‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 47 sur 66 · SÉJOUR ET DÉPART · texte numérisé non relu

SÉJOUR ET DÉPART

Étant remonté dans ma chambre ^ j'y trouvai le médecin du prince, qui remplissait aussi les fonctions de drogman y et dont j'avais déjà reçu la visite la veille ; il venait de nouveau m'oflfrir ses services et me chercher pour notre audience. Vous 'avez sans doute amené d'Europe votre médecin ? me dit-il , en toisant Creton , qu'il prenait pour un confrère. La question me fit rire, et pourtant il est bien vrai qu'après toutes mes chutes un docteur n'aurait pas manqué d'occupation avec moi. Je ne pouvais guère encore remuer le cou et l'épaule gauche, mais la soulfrance étant moins cuisante, j'avais mieux aimé m'en fier aux bienfaits du temps qu'aux secours de l'art, n'ayant pas conçu grande opinion de la science du moderne Avicène de Betepdin. Probablement pour me donner Tidée d'y recourir^ il me répéta

plusieurs fois que j'avais mauvais visage, et je l'assurai que je me trouvais déjà bien content d'en avoir un.

L'émir Beschir nous reçut dans une salle basse • ouvrant directement sur la cour ; le décor se borne à des bandes tricolores peintes verticalement sur les murs , et l'ameublement à un divan , où nous primes place. Le prince du Liban était assis en face de nous sur des coussins, et appuyé contre un pilier massif qui soutient la voûte. Son extérieur est imposant, une belle barbe blanche tombe sur sa poitrine , et ses yeux sont abrités sous d'épais sourcils; il était velu d'un surtout de drap bleu qu'on appelle jubé, et en dessous, d'une robe de soie à rayures couleur de feu; un poignard garni de gros diamants brillait à sa ceinture. Il nous fit quelques questions, qui sont d'usage dans le Levant comme la pipe et le café. Durant le quart d'heure que nous passâmes avec ce souverain catholique, dont l'extérieur me parut plus turc que celui de pas un des pachas que j'avais visités, des petits noirs lui apportèrent |dusieurs lettres. Après qu'il eut lu la dernière, qui probablement contenait quelque nouvelle ftcheuse y son visage prit une expression des plus rébarbatives, son front se plissa et ses lèvres en s'allongeant formèrent un cap, qui n'était pas celui de Bonne-Espérance. Je le laissai sur cette impression , et je m'en fus sans lui faire compliment sur son cuisinier. Dans une pièce

voisine , on nous montra des chibouks et des narguilé enrichis de pierreries. Décidément le luxe oriental dont on nous parle en Europe , et que nous cherchons vainement en Asie , consiste dans les pipes, les armes et le nombre des domestiques et des chevaux ; et il en devait être ainsi chez nous il y a cinq cents ans , moins les pipes. Beaucoup de traces du moyen âge, complètement effacées en Europe, se retrouvent dans ces contrées, .l'ai déjà remarqué combien les villes de la cote ont conservé le caractère de nos cités gothiques. L'homme libre marche armé à cheval comme du temps de la chevalerie , les varlets raccompagnent à pied ; des meubles superflus n'encombrent point les chambres , et le bahut suffit pour serrer les vêtements. Je puis me croire ici dans une des anciennes demeures de nos pères. La salle d'honneur s'appelait alors la salle voûtée ; nous avons assisté au tournoi dans la cour; les ragoûts du xiii'' siècle n'étaient peut-être pas beau<coup meilleurs que la cuisine du prince des Druses; les tailloirs de pain servaient d'assiettes, comme ceux qu'on vient de nous servir ; on présentait de même Taiguière d'argent aux convives , au sortir de table y puis aux visiteurs le vin et les épices , comme ici le tabac et le café. Juvénal des TJrsins nous apprend que sous Charles VI « les dames portoient (c cornes merveilleusement hautes et larges , si bien « que quand elles vouloîent passer par un huis cela

« leur étoit impossible » ; et enfin ce vers du roman de Berthe aux longs pieds :

En la chambre s'assoient tous trois sur le tapis,

trouve son application dans un palais où il n'y a pas de chaise. Alors l'hospitalité était aussi dans nos mœurs. On voit à quoi elle se borne chez le souverain de ces montagnes ; mais pourtant il faut reconnaître que tout mauvais qu'ils peuvent être, sept plats servis à tout venant sont une magnificence. Ce qui m'a paru le mieux ici , c'est sans doute le local des bains y avec leurs pavés et leurs lambris de marbres de couleur ; plusieurs salles se succèdent de manière à vous faire parcourir d'étuve en étuve les divers degrés du thermomètre jusqu'au plus élevé que le corps humain puisse supporter. Les peintures et les sculptures qui décorent extérieurement le principal corps de logis, gagnent à n'être pas regaixlées de près, le mauvais goût y domine; mais d'un peu loin cette façade n'est pas d'un effet désagréable. Toutes les portes pesanunent garnies de fer indiquent que le château de Betepdin n'est pas uniquement un lieu de plaisance.

Le soir j'appris que les jeunes princes , que j'avais i^ncontrés précédemment à Gazir, chez l'émir Âbdala, habitaient le palais. Je fus les visiter, et je trouvai avec eux leurs trois frères encore enfants. Ces princes sont tous agréables de manières et de

tournure; Tainéa fait une partie de la dernière campagne avec Ibrahim. Nous nous fîmes mutuellement beaucoup d'offres de services. Ils sont petitsfils de l'émir, et l'un d'eux recueillera sans doute un jour son héritage. Je n'ai pas bien pu connaître encore comment l'ordre de succession est réglé. Assez récemment, ou a tenté de le changer; une révolte éclata. Un parent du prince des Maronites , qui avait longtemps joui de toute sa confiance, était à la tête des rebelles. Le vainqueur ayant interrogé les principaux conjurés pris les armes à la main sur le traitement qu'ils lui réservaient en cas de réussite, et ceux-ci ne lui ayant pas dissimulé que sa vie aurait été fort compromise , il leur répondit qu'il se montrerait plus humain qu'eux. Cette humanité, plutôt arabe que chrétienne 9 se réduisit à leur faire couper la langue et crever les yeux ; mais il est vrai d'ajouter que ces yeux crevés et ces langues coupées voient et parlent, ce qui me parut des plus étranges. On m'expliqua qu'on se bornait à retrancher l'extrémité de la langue et à passer un fer chaud devant les yeux ; opération qui, faite avec quelque précaution , par des bourreaux accommodants , ne prive que temporairement le condamné des précieux organes de la parole et de la vue.

Le dimanche 1 1 novembre , avant de nous mettre en route , nous assistâmes à la messe qu'un évéque célébra dans une église fort bien bâtie à l'italienne ;

les assistants étaient nombreux , et il y eut plusieurs communions. Nous quittâmes le palais à peu près comme on quitte une aubej^ge» Démëtrius 6t nos générosités aux valets de chambre et aux officiers de bouche , qui nous avaient si bien logés et si bien nourris ; il lui en coûta trois à quatre cents piastres, à ce qu'il me dit, il est vrai que je ne le crus pas; d'ailleurs, je ne l'aurais pas plaint, car il avait trouvé la chère excellente.

Nous laissâmes derrière nous Betepdin et Dherel-Quamar, qui en est séparé par une gorge profonde, et nous passâmes à travers le pays des Druses. On les considère aujourd'hui comme provenant d'une secte séparée dans le xi'' siècle de la communion mahométane; ils attendent le retour d'Hakem, et croient à la divinité de ce calife fatimite dont les folies et les cruautés rappelèrent celles de Caligula; il était petitrfils de Moës, qui conquit l'Egypte et bâtit le Kaire. Hakem persécuta les chrétiens, et ordonna la destruction de l'église du Saint^Sépulcre. Ses absurdes ordonnances rempliraient un volume; un jour il interdisait les raisins, et faisait arracher les vignes ; un autre il proscrivait le poisson sans écailles, ou la bierre, ou le miel. Dans une année de disette, le peuple se plaignant, « J'irai demain, (lit-*il, dans les maisons, et celles où je ne trouverai point de blé je ferai mourir le propriétaire. >i

Ce fut l'an 408 de l'Hégire que Hakem manifesta

ses prétendons à la divinité, et cette dernière aberration y le complément des autres , fut propagée dans la Syrie par Usmzn, surnomme Hadi ou le directeur, un des principaux adorateurs du nouveau dieu, dont il fut le Mahomet dans le Liban. Ce système religieux se compose d'idées et d^allégories qui avaient cours depuis longtemps en Orient , notamment parmi les sectaires d'Ali. Il est curieux d'imaginer que, si voisins d'une population catholique et presque amalgamés avec elle, les Druses en sont encore h se contenter du dieu Hakem. Dans le commencement du xvir siècle, et lorsque leur émir Fakardin vint en Italie, nos étymologistes s'occupèrent à rechercher l'origine de ce peuple; et on imagina d'en faire une colonie d'habitants de la ville et du pays de Dreux , qui , partis de France sous la conduite de leur comte , frère de Louis- le-Jeune , se seraient établis en Syrie , lors de la seconde croisade. Depuis, l'autre système a prévalu; mais je regrette Tancien. J'aurais aimé à me considérer comme préfet des Druses, l'ayant été de leur métropole.

Nous passâmes à quelque distance de la demeure de lady Stanhope; mais sachant que les visites l'incommodaient et qu'elle était souflTrante , j'aurais cru indiscret de m'y présenter sans une autorisation préalable '. Déjà nous commencions à descendre vers

' Maintenant que cette dame est morte , il faut bien dire quMl en

les plages de l'ancienne Sidon. Nous quittions , pour n*y plus rentrer, le Liban et ses montagnes hospitalières, oasis de catholicpies miraculeusement conservée au milieu des déserts de l'islamisme.

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