‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 62 sur 66 · ROUTE DE NÂPLOUSE A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

ROUTE DE NÂPLOUSE A JÉRUSALEM

Chaque jour nous changions de tribu. J'étais sorti de Zabulon en mVloignant de Nazareth ; sur le Carmely j'avais traversé Textrémité sud de la tribu d'Asser^ et, toute la journée du 8, le territoire d'Issachar. A Samarie , nous nous trouvions sur Manasséy et, à Sichem, sur Êphraïm, Maintenant , nous approchons du domaine des Benjaminites que nous ne devons plus quitter jusqu'à Jérusalem. Je fus souvent à même d'apprécier l'exactitude de la carte de d'Anville. La plupart des positions y sont bien indiquées; seulement la distance qui sépare Ginœa (Ginin) de Sébaste, est trop rapprochée , et parait moindre que celle de ce dernier point à NaplousCy que nous parcourûmes, en deux heures et demie, tandis que de Ginœa à Sébaste nous en employâmes près de huit. Il est vrai que les montagnes doivent nécessiter quelques détours.

Après deux heures environ de route en plaine , nous recommençâmes à monter. Sur le soir, le ciel qui s'était maintenu constamment pur depuis notre départ de Nazareth, devint si menaçant que nous eûmes à peine le temps de gagner un village qui se trouve à peu près à mi-chemin de Naplouse à Jéru-

salem. Nous nous réfugiâmes dans le kan le plus sale et le plus noir, mais c'était la seule retraite qui s'offrit, et il deyenait instant d'en profiter. Beaucoup de gens vinrent nous regarder et semblaient aypir grand désir de prendre leur part de notre bagage, sur lequel nous nous étions couchés par précaution. Enfin peu à peu y Démétrius, Georges et Jacob , reconduisant les grands, poussant les petits, finirent par mettre toute la société à la porte; il ne resta plus que quelques voyageurs qui couraient la même fortune que nous, et que la nuée qui Tenait de crever n'encourageait pas à coucher dehors. Ils dégouttaient l'eau comme des fleuves. Nous les régalâmes de quelques fagots avec lesquels ils nous enfiimèrent toute la nuit. Je la trouvai longue et je songeais avec r^p^t que si le temps eût continué à nous favoriser, au lieu d'être si mal hëbei|;és, nous aurions pu planter notre tente dans le voisinage, sur ces mêmes montagnes où la fille de Jephté, résignée à son sort, pleura pendant deux mois sa vii|;inité avec ses compagnes'• En m'évdllant de grand matin, je n'eus rien de plus pressé que de quitter notre gîte , mais nous ne tardâmes guère à le regretter. L'air se dissolvait en eau , et les nuages qui nous enveloppaient

' Pàrm lu la veille cette histoire et celle d'Iphigénie et j*a?ai8 été frappé de la singulière coïncidence de circonstances et presque de date qu'elles offrent entre elles.

en rasant la terre, quoique se déchargeant sans œsse, n'en consenraient pas moins leur épaisse obscurité. A peine si nous voyions à nous conduire. Je m'abritai comme je pus sous les lambeaux d'un parapluie , et je me laissai aller au pas de ma mule. J'avais consulté ma carte avant de partir. Nous étions à la hauteur et fort près de l'ancienne Bethel , où Jacob vit l'échelle des anges , et où le Seigneur lui réitéra les promesses faites à Abraham. Bethel» dont le nom signifie maison de Dieu , fut souillée par l'idolâtrie , et Jéroboam y renouvela le scandale du veau d'or. Je cherchais vainement à découvrir à ma gauche ces hauts lieux si &meux dans l'Écriture. Quelquefois je croyais les entrevoir , prenant pour des monts les noires vapeurs dont j'étais entouré, et leur prêtant des formes matérielles. Je pouvais alors dire avec les en&nts infidèles dont parle Jérémie : n Nous ic reconnaissons aujourd'hui que les collines et les ff hauts lieux ne sont que mensonges. » Cependant le courage manqua à ma caravane quand, vers midi, le ciel devint encore plus sombre et la pluie plus abondante; les uns avaient perdu leur manteau, les autres leur chapeau , et Greton tremblait la fièvre. Nous nous arrêtâmes à l'entrée d'un village appelé Byreh , sur l'emplacement que d'Anville assigne à l'ancienne Gabaa , où se passa Tafireuse aventure du lévite d'Êphraïm. Je ne savais trop si je devais mieux augurer de la moralité des modernes Gabaonites;

dans le doute, nous cherchâmes d'abord un abri sous les arceaux h demi écroulés d'une antique église. Nous grelottions. Transis de froid et percés jusqu'aux os f que faire ? du feu avant tout ; nous l'essayâmes longtemps et yainement. Le bois était vert et mouillé , et , quand il commença à flamber , le vent qui s'engouffrait sous ces voûtes glaçait nos épaules et nos reins I tandis que nous brûlions nos habits par-deyanty sans parvenir à nous sécher. Ennufreux comme la pluie est un dicton vieux comme le monde et qui remonte au moins au Déluge; or, c'était un second déluge auquel , depuis vingt-quatre heures, nous nous trouvions en butte, et, pour nous achever, le mulet chai|;é du bagage s*était abattu en route; nous l'avions perdu et notre tente avec lui. Nous résolûmes de nous jeter dans la première porte que nous trouverions ouverte, en criant merci ! On nous y reçut fort mal ; c'étaient de vrais Turcs sans pitié pour les chiens , et nous couvant des yeux pour nous dépouiller; enfin, à force d'instances et de bakcis, nous parvenons à trouver place dans une de ces demeures dont un four peut donner l'idée. On y pénètre, en se courbant, par une étroite ouverture* qui sert en même temps de porte , de fenêtre et de tuyau de cheminée', car ces gens-ci n'en sont pas au point d'avoir imaginé un autre moyen d'éclaircir l'atmosphère de famée au milieu de laquelle ils croupissent, et l'idée de faire un trou à la

voûte est trop subtile pour leur intelligence. Oui, les Lapons ont certainement leurs aises comparatiyement aux Arabes de Byreh ! A peine entrés, des insectes dévorants s'emparèrent de nous. Je voulais repartir, braver la tempête; mais impossible. Toutes les écluses du ciel étaient lâchées et la pluie tombait avec la même roideur que si elle eût été dardée. Le froid au dehors était devenu excessif, et nous avions chaud du moins dans ce sale chenil , en société avec nos bétes. Nous nous résignâmes donc à y passer une nuit. Une nuit de seize heures ! car elle commença pour nousdès notre entrée dans la maison, où l'obscurité était aussi profonde à midi qu'à minuit. J'obtins une lampe , mais le lumignon ne servait qu'à faire apercevoir les ténèbres; impossible de lire, impossible d'écrire; dessiner, encore bien moins. « Mangez, nous dit Démétrius en tordant le cou à des poules qui couraient entre nos jambes y et dormez. » A ce régime, jamais le temps ne lui paraissait long. Enfin le jour vint; un jour digne de la veille ; n'importe, je me jetai hors de ce repaire et sur ma mule , bien décidé à ne plus m'arréter avant d'avoir atteint le but. Nous nous encourageons les uns les autres : iallah ! iaUah! nos montures ont beau broncher à travers les roches et les torrents, nous avançons; enfin, après quatre mortelles heures, au moment où trempé, percé, démoralisé , je demandais à Dieu dans ma prière de mesurer le vent à la pauvre I. 27

brebis tondue^ un rayon de soleil, le premier depuis deux jours , vient luire sur les dômes et les minarets d'une ville que nous apercevons devant nous entre deux nuages, u Envoyez votre lumière , Seigneur ; « qu'elle nous conduise sur votre montagne sainte ! » Un dernier effort, et nous arrivions à Jérusalem.

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