‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 29 sur 66 · LE COLOSSE · texte numérisé non relu

LE COLOSSE

MAISON DE PLAISANCE d'uN BBY.

Roger, dont je suis presque parvenu à faire un antiquaire, avait, sans songer à faire une pointe,' commencé son journal par cette phrase : Rhodes a joui dans les temps anciens d'une réputation colossale. Nous demandions à tous les Rhodiens modernes des nouvelles de leur géant de bronze ; les plus savants ont confondu son histoire avec celle du siège, et M. Philippe, notre hôte, se rappelait d'avoir entendu dire dans sa jeunesse que le grandmaître avait fait passer la flotte turque entre ses jambes. Comme les traditions s'altèrent ! On m'avait indiqué d'abord deux rochers à fleur d'eau près du phare , comme ayant servi de fondations au colosse ; mais il parait qu'il faut décidément chercher son emplacement entre les deux tours carrées et crénelées qui bordent le quai, avant d'arriver aux cafés.

près de la porte du port ( N*" 33 ). L'inlervalle qui sépare ces tours est rempli par un mur élevé ^ et on a bouché un grand arc à plein cintre qui semble » si l'on veut , figurer encore l'écartement des jambes de la statue. Derrière ce mur, on trouverait, m'at-on assuré y quelques restes des piédestaux; mais les Turcs n'y laissent point pénétrer. La ville ancienne s'étendait sans doute le long du littoral jusqu'aux rochers qui sont derrière le faubourg des Francs; témoin les morceaux de marbre, de stuc, de ten^ cuite dont le sol est jonché, et je puis dire qu'à l'appui de cette opinion je rentre chaque soir à la maison les poches pleines de preuves sous le poids desquelles je suis accablé. Ai^ec quelques coups de pioche y j'ai fait revenir à la surface de la terre des fragments de lampes et de vases. J'aime ce rivage, j'y viens souvent jouir d'un admirable spectacle; je vois le soleil se coucher dans le sein , non de Thétis , mais de Vénus, précisément derrière le promontoire de Gnide, à la côte d'Asie, dont mes yeux suivent au loin le prolongement. Le ciel se charge alors de vapeurs rougeâtres, le vent du nord s'élève et souffle avec une extrême violence, et la mer courroucée bondit et jette son écume à la face des rochers. Tout porte ici l'empreinte d'un grand bouleversement dont la nuit des temps a dérobé la connaissance à l'homme : on peut même croire que le sol de Rhodes a été primitivement joint au continent.

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Quelquefois je cherche un refuge contre la chaleur datis des baignoires de pierre que le flot a creusées. A l'eptrée de cette grotte, à mi-côte ^ je place la scène du combat à outrance de Dieudonnë de Gozon, non sans me rappeler ses dragon ières '• Je suis de plus en plus enchanté de Rhodes, a Que serait-ce si vous Taviez entendu! » disait Eschines, dans cette même ile j quand on y lisait en sa présence la harangue de Démosthènes qui l'avait fait exiler d'Athènes. Que serait-ce si vous aviez vu Rhodes ! suis-je aussi tenté de dire, chaque fois que j'entreprends de donner une idée de cet agréable et curieux séjour. Il Êiut l'avoir habité, il &ut avoir vu ce ciel, cette mer, ces palmiers y mais surtout la rue des Chevaliers. Heureuse ville de n'avoir eu pour habitants que des Turcs et point d'architectes ! Placez ici quelqu'un de ces derniers, et fiez-vous à lui du soin des embellissements. C'est une plaie que ces habiles gens qui veulent mettre du leur à la place de Tancien ; un véritable fléau comme les médecins et les avocats qui vivent de nos infirmités et de nos querelles. Malheur au vieux rempart , à la tour crénelée qui se rencontre sur leur chemin ! Us les flétriront de l'épithète

* Près des ruines du chflteau de Gozon, dans le département de rAveyron, on montre encore un bois, appelé les Dragonières, où , suivant la tradition , le chevalier exerçait ses dogues contre le mannequin du monstre dont il délivra Hle de Rhodes.

d'inutiles. Il faut qu'ils abattent, qu'ils alignent jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à coups de i*ègle et d'équerre à faire un damier d'une ville du moyen âge Peu leur importe qu'elle perde sa physionomie , ses souvenirs y son histoire. Donnez*-leur Rome, ils commenceront par niveler les sept collines. Livrezleur Rhodes, et vous verrez le beau plan d'alignement qu'ib vont tirer au travers de toutes ces demeui-es des Chevaliers dont chaque jour nous allons cherchant les armoiries à travers un dédale de ruelles; aujourd'hui je trouve renfermés dans un grand encadrement formant la ct*oix et parfaitement sculptés, les lis de France, l'écusson de l'ordre, et deux autres avec une inscription indiquant qu'un bailli de Morée reconstruisit cet hôtel , en 1 520, deux ans jusr tement avant l'expulsion des Chevalier (N** 34). Cette inscription a pour moi un intérêt de souvenir; elle me rappelle le manoir de mes pères dans une autre partie du monde et la chambre appelée, à Suzanne , chambre du bailli , où j'ai passé mon enfance, et où je lisais, au haut du portrait de mon oncle, ce même titre de bailli de Morée.

Le portail du palais du grand-maitre , que je n'ai pu franchir, est flanqué de deux grosses tours (N" 35). Un harem occupe l'intérieur. Je trouvai des difficultés d'un autre genre , mais aussi invincibles, pour m'introduire dans l'Arsenal dont je donne ici une vue extérieure (N® 36). Je fus plus heui*eux

Maison du Baiili de Morée à Rhodes

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pour un autre hôtel situé au bout du bazar ^ près du port ; on me laissa pénétrer dans une grande belle salle voûtée , soutenue par des colonnes , et qui m'a rappelé celle dite des Chevaliers que naguère je faisais réparer au mont SaintrMichel.

Ce matin , au moment où le soleil , s'élevant derrière les montagnes qui bordent le golfe de Macrî , en dorait d'un trait de lumière les contours qui^ pendant le jour, restent voilés par la vapeur, je vis sortir de la mosquée d'Âmurat (M'' 37) une troupe de cavas armés de leurs longues cannes à pomme d'argent* Us formaient l'avant-garde du pacha de Satalia qui vient de faire sa prière avant de s'embarquer pour se rendre dans son nouveau gouvernement. Il a exercé précédemment les fonctions de bey à Rhodes. Son successeur , celui qui m'a reçu si courtoisement, l'accompagne pour, lui faire honneur. Pendant qu'il s'achemine vers son vaisseau , deâ passants viennent lui baiser les mains. Il est suivi d'une quinzaine d'officiers dans leur costume semi-européen. Les Turcs ne peuvent se figurer à quel point cette friperie leur messied; les jeunes surtout ont l'air de ces conscrits de régiments dont Gharlet et Bellanger ont si bien saisi la caricature. Ilsétouti'ent dans leurs redingotes, et se croient l'air martial parce qu'ils portent la livrée, un collet et des poches rouges sur mi habit bleu. L'idée me vient de demander à visiter la maison que le pacha de

Satalia vient de quitter. Elle est située hors la ville, dans notre voisinage. Quelques piastres m'en facilitent l'accès. Nous aboutissons, par une longue treille, à un grand kiosque entre deux vergers, où divers arbres, figuiers, citronniers, grenadiers, dattiers, ont poussé péle-méle. Un bassin et quelques fleurs occupent le devant de l'étroit péristyle dont le fronton saillant est supporté par de légères colonnes. Une seule et vaste pièce remplit toute la capacité du bâtiment, plus agréable que commode. C'est un carré enclos d'une balustrade avec deux bas côtés , conforme au trait suivant et qui figure à peu près la

croix grecque* Il est percé de nombreuses fenêtres et entouré de sofas. La partie A forme une estrade élevée d'un pied; plusieurs fontaines y entretiennent la fraîcheur. Des officiers du pacha, esclaves noirs, esclaves blancs , rangent l'appartement et se disposent à suivre leur maître. Un d'eux nous conduit à un autre pavillon précédé d'une salle de verdure, où

je remarque une roue à godet qui sert à élever l'eau dans un réservoir et à la répandre dans divers canaux. Une pièce boisée , chambre à coucher des gens y communique dans celle du patron , et le décor de cette dernière est pareil à ce que nous avons déjà vu partout y une estrade avec quelques coussins; du reste 9 absence complète de meubles et point de lit à demeure ; une natte , un tapis qu'on étend le soir en tiennent lieu; quelquefois un matelas pour les {dus douillets. Cette maison , avec les vergers qui en dépendent , est à vendre pour le prix de dixhuit cents piastres y cinq à six mille francs de France. J'eus la velléité de l'acheter au nom de ma femme , car c'est de cette manière seulement qu'un Franc peut devenir propriétaire en Turquie , et mes neveux riaient de l'étonnement de leur tante quand elle viendrait à apprendre qu'elle possédait une demeure dans l'Ile de Rhodes ; mais je crois que s'il avait fallu l'habiter , elle aurait trouvé la plaisanterie fort mauvaise.

Le soir je fus dans les cafés sur le port , et j'y terminai ma journée en examinant conmient un Turc y passe la sienne. Sauf la bière , je retrouvais à peu près les habitudes flamandes dont Anvers , il y 21 trente ans , offrait le spectacle à ma jeunesse : même silence , même fiunée ; je m'arrange assez bien de la profonde quiétude de tout ce monde et de celle où il vous laisse. Chez nous, indépendamment de la

police du gouvernement qui est curieuse par ëtat , chaque oisif a son petit espionnage à part. Une foule de gens vivent sur les portes et aux fenêtres , et leur existence est de regarder ; vous ne pouvez rien faire incognito ; tous les yeux sont braqués sur le pauvre étranger; on le dévisage, quand on ne Tinterroge pas. Ici y ces bons Turcs s'enfiiment les uns les autres sans s'embarrasser que vous ayez fait huit cents lieues pour les venir voir. Quand ils ont suffisamment obscurci Tair , sans avoir troublé la paix publique par la moindre question , ils s'en vont dans leurs maisons sans fenêtres retrouver leurs femmes invisibles. C'est ici que la vie privée est vraiment murée. Chez nous elle est vitrée; on voit à travers; on sait ce que chacun dit et fait ; on le savait même avant la liberté de la presse. Mais , en outre de ce calme inhérent au caractère musulman , quelle garantie de tranquillité ne trouve-t-on pas dans l'absence à peu près complète de ce qui ailleurs tend le plus à la compromettre? Quels plus grands sujets de désordres que ces trois passions dans lesquelles se résument les goûts et souvent les vices de la jeunesse? Ici , je remarque qu'aucune d'elles n'est officiellement admbe dans la vie sociale. Le vin? on n'en boit pas, ou seulement en cachette. Le jeu? j'ai vu jouer une seule fois, et c'était aux échecs. Les femmes? je voudrais bien qu'on m'en laissât voir une par curiosité. Le duel n'est pas non plus dans

les mœui*s du pays. C^est avec tout cela , ou plutôt sans tout cela qu'on vit si paisiblement à Rhodes. Les plaisirs comme nous les concevons sont si peu à Tusage desTurcs, et la nonchalance les domine à un tel point f qu'un d'eux , assistant à un bal chez des Francs , s'étonnait de la peine qu'ils se donnaient, fc Us sont bien bons, disait-il, de se fatiguer ainsi , pouvant faire danser leurs domestiques qui sont à se reposer dans l'autre chambre . »

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