‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 12 sur 51 · MISSOLONGHI · texte numérisé non relu

MISSOLONGHI

Nous passâmes près des lies Gursolaires. A gauche du détroit , on commence à apercevoir Missolonghi à ileur d'eau , et d'immenses pêcheries bordent son rivage fangeux (jui tremble sous les pas ; nous changeâmes alors d'embarcation, et un bateau plat nous traîna à travers la vase jusqu'aux premières maisons. On y respire une odeur de marécage dont la santé des habitants ne parait pas affectée; nul lieu cependant ne semble réunir davantage toutes les

conditions d'insalubrité. La ville , naguère ravagée de fond en comble et qu'on rebâtit peu à peu^ n'offre en ce moment que quelques constructions jetées ça et là. C'est à cette place où je m'arrête avec tristesse, auprès du port, au milieu de ces débris écroulés et noircis , que le cœur du plus grand poëte de l'Angleterre a cessé de battre (N* 1 1 )• Sa maison a disparu pendant le siège, de même que le cénotaphe qu'on lui avait élevé. Une fatale destinée semble avoir poursuivi au delà du trépas le sombre Child- Harold. Sans doute ces pierres éparses et calcinées par le feu m'en disaient plus qu'une fastueuse inscription , et les images de la destruction , une cité saccagée , un pays incendié ne messiéent pas comme monument funéraire au chantre de Manfred et de Lara ; mais il est pénible de penser que la Grèce moderne n'en a point d'autre à consacrer à ses défenseurs ; que la tombe de Byron , une tombe si récente , est déjà violée, et que ce sol, si hospitalier jadis, n'exerce même plus aujourd'hui son droit d'asile envers la mort.

On me parla de murs anciens , d'un château-fort à quelque distance. Je m'y rendis en traversant une campagne, brûlée par le soleil , après l'avoir été par les Turcs. Les troncs d'oliviers sont consumés jusqu'à leurs racines, de même que les maisons ont été détruites jusqu'à leurs fondations. Un escadron de palicares nous accompagnait pour nous faire hon-

iieur. Démétrius , né à Missolonghi , était le cousin de tout ce monde. Nous passâmes des torrents desséchés f bordés de lauriers-roses en fleur, puis peu à peu, à l'horizon, nous vîmes grandir de longs murs qui couronnaient le penchant d'un mont, et qui, de loin , nous apparaissaient d abord presque à fleur de terre ; leurs pierres inégales étaient assemblées sans ciment, mais si exactement qu'à peine laissaient-elles distinguer leurs joints, et dans quelques endroits, ces murailles, qui n'embrassent pas moins d'une grande lieue de circuit, sont encore d'une hauteur de quinze à vingt pieds et d'une épaisseur de six. De trente pas en trente pas, elles sont flanquées de tours carrées , dont les angles ont conservé la rectitude d'une construction neuve. Cependant cette ville dale peut-être de trente siècles; j'aurais cru que c'était l'ancienne Calydon, si d'Ânville ne la plaçait pas sur une rivière. Les sommets inégaux de deux petits monts sont enclos dans son enceinte. Nous y remarquâmes un large soubassement qui a pu Êiire partie d'un temple, des portions de frises et d'entablements , et un seul fût de colonne. Près d'une des portes un théâtre , dont quelques gradins subsistent, est adossé au rempart; le mur du proscenium n'oflfre pas la triple arcade à jour usitée dans les constructions de ce genre, et une tour a pris la place du grand arc du milieu. Un peu plus loin, une vaste citerne est creusée dans le rocher et partagée par des

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murs parallèles , en quatre allées , qui communiquent par des portes en ogive ; ces réservoirs sont tapissés de figuiers, de clématites et de plantes rampantes (N* 12). Voilà ce qu'une promenade de quelques heures , à la chaleur la plus ardente d'un soleil de juillet y me 6t reconnaître à travers ces ruines. Après les avoir explorées , nous f&mes rejoindre notre escorte , qui nous attendait au pied de la côte; elle me ramena à Missolonghi où Démétrius traita ses nombreux parents* Je m'abstins de prendre ma part de la réjouissance , qui se prolongea fort avant dans la nuit. J'en avais déjà assez de ces longs repas sans femmes, où l'on chante faux et où l'on mange avec ses doigts; LfOuis m'y remplaça et prit, en s'enivrant, une leçon de sobriété. Le lendemain , il avait bu tant de mauvais vin , qu'il trouvait l'eau excellente. Parlez-moi de l'expérience pour corriger de ce dont elle dégoûte. A la fin de ce festin , Démétrius se sépara du valet qu'il avait emmené de Corfou. Il le congédia à grands coups de poing , mais toujours en l'appelant Adelphe, qui signifie frère. Le canon , qu'on entendit le soir et qu'on tirait de l'autre côté du golfe dans la direction de Fatras, jeta l'inquiétude parmi nos Grecs. Celui chez lequel j'étais logé attendait, avec anxiété, des nouvelles pour tenter le voyage de Nauplie : je ne rejetai pas sa proposition de nous escorter avec ses hommes d'armes « mais je persistai à me rendre préalablement à Fatras , où je comptais

recueillir chez les agents consulaires des i^nseignements certains sur l'état actuel du pays. Nous traversâmes rapidement le golfe en admirant les belles montagnes qui bordent son embouchure; les rayons du soleil couchant les peignaient des plus vives couleurs, quand nous touchâmes la terre du Pëloponèse. Fatras est, nous dit-on, i:empli de gens armés , mais nous n'en avons pas vu d'autres depuis que nous avons touché l'Albanie. Par précaution, nous passâmes la nuit dans la barque , et au jour nous nous fîmes conduire chez notre consul ; il me conseilla la voie de la mer pour nous rendre à Nauplie par Corinthe, en nous disant qu'on était moins inquiet depuis deux jours, bien que les troupes fussent en présence. Celles envoyées par le nouveau gouvernement étaient campées à deux lieues de Patras. Le commandant du château refusait de le leur rendre; mais il semblait convenu tacitement que chacun garderait sa position , et qu'on attendrait , sans hostilité, la prochaine arrivée du jeune souverain que la Bavière envoie à la Grèce. Aujourd'hui, rien de plus embrouillé que les affaires , et de moins amical que les rapports des divers chefs entre eux; mais la seule apparition du roi, assure-t-on, fera cesser toutes ces difficultés et tranchera le nœud gordien. Je lui souhaite l'épée d'Alexandre. Nous avons recueilli , chez le consul, le calembourg suivant, qui est certainement un modèle dans ce mauvais genre :

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On prétend que, pour garantir le bonheur de ses sujets, il faut coton, soie, fil et laine.

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