‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 13 sur 51 · PATRAS · texte numérisé non relu

PATRAS

10 Juillet. Je ne crois pas qu'on puisse avoir un procédé plus turc que celui dont les Grecs de la garnison Tiennent d'user envers moi. On m'avait recommandé de ne pas m'aventurer dans la campagne de crainte des mauvaises rencontres, et j'avais pensé ne pouvoir mieux faire que de rester à portée du château et protégé par ses sentinelles. J'étais assis sur une éminence avec Roger, le jeune Palama , fils de notre hôte , et un neveu de Démétrius. Je dessinais paisiblement (N"" 13) lorsqu'une balle vint m'apprendre , par son sifflement , combien le poste était périlleux ; un pied plus bas , je la recevais dans le crâne. Nos guides , remarquant qu'on nous recouchait en joue de dessus les remparts , crièrent et firent des signes, et me pressèrent de me rendre de suite à ce singulier appel pour prévenir une seconde mousquetade. Quand nous fûmes sous la tour, qui était couverte de soldats, un colloque s'engagea, dont on me traduisit la substance. Ce coup de fusil signifiait qu'il ne fallait pas dessiner. Or, cette bicoque, qui ne tiendrait pas contre deux boulets,

étaity tout récemment encore, occupée par nos troupes qui, certes, n'auraient pas besoin pour la reprendre du secours de mon croquis* Que la garde fût venue m*arréter, comme la chose m'est arrivée l'an dernier au château Saint-Erme, à Naples, rien de plus naturel; ïnais le procédé vraiment féroce, c'est de tirer à balle et en visant sur un homme paisible et désarmé , avant de lui avoir fait la moindre sommation : les Iroquois n'en agiraient pas autrement* Si le consul l'avait voulu, nous serions allés en dire notre avis au commandant; mais il n'y parut pas disposé : il fit seulement quelques observations au général Tzavella , qui se borna à lui répondre qu'il n'était pas prudent de dessiner aux environs du château, ce dont je me tenais déjà pour convaincu. Démétrius , qui nous rejoignit le lendemain de Misso* longhi, parut affecté en apprenant l'accueil que j'avais reçu de ses compatriotes , en mettant le pied dans la Morée. Une heure après , je le vis arriver avec un petit corps d'ai^mée, qui remplit notre chambre. C'était, me dit-il, un général et sa suite, qui venaient me faire oifre de service. Comme je commençais à connaître mon homme, et qu'il avait son intérêt à ce que je ne me dégoûtasse pas du voyage , la pensée me vint que sa députation , le général en tête, pouvait bien être les matelots de notre barque, qu'il aurait fait endimaucher. J'avais affaire à un fin Grec, très capable de me jouer la

scène de Covielle avec M. Jouixlaiii. J'appris que mon coup de fusil n'était pas le premier exploit en ce genre de la garnison. La femme du consul anglais , à laquelle je fus rendre visite, me dit qu'on avait tiré plusieurs fois du château, sur une fenêtre qu'elle avait laissée éclairée le soir. Depuis plus d'un mois, elle et son mari allaient coucher, pour leur sûreté, à bord d'une. frégate anglaise en croisière devant Fatras. Le consul me parut peu prévenu en faveur des Grecs. Son opinion est que les chefs finiront, si l'on n'y met ordre , par se partager le pays. Ce sont de véritables condottieri. Voilà pourtant les Solons et les Socrates pour lesquels tant de gens se passionnent chez nous. Tant il est vrai que le libéralisme a ses niais comme l'absolutisme , et qu'en ce genre les partis ne se doivent rien les uns aux autres. Dirai-je cependant quelle était l'impression que je recevais ici en entendant nos philhellènes, maintenant dé-* grisés, exalter les Turcs aux dépens des Grecs, et briser l'idole qu'ils adoraient naguères. Je me rappelais ce vei s du plus raisonnable de nos poètes :

La vérité n'a |>oint cet air impétueux.

Je trouvais que la réaction était trop violente et passait les bornes, qu'il n'était pas juste de reprocher aux palicares de nous être trompés sur leur compte , et parce que nous avions trop atlendu d'eux, de venir leur faire un tort des exagérations de notre

propre jugement; le mécompte provient de notre fait plus que du leur. Byron Terse le sarcasme sur un honnête négociant français qui lui disait à Athènes que les Grecs d'aujourd'hui étaient encore la même canaille que du temps de Thémistocle. L'expression parait risible. Il est vrai pourtant que la canaille est en effet restée ce qu'elle était alors , et que malheureusement elle continue d'être en majorité ; mais , au milieu des vices des modernes Hellènes, il faut reconnaître qu'ils ont les avantages de leurs inconvénients. L'intelligence et la finesse ne leur manquent certes pas , et il y a toujours de la ressource avec les gens d'esprit. Je ne vois donc point qu'il y. ait lien de désespérer de la régénération des Grecs. Seulement on a eu tort en s'imaginant qu'on la trouverait toute faite. Je reviens à Fatras : son rivage , que les montagnes qui l'abritent au midi devraient garantir du terrible siroco, est souvent en proie à toute la fureur de ce vent qui ferme alors aux navires l'accès du détroit appelé les petites Dardanelles. En comparant les deux expositions de Missolonghi et de Fatras , on aurait peine à s'imaginer que ce soit dans la première de ces localités qu'il faille chercher la salubrité. En effet, tandis qu'on la trouve sur un terrain bas et fangeux, environné d'eaux croupissantes, la mn/ aria exerce ses ravages sur la côte élevée du Féloponèse. On doit croire que ce tléau n'y existait pas lorsque

Auguste choisit le site de Fatras pour construire , à la place de l'ancienne cité ruinée de son temps , une ville nouvelle qu'il embellit des dépouilles de Calydon y et qui balança dans ses affections sa chère Nicopolis. Pausanias parle en détail de l'antique colonie qui existait déjà du temps de la guerre de Troie ^ et dont l'usage barbare de sacrifier à Diane une jeune fille et un jeune garçon fut aboli par Eurypyle. La nouvelle Fatras florissait a l'époque d'Adrien , et l'on est surpris de la quantité de temples et de statues qu'elle renfermait , et dont Pausanias donne la description. Une troisième ville succéda à celle-ci dans le moyen âge, et naguère encore elle était populeuse et commerçante; mais aujourd'hui , saccagée et désertée par la plupart de ses habitants , elle n'a d'espoir pour se relever que dans l'administration paternelle du général Tzavella que je viens de rencontrer sur le port entouré de ses sbires , et qui a toute l'encolure d'un corsaire de mélodrame. Le consul nous promena au milieu des ruines antiques et modernes ; malheureusement les premières sont loin de prévaloir, et quelques pans de murs romains furent tout le résultat de nos recherches. Malgré le triste état de ce triste village , car Fatras ne mérite plus que ce nom , l'agrément de sa situation le recommanderait encore aux voyageurs, s'il était possible de s'écarter un peu aux environs ; mais mon coup d'essai m'avait dégoûté.

Nous mimesà la voile le 12 juilletati matin, décides h tenter lepassagedes petites Dardanelles sous lefeudu siroco ; mais nous reconnûmes bientôt notre faiblesse en présence d'un pareil obstacle , et nous fûmes contraints de nous replier honteusement. Rentrés dans le port 9 après quelque hésitation sur la voie que nous devions choisir , et ayant cherché inutilement à nous procurer les huit chevaux qui nous étaient nécessaires pour nous rendre par terre à Nauplie, Démétrius loua une barque pontée plus solide et en même temps plus légère que celle qui nous avait amenés de Sainte-Maure; c'était un véritable mistic, et Dieu sait le métier qu'elle avait ûiit avant de prendre d'honnêtes gens à son bord.

Nous partîmes le 1 3 dans la nuit. Une embarcation frétée par notre hôte de Missolonghi et plusieurs habitants de ces parages allant en députation à Nauplie f nous suivait. Nos marins savaient leur métier et connaissaient bien le défilé où ils allaient s'engager; ils s'y introduisirent adroitement, et vinrent à bout de le franchir malgré le vent contraii^e qui s'engouffrait dans l'étroit canal. Les deu^ châteaux de Morée et de Romélie gardent ce passage comme Sestos et Âbydos celui des grandes Dardanelles. Nous vînmes au jour sous Lépante où je pensai à Michel Cervantes plus qu'à don Juan d'Autriche. Si le boulet qui , dans cette bataille, brisa la main d'un pauvre et obscur soldat eût frappé sa tête, nous n'aurions

remarquable que les sept iles voisines de TÂchaïe gardent encore leur dénomination primitive d'iles ioniennes • tandis que l'Ionie continentale a , depuis tant de siècles , changé de place et passé dans une autre partie du monde. Il y a une observation semblable à faire pour TÉolie; elle s'étendait sur la côte d'Asie, entre l'Ionie et la Troade , et les iles éoliennes se retrouvent bien loin de là , entre la Sicile et Naples. C'est encore ainsi que^ de nos jours, une province d'Angleterre porte le nom de Gaule ou Galles, tandis qu'en France notre Bretagne a conservé l'ancien nom de l'Angleterre.

Le 15, à notre réveil, nous découvrîmes un rivage où j'aperçus des chameaux errants en liberté, spectacle nouveau pour moi; ils avaient été abandonnés par l'armée égyptienne. Plus loin , derrière quelques masures, s'élevait une haute montagne à double cime, couronnée d'une vaste forteresse dont les Vénitiens ont enté les murs sur des fondations grecques. Nous arrivions à Corinthe (N^ 14).

piller, et dans cette solitude, qui semble maudite, sept colonnes ( Chandler en trouva douze) d'ordre dorique , demeurées debout et qu'on croit avoir appartenu au temple de Neptune , témoignent seules que, dans un autre temps, il fut des Dieux pour Corinthe. On nous montra aussi les vestiges presque effacés d'un amphithéâtre taillé dans le roc, puis nous montâmes à TAcropolis^ de la sommité du^el on découvre tout Tisthme^ les deux mers et un vaste horizon. Nous avions sous nos yeux l'emplacement de cette cité si florissante^ l'extrémité de son golfe, et derrière > les cimes du Githéron qui nous déro-^ baient Platée et Thèbes, à gauche l'Hélicoil, et dans le lointain le Parnasse voilé par les nuageSé A droite sur l'autre golfe, Athènes et Salamine. Derrièt*e nous, Argosy My cènes et Nauplie; c'était sur cette dernière ville que j'avais projeté de me diriger en abordant en Grèce , mais la prudence ne me permettait plus d'exposer mes neveux à un trajet aussi périlleux. La guerre , nous assure-t-on , est commencée d'hier. Les fils de Colocotroni ont porté les premiers coups. Une troupe de bandits s'est aussitôt campée entre Corinthe et la capitale, pour intercepter le passage. Tournons donc nos yeux vers Athènes. Allons chercher des rivages plus hospitaliers et nous réfugier chez les Turcs. Pauvre Grèce dégénérée , à peine sortie d'esclavage , quel usage tu fais de ta liberté!

les appeler d'tin nom honnête ; qui fut le théâtre des fureurs de M édée et des voluptés de Laïs. On n'en peut approcher sans avoir à craindre également et la fièvre empestée et l'anarchie sanguinaire; il faut pour s'y promener s'entourer d'ime escorte ; pour y dormir, solder une garnison, et, sous ce rapport, on peut dire encore aujourd'hui qu'il n'est pas donné aux pauvres d'aller à Corinthe. Nous en partîmes le 17, avec une bande de nos protecteurs, et moi bien convaincu qu'ils allaient nous voler; quand je vis qu'ils n'en faisaient rien et que nous approchions du port où nous devions nous embarquer, je rendis grflce à Dieu, qui a inspiré à saint Paul, dans cette même Corinthe , ces paroles à notre usage : a Nous (( sommes pressés , mais nous ne sommes point acca- « blés; nous éprouvons de grands obstacles, mais (c nous n'y succombons point. » Et commentant ce texte, ne soyons pas injustes envers le sort, dis-je à mes neveux, une balle m'aurait cassé la tête à Patras si j'avais été debout, j'étais assis. Aujourd'hui les bandits nous guettent dans les défilés de Némée , comme jadis le lion; nous nous en tirerons moins glorieusement qu'Hercule, mais nous ne serons pas dévalisés même par nos amis que voici , et au lieu de Nauplie, nous verrons Athènes. Remercions Dieu de tout, remettons-nous-en à la Providence, ce grand pilote , et même un peu au hasard , qui se charge si bien de réparer parfois les mécomptes de notre pru^

dence. Cependant le nom de Coiocotroni revenait sans cesse dans la conversation très-animée de nos soldats; celui de Miltiade n*a certainement pas plus retenti dans ces parages. Tout en chevauchant , je ne pouvais détacher mes regards des monts que je découvrais dans le lointain^ à gauche de la route. La Thébaïde était là. OEdipe et sa race lassent quelquefois les spectateurs h Paris , mais en face du Cithéron , ik reprennent tous leurs avantages. Je cherchais aussi cette muraille dont les Péloponésiens entreprirent de fermer l'isthme, pour se retrancher contre Tannée du grand roi, qui venait d'occuper TÂttique. Je ne vis que des buissons de lauriers-roses en fleur. Ces gracieux arbustes tapissent les torrents dont seuls, dans cette saison brûlante, ils marquent les lits. Nos palicares nous assuraient que nous traversions des fleuves , peut-être les mêmes que jadis les Perses desséchèrent en les buvant. Hérodote dit : que le plus grand de la Thessalie ne suffit que médiocrement à désaltérer leur armée. Cela vient assez bien à l'appui de tant de potamos que nous enjambons journellement. L'hyperbole est grecque d'origine. Vers le milieu dujour nous atteignîmes le bord de la mer (N** 15). D'antiques fondations s'aperçoivent encore sous les flots, mais plus de temples de Vénus, d'Esculape et d'Isis; plus de statue de Neptune, et je demande en vain la fontaine bouillante et salée qui

tombait d'un rocher, et à laquelle on avait donné le nom de Bain d'Hélène.

Cenchrée était le port de Corinthe sur la mer Saronique , comme Léchée sur l'autre golfe. C'est une admirable position commemale, l'entrepôt naturel de l'Asie Mineure avec l'Europe, de la Grèce avec l'Italie. (( Je vous recommande, écrivait saint ((Paul , notre sœur Phébée, diaconesse de l'Église, c( qui est au port de Cenchrée. » Aujourd'hui , une seule maison grecque forme la colonie chrétienne.

Le port réunit encore quelques caïques ; nous en louâmes un , et vers minuit nous partîmes à la rame. Étendu dans la barque, je me livrais à mes rêveries; Rome , pensais-je , toute grande ville qu'elle est restée , a besoin du prestige de ses souvenirs, j'ai souvent eu occasion de le reconnaître pendant plus d'un an de séjour que je viens d'y faire. Que faudra-t-il donc dire de la Grèce? Hormis son ciel et quelques rares débris, ôtez-lui la brillante parure dont la revêt notre imagination , quelle désolante nudité ! Nous venons de voir Corinthe, trouverons-nous mieux à Athènes? Argos est un repaire de brigands; à peine si Ton sait la place où (iit Sparte. Cependant , j'avance avec joie au milieu d'arides rochers, parce qu'ils s'appellent le Pinde et le Cithéron. C'est ici qu'il faut vivre exclusivement avec le passé, sous peine d'être accablé sous le poids du présent; de ne trou-

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