CORINTHE
GoRiNTHE avait atteint son apogée. Les chefsd'œuvre des arts , les trésors de tout genre qu'elle renfermait, le disputaient aux richesses du Parthénon et du temple de Jupiter à Olympie , quand les Romains la détruisirent de fond en comble. Plus tard , restaurée par eux , elle reprit une partie de sa première splendeur. Hérode Atticus, cet illustre citoyen y bienfaiteur d'Athènes, le fut aussi de Gorinthe ; il en reconstruisit le théâtre à ses frais ; mais Alaric , aussi barbare que Mummius, vint tout saccager de nouveau , et aujourd'hui la ville , qui , sous la domination vénitienne, acquit encore depuis quelque importance, est plus dévastée que jamais. J'y descendis plein de l'espoir qu'au défaut d'une récolte abondante, notre curiosité trouverait au moins à glaner parmi ces ruines que nous apercevions devant nous. Mais s'il est une terre, en Grèce, où il faille en entrant laisser toute espérance, c'est la triste et désolée Gorinthe. Quel changement! jamais grandeur aussi déchue n'avait affligé mes yeux. Les murs, à demi renversés, portent l'empreinte d'un ravage récent; ses habitants ont fui; quelques soldats errent au milieu de ses débris, en cherchant a
piller, et dans cette solitude , qui semble maudite, sept colonnes ( Ghandler en trouva douze) d'ordre dorique , demeurées debout et qu'on croit avoir appartenu au temple de Neptune , témoignent seules que, dans un autre temps, il fut des Dieux pour Corinthe. On nous montra aussi les vestiges presque eflTacés d'un amphithéâtre taillé dans le roc, puis nous montâmes à l'Âcropolis, de la sommité duquel on découvre tout l'isthme, les deux mers et un vaste horizon. Nous avions sous nos yeux l'emplacement de cette cité si florissante, l'extrémité de son golfe, et derrière, les cimes du Cithéron qui nous déro* baient Platée et Thèbes, à gauche l'Hélicon, et dans le lointain le Parnasse voilé par les nuages. A droite sur l'autre golfe, Athènes et Salamine. Derrière nous, Argos, Mycènes et Nauplie; c'était sur cette dernière ville que j'avais projeté de me diriger en abordant en Grèce , mais la prudence ne me permettait plus d'exposer mes neveux à un trajet aussi périlleux. La guerre , nous assure-t>-on , est commencée d'hier. Les fils de Colocotroni ont porté les premiers coups. Une troupe de bandits s'est aussitôt campée entre Corinthe et la capitale, pour intercepter le passage. Tournons donc nos yeux vers Athènes. Allons chercher des rivages plus hospitaliers et nous réfugier chez les Turcs. Pauvre Grèce dégénérée , à peine sortie d'esclavage , quel usage tu fais de ta liberté!
1 6 Juillet. Nous nous sommes mis à couvert dans une maison abandonnée. Ceux qui nous y avaient précédés ont brûlé les portes et les fenêtres. Les planchers restent encore^ brùlezrles, nous répond-on, quand nous demandons du bois pour faire cuire notre riz. Des curieux, des soldats, nous visitent; nous les recevons assis sur nos malles, pour que la tentation ne leur prenne pas de les ouvrir. Nous sommes convenus de ne pas nous séparer, et la nuit de dormir Tarme au bras; cependant Démétrius retrouve des connaissances, il nous les amène. Il environne la maison de sentinelles. Mais, pensai&je, qui nous gardera de nos gardes? Enfin, une nuit, deux nuits se passèrent sur un continuel qui-vive, et je finis par m'y habituer et à ne plus rêver qu'à la fontaine Fyrène. Les uns me la montraient sur FÂcrocorinthe, et j'ai plus de foi en cette tradition; les autres m'indiquaient dans la basse ville un petit réservoir de construction gothique. Fausanias parle d'un nombre considérable de fontaines; j'en ai retrouvé plusieurs dont de grandes herbes et des débris de marbres et de briques entravent le cours. Des colonnes gisent encore sur le sol. Une, en vert antique, m'a servi de siège , sur la cime de l'Acropolis. Ces marbres, quelques médailles, les sept colonnes debout d'un temple inconnu, voilà ce qui reste des pompes d'une ville où Vénus nourrissait dans son sanctuaire plus de mille prétresses, pour
les appeler d'un nom honnéle ; qui fut le théâtre des fureurs de Médée et des voluptés de Laïs. On n'en peut approcher sans avoir à craindre également et la fièvre empestée et l'anarchie sanguinaire; il faut pour s'y promener s'entourer d'une escorte ; pour y dormir, solder une garnison, et, sous ce rapport, on peut dire encore aujourd'hui qu'il n'est pas donné aux pauvres d'aller à Corinthe. Nous en partîmes le 17, avec une bande de nos protecteurs, et moi bien convaincu qu'ils allaient nous voler; quand je vis qu'ils n'en faisaient rien et que nous approchions du port où nous devions nous embarquer, je rendis grâce à Dieu, qui a inspiré à saint Paul, dans cette même Corinthe, ces paroles à notre usage : fc Nous a sommes pressés , mais nous ne sommes point acca- (c blés; nous éprouvons de grands obstacles^ mais « nous n'y succombons point. » Et commentant ce texte, ne soyons pas injustes envers le sort, dis-je à mes neveux 9 une balle m'aurait cassé la tête à Patras si j'avais été debout, j'étais assis. Aujourd'hui les bandits nous guettent dans les défilés de Némée , comme jadis le lion; nous nous en tirerons moins glorieusement qu'Hercule , mais nous ne serons pas dévalisés même par nos amis que voici , et au lieu de Nauplie, nous verrons Athènes. Remercions Dieu de tout, remettons-nous*en à la Providence, ce grand pilote , et même un peu au hasard , qui se charge si bien de répai'er parfois les mécomptes de notre pi'U-
dence. Cependant le nom de Colocotix)ni revenait sans cesse dans la conversation très-animée de nos soldats; celui de Miltiade n'a certainement pas plus retenti dans ces parages. Tout en chevauchant , je ne pouvais détacher mes regards des monts que je découvrais dans le lointain ^ à gauche de la route. La Thébaïde était là. OEdipe et sa race lassent quelquefois les spectateurs à Paris ^ mais en face du Cithéron y ils reprennent tous leurs avantages. Je cherchais aussi cette muraille dont les Péloponésiens entreprirent de fermer F isthme ^ pour se retrancher contre Tai^mée du grand roi, qui venait d'occuper TÂttique. Je ne vis que des buissons de lauriers-roses en fleur. Ces gracieux arbustes tapissent les torrents dont seuls, dans cette saison brûlante, ils marquent les lits. Nos palicares nous assuraient que nous traversions des fleuves , peut-être les mêmes que jadis les Perses desséchèrent en les buvant. Hérodote dit : que le plus grand de la Thessalie ne suffit que médiocrement à désaltérer leur armée. Cela vient assez bien à Fappui de tant de potamos que nous enjambons journellement. L'hyperbole est grecque d'origine. Vers le milieu dujour nous atteignîmes le bord de la mer (N** 15). D'antiques fondations s'aperçoivent encore sous les flots, mais plus de temples de Vénus, d'Esculape et d'Isis ; plus de statue de Neptune, et je demande en vain la fontaine bouillante et salée qui
tombait d'un rocher^ et à laquelle on avait donné le nom de Bain d'Hélène.
Cenchrée était le port de Corinthe sur la mer Saronique , comme Liéchée sur l'autre golfe. C'est une admirable position commerciale, l'entrepôt naturel de l'Asie Mineure avec l'Europe , de la Grèce avec l'Italie. « Je vous recommande, écrivait saint (c Paul 9 notre sœur Phébée , diaconesse de l'Église , (c qui est au port de Cenchrée. » Aujourd'hui , une seule maison grecque forme la colonie chrétienne.
Le port réunit encore quelques caïques; nous en louâmes un, et vers minuit nous partîmes à la rame. Étendu dans la barque, je me livrais à mes rêveries; Rome, pensais-je, toute grande ville qu'elle est restée , a besoin du prestige de ses souvenirs , j'ai souvent eu occasion de le reconnaître pendant jius d'un an de séjour que je viens d'y faire. Que faudra-t-il donc dire de la Grèce? Hormis son ciel et quelques rares débris, ôtez-lui la brillante parure dont la revêt notre imagination , quelle désolante nudité ! Mous venons de voir Corinthe, trouverons-nous mieux à Athènes? Argos est un repaire de brigands; à peine si Ton sait la place où fiit Sparte. Cependant , j'avance avec joie au milieu d'arides rochers, parce qu'ils s'appellent le Pinde et le Cithéron. C'est ici qu'il faut vivre exclusivement avec le passé , sous peine d'être accablé sous le poids du présent; de ne trou-
ver que les plus tristes réalités; une terre sans eau, sans verdure; une canicule brûlante; des insectes dévorants et Colocotroni. Mais laissons nous aller à cette brise de terre , qui vient de se lever et qui favorise notre navigation. Le firmament a allumé toutes ses étoiles. Évitons les rochers scy roniens que nous avons à notre gauche y les brigands les infestent encore; Thésée leur a donné pourtant de sévères leçons f ils sont incorrigibles. Une roche en promontoire saille au milieu des flots. Ino s'en précipita avec Mélicerte, mais ne les demandons pas sous ces noms aux nymphes de ces grottes; c'est Leucothoé et Palémon , que la Grèce a divinisés.
11 est jour. Cette île que nous longeons est Salamine , le royaume d'Ajax, la patrie de Solon. Deux fois elle fiit le refiige des fenmies et des enfants des Athéniens , quand ils abandonnèrent leurs murs de pierres pour ceux de bois que leur avait préparés la prévoyance de Thémistocle. Nous y reviendrons; mais aujourd'hui^ le moyen de nous arrêter ! Athenas esse, quas adeas.