‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 55 sur 66 · LE JOURDAIN A SON ENTREE DANS LE LAC. KAN DU PUITS DE JOSEPH · texte numérisé non relu

LE JOURDAIN A SON ENTREE DANS LE LAC. KAN DU PUITS DE JOSEPH

28 Novembre. Par une chaleur qui contraste singulièrement avec la température des jours précédents y nous entreprenons de remonter le long du lac jusqu'à l'embouchure du Jourdain. Nous entrons dans la plaine de Génésareth qui s'étend entre le village de Mechdel et celui de Hutin. A notre gauche, par une large embrasure que la nature a ménagée au travers d'une chaîne de rochers , et à laquelle on donne le nom de Yal-des-Colombes, nous revoyons les deux sommets de la montagne des Béatitudes. Je rencontre des bergers et même un laboureur , car ce soi est si fécond qu'il ôte tout prétexte à la paresse y et les Arabes se décident à le laisser produire. Il est arrosé par des eaux qui s'échappent d'un abondant réservoir enclos dans un grand massif de maçonnerie.

A moins d*une heure de marche , je m*arréte sur l'emplacement que plusieurs géogiaphes , et notamment d'Anville, se sont accordés a donner à Fan-

cienne Bethsaïde : c'est ici que seraient nés Simon , fils de Jean, André son frère « et Philippe; le premier, surnommé Pierre par Jésus, était marié et avait des enfants, et il vivait de sa pèche lorsqu'il fut fait pécheur d*hommes, et appelé à devenir la principale pierre du grand édifice. C'est sur ces mêmes rivages que Jésus ressuscité lui conféra ses saints pouvoirs, et qu'il lui fut dit : >• Paissez mes agneaux. » Philippe le tétrarque augmentait le bourg de Bethsaïde et lui donnait le nom de Julie, tandis que son frère Hérode fondait Tibériade, et le dédiait à Tempereur.' Ces deux courtisans étaient loin de se douter qu'en . ce «loment un obscur pè^ cbeur était près.de sortir de Bethsaïde pour donner à Rome des successeurs aux Céaaret, et que ce serait le séjour de Jésus de Nazareth sur les bovds de ce lac qui sauverait de l'oubli la ville de Tibère.

Nous nous élevons , le long d'une étroite corniche, jusqu'au sommet- des rochers qui se dressent en cet endroit presque k pic au-dessus des eaux. Suivant notre guide, c'est icî< que le troupeau de;pourceaux possédé de Tesprit impur appelé Légion , se serait précipité; mais l'Évangile place ce &it au pay&des Géraséniens, sur la situation duquel saint Luc ne laisse pas d'incertitude, a Jésus et ses disciples abor- (( dèrent ensuite au pays des Géraséniens , qui est sur (c le bord opposé à la Galilée, n • Ainsi le Jourdain * séparait la Galilée de la Décapote, dont les Gérasé-

iiiens faisaient partie. Un peu pins loin , une petite rivière 9 que nos moukres appellent Tabrac, fait tourner un moulin dont la chute d'eau forme une belle cascade* C'est sans doute cette source , trèsabondante, dont parle l'historien Josèphe dans l'agréable description qu'il feit de ces rivages , qui portait le nom de Cap^mattm) et que quelques* uns y ajoute-t-il (il ne les donne pas pour géographes), croyaient être une branche du Nil. Nous passons sous les arcs d'un aqueduc , et une heure après > toujours bordant le lac, nous nous reposons au milieu des ruines de cette orgueilleuse Capharnaûm, qui s'ëlevait jusqu'au ciel et qui a été abaissée jusqu'au fond des enfers. Les morceaux de colonnes et d'architraves, des chapiteaux renversés et d'autres débris témoignent de l'accomplissement de cette menace (N" 70 ). Quelques misérables cabanes tiennent la place qu'occupait jadis la ville impénitente et superbe où commença la prédication , et que saint Matthieu appelle la ville de Jésus. « Et quittant cl Nazareth, il alla demeurer à Caphamaûm, ville « maritime sur les confins de Zabulon et, de Neph>- «< tali, afin que cette parole d'Isaïe f&t accomplie : « Le pays de Zabulon et le pays de Nephtali,i proche « la mer, au delà du Jourdain , la Galilée des Gen*^ Il tils, ce peuple qui^^tait dans les ténèbres, a vu (c une grande lumière , et le jour s'est levé sur ceux u qui habitaient dans la région de l'ombre de« la

u mort. » En efTet, Jérusalem elle-même n'a point assisté à plus de prodiges que ces rivages de la mer de Galilée, et notamment Capharnatim. " Allez , if rapportez à .lean ce que vous avez vu et entendu : i< les aveugles voient, les boiteux marchent, les lé- « preux sont guéris , les sourds entendent , les morts « ressuscitent. » Ce fut aussi dans cette synagogue que Jésus tint le discours rapporté au chapitre vi de saint Jean , contre le sens caché duquel les Juifs , toujours matériels, se révoltèrent, et qu'il leur annonça Teucharistie aussi clairement qu'au jour où il l'institua en faisant la Cène. « Celui qui mange « ma chair et boit mon sang a la vie éternelle , et je r« le ressusciterai au dernier jour; il demeure en « moi et je demeure en lui. »

A une forte lieue de Gaphamaum, après avoir traversé des terrains rocailleux et remplis de sources , nous trouvons un kan isolé environné d'un retranchement en clayonnage , ouvrage récent des soldats d'Ibrahim lorsqu'il marchait sur Damas. Le sol n*est plus qu'une agglomération de sable (in et de coquilles , alluvion provenant d'une rivière qui court rapidement sous nos pieds. Je revoyais le Jourdain beaucoup plus agréable à son entrée dans le lac qu'à sa sortie; ici ses eaux sont vives et transparentes. Assis sur sa rive, je répétais les paroles du psaume, qui semblent inspirées par Faspect de ces lieux : ff Je me « souviendrai de vous, Seigneur, dans la terre du

(( Jourdain y près d'Hermoii et de la petite mon- (c tagne. » Je prenais plaisir à voir cette eau couler et se perdre dans la mer de Galilée , aujourd'hui bien différente du jour de notre arrivée à Tibériade; car il n'était plus question de tempête. Toute la furie des Uots était tombée comme lorsque Jésus leur parlait, et en se mêlant avec une onde aussi paisible l'impétuosité du Jourdain s'y trouvait comme enchaînée. La soirée était ravissante de fraîcheur et de calme. Un long cercle de montagnes s'arrondissait devant nous, en serrant les contours du lac, dont le miroir réfléchissait l'image du ciel , de même que ses rivages nous retraçaient les souvenirs de l'Évangile. Nous nous trouvions en face de Corozaîm '; mais aucun gué ne s'offrait à nous. Il fallait forcément rester sur la rive occidentale, et même ne pas s'y oublier; car souvent nos guides regardaient autour d'eux avec inquiétude, et murmuraient contre notre

' En plaçant ici Corozaîm et non point Bethsalde, je me soumets à Tautorité de d^ÂnYille et des voyageurs qui m^onl précédé dans ces lieux ; cependant trois passages de Thistorien Josèphe sont de nature à laisser des doutes. Le premier {Histoire des Juifs, liv. XVII , chap. iiii) établît que Philippe avait le gouvernement de la Batanée, de TAuranite et de la Trachonite, toutes provinces au delà du Jourdain ;

Le second (liv. XVIH, chap. m) qu'il augmenta le bourg de

Bethsalde et rappela Juliade.

Enfin le troisième ( Guerre des Juifs, liv. III, chap. xkxv ) que

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imprudence; ils assuraient que nous courions le risque d'être enlevés. Je me décidai donc à r^p^t à ordonner le départ; mais avant de m'éloijgner je recueillis de l'eau du fleuve dans une bouteille de fer-blanc , et je remplis mes poches de coquilles.

Nous tournâmes vers le nord , laissant le lac der^ ricre nous et le Jourdain sur notre droite , et nous nous dirigeâmes toujours en montant vers le puits de Joseph , le lieu où Ton dit qu'il fut vendu par ses frères. Nous rencontrâmes de nombreux troupeaux » des vaches de petite stature , mais bien proportionnées; des chèvres dont les oreilles pendent «l'un demi-^pied au-dessous de leui^ cornes; et des brebis qui avaient peine à trainer après elles leur large queue pkteet chargée de graisse. J'aimais k trouver ces troupeaux et leurs pasteurs nomades auprès de la citerne de Joseph , lorsqu'à travers les premières ombres de la nuit j'entrevis un grand bâtiment à

le Jourdain passe au-dessous de la ville de Juliade, à U'avers le lac de Génësatreth.

En rapprochant ces trois citations, on devrait en conclure (pie Bethsalde-Juliade se trouvait au débouché du Jourdain dans le lac et sur la rive gauche, au lieu intitulé par d'Ânville Julia vel Gorozalm. Il n*est pas probable que les deux tétrarques eussent édifié leurs villes si proches Tune de Fautre , et non moins que Philippe, dont le gouvernement était séparé de celui d^Hérode par le fleuve, Teût passé pour venir fonder Juliade sur la rive droite.

demi ruiné, devant lequel notre cai^vane fit halte. Nous poussâmes les battants d'une large porte , et, pénétrant dans une cour que je croyais déserte, je fus assez contrarié de la trouver pleine d'hommes et de chameaux. Démétrius, après avoir échangé quelques paroles > vint me prendre à part , taudis que je cherchais le puits du patriarche , et il me pressa de me remettre en route , en m'aUéguant que le kan était à l'abandon et sans propriétaire responsable , que la. société qui l'occupa it lui paraissait suspecte, enfin que nous n'avions ni feu, ni Ivmière, ni même de Teau pour boire. A cela , je lui fis i^marqoer que la nuit, était noire, le bourg de Saphet distant de trois heures , les mules' fatiguées et les muletiers^peu au fait de la route; et il finit par convenir que ^- tout examiné, il y aurait encore jdus d'impradenoe a partir qu'à rester; restons donc, et faisons bonne contenance.

Cependant ces ruines se peuplaient de plus en plus; trois nouveaux hôtes y arrivèrent armés jusqu'aux dents , et s'établirent dans le même quartier que nous occupions. Je plaçai un des nôtres en observation sur la limite des deux campements, et il fut convenu que chacun veillerait tour à tour à la sûreté' commune; mais tandis que nous étions si soigneusement en garde contre nos voisins, qui l'étaient eux-mêmes contre nous, des ennemis cachés, auxquels nous n'avions point pensé, nous

assailiireut traitreusement, et ne nous laissèrent pas un instant de repos. Ainsi souvent un mal nous menace, et c*est un autre qui nous atteint. Toute la nuit (elle dura douze heures)^ je fus en proie à d'im* pitoyables insectes , dont la dent ou le dard m'étaient inconnus, et que je iie savais comment qualifier. Quand je m'examinai aux premiers rayons du jour, ils s'étaient retirés, et je ne trouvai plus sur mon corps que leurs morsures. Depuis, j'ai lu dans les relations de plusieurs voyageurs que le kan de Jeb- Joseph était renommé pour ses scorpions. C'est sans doute une espèce particulière et point venimeuse ; car, toutes cuisantes qu'elles (urent d'abord , les ampoules dont j'étais couvert n'eurent pas d'auti*es suites. Pour charmer mes douleurs , je repris mes recherches de la veille . et je trouvai enfin ma citerne au milieu d'une cour fei*mée , au fond de laquelle un sanctuaire turc est érigé. Je ne dissimule pas qu*il m'est resté beaucoup de doutes sur l'authenticité de cette tradition. En eifet, nous lisous que Joseph, étant à Sichem , errait dans un champ en demandant ses frères, quand un homme lui dit : Ils se sont retirés , et je les ai entendus qui se disaient : Allons vers Dothaïm ; et que Joseph fut après eux et les y trouva. Or, si ce dernier lieu est le même que celui appelé maintenant Jeb-Joseph, il ne faudrait pas moins de deux très*fortes journées pour s'y rendre à cheval de Sichem, en passant par les montagnes

de Gelboé^ puis le long de la mer de Tibériade; et Joseph aurait ainsi plus que doublé la route qu'il avait parcourue en venant de la vallée d'Hébron, et se serait trouvé avoir traversé la Palestine dans presque toute sa longueur. Il parait plus probable que Dothaïm n'était pas à une si grande distance de Sichem , et d'Ânville le place att-devant du Thabor, dans la plaine d'Esdrelon , ce qui est conforme au passage suivant du Livre de Judith : ce Le prêtre « Éliacim écrivit à tous ceux qui habitaient vers « Esdrelon , vis-à-vis de la grande plaine qui est fc près de Dothaïm. » Cette digi^ession prouve en faveur de ma candeur; car certainement je ne serais pas indifférent y en dépit des scorpions , à l'idée d'avoir reposé auprès de cette citerne des premiers âges, d'où Joseph sortit pour administrer l'empii^e des Pharaons. On peut aussi remarquer que les marchands ismaélites auxquels Joseph fut vendu , et qui passaient, venant de Galaad, et allant en Egypte, d'après les termes delà Genèse , auraient précisément tourné le dos à l'Egypte ^ si venant de Galaad , qui est plus bas que le lac de Tibériade et situé en deçà du Jourdain ^ ils avaient pris leur direction par Jeb- Joseph.

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