VISITE AU BET
Oïl m'avait signalé , à deux lieues environ ^ des ruines qu'on appelle le vieux Rhodes. La route en est agréable. Nous suivîmes longtemps le rivage , nous dirigeant vers le sud-ouest ; nous cheminions entre de gros arbres touffus, chênes verts , oliviers, figuiers , tels que je n'en avais pas rencontré depuis l'Italie. Puis nous traversâmes un joli village dont les maisons sont en pierres , et presque toutes uniformément ornées d'une petite tourelle à cul-delampe délicatement sculptée. Ce genre de construc^ tion dénote la demeure féodale , et je croirais volontiers que les Chevaliers avaient ici leurs maisons de campagne, mu chi sa? Au milieu de tous ces tourillons , nous nous arrêtâmes devant une église gothique dont le parvis est orné d'un très-joli pavé en petits galets noirs et blancs formant divers dessins. t)n y psalmodiait des litanies à la Panagia avec force salutations qui se correspondaient depuis l'autel jusqu'à la porte de la rue. Je ne connais rien de révérentieux comme l'office grec. Plus loin , sur une éminence, nous trouvâmes l'emplacement d'une
ancienne vUIe , quelques restes de tours et un couvent ruiné. On peut conjecturer, par les débris de marbre et de poterie , et quelques gros blocs de pierre pareils à ceux qu'employaient les anciens , que le sol a porté successivement des constructions antiques et du moyen âge.
5 Septembre. Nos assiduités dans la rue des Chevaliers commencent à donner des inquiétudes aux bons Musulmans : nous grimpons sur les murs ruinés, nous dessinons les remparts , nous avons toujours les yeux levés vers les fenêtres , et Ton ne peut imaginer que ce soit uniquement pour regarder des écussons; si nous n'en voulons pas à Tordre public» nous troublons au moins la paix des harems ; puis la flotte égyptienne n'est qu'à trente milles , et une des autorités de la ville a dit que nous pourrions bien être quelques mamelucks de Méhémet-Âli, comme s'il s'en était réservé ! Tels sont les cancans de Rhodes. Le bey nous fait prier de nous rendre à son palais; quel palais I Nous attendons qu'il ait fini son dîner; quel dîner! A travers la porte, nous l'apercevons mangeant par terre du riz à pleines mains, et, de^ vant lui , un grand esclave noir qui chasse ses mouches. Quand celui-ci eut fini d'émoucher et le gouverneur de diner, nous fûmes introduits; on nous présenta la pipe et le café , et le bey avec des manières de bonne compagnie me fit dire par le drogman que quelques personnes avaient pris de Fin-
quiétude de nous voir dessiner, et que pour être à même de les rassurer si elles venaient de nouveau lui exprimer leurs craintes , il avait été bien aise de faire connaissance avec nous et avec nos dessins. Nous les lui montrâmes aussitôt ; il les regarda pour la forme y et ajouta qu'au besoin il nous donnerait un soldat de sa garde pour nous accompagner et nous protéger; il s'enquit à Démétrius des nouvelles de TÂttique, en ajoutant que le pays pourrait bien finir par regretter les Turcs. On voyait qu'il avait peine à se persuader que Sétine dût jamais être la capitale d'un royaume gi^c, et il aurait dit volontiers , mais moins poétiquement que M. Hugo :
Oui , nous te reprendrons , ville aux dômes d'azur, Molle Sétiniah , qu'en leur langage impur Les Barbares nomment Athènes.
Le soir, conune je traversais le chantier, je me sentis frappé par derrière : c'était un matelot de la flotte qui trouvait plaisant de me donner du plat de sa main sur la nuque. Ne voulant pas être en reste de familiarité 9 je le pris à la gorge et le jetai à la renverse ; ce qui ne causa aucune rumeur. Je m'en fus après cet exploit , et , en y réfléchissant , je restai convaincu que mon adversaire était ivre y et que ses camarades s'étaient dit que ce transgresseur de la loi avait mérité d'être renversé par le giaour.
J'expliquai ainsi modestement et la facilité de mon triomphe et celle de ma retraite , au lieu de me glorifier de la vigueur de mon bras. Dieu confond les superbes. Le capitan-pacha n'est pas superbe. Pendant que les Égyptiens tiennent la mer, il est depuis deux mois, à trois lieues de Rhodes , au fond du golfe de Marmarissa ; on annonce pourtant qu'il va en sortir. Si les flottes se rencontrent, chacun pi^ndra sa droite : c'est leur manière de s'aborder.
8 Septembre. Depuis que nous sommes dans les États turcs, nous avons repris les habitudes catholiques auxquelles il nous avait fallu renoncer en Grèce. Aujourd'hui deux cordeliers nous ont dit la messe et ont prêché en italien ; ils m'ont fait voir dans leur chapelle un marbre armorié où l'image de la Vierge est sculptée et peinte ; une tradition miraculeuse, qu'ils ne peuvent pas bien m'expliquer, s'y rattache.
Le soir, nous allons visiter un navire autrichien qui arrive des cotes de la Macédoine, et dont le capitaine rapporte une cargaison de médailles. Il en a près de trois cents , toutes en argent et la plupart bien conservées. Nous en achetons une certaine quantité , et elles ne nous reviennent pas l'une dans l'autre à plus de 50 sous de France. Les Alexandre n'y manquent pas. J'apprends à cette occasion que du vivant de ce grand conquérant aucune pièce
n'avait été frappëe à son effigie : toutes celles de son règne représentent un Hercule, et celles de son père, Philippe, un Bacchus; ce ne fut qu'après qu'il eut été divinisé et sous un de ses successeurs , que sa figure prit place sur les médailles.