LE JOURDAIN A SA SORTIE DU LAC
Le 26 au matin, longeant du côté septentrional la base de la montagne des Béatitudes , nous achevâmes d*ea faire le tour; nous y trouvâmes campée niie tribu arabe, queses tentesdéchiréesgarantissaientraal du froid piquant dont nous éprouvions les atteintes. Un peu plus loin^ sur un tertre élevé, j'apercevais quelques roches isolées; ce lieu s'appelle lesGnq* Pains (N" 67). La tradition y place le miracle de leur multiplication; et c'est, dit*on, sur la plus grosse de ces pierres que les pains furent bénis avant d'être distribués.
Une heure après je descendais à Tabariéh ( N* 68). Son enceinte de murs et de tours appartient sans doute à l'époque où Tancrède , le héros de la pre» mière croisade, était prince de cette contrée; on ciHHt entrer dans une ville du moyen âge, et on est
surpris de ne trouver qu'un mauvais village. On nous fit traverser les voûtes obscures et les ruelles étroites du ghetto des Juifs, pour nous conduire à une petite église où les Pères de Nazareth viennent quelcpiefois dire la messe, et qui sert habituellement d'hospice aux voyageurs. J'avais peine à me décider à faire mon lit au pied d'un autel ; quand un jeune Juif, dont les manières et la tigure étaient également prévenantes-, après avoir cherché vainement à nous procurer un meilleur gite, finit par nous l'offrir dans sa maison même. J'acceptai avec empressement. J'étais curieux d'être admis dans un intérieur israélite. Nous y trouvâmes une table, une lampe, une écritoire, enfin toutes les recherches européennes qu'on peut imaginer en Asie, et de plus une petite Juive la plus mignonne du monde , et fort empressée à faire les honneurs à ses hôtes; le mari parlait italien, et l'allemand était sa langue naturelle : c'était un Juif polonais, arrivé depuis. peu dans la terre promise. Nous ne pouvions nous expliquer comiment un homme bien élevé, ayant connu les douceui^s de la vie dans un pays civilisé ^ avait pu abandonner Varsovie pour Tabariéh; mais il m'apprit que beaucoup de ses compatriotes en agissaient ainsi. Quand ils ont amassé quelques biens, leurs regards se tournent vers cette Judée qu'ils considèrent toujours conune à eux ; ils viennent y attendre le Messie et acheter un tombeau dans la
vallée de Josaphat. C'est certainemeiii une chose bien extraordinaire que cette constance dans Ter^ reur , cette foi dans des promesses dont depuis dixhuit siècles ils ont laissé passer raccomplissement sous leurs yeux sans l'apercevoir.
M. Weissman nous mena sur le bord du lac voisin de sa maison. Là, nous vîmes se renouveler sous nos yeux la pèche miraculeuse; le vent du nord était violent et la mer furieuse ; on peut sans exagération lui conserver ce nom ; le grand Océan lui-même ne se brise pas avec jJus de fracas contre les hautes falaises de Normandie , que les vagues de la mer de Galilée , la plus petite sans doute de toutes les mers ( treize lieues de tour environ ) , contre les roches noires et basses qui la bordent , elle était aujourd'hui aussi orageuse que le jour où les disciples s'écriaient : « Seigneur ,- sauvez-nous; nous péris- (f sons! » et » durant cette tourmente, les poissons à demi morts venaient échouer par milliers aux pieds des habitants de Tabariéh attroupés sur la grève, et qui n'avaient que la peine de se baisser et d'en prendre ; mais cette peine , quelque légère qu'elle fût, encore en était-ce une, et la plupart de ces nonchalants Arabes ne semblaient pas disposés à se la donner. Souvent ainsi ils doivent leur sobriété à leur paresse. Par exemple , aucun d'eux n'imaginerait d'aller jeter un filet au milieu de cette eau si poissonneuse; il n'y a plus un batelier sur ce lac
que nous voyons le Sauveur traverser si fréquemmenty où Vespasien livra aux Juifs un combat naval ; et Ton me montra , engagée dans le sable , la carcasse de la dernière barque qu'il n'est pas question de radouber. Nous découvrions la plaine de Génésarethy Bethsaïdey Capharnaûm, Gorozaïm , le pays des Géraséniens. Ici on ne prononce pas un nom que , comme le son de la cloche , il n'appelle le chrétien à la prière; et les pécheurs de ces rivages furent des apôtres. Le Jourdain , qui prend sa source à environ deux journées plus haut, vers T Anti-Liban , se jette dans cette mer qui n'est point salée ^ et, la traversant du nord au midi , y mêle ses eaux sans qu'elles perdent rien de leur saveur.
Le lendemain , je montai à cheval pour aller chercher le fleuve à sa sortie du lac. A peu de distance , nous trouvâmes des fondations et beaucoup de colonnes de granit, restes de l'ancienne Tibériade. Les rochers sont percés de sépulcres , et, sur le rivage, un petit bâtiment renferme une source d'eau thermale où je plongeai et bràlai ma main. J'ai lu dans Josèphe que la ville fut bâtie par Hérode le tétrarque, en l'honneur de l'empereur; qu'il avait choisi un des terroirs les plus fertiles de la Galilée , tout près des eaux chaudes d'Emmaûs, et qu'il accorda de grands privilèges tant pour y attirer de nombreux habitants, que pour les y fixer, car les Juifs se décidaient avec peine a résider dans un lieu
rempli de sépultures ; ce qui était contraire à la loi
et les exposait à devenir impurs.
En continuant de côtoyer la rive par un chemin facile, nous arrivâmes, après deux heures de marche, en face d'un village, et peu après j'aperçus une rivière qui s'échappait du lac, à son extrémité, en décrivant un coude avant de passer sons les arches d'un pont ruiné; sa largeur, en cet endroit, peut être d'une centaine de pieds , mais bientôt le lit se resserre et s'encaisse. De grosses pierres, tachées sous les eaux, rendent le passage à gué assez difficile. Le dessin ( N^ 69 ) donne une idée exacte du cours de ce fleuve que je n'ai pas besoin de nommer; nous avons sous nos yeux ces mêmes ondes qui se divisèrent à la voix de Josué et d'Élie , et où le baptême fut institué par celui qui était exempt de toute souillure. Les Arabes appellent SamarL et Carak ces villages que nous apercevons sur les deux rives , et qui sont fameux dans l'histoire de la guerre des Juife sous les noms de Gamala et de Tarichée, villes importantes alors. Le paysage est triste et sévère, et les montagnes grises de Saphet et le glacier de Gebelscheik se reflètent dans le lac.
Pendant que je contemplais le Jourdain , Démétrius s'y plongeait la tête, convaincu, selon la croyance superstitieuse des Grecs , que ce genre de purification suffisait pour laver toutes les impuretés de sa vie passée ; c'était sa confession , sa contrition ,
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et surtout sa satisfaction ; il ne connaissait pas d'autre sacrement de pénitence ;^ je n'ai jamais rencontré d'homme plus matériel. L'âme, s'il y croyait, n'était pouriuriqu'un accessoire du corps^ et lorsqu'il priait Dieu, c'était toujours pour hiî demandei* de' Targent ^ cênio mille doblom; c'était son chiiTre. Quand il eut pris son bai» dans lequel il avait une foi si vive, il nous conjura de nous en retourner au plus vite , de crainte des voleurs. Nos guides nousidirent que ces sables que*nous voyions devant nous étaient l'entrée dm ; désert et qu'ils appartenaient aux tribus errantes qui vivent de pillage, tandis que, sur la ti^e droite, nous nou» ti^ouvions dans le pays fertile et h»bîté. Je ne m'en états pas douté ; cependant au retour, en considérant la nature du sol , je reconnus bien qu'avec un peu de cidture il serait facile de le fé-^ conder , et qu'il indenmiserait largement le laboureur de ses sueurs; mais ce n'est pas dans les entrailles de la terre que l'Arabe va chercher ses richesses; il pense plutôt à les y cacher. Qui croirait que le Bédouin thésaurise? la chose est pourtant certaine. Le butin que lui rapporte le genre d'industrie auquel il se livre le plus volontiers est quelquefois considérable; cependant on ne le voit ni mieux vêtu, ni faisant plus de dépense^ riche ou pauvre, il n'en éprouve pas plus de besoins, et il enterre son argent dont il ne sait que faire; un misérable en guenilles se confia à M. Weissman, ne sachant pas compter
et voulant counaitre a combien montaient ses économies. Il s'y trouva la valeur de quinze mille francs de notre monnaie. Que vont faire les Arabes de plus de cent mille piastres qu'ils ont enlevées ces jours derniers à la caravane qui se rendait de Tabariéh à Damas ? tout cet argent sera enfoui dans le désert, qui doit receler ainsi beaucoup de ces trésors que les Turcs s'obstinent à aller chercher dans les ruines antiques, parce qu'ils y rencontrent habituellement les Francs et qu'ils ne s'imaginent pas qu'on puisse être attiré par un autre genre d'intérêt. Yolney raconte l'histoire d'un de ces Arabes qui, ayant trouvé des perles 6nes dans sa part du butin , les faisaient cuire pour son diner , les prenant pour une graine, et renouvelant ainsi , sans s'en douter, la folle prodigalité de son ancienne reine.
PLAINE DE GÉNÉSÂRETH. — BETHSAÎDE.
-CAPHARNAÎJM.