LA VIA DOLOROSA
« Nous établirons donc notre demeure dans l'enceinte de tes murs , ô Jérusalem ! » ( Cantique des degrés.)
Nous entrâmes par une porte couronnée de cré** neaux, la porte de Damas ^ celle devant laquelle campèrent Tancrède et ses guerriers lorsqu'ils livrèrent leur dernier assaut. Nous suivîmes une me étroite et longue; puis tournant à droite , nous descendîmes au couvent de Saint-Salvator. Nos dents claquaient y nos genoux tremblaient, nous ruisse^ lions l'eau , enfin nous étions excédés de ûitigue et de froid. L'aide des religieux ne nous manqua point, et le feu et quelques gouttes de cette eau-de^vie anisée en usage dans le Levant m'eurent bientôt ravivé. Le père gaixiien, pour lequel j'avais une lettre du car*dinalPedicini, préfet de la Propagande, était parti
pour sa tournée apostolique. Le vicaire suppléa à son absence y et nous fit installer dans Tappartement d'honneur de la Casa-Nova , hospice presque contigu au monastère. Il y a peu d'années encore que les pèlerins étaient logés dans l'intérieur même de Saint-^lvator; mais il en sera résulté quelques abus y et, maintenant, on évite d'y héberger les laïques.
Si j'écrivais autre chose qu'un Journal, il conviendrait , pour procéder avec ordre , de commencer le récit de mon long séjour à Jérusalem par une description générale de la ville et des lieux saints ; mais qui peut avoir la prétention de refaire l'/zm^raire de M. de Chateaubriand, ce modèle d'exacti-tude et d'érudition? Tout ce que je pourrais dire est écrit, et le livre est dans les mains de tout le monde. Je continuerai donc à rendre compte naïvement et fidèlement de ce que je vois et de ce qui me frappe , et au jour le jour. Seulement , par anticipation , je place ici deux vues (N"' 81 et82),que je dessinai plus tard et à loisir, et qui donnent l'aspect général de la ville, pris de la montagne des Oliviers. Nous aurons souvent occasion de nous y reporter.
Le 13 au matin j'entrai avec le public dans l'église du Saint-^Sépulcre. Je ne compte point cette première visite , dont pourtant beaucoup de voyageurs se contentent. C'est voir les lieux, si l'on veut; mais ce n'est certainement pas les connaître. L'âme se
sent mal disposée , au milieu de la foule et du bruit , aux pieuses émotions , et l'œil même se refuse d'abord à comprendre cet amas de constructions irrégulières , et trois églises confondues en une. Je remets donc à parler du Saint-Sépulcre à Fépoque où il me fut permis de l'habiter; souvent alors, pendant les dix-sept jours que j'y ai yécu, je me suis applaudi de n'être pas resté sur ma première impres- MOn.
Aujourd'hui, l'Évangile à la main, nous suivrons la via Dolorosa tracée sur le plan ci-joint (N*' 83), que nous levâmes quelques jours après et qui donne toute l'enceinte de la ville. Nous passons devant la colonne qui marque la place où fut affichée la sentence du Christ ; puis devant la maison de sainte Véronique; nous laissons à droite celle du mauvais riche , à la porte duquel se tenait le pauvre Lazare (N** 84). Je croyais que cette histoire n'était qu'une parabole, et j'apprends aujourd'hui que de graves autorités l'ont considérée comme un récit. Quelques pas plus loin , par cette petite ruelle, la Vierge éplorée accourut près de son divin Fils, pliant sous le poids de sa croix; nous nous trouvions alors dans le creux de la vallée qui sépare le mont Moria et le Golgotha y le temple de Salomon et celui de Jésus, l'Ancien Testament et le Nouveau. Bientôt la rue se resserre entre deux longs murs, et une arcade la traverse; c'est là que le
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Sauveur fut présenté par Pilate au peuple acharaé à sa perte : Crucifiez-le! crucifiezrle! Une chapelle ruinée fut le théâtre de la flagellation , et à droite quelques marches ^ qui ont pris la place de la Scala- Santa de Rome, nous conduisirent chez le gouverneur, qui occupe précisément la même demeure que Pilate (N- 85).
Une fois pour toutes je m'expliquerai sur ce que j entends par ces expressions : les mêmes lieux, la même demeure ; ce qui ne peut jamais vouloir signifier que le même emplacement. Il ne reste pas pierre sur pierre du temple, la cité juive a été ruinée de fond en comble; les prophéties n'ont été que trop bien accomplies , et à chaque pas on peut dire ici : Consummatum est. Si donc, ailleurs, les âmes pieuses se font un scrupule de douter , à Jérusalem c'est au contraire la foi qu'on accorderait sans examen à certains récits et à certains monuments, qui serait de nature à troubler les consciences, puisque cette foi aveugle se trouverait en contradiction avec ce qui a été prédit par Jésus-Christ luimême. Nous avions avec nous un missionnaire espagnol d'une imagination très-vive , dont la société me fut utile , parce qu'il savait le français et connaissait bien les localités. Le digne père Gasto aurait vu de ses yeux le Sauveur couronné d'épines à la petite fenêtre de l'arcade à laquelle on donne le nom à' Ecce-Homo y qu'il n'aurait pas été plus convaincu
que le bâtiment entier élait resté intact depuis Pilate jusqu'à nos jours, malgré Titus et Cosroês. Il supportait impatiemment les objections, et il était bien tenté de déplorer ce qn^il appelait mon incrédulité. J'avais beau lui répéter que personne n'était plus disposé que moi à croire à l'authenticité des traditions par rapport aux emplacements , que j'en trouvais d'irrécusables garants dans la vénération qui dès l'aurore du christianisme avait dû s'attacher aux lieux saints , dans la succession des évéques pendant les premiers temps, et dans la présence continue de familles chrétiennes à Jérusalem; il n'était pas disposé à se contenter de cette déclaration. Elle était pourtant bien sincère ; car je ne connais pas de ville au monde qui m'inspire plus la foi des emplacements et où les traditions me paraissent plus vivantes. Des yeux chrétiens ont été , sans interruption depuis les Apôtres, fixés sur ces traces vénérables; pourquoi supposer qu'on aura été changer le théâtre des évé^ nements? Et à quoi bon , et qu'en reviendrait-il ? On peut bien se disputer la possession d'une relique , plusieurs églises montreront la tète du même saint , et chacune d'elles croira qu'elle possède la véritable. Mais ici, quand il s'agit de questions de lieux, on n'a plus d'autre intérêt que celui de la vérité. Aussi, alors, tous les récits concordent, toutes les sectes ont la même croyance , et les Grecs schismatiques ne contestent pas plus aux Annéniens l'authenticité de l'emplace-
ment de la maison de Caïphe , où Pierre renia le Sauveur, que ceux-ci ne dénient aux Grecs celle de la sépulture de la Vierge dans l'église dont ils ont enlevé la possession aux catholiques. A Jérusalem les traditions sont toutes conformes ; mais si les positions sont bien connues, on ne peut douter en même temps que l'aspect des lieux n'ait bien varié, et cela dès les premiers siècles du christianisme; il n'en faudrait pas d'autre preuve que ce passage de saint Jérôme : « Depuis l'empereur Adrien jusqu'à Constantin, « c'est-à-dire durant près de cent quatre-vingts ans, « les païens ont adoré l'idole de Jupiter à la place « même où Jésus-Christ est ressuscité; il ont rendu (c le même culte à une statue de marbre consacrée à a Vénus sur la montagne où le Fils de Dieu fut a crucifié. Les ennemis du nom chrétien s'imagi* « naient qu'en profanant ces lieux saints par un culte « idolâtre ils pourraient abolir la foi en la mort et <f en la résurrection du Sauveur. »