CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
28, QCA1 DE L'ÉCOLE
Janvier et février*
Scandale à l'Hotel-Dicu.
Comme on est dans le temps des choses extraordinaires, un homme s'est avisé d'aller à l'Hôtel-Dieu, do parler à un jeune manœuvre, qui éloit dans un lit malade, de lui dire que les médecins ne connoissoient point son mal, qu'il le guériroit par un prompt remède. 11 à fait tourner cet homme dans cet élat-là, et lui a fait le péché philosophique. Jamais la malice de l'homme n'a été portée à ce point-là; il .faut être possédé du diable, pour être tenté d'un malade, dans un lit de l'Hôtel-Dicu. Une religieuse s'est aperçue de quelque chose, a fait du bruit; on a arrêté l'homme, le malade l'a accusé du fait, mais il a tout nié à l'interrogatoire, et les religieuses ont fait éloigner le malade, qui n'a pu être confronté, dont
elles ont été bien lancées. Cependant notre franc b
a été mis à la question, mardi dernier, 11 février; il a tout nié, en sorte qu'il n'y a point de preuve contre lui.
Hflars et Avril,
Ta Heine enceinte. — Bruits de guerre. — Gibraltar nsstfge' par le roi d'Espagne. — Le prince de Dombcs, le comte d'Eu et le duc de l'enlhièvrej princes du sang IfyiiiuR's. — Le lieutenant civil et les avocats auCh&tclet.
* La Reine est pour le coup grosse de trois mois, ce qui va lui faire bien plaisir. Le Roi a beaucoup de complaisance pour elle, il ne va plus tant à la chasse et il n'y aura plus de voyage de Fontainebleau cette année* On a presque encore peine a croire cette nouvelle, à cause h. i
2 JOURNAL DE RAttRIRÏt.
des incertitudes qu'il y ai eues jusqu'ici sur son état.
On compte dans ce pays-ci "sur une guerre entre l'empereur, îe roi d'Espagne, et le roi de Sicile, à cause de l'alliance faite entre nous et l'Angleterre. Le roi d'Espagne fait le siège de Gibraltar1, qui appartient aux Anglois; il doit même être pris incessamment. Tous les préparatifs sont faits de noire côté pour les approvisionnements dans les places pour faire marcher les troupes . et la destination des corps d'armées. Cependant, on est encore dans des conférences avec les ambassadeurs et ministres des cours étrangères; et tout lé monde croit que les choses s'accommoderont sans guerre et qu'il y , aura peut-être une trêve bien longue. D'autres croient aussi qu'il y a un souterrain et de l'intelligence entre l'Espagne et nous. Ce qui est de certain, c'est que nous n'avons pas besoin de guerre et que le temps est toujours très-misérable par la rareté clc l'argent et le défaut
de confiance.
Le Roi a rendu à MM. les prince de Dombeset comte d'Eu, fils de M. le duc du Maine, et à M. le duc de Peii- Ihièvre2, fils de M. le comte de Toulouse, les honneurs de prince du sang légitimé, c'est-à-dire pour avoir le titre d'altesse sérénissime et la préséance sur les ducs. Cela a fait croire d'abord qu'il y avoit quelque mariage avec des princesses de la maison de Condé.
Il y a bien eu du mouvement au Chàtelet, entre M. îe lieutenant civil et les avocats qui plaident devant lui. lia été piqué de ce qu'ils ont cessé de prêter le serment entre ses mains à la rentrée des vacances, chose qui se praiiquoit depuis plus de cent ans; et cela de concert avec les avocats qui ne plaident qu'au Parlement, sous prétexte que les avocats ne doivent serment qu'au Parle-
i > Ce siège dura cinq mois, et les Espagnols furent obliges de le lever au bout de ce temps -
. 2. Louis Jean-Marie de Bourbon, duc de Penlhièvre, né le 16 novembre 4 725, à Rambouillet. 11 fut grand amiral, grand veneur et gouverneur de Urétngne/ll mourut en 1703.
nient. Le lieutenant civil, peut-être dans- l'idée* de les faire revenir au serment, à la rentrée de Pâques, les a voulu molester. Il a été deux ou trois jours à n'appeler que des-placets de procureurs, en sorte que les avocats étoient à l'audience jusqu'à près de midi sans plaider une cause. Ils se sont aperçus de l'affectation, et se sont tous retirés du Châtelet, jusque-là môme qu'y ayant eu une assemblée des avocats au palais, il avoit été proposé que tous ceux qui étoient dans une certaine situation mettroient dix louis, qui font deux cent quarante livres,, entre les mains de M. le bâtonnier, pour de ce fonds soulager ceux du Châtelet qui, -n'ayant plus d'emploi, ne pourroient pas subsister. Le lieutenant civil a vu que cela devenoit sérieux, et que cela perdoit sa juridiction, d'où Ton retiroit toutes les grandes affaires, s'il n'y avoit plus d'avocats. Il a été obligé d'aller rendre visite à M. Guyot des Chesnes, bâtonnier des avocats, de lui demander d'engager MM. les avocats à revenir au Châtelet plaider, et de lui promettre d'en user dorénavant avec eux à l'ordinaire. Cette démarche a dû coûter infiniment à un lieutenant civil , surtout à M. d'Argouges, qui est homme de qualité, et dont le seul défaut est d'être haut et fier, ce qui lui a fait infiniment de tort dans le monde; car du surplus c'est un grand magistrat et avec de grandes parties.
Apoplexie de M. le Duc, — Mort du prince de Conti. — Il demande pardon à sa Femme. — La comtesse de La Hoche. — Funérailles du prince. — Le comte de Charolois. — Grossesse de la Reine déclarée,
M. le Duc est tombé en apoplexie, à Chantilly. Cela a tourné en paralysie sur un bras, et on craignoit même pour son bon œil. Il est allé prendre les eaux de Bourbon. Voilà un homme qui ne reviendra plus en place! -
Nous avons perdu, le 4 de ce mois, M. le prince de Conti, qui est mort d'une fluxion sur la poitrine, très-.
JOLUXxVL DK RAP.RIKrt.
regretté de tout le monde, C'ôloit pour ainsi dire le seul prince qui avoit de l'esprit et des lumières, qui s'appliquoit aux affaires, et sur lequel on pouvoit compter dans le conseil. 11 n'avoit que trente-deux ans. Il laisse M. le comte de La Marche, à présént prince de Conti, M. le * comte d'Alais et une fille dont madame la princesse de Conti est accouchée, il n'y a pas longtemps. On ne croit pas dans le public qu'elle soit* fort affligée de sa mort. Ils avoient eu de ces affaires qui restent toujours dans le cœur. Ils avoient eu encore du bruit clans les fêtes de Pâques dernières. M. le prince de Conti Vavoit forcée d'aller malgré elle à l'Ile- Adam, et elle àvoit souffert de gros mots du prince son mari, jusqu'à lui dire qu'il la feroit mettre de force dans un carrosse ôi elle résistoit davantage. Cependant il s'est réconcilié avec elle publiquement à la mort, où les hommes sont ordinairement petits; il lui a demandé pardon de tous les chagrins qu'il lui avoit causés lors de son procès avec elle, et que c'étoit par les mauvais conseils d'un valet de chambre, nommé Olivier, qu'il mit dehors sur- "le-champ, et de madame la comtesse de La Roche; dame d'honneur de madame la princesse de Conti, sa mère. On doit le blâmer en cela d'avoir nommé et fait tort à cette dame qu'il avoit chargée expressément de lui rendre compte de la conduite de sa femme. Cela apprend qu'il ne faut pas trop se mêler des affaires des grands, et qu'il est toujours dangereux de découvrir à un mari les intrigues de sa femme.
Il a fait M. l'abbé Menguy, conseiller de Grand'Chambre et son ami, son exécuteur testamentaire.
Lundi, 12 de ce mois, M. le comte de Charôlois alla lui jeter de l'eau bénite au nom du Roi. Il partit des Tuileries dans un carrosse, accompagné de M. le duc de Gesvres, nremier gentilhomme, de M. le comte de Clermont (Tonnerre), premier écuyer de M. le duc d'Orléans et cordon bleu, qui portoit le manteau die M, le çpmle de Charôlois,
et do M. Des Granges, mailre des cérémonies, avec des Cenl-Suisses et des gardes du corps, les officiers à la tcfe» des pages et des valets de pied du Roi. A l'hôtel de Conti, M. le comte de Clermont, comme beau-frère, est venu, à la tete des officiers delà maison, recevoir M. le comte de Charolois au carrosse, Ta reconduit de môme, et » c'est im aumônier du Roi qui a dit les prières*
Le lundi après midi, M, le duc d'Orléans, M. le comte de Charolois- et tous les. princes y ont été à leur tour et à leur rang, et le mercredi le Parlement et les autres éours.
Le vendredi 16, à dix heures du soir, a été fait l'enterrement à Saint-André, sa paroisse; ilyavoit unequaranlaihe de pauvres des confréries de Jérusalem dont il étoîtle chef, quantité de flambeaux, le clergé de Saint- André, ses officiers, un qui portoit sa couronne, un le cordon bleu ; le poêle étoit porté par deux gentilshommes et, deux aumôniers. M. le comte de Clermont étoit à pied derrière le corps en habit de cérémonie de Tordre du Saint-Esprit, avec quelques seigneurs» et ensuite le con* seil et les gens d'affaires du prince, et le tout précédé et suivi du guet à cheval1.
La grossesse de la Reine est enfin déclarée publique* ment par la IcLlrc du Roi à l'archevêque de Paris, pour des prières publiques2, laquelle je joins ici.
Juin*
Congres ù Aix-la-Chapelle. — Duel du duc de Crtisso! et du comte de
Hantzau* — Mort du comte. — Procès.
Enfin, ions les préparatifs de la guerre seront inutiles, la paix est signée, ou du moins une trêve de sept ans entre le roi de France et l'Empereur, par rapport au commerce d'Ostende. Le congres se tiendra à Aix-la-
K Voyez Mercure de France, année 1727, mai, p. 103 3 et suivantes. 2. La lettre du Roi est du 26 niai 1 727, et le mandement de M. de NoaiJIes du 30 du même mois. Barbier, t. u, p. 70, a inséré ces deux pièces imprimées.
6 JOLTiNÀL DE BARBIER.
Chapelle, En voilà pour du temps! Nos plénipotentiaires sont, à ce que Ton dit, M* le maréchal de Villars, M. de Saint-Contest, conseiller d'État, et qui étoit ci-devant plénipotentiaire à Cambrai, et M. de Contades, major des gardes françoîses, apparemment par crédit, car cela est assez extraordinaire; mais ces deux derniers ne sont que pour faire nombre.
Nous avons eu ici un fameux duel, le mercredi 28 mai, à dix heures du matin, derrière l'institution contre les Chartreux, entre M. le duc de Crussol1, fils aîné de M. le duc d'Uzès3, premier duc et pair de France, et M. le comte de Rantzau, Allemand, fils du général Rantzau, qui ayoit été ici maréchal de France. Le grand-père l'a voit été aussi3. ^
La querelle vient du vendredi d'auparavant à l'Opéra. Le duc de Crussol, qui n'a que dix-sept ans, quoique déjà marié à la fille de M, le duc de La Rochefoucauld, badinoit et donna des dragées de chicotin à plusieurs seigneurs, entre autres au comte de Rantzau, qui étoit un homme de trente ans; il se fâcha. Cela fit rire les autres. Le comte de Rantzau, piqué, cracha les dragées au nez de M. le duc de Crussol et lui dit qu'il étoit un
t. Crussol est le nom de la famille d'Uzès. C'était une baronnie dans le Vivarais. Le château, siège de cette seigneurie, était construit sur un escarpement très-remarquable, non loin de Saiut-Péray, dans PArdèche. Les ruines du château s'appellent encore les Cornes de Crussol. Antoine de Crussol fut le premier de cette famille, qui prit, sous Charles IX, le nom de duc d'Uzès. Charles-Emmanuel, duc de Crussol, dont il est ici question, était né en 1709. Il se distingua dans la campagne de 1734 et quitta le service en 17 39, U se maria, en 1720, à Amélie de La Rochefoucauld, et en 17 50 à Marie de Gueydon, et mourut en 1762.