TRIPOLI
Nous traversâmes sur un pont en escalier le fleuve Brahim , Tancien Adonis. Je fais grftce à mes lecteurs de toute digression touchant ce beau chasseur et le culte qu'oi) lui rendit après sa mort. Il en est fait mention dans Ézébhiel lorsque , transporté en esprit dans le temple de Jérusalem , il décrit les abominations de Tidolâtrie dans le lieu saint : fc Je vis , dit'il ,, à. 1^ porte du nord des femmes assises qui pieu-' raient Adonis. » C'est dans ces ^rages que Paul Lucas f ce médeciq-voyageur envoyé par Louis XIV dans le Levant , Uia , si nous l'en croyons , un tigre dont il emporta la peau, non sans avoir ci*aint d'abord pour la sienne , bien l'en prit d'avoir visé jpste. En descendant le long du fleuve , nous gagnâmes bientôt les bords de la mer à travers des plantations de mûriers qui font la richesse du pays. Nous passâmes par la petite ville de Gebaïl environnée de i*emparts comme Beyrouth. Nous remarquâmes, le long du chemin., de belles colonnes de granit rouge et gris ; un plus grand nombre est encastré dans la ms^çonnerie des tours. En Grèce et dans
l'Asie Mineure, nous avions vu souvent de riches débris employés péle-méle comme matériaux; en Syrie, il semblerait que c'est à titre d'ornement qu'on a placé, en travers et STmétriquement dans
si l'on m'en avait fait la proposition, je l'aurais trouvée bien indiscrète. Le lendemain , nous lais-
empmnté, s'étaient ligure que les femmes pleurent
à Tolopté : c'çst certainement .une grande. injustice;
çaîs. Je lui trouvai un. air embarratté et presque honteux qui me fit deviner à qpii. j'avais afllaiœ. C'était un renégat de Nice» ce La semaine .dernière, me dit notre agcmt consulaire , la corvette française rÉglée était en rade. Dans une visite que lui fit le conunvidant égyptien .il «'enquit s'il n'y ayait point à bord quelques-*uns de ses compatriotes; justement il s'en* trouvait ,un; il se présente., et les deux irères se jettent dans les bras l'un de l'autre. Depuis douze ans le. marin croyait le renégat mort. »>
J'ai déjà dit que l'apathie orientale se communique comme une véritable lèpre. Tous les Francs la gagnent ; . le tabad et le café finissent par leur tenir lieu de la société des femmes et de celle des livres ; ils n'éprouvent ni le désir de plaire , ni le besoi,n de s'occuper. Les plus distingués de nos compatriotes , après un séjour prolongé d^ns le Levant , ne sont pas à l'abri de cette influence. C'est comme le bour ton d'Alep auquel pensonne n'échappe, seulement la marque en re^te plus ou moins apparente. Je citerai uq exemple de cette parfaite indifférence qui m'a paru caractéristique.. Il y a vingt ans en-r viron, le château et la ville de Tripoli se firent la guerre; M. Guys père .remplissait alors les fonctions consulaires , et sa demeure était presque contiguë à celle du pacha nouvellement accrédita par la Porte, que l'ancien gouverneur» retranché dans la citadelle, refusait de reoQnnaitre. L^
enceinte, quelques traces du moyen âge, aujourd'hui presque aussi effacées que celles de l'antiquité phénicienne. J'aurais voulu surtout retrouver cette maison du Temple où reposa , enseveli dans son amour, le bon chevalier Geoffroy de Rudel qui vint des pays d'Occident. J'ai lu dans nos chroniques qu'il était prince de Blaye et qu'il s'énamoura de la comtesse de Tripoli sans l'avoir jamais vue , mais pour la grande bonté et la grande courtoisie qu'il en ouït dire par les pèlerins qui i*evenaient d'Antioche. Il composa sur elle maintes chansons avec de beaux airs ; sa passion résista à bien plus que l'absence. Elle allait toujours croissant , et le temps qui détrompe sans cesse , selon l'expression du poëte , n'avait rien pu sur le cœur de Geoffroy. Enfin I par désir de la voir , il se croisa et se mit en mer. Tandis qu'il était sur le vaisseau y il fut pris d'une grande maladie , de sorte que ses écuyers pensaient qu'il mourrait dans le trajet; mais ils firent tant et exploitèrent si bien, qu'ils l'amenèrent jusqu'à Tripoli et le déposèrent comme mort à l'hospice; on le fit savoir a la comtesse. Elle vint à son lit et le prit en ses bras; et, quand il sut que c'était elle , il retrouva la vue et l'ouïe y et loua Dieu , lui rendant grâce de l'avoir fait vivre jusqu'à ce qu'il eût vu sa dame et connu ses traits. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse , et elle le fit enterrer en la maison du Temple , à Tripoli de Syrie , et puis ,
le second jour, elle prit le voile, à cause de la grande douleur qu'elle eut de la mort de son chevalier.