( Adieu , ma chère maman , mon cher père, mes chères sœurs ; que Dieu vous console et vous encourage 1 Appelez la foi à votre aide, et pensez, non pas aux douleurs présentes du sacrifice, mais aux joies éternelles et futures dont Notre-Seigneur daignera le récompenser. Au milieu du pur bonheur que j'éprouve en faisant les premiers pas dans la carrière sainte où je dois marcher, mon cœur est attristé par votre douleur. — Que la Sainte- Vierge vous bénisse tous, et réunisse dans le Ciel ceux que la volonté de Dieu sépare sur la terre I

» Gaston. »

« Séminaire d'Issy, le 16 octobre 1843.

» Yoilà deux ou trois jours, ma chère maman, que je veux vous écrire ; hier surtout, devant aller à Paris dans la journée, j'avais l'intention d'y mettre à la poste la lettre que je vous destinais; mais je suis parti sans l'avoir écrite, et vous voilà condamnée, par ma faute, à deux jours de retard.

» Du reste, ma chère maman, j'ai la consolation de

VOUS voir plus tranquillisée à mon sujet. Dieu merci, vous commencez à entrevoir ce que bientôt vous verrez avec tant d'évidence, que j'ai été, par ma vocation ecclésiastique, l'enfant gâté du Bon Dieu et le privilégié entre tous vos enfants.

» Je me trouve dans mon élément depuis que je suis au séminaire. Il me semble que j'y suis né et je ne me souviens plus en quelque sorte de mon habit séculier. D'après mon expérience de cinq jours et d'après ce que je vois de tous ceux qui m'environnent, je pense qu'on pourrait mettre au-dessus de la porte de notre communauté ce qui est sur la porte de la Trappe : « Domus Dei ; beati qui habitant in eâl » On pourrait ajouter à : Maison de Dieu, Maison de la Sainte- Vierge ; car elle est honorée et aimée ici d'une manière toute spéciale. Le fondateur du séminaire de Saint-Sulpice lui a consacré son œuvre. Aussi voit-on les fruits de cette dévotion à la Sainte- Vierge, qui sont toujours la gaieté et la simplicité. C'est comme en Italie, sauf le beau ciel et la vivacité méridionale.

» Ne vous inquiétez pas à mon sujet, ma très chère maman ; je suis avec Notre-Seigneur, c'est-à-dire avec la source inépuisable de toute joie, de toute consolation, de tout bonheur et de tout amour. Si l'on peut être heureux quelque part, dites-moi si ce n'est pas là?

)) Je conçois parfaitement le sentiment de tristesse que vous éprouvez en vous voyant séparée pour un assez long temps de ma présence ; mon affection vive et profonde vous consolait ; vous me confiiez vos petits secrets ; ce qui n'a plus lieu maintenant. Mais avec de la foi et de la raison, vous verrez bien vite que ces consolations de la famille ne sont, dans l'ordre des choses, que des exceptions bien rares, presque des impossibilités.

)) Si nous pouvions trouver le bonheur dans cette

union constante avec les êtres qui nous sont chers, nous oublierions qu'une réunion plus durable et plus parfaite nous attend ; et des consolations d'un instant seraient suivies d'une désolation commune et sans mesure.

» Quant on y pense sérieusement, on voit ainsi que tout sans exception nous arrive en cette vie pour notre vrai bien ; et c'est le manque de réflexion qui nous empêche de bénir Notre-Seigneur dans toutes les circonstances de notre vie.

)) Il n'y a qu'un seul bonheur, c'est d'aimer et de servir Dieu ; à ce bonheur il nous est permis de joindre des consolations, telles que l'amour de ses parents, de sa famille, Tamitié, etc.; mais ces consolations ne sont pas le bonheur dont la source est unique ; et elles ne sont dans l'ordre de Notre-Seigneur que quand elles sont subordonnées au dévouement complet qui lui est dû.

)) Chère maman, c'est bien là, soyez-en sûre, le seul moyen de conserver la paix du cœur et de remplir la volonté de Dieu. Il faut vivre pour la vie à venir plus que pour la vie présente ; et c'est dans les moments de sacrifice, tels que ceux que vous traversez, que ces grandes pensées de la foi doivent être méditées et adorées sans relâche.

» Je prie pour vous d'une manière toute spéciale. Je demande à la bonne Sainte-Vierge, Consolatrice des Affligés, de vous faire comprendre et goûter votre bonheur. Je lègue à mes frères et sœurs le soin de vous faire oublier vos peines par les marques toujours répétées d'une tendresse toujours nouvelle.

» Je reviendrai à mon tour remplir ce doux et pieux devoir ^

lorsque, rendu à la société, je remplacerai près de vous mes

frères et sœurs que le mariage ou d'autres circonstances en

auront peut-être séparés.

» Adieu, etc..

» Gaston. j>

« Séminaire d'Issy, le 17 octobre 1843,

» Voici la réponse à vos aimables lettres, mes chères sœurs. J'étais déjà au séminaire quand je les ai reçues ; j'avais déjà revêtu l'habit du Bon Dieu, et laissé, avec la vie du monde, les habits du monde.

» Il faut vouiL féjouir de mon changement, mes chères petites ; car il est le prélude d'une des plus grandes grâces que Notre-Seigneur puisse faire à une famille ; et si parfois vous vous sentiez attristées à ce sujet, il faut vous souvenir des obligations immenses que nous avons à Notre-Seigneur et de la nécessité de lui marquer notre reconnaissance par le sacrifice de quelques-unes de nos jouissances.

» La soutane réchauffe le cœur, quoi qu'en disent les pauvres impies, et jamais on n'aime mieux que lorsqu'on aime Jésus-Christ mieux que tout.

» J'ai été bien heureux d'apprendre que notre chère maman n'était pas trop abattue ; le Bon Dieu a eu pitié d'elle et de moi. Il ne faut pas cesser de lui demander du courage pour eHe, et surtout cet esprit de foi qui fait envisager les choses avec les yeux de la foi. Dans les peines qui ont Dieu pour objet direct, comme est celle de maman, l'esprit de foi seul peut consoler.

» Je suis de plus en plus heureux dans mon nouvel habit et dans mon nouveau palais. Il me semble que j'ai été toute ma vie ce que je suis. 0 Dieu I que ne l'ai-je été toujours I

» Adieu, très chères belles des belles, chères

des chères, grandes des grandes 1 Je vous embrasse tendrement.

» Gaston. »

A notre tour de nous arrêter brusquement ici. La suite appartient aux auteurs qui écriront la vie du prêtre de Jésus-Christ et du Prélat Romain. Nous n'avons pas cru entreprendre sur leur œuvre, en donnant, comme épilogue à ce Journal d'un mondain quittant le monde, ces trois lettres tracées, au seuil du sacerdoce, par une plume qui n'est plus celle d'un laïque et qui n'est pas encore celle d'un prêtre, mais qui révèle déjà ce que seront sa correspondance et ses écrits pendant sa carrière sacerdotale.

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