LE JOURDAIN A SA SORTIE DU LAC
Le 26 au matin, longeant du côté septentrional la base de la montagne des Béatitudes, nous achevâmes d'en faire le tour ; nous y trouvâmes campée mie tribu arabe, que ses tentesdéchirée&garantissaientmal du froid piquant dcmt nous éprouvions les atteintes. Un peu plus loin, sur un tertre élevé, j'apercevais quelques roches isolées ; ce lieu s'appelle les Gnq- Pains (N** 67). La tradition y place le miracle de leur multipilication ; et c'est, dit-on, sur la plus grosse de ces pierres que les pains ftirent bénis avant d'être distribués.
Une heure après je descendais à Tabariéh ( N"* 68 )• Son enceinte de murs et de tours appartient sans doute à l'époque où Tancrède , le héros de la pre* mière croisade, était prince de cette contrée; on croit entrer dans une ville du moyen Age, et on est
base du Thabor , nous nous aperçûmes cpie nous étions observés et suivis par quatre cavaliers bien montés qui parfois semblaient vouloir nous joindre , puis s*arrétaient et se consultaient entre eux. Nous pressâmes le pas de nos mules. Je n'ose pas trop dire^ pour notre honneur, qu'en comptant nos guides et les moukres nous étions neuf ^ mais pas un fusil , ce qui aurait bien compensé l'infériorité du nombre et donné même un grand avantage à quatre assaillants bien armés. Nous vînmes ainsi jusqu'au village de Zal , où cette incommode escorte se décida enfin à nous quitter. Nous en primes une autre, deux hommes que le scheik donna à Démétrius. Ils nous reconduisirent à Nazareth ; leur aspect était peu rassurant , et Louis fit à notre Grec l'observation qu'en cas d'attaque c'était probablement deux auxiliaires qu'il donnait à nos adversaires. « Je ne dis pas non, répliqua-tr-il , mais comme je sais où j'ai pris ceuxci, ils paieront pour les autres, et , si l'on me vole cent piastres , je tâcherai de m'arranger pour m'en faire rendre deux cents par le village. » En effet , pour peu qu'on soit appuyé auprès des autorités tur^ ques , ou qu'on les intéresse par quelques présents , on parvient à rendre ainsi un village solidaire du délit commis par une fraction de ses habitants , et on finit quelquefois par se faire restituer plus que la valeur du vol.
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surpris de ne trouver qu'un mauvais village. On nous fit traverser les voûtes obscures et les ruelles étroites du ghetto des Jui& , pour nous conduire a une petite église où les Pères de Nazareth viennent quelcpiefois dire la messe , et qui sert habituellement d'hospice aux voyageurs. J'avais peine à me décider à faire mon lit au pied d'un autel; quand un jeune Juif, dont les manières et la figure étaient également prévenantes , après avoir cherché vainement à nous procurer un meilleur gîte, finit par nous l'offrir dans sa maison même. J'acceptai avec empressement. J'étais curieux d'être admis dans un intérieur israélite. Nous y trouvâmes une table, une lampe , une écritoire , enfin toutes les recherches européennes qu'on peut imaginer en Asie, et de plus une petite Juive la plus mignonne du monde , et fort empressée à iaire les honneurs à ses hôtes; le mari parlait italien, et l'allemand était sa langue naturelle : c'était un Juif polonais» arrivé depuis peu dans la terre promise. Nous ne pouvions nous expliquer conuxient un homme bien élevé, ayant connu les douceurs de la vie dans un pays civilisé, avait pu abandonner Varsovie pour Tabariéh; mais il m'apprit que beaucoup de ses compatriotes en agissaient ainsi. Quand ils ont amassé quelques biens, leurs regards se tournent vers cette Judée qu'ils considèrent toujours comme à eux ; ils viennent y attendre le Messie et acheter un tombeau dans la
vallée de Josaphat. C'est certainement une chose bien extraordinaire que cette constance dans Terreur f cette foi dans des promesses dont depuis dixhuit siècles ils ont laissé passer l'accomplissement sous leurs yeux sans l'apercevoir.
M. Weissman nous mena sur le bord du lac voisin de sa maison. Là, nous vîmes se renouveler sous nos yeux la pèche miraculeuse; le vent du nord était violent et la mer ftirieuse; on peut sans exagération lui conserver ce nom ; le grand Océan lui-même ne se brise pas avec plus de fracas contre les hautes falaises de Normandie , que les vagues de la mer de Galilée , la plus petite sans doute de toutes les mers ( treize lieues de tour environ ) , contre les roches noires et basses qui la bordent , elle était aujourd'hui aussi orageuse que le jour où les disciples s'écriaient : « Seigneur, sauvez-nous; nous périsc( sons ! » et , durant cette tourmente, les poissons à demi morts venaient échouer par milliers aux pieds des habitants de Tabariéh attroupés sur la grève, et qui n'avaient que la peine de se baisser et d'en prendre ; mais cette peine , quelque légère qu'elle fût, encore en était-ce une , et la plupart de ces nonchalants Arabes ne semblaient |Mis disposés à se la donner. Souvent ainsi ils doivent leur sobriété à leur paresse. Par exemple, aucun d'eux n'imaginerait d'aller jeter un filet au milieu de cette eau si poissonneuse; il n'y a plus un batelier sur ce lac
que nous voyons le Sauveur traverser si fréquemment, où Yespasien livra aux Jui& un combat naval ; et Ton me montra , engagée dans le sable , la carcasse de la dernière barque qu'il n'est pas question de radouber. Nous découvrions la plaine de Génésareth, Bethsaïde, Gapharnaûm, Gorozaïm , le pays des Géraséniens. Ici on ne prononce pas un nom que , comme le son de la cloche , il n'appelle le chrétien à la prière; et les pécheurs de ces rivages furent des apôtres. Le Jourdain , qui prend sa source à environ deux journées plus haut, vers l' Anti-Liban , se jette dans cette mer qui n'est point salée , et , la traversant du nord au midi , y mêle ses eaux sans qu'elles perdent rien de leur saveur.
Le lendemain, je montai à cheval pour aller chercher le fleuve à sa sortie du lac. A peu de distance , nous trouvâmes des fondations et beaucoup de colonnes de granit, restes de l'ancienne Tibériade. Les rochers sont percés de sépulcres, et, sur le rivage, un petit bâtiment renferme une source d'eau thermale où je plongeai et brûlai ma main. J'ai lu dans Josèphe que la ville fut bâtie par Hérode le tétrarque, en l'honneur de l'empereur; qu'il avait choisi un des terroirs les plus fertiles de la Galilée , tout près des eaux chaudes d'Emmaûs, et qu'il accorda de grands privilèges tant pour y attirer de nombreux habitants, que pour les y fixer, car les Juifs se décidaient avec peine a résider dans un lieu
rempli de sépultures ; ce qui était conlraire à la loi
et les exposait a devenir impurs.
En continuant de côtoyer la rive par un chemin facile, nous arrivâmes, après deux heures de marche, en face d*un village, et peu après j'aperçus une rivière qui s'échappait du lac, à son extrémité, en décrivant un coude avant de passer sous les arches d'un pont ruiné; sa laideur., en cet endroit, peut être d'une centaine de pieds , mais bientôt le lit se resserre et s'encaisse. De grosses pierres, cachées sous les eaux, rendent le passage à gué assez difficile. Le dessin ( N^ 69 ) donne une idée exacte du cours de ce fleuve que je n'ai pas besoin de nommer ; nous avons sous nos yeux ces mêmes ondes qui se divise* rent à ta voix de Josué et d'Élie , et où le baptême iut institué par celui qui était exempt de toute souillure. Les Arabes appellent Samark et Carak ces villages que nous apercevons sur les deux rives , et qui sont fameux dans l'histoire de la guerre des Juife sous les noms de Gamala et de Tarichée , villes importantes alors. Le paysage est triste et sévère , et les montagnes grises de Saphet et le glacier de Gebelscheik se reflètent dans le lac.
Pendant que je contemplais le Jourdain , Démétrius s^y plongeait la tête, convaincu, selon la croyance superstitieuse des Grecs , que ce genre de purification suffisait pour laver toutes les impuretés de sa vie passée ; c'était sa confession , sa contrition ,
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et surtout sa satisfaction ; il ne connaissait pas d'autre sacrement de pénitence; je n'ai jamais rencontré d'homme plus matériel. L'âme» s'il y croyait, n'était pour lui q[u'un accessoire du corps, et lorsqu'il priait Dieu, c'était toujours pour lui demander de l'argent , cênio mille dobloni; c'était son chiffre. Quand il eut pris son bain dans lequel il avait une foi si vive , il nous conjura de nous en retourner au plus vite , de crainte des voleurs. Nos guides nous dirent que ces sables que nous voyions devant nous étaient l'entrée du désert et qu'ils appartenaient aux tribus errantes qui vivent de pillage, tandis que, sur la rive droite, nous nous trouvions dans le pays fertile et habité. Je ne m'en étais pas douté; cependant auretour, en considérant la nature du sol , je reconnus bien qu'avec un peu de culture il serait facile de le fé* conder , et qu'il indemniserait largement le laboureur de ses sueurs; mais ce n'est pas dans les entrailles de la terre que l'Arabe va chercher ses richesses ; il pense plutôt à les y cacher. Qui croirait que le Bédouin thésaurise? la chose est pourtant cer^ taine. Le butin que lui rapporte le genre d'industrie auquel il se livre le plus volontiers est quelquefois considérable; cependant on ne le voit ni mieux vêtu, ni faisant plus de dépense ; riche ou pauvre, il n'en éprouve pas plus de besoins, et il enterre son argent dont il ne sait que faire; un misérable en guenilles se confia à M. Weissman, ne sachant p^s compter
et voulant connaître à combien montaient ses économies. Il s'y trouva la valeur de quinze mille francs de notre monnaie. Que vont faire les Arabes de plus de cent mille piastres cpi'ils ont enlevées ces jours derniers à la caravane qui se rendait de Tabariéh à Damas ? tout cet argent sera enfoui dans le désert, qui doit receler ainsi beaucoujp de ces trésors que les Turcs s'obstinent à aller chercher dans les ruines antiques, parce qu'ils y rencontrent habituellement les Francs et qu'ils ne s'imaginent pas qu'on puisse être attiré par un autre genre d'intérêt. Yélney raconte l'histoire d'un de ces Arabes qui, ayant trouvé des perles fines dans sa part du butin , les faisaient cuire pour son dîner , les prenant pour une graine, et renouvelant ainsi , sans s'en douter, la folle prodigalité de son ancienne reine.