LE JOURDAIN A SON ENTREE DANS LE LAC. KAN DU PUITS DE JOSEPH
28 Novembre. Par une chaleur qui contraste singulièrement avec la température des jours précédents f nous entreprenons de remonter le long du lac jusqu^à l'embouchure du Jourdain. Nous entrons dans la plaine de Génésareth qui s'étend entre le village de Mechdel et celui de Hutin. A notre gauche, par une large embrasure que la nature a ménagée au travers d'une chaîne de rochers , et à laquelle on donne le nom de Yal-des-Colombes, nous revoyons les deux sommets de la montagne des Béatitudes. Je rencontre des bergers et même un laboureur , car ce sol est si fécond qu'il ôte tout prétexte à la paresse f et les Arabes se décident à le laisser produire. Il est arrosé par des eaux qui s'échappent d'un abondant réservoir enclos dans un grand massif de maçonnerie.
A moins d'une heure de marche , je m'arrête sur l'emplacement que plusieurs géographes , et notamment d'AnvilIe, se sont accordés à donner à l'an-
cienne Bethsaïde : c^est ici que seraient nés Simon , fils de Jean, André son frère , et Philippe; le premier, surnommé Pierre par Jésus, était miarié et avait des enfants, et il vivait de sa pèche lorsqu'il fut fait pécheur d*hommes, et appelé à devenir la principale pierre du grand édifice. C'est sur ces mêmes rivages que Jésus ressuscité lui conféra ses saints pouvoirs, et qu'il lui fut dit : « Paissez mes agneaux. » Philippe le tétrarque augmentait le bourg de Bethsaïde et lui donnait le nom de Julie, tandis que son frère Hérode fondait Tibériade, et le dédiait à l'empereur. Ces deux courtisans étaient loin de se douter qu'en ce moment un obscur pé* cheur était près de sortir de Bethsaïde pour donner à Rome des successeurs aux Césars , et que ce serait le séjour de Jésus de Nazareth sur les bords de ce lac qui sauverait de l'oubli la ville de Tibère.
Nous nous élevons , le long d'une étrcnle corniche, jusqu'au sommet des rochers qui se dressent en cet endroit presque à pic au-dessus des eaux. Suivant notre guide , c'est ici que le troupeau de pourceaux possédé de l'esprit impur appelé Légion , se serait précipité; mais l'Évangile place ce fait au pays des Géraséniens, sur la situation duquel saint Luc ne laisse pas d'incertitude. c< Jésus et ses disciples aborce dèrent ensuite au pays des Géraséniens , qui est sur i< le bord opposé à la Galilée, n Ainsi le Jourdain séparait la Galilée de la Décapole, dont les Gérasé-*
D'UN VOYAGE EN ORIENT. 3fi3
niens faisaient partie. Un peu plus loin , une petite rivière 9 que nos moukres appellent Tabrac, fait tourner un moulin dont la chute d'eau forme une belle cascade. C'est sans doute cette source, trèsabondante, dont parle l'historien Josèphe dans Fagréable description qu'il fait de ces rivages , qui portait le nom de Gapemafim, et que quelquesuns, ajoute-t-il (il ne les donne pas pour géographes), croyaient être ime branche du Nil. Nous passons sous les arcs d'im aqueduc, et une heure après, toujours bordant le lac, nous nous reposons au milieu des ruines de cette orgueilleuse Capharnaîîm , qui s'élevait jusqu'au ciel et qui a été abaissée jusqu'au fond des enfers. Les morceaux de colonnes et d'architraves , des chapiteaux renversés et d'autres débris témoignent de l'accomplissement de cette menace (N^ 70 )• Quelques misérables cabanes tiennent la place qu'occupait jadis la ville impénitente et superbe où commença la prédication , et que saint Matthieu appelle la ville de Jésus. « Et quittant cf Nazareth, il alla demeurer à Caphamaûm, ville N maritime sur les confins de Zabulon et de Neph- » tali , afin que cette parole d'Isaïe fût accomplie : (c Le pays de Zabulon et le pays de Nephtali , proche a la mer, au delà du Jourdain , la Galilée des Gen-*- (f tils, ce peuple qui était dans les ténèbres, a vu (( une grande lumière , et le jour s'est levé sur ceux il qui habitaient dans la région de l'ombre de la
a mort. » En effet, Jérusalem elle-même h*a point assisté à plus de prodiges que ces rivages de la mer de Galilée y et notamment Gapharnaîîm. «« Allez, if rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu : (c les aveugles voient , les boiteux marchent , les léa preux sont guéris , les sourds entendent^ les morts a ressuscitent. » Ce fut aussi dans cette synagogue que Jésus tint le discours rapporté au chapitre vi de saint Jean , contre le sens caché duquel les Juifs , toujours matériels, se révoltèrent, et qu'il leur annonça l'eucharistie aussi clairement qu'au jour où il l'institua en faisant la Cène, (c Celui qui mange c( ma chair et boit mon sang a la vie éternelle , et je ft le ressusciterai au dernier jour; il demeure en « moi et je demeure en lui. »
A une forte lieue de Gaphamaum, après avoir traversé des terrains rocailleux et remplis de sources , nous trouvons un kan isolé environné d'un retranchement en clayonnage , ouvrage récent des soldats d'Ibrahim lorsqu'il marchait sur Damas. Le sol n'est plus qu'une agglomération de sable fin et de coquilles , alluvion provenant d'une rivière qui court rapidement sous nos pieds. Je revoyais le Jourdain beaucoup plus agréable à son entrée dans le lac qu'à sa sortie ; ici ses eaux sont vives et transparentes. Assis sur sa rive , je répétais les paroles du psaume , qui semblent inspirées par l'aspect de ces lieux : '« Je me u souviendrai de vous, Seigneur, dans la terre du
c( Jourdain, près d'Hermon et de la petite mona tagne. » Je prenais plaisir à voir cette eau couler et se perdre dans la mer de Galilée , aujourd'hui bien différente du jour de notre arrivée à Tibériade; car il n'était plus question de tempête. Toute la furie des flots était tombée comme lorsque Jésus leur parlait, et en se mêlant avec une onde aussi paisible l'impétuosité du Jourdain s'y trouvait comme enchaînée. La soirée était ravissante de fraîcheur et de calme. Un long cercle de montagnes s'arrondissait devant nous, en serrant les contours du lac, dont le miroir réfléchissait l'image du ciel , de même que ses rivages nous retraçaient les souvenirs de l'Évangile. Nous nous trouvions en face de Corozaïm '; mais aucun gué ne s'ofirait à nous. Il fallait forcément rester sur la rive occidentale, et même ne pas s'y oublier; car souvent nos guides regardaient autour d'eux avec inquiétude, et murmuraient contre notice
' En plaçant ici Gorozalm et non point Bethsalde, je me soumets à rautoritë de d^Ânville et des voyageurs qui m'ont précédé dans ces lieux ; cependant trois passages de Phistorien Josèphe sont de nature à laisser des doutes. Le premier (Hiêtoire des Juifs, liv. XVII , chap. xiii) établit que Philippe avait le gouvernement de la Satanée, de TÂuranite et de la Trachonite, toutes provinces au delà du Jourdain ;
Le second ( liv. XVII! , chap. m ) qu'il augmenta le bourg de
Bethsalde et l'appela Juliade.
Enfin le troisième ( Guerre des Juifs, liv. ill, chap. xxxv ) que
impmdence; ils assuraient que nous courions le risque d'élre enlevés. Je me décidai donc à regret à ordonner le départ; mais avant de m'éloigner je recueillis de l'eau du fleuve dans une bouteille de fer-blanc » et je remplis mes poches de coquilles.
Nous tournâmes vers le nord , laissant le lac derrière nous et le Jourdain sur notre droite , et nous nous dirigeâmes tXHijours en montant vers le puits de Joseph , le lieu où Ton dit qu'il fut vendu par ses frères. Nous rencontrâmes de nombreux troupeaux , des vaches de petite stature , mais bien proportionnées; des chèvres «Jont les oreilles pendent d'un demi-^pied au-dessous de leurs cornes; et des brebis qui avaient peine à traîner après elles leur large queue plate et chargée de graisse. J'aimais à trouver ces troupeaux et leurs pasteurs nomades auprès de la citerne de Joseph , lorsqu'à travers les premières ombres de la nuit j'entrevis un grand bâtiment à
le Jourdain passe au-dessous de la ville de Juliade, à U*avers le lae de Génésareth.
En rapprochant ces trois citations , on devrait en conclure que Bethsalde-Juliade se trouvait au débouché du Jourdain dans le lac et sur la rive gauche, au lieu intitulé par d'Ânviile Julia vel Gorozalm. 11 n^est pas probable que les deux tétrarques eussent édifié leurs villes si proches Tune de Tautre , et non moins que Philippe, dont le gouvernement était séparé de celui d^Hérode par le fleuve, Teût passé pour venir fonder Juliade sur la rive droite.
demi riûné , devant lequel notre caravane iit halte. Nous poussâmes les battants d'une large porte, et, pénétrant dans une cour que je croyais déserte, je (us assez contrarié de la trouver pleine d'hommes et de chameaux. Démétrius, après avoir échangé quelques paroles , vint me prendre à part , tandis que je cherchais le puits du patriarche , et il me pressa de me remettre en route , en m'alléguant que le kan était à l'abandon et sans propriétaire responsable , que la société qui l'occupait lui paraissait suspecte , enfin que nous n'avions ni feu, ni lumière, ni même de Teau pour boire. A cela , je lui fis remarquer que la nuit était noire, le bourg de Saphet distant de trois heures, les mules fatiguées et les muletiers peu au fait de la route ; et il finit par convenir que , tout examiné, il y aurait encore plus d'im{uiidenoe à partir qu'à rester; restons donc, et faisons bonne contenance.
Cependant ces ruines se peuplaient de plus en plus; trois nouveaux hôtes y arrivèrent armés jusqu'aux dents , et s'établirent dans le même quartier que nous occupions. Je plaçai un des nôtres en observation sur la limite des deux campements , et il fut convenu que chacun veillerait tour à tour à la sûreté commune; mais tandis que nous étions si so^neusement en garde contre nos voisins, qui l'étaient eux-mêmes contre nous , des ennemis cachés, auxquels nous n'avions point pensé, nous
assaillirent traitreusement, et ne nous laissèrent pas un instant de repos. Ainsi souvent un mal nous menace y et c'est un autre qui nous atteint. Toute la nuit (elle dura douze heures), je fus en proie à d'impitoyables insectes , dont la dent ou le dard m'étaient inconnus, et que je ne savais comment qualifier. Quand je m'examinai aux premiers rayons du jour, ils s'étaient retirés , et je ne trouvai plus sur mon corps que leurs morsures. Depuis, j'ai lu dans les relations de plusieurs voyageurs que le kan de Jeb- Joseph était renommé pour ses scorpions. C'est sans doute une espèce particulière et point venimeuse ; car, toutes cuisantes qu'elles furent d'abord, les ampoules dont j'étais couvert n'eurent pas d'autres suites. Pour charmer mes douleurs, je repris mes recherches de la veille , et je trouvai enfin ma citerne au milieu d'une cour fermée , au fond de laquelle un sanctuaire turc est érigé. Je ne dissimule pas qu'il m'est resté beaucoup de doutes sur l'authenticité de cette tradition. En effet, nous lisons que Joseph, étant à Sichem , errait dans un champ en demandant ses frères, quand un homme lui dit : ils se sont retirés , et je les ai entendus qui se disaient : Allons vers Dothaïip ; et que Joseph fut après eux et les y trouva. Or, si ce dernier lieu est le même que celui appelé maintenant Jeb-Joseph, il ne faudrait pas moins de deux très-fortes journées pour s'y rendre à cheval de Sichem , en passant par les montagnes
de Gelboé, puis le long de la mer de Tibëriade ; et Joseph aurait ainsi plus que doublé la route qu'il avait parcourue en venant de la vallée d'Hébron^ et se serait trouvé avoir traversé la "Palestine dans presque toute sa longueur. Il parait plus probable que Dothaïm n'était pas à une si grande distance de Sichem , et d' Anville le place au-devant du Thabor, dans la plaine d'Esdrelon , ce qui est conforme au passage suivant du Livre de Judith : a Le prêtre « Éliacim écrivit à tous ceux qui habitaient vers « Esdrelon , vi^à-vis de la grande plaine qui est a près de Dothaïm. » Cette digi^ession prouve. en faveur de ma candeur ; car certainement je ne serais pas indiflTérent, en dépit des scorpions , à l'idée d'avoir reposé auprès de cette citerne des premiers âges, d'où Joseph sortit pour administrer l'empire des Pharaons. On peut aussi remarquer que les mar^ chands ismaélites auxquels Joseph fut vendu , et qui passaient, venant de Galaady et allant en Egypte, d'après les termes delà Genèse , auraient précisément tourné le dos à l'Egypte , si venant de Galaad , qui est plus bas que le lac de Tibériade et situé en deçà du Jourdain , ils avaient pris leur direction par Jeb- Joseph.