LE CHATEAU
TOMBE DE TANTALE. — GROTTE d' HOMÈRE.
Un gothique château occupe une des crêtes du mont Pagus. Près de sa porte, la tradition populaire yeut reconnaître dans un buste mutilé le portrait de l'Amazone Smy rna , fonda trice de la première cité de ce nom : car trois villes ici se sont succédé. Au-dessous de cette figure, un sarcophage en marbre blanc a été récemment dégagé du mur dans lequel il était encastré. On reconnaît dans la construction du château l'emploi de débris antiques; il fut bâti par Jean Ducas, lequel était, je crois , beau-frère d'Alexis Comnène, et vepait de reprendre la ville sur les Infidèles, tandis que les Croisés assiégeaient Jérusalem ; elle retomba au pouvoir des Turcs dans le commencement du xiv"" siècle , après avoir été reconstruite presque en entier en 1220 par Ange Gomnène. £n 1345, les Chevaliers de Rhodes firent sur ce rivage un établissement. Cependant Smyrne avait changé plusieurs fois de maîtres quand Tamerlan la ravagea; pour combler l'entrée du port, il avait ordonné à ses Tartares d'y jeter chacun une pierre. Entre le château et la ville on rencontre à mi-côte une voûte et
quelques massifs de maçonnerie, seuls restes d'un des plus beaux théâtres de l'Asie. Pour me cousolerde sa destruction, on me dit à notre table d'hôte qu'il était question de construire à Paris un amphithéâtre à la romaine pom* les fêtes publiques. Je ne serais pas surpris qu'on l'ensanglantât bientôt; le peuple élevé à l'école de nos drames doit être mûr pour les combats de gladiateurs. Je lisais tout à l'heure, car ici on reçoit des gazettes , l'éloge suivant , qu'une d'elles fait du personnage de l'affreuse Théroigne de Méricom*t^ la plus hideuse de nos harpies révolutionnaires, qu'on vient d'introduire sur la scène. t< Cette (c figure déjeune femme, dit le Figaro j enluminéje de « débauche , de sang, de fard et d'amour, nous semble (f une heureuse création. » Je cite textuellement , et je 'demande ce que peuvent devenir des mœurs publiques façonnées par de tels drames prônés par de tels journaux,
26 Septembre. M. Fauvel monte avec moi sur le belvédère en planches qui domine la terrasse de sa maison y et de là, m'indiquant du doigt, sur le haut d'un mont fort escarpé, les vestiges d'un temple qu'il croit avoir été celui de Cybèle , et plus bas un tumulus qu'il appelle la tombe de Tantale , il m'inspire le désir d'aller les visiter. Une barque me transporte rapidement de l'autre côté du golfe, et, après avoir gravi la montagne , qui doit être un rameau du Sipylus, je trouve la ruine ou plutôt l'emplacement du
temple. L'autre monument est remarquable. Nous le rencontrons plus bas, en descendant vers Féchelle où Ton débarque quand on se rend de Smyrne au village de fiournabat. Échelle, en langue levantine signifie port. Je crois ne l'apprendre à personne , mais j'avoue que je l'ai ignoré longtemps. Le tombeau devant lequel nous sommes arrêtés n'a pas moins de trois cents pieds de circuit, et est entièrement composé de pierres brutes qui, primitivement, s'élevaient en forme de cône (N® 39). Le sommet s'est affaissé. La base est entourée par un mur de soutènement. Les secousses souterraines, dont ces montagnes portent des traces multipliées, ont dû causer l'éboulement de la plus grande partie des pierres de ce tumulus cyclopéen; au centre, on a découvert une chambre sépulcrale dont la voûte forme un arc aigu, comme l'ouverture supérieure du monument d'Agamemnon, à Mycènes. L'ogive se retrouve très - rarement dans l'architecture des anciens; mais cet exemple, que j'ai sous les yeux, prouve qu'ils ne l'ont point ignoré, et qu'ils avaient reconnu la force de résistance que présente l'arc aigu pour supporter la pression des masses les plus pesantes. J'ai rencontré assez fréquemment de ces tombes coniques en teri^e et en sable; partout elles alFectent la même forme , sur les cotes de Normandie et de Bretagne, comme sur celles de la Grèce et de la Troade ; mais la tombe de Tantale est la pre-
mièrequej'aie vue entièrement construite en pierres. A cette occasion, M. Fauvel me rappela le tombeau de l'Amazone Antiope, qu'il a fait fouiller près d'Athènes : il y trouva des ossements sur des lits de charbons , qui appartenaient à divers animaux , et qui étaient encore assez reoonnaissables pour pouvoir donner, comme il dit , le menu du repas que firent les prêtres à l'enterrement de la mère du sauvage Hippolyte. Pourtant j'y aurais moins de foi que dans celui du prêtre d'Isis , à Pompéia , qui fut pris sur le fait par l'irruption des cendres , et qui a été retrouvé récemment à coté de ses poulets, tenant table depuis dix-huit siècles. Dans le tumulus d'Antiope, beaucoup de débris de poteries étaient mêlés aux ossements , mais pas un vase n'est resté entier ; n'en peut-on point augurer qu'on les brisait après la cérémonie du festin? Nous disons encore : point de bonne fête sans verres cassés ; et si le même usage se pratiquait jadis , si l'on brisait les pots aux bonnes fêtes des anciens, ne serait-ce pas l'explication la plus naturelle de tant de fragments de poterie qu'on déterre journellement à l'entour des temples et des sépultures?
Pendant que je suis en train de chercher la solution de quelques-unes de ces questions que la mystérieuse antiquité nous a laissé à éclaircir, un de ses plus obscurs problèmes revient naturellement à ma pensée en foulant le soi de Smyrne. Cette ville, ainsi
saison (N** 40) ; c'esl le Mélès de M. Fauvel. Reste à savoir si c'est bien celui d'Homère» celui au bord duquel Crithëis lui donna le jour. Ces cavités sont peu profondes, et n'auraient rien de remarquaUe sans la tradition qui s'y rattache; mais si elle est exacte , si Homère , si tous ces dieux dont son cer^ veau fut l'Olympe ont habité ici avec lui , la grotte devient un temple et le plus vénérable de tous ceux de la Grèce antique.
Cependant il faut bien reconnaître la vérité d'une remarque de Strabon , c'est que nulle part , dans ses vers, Homèi^ n'a parlé ni du Mélès, ni même de Smyrne. Chose assez singulière, le voile qui couvre son existence s'est étendu sur un autre poëte de la même ville qui a traité le même sujet , et dont le livre a été retrouvé, je crois, au xvi* siècle, par un cardinal , dans la bibliothèque d'un couvent , à Otrante. Quintus , on est convenu de l'appeler ainsi , se borne à dire qu'il fut inspiré par les Muses tandis qu'il paissait son troupeau, près de Smyrne, a trois portées de voix du fleuve Hermus ; mais il ne fait connaître ni son nom , ni l'époque où il a continué V Iliade.