JOURNAL
Septembre.
Le 28. A 7 heures du matin je partis de Paris dans un des vélocifères, réputés si dangereux, et à 8 heures du soir j'arrivai à Rouen; c'était un trajet de 33 lieues.
J^ vélocifère avait trois compartiments séparés, et cependant l'impériale en était occupée aussi. Le transport m'a coûté 18 frs. en tout.
Des deux routes, conduisant à Rouen, une de chaque côté de la Seine, nous avons suivi la plus courte par Magny. Les méandres énormes qui donnent une longueur plus que double à son cours entre Paris et la mer, conduisent la Seine tout près de St. Denis. Nous roulâmes entre les tours dissemblables de l'Abbaye (sontelles ainsi selon le même caprice qui a fait différer celles des églises de Paris?^) et un grand tas de fortifications en ruines, — souvenirs de la guerre récente.
Pontoise^ sur l'Oise, rivière pas grande, mais cepen-
^ A Rouen les tours de la cathédrale sont aussi de construction différente.
* C'était à Pontoise que St. Louis, souffrant en 1244 d'une maladie violente, pensa entendre une voix lui ordonnant de se croiser.
A Pontoise il y avait un ancien et célèbre hôpital St. Jacques, fondé pour les pèlerins allant à St. Jacob. Il est remarquable que les confrères de l'hôpital portaient le nom de „bélîtres", devenu plus tard une injure: coquin, gueux. L'analogie avec le mot danois „Betler** (o: mendiant) est remarquable.
dant navigable, est une des petites villes aisées qu'on voit sur cette route. Dans le clocher de cette ville le tocsin, dit-on, porte cette inscription sonnante: unda, unda, unda, unda, unda, unda accurrite cives, où les paroles imitent le bruit de la cloche*.
Chemin faisant je voyais tout le monde occupé à la vendange; ici les tonneaux étaient rangés, là un vigneron sortait de sa porte, les bras rougis du sang de la vigne; ou encore des honunes et des femmes qui cueillaient les grappes dans de grands paniers et cuveaux pour les ramener à la maison sur des charrettes à deux roues ou à dos-dane. Comme toute cette contrée est peu montagneuse, on ne peut guère ici parler de „vigne", mais de clos ou jardins. Plus on s'approche de la Normandie et plus on voit diminuer l'industrie vinicole, jusqu'à ce qu'elle cesse complètement à environ 4872 ° 1. b. Vers l'est on cultive la vigne jusqu'à Jenunappes, et en Allemagne j'ai vu près de Potsdam la première vigne.
Dans le vélocifère se trouvait une femme de Magny qui a dit que cette ville était la dernière ville française à passer. Donc, la distinction entre Français et Normands n'a pas encore cessé d'exister.
L'Epte est considérée comme la frontière entre l'Isle de France et la Picardie d'un côté et la haute Normandie (le Vexin* normand) et le département de l'Eure* de
^ Il y était encore en 1803. Peut-être a-t-il été transformé en „sous" comme le bourdon de Rouen.
^ Le Vexin était une acquisition ultérieure, faite par les ducs normands. C'était probablement en leur qualité de seigneurs du Vexin que les ducs normands portaient l'Oriflamme dans les grandes guerres de la France. Cet étendard était conservé à St. Denis où les moines s'en servaient à leurs processions et à leurs guerres particulières. Étant le patron (vidamus, advocatus) de St. Denis le comte du Vexin portait la bannière. Il est certain que cet étendard, — soi-disant tombé du ciel — ne devint
l'autre. A l'est de l'Epie se trouve (les grands marais de l'Epte*) le château de St. Clair, célèbre dans l'histoire de Rollon. (Gemm. 11.17: lui d'un côté de l'Epte, Charles de l'autre) où fut conclu le traité de paix et de partage.
Plus au nord- est se trouve Gisors, ponune de discorde entre la France et la Normandie.
Un peu au delà d'Ecouis je traversai la belle vallée, au milieu de laquelle est situé le village de Fleury^ Dans ce petit Elysée toutes les beautés de montagnes boisées, d'un vallon traversé par mille tours et détours d'une rivière (l'Andelle) offrent à l'œil un ensemble ravissant.
la bannière principale de la France que lorsque Louis le Gros eut pris possession du Vexin français: v. Le Gendre: „Mœurs et coutumes des Français dans les différents temps de la Monarchie p. 108".
^ Le terrain depuis l'Epte jusqu' à un peu au delà de l'Andelle fait partie du dép. de l'Eure, quoique la Seine semble la frontière la plus naturelle; tandis que les langues de terre entre la Bouille, Elbeuf et la Seine et celle près Mailleraye appartiennent au dép. de la Seine-Inférieure. Ce qui s'explique par le fait que Caudebec ainsi que Mailleraye possèdent des districts de l'autre côté de la Seine, lesquels auraient une juridiction différente, si on les séparait des villes.
* Du temps de Dudo toute la contrée entre l'Epte et Rouen était couverte de forêts et infestée de brigands.
^ C'était peut-être près de l'Andelle, dans la belle vallée de Fleury, entre Ecouis et Mortemer, que Guillaume le Conquérant défit en 1054 les Français et le lendemain fit chanter les vers suivants devant les portes de Mantes où dormait le roi (Henri): v. Bourgueville p. 28:
Réveillez-vous et vous levez
François qui trop dormy avez,
Allez bientôt voir vos amis
Que les Normans à mort ont mis.
Entre Escouyz et Mortemer.
Là vous convient les inhumer.
Déjà sous Richard Cœur de Lion, par le traité de Louviers en 1195, TAndelle et l'Eure devinrent la frontière de la Normandie.
La Normandie porte beaucoup de ressemblance avec la Seeland. Les maisons des paysans sont généralement en colombage et à toits de chaimie. Le costume des paysans est comme dans le reste de la France*; la coiffure des femmes seule diffère: une grande coiffe pointue (le haut souvent entouré de rubans) avec des mouchoirs, pendant des deux côtés (quelquefois les cheveux flottent aussi). Le costume des femmes d'Embourg est surtout excellent. Les physionomies n'offrent rien de caractéristique; les cheveux blonds sont aussi rares qu' à Paris; mais les Normandes ont les yeux du Nord, — cependant aussi souvent bruns que bleus.
Pour l'agriculture je remarque en beaucoup d'endroits qu'on coupe l'épi de la tige et laisse celle-ci pour la moissonner plus tard et s'en servir comme fourrage. J'ai vu cette paille dans les champs comme les gerbes chez nous pendant la moisson.
Les chaussées et les clos en Normandie sont entourés de pommiers et de poiriers, chargés de fruits à présent; j'ai demandé à mes compagnons de voyage, comment on empêchait que le fruit ne fût volé et mangé; on m'a répondu que ces fruits n'étaient pas bons à manger, mais excellents pour le cidre et le poiré*.
• Depuis mon passage du Simplon j'ai vu tous les paysans (les journaliers surtout), habillés de larges pantalons et d'une longue blouse en toile bleue, généralement brodée de blanc aux épaulettes. Le large pantalon se voit aujourd' hui partout et si souvent qu'on ne saurait l'appeler un vêtement du Nord.
• J'ai fait cette expérience très-souvent moi-même; il faut être bien altéré pour manger les fruits qui jonchent les routes; les pommes sont généralement fades et les poires d'un goût acre; ce ne sont pas des „fruits à couteau" comme on appelle en France ceux qui sont mangeables. — Je me suis rappelé ce que l'on m'a souvent dit à Paris en plaisantant: „Vous allez manger des pommes T
Dans une auberge en route j'ai eu un exemple de l'audace des Normands de se faire payer un verre d'eau et de leur insolence et hiuneur querelleuse quand on a refusé le payement. Mes compagnons de voyage n'ont pas oublié de déclamer contre l'insolence de ce peuple.
En route j'ai obtenu quelques renseignements sur le faux Dauphin, (Mathurin Bruneau) emprisonné à Rouen pendant 'quelque 'temps, 'mais 'aujourd'hui 'enfermé dans un château entre Rouen et Paris près de Vernon (Gaillon peut-être). On dit qu'il a encore des adhérents en Normandie^®.
Journal de Rouen 27. 7bre 1817:
Mathurin Bruneau est né à Vezins dép. de Maine et Loire le 10 mai 1784. Il ne ressemble à aucun membre de la famille royale, ce qui s'explique facilement. Son père qui était sabotier, mourut lorsque M. avait sept ans. A l'âge de onze ans il fut chassé de la maison de son beau-frère à cause de sa paresse et de sa mauvaise conduite. Alors Mathurin conunença à se faire passer
^° A Rouen on témoignait d'une vive opposition à ce qui se passait à Paris du temps de l'Assemblée législative. Aussi Larochefoucault-Liancourt conçut-il en 1792 le projet de persuader au malheureux Louis XVI de se réfugier dans cette ville, v. «Pièces de la Révol." par Lacretelle. 3 édit. p. 245. La même année Rouen devint l'asile de ceux qui s'enfuirent de Paris à l'arrivée des légions marseillaises (p. 277), instigateurs des horribles massacres du 10 août 1792. Les menaces seules réuissirent à courber les Rouennais sous la volonté des Parisiens, lorsque le Roi eut été suspendu et emprisonné au Temple (p. 345).
Les Girondins, chassés et proscrits par la Convention le 2 Juin 1793, trouvèrent dans le Calvados et à Caen aide et protection contre la Montagne victorieuse.
L'arrivée à Caen des députés de la Gironde exalta Tenthousiasme politique de Charlotte Corday, — adoratrice de la liberté — et lui mit l'arme à la main pour tuer Marat V. Lacretelle: Couvent, nationale t. 1 p. 288 sqq. S^ème édit.
pour le fils du baron de Vezins. A ce titre, la vicomtesse de Turpin de Crissé (au château d'Angrie près Gondé) s'occupa de lui et en prit soin comme d'une des victimes des guerres de la Vendée. Mais, tirée de son erreur, elle le renvoya à sa sœur et son beau-frère. Puis, à l'âge de 16 à 17 ans, Mathurin quitta sa patrie et ne reparut qu'en octobre 1815. Malgré cette absence de 17 ans sa sœur le reconnut quoiqu'il niât être son frère. Après son retour, il prétendait s'appeler Charles de Navarre, fils de Louis XVI. Le Dauphin, dit-il, ne mourut pas dans le Temple. Il fut soustrait aux tyrans, et le cadavre d'un inconnu fut livré à l'examen des anatomistes. Malheureusement, M. n'a aucune ressemblance avec le Dauphin. Il est sans éducation. „La grossièreté de son esprit répond à la grossièreté de ses manières.** Tandis que les propos du malheureux Louis XVII révélaient les plus heureuses dispositions. Et néanmoins un grand nombre de sots et de malveillants affluèrent autour de lui.
Ibidem 10 février 1818:
Le 9 février M. fut cité la première fois devant le tribunal de police correctionnelle à Rouen. Il avait fumé dix pipes avant de comparaître, et il accabla de grossièretés les autorités. La foule était grande devant le palais du tribunal. Douze ans auparavant le même tribunal avait eu une cause semblable, seulement Hervagault, fils d'un tailleur à St. Malo, était un Louis XVII sachant mieux tourner ses mensonges et la langue française.
Moniteur du 13 février 1818^^:
^^ [Dans les papiers d'Estrup se trouve le numéro du «Moniteur Universel" portant la date du 17 fév. 1818 et contenant le discours, prononcé par le procureur du roi le 13 fév. au tribunal de Rouen dans l'affaire de Mathurin Bruneau.]
Le but de Mathurin semble avoir été moins de changer l'ordre de la succession en France que de tromper les gens par un faux nom pour leur soustraire de l'argent, des meubles, des comestibles. En qualité de complices, ayant fait passer M. pour Louis XVII, paraissent un certain Tourly, Branzon, Madame Dumont et l'abbé Matouillet. En 1794 Madame Turpin avait à deux reprises recueilli M. par commisération, mais l'avait renvoyé six mois après. Pendant quelques années on perd sa trace. On le retrouve en 18D3 dans la maison de répression à St. Denis, arrêté comme «étant sans asile et imbécille"; quelques jours plus tard on l'élargit, il s'engage au 4'^»"^ régiment d'artillerie de la marine en qualité de canonnier, et s'embarque à Lorient. A Norfolk il déserte de la frégate „la Cybèle** et on ne connaît sa vie dans le Nouveau-Monde que par ses propres récits. Il prétendait avoir épousé la fille d'un riche Milord, décédée aux États-Unis après l'avoir rendu père, de plusieurs enfants. Dans la prison de Bicêtre à Rouen il mystifia ses co-détendus et les gardiens en se prétendant volé d'une bague, composée de diamants précieux, cadeau „d'un régent" (sa propre expression) c. à. d. la princesse Charlotte du Brésil. Il disait aussi: „J'ai l'air d'un paysan, mais j'ai été „coronel"(!) dans l'Amérique espagnole, et avant capitaine du génie sous les ordres du „coronel" Williams aux États- Unis." En septembre 1815 il débarqua à St. Malo, muni d'un prétendu passe-port américain où il est désigné sous le nom de Charles de Navarre, citoyen des États- Unis. De St. Malo il se dirigea sur Nantes; de là, suivant les bords de la Loire il arriva à Varennes près Saumur. Il entre modestement, en pauvre piéton, dans une petite auberge sur la route de Nantes à Paris. Il portait des vêtements de marin et n'avait pas de bas. Lorsque le
procureur du roi prononça ces paroles, le pauvre Mathurin s'écria: «Comment peut-on dire une pareille chose! J'ai toujours eu des bas!" Après avoir fait de nombreuses dupes dans le dép. du Maine et Loire, il fut arrêté à St. Malo. Il essaya de s'évader et fit écrire au gouverneur de l'île de Guernesey une lettre, par laquelle il l'invitait à informer S. M. britannique que le fils de Louis XVI était dans les fers. La lettre était signée: Dauphin Bourbon. Elle fut interceptée et on envoya Mathurin à Rouen. Dans la maison de détention il réussit à se lier avec plusieurs condamnés qui lui procurèrent des partisans au dehors. Dans son malheur il trahit le secret de sa naissance, car dans la prison il se mit à creuser des sabots^^. Un certain Vignerof, in-
^2 Béranger a composé sur Mathurin Bruneau la chanson suivante:
Quoi, tu veux régner sur la France!
Es-tu fou, pauvre Mathurin?
N'échange point ton indigence
Contre tout l'or d'un souverain.
Sur un trône l'ennemi se carre
Fier d'être encensé par les sots.
Croyez-moi, Prince de Navarre, Prince, faites nous des sabots!
Des leçons que le malheur donne
Tu n'as donc pas tiré de fruit.
Réclamerais-tu la couronne.
Si le malheur t'avait instruit?
Ton ambition n'est pas rare
Même ailleurs que chez les héros.
Croyez-moi, etc.
Dans le rang que toi-même espères
Trompés par des flatteurs câlins
Que de rois se disent des pères
D'enfants se croyant orphehns.
Régner c'est n'être point avare
De croix, de rubans, de grands mots.
Croyez-moi, etc.
dustriel à Rouen, vint voir celui qui se disait le fils de Louis XVI; il lui embrassa les mains et lui donna quelques pièces d'or. Avec cet argent Mathurin gagne d'autres adhérents (p. ex. Larcher et Tourly) qui fabriquent des proclamations, destinées à soutenir l'imposture. Madame Dvunont vient le voir; elle l'entend appeler «Monsieur", l'or sonne dans son gousset. Elle est convaincue, malgré l'ivrognerie et les jurons de Mathurin. Elle distribue de l'argent pour faciliter l'exécution de ses projets. Le concierge (destitué de sa charge) a reconnu dans les interrogatoires avoir touché une somme de 1500 frs. de ses mains. La liste civile de Mathurin est toujours augmentée. On a trouvé un cachet portant cette inscription: „Louis XVII, roi des Français". Les petitspois, mets traditionnel le Vendredi -Saint sur la table du roi, ne faisaient pas défaut sur celle de Bnmeau; et bien
Quand tu combattrais avec gloire
Sache que plus d'un conquérant
Se voit arracher la victoire
Par un général ignorant.
Un Anglais, aidé d'un Tartare
Foule aux pieds de noble drapeaux.
Croyez-moi, etc.
Combien d'agents illégitimes
Servent la légitimité
Trop tard sur les malheurs de Nîmes
On éclairerait ta bonté.
Le Roi qu'au Pont-Neuf on répare
Parle en vain pour les Huguenots.
Croyez-moi, etc.
De tes maux quel serait le terme.
Si quelques aUiés sans foi
Prétendaient que tu tiens à ferme
Le trône que tu dis à toi?
De jour en jour la ligue avare
Augmenterait le prix des baux.
Croyez-moi, etc. 2*
que „le Dauphin** battît ses confidents, ils étaient néanmoins heureux de ses repas. Nombre de témoins interrogés, — sa sœur, son beau-frère, reconnaissaient M., et ses propres expressions trahissaient la démence ou un simulacre de folie. Celle-ci entre autres: „Je ne puis vous entendre, M. le président; ma religion n'est pas la vôtre; je suis catholique, apostolique et romain. Je n'aime pas les Jésuites. Madame de Pompadour a fait bien du mal à la France . . . .; on a trouvé une bible dans un tambourin, sur ime balustrade; c'est un fait très -connu** etc. . . .
Journal de Rouen 11 février 1818:
A une interrogatoire Mathurin comparaît la pipe à la bouche; on l'invite à se contenter d'une chique. A sa première entrée dans la salle d'audience, il débite des grossièretés aux dames et aux juges. Il simule la folie et la démence.
Ibidem 12 février:
Bruneau prétend avoir eu pour parrain le duc de Brissac, gouverneur de Paris. Il a dit à une personne
Enfin pourrais-tu sans scrupule Graissant la patte au Saint-Esprit Faire un concordat ridicule, Avec ton père en Jésus-Christ?
Pour lui redorer la tiare Tu nous surchargerais d'impôts.
Croyez-moi, etc.
D'ailleurs ton métier nous arrange, Nos alilés nous ont fait capot:
C'est pour que l'étranger la mange Que nous mettons la poule au pot!
De nos souUers même on s'empare Après avoir pris nos manteaux.
Croyez-moi, Prince de Navarre, Prince, faites nous des sabots I
dans le Maine chez qui il est entré: „Je ne m'appelle plus Mathurin Bruneau, je suis Charles de Navarre".
Pourquoi n'est-il pas allé rejoindre les Bourbons à l'étranger à l'endroit où la famille royale se reunissait du temps de l'exil?
Le soleil était couché lorsque nous atteignîmes les côtes aux pieds desquelles se trouve la ville de Rouen; sur les deux bords de la Seine, entourée de rochers escarpés, mais pas très-élevés, dans une vallée, richement partagée par la nature. Au clair de la lune j'entrevoyais, — et le jour suivant me le montra, — que Rouen est une ville ancienne, dont la laideur des maisons égale la beauté et l'avantage de la situation".
Le 29. Le nom de Rouen me fait penser que le nom de Rollon aura bien pu influer sur le changement de la dénomination de Rothomagus en Rouen;^*; car de même que Huet est d'avis que Gathom ou Cathim (ce que j'explique par maison des Cats) sera devenu Cadomum: (les chroniques ont les trois noms) par abréviation Caen, ainsi Rollon (Raoul" -Rou) se sera trouvé flatté que Rothomagus, dans les chroniques appelé Rothomiun,
" Les maisons sont souvent bâties avec un étage surplombant l'autre, de sorte que dans les rues étroites les toits se touchent presque. Mais aujourd'hui on vient d'ordonner un alignement, selon lequel sera construite toute maison neuve.
^'^ Que les Normands, froids et aimant à parler par monosyllabes, auraient fait de Rothomagus Rouen, me semble une conjecture ridicule. Servin I. p. 47.
^* Le nom de Raoul devint très-ordinaire en Normandie: p. ex. le célèbre Raoul de Caen, bibliothécaire au couvent de Savigny, mort en 1240. Peut-être retrouve-t-on le nom de Rollon dans celui de RoUin, fréquent en Normandie. En somme j'ai rencontré bien souvent le nom de Raoul dans les environs de Caen.
Rothom, Rodomum, passe pour Rouhim ou Rouhem^* (c'est à dire: la maison de Rollon), de là facilement Rouen.
Les navires nombreux et l'animation sur les bords de la Seine témoignent d'un commerce florissant^^
Les rues serrées, mal éclairées, tortueuses, les maisons en colombage (on fait encore des constructions en bois, bien que dans les environs les pierres abondent) attestent l'antiquité de la ville.
A cause de l'obscurité, la saleté et l'humidité à Rouen, les Normands appellent cette ville: le pot de chambre de la Normandie.
Les jolis boulevards. (J'ai fait le tour de toute la la ville). Les hôtels aussi sombres et malpropres que le reste de la ville; je descendis à l'Hôtel de l'Épée Royale.
Commençai la visite des curiosités de la ville d'après «l'Itinéraire de Rouen 1819" par Lecarpentier qui vaut
^* En tout cas Roth-(Vénus)-liom ou Rothhem. ^' Noms des bateaux sur la Seine: allèges, heux, smacks, gribanes, bisquines, ou flambards. Les barques des pêcheurs de la haute Normandie portent les noms de: dragueurs (même au 14ième siècle), nefs, barges, bargots; les Dieppois appellent carrés, quenouilles et demi-quenouilles les bâtiments dont ils se servent pour pêcher le hareng.
Rouen, à l'instar de la plupart des villes florissantes de la France, doit la prospérité de son commerce et ses manufactures au grand Golbert.
Au Moyen-Âge on citait déjà à propos de Rouen ces anciens vers (Bourgueville p. 29):
Paris à Pallas s'abandonne,
Rouen pour Juno l'on retient,
A Lyon Vénus chacun donne;
A ces trois ces trois l'on maintient,
Paris la science entretient,
Rouen est tant plein de richesses,
Lyon d'amours: dont on les tient.
Les trois villes des trois déesses.
mieux comme indicateur que les guides en général, l'auteur étant un homme instruit et versé dans les arts.
La cathédrale^®: Majestueuse, et malgré la masse imposante, une grande légèreté dans l'architecture.
Rollon^S sculpté en pierre, est étendu sur un sarcophage de marbre, vêtu d'un manteau rouge, arrivant aux mollets, là-dessous une robe bleuâtre d'où dépassent les pieds. Cette dernière robe est couverte d'ornements dorés, imitant des fleurs de lis brodées; les pieds chaussés de souliers blancs terminés en pointes, la tête coiffée d'une perruque ou du moins de boucles épaisses et longues; le visage large, replet; mais le corps ne correspond pas avec l'idée que nos chroniqueurs nous ont donnée de Rollon le Marcheur.
Vis-à-vis dans une autre chapelle repose Guillaume Longue-Epée en habit monacal^", grand et beau de figure, tout conune Dudo nous le dépeint.
Le mausolée des Amboise; les services, rendus à
^* Quel dommage que la cathédrale ne soit pas plus dégagée! Ce n'est que de la petite place de la Calande qu' on en obtient une vue passable du côté. L'espace entre les grosses tours de la façade me semble trop grande, ce qui rend la masse moins imposante. Puis il est malheureux qu'une des petites tours, au dessous des grandes, n'ait pas été achevée ou soit tombée en ruines.
" La Chapelle de Rollon était fermée, et comme je désirais voir de près, la figure, je demandai au surveillant, si on ne pouvait ouvrir. Il me répondit avec étonnement: „A quoi cela vous servira? Vous ne l'avez jamais vu!" Voilà ce qu'on appelle l'intérêt pour l'histoire!!
Dans les églises tout métal a disparu à l'époque du vandaUsme; les coffres en plomb, les grilles en cuivre; même les plaques de métal sur les tombeaux de personnages historiques; — tout est parti.
'" Il est connu que Guillaume nourrissait longtemps l'idée de se retirer dans le couvent de Jumièges et lorsqu'il périt par trahison à Péquigny, on trouva sur lui la clé en or d'un coffre où était serré un habit de Bénédictin.
Rouen par ceux-ci (le Bourdon, Robec, Palais de Justice) prouvent qu'il est utile quelquefois de donner aux archevêques plus de 20,000 frs. par an, — émoluments de l'archevêque actuel, — l'évêque de Bayeux touchait autrefois 100,000 frs. par an.
L'église, l'Abbaye de St. Ouen avec le jardin public. Le vieux marché, la place de la Pucelle, la place de l'Enfer (il m'a été impossible de découvrir le bas-relief) l'église St. Éloi. La place du vieux palais. Les tours et les murs anciens. Les anciennes fontaines; le ponton traversant la Seine, et les ruines du pont de Mathilde (fille du roi Henri I^r, épouse de l'empereur Henri V, mariée plus tard à Godefroy d'Anjou).
L'église St. Maclou, par ses ornements sarrasins indiquant une époque plus récente. On prétend qu'à cet endroit il y avait jadis un temple, consacré à Vénus; — mais on se trompe, — c'était à St. Lô, démolie en 1659, étant trop longue, haute et étroite.
Le 30. En faisant un tour de promenade, je suis passé sur les quais, devant le jardin botanique, j'ai traversé le petit Champ de Mars, une partie du Faubourg Martinville en longeant le bas du Mont Gargan; et enfin j'ai gravi la côte jusqu'aux ruines du fort Ste. Catherine, dont les lignes sont exactement dessinées sur le plan. Du château même il ne reste que deux morceaux du mur angulaire2^ cependant on voit partout le soubassement de la forteresse. Les fossés des bastions du côté
'^ Peut-être le donjon de la citadelle avec sa tour, — le centre de résistance de tous les anciens manoirs. — On se demande si „donjon" ne serait pas un nom danois, — ce mot paraissant comme une espèce de nom. propr. p. ex. Dangio Régis. (Ord. Vit. 1. 11 p.834, 1. 12 p. 853, et 1. 12 p. 864 est mentionné un „Castellum Dangu" qui a dû être situé près Gisors.)
de Paris sont très-profonds, mais je ne pense pas qu'il y ait jamais eu de l'eau sur ce rocher élevé.
Les vues de la montagne sont ravissantes et rappellent celles du Bastey dans la Suisse saxonne*^. La Seine avec ses nombreux îlots boisés, de l'autre côté le faubourg St. Sever et les villages environnants, p. ex. Sotteville; la forêt de Rouvray^^. J'aperçus distinctement la forêt de Roumare, Pré de la bataille (pratum belli) où Guillaume Longue -Épée défit Riulf, le rebelle, entre Rouen et la colline de Ganteleu. Au nord de cette colline la vallée de Darnetal où serpente l'Aubette, est un pendant de la vallée de Sorrento. Le Robec avec 300 ponts et l'eau qui change de couleur dix fois par jour.
Plus bas sur la pente du Mont Gargan juste au dessous du fort, sur le promontoire faisant face à la ville, se trouvait jadis l'Abbaye St. MicheP*, aujourd' hui détruite. Il reste seulement I) un piédestal carré avec des croix gravées sur les quatre faces et surmonté autrefois d'un crucifix (le vestibule du couvent se trouvait probablement là), II) trois murailles latérales de la cha-
2* Le faubourg Eauplet.
2^ Dans la forêt de Rouvray vivait le fameux dragon que St. Romain vainquit avec l'aide d'un assassin. De là l'origine du droit de gracier deux criminels le jour de l'Ascension que possédait le chapitre de Rouen.
2* Dudo (jp. 153) dit que Richard fit bâtir à Rouen un superbe monastère in monte maritimo refiuœ lunari dispositione inundationis gurgite undique secus circumdato. Ce passage, ayant sans doute trait à St. Michel „m periculo maris", le nom de ce St. Michel ne semble pas correct. Le Mont St. Michel près de Dol s'appelait autrefois Mont Relen et Mont Jou. La fable dit, que St. Michel et le Diable se disputaient l'honneur de nommer le Mont. Pour faire leurs preuves, ils devaient s'élancer d'un sommet du Mont à l'autre (Tombe-laine, Tumbo), un saut de 5 heues. Le Diable tomba à l'eau, tandis que l'ange fut supporté par ses ailes. Certes une allégorie de la victoire du Christianisme sur les druides et prêtres de Jupiter.
pelle, appelée aujourd'hui la chapelle du Diable, les quelles, selon la tradition, seront indestructibles. Cette dénomination s'explique aisément; car si St. Michel a vaincu le Diable jadis sur la frontière de la Bretagne, il est incontestable qu' ici le Diable a remporté une victoire sur St. Michel. On dit que la nuit la montagne et les ruines du manoir sont des lieux peu sûrs.
Je n'ai découvert aucune inscription ancienne sur les pierres, mais assez de modernes; „nomina stultorum."
Du haut de la montagne on domine Rouen dans toute son étendue imposante. Avec quelle majesté St. Ouen et la cathédrale, flanquée de ses trois minarets élevés, reposent au centre de la ville!
La bibliothèque n'est pas grande; le bibliothécaire pas poli; les manuscrits pas en ordre; point de catalogue2\
La galerie de tableaux^ ^ contient pour la plupart des copies, et de mauvaises copies. Un beau John. v. Eyck (Jean de Bruges) représentant une Vierge couronnée d'étoiles, tenant sur les genoux un Enfant Jésus peutêtre trop profondément réfléchi, à côté un ange jouant
'* Conversation avec le bibliothécaire:
„Permettez-vous que je regarde la bibliothèque?"
«Parfaitement.**
„N'avez-vous pas de curiosités du temps des Normands?**
„Nonr
„Des manuscrits cependant?**
„Ils ne sont pas rangés.**
„N'avez-vous pas de catalogue?**
„Non, monsieur 1**
Donc, rien à trouver ici pendant un séjour de deux jours.
'• Le surveillant faisait passer pour originaux bien des tableaux qui n'étaient que des copies; notamment le „Titien** où le pharisien montre à Jésus „La monnaie de la taxe**.
de la cithare, un autre du violon, groupes de saintes des deux côtés.
La tour de la Grosse Horloge près de la rue des Massacres.
L'église de St. Lô (St. Lois)2^ complètement détruite.
L'église St. Martin sur Renelle s'appelait ainsi parce qu'elle était située près d'une petite rivière, nommée Renelle dans la langue des Normands. {Servin I p. 8)^*.
Le Palais de Justice, entre la rue de St. Lô et la rue des Juifs, est un des plus remarquables monuments gothiques que j'aie vus; moitié église, moitié château, la façade neuve donne sur le marché neuf.
L'ancien Hôtel de Ville modernisé.
La haute et la basse vieille tour, deux marchés reliés par une voûte avec un beau portail de structure ancienne, mais certainement pas du temps des Normands. Ici nous avons l'emplacement du palais des anciens ducs normands^* que, furieux, Philippe Auguste ordonna de dé-
^^ Comment s'appelle Lô en latin? Peut-être Jupus". Et n'y aurait-il pas une analogie avec Leu; p. ex. en Canteleu?
Servin I p. 77. Gomme dans les actes de St. Mellon (premier évêque de Rouen) et de St. Romain on voit, qu'à Rouen il y avait un temple, consacré à Roth (Vénus), avec une statue richement dorée et dans le même temple un autel pour Diane, il me semble qu'ici on trouve un certain rapport avec la „Dea" de Carthage, v. l'analogie du nom de Roth avec Astaroth et Astarté (v. Bochard). St. Mellon chassa de ce temple (St. Lô) un diable sous la forme d'un singe. Neustria p. 804.
2" Selon Gemm. 1. II c. 9 Rollon débarqua à la porte la plus rapprochée de cette église. Ce fait nous permet de fixer l'étendue de la ville à cette époque.
2' Le palais des anciens ducs fut bâti par Richard Jer en 960; devant le château était la place d'armes et à côté une tour fortifiée, servant également de défense et de prison d'état. Servin I, p. 290.
molir quand il fît de Rouen une forteresse française. Peut-être l'ancien palais a-t-il été bâti en deux cours; ce fait expliquerait la séparation en deux marchés.
Le plafond de la voûte re|)ose sur des colonnes doriques, grossièrement taillées et sans ornements gothiques. La petite église de St. Paul, située où les routes de Paris — des deux côtés de la Seine — bifurquent, porte l'empreinte d'une haute antiquité; elle est rapiécée et restaurée partout, mais je n'ai trouvé nulle part des traces de maçonnerie romaine, fait que l'on cite généralement pour prouver la tradition, prétendant que cette église aurait été jadis un temple, consacré à Adonis; d'un autre côté j'ai remarqué que les architraves saillantes (posées comme les solives du toit dans les maisons en colombage) avaient la forme de têtes^"; deux seulement étaient assez conservées pour que je distingue la tête d'une femme triste, et la tête d'un animal (plutôt vache que chèvre).
La Fontaine de Lisieux, contigûe à l'hôtel de Lisieux (l'hospice des évêques lexoviens) est extrêmement remarquable et d'une haute antiquité dont témoigne l'exécution fort mauvaise des sculptures. Cependant l'idée en est ingénieuse et digne d'imitation: la fontaine jaillit au pied du Parnasse, les Muses sont placées sur les rochers cà et là; au dessous du bloc de pierre, portant Pégase, on voit des moutons ou des chèvres (car les figures se distinguent difficilement, tout le monument étant mutilé). Tout en haut est assise une figure masculine, — un Apollon ou bien un évêque de Lisieux qui se sera trouvé flatté de représenter Apollon.
La place de la Rougemare dont le nom semble dé-
'" J'ai observé plus tard en plusieurs anciennes églises de la Normandie que les bouts des poutres sont souvent ornés de sculptures différentes.
river du Nord, puisque dans les temps passés elle a servi de marché aux chevaux.
C'est une preuve assez curieuse de l'activité des Rouennais que par cette belle soirée je n'ai vu que six personnes se promener sur le Grand Cours'* S une des plus jolies promenades le long de la Seine que j'aie vues; un grand contraste avec la vie de Paris^^.
^^ „Le grand Cours" appartenait autrefois au Prieuré de Graramont. Comme on creusait en 1488 la terre près des portes du Prieuré, on trouva un grand cercueil en plomb où gisait un géant dont le fémur seul atteignait à la hanche d'un homme ordinaire. A côté de lui dans le cercueil était une grande épée. Le corps se réduisit en poussière au contact de l'air et l'épée était friable comme du verre.
Servin II, p. 104.
" Une dame de Rouen m'a assuré qu'il n'existait que très-peu de rapports sociaux dans cette ville. Des femmes dont les maris avaient 100,000 frs. de rentes, se tenaient dans la journée au bureau, et passaient la soirée en lisant. Il n'est pas rare de trouver les jeunes filles et les femmes employées dans les bureaux. Il est certain que non seulement dans les boutiques, mais encore aux cafés, j'ai vu les femmes tenant les comptes du bureau. A Paris les dames font parade. Aussi on dit la culture intellectuelle des Rouennaises très-arriérée. Un de mes compagnons de voyage m'assure qu'elles parlent très-mal le français, et on sait que le don de parler la langue avec pureté et recherche est une conditio sine qua on ne peut prétendre à porter le nom d'instruit.
L'anecdote suivante sur Segrais, le célèbre traducteur de Virgile, prouve que les Normands parlent mal le français et ne sont pas faciles à comprendre: Segrais était Normand, né à Caen, et ne réussit jamais à se défaire de l'accent normand. Aussi Mademoiselle de Montpensier dit-elle à un gentilhomme, allant faire avec Segrais un voyage en Normandie: „Vous avez là un fort bon guide; il sait parfaitement la langue du pays."
Autre preuve que plusieurs fois pendant mon voyage, des gens de la classe moyenne m'ont demandé, si j'étais Parisien.
J'ai souvent entendu formuler la plainte que toute l'instruction et les moyens pour en favoriser le progrès soient
La ville de Rouen ne me paraît guère royaliste, car en une journée j'ai entendu deux jeunes garçons de 5 ans appelés par le nom de Napoléon; — que la ville de Lyon n'est pas royaliste non plus, j'apprends à la table d'hôte de mon hôtel où je suis entouré de Lyonnais (personnages assez mal élevés).
Un soir, en me promenant sur le Grand Cours avec le Perche de Brest, mon compagnon de voyage et un docteur en médecine, j'ai vu déposer le corps d'un jeune homme dans la cathédrale, dont les portes étaient, à ce sujet, couvertes de draperies blanches. On apparie ici la jeunesse avec l'innocence et les symboles de l'innocence. Lorsqu'on enterre les vieillards, la porte de l'église est drapée de noir.
Octobre.
Le 1er. Je me mis en route de Rouen à Gaen par Lisieux (32 lieues parcourues en 15 heures avec la diligence).
Par le ponton qui est pavé, et en traversant le long et laid faubourg de St. Sever.
concentrés à Paris et que les villes de province soient traitées en déshéritées. Ce grief n'est pas tout à fait fondé. Evreux possède une «Société des sciences, des lettres, des arts et de l'agriculture du département de l'Eure" qui propose en prix annuel une médaille en or, d'une valeur de 200 frs. L'Académie de Rouen a deux classes des sciences et des arts proposant chacune un prix annuel de 300 frs. En outre le conseil général du département de la Seine-Inférieure met à la disposition de l'Académie un prix extraordinaire de 1000 frs. Le sujet du concours de l'année 1821 est: «Quel fut sous les ducs de Normandie depuis RoUon jusques et y compris Jean-sans-Terre l'administration civile, judiciaire et militaire de la province?**
Le Chemin ravissant longe la Seine, avec la forêt de Roumare sur les côtes opposées, le bois de Rouvray à main gauche.
Les rives de la Seine égalent ici en beauté celles de l'Elbe depuis Dresde à Meissen.
Je passai par Moulineaux (à 3 lieues environ de Rouen), mais je regrette beaucoup n'avoir pas eu l'occasion de voir les ruines du château de Robert le Diable (v. Lecarpentier). Si Gaen ne me récompense pas d'autant plus d'un long séjour, je regretterai en somme n'avoir donné que deux jours à Rouen, car les environs de cette ville sont bien remarquables.
Aussitôt sur la rive droite de la Seine on se trouve dans le dép. de l'Eure. La Normandie, d'ici jusqu'aux grandes plaines de Caen, est remplie de collines élevées (côtes, coteaux) et de belles vallées, arrosées par des rivières. Les champs sont si bien cultivés, couverts d'arbres fruitiers, entourés de haies vives qu'on ne saurait faire un voyage plus agréable^''.
En fait de petites collines, pouvant être considérées en quelque sorte comme des tumulus, je n'ai pas aperçu une seule, ni dans les vastes plaines cultivées où l'œil embrasse plusieurs lieues, ni dans les landes étendues sur la frontière entre le dép. de l'Eure et le Calvados^*.
Grands bestiaux. Excellent élevage de moutons.
Il ne faut pas oublier que la chaleur était si accablante et la diligence si pleine de monde que malgré tous les efforts je n'ai pu résister au sommeil.
" Le Val d'Auge est une des plus riches contrées de la France.
'* Je n'ai pas vu de monuments celtiques non plus; comme on sait, la Bretagne, le dép. de Finistère surtout, est la contrée où on trouve les dolmens, peulvans et menhirs. La superstition empêche ici qu'on ne les détruise.
Sur une montagne, juste au dessus de la ville de Brionne et de sa vallée, il y a les ruines d'un château (une seule tour carrée aux angles arrondis) d'un effet superbe dans le paysage.
Selon mes calculs l'Abbaye du Bec a dû se trouver dans les environs de Brionne^^. Je connaissais le pays mieux que tous mes compagnons de voyage.
Nous dînâmes à l'Hôtellerie (à quelques lieues de Lisieux), et sans y être invité, on nous a servi du cidre au lieu de vin. Celui qui désirait du vin, devait le payer 36 sous la bouteille (à Rouen une bouteille vaut 30 sous). Signe évident qu' après deux ans, je venais de passer les limites des pays viticoles^^ Mon étonnement fui
^^ Dans la vallée à droite je voyais un bâtiment blanc. Selon la carte ce doit absolument être le Bec. Aujourd'hui le monastère de Lanfranc et dAnselme est transformé en haras. Il était situé dans la vallée à 1000 pas de Brionne. Neustria p. 437: Le monastère du Bec est fondé en 1034 par Herluin. Comme Ansgot, père d'Herluin qui possédait la vallée, descendait des premiers Normands, il n'est pas étonnant que l'endroit se nomme le Bec [Bec: en danois Bsek: ruisseau, petite rivière].
^^ Les raisins n'ont pas le temps de mûrir avant que les pluies d'automne viennent. On trouve du bon raisin de dessert à Argences. Le vin d'Argences est blanc; il est à remarquer qu'on l'appelle encore du „vin huet", c'est a dire: vin blanc [huet = hvid: blanc en danois]. Ceci s'expUque cependant par l'anglais, puis qu'on dit que les Anglais ont importé ici la vigne de Guyenne.
Le cidre est déjà mentionné en 1314 parmi les marchandises qu'on transportait en amont de la Seine, et en 1407 on vendait cette boisson chez les marchands de vin à Paris {Or don. Royales t. L p. 330, t. IX p. 712). Les cidres de Henouville, Montigny et Canteleu sont particulièrement célèbres.
A observer, selon les preuves savantes de Huet, (p. 112), qu'au IQième siècle seulement le cidre a supplanté en Normandie la bière, autrefois si ordinaire qu'à Caen une des plus grandes rues ^orte le nom de „la cervoisière" (p. 113).
Par endroits les paysans se servent encore d'une espèce
d'autant plus grand lorsqu'après le repas, la jolie domestique normande vint me demander son pourboire qu'elle appelait: „le vin de la fille"; ceci m'a semblé si ridicule que je n'ai pas compris tout de suite.
C'était un vendredi, aussi le courrier ne mangea-t-il que du laitage, des œufs, du poisson; il est, je crois, le premier que j'aie vu faisant maigre en France.
Lisieux est une ville assez considérable, mais bien laide. L'extérieur de l'église n'avait rien de remarquable. La situation est belle, la ville est bien pourvue de jardins; et on dit qu'il y a beaucoup de prospérité dont les éléments sont le conmierce et les filatures de laine.
Une soirée avec un magnifique clair de lune. Mes pensées s'envolaient au Nord et au Sud sur les vastes plaines de Caen''.
Le 2 et 3. Je me suis installé shez Lagouelle (qui ressemble à un gros et gras boucher de Copenhague et se rengorge pareillement) sur la Place royale (autrefois impériale) ,1a place la plus aristocratique de la ville, vis-à-vis un grand bâtiment public, autrefois appartenant à la Mission, aujourd'hui l'Hôtel de Ville^*, où se trouve la Bibliothèque et le Musée.
d'hydromel (bochet). Après avoir enlevé le miel des rayons on jette ceux-ci à l'eau et les laisse fermenter. A Vieux le forgeron dont je parlerai plus tard, m'offrit une boisson, moitié cidre, moitié poiré, mais de qualité très-inférieure. Les paysans l'appellent „halbi"; je ne sais, si ce mot dérive du danois: „halv** [moitié].
" Caen diffère complètement de Rouen pour l'extérieur, aussi en ce que la plupart des bâtiments y sont en pierre.
On a dans les environs d'excellentes carrières. Anselme (ou Lanfranc) fit construire le palais de l'archevêque à Canterbury avec ces pierres, et lors de mon séjour à Caen il y avait sur l'Orne beaucoup de navires belges, venus chercher des pierres pour le palais royal qu'on va bâtir à Bruxelles.
'* L'ancienne Maison de Ville près de l'égUse St. Pierre sert aujourd'hui de Bourse. 3
L'église des Jésuites est à côté; mais les Jésuites, ainsi que tous les moines de Caen ont disparu. Les Templiers ont eu un hôtel là.
Les Carmes, les Pères de la Sainte-Croix (de Tordre des Augustins), les Jacobins, les Cordeliers, les Capucins, les Pères de l'Oratoire, les Ursulines (ces religieuses ont peut-être encore leur couvent), les Visitandines, les Bénédictines, la Congrégation de Jésus et Marie, les Pères de la Mission (une branche de l'Oratoire), les religieuses de Notre Dame de la Charité, les Nouvelles Converties, les Frères du sac (une branche de l'ordre de St. François), les Béguines, anciennes religieuses hospitalières, avaient tous leur siège ou monastère respectif dans cette ville^^ Une grande partie en a été détruite en 1562, tout le reste pendant la Révolution. La plupart des couvents ainsi que 7 des 14 églises paroissiales de la ville ont été mises en ruines ou transformées en dépôts de fourrage ou écuries.
A leur lieu et place on construisait et construit des temples de la Justice; p. ex. le superbe palais
" A Caen naquit Nicolas Oresme, un des théologiens qui a le plus vivement défendu immaculata concept. Mariœ Virg. et qui fut récompensé de son traité par le roi Charles V dont il était le précepteur. Il est remarquable que la Normandie, au 16ième siècle si dévouée au protestantisme l'ait abandonné et que le midi de la France soit aujourd'hui la partie la plus protestante du royaume. En somme, dans la Normandie, parmi les personnes qui se disent instruites, j'ai remarqué la même indifférence qui règne dans le reste de la France. La religion a ici sa signification classique de loi de la conscience.
Au Moyen-Age on appelait les Normands „Bigoti" d'après un serment apporté à Charles le Simple par Rollon: „be God" (par Dieu). Guillelm. Nangiacensis ad a. 896. Valesius p. 378.
Ne dirait-on pas que le mot de „bigot** date du temps où les Normands étaient renommés pour leur dévotion?
de Justice à côté de l'Abbaye St. Etienne *°. Ce grand monument bâti par Guillaume le Conquérant, est au bout nord-ouest de la ville, sur les bords de TOdon, ce qui en fait une espèce de forteresse; mais comme on se méfiait de la fidélité et de l'épée de l'abbé, on joignit à l'Abbaye pendant la guerre avec l'Angleterre „la tour Châtimoine" (comme pour tenir en respect l'abbé).
L'Abbaye même est actuellement le siège d'un Lycée.
L'Abbaye appartenait à l'ordre des Bénédictins, de même que l'Abbaye de la Trinité, fondée par Mathilde, épouse de Guillaume.
L'église de l'Abbaye, la plus considérable de Caen, est d'un style simple, noble, majestueux, avec peu d'ornements gothiques; en considérant l'époque où elle a été bâtie (avant les croisades) et en la comparant aux églises de St. Pierre et de Notre Dame de Froiderue de quelques siècles moins anciennes, et couvertes d'arabesques, on comprend facilement l'origine de Tarchitecture soi-disant gothique. La même observation s'applique à l'église de la Ste. Trinité qui porte cependant un cachet plus mauresque, surtout quant aux deux tours de devant. Les ossements de Guillaume reposent aujourd'hui dans le chœur de l'église sous une dalle de marbre blanc, portant cette inscription moderne: Hic
*" Lorsque les Dieux s'enfuirent de la terre, Astrée resta; mais comme il est mesquin ce Palais de Justice même avec sa joli colonnade ionique, à côté de St. Etienne aux sept tours I
Les sommets des deux tours de devant sont entourés de beaucoup de tourelles.
A propos de la solidité de St. Etienne lire dans Huet, comment on a voulu faire sauter l'Abbaye.
Entre autres célébrités St. Etienne a compté parmi ses abbés le cardinal Alphonse-Louis du Plessis de Richelieu et le cardinal Jules Mazarin.
jacet Guillielmus invictissimus Dux Normannorum, Rex Anglix, hujus œdis conditor. Obiit 1087. (Le cri de Haro*^)
Dans la sacristie se trouve son portrait en pied*^: Figure dure, barbe rousse, un sceptre à la main gauche, tout habillé de noir (manteau noir, pantalon noir), excepté un gilet rouge et un col blanc, sur lequel une chaîne d'or.
L'Abbaye de la Ste. Trinité, l'Abbaye aux Dames par opposition à l'Abbaye aux Hommes, (l'Abbesse: Madame de Gaen) est de la même étendue que celle-ci. Aujourd'hui les bâtiments sont vides et tombent en ruines; d'abord on y installa un Hôtel-Dieu*' en séparant par un mur transversal la tribune** du reste de l'église dont on fit une chapelle, où on dit encore la messe. Dans cette chapelle se trouve un sarcophage, renfermant les ossements de Mathilde et restauré par les soins du comte de Montalivet, préfet actuel; sur le sarcophage l'ancienne pierre tombale (ardoise noire) portant l'ancien épitaphe.
La cloison gâte l'intérieur de l'église. Je suis monté dans une des tours, d'où je dominais I) le beau jardin de l'Abbaye, II) l'ancienne citadelle démolie*^ en 1793, tous
^^ Les descendants d'Ascelin qui cria „Haro" aux funérailles de Guillaume vivaient encore à Gaen à la fin du siècle passé.
*^ Son caractère historique se dessine dans son image. Dans les événements de sa vie on trouvera la raison de sa sévérité. Enfant de l'amour il était fort d'âme et de corps. Les religieux prétendent que ce portrait est du temps de Guillaume, mais Montfaucon: Mon. de la Mon. française 1 p. 402 en met la date à 300 ans plus tard.
*^ Actuellement il y a une École d'Enseignement mutuel.
** La tribune avait cette forme à peu près.
"' Aujourd'hui une forteresse ne serait guère utile, comme on pourrait la balayer des côtes de St. Gilles et de la Ste. Trinité.
les murs extérieurs existent encore cependant, on en a même reconstruit une partie de ceux qui avaient été démolis. Dans la cour du château se trouvent des poudrières, des dépôts etc. III) les environs de Caen, la vallée où serpentent l'Orne et l'Odon (dans leur ancien et nouveau cours) les coteaux, même la mer.
La situation de Caen est loin d*être aussi belle que celle de Rouen. La ville est en grande partie moderne, surtout l'Ile St. Jean, formée et incorporée dans la ville par le duc Robert*®. L'antiquité normande n'a laissé que peu de témoignages, les restes de murs et de tours sont rares.
Les avenues le long des rivières et les prairies sont jolies.
La plus grande et la plus belle place est la place de la Justice (jadis le vieux marché) près de l'église St. Sauveur et des bâtiments de l'Université.
J'ai vu aux quais des vaisseaux assez considérables qui remontent l'Orne à l'aide du flux de la mer, phénomène curieux, se produisant tant ici que dans la Seine.
Le nombre des mendiants est considérable dans cette ville, ce qui est étonnant dans un pays aussi favorisé par la nature.
Aujourd'hui comme je me dirigeais du côte de la Ste. Trinité, on montait péniblement quelques orangers en caisses; un paysan me demanda avec curiosité le nom de ces arbustes. A quelques degrés plus au sud aucun paysan ne m'aurait fait une pareille question.
C'était dimanche (3 oct.) et un grand nombre de
** Ce fait mérite d'être cité, parce que dans les annales on a complètement méconnu Robert. Jamais prince ne posséda un plus grand mélange de vertus et de vices. Sa valeur chevaleresque et sa vie aventureuse rappellent les anciens gens du Nord. Avec lui on peut bien dire que la chevalerie atteignit en Normandie à son apogée.
paysans étaient venus à Caen. C'est la première fois qu'en Normandie il m'a semblé voir des tètes véritablement du Nord*^: des paysans aux cheveux blonds, aux yeux bleus; des paysannes de même et avec cela le teint si rose et blanc, la peau si fine et les nez royaux**; beaucoup d'une beauté vraiment éblouissante, toutes sveltes et de taille moyenne.
J'ai très-rarement vu pareille chose dans les environs de Caen, encore moins plus au sud.
Je regrette bien n'avoir rencontré ni La Rue, ni Lair, les principaux savants de Caen, tous deux archéologues normands. Ils étaient partis en vacances. Les mois de septembre et d'octobre sont néfastes pour celui qui voyage en France avec le but de voir les érudits.
J'ai eu la chance de trouver chez un libraire les „Recherches etc." de Bourgueville et „les Origines de la ville de Caen" par Huet; mais on m'a fait payer ce dernier 15 frs. Le premier coûte encore plus cher. Pour démontrer les caprices de la librairie il est à remarquer que le libraire avait deux exemplaires du Bom-gueville dont l'un qui avait la feuille de titre, mais se trouvait rogné sur la marge, valait 20 frs., tandis que l'autre où la feuille de titre manquait, mais qui n'était pas rogné, coûte 24 frs. à cause de la rareté.
Certes Bourgueville est moins critique et authen-
*' A remarquer que Pierre V Aiguillard qui l'année 1580 dans sa „Pagonerythrée" prenait la défense des barbes rousses, était un Caennais. Anna Comnena vante la beauté d'un homme en le disant „beau comme un chevalier français de Normandie". Toussaint: histoire de Neustrie 1 p. 32.
J'ai vu à Naples, dans le couvent St. Trinita délia Gava 2 tableaux, représentant le roi Roger 1er qui en présence du pape Urbain II dote ce monastère de toute la montagne près de la Gava; ici Roger est blond aussi.
** Ge qu'on appelle en France aquilin, mais pas trop recourbé.
tique que Huetius; mais infiniment plus intéressant et donne au fond bien plus de renseignements que levêque savant et aride.
J'ai fait une promenade le long de l'Orne par les prairies de Vaucelles; j'ai compté 14 navires de forte dimension mouillés aux quais le long de l'île, outre de plus petits. C'était l'heure de la marée basse, aussi quelques-uns des vaisseaux penchaient-ils d'un côté, presque a sec*'.
On dit que le canal de l'Orne ou le nouveau conduit* ° a raccourci de 3 lieues le cours de la rivière entre Caen et la mer (autrefois elle serpentait dans un conduit long de 6 lieues) et concentré les eaux.
Le 4 j'ai fait une promenade à Vieux, village situé à deux lieues au sud de Caen. D'abord j'ai vu la «chaussée ferrée" de Robert et puis en traversant la prairie, je suis arrivé à Louvigny, joli village très-fréquenté par les Caennais; là et le long des coteaux de la prairie ils ont la plupart de leur maisons de campagne. Après avoir quitté Louvigny le chemin longeait l'Orne par les sentiers les plus charmants, sous des arcades de verdure, formées tant par les haies que par les grands arbres du Nord. Je m'étonnais de voir le pays si vert et le feuillage si touffu, en comparaison avec Paris et ses environs. C'était une véritable matinée pr intanière. Tous les gens que je rencontrais, me saluaient en me souhaitant le bonjour, et quand je demandais quelque chose, j'obtenais toujours une réponse gracieuse. Quelquefois une question me venait de leur côté: si je n'étais pas Anglais, ou de quel pays j'étais?
*' Les marins ont à faire attention, lorsque le reflux ou le flux de la mer fait baisser ou monter l'eau de l'Orne.
^® Le canal de Longueval, creusé en 1531; v. La Rue: Mémoire sur le commerce de Caen depuis le llième jusqu' au 16ième siècle.
Ensuite je suis arrivé à Maltôt, une grande propriété seigneuriale; l'église de la ville est une composition de deux styles où on distingue parfaitement les époques différentes: le toit de la nef repose sur une corniche, pareille à celle de l'église St. Paul à Rouen; tous les bouts de poutre sont sculptés d'une façon différente (tantôt une tête, tantôt ceci, tantôt cela); le chœur est certainement antérieur au dixième siècle.
Le nom et le voisinage de Vieux donnent lieu à bien des hypothèses. Vis-à-vis sur la côte opposée de l'Orne se trouve un village appelé „la haute Allemagne"; attendu qu'on le trouve mentionné déjà en 1082 dans le document où le roi Philippe ratifie l'acte de donation de Guillaume à l'Abbaye St. Etienne^ ^ et quil a une situation élevée, comme si les habitants ont voulu se mettre à l'abri du fleuve, il me semble qu'on pourra attribuer aux Saxons la ville et son nom; plus bas sur la pente se trouve „la basse Allemagne".
Arrivé à Vieux, j'ai accosté la première personne à ma portée; c'était un forgeron et j'ai eu la chance de le trouver homme assez instruit; ayant appris, pourquoi j'étais venu ici, il s'offrit pour guide dans les ruines d'Augustodurum, si je voulais bien lui permettre de régler un compte avec un de ses voisins qui justement se trouvait là. Nous prîmes place tous les trois'^^, l'un
•■'' Bourgueville p. 21: Dans l'acte de donation on mentionne aussi Cathbourg et Roy.
*^ Les maisons des paysans normands sont moins spacieuses et encore moins coquettes que celles des paysans en Danemark.
Il est nécessaire de fréquenter longtemps les paysans normands pour bien comprendre et connaître les particularités de leur dialecte traînant. A Vieux deux choses m'ont frappé: I) „oi" se prononce là comme „oè" ou „ê", — ainsi on dit presque „vère" pour voir, „boère" pour boire, II) la terminaison de l'Imparfait „ais" change en „ons", on
à côté de l'autre, on chercha une cruche de cidre, le meilleur que j'ai bu en Normandie, il était de la récolte de l'année passée. Ici une bouteille ne coûte que 3 sous; à Rouen je payais 10 sous. Puis on apporta le pain dont le goût et l'extérieur rappellent les gâteaux de seigle bluté de nos paysans.
Le forgeron remplit aussitôt les verres et comme ma promenade m'avait altéré, je vidai le mien d'un trait, tandis que le forgeron et son voisin trinquèrent, tout en souriant, avant de boire. A ma question pourquoi ils souriaient, ils répondirent: parce que je n'avais pas suivi la coutume du pays qui est de trinquer avant de boire. Je rejetai ma faute sur mon ignorance et réparai mes torts en buvant encore une fois à la mode de Normandie. Après avoir satisfait leur curiosité et répondu à des questions sur le Danemark, que le forgeron connaissait cependant un peu*®, — sur le blé qu'on y cultive, sur la nourriture — mon tour vint d'interroger. J'ai appris I) que le peuple ne parlait jamais de Rollon et des autres ducs normands, qu'on ne connaissait guère, à l'exception de Guillaume le Conquérant,
dit „je disons" pour je disais. No. I s'applique à toute la Normandie où j'ai été du moins.
On se sert encore du mot „maint** pour beaucoup.
Un cheval pour lequel on exprime du dédain est appelé „rosse" ou „cosaque", les deux termes explicables par la présence des Alliés dans ces parages. Les Prussiens ont été à Bayeux.
Dans la Normandie et la Picardie un jeune garçon d'hôtel s'appelle „eskiout" (selon la prononciation). A comparer l'ancien „skofte" (nordique) et les mots jutlandais „at skyvte" „Skyver" [lat. scutarius].
** Bien que les Normands aient conservé si peu de chose en fait de souvenirs anciens, il est néanmoins rare, même dans les classes inférieures, de rencontrer des gens, ignorant que «Normands" signifie «hommes du Nord"; et souvent on ajoutait, qu'ils étaient venus du Danemark.
II) qu'il n'existait pas parmi les paysans d'anciennes chansons sur les exploits des ancêtres, III) que les mœurs et coutumes différaient beaucoup dans les différentes contrées, IV) que les habitants de la côte entre Bayeux et l'Orne étaient rudes et plus dures que les Normands de l'intérieur du pays; V) les deux paysans s'accordaient pour convenir, que les Français ont généralement raison, lorsqu'ils accusent les Normands d'avoir du goût pour la chicane et les procès, VI) qu'ici on ne haïssait pas les Anglais comme dans le reste de la France. Il est vrai qu'en Normandie je n'ai pas été accosté par des: „Goddam, bif steak aux pommes de terre" etc.; VII) que Napoléon était aimé ici, — sauf pour la conscription. Après une longue causerie, et lorsque le forgeron et le paysan (un fermier) eurent réglé (non sans difficulté) leur compte, le forgeron me conduisit dans les enclos où on avait trouvé les débris des tombeaux; il me dit avoir lui-même trouvé un crâne et de la monnaie romaine en argent du temps de Caligula; que Monsieur Lair^* devait posséder une collection d'objets, trouvés ici; il me montra aussi le petit enclos: Castillon Gelez, mais il l'appelait „Galez", il m'indiqua à un endroit plus près de la petite rivière la Guine(?) au bas du coteau où on avait trouvé des squelettes de chevaux etc., endroit qu'il dit avoir été „la place d'armes" de la ville. Il me fit voir l'eau qui sortait de l'ancien aqueduc, m'introduisit chez un fermier où il y avait un sarcophage brisé avec des rosaces sculptées (pas précisément une œuvre d'art)***.
«" Selon le dire du bibliothécaire, Lair ne possède rien d'important.
^^ Il me désigna aussi un endroit où on avait trouvé une croix en pierre. Les antiquités sont dispersées dans les châteaux et dans les fermes.
Partout dans les champs j'apercevais du gravois, des briques rouges de Rouen, du ciment, des ardoises; — mais les fouilles avaient été comblées. Je ne comprends pas comment on peut nier qu'il y ait eu ici des ,,castra" romains; la situation elle-même en porte témoignage. Mais je ne comprends pas non plus, pourquoi ces castra n'ont pu être Augustodurum.
Ces castra ont probablement été détruits, peut-être par les Saxons, dont les invasions commencent avec le 4ième sièclc. Car on a trouvé des pièces de monnaie romaine jusqu' à l'époque de Constantin; et les invasions des Francs n'étaient ni dévastatrices ni dirigées exactement de ce côté.
Le forgeron connaissait la légende du «chemin chaussé" c'est-à-dire „terre élevée" et celle de la fuite de Guillaume le Conquérant. Il me conduisait assez longtemps par ce chemin, élevé, certes, mais pas considérablement, il n'est pas pavé de grosses pierres conMne les routes en Italie; il est très-délabré, bien qu'encore patricable. Voir dans mes notes, comment il me semble que l'idée d'une route romaine se concilie avec la légende sur l'exploit de Guillaume.
S'il est vrai que Guillaume a fui devant le comte de Cotentin en suivant cette route et sans se réfugier dans aucun village ou ville, je vois en ce fait la preuve que Vieux n'existait pas à cette époque, puisque le chemin passe par cette ville**.
** Guillaume le Conquérant s'enfuit par ce chemin depuis Rye jusqu'à Falaise, poursuivi par les comtes rebelles de Cotentin et de Bessin. Après la victoire au Val de Dunes (Val de Dunes se trouve un peu au sud d'Argences entre Valmeray et Belengreville. Beziers p. XXXII) il fit construire aux frais de ses ennemis cette terre élevée qui ne devait pas être cultivée (Bourgueville p. 16).
Plus tard, ayant reconnu que c'était une voie romaine
Quand j'ai offert de l'argent au forgeron pour payer le cidre, le pain et la peine qu'il s'était donnée en me servant de guide, il s'est presque fâché et n a rien voulu accepter*'. Un exemple rare. Conmae on méconnaît le paysan français, si on le juge d'après ses compatriotes dans les villes I
Je suis rentré par le «chemin chaussé" jusqu'à la route qui, en passant devant Éterville, mène droit à Caen.
Il y a beaucoup de châteaux seigneuriaux par ici, mais tous modernes.
Point de mottes, ni de tombeaux à voir. Dans les champs on était occupé à rentrer le sarrasin; la tige de cette plante est ici bien plus haute qu'en Danemark.
Cette après-midi j'ai rencontré le Perche, mon compagnon de voyage breton. Nous avons passé ensemble toute la soirée, et il m'a raconté sur les Bretons et leur mœurs bien des choses.
Le 5. J'ai visité l'intérieur de l'église St. Pierre; elle est bien éclairée et élégante, peut-être trop élégante. Je suis allé voir la bibliothèque de l'Hôtel de Ville. La salle est belle, le nombre des livres monte à 26000 vol. (la bibliothèque est surtout riche en antiqq. ecclesiast.) pas de manuscrits, pas de collection archéologique**.
on traite franchement cette légende de fable. La légende se conforme parfaitement aux faits de cette façon: Guillaume s'enfuit par la voie romaine qu'il fit ensuite reconstruire.
*' La politesse qui règne parmi les paysans français, leur éternel «Monsieur" etc. est fait pour étonner tous les étrangers.
" Lorsque les Anglais furent enfin obligés de quitter la France, ils emportèrent non seulement les archives normandes, mais aussi les manuscrits et les poètes normands; aussi les savants de la Normandie sont-ils forcés d'aller à Londres chercher des renseignements sur l'histoire de leur patrie, y. Beziers p. XXXIV.
Le bibliothécaire est un homme très-affable, il ma raconté entre autres qu'à Côme, près Bayeux, on a trouvé, il y a deux ans, un sarcophage, renfermant des armes romaines à côté d'ornements qui n'étaient pas romains.
Monsieur Lagouelle m'a fait payer un prix exorbitant ses trois jours de traitement^', aussi je veux conserver le souvenir de quelques anecdotes ridicules sur son compte: un jour un ouvrier qui travaillait à un aqueduc dans le jardin, lui demanda où il fallait jeter une pierre; et Lagouelle de répondre: „Mettez-la à la tête de l'archiduc!" Un voyageur lui demandant où il pourrait se placer dans une diligence, Lagouelle lui dit: „I1 faut que vous montiez sur l'impératrice!" (l'impériale). Quelqu'un lui demanda, comment allait sa femme et voulant donner la réponse savante qu'elle reposait dans les bras de Morphée, il se trompa et dit: „Elle est dans les bras de l'orfèvre!**
A midi je pris la diligence pour aller à Bayeux. Je ne saurais juger du pays que j'ai traversé, en faisant ces 6 lieues, car il pleuvait et faisait si froid que j'ai dû fermer la capote. Cependant j'ai aperçu que, surtout dans le voisinage inunédiat de Gaen, le pays n'est pas beau; et quelque propice que l'occasion eût été d'élever ici des tumules et de les laisser intacts, je n'en ai pas
^' Le prix d'une bouteille de vin ordinaire en Normandie depuis Caen est généralement 2 frs. On voit de là combien on a tort de considérer le vin trop cher, lorsqu'en Danemark on paye 30 Sk. en argent [env. 80 c.].
Napoléon avait frappé le vin d'impôts très-lourds: «droit d'octroy, droit de mouvement, droit d'entrée", appelés ensemble „les droits réunis". Pour rendre populaire leur gouvernement, les Bourbons abolirent ces droits, mais les rétablirent plus tard sous le nom «d'impôts indirects". Un commerçant de Nantes avec qui j'ai parlé à Caen, m'assure que le vin était 5 fois plus cher à Nantes que hors de la ville.
vu un seul. Partout je respirais l'odeur des pommes. Dans les environs de Bayeux le paysage devenait plus joli et les terres mieux cultivées.
Bretteville „ l'orgueilleuse" mérite son nom à cause de sa grande tour proéminente. J'ai fait ces 6 lieues en 3 heures moyennant 4 frs.
A Bayeux^" je descendis à l'Hôtel de Luxembourg, auberge excellente et bon marché.
Le 6 avec le Perche, mon ancien compagnon, je trottais par la ville et l'examinais, — elle et sa gloire: la cathédrale.
Dans la Mairie on nous a montré les tapisseries de Mathilde dont je ne saurais dire autre chose que ce qu'ont dit Montfaucon (Monuments de la Monarchie française, vol. 2), Lancelot et La Rue. Elles sont de grande importance conune renseignements sur les mœurs normandes, bien qu'on remarque les nombreuses libertés, prises par l'artiste, surtout pour représenter les bâtiments et leur forme. Voilà ce qui, en vertu de ma charge, m'a surtout frappé: I) que le costume de Guillaume en Duc de Normandie etc. est absolument pareil a celui que porte RoUon, reposant sur son sarcophage. Je ne sais, si sa coiffure est à considérer comme un bonnet ou un casque, II) les Anglais portent le moustache et les Normands pas, III) qu'on boit dans des cornes du Nord, IV) que les boucliers des chevaliers sont ornés de figures peintes, surtout de dragons et de croix, V) que la poupe et les bords des navires portent des bou-
"° Rollon quitta le siège de Paris et prit Bayeux (Gemmet II, 12) où il fit prisonnière Popa, fille de Beringar; ensuite il retourna à Paris.
Bayeux avait autrefois beaucoup de pratiques particulières et de privilèges; son évêque est premier sufEragant de l'archevêque de Rouen et a le droit de le sacrer. (Houard: dict. de la coutume de Normandie.)
cliers, ces navires sont d'une forme qui rappellent les longues barques, avec lesquelles les habitants de Blankenese bravent la fureur des flots, VI) que la fille de Guillaume est serrée dans une mante à peu près comme celles que j'ai vu portées à Gaen par plusieurs vieilles femmes, VII) de la manœuvre de Taillefer, telle que Geoffroy Gaimar la dépeint, il n'y a aucune trace.
Le Perche et moi, nous avons fait le même jour une longue promenade par St. Vigor" et St. Sulpice (près de cette église est un cyprès très-vieux) à Rye. Il m'a été impossible de trouver la trace du château, si célèbre dans l'histoire de Guillaume le Conquérant; et les habitants non plus n'avaient entendu parler d'aucune espèce de ruines dans leur ville.
Ensuite nous sommes montés sur la montagne calcaire au dessus de la ville; les blocs de pierre sont disposés sur la terre et dans le sol avec une telle régularité, qu'on les dirait taillées; aussi nous avons cru d'abord nous trouver au milieu des anciennes ruines du manoir.
De la nous nous sommes dirigés du côté des collines lointaines dans le voisinage de St. Côme*^ pour
^^ La montagne où se trouve St. Vigor s'appelait à l'origine Phaunus et les druides qui étaient puissants dans ce pays (v. Ausonii prof. num. 40 éd. 1671: Tu Bojacassis stirpe Druidarum satus Beleni sacrata stirpe deducis genus), et adoraient Belenus, avaient ici une Académie; plus tard, du temps des Saxons, on vénérait ici une idole en pierre sous la forme d'une femme; cette idole fut détruite par St. Vigor au commencement du Q^^me siècle, la montagne prit le nom de Mont-Chrismate, et l'Abbaye s'éleva sur l'emplacement du temple païen (Beziers p. XXI).
La tradition veut que sur cette même montagne, on ait adoré un veau d'or qu'on dit enterré là.
Après 1659 les moines appartenaient à la congrégation de St. Maur.
•* Si près de St. Côme il y eût eu des tumulus on les eût aperçus du haut des collines le long de la côte.
voir les rochers du Calvados et la mer que je revis après deux ans avec une grande joie; quant aux rochers*', je n'ai pu les apercevoir; ils se trouvent sous l'eau, je pense, car le long de la côte j'ai vu une longue ligne blanche qui en témoignait.
Nous avions l'intention de visiter „les fosses de Soucy** où l'Aure et la Dromme se frayent un passage souterrain jusqu'à la mer; mais la distance nous a semblé trop grande; nous avons biaisé pour arriver au magnifique château de Magny, de là à Vieux sur Aure; et nous sommes rentrés à Bayeux en longeant cette petite rivière.
Sauf les montagnes calcaires le pays est bien cultivé et fertile; cependant on voit que le froid et les vents de la Manche influent sur la végétation**.
De superbes bêtes a cornes.
J'ai vu pour la première fois une presse à cidre en grand: un cheval fait mouvoir le pressoir et les fruits sont écrasés par une grande roue dans un double mouvement autour de son axe et dans une rigole circulaire.
Je me suis étonné de rencontrer si peu de monde en chemin; en somme je n'ai pas encore eu l'occasion d'admirer les beautés célèbres de Bayeux. Les femmes ici portent aussi de hautes coiffes, mais à fonds plats.
La politesse est exagérée à Bayeux; si vous demandez votre chemin, vous obtenez non seulement une réponse gracieuse et satisfaisante, mais votre interlocuteur reste découvert pendant la conversation.
Voilà cette fameuse politesse de manières des Nor-
^^ Par endroits les Falaises sont très-escarpées, les Falaises de Béville p. ex. entre Dieppe et le Tréporit où dans la conspiration de Pichegru et de Moreau on débarqua secrètement les conjurés.
"* A Vieux sur Aure et à Bayeux j'ai vu des raisins complètement verts sur les espaliers le long des maisons.
mands que les autres Français accusent de manquer de bonne foi.
J'ai vu dans la ville beaucoup de fenunes, faisant de la dentelle, on dit cette espèce d'ouvrage très -répandue aussi parmi les gens de qualité.
C'était un grand plaisir pour moi d'entendre les carillons dans les églises sonner aux heures et aux coups de quart; je ne les avais pas entendus depuis mon départ d'Allemagne. Mais les carillons ne jouaient pas „Regina cseli Ixtare" et l'Alléluia, comme l'écrit Bourgueville; — c'était au contraire une vieille chanson que je connaissais depuis mon enfance. Tous les quatre mois on joue un air différent.
La résidence de l'évêque est une construction moderne.
La Mairie ou l'Hôtel de Ville est de belle apparence.
On ne voit que peu de monuments anciens, la ville ayant été détruite plusieurs fois par des incendies**.
^'' Bayeux était en Normandie la ville danoise par excellence. Guillaume Longue-Épée envoya là son fils Richard en le confiant à son fidèle Botho „afin que, instruit dans la langue danoise, il apprît à connaître son peuple et les étrangers." (Gem. III, 8). — Dudo (p. 112) ajoute: „Rouen se sert plus de la langue romaine que du danois, tandis qu'à Bayeux on parle davantage cette langue-ci; aussi Guillaume voulait-il que le garçon fût élevé sous la garde de Botho." Et Cenalis, l'historien, assure (Beziers: hist.de Bayeux I p. 19) que les ducs normands envoyaient leurs enfants à Bayeux pour être élevés, et à RDuen pour apprendre l'art de régner. Bayeux était la deuxième ville du duché, et avait un palais ducal.
Au llième au 12;ième siècle et plus tard la ville a souvent tant souffert par des incendies et des sièges qu'elle n'a plus que la moitié de sa grandeur; puis les protestants l'ont ravagée sous le commandement de Colombières et de Montgomery au milieu du 16Jème siècle. (Beziers I p. 27). On frémit en lisant le récit dans quelques extraits des ar-
La ville n'est pas précisément laide, comme on écrit; elle est située sur les deux pentes du vallon étroit, traversé par l'Aure.
Le 7. Je suis allé regarder de plus près la cathédrale. Les deux tours de la façade sont très-élevées (250 p. de h.) et presqu'en forme d'obélisques ou de pyramides^*' (faut-il attribuer ceci au voyage dans l'Orient de l'évêque Odon?*^).
La tour du milieu*® est un haut dôme ovale, reposant
chives du chapitre bajocasse, ajoutés à son histoire par Beziers.
La situation de Caen plus avantageuse pour le commerce, et les progrès de cette ville depuis le temps de Guillaume le Conquérant et du duc Robert II en ont fait une voisine funeste à Bayeux. Actuellement Bayeux tient à peine le rang de huitième ville dans la Normandie.
*^ Les minarets sarrasins ont généralement les faces latérales droites et sont moins volumineux, plus légers dans la masse.
^' Non teUe qu' Odon la construisait, elle fut achevée 1078, mais 1106 un incendie la détruisit; 1159 on l'a reconstruite et embelUe.
^^ La tour du milieu, teUe qu'elle est aujourd'hui, fut bâtie 1715.
Beziers p. 54: Dans la tour sud est scellé cet épitaphe bizarre:
Quarta dies Pasche fuerat, cum Clerus ad hujus, Quœ jacet hic, vetulœ venimus ad exequias, Lœtitixque diem magis amisisse dolemus, Quam centum taies si caderent vetulx.
L'inscription date du llième ou 12ième siècle, et la légende raconte que cette vieille était la maîtresse d'un duc normand. Le chapitre mura son corps ici, quoiqu'elle eût demandé une sépulture dans l'église. Senesé, valet de chambre de Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV, a parodié ainsi les vers persifleurs du clergé:
La vieille femme de maître Jacques Trépassa le beau jour de Pasques.
Pour la fourrer ici dedans En ce temps de réjouissance
sur une base carrée, un des plus beaux dômes que j'aie vus, ornementé dans le goût le plus exquis. Les décorations extérieures de l'église témoignent d'une imagination fantastique: ici une gouttière repose sur un babouin, là une autre sur un diable, s'appuyant sur le coude, une troisième sur une figure grimaçante. J'ai vu peu d'églises aussi imposantes par la masse et aucime ne m'a aussi vivement rappelé l'Orient. L'intérieur de l'église est bien moins imposant que l'extérieur.
Dans la sacristie on conserve plusieurs reliques, entre autres la chape de Régnobert, évêque de Bayeux.
Régnobert a été considéré par beaucoup comme le 2ième évêque, mais la critique l'a plus tard placé au 7ième siècle^^
Il nous fallut malgré nos dents
Tronquer un repas d'importance.
Oneques ne le pûmes achever;
Dont deuil plus cuisant nous opille
Que si nous avions vu crever
Toutes les vieilles de la ville.
*® [Ici il manque une feuille dans le manuscrit; mais comme dans son ouvrage: „Notes pendant un voyage en Normandie" (p. 89) Estrup raconte l'histoire de la chape de Régnobert et du cofEret en ivoire où on la serre, ces pages n'ont certainement contenu que ceci. Estrup a copié l'inscription arabe qu'il a trouvé autour de la serrure du coffret et comme il dit que l'émendation et l'interprétation de l'inscription sont dues au professeur Rasmussen, nous supposons qu' Estrup a lui-même enlevé cette feuille afin de l'envoyer au professeur R. qui a interprêté l'inscription de cette façon: „Au nom du Dieu miséricordieux; sa miséricorde est parfaite et son châtiment embrasse tout!"
Estrup raconte que la sainteté de Régnobert avait transmis à cette chape une vertu si miraculeuse que Charles le Chauve, après avoir essayé dans une maladie tous les remèdes, fit apporter cette relique de Bayeux et fut guéri. En signe de reconnaissance son épouse Hermantrude renvoya la chape enfermée dans le coffret précieux où on la conserve encore.]
Les femmes de Bayeux ont une réputation de beauté, mais on ne saurait en juger, sans y avoir passé un dimanche où, ne travaillant pas, elles se promènent parées de leurs atours.
Cette fois je me logeai chez Dieu à Caen. Il est à regretter qu'à ma première visite je n'aie pas fait attention à l'avertissement dans le nom même de l'hôte: Lagouelle par une ellipse devient facilement la gueule.
Le 8 je revins à Rouen par Troarn, Marche Dozulle, Pont-l'Évêque, Honfleur, Pont-Audemer, Moulineaux. A présent on prend toujours cette route au lieu de celle qui longe la mer par Dives et qui est dangereuse à cause des gués. On dit que le pays a gagné beaucoup par cette excellente route nouvelle qui facilite les transports. Tout le pays est charmant et à cet égard ce vo3^age aurait été un des plus agréables que j'aie faits, si seulement cette journée d'octobre avait été moins sombre et brumeuse! Une variation continuelle de plaines fertiles, de collines boisées, de vallons gazonnés, arrosés par des rivières.
Goustrainville entre Troarn et Marche Dozulle a une église très-vieille et de belle apparence.
Marche est une petite ville prospère dans la vallée qui s'étend depuis la Dives jusqu'à Annebeault; dans cette vallée que je crois avoir été le champ de victoire (îe Harold à la Dent Bleue''° se trouvent Criqueville^^
'" Gemmet. IV, 7: Bernard le Danois qui avait sauvé avec tant de ruse la Normandie et Richard 1er des mains du roi Louis, appela à son secours Harold à la Dent Bleue (qui, chcissé par Svend, était venu en Normandie avec 60 vaisseaux armés sous le règne de Guillaume Longue-Épée qui lui avait donné en fief le comté de Coutances III, 9) avec les troupes de Coutances et de Bayeux. Il débarqua près de Salinse. Corhonis à l'embouchure de la Dives. Bernard feignait d'être consterné en voyant l'invasion du païen et le roi Louis arrive à Rouen avec une armée et donne rendez-
et Danestal (par cette raison j'explique ce nom comme: Danne-Dal [=Val des Danois]). Cresseville est vis-â-vis Danestal de l'autre côté du chemin et dans un endroit plus élevé. La vallée est belle, bien cultivée et d'une profondeur considérable. Dans le voisinage est un endroit appelé Heuland dont le nom rappelle peut-être une conversion des Danois païens.
Nulle part sur les coteaux ni dans les vallons je n'ai aperçu des tumulus. Toute la contrée entre la Dives et la frontière du Dép. de l'Eure, surtout la vallée traversée par la Touques, est le riche pays d'Auge où la prospérité se voit partout.
Les dérivations des rivières (de la Dives p. ex.) pour arroser les prairies.
Pont-l'Évèque est une ville assez considérable avec une situation ravissante. Entre cette ville et Ronfleur
vous à Harold près uadum Herluini pour savoir la cause de sa venue (a. 945) (Louis d'un côté de la Dives, les Danois de l'autre. Dudo p. 123). Les rois se rencontrent là et parlent longtemps de l'assassinat perfide de Guillaume. Les Danois traversent la rivière. Un guerrier danois, apercevant Herluin de Montreuil qui avait été la cause de l'assassinat, le perça d'une lance, — alors les Français attaquèrent, mais furent complètement défaits; 18 capitaines périrent, et Louis même fut pris en s'enfuyant. (c. 9) Harold contraignit les Normands à prêter hommage à Richard, et à respecter les „jura, leges et statuta**ô.e RoUon; il fortifia toutes les villes et les châteaux ibid. Peu de temps après Harold retourna en Danemark. Il est évident que Crescenville entre Caen et Lisieux n'a pu être le lieu du rendez-vous, — plutôt entre Robehomme et St. Clair.
" Il est remarquable que dans les trois endroits où les Normands ont débarqué le plus souvent, on trouve des villages, portant le nom de „Kirkeby" [en danois: ville à église]: I) Gricqueville près de Maisy au nord d'Isigny où Hasting et Biœrn au Côté de Fer abordèrent, II) Cricquebœuf à l'embouchure de la Seine, III) Gricqueville sur la Dives où entra la flotte de Harold.
il y a beaucoup de bois qui cependant ne sont pas comme les forêts de hêtres du Danemark.
Honfleur est une petite ville bien bâtie d'où il y a passage à Harfleur et au Havre de Grâce; le brouillard seul m'a empêché de voir cette ville-ci.
Que signifie la terminaison de „fleur** de tant d'endroits sur cette côte?'^
La Seine semble avoir à son embouchure une largeur de 2 lieues. Dans les deux bassins de Honfleur il y avait plusieurs navires assez grands, et le port était plein d'activité. La petite église de la ville est de structure bizarre.
J'ai gravi les coteaux au dessus de Honfleur et de Fiquefleur qui offrent des vues que je compare hardiment à celles de Gaète et de Naples: en face la mer, des deux côtés les hautes rives boisées de la Seine, des rochers^^, des villes, des navires arrivant et partant, et enfin à gauche une deuxième vallée de Sorrento: celle d'Ablon et d'Ableville traversée par plusieurs ruisseaux.
Le sentier escarpé et romantique.
Les bergers avec leurs chiens intelligents.
Pas un point laid sur la route entière; le vallon
" [Dans son ouvrage: „Notes pendant un voyage en Normandie" p. 104 Estrup dit: L'idée m'est venue que les noms de ces deux villes (Honfleur et Harfleur) pourraient signifier: Hinsides [danois = au delà de] et Hersides [danois = au deçà de] Floden [danois = fleuve]. Dans les vieux documents on les écrit: Huneflot et Hareflot Huet p. 300.]
" Les rochers escarpés qui bordent les rives et l'embouchure de la Seine, surtout ceux de la côte nord de la haute Normandie, se nomment „les Falaises" (v. faloyses = Felsen [allemand]). Mais le nom de la ville de Falaise prouve que cette dénomination était employée encore davantage pour désigner les montagnes en général.
de Toustainville'* est charmant, et Pont-Audemer^^ une petite ville si jolie, avec une situation telle qu'on voudrait y vivre et mourir.
Cependant j'ai vu que la douceur de la nature ne rend pas toujours le coeur aimable, car jamais je n'ai vu bourreau de chevaux pareil à un jeune garçon de vingt ans qui conduisait la diligence d'ici.
Durant toute la journée nous avions eu l'occasion de regarder le pays, comme les voyageurs avaient dû faire à pied une grande partie de la route montueuse; mais alors la nuit vint et les dernières 6 lieues avant d'entrer encore dans la vénérable ville de Rouen, je ne voyais rien.
''^ Moniteur universel du 23. Juillet 1817: En abattant un très-vieux chêne dans un bois appartenant au village de Bosegonet près Bourg-Achard, on découvrit plusieurs tombeaux en pierre, renfermant des squelettes, des urnes lacrymatoires, des morceaux d'épées rouillées, des ornements d'armes en cuivre argenté, des débris de cuirasses avec dessins en fil d'or, des tessons de pots en terre cuite et en grès; le carreau de granit, et des morceaux de meules en granit une pièce de monnaie en cuivre, dont l'empreinte était effacée. Chaque tombeau était fermé par un couvercle (qui semblait avoir été tout d'une pièce) en terre cuite, le bord garni de rigoles pour l'écoulement de l'eau.
^* A une lieue de Pont-Audemer se trouvait le couvent de Préaux (Pratellum) sur la Risle où en 1053 Bérenger vint propager sa doctrine. Ne réussissant pas à convaincre les moines, il se rendit à la cour de Guillaume le Conquérant. Ce jeune prince fit convoyer ses savants à un colloque à Brionne où les arguments de Bérenger furent réfutés. Ensuite il quitta la Normandie. Neustria p. 516.
On devrait probablement faire monter à ces colloques le véritable commencement de la philosophie scolastique qu'on met généralement à un siècle plus tard. Bérenger opposa des subtiUtés au savoir patristique de Lanfranc, ce qui obligea celui-ci à se servir d'armes pareilles au lieu d'écrits et de science.
Le 9. Je suis entré dans la cathédrale de Rouen pour voir les fonts bâtismaux; ils sont complètement modernes et on ne trouve aucune inscription ni signe qu'ils pourraient être ceux où Rollon ait été baptisé.
J'ai cherché en vain dans la rue du Bac les églises de St. Pierre du Châtel et de St. Caude le Vieux.
En me promenant sur le quai, j'ai vu un spectacle qui témoigne d'une immoralité exceptionnelle et dont, même à Naples, je n'ai pas vu la pareille. Mon coeur fut navré à la vue d'une telle chose en Normandie. Cependant — Rouen est une grande ville de conmierce et d'industrie.
Des mendiants aveugles, conduits par des chiens, tenant à la gueule des sébiles.
De là je me rendis au Mont aux Malades (d'où on jouit d'une vue superbe) dans le Faubourg Cauchoise pour voir la curieuse église de St. Gervais dont la construction témoigne de trois, si ce n'est de quatre époques: I) La chapelle souterraine'^ dont les côtés sont partiellement construits en pierres de taille en partie avec du briquetage romain, ce qui vous autorise à donner à la chapelle l'âge de 1500 ans au moins. Comme elle était située à l'écart de l'ancienne ville de Rouen, creusée dans une montagne, autrefois couverte de bois, il y a tout lieu de supposer qu'elle était la crypte" des
'' L'architecture de la chapelle est magistrale et la hauteur en est considérable, vu la superficie.
" Le christianisme pénétra ici au Si^^'^ie siècle. Comme Mellon est censé avoir fondé une église sur l'emplacement de la cathédrale actuelle, comme on ne trouve aucune trace de persécution dans l'Église de Rouen, comme St. Gervais est située si près de la ville que cette ecclesia ne saurait rester cachée, je suis d'avis que cette chapelle a été destinée à la célébration des Mystères. La „disciplina arcani" était déjà répandue au 3 ième siècle. Ce n'était pas seulement
plus anciens chrétiens de Rothomagus. La chapelle est très-petite et contiendra à peine 60 personnes. On y pénètre par un étroit passage voûté, s'enfonçant dans la terre; tout près de l'entrée à droite il y a une petite niche comme on en voit dans les catacombes romaines où se trouve le tombeau de St. Mellon, premier évêque de Rouen; en face, dans une niche pareille, celui du deuxième évêque. St. Avidian^*. Entre les tombeaux et le chœur deux longs bancs de pierre (avec place pour 40 personnes au plus) s'appuient aux murs. C'est là que se tenait le petit auditoire. La nef voûtée de la chapelle est séparée du chœur par un arc voûté. Le chœur a deux niches demi-circulaires où il y a eu probablement deux petits autels. Le maître-autel est surmonté d'une petite voûte circulaire, éclairée de haut et de loin par un jour grillé de fer. C'est la seule lumière qui éclaire la chapelle et, reflétée par la voûte quadruple elle est d'un effet étrange et transmet à ce lieu sacré un clair -obscur saisissant. Voilà comme je voudrais voir toutes les églises: de l'autel doit émaner la lumière: dans l'obscurité l'âme est le moins troublée et distraite par les choses profanes. Quand on a recueilli pendant le jour la matière de méditations pieuses, la nuit, faiblement éclairée par les étoiles scintillantes, est plus favorable à élever l'esprit vers le Très-Haut.
par vanité religieuse, mais par sagesse que, pour la doctrine et le culte, surtout pour les pratiques de pénitence, on se réglât à beaucoup d'égards sur les mystères païens. Rien ne saurait être plus appropriée à initia que cette chapelle. "® [Dans son ouvrage: „Notes pendant un voyage en Normandie", p. 147, Estrup écrit: Selon Dadré («Chronologie historiale des archevêques de Rouen" p. 19) les ossements des saints et les pierres tombales furent emportés à Pontoise à l'arrivée des Normands. Il est touchant de lire dans les chroniques, comment les pieux Francs cherchaient avant tout à sauver leurs reliques de tomber entre les mains des païens.]
Aussi, dans l'église, on doit faire du jour la nuit. Au dessus de l'autel on voit un petit bas-relief, représentant la Vierge avec l'Enfant Jésus; je le distinguais à peine; il semble moderne. Actuellement on ne dit la messe dans cette chapelle que les jours de fête de St. Mellon et de St. Avidian. Heureusement on a laissé cette petite chapelle telle quelle. II) Au dessus du chœur de la chapelle se dresse une construction demi -circulaire aux pilastres corinthiennes qui semble ajoutée (pierre de taille). III) L'église au dessus du sol est composée de deux bâtiments carrés en pierres de taille; l'un, un peu plus étroit que l'autre, forme une galerie latérale sans pendant de l'autre côté. Cette inégalité fait supposer que l'église a été bâtie à différentes époques, selon le nombre des fidèles, et que la construction n'a pas été terminée.
Cette après-midi j'ai quitté Rouen pour aller à Caudebec. J'étais à pied la première demi-lieue, aussi j'avais des hauteurs de Canteleu une vraie perspective du „Pré de la bataille"'^ (où serpente le ruisseau de Deville), la vallée de Deville dont la beauté disparaît sous la quantité de blanchisseries, teintureries etc. lorsque vous arrivez au fond; mais Canteleu est l'endroit d'où vous obtenez la meilleure idée de la magnifique situation de Rouen. Puis j'ai traversé longuement en voiture un bois (Roumare^°) aux arbres rabougris. Enfin je
^® Pratum belli; ici Guillaume Longue-Épée défit avec 300 hommes RiuK, le rebelle. Gemmet III, 2. Selon Dudo p. 96 more danico ces 300 hommes frappèrent sur leurs boucliers en signe qu'ils voulaient suivre leur duc à la vie, à la mort. ,
*° Il y avait dans ce bois un lac, appelé „Mara", plus tard „Mara RoUone" où RoUon suspendit et laissa pendant trois jours un anneau en or, sans qu'on y touchât. Gemmet. II, 20.
Vouloir nier la légende sur Roumare, c'est contester la
me suis trouvé de nouveau sur les rives de la Seine qui à une demi-lieue des deux côtés de Duclair sont bordées de calcaires escarpés et gercés. Ces falaises blanches, tapissées de broussailles vertes, le chemin entre elles et la Seine, les rives opposées, peu élevées et couvertes de villages et d'arbres, les navires sur le fleuve, les montagnes au premier plan et au fond produisent le plus beau paysage.
L'hôtel de Caudeville à Duclair est situé, pour ainsi dire, au centre de ces beautés. Ces rochers déchirés ont une ressemblance étrange avec de vieilles ruines, je m'y suis trompé plusieurs fois. Pas toujours cependant; — à mille pas au deçà de Duclair sur un rocher se trouve une chapelle en ruines. Mes compagnons de voyage l'appelaient la «chapelle de la Fontaine". Les riverains se sont creusé des habitations dans ces roches, mais quelle différence entre les habitants de ces cavernes et les pauvres troglodytes du Mont Albain près de Rome; là-bas de misérables grottes, telles que le Créateur les a faites, ici de véritables maisons avec fenêtres etc.
A Duclair j'ai vu passer une galéase à pleines voiles.
Quel dommage que le jour finisse à 6 heures! A Duclair j'ai vu le soleil se coucher derrière les montagnes à l'ouest et je n'ai guère joui des charmes'^ du reste de la route.
valeur de la tradition. Le vieux Bourgueville (Recherches p. 11) avait vu sur une place devant l'église St. Sépulcre à Gaen (près de l'Abbaye aux Dames) une forte croix en pierre sur laquelle il y avait des anneaux en fer, selon une vieille tradition RoUon y avait aussi fait attacher ses anneaux d'or, ainsi qu'à la „Mare aux poix", autrefois „Mare aux anneaux" sur la route de Gaen à Rouen.
•^ Cette contrée est la plus fertile de la Normandie; le sol est un mélange de sable, d'argile et de craie.
A huit heures je suis arrivé à Caudebec*^. A l'entrée de la ville j'entendis une musique bruyante et j'aperçus une foule, regardant avec beaucoup de gaieté un jongleur qui faisait des tours sur une corde, tendue au travers de la rue entre deux maisons.
Le 10. Le matin à 5 heures j'ai conunencé mon voyage à pied de Caudebec à Lillebonne, accompagné d'un riche industriel de Bolbec. J'ai vu pour la première fois le soleil se lever derrière les coteaux de la Normandie. La journée était belle. Mon compagnon de voyage très-loquace et, à la façon des manufacturiers français, très-jaloux des Anglais. Je lui ai demandé entre autres, si beaucoup et la plupart des forêts que nous traversions appartenaient au roi. „Non" répondit-il „au gouvernement. Chez nous le roi est le chef seulement du gouvernement." Nous avons aussi parlé du système électoral*^ et je lui ai fait l'objection que les commerçants, industriels et gens riches étant seuls à payer 300 frs. d'impôts à l'État, la France n'était au fond qu'une aristocratie. Il repartit qu'il ne fallait pas oublier les paysans dont une partie était dans l'aisance; et il m'assura qu'il y avait des propriétaires de biens-fonds, payant des impôts annuels de 20,000
''^ Au noble pays de Caux
Y a quatre abbayes royaux,
Six prieurez conventuaux
Et six barons de grand arroy,
Quatre comtes, trois ducs, un Roy*).
Bourgueville I, p. 53.
*) A savoir „le roi d'Yvetot".
*" [Nyerup: «Magasin d'impressions de voyage", vol. II: Estrup: «Pérégrinations dans le Pays de Caux" p. 200: Le très-honorable M. Lambrechts venait d'être élu député du dép. de la Seine-Inférieure. Moitié en plaisantant, moitié sérieusement j'en ai pris l'occasion de raisonner mon compagnon sur le système électoral actuel de la France.]
frs/* Arrivés à proximité de Lillebonne il me montra, entre cet endroit et Bolbec, la superbe vallée, autrefois la propriété de l'Abbaye Valasse; il m'indiqua aussi l'emplacement de l'Abbaye; car il n'en reste que 3 tours isolées, servant autrefois de prison aux moines impies. Sur le terrain de l'Abbaye se dresse un château moderne. Il y a 10 ans seulement qu'on a démoli les bâtiments du monastère. J'ai demandé, pourquoi le nouveau propriétaire ne s'était pas arrangé une habitation dans le vénérable couvent? „Parce que" m'a- 1- il dit „en démolissant l'édifice, le propriétaire a voulu effacer le souvenir que sa terre avait été une propriété de l'État et de l'Église." Selon son dire, les industrieux Bénédictins auraient eux-mêmes cultivé la vallée boisée où ils se fixèrent.
Il était intarissable en éloges sur l'activité industrielle de son département et certes, on n'a pas besoin d'être connaisseur pour comprendre qu'elle soit considérable. A ce que j'ai remarqué, les manufactures et imprimeries de calicots sont ici les branches principales. Partout dans la vallée du fil teint et des étoffes de
"* Pour devenir député, il faut payer un impôt de 1000 frs. De ce cens il résulte que si la France prospère et les impôts diminuent considérablement, le nombre des électeurs comme celui des éligibles diminuera aussi. Le principe monarchique dans l'État peut ainsi gagner une influence indue sur le corps représentatif. Il faut donc augmenter toujours les impôts. Mais pour quel usage? — Un état constitutionnel est toujours pacifique. Ce qu'on dépense pour favoriser la prospérité intérieure doit produire des intérêts avec le seul but de diminuer finalement les charges. De cela il s'ensuit qu'il faudrait des calamités publiques pour maintenir un pareil système électoral. Beaucoup de départements sont pauvres en éligibles par d'autres raisons, parce qu'on est dans l'indigence: p. ex. la Corse; et néanmoins on exige que la moitié des députés soit originaire du Département.
couleur étaient étendus et resplendissaient sur la verdure des prés.
A Yvetot®^ qui est tout près, tous les habitants sont industriels, mais en même temps agriculteurs et n'ont pas d'ateliers, proprement dits. En somme les manufactures de la Normandie sont exploitées plutôt par main-dœuvre que par les machines ce qui certainement est la manière la plus salutaire dans un état populeux, — et néanmoins, peu s'en faut que les Français ne l'emportent sur les Anglais, parce que les salaires des ouvriers sont moins élevés, je pense.
Quelque bornées que fussent les connaissances théoriques de mon compagnon (ce qui s'entendait dans les multiples questions qu'il me faisait), son expérience pratique lui avait cependant donné les notions les plus saines sur l'Église, l'État et l'économie politique.
Tout en causant nous sonunes arrivés à Lillebonne**
*^ Sur le roi d'Yvetot et les privilèges des seigneurs suivants v. Peuchet. Les habitants d'Yvetot sont encore aujourd'hui fameux pour leur niaiserie, tout naturellement parce que le fils hérite du métier du père et ne le croit pas nécessaire d'acquérir plus de connaissances que celui-ci en avait. A l'exemple du reste des Français qui regardent les Normands comme inférieurs, de même les habitants de la haute Normandie se croient bien meilleurs que les Bas- Normands qu'ils accusent d'être madrés, avares, querelleurs.
[Nyerup: «Magasin d'impressions de voyage" t. II. p. 197: Estrup «Pérégrinations dans le Pays de Caux": Ils [les Yvetotais] passent pour les Béotiens de la France. A Paris je suis allé un soir au Café de la Paix, le théâtre Montansier autrefois si mal famé où on apparie la danse sur la corde à des spectacles burlesques. Sur la scène paraissait un jeune paysan nigaud, en sabots et vêtu d'un sarrau bleu. Après s'être moqué de lui pendant longtemps ludi magister lui a enfin demandé de quel pays il était, — et tenez! Il était nouvellement débarqué d'Yvetot.]
*« Peut-être serait-il plus correct d'écrire le nom L'Illebonne. Au Moyen-Âge on le voit souvent écrit l'Islebonne.
dont le nom prouve de reste que nous avons ici l'ancienne ville de Juliobona*% lors même qu'il n'y aurait pas d'autres preuves (v. Lecarpentier). Mon compagnon me raconta la légende qu'une grande partie de la ville aurait été détruite par une révolution de la nature dont le maire de la ville ne savait rien me dire.
Celui-ci, un homme excessivement agréable qui avait fait les campagnes d'Allemagne ®* et maintenant était Bourbonien déclaré, m'a assuré que Napoléon n'avait pas et ne pouvait avoir un grand parti en France.
Ce maire m'a dit qu'il y a quelques jours, en bêchant son jardin (en face du théâtre à quelque distance) il avait trouvé un carrelage et de la maçonnerie romaine qu'un de ses amis possédait une assez grande quantité d'antiquités romaines (urnes, contenant des cendres, armes, monnaie) déterrées dans les champs et que partout en creusant dans le sol, on trouvait des traces de l'ancienne ville.
Il me conduisit lui-même voir l'excavation (près de la nouvelle route qui conduira au Havre) où on a découvert le théâtre**.
*' Ord. Vit 1. 12 p. 864: Juliobona, forteresse bâtie dans le pays des Calètes par Jules César et nommée d'après sa fille. En opposition avec Sigibert et Orderic, Valesius (éd. 1675 p. 256) en comparant les distances dans jEthici itinerarium tient Juliobona pour avoir été Dieppe. Ptolomœus aussi mentionne Juliobona.
" Il me dit que les Normands n'étaient pas faciles à irriter, mais qu'une fois en colère, ils devenaient furieux.
La première année de service le Normand n'était qu'un mauvais soldat, mais plus tard le plus brave de l'armée.
^^ L'État ou la Commune vient d'acheter le terrain pour conserver les ruines et y continuer les fouilles.
Voilà à peu près la forme et les dimensions du théâtre:
Toute la circonférence en est d'environ 430 pas; on ne peut donner des mesures exactes, comme on est loin d'avoir tout déblayé*", mais le théâtre est à peu près comme l'amphithéâtre de Pouzzoles. D'après les élévations du sol dans l'intérieur, je ne comptais que 7 gradins. „A" et „B" sont des vomitoires très-reconnaissables dont on trouvera certainement les marches en fouillant. „G" est une large baie dans le mur, mais les murailles perpendiculaires et la largeur de l'ouverture ne permettent guère de l'appeler une porte, tandis qu'il est évident qu'il y en a eu une à „E" quoique la voûte soit brisée. Dans ces passages les murs latéraux sont parfaitement conservés, mais comme on ne les a pas encore déblayés jusqu'au fond, il est impossible de tirer aucune conclusion quant à la profondeur du théâtre. A côté du théâtre j'ai vu le chapiteau d'une colonne dorique portant sur un des côtés un Priape en bas-relief.
Il n'est guère douteux qu'un bras de la Seine n'ait jadis baigné la ville, après avoir traversé la vallée de Lillebonne, mais la situation du théâtre prouve de reste que la rivière n'a pas monté très -haut. Si ce bras existait du temps de Guillaume le Conquérant, pourquoi
Le théâtre est tout planté de pommiers.
ne débarqua-t-il pas là plutôt qu'à Caudebec, alors qu'il marcha contre le comte d' Arques. Au dire du maire on trouve des traces de fortifications sur les coteaux en face de Lillebonne; mais les donjons de ce château, assurément pas romain, donnent du côté de la terre et n'ont pu avoir servi à dominer la rivière; ce sont les bâtiments d'habitation du château qui regardent la rivière et sous le château de ce côté se trouve justement le théâtre. Au dire du maire il existe encore un petit aqueduc insignifiant, conduisant à la ville l'eau d'une source dans la vallée de Caudebec; il l'appelait la fontaine de Berrière. Après avoir regardé le théâtre j'ai fait un tour de promenade dans les charmants bosquets sur les coteaux des environs. De là je suis allé voir les ruines du château^ ^; le château a formé un carré complet. Les fossés sont très -profonds, mais, bien qu'ils aient été jadis encore plus profonds, on ne comprend pas facilement d'où Teau est entrée dans les fossés. Le château d'habitation consiste en deux ailes et a eu deux étages. Le grand donjon circulaire est tout entouré de fossés et a 3 superbes salles rondes et voûtées dans 3 étages; aux fenêtres il y a des bancs de pierre pour s'asseoir. Du créneau on jouit d'une vue splendide de la vallée de Lillebonne, la Seine, Quillebœuf *2, le promontoire etc. On pourrait supposer que les fossés ont toujours été secs, car du pied de la tour il y a un passage, montant au premier étage à travers le soubassement de l'édifice. La tour a été si bien pourvue de commodités qu'à côté d'une des salles rondes on trouve un „lieu d'aisance". De la seconde tour hexa-
^^ Le château appartient à une famille d'Harcourt qui descend de Bernardus Bonus, si célèbre du temps des premiers ducs normands.
»* C'est à Quillebœuf que se trouve le rocher le plus dangereux pour la navigation sur la Seine.
gonale il ne reste qu'un mur latéral et deux bassesfosses; un des «cachots" que j'ai vu, est tout à fait étroit et sans lumière. A-propos des salles (salle du concile^^) V. Lecarpentier. Dans un coin de la cour se trouve un „chartrier" circulaire qui semble moins ancien et où les papiers du château (relatifs à l'économie et aux possessions du château) sont dans le plus grand désordre.
Puis je suis rétourné seul à Caudebec, et en route j'ai rencontré un homme à cheval qui avait servi dans la garde de Napoléon. Me prenant pour un Anglais et voulant me taquiner, il m'a d'abord fait cette question: «comment je trouvais l'industrie de ce pays, et si elle était plus avancée dans le mien?" (la dernière exposition a rendu les Français orgueilleux). Comme je répondais qu'il se trompait probablement et que j'étais danois, il changea de ton et dit: „Les Danois et les Saxons sont nos amis, nous ne les oublierons jamais: nous espérons la revanche pour eux comme pour nousmêmes." Il se découvrit le cou, rempli de cicatrices de coups de sabre et me fit voir qu'il avait le pouce coupé; puis il prit une pièce de cinq francs avec l'efîigie de Napoléon^* et la pressa sur ses lèvres en disant:
«« Sur le concile ap. Ord. Vit. ad a. 1080 1. 5, p. 553.
'* Un compagnon de voyage m'a fait observer la ressemblance de la tête de Napoléon avec les têtes antiques de Néron. Quand le musée français était le plus riche, il avait vu une collection de têtes de Néron de l'époque où celui-ci était le disciple de Sénèque, jusqu'à ce qu'il devînt son meurtrier. I avait vu Napoléon aussi à différentes époques. La tête de Napoléon était grande. Adolescent, le front était moins sévère, mais l'œil inquiet, le regard jamais droit, cherchant un but ou le cachant par la mobilité. En 1807 sa tête de Néron était formée: les mines sévères, le regard calme, mais si perçant que personne ne pouvait le rencontrer. Au retour de l'île d'Elbe la méfiance s'était alliée à la sévé-
„Celui-là, je le porte dans mon cœur, mon corps est couvert de blessures, mais pour lui et son fils il y a encore de la place pour d'autres." Nous avons fait un bon bout de chemin ensemble et en nous séparant, il m'offrit d'entrer dans une auberge prendre du cidre avec lui. Je refusai l'offre et continuai seul mon chemin.
Les vues des coteaux de Caudebec sur la Seine et du côté de Mailleraye sont charmantes. Après un voyage à pied de 7 lieues je suis rentré à Caudebec; le même jour j'ai encore entendu chanter les vêpres dans l'église de la ville, la plus élégante (mais pas trèsgrande) que j'aie vue dans la Normandie. La tour est une pyramide qui repose sur une base carrée et rivalise d'élégance avec la tour de St. Stephan à Vienne. Toute l'église est ornée de couronnes et de petites images de temples en haut-relief. Elle est un modèle de l'architecture gothique-sarrasine à son apogée. L'intérieur est d'un goût recherché.
J'ai parcouru Caudebec en me promenant; la ville est remplie de fabriques, et bien qu'il fût dimanche, j'ai entendu le bruit des pilons. Il y a de jolies prome-
rité. Ce retour avait été tenu si secret à ses plus proches que le général Cambronne même n'en savait rien. A juste titre Napoléon le nomma commandant de sa petite avantgarde. Les premiers jours avant la bataille principale de Waterloo, Napoléon avait l'avantage de son côté. Il demanda l'avis du général Drouot, son confident. Comme celui-ci répondait: „Sire, il me semble que cela va bien!" il dit avec une mine inquiète: „Mais les ennemis ne se retirent pas". Si son sort n'eût point été jeté, s'il eût eu le loisir d'attendre l'arrivée du renfort espéré; la bataille eût été gagnée. Quelques dangers qu'il eût bravés durant sa vie, il n'avait jamais été blessé. L'adversité l'a pris au dépourvu. A son dernier retour c'était plutôt la gloire que le dévouement qui rappela les vieux guerriers sous son drapeau.
nades dans la ville, surtout près de la rivière. La gaie Cauchoise.
Le 11 octobre. A 6 heures du matin je me suis promené le long de la chaussée qui vous mène tout près du château de Mailleraye^^ (de l'autre côté de la Seine) pour voir la célèbre situation de celui-ci. Je ne l'ai pas trouvé au dessous des descriptions. Delà j'ai fait un bout de chemin en charrette avec un jeune paysan qui avait été à Hambourg avec Davoust. Tous ceux qui ont servi sous ce général s'accordent pour louer sa justice qui a été traitée de sévérité, parce qu'elle était ponctuelle; il n'était pas dur sans nécessité. Le paysan me dit que la plupart des soldats français alors à Hambourg, étaient des Normands — chose étrange! Il avait quelques notions sur le Danemark, entre autres que les Danois disent: „Turr" à leurs chevaux quand les Normands disent: „Hot, hot". Le „Hue" est employé par les deux peuples. Il me remit à un marin français, allant à la foire de Duclair, et qui devait me montrer le bon chemin à Jumièges. Comme le marin avait à faire avec un maire de Traie, je suis entré avec lui. Les maires des communes rurales occupent à peu près la même position que nos „Sognefogeder": seulement ils ont plus d'affaires, aussi emploient-ils généralement un secrétaire. Comme ils n'ont que 50 frs. pour couvrir les frais de papier et d'encre, cette charge est considérée plutôt comme un poste honorifique, pour lequel on choisit le paysan le plus riche et estimé. Cependant les maires savent se faire quelques profits extraordinaires, comme en même temps ils sont en quelque sorte percepteurs.
*" Au dire d'un compagnon de voyage c'était à Mailleraye que le duc de Parme jeta un pont sur la Seine et échappa à la poursuite de Henri IV.
En allant à Jumièges j'ai traversé des près, des vergers, des halliers. Des sentiers où, certes, je ne me serais pas aventuré seul en Italie. Ici règne la plus absolue sécurité.
Enfin mon œil découvrit les vénérables ruines du monastère* ^ Au loin, on ne voit que l'église principale de l'Abbaye. Des ruines splendidesl Pourquoi donc s'en va-t-on en Italie contempler les restes de l'antiquité? Pourquoi pas en France plutôt, le seul pays où on trouve les monuments en ruines du Moyen-Âge? Combien les ruines des temples chrétiens ne surpassentelles pas en beauté celles des temples païens! Mais l'archéologue et l'artiste doivent se dépêcher, s'ils veulent apprendre et jouir sur ce sol, car bientôt il ne restera plus pierre sur pierre. Ceci s'applique surtout à la fière Abbaye de Gemmeticum. L'abbaye a été vendue à charge de la démolir et l'acquéreur, Lefort, marchand de bois à Rouen tire tout le profit possible de l'achat. Le marbre et les pierres de l'abbaye servent à décorer et à construire des maisons particulières. Il est tenu seulement de respecter les deux tours de devant qui servent de balise aux navigateurs*'. Ceci est impardonnable de la part du gouvernement. On devrait prendre en considération que de si superbes monuments d'un
'• Selon une ordonnance de 1479 les abbés de St. Ouen, Fécamp, Bec, Jumièges, St. Wandrille et Mont St. Michel avaient la présidence dans „rÉchiquier" de la Normandie avant le doyen électif du chapitre de Rouen; puis un doyen et deux abbés suivaient en alternant. Beziers p. 67.
Guillaume Longue-Épée rencontra ici deux moines qui, étant occupés à reprendre possession de leur couvent, ne pouvaient offrir au duc que du pain et de l'eau. Il ne voulut pas de leur traitement, mais le chagrin s'empara de lui, il contribua à la restauration du monastère et fit venir là des religieux de Poitiers. Gemmet. III, 6.
•» Les tours sont très-hautes, mais pas belles de forme.
passé sacré, soient trop importants pour tomber entre les mains des mercenaires. Vile cupidité!
L'abbaye a une situation ravissante sur la rive gauche de la Seine. Il faudrait plutôt dériver le nom de Gemmeticum de„Gemma" que de „Gemo"^*, comme on le fait généralement. Mais, comme me disait mon guide, il y avait un temps où l'abbaye comptait 950 frères^% vivant misérablement de pain d'orge et d'eau; un ange de la mort eut la charité d'emporter 400 moines; un duc de Normandie (Richard II probablement) fut encore plus charitable; car il dota le monastère de toute la forêt de Jumièges. Ensuite le couvent arrivait à une ricEesse immense et à des possessions étendues. Elle en témoigne même dans les ruines; je ne parlerai pas des églises magnifiques, mais des grandes caves à vin, des jardins, des étangs etc. Vers le temps de la Révolution où l'abbaye fut détruite, il n'y avait que 60 à 70 moines. Les habitations des religieux sont complètement ruinées. J'ai mesuré le terrain et j'ai compté 130 pas de longueur. Mon compagnon ne savait assez me dire quel spectacle admirable c'était de voir de la Seine 150 lumières, éclairant le soir les 5 étages de l'édifice. C'est
^^ Gemmet. le dérive aussi de là 1. 1 c. 6, où est mentionné de même son siège par Hasting 851. Il semble qu'elle ait déjà été détruite une fois en 841 par le Normand Oscher. Du Monstier: Neustria p. 294. Mais RoUon ne l'a certainement pas démolie; car I) tous ses desseins et ses rêves attestent qu'il avait de l'inclination pour le christianisme, II) il déposa à la chapelle de St. Vaast vis-à-vis Jumièges les reliques de Ste. Ameltrude qu'il avait apportées d'Angleterre, III) ceci démontre, ce qui est prouvé par d'autres arguments que Gemmeticum était en ruines à cette époque. En 1562 les protestants saccagèrent Gemmeticum. Neust. p. 318.
"3 Gemmet I, 6 témoigne aussi que du temps des Normands Gemmeticum comptait 900 moines.
ici que vécut Vilhelmus Gemmeticensis et tant de Bénédictins industrieux auquels le Moyen-Âge doit la plus grande partie de ses chroniques et une époque postérieure les plus savants ouvrages de critique et d archéologie^"". Tout Français judicieux reconnaît maintenant qu'on a fait grand tort aux Bénédictins, mais que la fureur ne connaît pas de justice^"^ L'Institut de France a essayé de laver un peu cette tache, lorsque dans l'église St. Germain des Prés il fit rétablir les monuments funèbres de Mabillon et d'autres. Le Musée des Monuments français a bien mérité aussi, en sauvant autant que possible (Ju sac des églises et des couvents. Aujourd'hui on restitue aux églises les monuments funèbres etc. dont la place est indiquée dans les églises^"^. Le reste formera au Louvre une galerie de sculptures modernes.
L'abbaye avait deux églises juxtaposées, la plus petite (certainement la plus ancienne) St. Pierre^"^ a perdu le toit, mais les murs latéraux sont encore debout, ils
^°" Les religieux passèrent plus tard à la congrégation de St. Maur, dans laquelle la Normandie compte tant de savants distingués. ,
^"^ Ce vandalisme est certainement à imputer à l'Assemblée constituante; alors la fureur révolutionnaire n'était pas irrésistible. Le reste de ses décrets, relatifs au clergé et aux religieux révèlent la circonspection.
^"^ A la restitution on a mis l'inscription suivante au monument funèbre de Mabillon, de Descartes et de Montfaucon:
Horum cineres religiose primum loculis conditos dehinc communi fato per XXV annos inter profana exules, quum terrx sacrse renovata piarum exequiarum pompa redderentur, Regia Inscr. et Hum. Litt Academia titulis adscriptis serioribus œtatibus commendavit. D. XXVI Febr. a. MDCCCXIX.
^"^ St. Pierre servait surtout à donner de l'espace au déploiement des processions.
sont reliés à la grande église par un petit passage voûté; celle-ci, Ste. Marie, fut consacrée en 1067"*. La façade en est intacte, les murs latéraux de la nef sont encore debout, mais le chœur a déjà été démoli. Elle était une grande église, bâtie en croix. De ces murs ou de ceux de la tour carrée du milieu, reposant sur le centre de la croix, se dressent encore deux murailles élevés. Sur les murs on trouve çà et là de belles fresques. Le monument funèbre d'Agnes Sorel"^ a disparu comme tous les monuments et inscriptions de l'église. Le cercueil en plomb d'Agnes a été converti en espèces, car il pesait 600 livres de plomb.
L'architecture de l'église indique le llième et 12 '^me siècle. Elle n'est pas surchargée d'ornements gothiques. On dit que la paresse d'un prêtre a causé la destruction de l'édifice; il aurait pu la sauver, mais il trouvait la petite église du village de Jumièges, plus rapprochée de sa domicile, plus commode pour l'office divin.
La cour de l'Abbaye formait un carré; le bâtiment, par où était l'entrée principale, est encore debout.
C'était une journée excessivement chaude, le soleil brûlait comme au mois d'août et j'avais déjà fait 6 lieues à pied, cependant je n'ai pu m'empêcher de faire en retournant une petite excursion dans la vallée fertile en face du village de Caudebecquois, au fond de
i°* Neustria p. 310.
1»* Agnes Sorel, favorite célèbre de Charles VII qui avait enrichi le couvent. Le tombeau des deux jumeaux y était aussi. Quoique leur histoire soit une fable, elle peut cependant avoir donné lieu au changement du nom de „Gemmeticum" en „Jumièges". Bothilde, épouse de Clovis II aurait fait bâtir le monastère pour y enfermer deux fils jumeaux rebelles. Autrefois on en pouvait lire une inscription, scellée dans le bâtiment du couvent:
Jumegia ex natis Chlodovœi dicta gemellis.
Aucta refulgebat nongentis fratribus olim.
laquelle se trouvent les ruines de Tabbaye de St. Wandrille^®*; elles sont loin d'être aussi imposantes que les ruines de Jumièges. C. à d. les ruines de Téglise, car les maisons d'habitations sont encore debout.
Le 12. Je me suis mis en chemin pour m'en retourner à Rouen. J'ai pris la même route et les renseignements que m'ont donnés mes compagnons de voyage, sont jetés dans les notes marginales. Le reste de la journée s'est passé en méditations sur un voyage à Dieppe, rien que pour voir la Motte de Pougard"' (ou de Colmenil). Mais les noms me montraient trop clairement (v. ce que j'ai écrit sur Motte et Huetius sur Pou et Menil) qu'elle n'est pas un tumulus du Nord. Les Anglais ont eu trop à faire sur cette côte pour ne pas leur attribuer la Motte. Néanmoins il eût été intéressant d'aller là et de la faire fouiller. Pour cela l'argent me faisait défaut.
Le 13. Cherché en vain la Motte hors du faubourg St. Severi««.
^"* St. Wandrille (Set Wandregiseîa ad Fontanellam ainsi nommée à cause des nombreux ruisseaux) est fondée au 7ième siècle dans une contrée sauvage où on découvrit alors des ruines: Du Monstier: Neustria p. 132. Détruit par Hasting, ce monastère fut rétabli par Richard 1er et II. Ord. Vit. 1. 3 ad a. 1030. Gemmet 1. 4, c. 20.
^"^ La rue à Rouen, se trouvant le plus près du vieux Palais des Anglais, s'appelle aussi la Motteuse.
Un de mes compagnons de voyage m'a raconté que les paysans des environs cherchent toujours de la terre dans cette Motte, sans arriver à l'aplanir; car elle est très-grande, trop grande pour être un tumulus. Le soi-disant Camp de César près Dieppe a aussi une Motte. Comme, en fouillant dans ce camp, on a trouvé des casques et des armes, provenant du Moyen-Âge, je pense qu'ils ont raison ceux qui la considèrent comme le camp de Talbot. On l'appelait le César des Anglais. Encore une preuve qu'il faut attribuer les Mottes aux Anglais.
1»" L'emplacement de la Barbacane rasée par Philippe Auguste, pas à confondre avec le petit Château, construit à la même place par Henri V, en 1419.
J'ai vu l'élégante église St. Vincent et le grand Hôtel- Dieu"«.
Rouen possède un collège pour les études classiques et un séminaire. L'École de Droit se trouve à Caen et les étudiants en médecine vont à Paris^^".
J'ai été au Théâtre des Arts. Le théâtre est joli, mais le chant, la musique et le jeu ne valaient pas cher. Il m'a été impossible d'apercevoir une seule jolie femme parmi les spectateurs. Comment est-il possible que les beautés fleurissent dans les rues étroites de Rouen, en peinant et piochant au milieu des machines! La conversation des jeunes officiers avec les dames dans les loges était très-gênante. Ici, conune dans d'autres villes de commerce, où on est peu sociable, le théâtre sert de Bourse et de salon de conversation.
Le 14. Je suis retourné à Paris par Pont de l'Arche, Louviers, Gaillon, Mantes, Poissy, St. Germain en Laye. De cette façon j'ai vu les deux rives de la Seine. Le
^"» Remarque générale: la plupart et les plus grands des hôpitaux à Rouen et à Caen ont été fondés à l'époque de Guillaume le Conquérant et des croisades. J'attribue ce fait, moins à la dévotion, alors à son apogée qu'aux infirmités, — la cécité p. ex. — rapportées par les pèlerins et les croisés. La plus grande preuve en est l'hôpital des Quinze-vingts à Paris lequel avait une affiliation à Caen. Huei: orig. de Caen.
"* I) L'Université de Caen était pour l'ancienneté la dixième de la France actuelle.
II) La section de la faculté de philosophie à l'ancienne Université de Paris à laquelle ressortissait la Normandie se nommait veneranda Normannorum natio et avait cet avantage sur les trois autres nations (à savoir les Gaulois, les Picards et les Germains) d'être sans mélange et de se composer exclusivement de Normands.
III) Il y avait deux, sinon trois collèges normands à l'Université de Paris depuis le 14ième siècle, à savoir: les collèges de Lisieux, de Bayeux et d'Harcourt.
pont de l'Arche^^^ (Archœ) si célèbre dans l'histoire des Normands, est très-solide, il y a aussi une écluse pour les navigateurs de la Seine. La ville est pauvre. Partout jusqu'à Mantes on trouve des traces de fortifications la plupart probablement du temps de Philippe Auguste. Louviers est célèbre pour ses manufactures de drap et rivalise avec Elbœuf. Ici j'ai traversé l'Eure, une rivière assez considérable. On a détruit le palais archiépiscopal à Gaillon qui au 16^^™® siècle passait pour une merveille en France et où était renfermée la collection de tableaux des Amboise; il reste seulement un donjon où Mathurin Bruneau est enfermé aujourd'hui. Son premier ministre vient d'avancer aux galères de Toulon. Comme les visites des étrangers, venant continuellement le voir, lui donnaient des caprices et exposaient les visiteurs à des grossièretés dont il n'est pas avare, surtout envers les femmes, on ne le laisse plus voir personne.
La vallée de Gaillon"^ est délicieuse et bien digne d'un château de plaisance épiscopal. Le parc où les archevêques donnaient leurs parties de plaisir, existe encore. Les coteaux de la rive gauche de la Seine sont aussi riches en sources, que les montagnes calcaires de la rive droite sont secs.
On ne peut guère voir un paysage plus joli que celui de l'entrée à Vernon, dernière ville normande, à peu près en face de l'embouchure de l'Epte.
^" A Arche qui s'appelait alors Hasdans, Rollon avait sa débarcadère, quand il montait la Seine; il s'était fait un port et avait construit un rempart dans le voisinage. Il fut attaqué là par les Francs et Hasting, mais les défît et alla ensuite à Meulan qu'il saccagea. Gemmet. II, 10. Dudo 1. II p. 76: Hasdans est appelé Asdans.
"2 Les vignes commencent à Gaillon.
Mantes"* est une jolie ville. Ici je traversai encore la Seine et arrivai à Meulan, ville aujourd'hui insignifiante, connue dans les chroniques normandes sous le nom de Mellentum. Où se trouvaient Givoldi fossa, mentionnées dans les chroniques sur l'histoire de RoUon? Pour la troisième fois j'ai passé la Seine au port de Poissy"* et la 4^^™« fois entre Nanterre et Neuilly. Puis par St. Germain en Laye et le Pec tout près des rives de la Seine. Je cite cet endroit parce qu'en l'année 704 Childebert III donna cette ville, célèbre pour ses vignes, à l'Abbaye Fontenelle s. St. Wandrille dans la Normandie. Les moines en obtenaient annuellement 350 muids de bon vin.
Nanterre est si connue dans l'histoire de Ste. Geneviève. On dit qu'il y a eu ici un temple de Thor, détruit au 5^^™® siècle. Nem signifie en celtique: temple. „Thor". De la Nemtor = Nanterre.
"^ Philippe Auguste mourut à Mantes en 1223. C'était cette malheureuse Mantes qui paya si chèrement le bon mot de Philippe !«»'. Servin I p. 191 sq.: Philippe 1er, roi de France, avait pendant longtemps nourri l'esprit rebelle des jBls de Guillaume le Conquérant. Celui-ci cherchait longtemps une occasion de se venger. Un jour heureusement Philippe compara le gros Guillaume à une femme enceinte. Guillaume riposta qu'à Mantes il demanderait raison au roi de cette comparaison. Puis il marcha contre Mantes, fit passer au fil de l'épée les habitants et incendia la ville. Mais en assouvissant sa vengeance à la vue des flammes qui dévoraient la ville, il attrapa une fièvre violente et voulant pour cette raison se réfugier dans son camp, il heurta son gros ventre contre le pommeau de sa selle et mourut de cette contusion à Rouen en 1087. Guillaume était assez grand pour mépriser cette raillerie pitoyable.
"'^ A Poissy Saint Louis fut baptisé; le cœur de Philippe le Bel y est conservé et en 1561 on tint là le colloque entre catholiques et protestants. Le profane et le sacré! Poissy est le grand marché princfpal qui approvisionne Paris. J'ai rencontré là de grands troupeaux de bœufs et de moutons qu'on menait à l'abattoir.
Mon compagnon de voyage était très-intéressant, — l'homme de science de Dieppe. Celui-ci m'a raconté beaucoup sur l'ordre de la Trappe qui a de nouveau pris possession d'un couvent. Les frères étaient vêtus de blanc et comme ils étaient au nombre de 3 à 400, exerçant des métiers et vivant avec la plus grande parcimonie, ils étaient à même de mettre en pratique leur hospitalité célèbre envers les étrangers. Dans leur couvent on vous recevait de la façon la plus splendide, mais après trois jours il fallait céder la place à d'autres. On pouvait librement satisfaire sa curiosité chez eux, mais à la condition de ne point parler aux frères qui observaient le plus strict vœu de silence. Les frères dormaient dans leur cercueil et étaient ensevelis dans leur habit monacal. Un gentilhomme débauché, saisi de remords en voyant subitement une maîtresse aimée sur la bière, est certes à son époque un étrange fondateur d'ordre, et il est encore plus étrange qu'il ait eu tant d'adhérents.
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DC Estrup, Hector Frederick Janson
611 Journal d'ua voyage en
N848E8 Normandie