Le gère Girard. (Noie de Barbier
Cadière au Parlement d'Àix est ce qui occupe aujourd'hui toute la France, et môme l'Europe, car on envoie les mémoires partout. Voici les conclusions du parquet du 1 1 septembre : « Le père Girard hors de cour « et de procès; la Cadière condamnée à être pendue, et « auparavant appliquée à la question pour déclarer les « complices; et sursis au jugement des autres querellés, <t jusqu'à ce que le procès-verbal de tortures soit rap« « porté. Chaudon , avocat de la Cadière, et Aubin, son « procureur, décrétés de prise de corps. t>
De cet avis, qui a prévalu, ont été les deux procureurs généraux; des trois avocats généraux, M. de Gcnidan avoit été d'avis de condamner le père Girard aux galères à perpétuité; mais il s'est rangé et est revenu à l'avis des deux procureurs généraux; M. de Ccguiran, plus amplement. informer, et cependant décréter les stigmatisés de prise de corps; et M. de Gauftndy, premier avocat général, étoit d'avis de faire pendre et brûler le père Girard, et mettre tous les autres querellés hors de cour et de procès.
Il n'en est pas dans ce Parlement comme ici, où les avocats généraux ont la parole, et le procureur générai seul donne ses conclusions par écrit en affaire criminelle ; mais à Aix , il y a deux procureurs généraux , et Ton compte les voix au parquet pour former les conclusions. On a été ici fort surpris de L'étrange différence des avis de ces messieurs, et, comme on hait mortellement les Jésuites, tout le monde a été fort scandalisé de l'avis qui a prévalu. Cela a fait même du bruit dans Àix, où le peuple et la meilleure partie de la ville sont portés pour la demoiselle Cadière.
On attend ici avec .grande impatience les jugements de cette affaire majeure, qui doit fort embarrasser les juges. Sans savoir qui sera condamné à mort, je suis persuadé que l'arrêt ne sera point exécuté, et qu'il y aura commutation de peine,
JOURNAL DE BARBIEH
Octobre*
Le père Girard acquitté. — Scandale. — Le roi de Sardaigne aluiiquCj et il
est 'mis en prison par son fils.
Enfin, la fameuse affaire du père Girard a été jugée le 10 de ce mois, et le jugement est des plus singuliers : on décharge le père Girard des accusations contre lui formées et crimes à lui imputés ; on met la demoiselle Cadière, son frère le prêtre, son frère le Jacobin, le père Nicolas, prieur des Carmes , hors de cour et de procès; on renvoie la Cadière chez sa mère pour en avoir soin, et on ordonne que tous les autres accusés seront mis hors des prisons. Il n'y a pas le moindre dommage et intérêt prononcés par ce jugement. 11 y avoit onze juges qui ont condamné le père Girard à être pendu et brûlé, et onze qui Tout déchargé purement et simplement, et tous ont été d'avis de mettre les autres hors de cour et de procès. ,
Premièrement, comment peut- il se rencontrer une contrariété si grande entre vingt-deux juges au sujet du père Girard ? C'est du blanc au noir.
En second lieu, comment l'arrêt étant passé au plus doux, à la décharge du père Girard, est-il possible qu'on ne lui donne ni dommages et intérêts, ni réparation, après les crimes infâmes dont on l'a accusé ? En sorte que dans cette affaire, qui a fait bruit dans toute l'Europe^ il y a beaucoup de crimes et point de criminels , car c'en est un affreux et qui mérite grande punition que d'accuser le père Girard de sortilège, d'inceste spirituel et d'avortement, s'il est innocent1.
La bonne ville de Paris, qui est janséniste depuis la tête jusqu'aux pieds, est fort irritée contre cet arrêt,
I* Estampes indécentes en les regardant par derrière, qu'on a fait graver sur le père Girard et la Cadièrc. L'imc, 4U P^i'C Girard qui lui dqxmc la discipline; l'autre, du père Girard qui la caresse pendant qu'elle se confes&c à un carme, {fiole de Barbier),
qu'on regarde comme très-injuste. On vouloit absolument que le père Girard fût brûlé. La veille que la nouvelle pouvoit arriver d'Aix par la poste, qui étoit lundi, 15 de ce mois, le bruit fut général dans Paris qu'il étoit arrivé un courrier extraordinaire, et que le père Girard non-seulement avoit été jugé, mais qu'il avoit été réellement pendu et brûlé. Le lendemain * on apprit tout le contraire.
Naturellement il ne devoit pas être brûlé, car, par l'anagramme de son nom, il lui avoit été prédit qu'on le feroit sortir des prisons pour éviter le feu, et cela sans changer la moindre lettre :
Jean-Baptiste Girard.
Abï PATÊR, IGNIS ARDÈT. *
Ce qui est constant, c'est que le Parlement d'Aix se trouve déshonoré par ce jugement. On voit certainement qu'il y a eu de la partialité. Quelle différence des conclusions du parquet, qui condamnoit la Cadière à être pendue ! 11 y a eu d'un côté beaucoup de crédit, et de l'autre l'animosité des jansénistes contre les Jésuites ; car c'eût été une grande fête pour eux de voir pendre un Jésuite, et Ton sent bien. que l'argent considérable qu'il a fallu pour suivre ce procès a été fourni par les jansénistes.
J'ai vu, par des lettres d'Aix, que le père Girard étoit parti, le jour même, avec le père Sabatier, qui l'a conduit en Avignon; que la demoiselle Cadière, ayant eu à sa suite deux cents personnes en allant remercier ses juges, avoit eu ordre de sortir de la ville d'Aix ; que M. Le Brct, intendant et premier président d'Àix, avoit été oblige de donner ordre à des sentinelles posées dans la ville de faire main basse sur tous ceux qui,seroient attroupés; car, à ce que je crois, la ville d'Aix n'est pas plus portée qu'ici pour les bons Pères* Le premier président leur a rendu de grands services dans cette affaire ; on dit même que les juges du côté des Cadière veulent entreprendre
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les aulres sur des prévarications et des nullités du pro* ces; mais apparemment qu'on imposera silence sur tout cela, comme affaire finie.
Le duc de Savoie \ roi de Sardaigne , a abdiqué la couronne en faveur de son fils, il y a un an, 11 s'est retiré â Ghambéri , après avoir épousé une simple demoiselle2, àlaquelle il étoit attaché depuis longtemps. Depuis trois mois, cette femme ambitieuse, qui avoit eu le crédit auprès du Roi de le faire abdiquer pour pouvoir l'épouser (ce qu'ilVauroit pas pu faire étant sur le trône), a engagé son mari à faire une conspiration pour remonter sur le trône et à détrôner son fils, afin par ce moyen de régner elle-même. Heureusement, le roi régnant a été informé du projet. A la fin de septembre dernier, le roi, son père, ayant demandé à venir dans une ville plus près de Turin, pour exécuter apparemment son projet, le Roi, son fils, Ta fait arrêter par des troupes, et Ta fait conduire dans un château3, où il est bien gardé, et sa femme a été arrêtée et conduite de même dans un autre château. On a instruit le procès. Le marquis de Rivarol, grand seigneur du pays, et quelques autres ont eu la tête tranchée, et un médecin a été pendu; en sorte que ce duc de Savoie, qui pendant sa vie a été le plus grand politique de l'Europe, qui a trompé l'Empereur, le Roi de France et tous ses alliés, est la dupe de sa politique dans ses propres État?, et y devient prisonnier pour le reste de ses jours , et séparé pour toujours de sa femme. Cela fait un événement fort singulier.
- * Novembre*
Affaire des avocats. — Lettre de cachet au Parlement. — Messe ronge — ' Absence des avocats. — Nouveau libelle de l'cycqiie de Laon supprimé par
1. Yictor-Àmédée II-, roi de Sardaigne, grand-père de Louis XV. Il avait abdiqué le 3 septembre 1730 en faveur de Charles-Emmanuel son fils.
2. La marquise de Saint-Sébastien, dame d'honneur de la princesse de Piémont. Ce mariage se fit le 12 août 17 30.
3. Au château de Montcalier, où il mourut le 3i octobre 1732.
' novembre ifâi. 20Ô
arrêt Ju Conseil. - Affaire du sieur de Bonncl, mailro des requêtes. — Le curé de la PissoUe. — Extinction du jansénisme. — Détails sur les Nouvelles ecclésiastiques. — Osmont et la Vie de J/. Pdris. —■ Assemblée des avocats. — M. Norman t fuit "des propositions. — M. Duhamel — Mémoire des avocats. — Chanson sur eux. — Ils rentrent au Palais* — Mercuriales au Parlement. — Assemblée. — Discussion , refus d'ouvrir la lettre de cachet — , Le Parlement en place. — M. de Saint-Martin donne le signal de la retraite. — Nouvelle assemblée, Pabbo Pucelle. — Voyage à Marly, — Le Parlement n;est pas reçu par le Itoi.
Ce qui intéresse à présentée public est l'affaire des avocats, à cause de la rentrée du Parlement, le 11 de ce mois, et les serments qu'ils y prêtent ordinairement. Cette affaire devient sérieuse, car il ne transpire aucune voie d'accommodement du côté de la Cour, et les avocats, de leur côté, paroissent très-disposés h ne point aller aux serments : il y aura encore quinze jours entre les serments et la Sainte-Catherine, où l'on commence à plaider. Cela formeroit néanmoins un grand dérangement pour les affaires. Une partie de Paris désapprouve la conduite des avocats de s'être ainsi retirés ; on regarde cela comme révolte et trouble dans la société civile, et Ton parle comme si le ministère vouloit agir à la rigueur à ce sujet.
Aujourd'hui, lendemain de Saint-Martin, le premier président Portail s'est rendu au Palais avec ceux qui se sont préparés h aller à la Messe Rouge. M. le comte de Maurepas, secrétaire d'État, a apporté une lettre de cachet à MM. les gens du Roi, pour le Parlement. Les gens du Roi l'ont portée sur le bureau, et se sont retirés. 11 n'y avoit que le président Molé et fort peu de conseillers. Ils ont été aux voix, et il a été délibéré qu'on if ouvrirait pas la lettre de cachet que quand ils seraient tous assemblés pour délibérer. En conséquence (ils étoient environ cinquante, tant à la messe qu'au dîner de M. le premier président), les gens du Roi n'ont pas voulu s'en charger ; on Ta remise à Ysabeau, greffier, pour la représenter quand la Cour serait
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assemblée, ce qui a été remis au mercredi des Mercuriales, à la quinzaine; en sorte que, par ce moyen, les ordres du Roi se sont trouvés en suspens et inconnus. On se doute qu'ils portent une défense de délibérer sur la radiation de l'arrêt de la Cour, du 7 septembre. Je ne sais si là Cour trouvera bon cette remise. On dit aussi que cette lettre de cachet est très-longue, et l'orï croit qu'elle contient quelque chose pour les avocats. . Après la messe et les harangues, entre le premier président et l'évêque, qui est l'oncle de. madame la garde des sceaux, MM. les gens du Roi ont été aux serments, à la manière accoutumée; après quoi, on a appelé six avocats, et, comme il n'y en avoit aucun, le premier président a dit àu greffier : <x Appelez les « procureurs! » îesquels-y ont été eh grand nombre.
Il y avoit au Palais un monde extraordinaire par la curiosiié de tous ces événements; car il y a bien longtemps qu'il n'est arrivé une absence totale des avocats au serment. On croyoit qu'il pourroit y avoir des lettres de cachet à un certain nombre , portant injonction d'y aller. La Cour est tranquille à leur égard, et eux le sont aussi, car il est vrai que, pendant les vacances, il n*y a eu aucune démarche des avocats vers l'archevêque de Paris ni les ministres , en sorte que la Cour a présentement à prévoir, pour la fin de ce mois, la cessation des affaires par la retraite des avocats, et l'indisposition du Parlement sur l'affront qu'il a reçu à la fin du dernier Parlement, sur laquelle affaire ils en veulent furieusement au premier président Portail, il est curieux de voir le dénoûmenl de ces intrigues.
L'évêque de taon, qui est La Fare, est l'enfant perdu* que les évêques poussent et font agir pour porter les choses à l'excès. Par un arrêt du Conseil, du. 2 septembre, on lui avoit imposé silence. 11 a fait paroître ua libelle dans lequel il y a des choses horribles, jusqifà dire que le Roi ne peut pas faire faire le procès à un
évêque, quand il seroit criminel cPÉtat; en sorte qu'on a supprimé ce libelle par un nouvel arrêt du Conseil du 17 de ce mois. Tant que la Cour ne lâchera que des arrêts du Conseil, les ëvêques s'en moqueront et iront leur chemin. Un autre minisire imposeroit bien vite silence d'autorité à toutes les parties, à moins que sa politique ne lui demandât, une continuation de trouble et de division.
On a exilé à Lyon , ces jours passés , par lettres de cachet, M. de Bonne!, maître des requêtes, avec ordre de partir sur-le-champ. Lyon est son pays, il #st fds d'un négociant; et en même temps on a mis à la Bas^. tille le curé de la Pissotte \ près Vincennes, et le sieur de Beau vais2, officier, qui avoit été attaché à M.- le duc d'Orléans, " ■ „
Peu de gens savent véritablement le sujet de ces ordres, qui ont fait bruit dans Paris, et les anecdotes de ces faits.
M. de Bonnel, maître des requêtes, est un homme de quarante ans, garçon, qui a fait beaucoup de dépenses ici, de manière qu'il s est ruiné. Il a été mis une fois en prison: c'est surchargé de lettres de change, de sentences par corps. Cela vivoit d'intrigues à Paris, n'avoit de commerce- qu'avec des fripons pour avoir dix louis; cependant toujours maître des requêtes : ce qui fait voir l'attention du gouvernement pour l'honneur de la mar gistrature et le bien de la justice*
Cet homme, qui s'est vu noyé et sans ressource, a voulu se raccrocher sur la situation des affaires du, temps, il a, au surplus, de l'esprit comme un diable. Par sa place de maître des requêtes, il a trouvé accès auprès du cardinal de Fleury - , qui ne le çonnoissoit pas,