LORETTE. — ANCONE
A FoLiGNo, dont une des plus célestes madones de Raphaël a conservé le nom, nous quittâmes la route de Florence pour prendre celle d'Ancône. A Macérata, le plaisir de revoir Louis de Sainte-Aulaire me procura un agréable réveil : nous nous croisions ; il quittait Ancone où il venait de se distinguer dans une mission pacifique, et où sa place n'était plus tenable au milieu du bruit des armes et des rumeurs
de rînsurrection. Ce fut pour moi une véritable joie d^embrasser encore ce bon garçon que j*aime comme un fils; je m en séparai à regret : il tourna vers Rome, et nous vers Lorette. On m'avait annoncé un chemin superbe y un pays magnifique; nous trouvâmes une route neuve et dure^ nouvellement cailloutée où l'on allait au pas , et des deux cotés des champs de blé à perte de vue. Jamais semblable indication ne m'a manqué en Italie comme en France ; si peu de gens comprennent les beautés de la nature! En revanche, dans les montagnes les plus pittoresques , les habitants vous demandent comment vous pouvez vous habituer à leur vilain pays.
Nous arrivions précisément à Lorette un jour de fête ; je rencontrai sur mon chemin bien moins de pauvres que je ne m'y étais attendu. La paresse italienne préfère un repos absolu même à la mendicité; demander, c'est presque travailler. Je ne décrirai pas la Santa-Casa, je respecte la tradition et j'admire l'élégant revêtement de marbre blanc dans lequel le goût de l'architecte a enchâssé ces murs vénérables et masqué leur nudité. I^a sculpture du xv* siècle y a prodigué ses plus délicates arabesques. Lalande décrit ce monument , œuvre du Bramante et du Sansovino, et il ne craint pas de décider qu'il est lourd et médiocre, bien, ajoute-t-il, qu'il soit de l'école de Michel-Ange et estimé comme une des belles choses de l'Italie. Ce qui est vraiment lourd et mé-
diocre, c'est le style de Lalande et son goût en fait d'objets d'art.
Il est curieux de lire a Lorette ce qu'en écrit Montaigne dans son voyage d'Italie; cet esprit sceptique devient crédule à l'aspect de la Santa-Casa; il admet sans hésiter sa miraculeuse émigration ; il fait hommage à la Vierge d'un cadre, contenant quatre figures en argent , où le donataire , sa femme et sa fille, se voient agenouillés devant Notre-Dame : ce A mes pieds, dit-il, on avoit insculpé sur l'arjant ce Michael Montanus Gai lus Vasco , Eques Regii tf Ordinis 1 581 • >» Mais comme si ce n'était pas assez, Montaigne ajoute qu'il fit ses Pâques à Lorette. Voilà de ces choses sur lesquelles la philosophie du xvf 11^ siècle prend difficilement son parti; et notez que ce n'est point là de ces communions in extremis que l'affaiblissement des forces mentales peut faire pardonner à un agonisant. Le sage Montaigne avait certainement alors l'usage libre et complet de toutes ses facultés. J'aurais vivement désiré retrouver sa pieuse offrande ; mais depuis le xvi* siècle, le trésor de Lorette ne s'est pas scrupuleusement conservé intact; tantôt des emprunts forcés y ont été faits, tantôt le défaut d'emplacement et l'abondance des dons a obligé les premiers venus à céder la place aux derniers. C'est ainsi que j'ai vu figurer, dans un des casiers, un vêtement aussi complet que celui qui ornait le convoi de M. de Marlborough, habit.
Teste et le reste. Le custode nous dit naïvement, en nous faisant remarquer la pièce la plus curieuse de ce singulier ex vota : Elle a été portée par une tête couronnée ; mais il ne sut pas bien m'expliquer à quel propos et à la suite de quel péril le roi de Saxe s'en était dessaisi en faveur de Notre-Dame de Lorette. Nous vînmes ce jouivlà coucher à Ancone. Aussitôt arrivé^ je cherchai à partir. Toutes les tètes étaient en effervescence. Peu de jours avant , le gonfalonier avait été lâchement assassiné. On avait secoué ce qu'on était convenu d'appeler le joug insupportable du gouvernement du Pape , et les murs étaient couverts d'affiches anonymes. J'en lus une où les puisp» sances de l'Europe étaient très-expressément requises de donner une constitution a la ville d' Ancône. Démétrius passa un marché provisoire avec un patron de barque qu'il m'amena à la chancellerie du consulat. Cet homme jura qu'il partirait sans faute le surlendemain, foi de libéral italien, ajonta-t-il solennellement. Sur un pareil serment, j'engageai mon Grec à s'assurer, par précaution , d'un autre navire ; et ce ne fut pas la précaution inutile , car il en fut du serment du capitaine Tabacchi comme de beaucoup d'autres du même genre.
Ils partirent alors ces peuples belliqueux , Et trente jours plus tard , oppresseur et tranquille , Le Germain triomphant s'enivrait avec eux Au pied du laurier de Virgile.
Comme je n'étais pas venu à Âncône pour faire de la politique^ et que je n'aurais pas choisi de préférence celle qu'on y faisait alors, je me rabattis sur la musique. Je ne pouvais prévoir jusqu'à quel point les chants grecs ^ turcs et arabes, que j'étais destiné à entendre durant mon long voyage, allaient me faire regretter la mélodie italienne et les accents passionnés de madame Boccabadati dans le rôle d'Anna Bolena ' .
J'admirai la noblesse de l'arc antique de Trajan qui s'élève sur le milieu de la jetée; les énormes blocs de marbre dont il est construit ont conservé tout l'éclat de leur blancheur; et les ornements en bronze ont seuls subi le sort commun à tout métal employé par les anciens dans leurs monuments. Je me rappelle à ce propos que, lorsqu'on érigea au milieu de la place Vendôme la colonne triomphale, notre grand peintre Gérard me dit : a On a tort de ne pas la faire en marbre. — Pourquoi? lui demandai-je. — Parce qu'un monument de marbre peut résister aux outrages des hommes comme à ceux du temps, tandis que la destinée du bronze est de passer tôt ou tard dans le creu^ set. » Et comme il ajoutait que la colonne trajane ne serait pas aujourd'hui sur pied si elle eût été de
' « A Boccabadati non si dira mai : Bocca badate. » I^es dilettaDti d*Aacône se plaisaient à répéter ce jeu de mots.
métal, je lui liis que je ne pouvais croire cpie nous vissions jamais des invasions de Barbares à Paris et que notre colonne m'y semblait bien ferme sur sa base. II hocha la tête. Notre conversation finit là. Napoléon était alors à l'apogée de sa puissance, et trois ans n'étaient pas écoulés que les Cosaques bivouaquaient sur la place Vendôme.
Je me suis souvent indigné à Rome en passant devant ces anciennes églises qu'on a défigurées en y appliquant des façades modernes. C'est le contraire à Ancone. J'ai remarqué plusieurs portails gothiques trè&^racieux , tandis que les intérieurs sont ce qu'on peut voir de plus rococo. J'en excepte la charmante église en croix grecque constioiite à la place et avec les débris d'un temple de Diane, sur la hauteur qui domine la ville.