‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 32 sur 66 · SÉJOUR A SMYRNE · texte numérisé non relu

SÉJOUR A SMYRNE

Nous fûmes reçus par notre consul fort agréablement , pour me servir de l'expression de Toumeforl en parlant de l'accueil que lui fit en son temps le résident de France. La conversation de M. Chalais me fournit plusieurs renseignements curieux sur l'administration des Turcs. Leur régénération, commencée par les turbans et les culottes, semble s'être arrêtée en si beau chemin. Le système des monopoles prévaut plus que jamais. Dernièrement on imagina d'accorder à un traitant ou à un favori un droit exclusif sur les raisins, en sorte que les vignerons se trouvaient forcés de vendre à un même individu tous les produits de leurs vendanges, sans en détourner un seul grapillon. Dieu sait après cela quel vin on aurait bu à Smyrne ! Mais les gourmets se révoltèrent; il y eut insoumission déclarée et obstinée, et le bey voyant qu'on lui résistait céda selon l'usage. Ce gouverneur ne manque d'ailleurs aucune occasion de pressurer ses pauvres administrés. Tout est ici arbitraire et vénal. Il commence par prélever la dîme sur les produits agricoles , cela lui est dû et il n'y a rien à dire; mais ensuite viennent les taxes extraordinaires et ce qu'on appelle les avanies , qui n'ont point de bornes. Le consul me cita un village

très- renommé à cause de l'excellence de son territoire , et que chaque année , à l'époque de la récolte, on écrasait de subsides; la population tout entière s'est enfuie^ et cette vallée va maintenant rester en friche , singulière conséquence de son excessive fécondité. C'est ain si qu'en ce pays le gouvernement tue à plaisir la poule aux œufs d'or; mais cela lui est bien égal , Dieu est grand et Mahomet est sou prophète. On se soucie aussi peu de la disette en Turquie que de la peste et du choléra ; l'un et l'autre régnent en ce moment à Constantinople, et l'on se garderait bien de prendre à Smyrne, qui n'en est qu'à huit journées de caravane , la plus légère précaution. Au demeurant^ les Francs paraissent, à cet égard, presque aussi résignés que les Turcs; l'apathie est un mal qui se gagne. Hier le corps d'un matelot, mort de la peste à bord d'un bâtiment, a été jeté à la mer , on l'a vu flotter dans la rade , et quand j'en parle on me répond : u Ce vaisseau venait de Stamboul. » Sur mes questions, on m'explique que la peste n'est considérée comme fâcheuse à Smyrne que lorsqu'elle arrive d'Alexandrie; et l'expérience, en effet, démontre que la contagion qui se propage des contrées méridionales vers le nord a un tout autre caractère et est bien autrement funeste que lorsqu'elle suit la marche inverse. Pour moi, qui n'en ai pas l'habitude, je ne me sens disposé à m'accommoder d'aucune peste, pas même de la plus

bénigne; aussi je fais chercher un bâtiment pour nous emmener au plus tôt en Syrie.

Quand la peste (celle d'Alexandrie) est bien authentiquement déclarée à Smyrne, les Turcs n'en vaquent ni plus ni moins à leurs affaires; mais dans le quartier franc chacun commence alors à se garder de son mieux ; on s'isole , on se barricade, personne ne sort. Quelques pourvoyeurs , et ce sont ordinairement des gens qui ayant eu précédemment la maladie se croient à l'avenir à l'abri de ses atteintes, viennent déposer aux portes des maisons la viande et les légumes dans des baquets pleins d'eau. Le pain rassis peut se manger sans danger; il n'en est pas de même du pain chaud et nouvellement manipulé. Pendant les premiers jours on entend un feu roulant de mousqueterie : c'est une guerre à mort qu'on livre aux chats qui , par leur nature, sont grands entremetteurs de peste; ils la reçoivent et la conservent dans leur fourrure, et la traînent ainsi après eux, la déposant par le contact dans tous les lieux où ils passent. Quel inconcevable fléau! Vous vous êtes séquestré de tout commerce humain , les liens de famille sont rompus, vous vous privez des consolations de l'amitié; mais vous n'avez pu mettre votre maison à l'abri du passage d'un chat, qui seul cause le désasti*e dont seul il n'est point atteint; car il est, m'a-t-on dit, sans exemple que cet animal ait jamais pris la peste qu'il communique.

M. Robert Yernoni y élève vice-consul à la mission de Sardaigne, me donna d'utiles notions sur les pays que j'allais parcom'ir; il me prêta des cartes de d'Ânville et une traduction italienne de Vltinérairede M. de Chateaubriand; il me fit aussi trouver des livres à acheter chez un négociant, M. Sarret. Des livres en Orient sont aussi précieux à rencontrer que de l'eau dans le désert. Je me procurai le Voyage de Bruce, Volney et le roman de Mathildcy de M"* Cottin. On trouve à Smyrne des ressources de tous genres, et le consul de Rhodes ne m'avait rien exagéré. On me parle beaucoup des plaisirs de l'hiver, des redoutes, des bals, des spectacles d'amateurs. La société doit être fort agréable, si les femmes sont aussi aimables qu'elles m'ont semblé jolies; mais c'est de quoi il m'a été impossible déjuger, ne les ayant vues qu'à leur fenêtre, où elles se montrent volontiers parées dès le matin d'une large et haute coiffure en gaze bouifante, et drapées dans de longs cachemii^es ; on dirait qu'elles se plaisent à constater l'usage de leur liberté à la face du soleil et du quartier turc, où l'on n'aperçoit aux balcons et sur les visages que des grilles et des masques. Certes , c'est un gracieux spectacle que tant de jolies femmes blanches et en toilette qui se tiennent à toutes les heures du jour appuyées sur le devant de leurs croisées, comme des vases de fleurs; et une des rues principales de Smyrne n'a pas volé son nom en s'appelant la rue des Roses.

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