‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 65 sur 66 · TOMBEAUX · texte numérisé non relu

TOMBEAUX

Nous gagnâmes le sommet du mont des Oliviers , au lieu où est l'église de rAsoensîon. « La gloire du (f Seigneur monta du milieu de la ville et alla s'ar- (( l'éter sur la montagne qui est à Forient de la u yilh.» (Ézéchiel, Gh. xi.) Nous pénétrâmes par une porte entr*ouverte près de laquelle , dans un étroit réduit, Pélagie, pénitente et justifiée, mourut et fut ensevelie. Nous nous trouvions alors dans une cour

entourée de murs ; au milieu ^ s'élève une chapelle octogone d'une architecture agréable; aes pans, jadis à jour, sont maintenant murés^ et l'on distingue à peine , engagés dans la maçonnerie , les fûts des colonnes et leurs élégants chapiteaux sur lesquels portaient les huit ai^cades. Cette construction doit remonter à la même époque que le portail du Saint- Sépulcre qu'on attribue à Constantin. Elle couvre la place d'où Jésus s'éleva au ciel, et l'on y a enclos la roche sur laquelle posèrent pour la dernière fois les pieds du Rédemptem*. Il est heureux que la plupart des lieux saints soient restés l'objet sinon du culte , au moins de la vénération des mahométans; sans cette sauv^rde, de précieux vestiges auraient disparu, et la destruction se serait probablement étendue jusqu'aux pierres. Chose sin*gulière ! un derviche est le custode de cette sainte chapelle où les musulmans font habituellement leurs oraisons, et où les Peines latins, à certains jours, viennent célébrer les saints mystères. Le santon, comme on l'appelle, était sorti et je ne pus résister à la tentation de lui voler une poignée d'olives. Je pris à même un grand tas qui séchait dans la cour de la mosquée. C'était la récolte du mont des Oliviers. Pour lever mon scrupule , j'en parlai au père Casto qui jugea les olives de bonne prise. Je savais à qui je m'adressais. Le bon missionnaire avait dans sa poche un ciseau de serrurier et un marteau. Il enle-

vaitdes ëclats de toutes les pierres qu'il jugeait tant soit peu mémorables, et, sans certaines excommunications qui les protègent, il n'y a pas de lieux sanctifiés qu'il n'eût mis à contribution. J'ai dit que les Turcs les vénèrent comme nous, et ce respect est conforme à celui que pixifesse le Coran pour Jésus-Christ et son Évangile qui y est appelé le flambeau de la foi qui met le sceau à la vérité des anciennes écritures. Du reste, ils croient aussi que Mahomet choisit cette même place pour une de ces fabuleuses ascensions où la jument el-Barack lui servit d'hippogri&e.

Du sommet de la montagne des Oliviers, on a sous ses yeux tous les lieux sanctifiés que je viens de décrire : la vallée de Josaphat et la ville étalée sur le penchant des monts Moria , Sion et Golgotha, et dont le temple et son vaste parvis occupent le premier plan ; si Ton se retouioie » on voit le soleil briller au loin sur des eaux dont l'œil retrouve trois fois la nappe à travers les monts qui la dérobent. C'est la mer Morte, la mer maudite, l'onde empestée dans laquelle s'éteignirent les feux de Gomorrhe et de Sodome. Jérusalem en est éloignée d'environ quatre lieues à vol d'oiseau. Vers l'orient , on découvre la vallée du Jourdain ; on suit les détours de ses rives tracées comme en relief dans la plaine par une suite de monticules blanchâtres, que de cette distance on prendrait pour des tentes et des pavil-

Ions dresses le long du fleuve« Cette plaine est celle de Jéricho , et, de l'autre côté , au delà de ce désert où Élie fut ravi au ciel sur un char de feu, la chaîne des monts d'Arabie s'alligne parallèlement au Jourdain et au lac Asphaltique. Je distinguais les sommets qui font la limite de Moab, d'où Moïse » à l'heure de la mort, vit la teiTC €[u'il ne lui était pas permis de toucher : ce Et Moïse fit cette prière au Seigneur : (f Permettez que je passe au delà du Jourdain et que (f je Toie leLiban, et cette terre et cette montagne si u fertiles. Et le Seigneur répondit : Allez sur le « mont de Phasga et jetez vos yeux de tous côtés , Cl mais TOUS ne passerez pas le fleuve » La tombe de Moïse est restée inconnue sur ce mont mystérieux. Aucun œil mortel ne l'a vue, dit le Deutéronome, et ces deux gi^andes figures d'£lie et de Moïse , disparues aux mêmes lieux , ne reparaissent plus que sur le Thabor , aux côtés du Messie.

En descendant, je me dirigeai au couchant , vers l'angle du mur de la ville qui sert de soutènement à l'esplanade de la mosquée. Quelquefois , sous mes pas , je ramassais des petits cubes de pierre blanche , noire 9 grise , rouge, débris des pavés des anciens édifices qui jadis auront couvert le penchant de ce mont '• Ces mosaïques furent probablement contem-

' Ten ai fait faire une petite table, que je conserve, dans la galerie de Suzanne.

poraiiies du Messie et doiyent appartenir à l'époque où Hërode-Ie-Grand embellissait la ville et ses environs de monuments construits à l'imitation des Romains. Trois tombeaux s'élèvent sur les bords du torrent de Gédron, à l'endroit où la vallée de Josaphat est le plus resserrée. On donne au premier le nom réprouvé d'Âbsalon , et ^ en confirmation de cette tradition 9 nous vîmes des Juifs l'injurier en passant et lui jeter des pierres. J'ai lu dans Josephe qu'Absalon avait fait élever dans la vallée nommée la Royale y distante de deux stades de Jérusalem^ une colonne de marbre avec une inscription. Cette indication ne peut s'appliquer au monument dont le dessin est cl*joint ( N^ 90). Mais probablement celuici f ayant pris la place de l'autre , en aura conservé le nom. On trouve ensuite les tombeaux deZacharie et de Josaphat. UlUncraire de Bordeaux à Jérusalem y document très-curieux remontant à l'an 333 de l'ère chrétienne, parle de deux sépulcres magnifiques dont un d'une seule pierre près de la montagne des Oliviers : Là sont , dit-il , les restes du prophète Isaïe et du roi £zéchias. Ne seraient-ce pas les mêmes que nous attribuons aujourd'hui au prophète Zacharie et au roi Josaphat (N® 91 )7 Ce dernier, le plus curieux des trois, et qui se termine en forme de pyramide , est bien en effet d'une seule pierre , puisqu'on l'a découpé dans le rocher même. A sa gauche, je remarquai la porte d'un quatrième

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sépulcre presque entièrement enterré et couronné d'un élégant fronton. Le tombeau dit de Zacbarie est décoré de deux pilastres et de deux colonnes doriques qui posent sur un soubassement, et son architecture difiere des deux autres, où l'on reconnaît le mélange du style romain et de l'égyptien. Les pierres tumulaires se rencontrent à chaque pas dans la Tallée , et il n'est pas un Juif qui n'y Tcuille avoir sa sépulture, car c'est ici, d'après le prophète Joël S que le grand jugement doit avoir lieu : ce Publiez a ceci parmi les peuples ; qu'ils se liguent entre eux; f< que leurs braves s'animent; que tout ce qu'il y a a de gens de guerre se mette en marche. Forgez des tf épées du contre de vos charrues , et des lances du i< fer de vos bêches; que le faible dise : je suis fort, ce Peuples , accourez en foule ; assemblez-vous de « toutes parts. C'est là que le Seigneur fera périr t< vos braves. Que les peuples se rendent à la vallée w cle Josaphat; fjr serai assis pour juger. Peuples, « peuples, accourez dans la vallée du carnage. Le c( jour du Seigneur est proche. » Le commencement de cette prophétie a été très-poétiquement traduit par Pompignan, n'en déplaise aux sarcasmes de Voltaire.

Des limites de la terre Accours , prince ambitieux ;

' C*est le seul, je crois, qui en ait parié dans i^Écriture.

Hâte-toi , mène à la guerre Tes soldats audacieux.

Que transformé par leur rage L'instrument du labourage Devienne un fer meurtrier ; Que le lâche entre en furie , Et que le faible s'écrie :

Je suis fort , je suis guerrier !

SFiX)NDB PROMENADE DANS LA VALLÉE.

Nous longeâmes les murs du côté du midi , et , passant sous la mosquée qui a pris la place du tombeau de David et du Cénacle , sur la montagne de Sion f nous rentrâmes en ville par la porte occidentale, appelée indifféremment de Bethléem ou de Jaffa. On me fit remarquer à main gauche une petite piscine dont on veut faire le bain de Bethzabée, parce qu'on appelle le château voisin la Tour de David , et que , du haut de ses créneaux , on a vue sur la piscine en question. Rien n'empêche de croire que les terrasses du palais du roi ne s'étendissent jusqu'à cette extrémité du mont Sion voisine du Golgotha, mais il serait absurde d'imaginer qu'une pareille mare puisse avoir rien de commun avec le bain que la femme d'Urie prenait sur la temtsse de

son habitation. D'ailleurs, je demande qui aurait eu intérêt à perpétuer ce souTenir.

Je fus yoir en rentrant le père yicaîre, et je ne fus pas peu surpris en découvrant que je me trouvais sous le coup d'une excommunication pour avoir cueilli quelques branches aux oliviers de Gethsémani. « Comment , mon père, m'écriai-je, vous me gâteriez à ce point mon voyage, et je serais venu à Jérusalem pour m'y faire excommunier ! » Le révérend me mit la conscience en repos , mais eu même temps il me fit convenir par de bons raisonnements de la nécessité d'assurer les lieux saints contre les dévastations des pèlerins par les seules armes défensives que l'Ëglise ait en son pouvoir; il me lut la bulle du pape. Je me tins pour averti , et , comme le cas de restitution n'était pas prévu, j'emportai mon pieux larcin.

Le 15 décembre, nous reprimes au tombeau d'Absalon la promenade de la veille; nous nous arrêtâmes d'abord sur le petit pont qui traverse le ton^nt de Cédroo, d'où l'œil plonge dans la vallée, entre le mont Sion et celui de l'Offense ou du Scandale, appelé ainsi à cause de l'apostasie de Salomon. Ce fut là que le plus sage des rois témoigna publiquement sa folie en adorant Chamos et Moloch L'Ecclésiaste oublia qu'il avait écrit : a J'ai reconnu a que la femme est le filet des chasseurs , que son i< cœur est un piège et que ses mains sont des chai-

lies. » Fatal exemple du néant de notre raison! Malheur à nous quand les passions nous font courber et ramener vers la terre ce front que , seuls de toutes les créatures , il nous est donné de lever librement vers les cieux. L'homme ne devrait toucher la terre que des pieds , et comme pour la repousser ; mais, hélas! le plus riche en sagesse porte son trésor dans un vase d'argile : Tennemi l'entoure, le presse; cet ennemi intime qui est toujours là ; et la parole de notre divin Maître, prononcée sous ces oliviers mêmes que j'ai sous les yeux , peut s'appliquer à chacun de nous : u Celui qui doit me trahir est bien près. » '< Et Salomon bâtit un temple aux (( idoles des Moabites et des Ammonites, sur la a montagne qui était vis-à-vis de Jérusalem m Cette montagne de l'Offense fait suite au mont des Oliviers. Plus loin, sur son penchant, nous découvrons le village de Silo, près duquel la vallée de Benennom rencontre celle de Josaphat ; Jésus avait ici traversé le Cédron, quand on l'entraîna du Jardin chez le grand-prétre. (c II boira en passant de l'eau du « torrent et il élèvera sa tête. » Le bon père Casto continuait à me contrister. Mon-seulement il était convaincu que ce même petit pont, qui aura été emporté vingt fois par le torrent • existait du temps de Notre-Seigneur, et qu'il en avait été précipité par les soldats; mais il reconnaissait sur un roc la trace de ses pas que déjà il m'avait fait remarquer dans

plusieurs autres endroits. « Eh, mon Dieu ! lui clisais-je, quel besoin avez-vous de ces traces? Vous voulez me faire voir en quelques lieux Tempreinte des pieds du Sauveur, mais je les vois partout; et qu'importe ici le témoignage des yeux ? Est-il donc nécessaire que nous mettions nos doigts dans les plaies , comme l'apôtre incrédule, et que nous mesurions ces vestiges, et que nous y placions nos pieds pour croire, à Jérusalem , à la présence d'un Dieu? » Mais jamais nous ne pûmes nous entendre sur ce point. En descendant au fond de la vallée , je me désaltérai à la fontaine de la Vierge , qui coule au fond d'un antre et communique avec celle de Siloé, dont nous trouvâmes, à la racine du mont Sion, le bassin entouré de débris de colonnes : « Allez, dit le Sauveur, vous laver dans la piscine de Siloé »; l'aveugle s'y lava et revint guéri. Le récit de ce miracle est admirable dans saint Jean : on se sent frappé du bon sens qui règne dans' les réponses de l'aveugle aux questions insidieuses des Pharisiens. « Ce qui est étonnant, c'est que vous ne sachiez d'où il est et qu'il m'ait ouvert les yeux. « Un olivier entouré d'une muraille marque le lieu de raiîreux supplice que Manasséfit subir au saint prophète Isaïc, et, plus loin , c'est dans cette profonde citerne que Néhémias retrouva le feu sacré. « Car, lorsque nos pères furent « emmenés captifs en Perse, ceux des prêtres qui « craignaient Dieu , ayant pris le feu qui brûlait sur

« l'autel y le cachèrent en secret dans une vallée où (c il y avait un puits profond et à sec, et ce lieu dea meura inconnu à tout le monde ; mais beaucoup « d'années s'étant passées , lorsqu'il plut à Dieu de u faire envoyer Néhémias en Judée, il chargea les u petits-fils de ces prêtres de chercher le feu qu'ils a avaient caché, et ils ne le tix>uvèrent point, comme (( ils nous Font dit eux-mêmes , mais seulement une a eau bourbeuse. Cette eau ayant été répandue sur (( l'autel et sur les sacrifices , fut soudainement allu- « mée par le feu du ciel» et l'événement ayant été ce rapporté au roi de Perse, après avoir considéré a ce qu'on lui disait et s'être assm-é de la vérité par a une exacte recherche , il fit bâtir un temple en ce (( lieu même. »

A l'orient , les murs de la ville ont pour fossé la vallée de Josaphat , et à l'ouest et au midi ils sont pareillement défendus par la vallée de Benennom ou fils d'Ennom , la vallée des cadavres et des cendres où le ver ne meurt point, où le Jeu ne s'éteini jamais, parce que c'est celle où aux jours de l'idolâtrie, les Israélites brûlaient leurs enfants en l'honneur de l'inÛme Molocb. Elle borde la montagne de Sion. Nous y trouvâmes des tombeaux ruinés; un d'eux avait été transformé en chapelle, et on aperçoit encore dans l'intérieur des traces de stuc et de peinture; l'entrée d'un autre est décorée d'une frise sculptée; et un dernier, vers le couchant, porte sur

son entrée une longue inscription presque entièrement fruste. Au-dessus de ces sépulcres , au midi de la ville, une ancienne église voûtée , et en partie pratiquée dans le rocher, occupe la place de l'Haceldama , ce champ acquis au prix du sang , et de quel sang! Aujourd'hui encore il sert de cimetière : on croit que cette terre a la propriété de consumer très-promptement les corps qui y sont déposés , et j'ai lu qu'on en avait transporté des navires chargés au Campo-Santo de Pise. De la plate-forme de l'église de l'Haceldama on découvre devant soi le mont Moria et celui des Oliviers, séparés par la vallée où quelques masures portent encore le nom de Silo. (N^ 92.)

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