Journal D'Une Residence en Circassie
Une canonnade. — * Un conseil de guerre. — La vallée de Sasche. — Arrivée des Russes. — Baie de Marnai. — Les Russes effectuent une descente. — Soupçons et murmures. — Attentions des femmes pour les guerriers blessés. — Médecine du pays. — Correspondance diplomatique. — Anciennes croix.
Sasche, 20 avril 1838. — Aujourd’hui vers midi, le canon s’étant fait entendre à peu de distance, je suis monté au sommet d’une éminence voisine d’où la vue s'étend sur la mer pour m’assurer de ce qui se passait ; mais m’en trouvaut empêché par un bois de grands hêtres, et le feu continuant de se faire entendre, je n’ai eu d’autre parti à prendre que de descendre de mon mieux les sentiers raboteux du bois — : en pantoufles comme j’étais, — jusqu’au débouché du val de la Psékha sur la côte. Arrivé là en nage en une quinzaine de minutes, j’ai vu que l’objet de l’attaque était une barque turque de Trébisonde, — et l’assaillant un steamer. La première était arrivée de bonne heure le malin, et ayant mouillé à peu de distance du rivage au lieu de s’y faire remorquer immédiatement, elle avait été obligée de couper ses câbles et de courir à la côte quand le steamer était arrivé en vue. Cent cinquante habitants environ étaient accourus aux retranii. i
chemcnts du débarcadère, Ali Achmetà leur tôle. Après une douzaine de coups le bateau à vapeur s'éloigna, sans s’élrc approché à portée de fusil.
Malheureusement deux des coups avaient porté dans les œuvres vives de la barque ; de sorte que la presque totalité de ses 300 kilos de sel, qui formaient sa cargaison entière, ont été perdus avant que nous avons pu la halcr à terre au moyen d’un cabestan. L’équipage dit qu’ils avaient été rencontrés par sept autres navires russes, et qu’ils leur avaient échappé sans accident !
Celte vallée et les deux voisines sont notées pour la chasteté de leurs habitants, ou, à tout événement, pour les règles sévères qui déterminent les rapports des deux sexes. Autant que je sache, la chasteté ne saurait en général être comptée parmi les vertus circassiennes, quoique rien de contraire ne se fasse remarquer à la surface de la société.
21 . — Il y a aujourd'hui un an que je suis arrivé dans ce pays, et cet anniversaire a clé consacré à une réunion de quatre à cinq cents personnes, au nombre desquelles étaient tous les hommes marquantsduvoisinage. Le lieu de la réunion était le plateau de Marnai, et son objet de déterminer quels endroits il serait à propos de fortifier davantage contre l’attaque à laquelle on s’attend de la part des Russes. J’y ai assisté simplement comme spectateur. J’ai vu avec plaisir la réconciliation d’une querelle, comme préparation pour agir de concert contre l’ennemi commun. On avait apporté le Koran pour que les deux ennemis réconciliés jurassent dessus d’ajourner tout dissentiment, et on se disposait à le suspendre à cet effet; mais la partie offensée déclara qu’un serment était inutile, et au lieu de cette formalité on s’est donné les mains en présence des lamatas.
Khissa 23. — Samedi dernier Hassan Bey me conduisit à un hameau situé sur le côté oriental de la vallée de Saschc, comme premiéro station d’une excursion au sud le long de la
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côte. ^L’excursion a été interrompue par une affaire désagréable que j’expliquerai bientôt; mais j’ai pu, néanmoins, me former quelque idée de la bonté et de l’étendue de cette vallée. Elle a de 5 à G milles de longueur sur un mille de largeur environ. Des collines à pente douce la bornent de chaque côté, et elle est fermée vers le nord par de hautes montagnes. Un ruisseau large et limpide y serpente entre de riches prairies, qui commencent à se parer de jolies fleurs sauvages, et qu’embellissent encore plus de nombreux arbres fruitiers, — pommiers, poiriers et noyers; quelques-uns de ceux-ci sont les plus grands que j’aie encore vus. Mais ce qui me frappa le plus fut une colline sur le côté occidental de la vallée, que couvrait presque sans interruption, dans un espace d’environ un mille, un vignoble pareil à ceux que j’ai déjà décrits plus d’une fois : — des arbres isolés autour desquels courait en spirale une vigne gigantesque. Ce vignoble n’est pas enclos, non plus que les autres; il est possédé en commun par les voisins. Nombre de grands hameaux sont épars le long du ruisseau qui partage la vallée, et beaucoup d’autres se cachent dans les jolies collines boisées qui l'environnent; une large muraille, reste d'une ancienne forteresse, en protège l’entrée du côté de la mer. La scène offrait dans son ensemble un tableau ravissant de beautés champêtres, de bonheur et d’abondance; et la seule chose qui diminuât le plaisir que j’éprouvais en la contemplant était l’appréhension qu’à moins que les habitants privés d’artillerie n’en pussent défendre l’entrée, elle serait peut-être bientôt dévastée par le balai de la destruction.
J’en viens maintenant au récit de mon aventure désagréable; elle s’était présentée d’abord sous un bel aspect. Pendant mon séjour au hameau que j’ai mentionné, un domestique de l’interprète de Nadir Bey vint d’Agûïa me dire qu’un ou plusieurs navires étaient arrivés pour moi de Constantinople, et que des lettres à mon adresse étaient aussi arri-
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vécs àChapsekwa; mais que le capitaine turk qui arait apporté les lettres ne voulait les remettre qu’à moi-même, s’attendant à être bien récompensé. Celte agréable nouvelle fut immédialamcnt gâtée par celle qui suivit. Un des Zazi- Okrts avait cherché querelle à l’interprète pour obtenir de lui qu'un cheval qu’on avait fait acheter à Nadir Bey à un prix extravagant leur fût payé en argent au lieu de l’étro en marchandises, ainsi que diverses autres choses qu’ils prétendaient leur être ducs, et le domestique me demandait de lui procurer cet argent s’il était possible. Le messager ajouta que les membres de cette astucieuse et méchante famille nous dénonçaient tous hautement, et qu’ils avaient cherché à répandre l’opinion que ce serait un tort de permettre au drogman (ou interprète) d’emporter un paquet de lettres que je lui avais confiées, attendu qu’elles pouvaient contenir des choses dangereuses pour le pays. Cet avis me fil soupçonner que le message au sujet de ces lettres qu’il me fallait aller chercher jusqu’à Chapsckwa pouvait bien n’èlre qu'une ruse pour m’attirer immèdiatemeut au nord.
Je fis part de ce soupçon à Hassan Bey, ainsi que de ma détermination de ne repartir que lorsque j’aurais terminé tout ce que j’avais à faire dans le sud. Je présume qu’il prit des mesures en conséquence ; car après un repas matinal nous nous rendîmes à un monticule peu éloigné de la mer, où se réunirent, peu après notre arrivée, Ali Âchinet Bey, Hadji Dakhùm-Okù et d’autres anciens, à qui le tout fut communiqué. Après une courte délibération, il fut convenu qu’on chargerait quelqu’un d’aller à Agûïa prémunir les habitants de celle partie de la côte contre les préventions répandues contre nous, et empêcher les Zazi-Okùs d’user de violence envers le drogman de Nadir Bey, ou d’empêcher que nos lettres ne nous fussent expédiées, et, s’il était nécessaire, offrir la garantie des chefs qu’il serait fait droit à leurs justes réclamations. Quant à l’argent, vu la difficulté de s'en pro-
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curer ici , j'espère que les Zazi-Okùs entendront raison et se décideront ou à prendre les marchandises en place d’argent , ou du moins à les garder jusqu’à ce que le drogman ait eu le temps d’aller à Constantinople et d’en revenir avec les fonds. Cet incident désagréablea suspendu mon voyage dans le sud; quand pourra-t il être repris? c’est ce que j’ignore, car cela dépend des mouvements de l’ennemi.
24. Le canon s’est fait entendre dans le sud ; et hier, pendant que nous étions encore à conjecturer quelle pouvait en être la cause, quelqu’un arriva avec la fâcheuse nouvelle que cinq ou six grands vaisseaux de guerre russes avaient jeté l’ancre à Sascbe, et que beaucoup d’autres voiles se voyaient au large. Cette prompte visite était si peu attendue, que parmi les dix-neuf convives qui ont soupé ici hier au soir et qui y ont couché, plusieurs étaient de cette vallée. Après souper, c’est-à-dire vers les minuit,— heure jusqu’à laquelle, fumant et buvant, notre hôte prolonge habituellement ce repas, — et juste au moment où nos lits venaient d’étre faits, nos dispositions pour la nuit furent subitement interrompues parle cri de guerre, accompagné selon l’usage de décharges d’armes à feu, partant de la vallée au-dessus de laquelle est situé ce hameau. On crut sans doute que les Ghiaoursse disposaient à débarquer ; car notre hôte et un autre de ses convives montèrent immédiatement à cheval pour aller voir par eux-mémes ce qui en était et répandre l’alarme dans la plus proche vallée au nord, ce qui est le devoir du premier comme chef ; quant à nous, nous nous couchâmes tout habillés et tout armés, prêts à courir au lieu de l’action s’il était nécessaire. Bientôt le monde imaginaire des rêves çt de leurs visions succéda pour moi aux choses du monde réel, et lorsque je m’éveillai au petit jour ce fut pour apprendreque l’alarme et le cri de guerre avaient été occasionnés par les dispositions de l’ennemi à Saschc, bien que quelques navires eussent aussi menacé cetto échelle dans le cours de la nuit. Cet avis, selon la coutume, se
communiqua de la même manière le long de la côte jusqu’à une distance considérable.
Quelques-uns des quinze vaisseaux arrivés à la hauteur de Saschc se voient maintenant en croisière ici sur la côte; et bien que la population tout entière soit sur le qui-vive pour faire face à cet orage, personne ne sait encore sur quel point sa furie peut se porter d’abord.
27 avril. — La matinée du 25 se leva sous les plus beaux auspices. De légers nuages moutonnés en pronostiquaient la sérénité, et une brise qui soufflait de l’ouest ridait faiblement la mer le long de la côte.
Mais la baie de Marnai offrait un horrible contraste avec ce riant aspect de la nature. Les eaux en étaient obscurcies par une flotte de vaisseaux de guerre, tandis que dans les forêts de la plage les armes d’une innorabrablcquantité de guerriers étincelaient aux rayons du soleil levant. Avant d'entrer dans le récit de la luttequi va suivre, il convient de décrire les localités avec quelque détail.
La baie de Maniai ou de Sasthe, vue du cap qui la termine au N. -O. cl qui s’avance le plus en mer (1), forme une courbe profondément enfoncée, sur le côté sud de laquelle est l’embouchure de la Sasche et l’entrée de la vallée du même nom, et sur le côté nord le petitplateau de Mamaï ou Psèklia; de l’embouchure de la rivière au plateau il y a plus de deux portées de canon. L’intervalle d’un de ces deux points à l’autre est un terrain élevé et tourmenté, couvert d’une superbe forêt de hêtres et de chênes, et s’abaissant graduellement vers le sud-est, où la Sasche débouche daus la mer. Le cap nord est formé de collines élevées et esoarpées : l’autre est escarpé aussi, quoique beaucoup moins élevé, cl revêtu de bois. Daus
(l) Ce cap doit répondre au C. Zcnglii de la carte de Gauthier, laquelle offre, depuis Pitsiùnla jusqu’à Pchat, l’application de noms locaux la plus erronée qu’on puisse imaginer. A cet égard, je ne puis que renvoyer à mon Introduction. ( Traduet .)
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toute l'étendue de la baio l’eau est profonde jusqu’à une trèspetite distance de la côte. On voit par là que bien que le meilleur abri pour les navires soit dans les eaux de Marnai, ce n’est nullement une localité favorable comme emplacement d’ün fort, puisqu’elle est commandée d’assez près par les hauteurs environnantes pour que la garnison pût aisément être atteinte parles balles des habitants du pays. L’embouchure de la rivière cl le cap sud sont aussi commandés par des hauteurs situées dans leur voisinage immédiat, mais moins rapprochées, pourtant : ces deux derniers points étaient donc ceux où on devait le plus appréhender une descente de l’ennemi, ainsi que je l’avais dit aux chefs et ce que prouva l'événement. L’un cl l’autre avaient été fortifiés de fossés eu avant desquels on avait empilé des arbres couchés, ou élevé des ouvrages en claies remplis de terre gazonnée etde pierres: Mamaï surtout, comme étant leprincipalaborddcs marchands turks, avait été protégé de cette façon avec une attention toute particulière.
Le 2 !■ , l’escadre jeta l’ancre à la hauteur de l’embouchure de la Sasche, et elle commença immédiatement une canonnade nourrie; mais le lendemain le commandant sembla s’être arrêté à une ruse , au succès de laquelle je suis fâché de dire que ses steamers et le vent contraire contribuèrent également. Il fit avancer l’escadre entière vis-à-vis de Mamaï ; une ligne composée de huit bâtiments à trois ponts et de frégates pesamment armées se développa en avant du plateau et des hauteurs environnantes, à demi-portée de canon environ de la côte, tandis qu’à l’arriére se tenaient les corvettes, les bricks de guerre, les transports, etc., formant le reste de l’escadre et en tout se montant à une trentaine de voiles.
A 8 heures du matin la bataille commença , et pendant les deux premières heures l’artillerie de la flotte dirigea sur Mamaï et les hauteurs avoisinantes un feu si bien nourri , que les Circassicns, ne doutant pas que leurs fortifications ne fus-
sent au moment d’étre enlevées d’assaut, y concentrèrent toutes leurs forces pour les défendre, n’ayant d’autres abris que ceux que leur offraient les inégalités du terrain. Pendant ce temps les chaloupes ennemies s’emplissaient d’hommes du côté du large (opération que le feu nourri de la flotte contribuait à dissimuler); puis, faisant force de rames, elles arrivèrent à la bouche de la rivière et y mircut à terre un fort détachement et quelques pièces de canon, avant que deux à trois cents des plus braves et des plus agiles d’entre les Circassicns eussent eu le temps de traverser les sentiers raboteux du bois , — la plage étant devenue impraticable sous le feu de la flotte, — de passer la rivière à gué et de se précipiter le sabre à la main sur les soldats débarqués. Mais l’effort désespéré de ce petit nombre de combattants héroïques n’eut guère d’autre résultat, ainsi qu’il arrive trop souvent, que le sacrifice des meilleurs et des plus braves ; car bien qu’ils eussent tué environ 150 ennemis, fait vingt prisonniers et pris trois pièces de canon , les Russes n’en restèrent pas moins maîtres du terrain uni où ils s’étaient formés. Environ soixante- dix ou quatre-vingts nobles et autres personnes des plus influentes parmi les Circassiens, outre un certain nombre d’autres de moindre marque, ont été tués ou blessés dans cette action et pendant la canonnade qui l’avait précédée , le tout faisant une perte de 3 à 400 hommes. Des (rois canons dont on s’était emparé il fallut en abandonner deux, trop lourds pour être transportés vis-à-vis de l’ennemi par un terrain inégal et difficile. On les jeta dans un fossé ou dans un trou, où il se peut qu’ils aient été retrouvés par les Russes j ce que ceux-ci craignent le plus, c’est que les Circassiens ne deviennent possesseurs d’armes de celte nature.
Dès que les Russes eurent pris pied, ils s’établirent au centre de la vallée et le long de la déclivité du sud dans les positions qui le mirent les mieux à même non-seulement de pro-
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léger leur corps principal contre une seconde attaque, mais de couvrir avec efficacité le débarquement du reste de leur artillerie et de leurs munitions. Toutefois les hauteurs et les épaisses forêts des deux côtés de la vallée furent occupées par leurs antagonistes, qui ne perdirent aucune occasion de harceler leurs avant-postes et de leur prouver qu’il leur en coûterait cher pour abattre le bois de l’éminence du sud. Les Russes s’y étaient mis à l’œuvre presque immédiatement après que leur débarquement fut terminé. Leurs forces pouvaient monter au total à 8,000 hommes; celles des Circassiens — si subitement réunies — ne dépassaient pis la moitié environ de ce nombre.
28. — Nous avons appris d’un homme du Besni que la * totalité des troupes russes stationnées sur le haut Kùban en avait été retirée et dirigée vers la mer : d’où l’on infère que c’est contre la côte que sera porté pendant cette campagne le fort des hostilités. Les nouvelles du Chapsuk nous font présumer qu’on se dispose à y essayer l'établissement d'une colonie militaire au voisinage del’Abûn, un très-grand nombre de familles et d’immenses quantités de provisions y ayant été dirigées sur le fort sous bonne escorte.
Sass et son armée sont, dit-on, arrivés à Anapa; — s’il en est ainsi, les femmes et les enfants des environs sont en grand danger.
Un incident est venu me prouver que ma position est quelque peu critique. J’étais assis sur la plage , à l’entrée de cette vallée, livré aux tristes réflexions que m’inspirait la lutte inégale dans laquelle mes amis sont engagés , quand un cavalier s’arrêta pour parler à mon Polonais qui se tenait à quelque distance. Au ton et aux gestes du cavalier, je vis bien tôt que ce qui se passait n’était pas d’une nature amicale. Enfin il s’éloigna, ainsi que deux ou trois autres qui l’avaient rejoint, et je sus alors, comme je l’avais supposé, que cet homme s’était emporté en paroles violentes contre moi, qu’il
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accusait d’être la cause de la venue des Russes , disant qu'il avait été à Constantinople, et y avait appris qu’il ne fallait pas faire fonds sur les Anglais. Cet incident, qui peut-être provient des dénonciations que Chamuz a articulées contre moi , me prouve que je dois pour le moment user de prudence; car l’humeur du peuple, aigrie par ses désastres, le dispose à prêter l’oreille à tout ce qu’on peut lui dire contre nous.
1" mat. — Dans le cours du mois de mars nous avons eu six jours de pluie, et en avril sept; le reste des deux mois a été beau. En février et au commencement de mars il y a eu quelques vents d’orage, ainsi que le 2 elle 3 avril; pendant ccs deux derniers jours les vents du sud et de l’ouest étaient les plus violents. Maintenant le temps est délicieux ; les hauteurs et les vallées sont couvertes de la plus belle verdure. Hier, à midi, le thermomètre s’est maintenu à 79° 1/2 (1), la plus grande chaleur que nous ayons encore eue.
Le temps à l’avenir ne me paraîtra pas long ; car outre les avis , les visites et les médicaments qui me sont demandés par nombre d’autres, un des habitants du voisinage qui a été rapporté ici blesse s’est entièrement livré à mes soins. Je vois que j’ai à combattre ici les mêmes préjugés médicaux que dans le nord. Ses amis ou parents, hommes et femmes, se réunissent le soir pour l’amuser par de la musique, des histoires et des bouffonneries, et je ne puis obtenir de lui qu’il consente à se livrer tranquillement au repos: il veut jouir du privilège de sa situation , et prétend qu’il dort mieux après la musique. Mon hôtesse et une grande et belle jeune fille qui étaient venues ■visiter cet homme sont parties aujourd’hui pour Sasche, où elles vont voir l’alalik delà fille de la première, noble qui a été blessé le 25, ainsique beaucoup d’autres.
Cette coutume que les femmes visitent les blessés est uni-
(t) 2fi, 39° centig.; 21 i/to Rcaum. (Trad.)
vcrselle. J’ai vu mainte fuis deux jeunes filles , dont l’une est sœur de Hassan Bey, venir s’asseoir près du lit de mon malade, s’occupant à l’éventer et à lui prodiguer d’autres attentions délicates, notamment celle de peigner et d’«/>/>roprier la touffe de cheveux que les jeunes gens portent généralement sur le haut de la tête.
Les Azras qui se trouvent à Saschc incorporés dans l’armée russe ont trouve moyen d’informer les habitants que les Busses se disposaient à des excursions nocturnes dans le but de faire des prisonniers; en conséquence de cet avis on a placé tout le long de la côte un plus grand nombre de postes, et les habitants les plus rapprochés de l’ennemi envoient plus avant dans le pays leurs familles et ce qu’ils possèdent.
2 mai. — Les zélés en religion, dont beaucoup, ici comme en d’autres pays, cherchent à se distinguer par les observances extérieures plutôt que par l’influence réelle de leur foi sur leur conduite, ne se souilleront pas les lèvres d’une goutte de vin pur; ce qui n’empéche pas nombre d’entre eux de boire coup sur coup et à plein verre avec les autres une préparation nauséabonde de miel et de sirop de raisin que l’on a fait fermenter, et que mainte] fois j’ai vue flamber dans le feu autant que le plus fort vin. Ils boivent aussi sans plus se gêner de l’eau-de-vie du pays.
3. — Nous venons d’apprendre que le commandant russe de Sasche a adressé une lettre aux Circassicns; par laquelle il les presse instamment de faire leur paix (autrement dit, de se soumettre tranquillement à devenir esclaves) ; j’espère me procurer une copie de l’original , dont je ne m’exposerai pas à gâter la beauté en l'abrégeant (1). J’espère aussi que le peuple envisagera comme il convient les avances de ce Judas militaire, en quoi je les aiderai, s’il est possible.
J’aurais eu peine à croire, si la chose ne m’avait pas été
(i) ün trouvera celle pièce dans V Appendice, n° IV ■
positivement assurée, que ceux des Azras et des Géorgiens qui servent dans l’armée russe recevaient originairement une paye journalière d’environ 30 piastres (de 7 à 8 francs), quand il est bien connu que ce taux de 30 piastres est ce qu’on donne aux soldats russes pour leur paye de quatre mois, accompagnée du plus misérable régime. Au surplus, cette haute paye des auxiliaires aurait bientôt vidé une caisse militaire russe ; aussi a-t-elle été discontinuée, ou seulement promise, ce qui revient tout à fait au même.
7. — En apprenant que le général russe avait adressé aux • Gircassiens la lettre dont il vient d’être question , j’avais exprimé le désir d’aller les aider de mes conseils pour y répondre ; le lendemain les gens de la vallée de Sasche me firent dire qu’ayant appris la disposition où j’étais de rédiger pour eux une réponse, ils me priaient instamment de le faire. Je partis le 5 accompagné de Hassan Bey, d’un scribe turk et d’autres personnes. Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à quelques hauteurs faisant immédiatement front au camp russe; nous y trouvâmes une réunion devant laquelle la lettre du général russe fut lue de nouveau. Je vis que c’était en grande partie une tirade contre les Anglais. On me chargea d’y répondre, puis on se sépara ; nous pour nous rendre à un hameau situé sur les hauteurs au-dessus de Marnai , les autres pour aller bivouaquer dans les bois ou dans les hameaux abandonnés.
Le lendemain je me rendis à un autre congrès d’environ deux cents personnes, où la réponse que j’avais en partie suggérée fut immédiatement lue et approuvée aussitôt (1); puis l’assemblée se sépara et chacun relonrna à son poste.
8. — De grands changements ont ou lieu depuis ma première visite cette année dans la vallée de Sasche. Ses beautés naturellessontmaintenantarrivées à tout leur développement;
(1) Voyez l'Appendice, n° V.
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scs prairies sont plus vertes et ses feuillages plus touffus : mais dans ses hameaux abandonnés la fumée ne tournoie plus en colonnes bleuâtres au-dessus de ses heureuses chaumières, et on ne voit plus nulle part ni femmes ni joyeux enfants ; seulement je rencontrai des jeunes gens jouant en guise déboules avec des boulets, cl dans un embranchement de la vallée j’aperçus un magnifique renard qui trottait sans se presser à travers un champ, comme s’il eût compris que ses ennemis d’autrefois n’étaient plus là.
9. — Mon Polonais, qui était allé avec les Circassiens qui me l’avaient demandé pour leur servir d’artilleur, est revenu hier au soir. Les Circassiens n’ont tiré qu’un petit nombre de coups de canon, trouvant que tes charges de leur pièce étaient une trop lourde contribution pour la faible provision de poudre que chacun d’eux possède ! Mais il dit que sur la hauteur au nord de la rivière ils ont un retranchement des plus sûrs, d'où on peut commander le camp tout entier et même l'emplacement supposé du fort, — nouvelle preuve que tout ce dont les Circassiens ont besoin pour se débarrasser de ceux qui envahissent leur pays, ce sont quelques canons et les munitions nécessaires.
Le messager qui s’était chargé de la lettre des Circassiens dit que le général russe offre de donner 2000 roubles d’argent à quiconque me livrera entre ses mains, et pour mon drogman il offre la moitié de celte somme (nous avons ainsi maintenant, mon interprète et moi, quelque idée de notre valeur sur la place); et il ajoute que si les Circassiens craignant qu’il ne tienne passa parole, il est prêt, pourvu qu’ils lui engagent la leur de nous livrer, à leur compter la somme d’avance. Il a fait aussi au messager un sermon sur la folie qu’il y avait à scs compatriotes de se fixer le moi ns du monde à l’Angleterre, qui jamais ne pourrait ou ne voudrait rien faire pour eux.
Hassan Bey dit qu’autrefois il pensait et se tourmentait, — comme il voit que je le fais au détriment de ma santé ;
niais qu’il était actuellement convaincu quec’étail pure folie, et qu’il avait décidé que lui et ses amis devaient jouir de ce qu’il avait de fortune, sachant qu’il ne peut l’emporter avec lui dans l’autre monde, et qu’il n’y sera ni banquier, ni trésorier, ni marchand. Il semblait parler avec orgueil des présents qu’il a reçus aujourd'hui, — à savoir, un bon cheval , un excellent bœuf, et la charge de deux chevaux de vin. — Quel bénéfice avez-vous à cela? lui ai-je dit, car je présume qu’on s’attend à ce que vous donnerez beaucoup plus en retour. — Je sais cela, a répondu mon philosophe pratique ; — j’aurai à donner peut-être le double : mais ce ne sera pasavant un an, et d’ici là je puis jouir des présents qu’on m’a faits. La fortune et l’amitié sont ainsi tenues ici dans une circulation perpétuelle, que llassan Bey avait l’habitude d’étendre jusqu’au voisinage de Sùkùm ; mais il est retenu chez lui quant à présent cl par l’invasion actuelle, et plus encore par ses devoirs d’hôte envers moi.
10. — Il y a, à ce qu’il paraît, un grand débat à Saschc au sujet de l’enlèvement de quelques anciennes croix, dont trois particulièrement renommées, — une qui est suspendue à un arbre et deux qui sont dressées, — outre plusieurs autres en fer, comme celles-ci, et quelques-unes dorées. Le peuple, en général , souhaite qu’on les enlève de peur qu’elles ne tombent entre les mains des Russes, qui pourraient y trouver quelque droit sur le pays, comme ayant été originairement chrétien ; au lieu que le chef. Ali Acbmet Bey — qui boit du vin copieusement, qu’on n’a jamais vu dire une prière musulmane, et qu’on suspecte de tendance vers l’ancienne foi du pays — proteste contre la profanation qu'un déplacement ferait subir à ces reliques de la foi de leurs ancêtres. Achmet préfère les défendre là où elles sont, cl revendique le droit d’ordonner qu’on les laisse intactes.
KN CIRCASSIK.