RENCONTRE DANGEREUSE
Nous cheminions à travers des débris de murs et de mosaïques, entre la mes < et une longue file de rochera où je crus apercevoir des tombeaux. Je me dirigeai de ce côté et je mis pied> à terre devant une caverne où j'allais pénétrer, quand je reconnus qu'elle était pleine de gens d'assez mauvaise apparence. Je fus bientôt distrait de cette rencontre par l'appât
que ces lieux offraient à ma curiosité. Des cellttles carrées , coupées dans la pierre , se touchaient sans se communiquer. On distinguait à l'entrée les feuillures dans lesquelles les portes avaient dû s'appliquer. Souvent la salle sépulcrale , où trois niches étaient disposées pour recevoir des corps , se trouvait précédée d'une petite antichambre qui avait aussi sa fosse qui en occupait le milieu. L'accès de ce singulier cimetière était facilité tantôt par des escaliers , tantôt par des passages percés dans le roc ; cpielquefois aussi on ne pouvait s'introduire dans les caveaux que perpendiculairement en s'y faisant descendre. Tout ce que je voyais me semblait à la fois curieux et pittoresque. Divers arbustes, de grosses touffes de verdure croissaient entre les rochers, aux pieds desquels s'étendaient au loin les plages de Tyr et de Sidou. J'allais m'oublier en ce lieu , je pensais même à m'y établir pour la nuit, quand j'entendis Démétrius qui s'écriait : cr Fartons, partons, messieurs, il ne (ait pas bon ici. » Je me rappelai alors les habitants de la caverne, et je me résignai , à mon grand regret , à regagner nos chevaux qui attendaient au pied des rochers. Mon Grec me conjurait de faire diligence. « Nous sommes dans un coupe-gorge, me dit-il quand je l'eus joint. Deux de ces Bédouins sont venus à moi : Le nouveau pacha est-il passé? première question à laquelle j'ai répondu affirmativement. Deuxième question : Et
son bagage? De cela je n'en savais rien. Pois, me i^egardant fixement : Que faites- vous de ces gens? en vous indiquant du doigt; puis, continuant par des gestes encore plus significatifs , ils m'ont fait entendre qu'il était Êicile de vous voler , de vous couper la tète et de vous jeter dans une de ces fosses. C'est alors que je vous ai appelé en mettant ma main sur mes pistolets; et les coquins m'ont quitté. » Ce i^écit , comme on peut le croire, m'ôta l'envie de passer la nuit dans ces sépulcres où le mien se serait tiouvé tout creusé, et nous nous empressâmes de regagner à travers champs la voie fréquentée. Ces hommes nous observaient de l'entrée de leur repaire, mais sans démonstration hostile. Nous avions des armes. Nous étions six sans compter les moukres, en sorte que l'aspect de notre petite troupe était encore assez imposant pour ôter à ces misérables l'idée de nous attaquer autrement qu'en traîtres. Je n'ai pu savoir si c'étaient, ainsi que Démétrius le présumait , de véritables Bédouins , sortis du désert avec le projet de dévaliser le nouveau gouverneur qui devait passer ce même jour pour se rendre à Damas; mais nous nous souvînmes qu'on m'avait recommandé à Saïde de nous méfier des Mostualis qui habitent Sarfand. Ce petit peuple de la secte d'Ali , la même communion que les Persans , et conséquemment ennemi naturel des Turcs , est habitué à vivre de brigandages. Longtemps inconnu dans
Fhistolre de Syrie , et concentré dans Baalbeck et les environs , ce n'est que vers le milieu du siècle der^ nier qu'on l'en vit sortir et se répandre comme le feu grégeois, originaire aussi de la ville du Soleil où naquit 9 au vif siècle, son inventeur Calinique. On se demande comment les Turcs , surtout quand iU étaient unis et puissants , ont pu tolérer dans leur sein des peuplades ennemies , et comment des- villes fanatiques comme Damas et Tripoli se sont accommodées du voisinage desr^ Druses et des Mostualis< Je ne parle pas des Maronites qui s'étaient rendus plus redoutables et que des fortifications naturelles garantissent au fond de leurs» montagnes; je suis à même de juger combien des ennemis y passeraient mal leur temps f puisque moi , qui y ai été reçu en ami , j'ai pensé y laisser un bras et une jambe. Mais les tem*' péraments que la prudence pouvait conseiller de gar^ der avec des chrétiens protégés par les puissances européennes , ne semblent pas être de mise avec quelques milliers d'idolâtres et de schismatiques sans point d'appui. Cette question^ que je me suis faite souvent y se résout par la connaissance des mœurs turques. Ne me suisse pas aussi demandé à Janina pourquoi le fils du grand-visir laissait dans sa cour des pans de murailles écroulées et des trous où il risquait de se précipiter? Cette interrogation , n'ai-jc pas eu occasion de me la renouveler chez tous les grands auxquels j'ai fait visite? Je l'ai déjà dit :
ce n*est pas seulement en Europe que les Turcs sont campés^ et, partout où ils résident, leur étab}issement a toujours l'^ir d'un provisoire. Un gouverneur est aujourd'hui dans une partie du monde , et sera demain envoyé dans une autre, s'il n'est pas étranglé ; il le sait, et il se garde de rien entreprendre qui exige des peines et surtout du temps et de la suite ; il vit au jour le jour , vexe à petit bruit , bat monnaie, et préfère de beaucoup tirer quelque aident des voi* sin6 qui peuvent l'incommoder que de leur chercher querelle les armes à la main. Voilà ce qui explique la présence de sectes ennemies au milieu des populations mahométanes.