‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 4 sur 66 · ROUTE DE ROME A FOLIGNO · texte numérisé non relu

ROUTE DE ROME A FOLIGNO

Les provisions pour un voyage d'Orient ne sont pas faciles a faire à Rome ; je ne parle point de ces approvisionnements vulgaires dont le soin regardait exclusivement notre entrepreneur; moi^ je cherchais surtout des livres et des cartes; celles que j'achetai à la Galcografia Gamerale n'étaient guère supérieures , pour la correction et l'exactitude , à ces grands plans qui tapissent le troisième étage des portiques de Saint-Damase au Vatican. Quant aux livres , ce ne fut pas sans peine que je parvins à réunir la Bible, Homère, Pausanias et Tournefort. On m'avait recommandé de me munir d'une selle. Je la fis faire avec un soin tout particulier; on y ajusta un dossier postiche pour pouvoir au besoin s'appuyer et s'as-

seoir de càté^ puis un portefeuille, puis uiie maiu avec des vis pour tenir un parasol ouvert, enQn tant d'accessoires qu'il me devint impossible de me servir du principal, et que, croyant avoir emporté une selle à tous chevaux , je ne pus même réussir en Grèce à la faire tenir sur un ftne. En fait d'inventions , je tirai meilleur parti d'un matelas soufflé que M. Horace Vemet consentit obligeamment à me céder. Ce meuble me fut de la plus grande ressource tant qu'il conserva le vent; et même après, comme l'air dont on le gonflait n'achevait de se perdre qu'au bout d'une heure environ, j'avais le temps de m'endormir mollement, quitte à me réveiller sur la dure le lendemain matin.

Je cherchai à débaucher M. Thorwaldsen et à lui persuader d'être des nôtres. Il en mourait d'envie , mais le mi)yen avec les grands travaux dont il était chargé, et tous les rois de l'Europe a satisfaire? J'en parlai à M. Wolfenberger, excellent Suisse et paysagiste distingué. L'idée d'un pareil voyage l'enthousiasma et il s'associa à ma caravane.

Nous touchions au jour d'une pénible séparation; déjà nous avions dit un dernier adieu à mon beaufrère qui rentrait en France et retournait dans son archevêché. Je ne devais plus le revoir. Le samedi , 26 mai, au pied de l'escalier de la Trinité-du-Mont, je remis tristement ma chère femme à sa sœur dont i'emmenais les deux fils; puis, reconduit par le vieil

s JOURNAL

ami de ma jeunesse , nous suivîmes la voie Flaminiène en trayersant le pont Milvius qui vit la défaite de Maxence et le triomphe de la Croix. Arrivés au pied dumonument de Publius-Yibius Marianus, appelé on ne sait pourquoi le tombeau de Néron , l'ambassadeur et le pèlerin se quittèrent le cœur gros en se rappelant le temps où ils ne se quittaient jamais.

J'avais loué une voiture à Rome pour nous conduire à Ancône, et nos journées étaient distribuées de manière à visiter chemin faisant les sites les plus remarquables que le pays pouvait offrir à notre curiosité ; elle trouva à s'exercer dès la première station. Nous laissâmes notre équipage à la Storta, et nous fûmes à travers champs à l'Isola-Farnèse nous enquérir de l'emplacement de Véies. Il n'aurait tenu qu'à moi de reconnaître , dans les allées souterraines qui servent à l'exploitition de la pouzzolane» les mines que fit pratiquer Camille pour se rendre enfin maître de la ville. Les Romains la ruinèrent de fond en comble et plus tard la rebâtirent. Tite-Live nous apprend qu'après l'invasion desGaulois» quand Rome fut saccagée à son tour, on mit en délibération si l'on n'abandonnerait pas les sept collines pour l'emplacement de Véies. Camille en détourna ses concitoyens. L'épigramme dirigée contre Néron et le Palatin quatre siècles après y fait allusion à cette circonstance : « Rome n'est plus qu'une maison. u Romains, allez chercher des habitations à Véies,

(f si toutefois l'enceinte du nouveau palais n'a pas i( déjà envahi Véies même. »

Je vis des tombes étrusques qu^on achevait de détruire. En Italie, trop peu de précautions sont prises pour assurer la conservation des précieux restes de l'antiquité. C'est la même insouciance que chez nous, seulement on a plus à dépenser. Quelques inscriptions, des débris de colonnes et de statues sont épars à l'entrée du petit village de l'Isola. De ce lieu, je me fis conduire , à travers un vallon pittoresque , jusqu'aux fossés qui environnaient la vieille cité , et à l'émissaire creusé dans le roc par ses plus anciens habitants; il servait d'écoulement aux eaux de la Gremera. Nous n'arrivâmes qu'à la nuit à Givita-Gas-

tellana entourée de profonds ravins ; on les traverse sur un pont d'où l'on jouit d'une belle vue sur le Soracte, qui achevait à peine d'échanger sa i^be blanche contre une verte.

y ides ut alia stet nive candidum Soracte,

Givita-Castellana , nonobstant ce que j'ai dit plus hauti pourrait bien être l'ancienne capitale des Véiens ainsi qu'on l'a supposé longtemps, et la force de son emplacement rendrait plus probable un siège de dix ans que le site que nous avons visité hier; mais avant mon départ, j'avais consulté, et trouvé d*accordsur ce point, MM. Nibby et Visconty. Gesdeux

autorités, souvent rivales , se sont réunies contre Givita-Castellana^etpour lemomenty chez les antiquaires de Rome, il est décidé que TIsola-Farnèse s'appellera Yéies; je dis pour le moment, et j'ai mes raisons.

A la sortie de Civita-Castellanai on suit un bel aqueduc qui sert aussi de pont et dont lé dessin est dans tous les album. Le pays devient de plus en plus varié jusqu'à Borghetto que le Tibre entoure de ses replis. Nous entrions dans les montagnes , et bientôt nous traversâmes Narni où toute la grandeur romaine se manifeste dans le pont d'Auguste; nous couchâmes à Terni. Le 28, au point du jour, nous étions sur le chemin de la Cascade , par le plus beau temps et sous le plus beau ciel du monde. C'est ici que les expressions manquent ou restent trop audessous du sujet, et que l'on se sent pénétré de l'infériorité des chefe-d'œuvre de l'art en présence des grandes scènes de la nature. La principale chute, formée par les eaux du Vélino qui se joignent ensuite à celles de la Néra, n'a pas moins de deux cents pieds et est bien plus remarquable encore par son volume que par sa hauteur. Je me promenai longtemps d'enchantement en enchantement , ne pouvant me lasser de parcourir ces bois et ces rochers au travers desquels l'eau jaillissait sans cesse, tantôt divisée en mille ruisseaux et courant sans bruit parmi la verdui^ et les Heurs sur un plan légèrement incliné ,

tantôt réunie en une seule nappe et bouillonnant et ëcumant au fond des précipices.

De retour, je fus visiter le jardin de Tévêché; il a conservé la forme elliptique de l'ancien amphithéâtre dont il occupe l'arène; la galerie qui l'environnait est encore en partie sur pied. Je n'ai point vu d'autres monuments h Terni , cette ville n'en a pas besoin poiu* illustrer son nom ; elle a donné le jour à Tacite.

Peu d'heures nous suffirent pour gagner Spolette , dont j'aime la position au milieu des montagnes, et son aqueduc avec ses longs arcs aigus. La ville oflTre un assemblage de rues tortueuses et escarpées. Ça et là on y rencontre d'anciennes églises, de beaux palais, et l'irrégularité m'en plait bien davantage que la monotonie de nos tristes villes à damier avec leurs percées symétriques , qu'on est conyenu d'appeler des rues superbes. Nous faisons maintenant de l'architecture à peu de frais; il ne s'agit que d'abattre. Rasez les vieux quartiers, réunissez malgré eux deux palais qui ne se regardaient pas; emmanchez une rue bien droite à une place bien carrée, et beaucoup de gens s'extasieront, prenant pour le beau le long et le vide. La façade de la cathédrale de Spolette, que je crois du Bramante , est remarquable par cette élégance d'architecture qui caractérise l'époque de la renaissance ; elle est ornée d'une mosaïque a fond d'or. Le château est fondé sur d'anciens murs

où Ton retrouve des traces de constructions cyclopëennes : dans la ville f la porte dite d'Ânnibal ne remonte certainement pas à Fépoque du héros carthaginois. On rencontre souvent en Italie de ces arceaux décorés par le ciseau du moyen âge; tantôt ils décrivent un ogive plus ou moins ouvert , tantôt de gracieux pleins cintres. Mais c'est par hasard que le voyageur, en furetant , en fait la découverte; personne ne les lui indique et les itinéraires n'ont garde' d'en parler; ils dédaignent de semblables vieilleries, et réservent leur admiration pour les placages en forme d'écrans dont le faux goût du dernier siècle s'est plu à masquer les portails des églises anciennes. Je fis halte entre Spolette et Foligno , devant un monument curieux-

a temple still

Of Smolland délicate proportion keeps, etc.

Le site et le temple ont inspiré à lord Byron des vers où l'on respire la fraîcheur des ondes du Clitume et de ses rivages fortmiés.

« Si un zëphîre plus suave vient ici caresser votre front, M c'est le génie de cet aimable lieu qui vous l'envoie; si « votre cœur hâte ses battements, tandis que vous contem- « plez cette scène rustique ; si la paix qui vous environne , « si cette source vivifiante de la nature purifie et lave eu « vous Taride poussière de la vie, ah! rendez en grâce à « la fée qui fait sa demeure sur ces rives, remerciez-la •« de cette trêve à vos douleurs, m

Plus loin nous trouvâmes FoIigDo, récemment ravagé par de violentes secousses souterraines; la ville était encore tout étayée. De longues poutres traversaient les rues comme des ponts et liaient les murs entre eux; c'est là que j'eus occasion de remar^ quer l'avantage des constructions en bois sur celles en pierres dans les localités exposées à de pareils désastres : c'est temps perdu de prétendre lutter contre un tremblement de terre; l'élasticité est la seule résistance à lui opposer. Tandis que les murs les plus solidement maçonnés, les voûtes les plus compactes s'écartent et s'écroulent , le bois tient bon, les soliveaux, les planches, les longs clous qui les joignent cèdent et se prêtent aux oscillations du sol; la souplesse sert mieux que la force. Les Italiens le savent bien.

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