‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 11 sur 66 · UN DINER GREC · texte numérisé non relu

UN DINER GREC

Toutes ces masures m'attristaient; je m'échappai de la ville , cherchant à dédonunager mes yeux par la vue des beautés de la nature. Je fus, à Zitza, sur la foi de lord Byron et des gracieuses stances de son pèlerinage :

« Montagne monastique de Zitza , refuge heureux et sacré, » etc.

Ce site (u^ 3)9 quelque romanticpie qu'il puisse être, me parut inférieur aux vers qu'il a inspirés. Je

n'en trouvai pas moins un plaisir intime à rêver sous ces vieux arbres, à chercher des yeux l'Achéron qui fuit au fond de la vallée , et à laisser les feux du jour s'amortir et s'éteindre, tandis que je relisais le deuxième chant de Child-'Harold sur ces gazons que lord Byron avait foulés : (c Dodone, antique « Dodone , s'écrie-tril , où est ta sainte forêt , ta fon- « taine prophétique et la vallée dont l'écho redisait « les paroles de Jupiter! » Le poète venait de passer sous les ruines mêmes de cette Dodone qu'il cherchait; mais on lui avait laissé ignorer qu'en gravissant, à sa droite, une montagne qui borde la route de Janina, il aurait trouvé sur son plateau^ et sous le nom de Gardi^-Kopalo , l'enceinte cyclopéenne de l'ancienne cité du maître des dieux. Je la visitai deux fois durant mon court séjour en Albanie, et le hasaixi seul me la fît rencontrer, car on n'avait garde de me la signaler. On ne peut trop le dire , aussi privé d'indications qu'on l'est dans ces contrées, il faut qu'un voyageur soit toujours l'œil au guet et prêt à se porter vers tout objet qui attire tant soit peu son attention , sans s'inquiéter de la fatigue , et surtout sans demander, si cela en vaut la peine, car, à coup sûr, on l'en détournera. Y a-tril bien aujourd'hui , dans toute l'Épire et l'ancienne Thessalie, un seul être auquel l'emplacement de Dodone fasse quelque chose? J'y fus attiré par de gros quartiers de pierre qui, considérés d'en bas,

pouvaient paraître à un paresseux des roches natu-* relies; une demi-heure au plus suffisait pour lever mes doutes , mais la nuit me prit comme je parvenais tout essoufflé au pied des murailles. J'y revins le lendemain.

L'enceinte en question , dont une grande partie subsiste encore , doit bien avoir deux milles de circuit, et quelques pans de murs ont conservé une hauteur de douze pieds; les pierres , toutes irrégulières de formes, n'en sont pas moins jointes exactement, quoique aucune n'ait été taillée. Je trouvai des fragments de poterie et de briques; mais ce qui m'intéressa surtout (j'ignorais alors que j'étais sur l'emplacement de Dodone), ce fut la vue dont on jouit sur la plaine et la ville de Janina , le lac d' Aché- I rusie et l'amphithéâtre de montagnes qui borde ses

i eaux vers l'orient. Elles s'élèvent par étages jus-

qu'aux plus hautes sommités de la chaîne du Pinde qui en est encore fort éloignée et qui domine toute la Thessalie à distance à peu près égale des deux mers. ( N'» 4. )

On nous fêta à Janina; M. Zini nous régala d'un festin à la grecque. Vers midi , nous nous embarquâmes et nous nous rendîmes à une petite maison de campagne située dans un Ilot au milieu du lac. Les convives s'assirent par terre autour d'un guéridon fort bas enjolivé de petites incrustations en nacre , sur lequel on plaça un plateau , et sur ce plateau tout I. * 4

l'attirail du repas , qui se bornait à assez peu d'acces^ soires , les doigts servant de fourchettes et de couteaux , et le pain d'assiettes. Quant au principal , il fut abondant : les viandes , le poisson y les légumes se succédaient rapidement ; cela aurait été bon sans l'art du cuisinier , grâce auquel rien n'était mangeable : il avait tout gftté k force de cumin et de safran. Le proverbe : ce la sauce fait manger le poisson », n'est pas applicable en Turquie , c'est tout le contraire. Du reste , je me comportai héroïquement , et rappelant à mes neveux l'exemple d' Alcibiade , je l'appuyai du mien. Je me prêtai à tous les usages : je goûtai avec mes doigts à tous les plats ; enfin , je me sacrifiai pour des ingrats , car ces perfides Grecs, tout en m'empoisonnanty me reprochaient encore de ne pas manger. Pendant ce régal , on conjurait à la fois contre mon palais et contre mes oreilles. Trois hommes et une femme faisaient une musique enragée , miaulant , glapissant et jouant à tour de bras de la guitare et du tambourin. Pour un Grec j chanter fort bien , ce n'est jamais que chanter bien fort; la femme surtout s'égosillait de l'air le plus triste du monde : cela ressemblait à la musique que nous avions entendue à Âncone y comme M"** Malibran à Ali -Pacha. Lie consul finit par leur jeter des pommes. Au dessert y il me demanda de m'intéresser à son sort auprès de mon gouvernement. Je lui répondis diplomatiquement qu'avec le temps il devait

se flatter d'acquérir de Fancienneté, et que» plus tard y cela pourrait lui donner des titres. Les espérances que je lui faisais ainsi entrevoir ne m'engageaient pas beaucoup; mais enfin, cet avenir le satisfit, et il but à ma santé. Il était gris comme les autres et chantait aussi faux. Après le repas, on nous apporta une aiguière pour laver nos fourchettes , et je dis j en saluant l'assemblée : Lavabo inier innocentes manus meas, politesse à laquelle on parut sensible. La danse vint couronner la fête, une danse toute d'attitude, où tant vaut l'homme tant vaut la chose. Ainsi , M. Zini fut parfaitement noble, tandis que Démétrius et le reste de la société me rappelaient les chiens savants.

Je ne pouvais oublier au milieu de ces joies cpie j'étais sur le lieu même de la catastrophe du terrible Ali. Je me fis conduire au couvent voisin , où il s'était retiré après sa capitulation ; il n'avait consenti à rendre sa forteresse qu'après avoir obtenu un firman de la Porte qui l'autorisait à s'embarquer avec ses trésors ; mais à peine arrivé dans l'ile, il la vit cernée par les soldats du nouveau pacha; leur chef s'avança vers lui en lui présentant un second firman qui annulait le premier. Sans récriminer, Ali le laissa approcher, lui déchargea son pistolet dans la poitrine, et se barricadant dans sa chambre , où il avait fait un dépôt d'armes, il vendit chèrement sa vie. Je visitai cette chambre et le couvent; je pris des vues et des

notes y et à Tapproche de la nuit je vins rejoindre le consul que je trouvai entre deux bouteilles de vin, se plaignant que je l'avais laissé le bec dans Teau. Nous nous i*embarquànies , toujours poursuivis par la musique dont j'ai parlé; nous essayâmes vainement de nous en défaire , elle fut sans pitié et ne nous quitta qu'à notre porte.

PÂLÉOCASTRO. — NICOPOLIS. — ACTIUM.

La ville de Janina , malgré ses décombres, est d'un effet agréable quand on la considère du dehors et surtout du côté du lac où les minarets se reflètent ( N"" 5 ). Ces tours élégantes sont les clochers des temples musulmans. Le muezzin appelle à la prière du haut des balcons circulaires qui en marquent les étages. (( Dieu est grand, Dieu est un, et Mahomet est (c son prophète. Venez, prosternons-nous, prions (( et adorons. Dieu est puissant , Dieu seul est Dieu. » Ici , plus d'églises , plus de prêtres latins ; je n'en retrouvai que deux mois après dans l'Archipel : la population est un mélange de Turcs, de Grecs et de Juifs.

Le 24 juin , nous partîmes pour Prevesa. On m'indiqua trop tard des murailles cyclopéennes à l'extrémité méridionale du lac ^ le voyage de Pouqueville

va;

me manquait pour me guider dans mes recherches. Je n'ai donc pas été à même de vérifier son exactitude; mais je dois croire, vu le long séjour que l'auteur a fait sur les lieux et malgré les sarcasmes de lord Byron , que son premier volume est encore ce qui a été écrit de plus complet sur Janina et ses environs.

Laissant le lac derrière nous, nous tournâmes vers les belles montagnes au milieu desquelles Souli est situé. Après quatre heures de marche , j'aperçus des ruines dont m'avait parlé M. Zini; on les nomme Paléocastro; l'enceinte , en grande partie conservée, m'a paru celle d'un vaste camp. 11 occupait un plateau, et, à une des extrémités, se trouve un théâtre (N" 6) où je comptai cinquante rangs de sièges en demicercle. Beaucoup sont renversés, mais peu de pierres manquent, et il serait facile d'assembler de nouveau et de recomposer ces gradins qui étaient destinés à asseoir une assemblée nombreuse, puisque le rang le plus élevé a trois cents pas de développement , et le plus bas quatre-vingt-douze. Or, en admettant pom* chaque place la largeur d'un pied et demi , nous arrivons à un total de douze mille deux cent quatrevingts spectateurs. La scène a soixante-dix pas de long 9 mais le mur du proscenium a disparu; on retrouve seulement les deux culées auxquelles étaient sans doute adossés des logements pour les acteurs, comme j'en ai vu au théâtre de Taormina, en Sicile.

Ce curieux édifice aurait demandé un plus long examen y mais un orage aifreux nous força à la retraite. Il éclata si soudainement, que nous fûmes inondés avant d'avoir pu gagner la baraque d'un paysan où nous achevâmes la journée. Le lendemain, nos guides nous déclarèrent qu'il ne fallait pas songer à passer par Souli dont les chemins étaient devenus impraticables; nous primes donc la roule directe de Prevesa en regrettant de ne pouvoir visiter cette forteresse qui résista pendant tant d'années à Ali- Pacha. Nous marchâmes toute la journée. Au soir, nous nous établîmes dans une belle prairie. Pour la première fois de ma vie, j'allais passer une nuit au bivouac , et c'était précisément l'anniversaire de ma naissance. Le 26 juin , mes yeux en s'ouvrant avant l'aube aperçurent avec volupté au-dessus de ma tête le ciel pur qui m'avait servi de pavillon et dont les étoiles commençaient à pâlir. La journée fiit délicieuse. Nous voyageâmes presque continuellement sous de vieux arbres touffus au bord des torrents; mais pas de roses sans épines, et, en Albanie , il n'y a pas un arbuste qui , sous le rapport des épines , ne vaille plus qu'un rosier; mes habits et quelquefois ma peau s'en ressentirent; à part cet inconvénient ^ je cheminais commodément. Uu de nos guides me* nait après lui, par une corde, mon cheval, qui, avec ses semelles de fer à la mode du pays, avait le pied si sur que je pouvais en toute conûance réserver mon

attention pour la contemplation et au besoin pour la lecture.

A travers les vallées les plus vertes , nous arrivâmes au jour tombant aux ruines de Nicopolis. Pteposons-nous ici. C'est la ville d'Auguste. C'est le monument élevé en l'honneur d'Actium, et le trophée est digne de la victoire. Nous dormirons dai^s cette cité abandonnée , au milieu de ses théâtres, de ses thermes 9 de ses remparts. A quoi tient la renommée? Si quelques pages de l'histoire échappées aux feux allumés par Omar et compagnie ne nous avaient appris le sort de cette grande journée d'Actium, ce ne seraient pas à coup sur ces bergers en turban, dont les brebis paissent sous les arcades autour de notre campement y qui nous auraient révélé l'origine de l'antique INicopolis.

Nous passâmes toute la journée du 27 à parcourir et à dessiner de vastes édifices dont les restes se retrouvent épars dans un espace de plusieurs milles. Cette plaine perdue pour l'agriculture est hérissée d'une forêt de chardons dont la hauteur le dispute à l'épaisseur. On parvient par un frayé à deux théâtres en partie debout, et qui^ à une assez grande distance l'un de l'autre , semblent avoir été placés pour se servir mutuellement de point de vue. Le premier (N® 7) est plus pittoresque, le second mieux conservé.

Le soir , à travers de beaux bois d'oliviei^s , nous

arrivâmes à Prevesa; l'accueil le plus obligeant nous y attendait. Le lendemain, M. Reybaud, notre consul y voulut bien nous conduire dans son canot au champ de bataille d'Âctium. Nous nous plaçâmes sur le tertre d'où la reine d'Egypte fut spectatrice du désastre de son amant. Dans cette baie que nous avons sous nos yeux se décida le sort du monde. Plus loin, le golfe d'Âmbracie, maintenant d'Arta, s'étend au pied des montagnes. Sur le rivage où nous venons d'aborder commence le territoire du nouveau royaume des Hellènes. Une garnison , sous les ordres d'un Italien qu'on appelle le général Pizza , y est campée. Elle a été forcée d'évacuer, ces jours derniers, la place de Vonizza dont un corps de troupes , envoyé par le nouveau gouvernement de Nauplie, est venu prendre possession. Ces bons Grecs ont été au moment de s'entre-égorger ; l'intervention très-opportune de M. Reybaud a empêché l'effusion du sang. Pour ne pas donner d'ombrage au pacha, il n'a emmené avec lui à Prevesa, sur la rive turque , que le général Pizza , dont les soldats sont restés à bivouaquer sur la rive grecque. Il parait que le désordre est à son comble dans la Morée; fc Prenez-y garde, me disait un philhellène de bonne foi ; depuis que nos héros se sont faits voleurs de grands chemins , le pays n'est pas sûr. » Je ne tardai pas à le reconnaître à mes dépens.

Le pacha de Prevesa est un Turc de l'ancien ré-

gime qui ne prendra pas de pantalons collants ; aussi sa tête est^Ue fort compromise. Il est en disgrâce pour s'être imprudemment prononcé contre les innovations. Le sultan l'a relégué à Trevesa où il lui fait de singulières niches : un jour un firman met à sa charge la solde de la garnison; un autre jour on lui prescrit de suffire de sa poche à la subsistance des troupes de marine; à chaque nouvelle avanie il dit Mach-Âllah et baisse la tête en attendant qu'on la lui coupe ; et c'est le sort qui l'attend inévitablement quand il sera complètement à sec ; car il n'en est pas des gouverneurs turcs comime de ces animaux qu'on engraisse avant de les tuer. Je ne compte pas visiter celui-ci. Je ne veux pas ruiner mon Grec auquel il en a coûté cent piastres à Janina pour les gratifications d'usage.

LEUCÂDE. — ITHAQUE.

Le 29, nous quittâmes Prevesa par un gros temps; j'arrivai trempé à l'île de Sainte-Maure , l'ancienne Leucade. Maxili, où nous mimes pied à terre, est une petite ville bien badigeonnée et qui parait toute neuve; ce n'était pas là ce que je cherchais, et il me tardait d'arriver au promontoire. On nous fit attendre longtemps la patente de santé; quand nous en

fûmes munis ^ nous nous séparâmes de notre consul qui voulut bien me laisser les intéressants Mémoii^es qu'il a publiés sur la guerre des Grecs à laquelle il a pris une part active.

L'ile^ qui jadis tenait au continent^ n'en est séparée que par un étroit canal. Nous la côtoyâmes, et, au soleil couchant , nous descendîmes dans une petite anse où nous suspendîmes nos hamacs au milieu d'un bocage d'oliviers. Un monceau de branches sèches que Démétrius avait allumé, éclairait notre bivouac, et le reflet de la tlamme sur la pâle verdure des arbres faisait Teifet des feux du Bengale. Je passai une partie de la nuit à errer sur la grève. Les bois, la mer, tout était silencieux. On respirait un air embaumé. Je finis par m*endormir vers le matin; mais, hélas! je suis venu trop lard à Leucade; trente ans plus tôt , quels n'eussent point été mes rêves sur ce poétique rivage! Sapho mourante m'y fût apparue. J'aurais entendu le chant du cygne , et la brise qui souille du promontoire m'aurait apporté ses derniers accents. 11 est triste de vieillir. Dieu veuille pourtant m'accorder encore longtemps ce chagrin-là ! Cette brise, si harmonieuse la nuit, nous contraria toute la journée du lendemain en poussant malgré nous notre embarcation au large. Ce ne fut que vers le s»oir que nous parvînmes au cap appelé commune-^ ment dans File le Saut de Sapho, peut-être parce que les étrangers le demandent sous ce nom. Nous

prenons quelquefois pour des souvenirs restés sur place, les traditions dont d'autres voyageurs , qui nous ont précédés » ont apporté la connaissance. A l'extrémité du promontoire , de gros blocs carrés, épars çà et là, doivent avoir appartenu au temple d'Apollon. J'étais seul en ce lieu d'où je vis le soleil entouré de chaudes vapeurs se plonger dans la mer (^î^ 8). Bien souvent j'avais assisté à un spectacle pareil sur les cotes de l'Océan, dans une bruyère qui porte aussi le nom de Sainte-Maure , et qui domine la rade de Cherbourg, ou sur les falaises de Beaumont et de la Hague, à la pointe du Cotentin. Comme poésie , il est un peu diflférent d'apercevoir devant soi Jersey ou Ithaque, et pourtant (.quel singulier rapprochement!) toutes deux sont des iles anglaises. L'île d'Ulysse devenue anglaise ! Mercure remplaçant Minerve! Ces rêveries m'entretinrent jusqu'à la nuit close, puis je vins retrouver mes compagnons qui soupaient dans le creux d'un rocher à la clarté d'un grand feu. Je m'endormis ; je lis d'heureux songes; en me réveillant, ma présence sur le rocher de Leucade m'en semblait un.

Le calme le plus plat nous obligea à recourir à nos rames pour gagner Vathi : qui reconnaîtrait sous ce nom le royaume du iils de Laerte ? Faut-il avouer que ce dont nous nous informâmes d'abord en débarquant, ce fut tout vulgairement d'une hôtellerie? D'après ce qu'on nous avait annoncé à

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CorfoUy nous nous croyions sArs d'en trouver une, mais pour le coup nous comptions sans notre hôte. II fallut nous contenter d*une méchante baraque , blanche en dehors , sale en dedans , qui n'avait que les quatre murs, et qu'on nous loua pour trois jours. L'île peut avoir dix lieues de circonférence et huit mille habitants. Le port Yathi est le même qui fut consacré au dieu Phorcys; la nature l'a creusé dans les profondeurs du mont Nérit; l'autre port, appelé par Homère Rethros et séparé de Phorcys par un promontoire, a changé son nom antique contre celui de Squinosa. Il est abrité par le mont Née. C'est là que Minerve, dans l'Odyssée, feint d'avoir laissé son navire loin de la ville.

Vers le sud-est , on trouve le cap du Corbeau et la fontaine Âréthuse où Ulvsse fut chercher le fidèle Eumée. Le poète semble tellement décrire des lieux qui lui sont familiers et y prendre plaisir, qu'on s'explique bien l'opinion de quelques doctes qui lui donnent Ithaque pour patrie, et même l'ingénieuse fiction que M. Le Chevalier a publiée sous le nom d'Ulysse-Homère .

Je m'informai s'il n'existait pas quelque grotte vers l'entrée du port. Je n'avais pas oublié la nymphée où, par les conseils de Minerve, Ulysse, en abordant, cacha les trésors qu'il avait apportés de l'ile des Phéaciens. On me conduisit , par des sentiers raboteux , à une roche percée dont l'étroite entrée

promettait peu. Aussi fus-je agréablement surpris quand, après avoir descendu quelques pas, nous nous trouvâmes dans une espèce de rotonde élevée , dont les voûtes et les parois sont tapissées des plus belles concrétions calcaires. Les unes , tombant jusqu'à terre , formaient comme des colonnes qui semblaient soutenir une coupole ; d'autres se relevaient en draperies , se gonflaient en forme de toisons , ou représentaient des arbres, des végétaux, enfin mille figures bizarres. Au fond je découvris un étroit escalier tournant et à jour; on aurait dit un de ceux si artistement découpés qu'offrent nos cathédrales gothiques. Un homme y monta avec une torche dans chaque main qu'il secoua à travers les stalactites; alors un jour magique illumina toute la grotte , et il me sembla reconnaître les prestiges décrits par le prince des poètes : a Et ces métiers taillés dans la (( pierre où les belles nymphes travaillaient à tisser ce des étoffes de pourpre qui sont la merveille des t< yeux. » Je fus brutal pour des enfants qui nous accompagnaient en criant yes, yes, et qui croyaient me faire leur cour en me présentant des fragments de ces stalactites qu'ils venaient de briser avec leurs bâtons. Les voyageurs anglais (je parle du vulgaire) sont en général grands casseurs, et encouragent la dévastation en la payant. J'ai eu souvent occasion de le remarquer en Italie.

Le lendemain nous étions sur la route de la fon-

taine Âréthuse, maintenant appelée Corace ainsi que le rocher cpii l'avoisine. Nous suivimes pendant une heure un grand chemin construit selon toutes les règles de Tart^ et où je ne découvris pas la trace d'une ornière, ce qui, à Ithaque, ne prouve rien en faveur du système de Mac Adam. J'arrêtai ma monture et je considérai cette chaussée avec des yeux d'amateur et d'ancien préfet. D'après le procédé de Mac Adam, on n'emploie que des pierres cassées fort menues qui , se liant entre elles , finissent par former comme un mur couché impénétrable à l'humidité. La différence de ce système avec celui que nous suivons en général en France consiste dans la préparation du lit de la chaussée que nous encaissons encore avec de très-grosses pierres , bien que l'expérience ait prouvé qu'elles font l'effet d'enclumes sur lesquelles viennent se broyer les couches supérieures pressées par le poids excessif de nos voitures de roulage. Ce poids est tel que je doute que les chaussées de Mac Adam y pussent résister mieux que les nôtres, et, sous ce rapport, l'introduction en France des roues dites à la Mariborough a précisément été à l'inverse de son but. En donnant la faculté d'augmenter considérablement la chaîne des voitures , elle a plus nui aux chemins qu'elle ne leur a servi , et ce n'est peut-être pas la seule institution anglaise que nous ayons faussée en nous l'appropriant. Nous suivîmes donc, comme je le disais,

cette grande route sans ornières, et nous passâmes aussi quelques ponts sans rivières; puis, prenant à gauche à travers des côtes escarpées , nous parvînmes avec diflliculté à un enfoncement dans les rochers où nous trouvâmes une fontaine dont le site rappelle le dessin gravé dans Tatlas de M. Le Chevalier, à peu près comme la Beauce ressemble à la Suisse. Assis au bord de cette eau limpide qui remplit à plein bord une citerne formée naturellement par une cavité du rocher, nous jouîmes d'une belle vue sur la mer, les ilôts dont le canal est semé, la côte d'Acamanie, et plus loin celle du Péloponèse. A travers cet horizon vaporeux , nos yeux croyaient entrevoir l'entrée du golfe auquel la victoire de don Juan d'Autriche donna le nom de Lépante , et dont Corinthe occupe le fond, ce Allez, dit Minerve à « Ulysse assis sous un olivier près de cette grotte des {< nymphes où nous étions hier, allez trouver votre '< fidèle Eumée ; ses troupeaux paissent le gland sur (c la roche de Corace près de la fontaine Aréthuse. »

EXCURSIONS DANS LILE,

PALAIS d'uLYSSE.

De retour à la yille nous traversâmes le port

Vathi dans un batelet que nous amarrâmes pi^s d'un moulin , puis montant la côte à travers laquelle serpente un grand chemin non terminé, nous fûmes reconnaître le port Rethros où Pallas quand elle prend la figure de Menthes , roi des Taphiens , raconte qu elle est abordée; elle l'indique au bout de Tile au pied du mont Née couronné d'une épaisse foret; le site est beau : les lointains surtout sont admirables.

Le 3 f une barque nous mena à Oxoi ; c'est le côté de l'île que j'apercevais du promontoire de Licucade; nous prîmes terre après une navigation de près de trois heures, et nous fûmes surpris de trouver, dans une baraque au bord de la mer, des chambres propres avec des lits et des divans. Nous étions recommandés au propriétaire qui nous mena obligeamment à Y jéntiquita^ qu'il appelait la Scuola d'Homère y comme à Naples on décore, sans savoir pourquoi, quelques débris sous le Pausilippe, du nom d'École de Virgile. Le pays est assez cultivé, bien que toujours très-rocailleux, (c Je n'emmènerai pas vos chevaux

H SL Ithaque, dit Télémaque à Ménélas, Il n'y a ni (c pâturages ni plaines où l'on puisse faire des courses; ce elle n'est propre qu'à nourrir des chèvres, et pource tant elle m'est plus chère que les contrées où l'on (( élève des cheraux. » Nous passâmes près d'Oxoi , qui compte environ trois cents maisons, et plus loin, sur des rochers qui dominent le fond de la baie d'Ophalis, nous reconnûmes un tombeau antique en gros blocs inégaux , qui depuis avait été converti en une chapelle, dédiée à saint Âthanase; on voit en ce lieu des restes de murs cyclopéens, ainsi que beaucoup de fragments de briques et de vases en terre cuite. Nous côtoyâmes le golfe jusqu'à la chapelle Saint-Michel, à Missarouno, dont le site est remarquable (N"* 9); de là nous fûmes reprendre notre barque, et un vent favorable nous reconduisit rapidement dans le port de Yathi .

M. Wolfenberger nous avait effrayés de l'impossibilité physique et morale, c'était son expression, d'arriver jusqu'à la cime de la montagne où se trouvent les débris de constructions cy clopéennes connues dans l'Ile sous le nom pompeux de palais d'Ulysse; mais, comme j'avais remarqué que notre peintre, en véritable Suisse, ne montait jamais les rochers qu'à pic, dédaignant l'art de tourner les diflficultés , je me résolus à tenter l'aventure en employant les voies obliques. Une barque nous conduisit au pied du mont , et je commençai à le gravir peu à peu en biaisant et 1. 5

sans trop d'obstacles. Je parvins ainsi à une première enceinte, puis à une seconde qui entourait le sommet et renfermait probablement la citadelle. Des pans de murailles subsistent encore , mais d'autres en plus grand nombre sont écroulés et se confondent avec les roches naturelles. Je penche à croire que ces ruines, les seules considérables qu on m'ait indiquées dans l'ile , sont celles de l'ancienne capitale et de son acropole. Je ne vois rien dans l'Odyssée qui établisse que le palais du roi fût situé en dehors et loin de la cité, et le contraire semble probable si ce n'est évident. On lit au XXIIP livre qu'Ulysse, pour tromper les voisins et les passants, et empêcher la nouvelle du carnage des prétendants de se répandre dans la ville, feignit de donner un bal afin de persuader, par le son des instruments et le bruit des danses, que Pénélope célébrait ses nouvelles noces. Si donc la tradition locale relative à la situation de ce palais est de quelque poids , elle contredit nécessairement l'autre opinion touchant la position de l'ancienne ville qu'on voudrait placer à Yathi. Les livres me manquaient pour profiter des lumières que les voyageurs qui m'ont précédé ont dû répandre sur cette question, et j'ai trouvé bien peu de ressources chez les érudits de la ville. Celui qui me servit de cicérone , trèshonnéte propriétaire d'une goélette de quatorse canons, rapportait tout à Ulysse sans admettre la moindre discussion. Nous nous arrêtâmes pour boire

à un puils; c*est le puits d'Ulysse; ce trou dans le rocher, c'est la grotte d'Ulysse où il venait s'abriter quand la pluie le prenait dans son champ, et ce champ entrecoupé de vignes , c'est justement celui qu'il labourait quand le rusé Palamède vint placer le petit Télémaque sous le soc de sa charrue. Mon homme avait réplique à tout. Il savait cpielques mots d'italien qu'il mélangeait avec un peu d'anglais et de français. Il avait traversé , me dit-il , le détroit de Gillébdiard y et il m'arrêta devant un débris de colonne en me faisant remarquer qu'elle était de l'ordre ironique; il faisait dériver des mots grecs de mots anglais. Rien ne l'arrêtait en fait d'étymologies; il était de la force d'un vieux marin comme lui, qui, m'expliquant à Cherbourg l'origine du nom latin Cœseuisburgus j prétendait que César avait coutume de dire que ce bourg lui avait coûté cher, ce qui , ajoutait-il doctement , a donné le nom à la ville. Je ne doute pas qu'une semaine de séjour bien employée à Ithaque, Homère à la main, ne mit à même un critique judicieux de reconnaître exactement l'assiette des diverses localités décrites dans le poème, et certainement ce travail otirirait du charme et de l'intérêt. M. Le Chevalier n'a fait que l'effleurer, et l'Iliade a obtenu toutes ses préférences. N'omettons pas qu'au plus haut du palais d'Ulysse , on trouve une cileme et une cave taillées dans le roc, et souvent des fragments de briques. A cet endroit,

je fis trois dessins pendant que Creton , mon fidèle Eumée, me lisait FOdyssée. Dans tous trois, des débris de murs cyclopéens occupent les premiers plans j mais les lointains différent. La première vue (N'* 10) m'offrait une portion de l'entrée du port actuel » le canal et les lies Échinades par lesquelles Télémaque se dirigea à son retour de Pylos pour éviter l'embuscade dressée par les prétendants à l'ile d'Astéris; la deuxième, Leucade et son promontoire; la troisième, Céphalonie. Ces ruines, dites du palais d'Ulysse, occupent précisément la partie la plus étroite de l'ile qui forme un isthme très-élevé. On peut y aborder également par le port Phorcys, au levant, et, au couchant, par le canal du côté de Céphalonie , et , dans toute l'ile , nulle situation ne semblait sans doute plus indiquée pour la construction d'une forteresse. Dans mon opinion, la ville d'Ithaque se serait groupée à l'en tour du mont dont l'Âcropolis occupait la crête, et cette disposition est en général celle des anciennes cités. Ce plateau, sur lequel j'écoutais en ce moment les récits d'Homère, aurait donc été arrosé du sang des prétendants. Rien de plus terrible sans doute que ce carnage raconté avec tous ses détails au XX' chant de l'Odyssée; mais la bonne M*"' Dacier, par ses singuliers commentaires, trouve le moyen d'en égayer le récit et de nous donner la petite pièce après la tragédie. J'en citerai deux exemples. Le poëte représente les amants

de la Reine se livrant k la débauche^ puis tout à coup frappés par de noirs pressentiments, u Déjà , « dit-il, le rire paraissait contraint sur leurs lèvres; (c de la chair des victimes il jaillissait du sang sous cf leurs dents, et les yeux de ces hommes superbes se i€ remplirent de larmes involontaires, car le deuil i€ avant-coureur de la destinée qui les attendait avait i€ pénétré au fond de leurs âmes. » Bitaubé remarque qu il y a dans le texte : Ils riaient avec une bouche d'emprunt, c'est-à-dire d'un ris d'emprunt, d'un ris forcé. Cette expression se retrouve dans plusieurs auteurs anciens, et n'a pas besoin d'autre explication ; mais voilà celle que M''"' Dacier a imagi né de lui donner : Us riaient , dit-elle , à gorge déployée; et elle ajoute en note : comme des gens qui riraient avec une bouche d'emprunt qu'ils n'appréhendent pas de fendre jusqu'aux oreilles, parce qu'en général on n'épargne guère ce qui appartient aux autres. Peu après, Ulysse, ayant éprouvé son arc , donne en ces mots à son fils le signal du carnage : (c Télémaque , mes forces n'ont donc encore (c reçu aucune atteinte, et je n'ai pas mérité les dédains « de ces che£s et les mépris dont ils m'ont couvert; u mais voici le moment de leur apprêter le festin (C du soir à la face du soleil. >i On voit bien que cet apprêt de festin n'est qu'une sanglante ironie, mais M"* Dacier n'entend pas raillerie. « Ulysse, dit-elle, «excite ses ennemis à souper pendant qu'il est encore

(cjour, car 11 trouve avec raison qu'il lui sera plus (c avantageux de les attaquer à table, et s'ils avaient (( soupe aux lumières ils n'auraient eu qu a les souf- (i fler, Ulysse se serait trouvé bien embarrassé. » Je ne crois pas que Mathanasius, dans son fameux chefd'œuvre, ait rien imaginé de plus burlesque que ces explications.

Vers le soir , je quittai ce lieu après y avoir passé une des plus intéressantes journées de mon voyage. La descente me parut plus pénible que la montée. Je glissais à chaque pas sur des herbes desséchées par l'ardeur du soleil. Enfin je retrouvai ma barque, le port Vathi, la cité moderne et notre mauvais gite qui me fît regretter de n'être pas resté à coucher dans le Palais du Roi Le lendemain , quand nous remimes à la disposition du propriétaire ce qu'il appelait sa maison, où nous avions passé quatre nuits aux quatre vents , en société avec tout ce qu'il y a de bétes et d'insectes domestiques à Ithaque, depuis la poule jusqu'à la puce , on nous demanda un prix d'auberge de pays civilisé en nous appelant milordi. Après les souvenirs de l'Odyssée, ce que j'ai trouvé de plus agréable ici , ce sont les figues et le vin. Ce dernier a le goût du muscat de Chypre, et les figues , grosses comme des poires , distillent le sucre et le miel.

Le 5 juillet , vers dix heures du matin , nous mettons à la voile y et nous allons, comme Ulysse, cher-

cher les aventures. L'absence complète de vent nous décide à longer la cote où nous peignons des rochers d'une couleur admirable. A la nuit le vent se lève enfin , et nous voguons vers l'entrée du golfe de Corinthe, tandis qu'un habitant d'Ithaque, qui nous accompagnait à Missolonghi, nous fait entendre un chant grec dont la phrase harmonieuse diffère complètement des miaulements qui nous ont poursuivis sur le lac de Janina. Voici la musique, les paroles et la traduction italienne :

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