RECHERCHES HOMÉRIQUES
Aidé des traditions locales et FOdyssée à la main ^ je cherchai les traces de sou héros dans l'antique Schérie. Notre obligeant ^ice-consul, M. Gautier, me conduisit au lac de Kaliklopoulo qui communique avec la mer et au milieu duquel un rocher, qu'une petite chapelle couvre presque en entier, a reçu le nom d'ëcueil d'Ulysse. C'est sur le penchant de la montagne qui l'avoisine, qu'on place les jardins d'Âlcinous. Il faut bien avouer que rien, dans cette côte couverte d'oliviers, ne rappelle précisément la description du verger royal , pas plus que le lac ne ressemble à ce ileuve dont le héros dans sa détresse se rendit le suppliant, et qui, plus pitoyable que Neptune, l'accueillit et l'abrita dans ses roseaux.
De ce lieu, en se dirigeant vers la ville et en laissant à main gauche le grand chemin qui y conduit, on traverse l'emplacement de Paléopolis, capitale de l'ancienne Gorcyre. Là se trouvent des ruines uniques dans l'île et récemment découvertes, ce sont celles d'un petit temple dorique-grec qui m'a rappelé ceux de Sicile. On m'a dit qu'on avait eu la barbarie d'employer une partie de ses matériaux à la construction de la maison de plaisance du gouverneur. Une assez
triste remarque à faire et qui parait contradictoire ayec les progrès de l'esprit humain , c'est que plus un peuple ayance dans la civilisation , plus on dirait qu'il prend k tâche de faire disparaître les anciens monuments de ses arts et de son histoire. Certainement la situation morale et matérielle des Sept-Iles tend à s'améliorer sensiblement sous la domination anglaise; mais il n'en est pas moins vrai que, tandis que des sauvages, des Arabes du désert auraient passé devant ce gracieux temple grec sans l'apprécier^ sans doute, mais aussi sans le détruire, une administration éclairée n'a pas compris qu'un monument semblable, le seul que Corfou ait conservé de Corcyre, réclamait sa sollicitude, et ajoutait pour le voyageur un vif intérêt de plus à l'exploration de l'île.
Je m'arrêtai longtemps dans ce site et j'y revins plusieurs fois ; on y jouit d'une belle vue sur la campagne et la mer. C'est de là qu'il faut dessiner et l'entrée du canal et le vaisseau pétrifié , avec la maison de campagne du gouverneur et ses jardins au second plan; pour fond, 1m monts vaporeux de l'Albanie. (NM.)
Le lendemain je dirigeai mes recherches vers une autre partie de l'Ile. J'explorai le fond du golfe et l'embouchure de la petite rivière qui s'y jette et qui est, m'a-t-on assuré, l'unique dans les environs. Il me parait plus rationnel de placer ici le lieu de la
scène décrite par Homère. D'abord j'y trouve un fleuve, ce cpie ne m'a point offert le lac de Kalikio* poulo; des bas-fonds y facilitent l'abordage, et, en adoptant que Paléopolis fût dès ce temps la capitale de File, ou en ait depuis occupé l'emplacement, la distance qui la sépare du fleuve est telle qu'elle motivait l'emploi d'un char pour s'y rendre. Ce fut donc là (je n'en veux pas douter) que l'adroit Ulysse, invoquant de loin la pitié de la jeune fille d'Alcinoûs, pour ne pas eiFrayer sa pudeur par l'aspect de sa nudité, lui fit entendre les plus insinuantes paroles qui soient sorties des lèvres d'un suppliant; et Nausica n'y pouvait être insensible, car, ainsi qu'elle le lui dit , elle savait que les étrangers et les pauvres nous viennent de Jupiter.
Quelques doutes plus graves s'élevèrent en mon esprit en voyant , dans le même chant, que la princesse parle de son lie comme d'un lieu séparé de tout commerce avec les humains et à l'extrémité de la mer. Plus tard , elle fait dire aux Phéaciens : Nous n'avons pas de voisins. Cependant j'aperçois à quelques milles de distance les montagnes du continent se confondant presque avec celles de l'ile ; mais ce sont là de ces difficultés locales auxquelles un ignorant comme moi ne doit pas s'arrêter quand la question est jugée par les doctes, et CoHbu est depuis tix)p longtemps en possession d'être l'ancienne Schcrie, pour que la prescription ne lui soit point acquise.
J'entrai dans une barque ; les caps dont j'étais environné me cachaient Tentrée du canal, et j'aurais pu me croire sur un des plus beaux lacs de la Lombardie. Je fis le tour du golfe, tantôt feuilletant l'Odyssée, tantôt me laissant aller à la rêverie au bruit cadencé des rames. Ici, des méditations plus sérieuses n'auraient pas manqué d'aliments, car Gorfou ne se recommande pas moins à l'intérêt du voyageur par les souvenirs de l'histoire que par les traditions homériques. Cette belle et riche nature charma l'exil de Thémistocle; Alexandre bien jeune encore se préparait à Gorcyre à ses hautes destinées, et Cicéron et Caton y pleurèrent sur la perte de la république. Quelle ile peut offrir de plus nobles souvenirs et les associer aux plus gracieux chants du prince des poètes? Mais, sur cette mer qui s'ouvre devant nous, il n'est pas de rivage qui n'ait^nspiré d'illustres lyres. Traversons seulement le détroit, et les débris de Buthrotum, et les monts qui environnent sa plaine nous rappelleront la plaintive Andromaque, le troisième livre de Virgile et les plus beaux vers de Racine. Là, un autre Xante coule à travers les roseaux, et ce site, d'après ce qu'en dit Le Chevalier, ne contribua pas peu à lui faire reconnaître plus tard celui de la véritable Troie. Le 1 8 juin , nous quittâmes Corfou et nous abordâmes en deux heures à l'ancienne cité du fils d'Achille, échue, après lui, à un (ils de Priam. (N"" 2.)
BUTHROTUM. — SAYADES.
tf L\ veuve d'Hector offrait à sa cendre un sacri- « (ice et de tristes et funèbres présents dans un bois (V sacre en face de la ville , sur la rive d*un nouveau c< Simoïs. Elle appelait Hector. Elle invoquait ses i< mânes et baignait de larmes la tombe qu'elle lui « avait élevée, lamentable objet qui nourrissait sa u douleur.» Elle aperçoit Ënée, elle reconnaît les armes et les habits des Troyens, et, revenue de son saisissement, tout entière encore à son premier époux , c'est d'Hector qu'elle leur demande des nouvelles, car elle croit parler à des ombres. Puis elle raconte au tils d'Anchise quelle a été sa fortune, et s'informe de la sienne et surtout de la vie d'Ascagne qui devait avoir l'âge d'Astyanax. Je ne rapporterai point la joie des exilés en se retrouvant sur une terre troyenne, les conseils d'Hélénus et la route qu'il leur trace à travers les périls qui les attendent; l'Enéide est dans toutes les mains. Ce fut elle qui nous servit de guide.
Parvenus à l'embouchure du fleuve (de ce moment , je prends les mœurs grecques et donnerai ce nom aux moindres rivières), nous en remontâmes le cours souvent obstrué de roseaux. Nous mimes
pied à terre près d*un yieux bâtiment devant lequel un groupe de Turcs armés jusqu'aux dents étaient accroupis. Nous reconnûmes l'enceinte de la ville antique ou plutôt de son acropole. Comme le héros phrygien 9 je cherchais dans cette petite Troie Timage de la grande, et, comme lui, j'aurais volontiers embrassé le seuil de la porte Scée; mais il ne reste de Buthrotum que des ruines informes à travers lesquelles croissent d'épais buissons.
En quittant ce rivage , dont la mal aria s'est emparée , nous cinglâmes vers le petit port de Sayades où nous devions trouver des montures et prendre le chemin de Janina. Un vent violent s'était élevé et ballottait notre frêle nacelle. J'y fis peu d'attention; j'avais pour compagnons de voyage Homère , Virgile et Racine, et, en récitant à haute voix au milieu des flots les plus belles scènes d'Andromaque, je me souvenais de l'ennui que, malgré leurs beaux yeux , M"** Volnais et Bourgoing m'avaient fait éprouver dans ma jeunesse. Le demissa voce locuta est de Vii^ile les avaient perdues, et elles ne faisaient cpi'un long soupir du rôle d'Andromaque , le pleurant d'un bout a l'autre sans paraître se douter qu'il était beaucoup plus touchant par lui-même que par leurs larmes. La nuit était noire et froide quand nous primes terre ; nous entrâmes dans un kan où je me trouvai au milieu de Turcs accroupis sur des nattes, mangeant , fiimant et nous contem-
plant en silence ; presque tous nos hôtes avaient leur ceinture garnie de longs et pesants poignards à gaines d'argent et à manches d'ivoire. Les lettrés , que Démétrius appelait ^ram/72a//co^^ y ajoutent une écritoire en cuivre luisant d'une forme inusitée pour nous; le godet qui contient l'encre fait corps avec un étui où l'on met les plumes. Cet ustensile pacifique prend ainsi l'aspect d'un petit assommoir et se porte à la ceinture avec les armes. Quant au mobilier du kan de Sayades , point de lits , point de chaises , point de cheminée , point de table , rien enfin de ce qui constitue une auberge , et Ton m'annonce qu'à l'avenir nous n'en trouverons pas d'autrement fournies. En traversant l'Adriatique, nous voici passés dans une autre partie du monde , et ses deux rives offrent entre elles un bien autre contraste que celles du Bosphore à Constantinople. Ici finit vraiment l'Europe avec le catholicisme et la civilisation , et sur cette côte de l'Albanie commencent le campement des Turcs et les domaines du Coran et de la peste. Aussi , la distance est-elle longue par le fait de la rive gauche à la rive droite; car, si quelques heures avec un bon vent suffisent pour l'aller, le retour, quoi qu'on fasse, est de quarante jours. Du reste, en attendant que la peste se modifie, la physionomie turque perd chaque jour de son originalité. D'après un firman de Sa Hautesse parvenu ces jours derniers à Janina, ces Albanais si bien dra-
pés et dont je me plais en ce moment à considérer autour de moi les groupes pittoresques , Tont échanger leur lai^e jupon contre des pantalons collants. Cependant y en considérant leur maintien grave et silencieux , et le respect avec lequel ils viennent de se prosterner vers Torient à Theure de la prière , je ne les tiens pas encore pour francisés. J'aurai surtout de l'espoir tant que je les verrai manger avec leurs doigts , bien que j'aimasse mieux leur voir nos fourchettes que nos culottes.