CORFOU. — HOSPITALITÉ ANGLAISE
Laissant a gauche cette roche singulière et le fort qui la domine, nous entrftmes dans le port et au bureau de la santé. Après les vérifications d'usage , notre admission en libre pratique ayant été prononcée f on nous ouTrit la porte de sortie et nous nous trouvâmes sur le quai. Je n'oublierai jamais l'impression du premier coup d'oeil, quand je me vis entouré de tous ces costumes nouveaux pour moi , de ces beaux Albanais si pittoresques avec leur tarbouch écarlate , leur ceinture pleine de pistolets et de poignards à pommeaux et manches d'argent, leur large jupon, leurs guêtres brodées, leur chaussure rouge et à la poulaine , et surtout leur épais manteau d'une éclatante blancheur dont le tissu a l'apparence d'une toison ; ce Tétement se retourne selon la saison, et quand le froid se fait sentir on met en dedans les longues barbes de laine que d'ordinaire on laisse pendre extérieurement. Charmé de ce spectacle, nous échangions , mes neveux et moi , des exclamations de surprise et de plaisir, et dans la ferveur de notre curiosité nous suivions ces Albanais comme j'avais suivi les capucins au premier jour de mon entrée en Italie. Ce n'était que tout récemcment que
les lies anglaises avaient admis le principe de la libre pratique ayec le continent turc. Auparavant Corlou se trouvait doublement victime des précautions sanitaires et également en souffrance avec les deux rives de l'Adriatique; ses habitants avaient beau fermer leur port aux provenances de la Turquie et de la Grèce y ils n'en jouissaient point pour cela d'un accès plus libre dans ceux de l'Italie, et les Napolitains leur faisaient faire la même quarantaine qu'euxmêmes exigeaient des Albanais. Le gouverneur a donc sagement agi en faisant un choix, quoique ce choix soit pour la peste, puisque de fait il était illusoire d'imaginer qu'on pût empêcher les Coriiotes pour peu que leur intérêt s'y trouvât, de conununiquer en cachette avec la terre ferme, dont si peu de distance les sépare : par suite de cette décision le marché de la ville se trouvait aujourd'hui rempli de paysans musulmans, car c'étaient de simples paysans dont la tournure nous semblait si noble et si iière , mais des paysans soldats-laboureurs, au moins aussi familiers avec le sabre qu'avec le soc.
Sir Frederick Adam, pour lequel j'avais des lettres, venait de quitter le gouvernemient des Sept-Iles et de passer dans celui de Madras. Le major-général faisait l'intérim; je trouvai chez le général Woodfort l'accueil le plus honnête. Nous fûmes invités dans son beau palais à un véritable festin britannique sans aucune altération du type national; le dessert fut
précède de salade et de cornichons , puis incontinent cinq flacons commencèrent leur évolution autour de la table , chaque convive les poussant de proche en proche à son voisin; les dames s'étaient levées avant que le vin circulât, et je n'avais pas manqué de courir galamment après lady Woodfort pour lui oiFrir mon bras. Sur les exclamations auxquelles donnèrent lieu ma sortie de table et ma politesse incongrue 9 je revins un peu honteux reprendre ma place au milieu des hommes et des bouteilles. L'étatmajor est composé déjeunes et élégants officiers, et il est difficile de voir une plus belle garnison ; beaucoup de soldats sont Irlandais et catholiques fervents à en juger par leur recueillement à l'église. Le culte grec est naturellement le plus pratiqué à Gorfou. Je trouvai les chapelles fort dorées, fort ornées, mais de mauvais goût. Comme Démétrius m'avait parlé théologie pendant la traversée, et qu'il se glorifiait, comjne je l'ai dit, de son titre de fils de papa , je m'étais figuré qu'il devait être dévot, et je lui demandai s'il n'irait point à la messe, mais il me répondit qu'il la connaissait.
L'ile, dont je n'ai parcouru que la moindre partie, est percée de routes tenues comme des allées de jardin; les montagnes sont vertes jusqu'à leur sommet; des oliviers en tapissent les flancs et égalent en hauteur les arbres de nos forêts. Cette terre qu'Ulysse aperçut au milieu des eaux comme un vaste
bouclier^ est i^chancrée en mille endroits par le Irottement des vagues qui ont creusé une quantité de petits golfes. Chaque tournant de route vous découvre de nouvelles beautés; sans cesse la scène change; souvent elle s'agrandit , et l'horizon se prolonge alors jusqu'au continent de l'Épire. Au milieu de cette campagne si pittoresque, qu'on se représente une petite ville bien blanche , bien propre , avec sa colonie anglaise, sa salle de comédie, ses cafés, ses boutiques, ses promenades, où l'on entend résonner autour de soi les langues orientales, mêlées à celles du nord et du midi de l'Europe, où l'Anglais siffle à côté de l'Italien qui chante, où le Grec fiune en paix avec . le Turc , et on aura une idée du spectacle que présente Gorfou. Sans doute notre voyage nous offrira fréquemment des contrastes piquants, mais il ne faut plus nous attendre à rencontrer le confortable.