‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 17 sur 66 · ATHÈNES HORS DBS MURS · texte numérisé non relu

ATHÈNES HORS DBS MURS

< Songez que vous êtes envoyé dans la province d'Âchale, cette pure et véritable Grèce en laquelle on estime qu'ont commencé la civilisation , les lettres , Pagricultnre même. Vous aurez la plus grande vénération pour les dieux et pour

les fondateurs de cet empire ; vous respecterez leur ancienne gloire et leur haute antiquité ; vous les honorerez k cause des exploits mémorables qui les ont immortalisés; car ils n'ont pas besoin pour relever leur renommée, des faits imaginaires et supposés que leur attribue la fable. Souvenez-vous enfin que c'est vers Athènes que vous dirigez vos pas. >

( Lettre de Pline d Maxime, nommé proconsul en Grèce.)

Nous abordâmes au Pirée, Porto-Leone , où l'on chercherait vainement le lion de marbre qui lui valut ce nom , et qui décore aujourd'hui l'entrée de l'Arsenal à Venise. Je reconnus les trois ports; quelques pans de la muraille qui les joignaient à celui de Munichie et une des tours qui défendaient l'enceinte subsistent encore , mais plus de temples , plus d'agora, plus de théâtre. Tous les monuments de ce magnifique faubourg d'Athènes ont disparu. C'est sur le pix)monloire qui regaixle Salamine, qu'une simple pierre recouvrait les os du grand homme qui

remplit ces lieux de sa gloire. Car nous lisons que les restes de l'illustre exilé furent rapportés de Magné^ sie y par ses enfants, à la terre de la patrie. Nous sui- Times , pendant une heure environ , les traces de la longue muraille projetée par Thémistocle et exécutée par Gimon , puis détruite sous la tyrannie des Trente et relevée par Conon. Nous traversâmes un bois d'oliviers. Nous passâmes devant une citerne; je cherchais vainement la trace des monuments indiqués par Pausanias, et qui , de son temps , bordaient la route. Mais hélas! C'est Athènes elle-même que bientôt il me ûiudra chercher. Nous venons d'entrer dans la ville et je la cherche , je la demande au milieu des décombres sous lesquels elle est ensevelie. Tout à l'heure , je m'informais des tombes d'Euripide et de M énandre que Pausanias place près de cette porte. A présent , c'est le tombeau d'Athènes même qui s'ouvre devant moi. Elle y repose tout entière, la vieille cité de Minerve; et ses débris et ceux de la moderne Sétine y sont confondus comme les ossements d'une mère et d'une fille dans un même sépulcre; depuis huit années assiégée, saccagée , prise et reprise , amis et ennemis ont également concouru à la faire telle que la voici sous mes yeux. Non, je ne puis dire quelle fut ma première impression en me trouvant en présence de cette Athènes, qui avait été mon rêve, la passion de ma jeunesse, et en la trouvant dans un tel état! l'aspect de

ces ignobles masures, là où mon imagination me présentait des temples et des palais, flétrit tellement toutes mes illusions que je baissai la tète et me laissai conduire par mon Grec, sans plus vouloir rien regarder autour de moi.

La maison où Démétrius nous installa et qu'on était en train de rebâtir, appartenait à M"' Yitali , veuve d'un médecin d'une bonne famille du pays. Nous y trouvâmes à peine le plus striet nécessaire. Mais de la galerie à jour où je pendis mon hamac , je découvrais une partie de l'Âcropolis, l'Aréopage, le Pnyx , le temple de Thésée. Ces noms me remirent un peu le cœur : dois-Je dire aussi qu'il est difficile de voir deux plus jolies Athéniennes que M»-Vitali?

Avant de considérer Athènes dans son état présent , rappelons-nous ce qu'elle fut successivement ; son apogée sous Périclès , sa renaissance sous Adrien. Ou plutôt, car je n'ai pas ici la prétention de faire un cours d'histoire, citons brièvement quelques faits.

Les trois plus grands ennemis d'Athènes avaient été, jusqu'à ces derniers temps, Xerxès, Sylla et Alaric; tous trois la saccagèrent à l'envi. Elle renaquit de ses premières cendres , plus florissante que jamais. Périclès la remplit de merveilles, et pour juger seulement de celles que renfermait la citadelle il suffit de dire qu'Héliodore avait consacré

quinze livres entiers à en faire l'énumération. Sylla ruina la ville de Përiclès. Cependant, il semblait donné k ce trésor d'être inépuisable , puisqu'un siècle après, nous voyons Tibère en enlever encore des statues en grand nombre. Adrien vient plus tard , et Athènes lui doit une nouvelle splendeur. Cependant au quatrième siècle, dans V Ordo nobilium d' Au* sone , nous ne la trouvons plus classée que la douzième de l'empire à la suite de Trêves et d'Arles. Peu après les Barbares débordent. Athènes est la proie des Goths , cpii n'y laissent qu'un monceau de débris, et Synésius la compare alors au squelette d'une victime dont le feu a dévoré les chairs. Son nom même ne tarde pas à disparaître. Pendant sept siècles entiers, il est comme perdu dans Foubli. Il reparait ensuite; mais la ville d'Adrien , tantôt tur^ que , tantôt vénitienne aux xi v® et xv" siècles, semble se terrer de nouveau, et on en vient à mettre en doute , à nier même son existence ; lorsqu'à la fin du xvi* siècle, un voyageur allemand la retrouve et la recommande à l'attention des curieux. Kraus , ce savant allemand , cite le témoignage d'un Grec , qui , en lui parlant d'Athènes, la comparait aux restes informes du squelette d'un animal mort depuis longues années ; employant précisément la même image que Synésius; ce qui semble indiquer que l'état des ruines n'avait guère empiré et que, sauf la décrépitude, la ville du xvj* siècle était encore celle du vr.

Cependant il faut remarquer que, malgré le témoignage de Synésius, ainsi renouvelé et corroboré mille ans après lui, plusieurs des monuments d'Athènes étaient restés dans un état extraordinaire de conservation , notamment le Parthénon ; et à ce propos , il est bien affligeant de comparer le statu quo dans lequel dix siècles d'abandon l'avaient laissée avec l'état où deux cents ans ont suffi pour la réduire , depuis que les pays civilisés se mêlent de ses affaires.

Maintenant voyons Athènes telle qu'elle est. Sans doute en y entrant j'étais loin de réVer la ville de Thésée, de Périclès ou d'Adrien; mais peu au fait des événements de la dernière guerre, je pensais trouver encore l'Athènes hospitalière de Chandler et de M. de Chateaubriand, où Byron datait ses lettres du couvent des Franciscains; l'Athènes enfin dont, pendant quarante ans, notre Fauvel a fait les honneurs à l'Europe savante. J'ai dit combien fut amère pour moi la perte de cette illusion.

Le 20 juillet, je commençai mes explorations en la compagnie du seul Pausanias. Le cœur encore oppressé , je gagnai la campagne. J'avais devant moi le mont Hymette, et, à ma gauche, le mont Anchesme qui a la forme d'un cône. A peine étais-je hors des murs que je m'arrêtai à la vue de seize élégantes colonnes corinthiennes vers lesquelles je m'empressai de me diriger; elles appartenaient, dit-on , à un temple fameux dédié à Jupiter Olym-

pien, commencé par Pisistrate, dépouillé par Sylla, puis réparé et fini par Adrien. J'ai lu que ce temple rivalisait de grandeur avec celui de Jérusalem. Si , en effet, il fallut sept siècles pour terminer sa construction , la comparaison n'a rien de désobligeant pour Salomon. Dans le siècle dernier, un derviche, nouveau stylite , s'était perché sur deux colonnes de cet édifice, ou plutôt sur le reste d'entablement qu'elles supportent; on aperçoit encore la petite niche qu'il habitait, et dont le vide répondait tout juste à sa capacité.

Je ne décrirai en détail aucun monument ; il me serait trop facile de trouver mon travail tout fait; après Pokoke, Spon, Chandler, Leroi, Stuart et Fauvel, que reste-t-il à mesurer, que reste-Ml même à dire? Mais les mêmes objets peuvent frapper diversement notre attention, et nous intéresser par des cotés différents.

Près de cette belle colonnade, j'aperçus , engagée dans le mur de la ville, la porte qui séparait, ainsi que le témoignent ses deux inscriptions, l'Athènes de Thésée de l'Athènes d'Adrien. En Italie j'aurais admiré la noblesse de cette arcade impériale , mais ici j'étais plus exigeant; je voulais du dorique-grec. Pourquoi alors, pourrait-on me dire, ne pas aller tout droit à la citadelle? Mais les délicats tiennent en réserve les meilleurs mets , et j'apaisais d'abord ma grosse faim avec les monuments romains, u 7

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