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CHAPITRE XX

Continuation des opérations de la campagne. — Incidents divers. — Les Russes effectuent une descente à Toapse. — Repentir de Chamuz. — Buis. — Traitement médical des blesses en Circassie. — Incident tragique. — Prix d’une femme. — Honoraires d’un chirurgien.

Khissa, li mai 1838. — Une grande réunion de toutes les vallées de la côte au sud de Waïa, avec des provisions pour deux semaines, s’exécute maintenant en vue de frapper un coup décisif contre les Russes.

14. — La nouvelle est arrivée ici il y a trois jours que les Circassiens ont emporté un petit fort au voisinage d’Anapa, et que les Abazaks ont repoussé une invasion de leurs provinces. L’un et l’autre rapport s’est confirmé depuis. La retraite des forces russes du haut Kùhan — qui est certaine, — et le rapport (de l’exactitude duquel on peut maintenant douter) que Sass et son armée sont arrivés à Anapa, — paraissent avoir été de simples ruses pour tromper les gens de l’Abazak; car 3,000 Russes conduits par Sass, qui semble être partout à la fois, entrèrent bientôt après dans cette province et traversèrent à gué la Chagouache. Ils furent immédiatement attaqués par un corps d’Abazaks qui s’était tenu en embuscade à l’entrée d’un bois; et cette attaque fut si vigoureuse, qu’un grand nombre de Russes se noyèrent en cherchant à repasser la rivière, et que de tout le détachement très-peu échappèrent. Les méfaitsde Sass seront, grâce à Dieu, suspendus pour un temps, car il a été blessé à la jambe. La grande réunion de Sasche, dont j’ai parlé plus haut , a probablement été déterminée par ces bonnes nouvelles ; et l’ardeur ici ne se ralentit pas, ainsi que l’attestent de fréquentes canonnades. Hier je poussai une excursion jusqu’à Vardan ,

et je vis ua grand nombre de groupes détachés longeant la

côte à cheval et à pied et se rendant au lieu de l’action.

Il j a quatre jours, douze ou quatorze vaisseaux de guerre arrivèrent à Sasche, avec d'autres bâtiments de moindres dimensions; mais ils ont remisa la voile, et on peut présumer que leur seul but était d’apporter des provisions, des matériaux de construction (c’est-à-dire des bois tout préparés), et de mettre à terre 500 hommes environ de nouvelles troupes, probablement pour remplacer ceux que les Gircassiens ont pris ou tués.

Laplaceenlevéeauxenvironsd’Auapaestunfortinconstruit pour la protection de la colonie. Les Gircassiens se sont rendus maitres de la garnison, des munitions et de trois canons.

La situation actuelle et -les habitudes de vie des Circassiennes paraissent être la conséquence du mélange d’usages turks et circassiens, les premiers dominant à l'égard des femmes mariées, et les seconds à l’égard de celles qui ne le sont pas, — et faisant des unes et des autres exactement l’antipode de la condition des femmes de l’Europe, surtout de celles des hautes classes. La maison et la société d’une, femme mariée est, comme en Turquie, inaccessible à tous les hommes, à l’exception de ceux de sa propre famille, des ataliks, de ses enfants et des membres de la fraternité de son mari, qui ont en tout temps un libre accès. Quand elle sort pour rendre visite à ses amies, elle se voile soigneusement la tête et le visage, et elle s’enveloppe tout entière d’une sorte de manteau; il faut qu’elle évite de rencontrer des hommes, et, si cela arrive, à moins que ce ne soient des serfs, elle doit se tenir respectueusement à l'écart jusqu’à ce qu’ils soient passés. Mais la jeune fille — à qui son corset étroitement serré et couvert sur le devant d’agrafes d'argent donne, ainsi que son bonnet orné de nœuds et de galons d’argent, une apparence qui a quelque chose de martial, comme si l’armure complète de son innocence était à l’épreuve contre

toutes les attaques, en même temps que les tresses pendantes de sa longue chevelure , ses robes flottantes et sa démarche réservée conservent à l’ensemble de sa personne le caractère féminin , et, si elle est de haute stature, donnent à tout son aspect de la grâce à la fois et de la dignité — la jeune fille, dis-je, sort sans être voilée, et, si l’occasion s’en présente, se mêle à des groupes d’hommes sans crainte comme sans effronterie. La grande et belle jeune fille que j’ai vue mainte fois entrer ici dans la maison des hôtes qui se trouvait remplie d’hommes, pour venir rendre visite au guerrier blessé, m’a fait plus d’une fois penser à la Pucelle d’Orléans, s’acquittant de ce devoir militaire envers ses compagnons d’armes.

Mais quoique les charmes des matrones soient ainsi déro bés aux regards publics, il ne faut pas supposer qu’elles ont étouffé en elles un des principaux traits caractéristiques de leur sexe (et non le moins aimable, assurément) — le désir d’être admirées : car le voile qu’elles portent est en général blanc comme la neige, retombant en larges plis, et souvent en mousseline, ou du moins du plus beau tissu qu’elles peuvent se procurer ; et le paradja ou manteau , une des parties les plus coûteuses du costume circassien , est formé d’une très-grande pièce d’nn tissu de laine européen, aussi beau et aussi cher qu’il leur est possible de l’avoir.

Le gouvernement de la famille est censé reposer sur le père; mais j’en ai vu assez çà et là pour me convaincre qu'en Circassie comme en d'autres pays la suprématie dépend de la mesure d’intelligence , et que si la femme l’emporte à cet égard le sceptre passe en ses mains.

Combien quelques-unes des folies de ce qu’on nomme la vie civilisée deviennent ridicules au plus haut point, quand l’esprit s’est un peu dégagé des entraves de l’habitude en vivant au milieu d’un peuple sans art! — lorsqu’on met en opposition les continuels soubresauts de la mode en Europe, u. 2

et toutes les monstruosités qu’elle enfante tour à tour, — chapeaux de toutes dimensions, de toutes formes et de toutes dénominations, — robes à petit et à grand collet, à longue cl à courte taille, — cravates et cols d’hommes si bien imaginés pour produire des apoplexies, — et les bonnets de nos dames, et leurs manches de toutes les formes et de toutes les tailles, — avec le costume invariable et d'une élégante simplicité de ces Asiatiques que nous mettons au nombre des barbares! Si pourtant les fantaisies de ce despote féminin qu’on nomme la Mode se bornaient à ce cercle d’attributionssompluaires (dont la simple énumération, je le sens, fait rejaillir sur moi une partie du ridicule qui en est inséparable), un sourire en pourrait faire justice ; mais des émotions d’une nature plus grave sont provoquées quand nous voyons la région de l’intelligence pareillement envahie, et la plupart de ceux qui composent celte section de la société où l’on revendique comme une attribution spéciale la supériorité de culture intellectuelle et des lumières se rendre autant les esclaves de la mode en matière de pensée qu’ils le sont pour le costume.

Je ne sais, cependant, qui a pu donner aux Circassiens l'idée de chercher à améliorer l’œuvre de Dieu en imposant aux jeunes filles des corsets en cuir étroitement serrés à la taille, corsets qui se portaient jusqu’à la nuit des noces, où le marié avait le privilège de l’ouvrir avec son poignard. Cet usage existe toujours, sauf que depuis quelques années on a sagement diminué l’étroite pression de celte prison de cuir.

Quelque réformée que soit à présent cette partie du pays, des révélations qui se font de temps à autre prouvent qu’à une époque encore peu éloignée sa manière d’èlrc n’était pas des plus régulières. Hassan Bcy dit que quand il était jeune il mettait sa gloire dans des exploits de mer j qu’il avait en quelque sorte abandonné la maison de son père, celui-ci n’approuvant pas une telle vie; et que dans les intervalles de ses

Kit CIRCASSIF..

expéditions, soit à la poursuite de navires russes, soit sur la côte des Azras où il allait faire des prisonniers, il avait l'habitude de vivre sur la plage près de ses barques bien-aimées. Un de ceux qu’il avait ainsi pris et vendus aux Turks a dernièrement passé par ici à son retour de Constantinople avec une pacotille considérable de marchandises, fruit de son industrie depuis qu’il avait été affranchi par le Turk qui l avait acheté, et il est venu remercier Hassan Bey de l’avoir ainsi mis sur la voie de la fortuite. Les expéditions côtières contre les Azras n’ont plus lieu, mais des incursions dans un but de pillage se continuent encore de temps à autre à l’intérieur; quatre hommes de ces environs poussèrent <i pied , l’hiver dernier, une excursion jusqu’au voisinage delà Laba, et ont ramené ici quatre hommes qu’ils avaient réussi à capturer. Il faut mettre fin à ces expéditions, sans quoi il sera impossible d’arriver à quelque chose comme un accord cl une ligue permanents des différentes provinces. On aura à combattre l’entrainement des anciennes habitudes nationales, auxquelles il faudra opposer le serment national comme uu des moyens d’extirper le mal.

15. — Pendant son séjour ici Chamuz semblait se vanter d’avoir empêché dans le nord ses compatriotes d’envoyer des ambassadeurs en Angleterre avec Nadir Bey ; mais les habitants de celte partie du pays, chez qui la proposition est en quelque sorte née, sont très-mécon lents dosa conduite, et disent qu’il est fort à regretter que la demande d’ambassa deurs n’ait pas été faite, vu qu’on aurait trouvé cinquante personnes prêtes et disposées à partir.

22. — Hier nous avons ouï parler d’un événement qui aurait produit, dit-on , et je le crois aisément, une sensation douloureuse et un grand abattement dans tout le nord : c’est la mori de Pchûgùï Bey, le chef le plus influent et le plus estimé du Psadùg. Lors de la visite que l’année dernière il nous rendit à Semez , la noblesse naturelle de ses manières et l’ar-

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dent patriotisme qui respirait dans sa conversation justifièrent pleinement à nos yeux les démonstrations universelles de déférence et de respect dont uous le voyions entouré. La conviction générale dans tout le nord est qu’il a été empoisonné par le médecin russe qu’il employait dans sa famille.

L’autre jour, par suite de l’ignorance de ce qui se passe sur cette côte, un petit bâtiment turk arriva en vue de l’escadre russe stationnée dans les eaux de Sasche, et fut pris par le bateau à vapeur qui accompagne cette escadre. Les Russes ont offert depuis de rendre ce bâtiment, sa cargaison , son équipage et ses passagers — parmi lesquels il y a quelques femmes, — en échange d’un beau canon de bronze pris par les Circassiens dans l’action du 25 du mois dernier. Mais cette proposition a été refusée.

Les Russes paraissent bien savoir combien la situation de leurs forts à murs de terre serait précaire si leurs adversaires possédaient seulement quelques pièces de canon ; de là l’offre tentante que je viens de mentionner, et la gravité — pour employer l’expression de la Gazette de Saint-Petersbourg — que prit l’affaire du Ftxen, quand on découvrit que deux des petits canons mentionnés dans son registre ne se retrouvaient pas.

La terre arable étant ici, d’après la nature du pays , beaucoup moins abondante que dans le nord , les parties des vallées et des collines moius abruptes qui en offrent le plus sont conservées de père en fils avec une grande ténacité par les familles qui en ont obtenu possession. C’est ainsi que Ilassan Bcy dit qu’il ne donnerait pas pour 2,000 piastres (environ 400 fr.) une portion de la vallée que sa famille possède depuis cent cinquante aus , et qui peut avoir d’étendue environ 8 acres anglaises (1).

Les habitants s’aident à tour de rôle à cultiver leurs terres, (I) Un peu plus de 3 hectares . (Trad .)

KM CIRCASS1E.

cl beaucoup d’entre eux convertissent la tâche en une partie de plaisir, où se distribue abondance de vin et d’autres liqueurs fortes.

26. — Un billet que j’ai reçu de M. I/** il y a deux jours m’apprend que Chamuz a exprimé à lui et à d’autres un regret sincère de sa conduite envers moi, conduite qu’il attribue à un de ces violents accès de spleen auxquels il est sujet. M. L 444 se propose de quitter le pays par la première occasion qu’il en pourra trouver, jugeant qu’un plus long séjour n’y serait d’aucune utilité. Je voudrais bien en faire autant , car l’attrait de nouveauté de cette vie demi-civilisée est depuis longtemps dissipé, et d’autres devoirs m’appellent ailleurs; mais je sens qu’il me faut attendre quelque temps encore la suite des dernières nouvelles que j’ai reçues d’Angleterre.

Le 2i , huit grands vaisseaux russes sont arrivés dans les eaux de Toapse, et d’autres les suivirent le même jour et le lendemain , au nombre de trente-cinq voiles en tout. Les treize plus grandes, principalement composées de deuxponts, ne tardèrent pas à se trouver rangées en ligne, au moyen de trois steamers, à une centaine de pas de la grève, là où le terrain est le plus découvert. La (lotleouvril immédiatement un feu si soutenu , que les Circassicns furent obligés de quitter leurs retranchements, et d’aller chercher plus loin un abri derrière quelques monticules. Les troupes ayant été sur ces entrefaites débarquées un peu plus au nord, elles gagnèrent rapidement , quoiqu’on grande confusion , le sommet de quelques collines basses qui se trouvent sur ce point, cl prirent ainsi les retranchements en flanc. Quoique les Circassicns fussent réunis en force , il semble qn’ils aient été pris par surprise, imaginant probablement que d’autres échelles entre Toapse et Sascbc avaient dù être attaquées d’abord, et nombre d’entre eux étant activement occupés , au moment du débarquement, à sauver leurs familles et leurs effets. La nouvelle de l’événement s’était si peu répandue

dans les environs, que Luca et deux autres messagers qui revenaient d’Agûïa ici — à une heure et demie seulement de Toapse, — ont été presque interceptés par les avant-postes de l’armée, et qu’ils ne se sont échappés qu’au milieu d’une grêle d’imprécations , de balles et de boulets. Cet incident , joint à la physionomie générale des affaires ici , a encore accru la rétivité de mon petit entourage, et chaque jour,je suis assourdi d’arguments sur la uêccssité de prendre des mesures pour échapper pendant qu’un chemin nous reste encore ouvert. On peut donc bien supposer que ma situation n’est pas en ce moment des plus agréables, attendu que je ne puis m’éloigner ni permettre à mes deux domestiques de s’éloigner sans moi ; bien que je sache que comme de coutume je serai jugé seulement sur le résultat, sans égard aux circonstances auxquelles je suis en ce moment forcé de me conformer, et que si ce résultat se trouve malheureux on dira que mon opiniâtreté aura exposé ces hommes. J’ai fait tout ce que je pouvais quant à présent : je n’ai négligé aucune occasion de faire connaître aux amis du pays le véritable état des choses.

30 . — J’ai reçu aujourd’hui tous les effets que j’avais laissés à Semez , entre autres un cheval et un sabre à ornements d’argent, — objets de grande tentation pour 1$ plupart des Circassiens. — Cette circonstance est une preuve que Chamuz a abandonné la position qu’il avait prise contre moi; — elle prouve aussi l’iucrédulilé avec laquelle ses accusations ont été reçues, — s’il a tenté de les mettre en circulation.

Chimtoatch , 8 juin. — Parmi divers rapports qui courent parmi les gens de Sasche, le plus étrange est ce qu’on dit d’un grand vaisseau entièrement noir et surmonté d’un pavillon rouge, qui serait arrivé de la haute mer il y a quatre jours , se serait montré un peu au delà de portée de canon de la flotte russe de Toapse , qui lui aurait envoyé deux chaloupes que le navire noir aurait paru capturer, après quoi il serait iminé-

EN C1RCASSIE.

d internent reparti vers la haute mer, inutilement poursuivi par le feu des bâtiments russes. Voilà un incident tout à fait digne du Moine de Lewis, ou de quiconque peut en avoir secoué le manteau pour en faire tomber une histoire du Vaisseau-Fan lômc.

11. — Je suis ici ( à Chimtoateh) tout à fait séquestré du reste du monde, dans une petite vallée tellement étroite que le soleil s’y mon (re près de quatre heures de moins qu’aiileurs. J’ai rencontré ici pour la première fois la localité natale du buis, qui, sous forme d’arbres et d’arbrisseaux , borde notre ruisseau dans toute son étendue , et s’étend assez loin en remontant parmi les ravins des environs, croissant dans les fissures d’un rocher schisteux. Le commerce des buis a cessé depuis quelque temps, les esclaves étant devenus le principal objet d’exportation depuis que le blocus a fait élever le taux du fret; cependant on en abat encore une assez grande quantité pour en faire des cuillers très-propres qui sont ici d’un usage général , et dont on fait d’assez forts envois dans le nord. Les habitants, avec leur mépris habituel pour les arbres, taillent et coupent fort insouciammcnt avec leurs haches ce précieux produit de leur sol.

Quoique isolés du reste du monde, nous ne manquons pas ici de renseignements sur ce qui se passe dans notre voisinage immédiat; car mon hôte — un des hommes les plus riches de la côte, et dont on fait monter la fortune à plus de cinquante mille écus — a été blessé il y a quelques jours, et son hameau est incessamment encombré de nombreuses troupes d’amis. Quinze à vingt personnes restent habituellement chaque nuit autour de lui , et en passaient d'abord la plus grande partie à chanter, à danser, et au milieu d’autres divertissements, et cela, disent ils, pour son amusement! — ceux de l’intérieur et uu autre groupe également nombreux chantant alternativement, et quelquefois se répondant les uns les autres. De plus, on donnait de temps à autre de vigoureux

coups île marteau sur un soc de charrue posé près du divan , de sorte qu’il ne pouvait être question de dormir ; pendant ce temps un grand feu flambait dans l’âlre pour éclairer ces folies nationales, et tout cela autour d'un homme dont le pouls marquait quatre-vingt-dix pulsations à la minute! On peut se former une idée du nombre de convives qui a afflué ici, par ce fait qu’en six jours on a tué pour eux et qu’ils ont consommé cinq bouvillons, une chèvre et un agneau.

En premier lieu , en ma qualité de chirurgien , je fis cesser les chants et les danses (pour lesquelles une troupe de jeunes filles venaient ici chaque soir, — les serfs étant cependant les seuls qui y prissent part) ; puis je fis diminuer graduellement le reste du bruit, jusqu'à ce qu’enfin mon malade put passer en repos la nuit tout entière. Pourtant je crains que bien du temps se passe encore avant que ces ridicules préjugés soient tout à fait extirpés ; car notre hôte et les visiteurs semblaient également regarder comme déraisonnables les mesures que la situation du premier m’obligeait de prendre , le préjugé con • sistanldans la croyance que le diable peut faire du mal au malade si celui-ci dort la nuit. Le soc de charrue est placé près du lit afin que l’on puisse le frapper de trois coups de marteau chaque fois qu’un nouveau visiteur arrive, en même temps que celui-ci trempe ses doigts dans l’eau — dans un vase où l’on a mis un œuf, — et qu’il en asperge les couvertures. Celte pratique a pour objet de détourner le mauvais œil. C]esl aussi pour le même objet qu’une ligne de bouse de vache orthodoxe a été tracée à l’intérieur de l'appartement tout autour des murs, cl que le Koran est posé sur l’oreiller du malade. La croy ance aux mauvais effets que cet œil peut occasionner est une des idées les plus profondément enracinées tant chez les Circassicns que chez les Turks, comme étant sanctionnée par le Koran.

Chémitt Urûtsûk Okû Islam, mon hôte actuel , est beaufrère de Hassan llev, et c’est à l’instante prière de celui-ci et

de sa femme que jfe suis venu ici lui donner mes soins, bien que l’intérêt que je prenais à sa guérison soit quelque peu diminué depuis que j’ai su comment il a reçu sa blessure.

Parmi ses nombreux serfs est un déserteur russe , un Turk ou plutôt un Tàtar de Kazan , — car scs traits annoncent une extraction mongole plutôt que turque (1). Cet homme peut avoir la quarantaine. Islam décida neanmoins que son serf devait avoir une femme, et en conséquence il acheta à Makupse une jeune esclave qui , dit-on, était remarquablement belle; mais quand elle fut arrivée ici elle refusa d’épouser le Tàtar, protestant hautement qu’elle ne consentirait jamais à se marier à un autre qu’à quelqu’un de ses compatriotes: — peut-être avait-elle déjà donné en secret ses affections à l'un d’eux. Quoi qu’il en soit; Islam chercha à la contraindre par les châtiments ; mais elle échappa à cette tyrannie en se pendant. Peu de temps après Islam étant retourné à Makupse, le frère de la jeune esclave le frappa d’un coup de poignard , et j’éprouve une sorte de satisfaction à pouvoir ajouter qu’il s’échappa ; car bien que les habitants de ces vallées traitent en général leurs serfs avec douceur, leurs inclinations semblent n’élrc comptées pour rien par certains maîtres quand il s’agit de mariage, assimilant à cet égard les serfs au bétail, qui doit s’accoupler et se propager au profit du maître.

Je terminerai cet épisode par la description de ce que j’ai vu payer pour la femme qu’Islam avait épousée peu de tempsavanl cet accident (c’est une veuve de l’Abazak), — un nombreux parti étant arrive ici pour recevoir ce payement. Je vis d’abord pendant deux ou trois jours passer de main en main et examiner différentes selles et des cottes de mailles, objets qui entrent

(1) Nombre de Turks s’établirent autrefois parmi les Tàtars du Kaptchak; mais leurs descendants répudièrent le nom de Tàtar; c’est co dont j’ai eu plus d’une preuve avec notre vigoureux domestique Osman, qui est natif de Taman.

habituellement dans ces sortes de transactions; pourtant elles furent rejetées, et le jour du payement étant arrivé, mon hôte, quiuze jours seulement après avoir reçu sa blessure, quitta la maison des hôtes où il avait été soigné, — vêtu d’un bel anleri de soie orange et escorté de six de ses gens, deux en avant , deux en arrière et un de chaque côté , — pour se rendre à sa propre maison et surveiller personnellement la remise des marchandises : était-ce la crainte que sa femme ne se payât elle-même un trop haut prix, ou celte démarche était-elle prescrite par l’éliquetlc?c’estcequeje ne saurais dire. Deux cents pièces de marchandises (valant ici environ 5 francs chaque), deux jeunes filles esclaves et deux chevaux ont déjà été remis au principal délégué , outre quatre ou cinq pièces à chacun des dix ou douze hommes qui le suivent ; et deux autres jeunes fdles avec six autres chevauxdoivent être livrées d’ici à quelque temps.

9. — Deux jeunes filles esclaves de cet établissement — âgées de douze à treize ans environ — viennent d’être vendues à un marchand qui part pour Constantinople. Douze chevaux chargés de marchandises sont arrivés, — spectacle qui révolte mon cœur anglais , quelque effet qu’il puisse produire sur celui d’Islam. Les deux jeunes filles sont venues ici lui baiser la main au moment du départ, et il y a eu une scène pathétique où les larmes ont coulé. Une séparation est toujours un moment pénible ; mais j’espère que ces deux jeunes filles seront soutenues par l’ambition que je crois commune ici chez toutes leurs compagnes : — celle de devenir la femme de quelque nabab de Stambùl.

19. — A mesure que mon hôte voit sa guérison devenir plus certaine sa reconnaissance augmente en proportion , et il m’a fait dire, avec quelques préparations oratoires, qu’il serait charmé de me faire présent d’une esclave , — objet qui représente ici une valeur de 60 à 70 1. st., et qui à Constantinople vaut moitié plus et quelquefois le double, selon les

qualités de l’esclave et l’abondance ou la rareté de l’article sur la place. Que ceéi serve d’avis à quelqu’un de nos innombrables adeptes de l’art médical. Je n’entends pas qu'ils dussent combiner ici le commerce des esclaves avec la pratique de la médecine ; ils pourraient être payés en quelque autre monnaie plus acceptable pour leurs sentiments et leur conscience. Mais le plus ignorant d’entre eux ne pourrait manquer par comparaison de réaliser chez ce peuple de grands bénéfices.

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