‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 48 sur 66 · SAÏDE. — SAREPTA · texte numérisé non relu

SAÏDE. — SAREPTA

Nous passâmes une rivière qu'on croit être l'ancien fleuve Éleuthère ; et côtoyant le rivage bordé de haies vertes et de palmiers, nous arrivâmes aux portes de Saïde. ce Rougissez, Sidon , dit la mer ! » Cette terre de Phénicie , dont les navires, il y a ti^ois mille ans, franchissaient ledétroit d'Hercule et sillonnaient les mers les plus reculées , réunit à peine au-

a été d'elle comme de tant d'autres illusions orientales que nous aimons à nous faire en Occident. Les bizarreries perdent beaucoup à mesure qu'elles se dépouillent du prestige de la jeunesse et de la beauté. Dans mon voyage, j'ai entendu parler de lady Esther tout autrement que ne l'ont fait certaines relations, et on la jugeait sévèrement, notamment les gens graves de sa nation : < Que veut cette folle , disaient-ils, qui a une patrie et une famille, et qui fait ici l'ismaélite? On vient la voir en Syrie, et personne n'y songerait si elle était à Bedlam. » Quant à moi , j^en parlais plus respectueuse» ment, mais pourtant j^avoue que , rencontrant chez nous de vieilles Anglaises tant que j'en veux, je cherchais quelque chose d'encore plus curieux aux portes de Sidon et de Tyr, à deux journées de Nazareth , et à quatre de Jérusalem.

jourd'hui quelques mauvaises nacelles de pécheurs dans son havre abandonné. Vainement je cherchais autour de moi des vestiges de la fîère Sidon. Quelques tronçons de colonnes servant d'amarres pour les barques et de seuils pour les portes, voilà ce qui reste de la fondatrice de Tyr et de Garthage. Muiono i regni, muiono le ciità. Mais il y a ici plus que des royaumes et des villes : nous commençons à rencontrer la trace àes pasduSauveur, nous entronsen terre sainte, r^ Jésus, quittant les confins de Tyr, retourna (c par Sidon vers la mer de Galilée, en traversant c# la Décapole. » Nous pénétrons enfin dans l'étroit espace où se concentra la parole qui devait retentir ensuite par tout l'univers. Sidon en est le point extrême vers le nord, Bethléem vers le midi; et durant les trois années de la prédication nous ne la voyous pas se répandre au delà. Toutes les fois qu'il est question de la mer dans les Évangiles, il faut entendre celle de Galilée , moins grande que le lac de Genève ; et le rivage que je côtoie en ce moment est le seul de la Méditerranée qui soit mentionné avec celui de Tyr, comme ayant vu le Rédempteur. La position de Saïde est agréable; la mer la baigne , le Liban Favoisine et n'en est séparé que par des coteaux bien verts et des champs bien cultivés , dont le tabac est la récolte principale avec la soie et le coton. Quelques masures du moyen âge se rencontrent éparses sur cette plage. Un château-fort la

domine ; un autre , qui s'avance au milieu de Teau , sur une jetée de rochers, protégeait le port, maintenant ensablé et que ce môle ruiné environnait (N" 58). Au commencement du xv* siècle, le maréchal Boucicault faillit périr en ce lieu; il y était descendu avec le grand-maitre de Rhodes, et se trouva pris entre dix mille Barbares qui le chargèrent, et une tempête qui empêchait égalemetit sa flotte de le secourir, et lui de se rembarquer.

Le kan français est un assez beau bâtiment carré , avec une grande cour au milieu ombragée d^arbres ; des magasins occupent le rez-de-chaussée , et Tétage supérieur estentouréd'unegalerieàjour. Nousy trour vâmes un logement commode y grâce à Tobligeance deTagent consulaire qui depuis cinquante ans réside a Salde sans être retourné à Marseille, sa patrie. Jadis nos comptoirs garnissaient ce vaste bâtiment, construit à leur usage ; mais ce n^est pas la première fois que j'ai eu occasion de reconnaître à regret jusqu'à quel point le commerce français est déchu dans le Levant. Jadis il n'y avait pas de petit port qui ne vit prospérer les aifaires de plusieurs de nos négo* ciants; on en comptait douze établis à Saïde et un pareil nombre à Saint-Jean-d*Acre. Nous avons laissé les Anglais, les Allemands et les autres nations européennes se substituer en notre lieu et place ; et cela me rappelle Tà-propos de je ne sais plus quel député d'une de nos assemblées, auquel on objectait

que la mesure dont il proposait l'adoption ruinerait infailliblement nos rapports commerciaux avec le Levant; cet homme d'État répliqua du ton le plus dégagé : (c Eh bien ! si nous ne Élisons pas le commerce au Levant ; nous le ferons au Couchant. » Il serait intéressant de rechercher les causes qui empêchent nos n^ociants de soutenir la concurrence avec ceux des autres pays , et pourquoi , par exemple , les frais de transports pour les marchandises sur nos navires dé^ passent habituellement les leurs.

Dès Saïde j'aurais dû adopter l'habit turc et ne plus le quitter jusqu'en Egypte où le nôtre porte respect : j'aurais évité ainsi plusieurs affronts ; mais j'étouffais sous le tarbouch, véritable foyer de chaleur , et que les Orientaux garnissent encore en dedans de calottes de toile ou de laine qu'ils appellent takets. Je préférais un chapeau de paille qui garantissait mes yeux; seulement j^ j'y joignais quelquefois une culotte turque ou un manteau arabe , mais on ne me savait point gré de mes concessions , et, ayant voulu en cet équipage m'établir à dessiner sur la grève de l'ancienne Sidon , les petits Phéniciens me huèrent impitoyablement. Voyant que l'émeute grossissait, je commençai à opérer ma retraite en boitant, réservant mon énergie pour réprimer les voies de fait, si le désordre allait jusqu'à ce point. Heureusement un protecteur vint à mon secours et rossa les plus petits, ce qui fil fuir les plus grands; comme I. 21

je lui témoignais ma gratitude par un salut à la manière du pays : f..... polissons! s'écria-t-il en bon français. CVtait un sous-officier de Tarmëe égyptienne qui avait quelque teinture de notre langue. Le 1 2 1 nous nous dirigeâmes vers Tyr. Nos chevaux bronchaient quelquefois sur des paves de mosaïque à travers lesquels on a tracé ou , pour mieux dire, frayé la route. Quatre heures après notre départ, je reconnus la situation de Tancienne Sarepta à la hauteur à peu pi*ès du village de Sarfand , qui est à gauche, près des montagnes. Je trouvai beaucoup de débris de marbre et de brique au bord d'une chaussée. La pluie nous prit en cet endroit, et nous cherchâmes un asile pour la nuit dans une cabane abandonnée, au bord de l'anse qui formait probablement l'ancien port. Le lendemain, nous visitâmes une petite mosquée blanche construite à la place où eurent lieu successivement les deux miracles d'Êlie (N° 59). Entre ces noms orgueilleux de Tyr et de Sidon (car ce ne sont plus que des noms) , je me plaisais à rencontrer la demeure de la pauvre veuve qui ramassait du bois sec pendant la famine pour préparer à son fils un dernier repas et mourir ensuite. Ce sanctuaire est l'objet de la vénération générale. Les juifs, les chrétiens et les mahomctans honorent également l'humble toit sous lequel , durant trois ans , l'huile de la charité ne tarit point dans le petit vase et la poignée de farine ne diminua

point , parce qu'une pauvre femme avait cru à la parole de Dieu qui lui avait été apportée par un prophète aussi pauvre qu'elle; mais sa foi reçut sa i*écompense , puisqu'elle vît plus tard s'opérer en sa faveur le plus grand des miracles pour le cœur d'une mère. Dans une chambre attenante à la mosquée, les voyageurs trouvent un abri; il y a une élable pour les chevaux et des abreuvoirs en pierre à la porte. Je ne pus persuader à mon Grec d'adresser quelques questions à des Turcs qui se trouvaient là y relativement aux traditions conservées parmi eux sur les prodiges opérés en ce lieu; il m'assura doctoralement que les Turcs ne croyaient pas comme nous aux miracles ds rÉvangile, et qu'il se ferait maltraiter s'il en prononçait seulement le nom.

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