SÉJOUR ET DÉPART
Étant remonté dans ma chambre, j'y trouvai le médecin du prince, qui remplissait aussi les fonctions de drogman , et dont j'avais déjà reçu la visite la veille ; il venait de nouveau m'offrir ses services et me chercher pour notre audience. Vous avez sans doute amené d^Europe votre médecin ? me dit-il , en toisant Creton , qu'il prenait pour un confrère. La question me fit rire, et pourtant il est bien vrai qu'après toutes mes chutes un docteur n'aurait pas manqué d'occupation avec moi. Je ne pouvais guère encore resiuer le cou et l'épaule gauche, mais la souffrance étant moins cuisante , j'avais mieux aimé m'en fier aux bienfaits du temps qu'aux secours de l'art, n'ayant pas conçu grande opinion de la science du moderne Avicène de Betepdin. Probablement pour me donner Tidée d*y recourir, il me répéta
plusieurs fois que j'avais mauvais visage , et je l'as* surai que je me trouvais déjà bien content d'en avoir un.
L'émir Beschir nous reçut dans une salle basse , ouvrant directement sur la cour ; le décor se borne à des bandes tricolores peintes verticalement sur les murs f et l'ameublement à un divan , où nous primes place. Le prince du Liban était assis en face de nous sur des coussins, et appuyé contre un pilier massif qui soutient la voûte. Son extérieur est imposant , une belle barbe blanche tombe sur sa poitrine , et ses yeux sont abrités sous d'épais sourcils; il était vêtu d'un surtout de drap bleu qu'on appelle Jubé, et en dessous , d'une robe de soie à rayures cotdeur de feu; un poignard garni de gros diamants brillait à sa ceinture. Il nous fit quelques questions, qui sont d'usage dans le Levant comme la pipe et le café. Durant le quart d'heure que nous passâmes avec ce souverain catholique, dont l'extérieur me parut plus turc que celui de pas un des pachas que j'avais visités, des petits noirs lui apportèrent plusieurs lettres. Après qu'il eut lu la dernière, qui probablement contenait quelque nouvelle fâcheuse j son visage prit une expression des plus rébarbatives, son front se plissa et ses lèvres en s'allongeant formèrent un cap, qui n'était pas celui de Bonne-Espérance, le le laissai sur cette impression , et je m'en fus sans lui faire compliment sur son cuisinier. Dans une pièce
voisine , on nous montra des cfaîbouks et des narguilë enrichis de pierreries. Décidément le luxe oriental dont on nous parle en Europe , et que nous cherchons vainement en Asie, consiste dans les pipes, les armes et le nombre des domestiques et des che- "vaux ; et il en devait être ainsi chez nous il y a cinq cents ans , moins les pipes. Beaucoup de traces du moyen âge, complètement effacées en Europe, se retrouvent dans ces contrées. .Pai déjà remarqué combien les villes de la cote ont conservé le carac* tère de nos cités gothiques. L'homme libre marche armé à cheval comme du temps de la chevalerie , les varlets raccompagnent à pied ; des meubles superflus n'encombrent point les chambres , et le bahut suffit pour serrer les vêtements. Je puis me croire ici dans une des anciennes demeures de nos pères. La salle d'honneur s'appelait alors la salle voûtée ; nous avons assisté au tournoi dans la cour; les ragoûts du XIII' siècle n'étaient peut-être pas beaucoup meilleurs que la cuisine du prince des Druses; les tailloirs de pain servaient d'assiettes, comme ceux qu'on vient de nous servir ; on présentait de même l'aiguière d'argent aux convives , au sortir de table, puis aux visiteurs le vin et les épices, comme ici le tabac et le café. Juvénal des TJrsins nous apprend que sous Charles VI ce les dames portoient « cornes merveilleusement hautes et larges , si bien « que quand elles vouloient passer par un huis cela
« leur étoit impossible » ; et eiiGn ce vers du roman de Berthe aux longs pieds :
En la chambre s'assoient tous trois sur le tapis,
trouve son application dans un palais où il n'y a pas de chaise. Alors Thospitalilë était aussi dans ryf^ mœurs. On voit à quoi elle se borne chez le souverain de ces montagnes ; mais pourtant il faut reconnaître que tout mauvais qu'ils peuvent être, sept plats servis à tout venant sont une magnificence. Ce qui m'a paru le mieux ici , c'est sans doute le local des bains , avec leurs pavés et leurs lambris de marbres de couleur ; plusieurs salles se succèdent de manière à vous faire parcourir d'étuve en étuve les divers degrés du thermomètre jusqu'au plus élevé que le corps humain puisse supporter. Les peintures et l<|s sculptures qui décorent extérieurement le principal corps de logis , gagnent à n'être pas regardées de près y le mauvais goût y domine; mais d'un peu loin cette façade n'est pas d'un effet désagréable. Toutes les portes pesamment garnies de fer indiquent que le château de Betepdin n'est pas uniquement un lieu de plaisance.
Le soir j'appris que les jeunes princes , que j'avais rencontrés précédenmient à Gazir, chez l'émir Âbdala, habitaient le palais. Je fus les visiter, et je trouvai avec eux leurs trois frères encore enfants. Ces princes sont tous agréables de manières et de
tournure; Fainéa fait une partie de b dernière campagne ayec Ibrahim. Nous nous fîmes mutuellement beaucoup d'offres de services. Ils sont petits* fils de l'émir y et l'un d'eux recueillera sans doute un jour son héritage. Je n'ai pas bien pu connaître encore comment l'ordre de succession est réglé. Assez récemment, on a tenté de le changer; une révolte éclata. Un parent du prince des Maronites , qui avait longtemps joui de toute sa confiance, était à la tête des rebelles. Le vainqueur ayant interrogé les principaux conjurés pris les armes à la main sur le traitement qu'ils lui réservaient en cas de réussite, et ceux-ci ne lui ayant pas dissimulé que sa vie aurait été fort compromise, il lem^ répondit qu'il se montrerait plus humain qu'eux. Cette humanité, plutôt arabe que chrétienne , se réduisit à leur faire couper la langue et crever les yeux ; mais il est vrai d'ajouter que ces yeux crevés et ces langues coupées voient et parlent ^ ce qui me parut des plus étranges. On m'expliqua qu'on se bornait à retrancher l'extrémité de la langue et à passer un fer chaud devant les yeux ; opération qui, faite avec quelque précaution, par des bourreaux accommodants , ne prive que temporairement le condamné des précieux organes de la parole et de la vue.
Le dimanche 1 1 novembre , avant de nous mettre en route , nous assistâmes à la messe qu'un évéque célébra dans une église fort bien bâtie h l'italienne ;
les assistants étaient nombreux , et il y eut plusieurs communions. Nous quittâmes le palais à peu près comme on qaitte une auberge, Démétrius fit nos générosités aux valets de chambre et aux officiers de bouche , qui nous avaient si bien logés et si bien nourris ; il lui en coûta trois à quatre cents piastres, à ce qu'il me dit, il est vrai que je ne le crus pas; d'ailleurs, je ne Taurais pas plaint, car il avait trouvé la chère excellente.
Nous laissâmes derrière nous Betepdin et Dherel--Quamar, qui en est séparé par une gorge profonde, et nous passâmes à travers le pays des Druses. On les considère aujourd'hui comme provenant d'une secte séparée dans le xi"" siècle de la communion mahométane; ils attendent le retour d'Hakem, et croient à la divinité de ce calife fatimite dont les folies et les cruautés rappelèrent celles de Caligula ; il était petit-fils de Moës , qui conquit TÉgypte et bâtit le Kaire. Hakem persécuta les chrétiens, et ordonna la destruction de l'église du Saint^Sépulcre. Ses absurdes ordonnances rempliraient un volume; un jour il interdisait les raisins , et faisait arracher les vignes ; un autre il proscrivait le poisson sans écaiileSf ou la bierre, ou le miiel. Dans une année de disette, le peuple se plaignant, « J'irai demain, dit-il, dans les maisons, et celles où je ne trouverai point de blé je ferai mourir le propriétaire. »
Ce fut l'an 408 de l'Hégire que Hakem manifesta
ses prétendions à la divinité , et cette dernière aberration , le complément des autres , fut propagée dans la Syrie par Hanua ^ surnommé Hadi ou le directeur, un des principaux adorateurs du nouveau dieu , dont il fut le Mahomet dans le Liban. Ce système religieux se compose d'idées et d'allégories qui avaient cours depuis longtemps en Orient , notamment parmi les sectaires d'Ali. Il est curieux d'imaginer que, si voisins d'une population catholique et presque amalgamés avec elle , les Druses en sont encore h se contenter du dieu Hakem. Dans le commencement du xvir siècle, et lorsque leur émir Fakardin vint en Italie , n03 étymologistes s'occupèrent à rechercher l'origine de ce peuple; et on imagina d*en faire une colonie d'habitants de la ville et du pays de Dreux , qui , partis de France sous la conduite de leur comte , frère de Louis- le- Jeune , se seraient établis en Syrie, lors de la seconde croisade. Depuis, l'autre système a prévalu; mais Je regrette l'ancien. J aurais aimé a me considérer comme préfet des Druses, l'ayant été de leur métropole.
Nous passâmes à quelque distance de la demeure de lady Stanhope; mais sachant que les visites l'incommodaieut et qu'elle était souffrante , j'aurais cru indiscret de m'y présenter sans une autorisation préalable '. Déjà nous commencions à descendre vers
' Maintenant que cette dame est morte, il faut bien dire qu'il en
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domine; un autre, qui s'avance au milieu de Teau, surunejetëe de rochers , protégeait le port, maintenant ensablé et que ce môle ruiné environnait (N** 58). Au commencement du xv* siècle, le maréchal Boucicault faillit périr en ce lieu; il y était descendu avec le grand-maitre de Rhodes, et se trouva pris entre dix mille Barbares qui le chargèrent, et une tempête qui empêchait également sa (lotte de le secourir, et lui de se rembarquer.
Le kan français est un assez beau bâtiment carré , avec une grande cour au milieu ombragée d'arbres; des magasins occupent le rez-de-chaussée , et l'étage supérieur est entouré d'une galerie à jour . Nous y trouvâmes un logement commode , grâce à l'obligeance de l'agent consulaire qui depuis cinquante ans réside a Saide sans être retourné à Mai*seille, sa patrie. Jadis nos comptoirs garnissaient ce vaste bâtiment, construit à leur usage ; mais ce n'est pas la première fois que j'ai eu occasion de reconnaître à regret jusqu'à quel point le commerce français est déchu dans le Levant. Jadis il n'y avait pas de petit port qui ne vit prospérer les affaires de plusieurs de nos n^ociants; on en comptait douze établis à Saïde et un pareil nombre à Saint-Jean-d'Acre. Nous avons laissé les Anglais, les Allemands et les autres nations européennes se substituer en notre lieu et place ; et cela me rappelle l'à-propos de je ne sais plus quel député d'une de nos assemblées , auquel on objectait
que la mesure dont il proposait Tadoption ruinerait in&illiblement nos rapports commerciaux avec le Levant; cet homme d'État répliqua du ton le plus d^;agé : « Eh bien ! si nous ne faisons pas le commerce au Levant ; nous le ferons au Couchant. » Il serait intéressant de rechercher les causes qui empêchent nos négociants de soutenir la concurrence avec ceux des autres pays , et pourquoi , par exemple , les frais de transports pour les marchandises sur nos navires dépassent habituellement les leurs.
Dès Saïde j'aurais dû adopter l'habit turc et ne plus le quitter jusqu'en Egypte où le nôtre porte respect : j'aurais évité ainsi plusieurs affronts ; mais j'étouifais sous le tarbouch , véritable foyer de chaleur , et que les Orientaux garnissent encore en dedans de calottes de toile ou de laine qu'ils appellent takets. Je préférais un chapeau de paille qui garantissait mes yeux ; seulement , j'y joignais quelquefois une culotte turque ou un manteau arabe ^ mais on ne me savait point gré de mes concessions , et, ayant voulu en cet équipage m'établir à dessiner sur la grève de l'ancienne Sidon , les petits Phéniciens me huèrent impitoyablement. Voyant que l'émeute grossissait, je commençai à opérer ma retraite en boitant, réservant mon énergie pour réprimer les voies de fait, si le désordre allait jusqu'à ce pokit. Heureusement un protecteur vint à mon secours et rossa les plus petits, ce qui fit fuir les plus grands; comme I. 21
je lui témoignais ma gratitude par un salut à la mar nière du pays : f...«. polissons! s'ëcria-t-il en bon français. C'était un sous-officier de l'armée égyptienne qui avait quelque teinture de notre langue. Le 1 2 y nous nous dirigeâmes vers Tyr. Nos chevaux bronchaient quelquefois sur des pavés de mosaïque à travers lesquels on a tracé ou , pour mieux dire y frayé la route. Quatre heures après notre départ, je reconnus la situation de l'ancienne Sarepta à la hauteur à peu près du village de Sarfand , qui est à gauche, près des montagnes. Je trouvai beaucoup de débris de marbre et de brique au bord d'une chaussée. La pluie nous prit en cet endroit, et nous cherchâmes un asile pour la nuit dans une cabane abandonnée , au bord de l'anse qui formait probablement l'ancien port. Le lendemain, nous visitâmes une petite mosquée blanche construite à la place où eurent lieu successivement les deulc miracles d'Élie (N^ 59). Entre ces noms orgueilleux de Tyr et de Sidon (car ce ne sont plus que des noms) , je me plaisais à rencontrer la demeure de la pauvre veuve qui ramassait du bois sec pendant la famine pour préparer à son fils un dernier repas et mourir ensuite. Ce sanctuaire est l'objet de la vénération générale. Les juifs, les chrétiens et les mahométans honorent également l'humble toit sous lequel , durant trois ans, l'huile de la charité ne tarit point dans le petit vase et la poignée de farine ne diminua
point y parce qu'une pauvre femme avait cru à la parole de Dieu qui lui avait été apportée par un prophète aussi pauvre • quelle ; mais sa foi reçut sa récompense , puisqu'elle vit plus tard s'opérer en sa fiivear le plus grand des miracles pour le cœur d'une mère. Dans une chambre attenante à la mos* quée, les voyageurs trouvent un abri; il y a une ëlable pour les chevaux et des abreuvoir» en pierre à la porter Je ne pus persuader à mon Grec d'adresser quelques questions à d^ Turcs qui se trouyaient là, relativement aux traditions conservées parmi eux sur les prodiges opérés en ce lieu; il m'assm^ doctoraleaaent que les Turcs ne croyaient pas comme nous aux miracles d^ F Évangile, et qu'il se ferait maltraiter s'il en prononçait seulement le nom.