‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 10 sur 66 · JANINA · texte numérisé non relu

JANINA

En arrivant sur une terre étrangère, tout est sujet d'étonnement ; le lendemain les yeux s'habituent, et bientôt nous nous trouvons blasés sur les contrastes. L'accoutumance ainsi nous rend tout familier , comme a dit le bon La Fontaine. Il est si naturel d'aller tout nu , me disais-je le second jour en Nubie. Mais n'anticipons pas; aujourd'hui nous ne sommes encore qu'à Janina. Je remarque d'abord que les contrées soumises à l'islamisme ont , à peu de chose près , la même physionomie. Rien ne ressemble moins à l'Italie que l'Albanie qui en est si voisine ; en revanche , une fois le canal de l'Adriatique franchi , vous trouverez certainement beaucoup plus de rapports entre les peuples de la Turquie d'Europe, de l'Asie Mineure et de l'Afrique égyptienne qu'entre les différentes nations de l'Europe civilisée, malgré cette civilisation même qui semble tendre à les confondre. Je vais dire l'effet que me produisit Janina au premier aspect, et sa description m'en évitera d'autres , car qui voit une ville turque les voit toutes. Ce qui me frappa d'abord, ce furent les grands espaces laissés vides et semés de décombres qu'on rencontre fréquemment ; j'en de-

mandai la cause. Ici, c'était la guerre; ailleurs, un incendie. Mais qu'une maison tombe fortuitement ou soit violemment renversée , il est sûr qu'on songe peu à la relever, pas même à utiliser ses débris; j'ajouterai que les édifices restés debout n'ont guère meilleure mine que ceux qui sont par terre. Je ne connais pas de gens qui tapissent moins sur rue que les Musulmans. U y a plus d'architecture dans un village d'Italie que dans toute une province turque. Les portes des maisons sont basses et sans apparence, et rarement les longs murs sont percés de quelques ouvertures; les chambres tirent leur jour des cours intérieures. Ce mystère dont on s'entoure tient aux mœurs publiques. Chacun cherche à cacher ses femmes et son aisance; on craint également de tenter l'œil d'un giaour et la cupidité d'un pacha. Les rues ne sont souvent que d'étroits passages obscurs et voûtés, bordés de murs d'inégale hauteur; point de places régulières , point de promenades publiques , les bazars dont je parlerai plus tard en tiennent lieu. Quelques dômes, quelques minarets interrompent seuls la monotonie de cet ensemble , et voilà Janina, et voilà toutes les villes de l'Orient, sauf peu d'exceptions. La capitale de l'Albanie n'était en grande partie , quand je Tai visitée, qu'un amas de décombres et non moins déserte que ruinée, car sa population , qui s'était élevée à 20,000 âmes , se trouvait réduite à 4,000 au plus. Les derniers événe-

ments du règne d' Ali-*Pacha avaient amené cette décadence. Ali n'était pas un de ce^ Osmanlis de la vieille roche croyant à l'infaillibilité du sultan,

Et se piquant surtout du scrupule insensé De bénir son trépas s*il l'avait prononcé.

Il soutint un siège d^ plusieurs mois , décidé à ne point tendre volontairement sa tète au cprdon.

Nous fômes visiter M, ^ini , négociant grec auquel nous étions recommandés, et nofis fîmes connaissance avec les usages locaux. Je vois encore cette grande femme droite et silenqiçuseï qui, les yeux baissés, nous apporta d'excellentes confitures à la rose, tandis qu'accroupis sur une eatrade basse, nous fumions la pipe et humions le café dans des petites tasses d'enfants qu'on présente sur une espèce de coquetier. Les Turcs ne sucrent point le café ; les Grecs y font plus de façon ; mais chez les uns et les autres on vous le sert avec le marc» Le grain, rarement moulu et seulement concassé et pilé, forme un liquide épais où la dent trouve autant d'occupation que le gosier, et, en vidant ma première /î/iZ-y/in^ (on appelle ainsi ces petites tasses) , je vis qu*il y avait déjà à décompter sur les récits des voyageurs et sur l'excellence du moka prétendu dont ils se disent sans cesse abreuvés. En général, j'ai bu de moins bon café en Turquie qu'à Paris. Pi^esque toujours il vient de l'Amérique, et le café d'Asie s'exporte pour l'Eu-

rope. Je me souyiens qu'en Egypte, ayant la fantaisie de rapporter en France quelques livres de pur moka 9 un négociant du Kaire dont c'était la partie me répondit , en me garantissant la qualité de celui qu'il comptait nous livrer : Je Tattends incessamment de Livoume.

J'allais de surprise en surprise et je m'y coipplai^ sais. Heureux les voyageurs badauds! Je plains ceux que rien n'étonne , surtout s'ils en tirent vanité. Dieu vous préserve d'entendre en voyage leur exclamation habituelle : Ce n'est que cela ! Combien j'en ai vus et je vais en voir de ces touristes blasés, dont la pâle figure et la conversation plus pâle encore ne savent exprimer autre chose sinon : rien ne me fait, rien ne me plaît; de ces ennuyés ennuyeux qui, s'étant imposé pour tâche tant de lieues à faire et tant de roonumentsà visiter, s'écrient en sortant du Panthéon ou de Saint-Pierre : encore une église de vue ! les dégoûtés sont malheureux. Un d'eux m'avouait naïvement qu'il ne voyageait cpie pour critiquer, et, entre autres choses, pour compter les sots qu'il rencontrait sur son chemin. Il en oubliait toujours un. A Janina'ma première sortie fut pour le bain. Ce sont des Francs, disait-on en nous voyant passer; car si en Italie on appelle Anglais tous les étrangers, en revanche ici tous les Européens sont des Francs. J'avoue que je m'attendais à plus de luxe. Les salles sont d'une simplicité avoisinant la misère. Je m'en expliquai avec le pro-

priétaire qui me répondit : Dieu est grand ! Ce n'était pas le lieu de répondre comme le docteur M agiorani auquel je me plaignais à Rome de la saleté du théâtre de l'Argentine 9 et qui l'excusait en me répliquant gravement : « Lisez l'afHche, elle tous annonce de la musique ; elle n'a pas parlé de propreté. >» On est encore plus exigeant sous ce rapport aux bains qu'à l'Opéra ; et ceux de Janina affectent assez désagréablement la yue et l'odorat; du reste je fus aspergé , frotté, savonné, étrillé même pour trois à quatre piastres, moins de vingt sous de France: ce qui prouve le bas prix de la main-d'œuvre en Turquie. Cette dernière opération, celle de l'étrille , s'accomplit par l'intermédiaire d'un gantde crin don ton vous racle rudement la peau. Ces bains sont bons pour les douleurs rhumatismales. Ils rétablissent parfaitement la transpiration y et je les crois très-sains comme régime exceptionnel ; mais , pris fréquemment et longuement , ainsi qu'en usent les Levantins , je doute qu'ils convinssent à nos tempéraments. Au sortir de l'élTive , on vous ramène dans la première salle , qui me' parut alors plus que fraîche ; une estrade élevée l'environne. Vous vous étendez sur les nattes et les tapis qui la couvrent, on vous enveloppe de serviettes, et on vous sert le café.

(( Tel que vous me voyez, je fais trembler le pacha *» , nous disait un gros homme, jadis chirurgien à la suite de nos armées, et qui maintenant exerce en

bloc les fonctions d'agent consulaire poui^ les dîiférentes nations de TEurope dont il représente^ comme il se plait à le répéter, tous les souverains à Janina* Il s'offrit de nous conduire à la cour du pacha; nous étions curieux d'en voir un : celui-ci se trouvait être un jeune seigneur du plus haut rang , fils du grandvisir. Nous nous attendions à beaucoup de magnificence, et il nous tardait de faire connaissance avec le luxe oriental dont Démétrius ne cessait de nous parler. A Theure fixée , nous suivîmes notre introducteur, qui avait arboré à son chapeau une énorme cocarde noire. « D'où vient, lui dis-je, ayant le choix entre tous les États dont vous représentez les souverains, cette préférence pour l'Angleterre? — C'est que c'est celui qui me paye le plus, me répondit-il, par la raison que les autres ne me donnent rien. » Après avoir ri de son bon mot, il nous mena au palais; véritable écurie où nous n'arrivâmes qu'à travers des tas de fumier; la pièce où l'on nous fit entrer était pleine de cette milice semi-européenne récemment improvisée , dont l'uniforme étriqué donne à ces mêmes Albanais qui , à Philates, me paraissaient si nobles, l'air de véritables Jean^Jean. Pour dissimuler leur gaucherie, ils affectaient des manières dégagées; un d'eux fit l'exercice devant nous : je m'assis en attendant le pacha. N'en ayez pas peur, nous répétait notre introducteur, il est doux et ne fait noyer que des fenmies , des femmes galantes; c'est

l'usage en Turquie. Ces mots me rappelèrent les atrocités exercées par son prédécesseur^ et dont le lac de Janina fut le théâtre. Pouqueville et les notes de Child^Harold les ont assez fait connaître. Les lecteurs s'en souviennent plus que les spectateurs; car à Janina la mémoire en est déjà presque perdue. Le jeune pacha « gouverneur de trois provinces, entra ; il était vêtu d'un unifoi^me brun , à revers rouges, et ne semblait Turc que par une espèce de robe de chambre qui lui servait de surtout ; il nous fit signe de la main de nous placer sur le divan , où il s'accroupit en croisant ses jambes, l'ordonnance ne l'ayant pas encore défendu, et il nous fit apporter de longues pipes et de mauvais café ; puis nous commençâmes une conversation que notre consul à cocarde noire ne contribua pas peu à rendre insignifiante. Ce représentant de tant de rois était de la force d'un certain Geoifroy qui^ à Paris, en 1 804, faisait voir, devant moi, l'hôtel de Soyecourt à l'ambassadeur turo qui s'était présenté pour le louer ; il avait la prétention de se passer d'interprète , et pour expliquer l'usage de chaque pièce , il disait : nanan, dans la cuisine, et dodo , dans la chambre à coucher; il était convaincu que ce Turc le comprenait; les plus petits enfants entendent cela, me disait-iL C'est ainsi que le consul à Janina s'entretient avec le pacha.

En sortant de l'audience, nous nous arrêtâmes

devant le tombeau du oruel Ali et la façade d'une mosc[tiëë, Tun et l'autre entourés d'immondioes comme le palais^ Volney raconte qu'il trouva à Ramla en Syrie, l'^g^ àe Gazza établi ainsi au milieu des décombres^ u Pourquoi , demanda le voyageur à un de ses courtisans, ne répare-t-il pas du moins sa chambre? — Et si Tannée prochaine il est en disgrâce et supplanté , repartit celui-ci , qui lui rendra son argent? » Cette réponse trouve ici son application , car depuis mon passage à Janina, les événements de la guerre ayant amené la disgrâce du grand-visir, son fils n'aura sans doute pas conservé sou triple gouvernement*

Page 1