Laquais habillés de gris
lonlé par deux lettres de cachet , c'étoil une désobéissance de s'y opposer ; que le Roi vouloit que cette affaireci restât dans le silence , et qu'on n'en parlât plus. Le premier président se retirant pour saluer le Roi , le Roi lui dit : « M* le cardinal vous a expliqué mes volontés. »
Lundi 10, il y eut assemblée de chambre pour enregistrer les dispenses de M. Talon, de M. Joly de Fleury et du président Masson. Ce qu'on fit. Le premier président rendit compte de sa mission et de sa réception; ce qui ne contenta pas messieurs, parce que la radiation de l'arrêt du 7 septembre leur tient au cœur, 11 fut arrêté que M. le premier président retournerait encore à Versailles dire au Roi que son Parlement demandoil à lui parler, non pas par désobéissance, maïs au contraire pour remplir les devoirs de leur état, et les obligations qu'ils ont à soutenir les intérêts elles droits de Sa Majesté» Ils voudraient bien faire des remontrances; mais on n'en veut pas, La seconde réception ne vaudra pas mieux que la première, et le clergé aura certainement le des- ' sus sur le Parlement. Pour cette fois, il est à craindre qu'ils n'en perdent les appels comme d'abus.
Quoique le gros de la Cour ne soit pas pour les évoques, on garde le silence par rapport au cardinal, qui, sans difficulté, est le maître seul, et personne n'ose le barrer; c'est ce que prouve bien la réponse du duc de La Trémoille qui a beaucoup d'esprit. Un de ses amis lui disoit : « Mais vous, qui étiez si bien auprès du Roi, il ce y a bien de la négligence à vous de faire si peu votre « cour. » — « Vous vous y entendez mal, lui répondit-il ; 1 « si j'avois continué à être bien avec le Roi, le cardinal « m'auroit perdu, et, par mon air de dissipation et « d'éloignement, je suis parfaitement bien avec le caret dirial. Le cardinal mort, en vingt-quatre heures, je « connois assez le Roi pour être avec lui comme j'étois.»
On a conté, ces jours passés, un tour du duc de Savoie, détenu prisonnier par son fils. Fâché d'avoir été
trompé dans sôiî projet, il â imaginé les moyens de pouvoirs'échapper.. 11 â demandé à son fils la liberté de faire une confession générale, et il a souhaité avoir pour confesseur un Carme déchaussé^ tel qu'on voudroit lui envoyer. Cela a été exécuté; La confession a duré du temps. Il a dit au confesseur avec lequel on Tavoit laissé seul : « 11 faut nous reposer et boire un petit verre de « liqueur. » Il avoit une liqueur- corrïposéé avec de l'opium, tfvêc telle dose que le Cafrne en ayant bu* il est tombé dans un assoupissement léthargiquè. Le prince a déshabillé entièrement lé père Carme j et s'est revêtu de tous sés habits* est sorti de l'appartement* comme quittant le pfifiôe. H a passé les coiirs et deux sentinelles ;: à la troisième; Tofticier qui étoit de garde,* plus attentif, Ta examiné de plus près et Ta arrêté, en sorte quë lû tour découvert n'a servi qu'à le faire resserrer plus étroitement avec moins de liberté. Je ne crois pas qu'il en sorte sitôt.
Il a paru ces jours^ci une Calotte fort fine, qui établit une Chambre Ardente dans le Régiment1 pour punir les jansénistes et ceux qui sont opposés à la Constitution Unigenitus. Ceux qui ont protégé cette Constitution y sont fort bien peints*
Samedi, 15 de ce mois, il y eut, à neuf heures du matin à un conseil particulier chez le cardinal de Fleury, pour savoir si on pefmettroit au premier président 'dff venir demander au Roi un jour pour entendre son Parlëmènt, commë il en avoit été chargé par sa compagnie* Il fut résolu que non. Et,- le soir, le premier président reçut une lettre qui lui défendoit d'y venin Le lundi suivant, M. le premier président a rendu compte de cela aii Parlement assemblé pour la réception de Mi le président Talon; Oh délibéra encore là-dessus, et il fut
Arrêté quë M.- le premier président feroit encore lés mêmes
1 . Édit de création d'une chambre ardente dans le régiment de la Calotte \ et d'une compagnie d'archers et bas officiers d'ièéllei (Mssir t; p- 497)^
DÊCEMItRE 1731. 227
démarches pour demander au Roi la môme permission, et la bonté de vouloir bien entendre son Parlement.
Ils comptent, dikon, qu'à force de fatiguer le ministre, ils obtiendront cette permission ; mais cela ne sera pas vrai. Il y aura toujours pareil refus, et, à la fin, cette affaire tombera. Les étrivières données par 'l'arrêt du Conseil au Parlement resteront, et on ne parlera plus de cette affaire. Quelque autre incident la fera oublier tout à fait. Le premier président trahissant sa compagnie, cela ne peut jamais bien tourner pour le Parlement qui perd de plus en plus son autorité.
A raisonner politiquement, le premier président avoit une belle occasion de se faire un nom. Il ne gagne rien du côté de la Cour, et il ne se relèvera jamais du- mépris que sa compagnie a pour lui. S'il a voulu imiter le premier président de Mesmes, il a fort mal raisonné. L!affaire que Je Parlement a eue avec M. lè duc d'Orléans, régent, étoit en 1719 et 1720, au sujet du système des actions et des billets de banque. Il est certain que le Parlement, qui s?opposoit à ce système, prévoyoit, comme par esprit de divination, tout le mal qu'il a causé au royaume. Mais avec cela il ne pouyoit jamais réussir dans son opposition, parce que les princes et les gens de qualité gagnoient beaucoup par ce système et le soutenoient. Le public même étoit enivré dans le commencement des profits imaginaires qu'on voyoil faire à son voisin et qu'on vouloit attraper comme lui. Ainsi, hors une petite poignée de gens très-sages et très-prudents, la Cour et le public regardèrent le Parlement comme assemblée de radoteurs. Dans ce cas, le premier président de Mesmes, uni sincèrement avec sa compagnie, n'auroit rien fait. Sa politique a été de faire peur au Régent, de s'unir h lui sous main, de faire faire à sa compagnie ce qui oonvenoit au Régent, et de tirer beaucoup d'argent. Mais ici cela est bien différent : il s'agit de religion et des intérêts du Roi, qu'à parler vrai Tordre
épiscopal, soutenu de "la cour de Rome, voudroit troubler- Car, même dans le doute sur la question des deux puissances, un premier ministre, jaloux de l'autorité de son maître, ne devroit-ii pas plutôt faire oublier les antiques usages fondés sur la simplicité des peuples, et faire dépendre l'autorité ecclésiastique de l'autorité royale? Tout au contraire, parce que le premier ministre est ecclésiastique, et que les évêques, comme confrères, ont la liberté de l'entourer et de le séduire, on vient renverser les anciennes lois du royaume et rendre les ecclésiastiques indépendants de l'autorité royale.
H faut donc convenir qu'ici le premier président, uni avec sa compagnie, avoit beau jeu pour tenir ferme et maintenir lés choses dans l'ordre accoutumé. Il a derrière lui tout le public, qui est contre la cour de Rome et contre les évêques, et devant lui la plus grande partie des princes et des seigneurs de la Cour, qui pensent de même intérieurement, sans cependant oser parler. Mais il suffit qu'ils pensent de même pour agir plutôt par souterrain pour le Parlement que contre. Ici le premier président n'a point à tenir tête à un Régent comme le duc d'Orléans, pas même au Roi, car il ne sait ni ne s'embarrasse en rien de ceci. Il n'a donc affaire qu'à un seul homme, un cardinal, qui est un particulier, qui à la vérité a tout le crédit du sceptre par la confiance que le Roi a en lui, mais qui néanmoins n'ose jamais frapper comme un prince, qui, en frappant, se sert de ses armes, qui lui sont familières et naturelles ; homme d'ailleurs âgé, mou et craintif. A le bien prendre, sans émotion, sans sédition, sans trouble dans l'État, c'étoit la plus belle occasion pour faire revivre les droits du Parlement; mais il auroit fallu un chef plus ferme et plus politique.
Comme je l'ai déjà dit, les vrais jansénistes de profession ne sont pas contents de l'arrêt du Conseil dernier, ni de la rentrée des avocats. Il y en a beaucoup parmi
les avocats, et, outre cela, ils sont excités par des prêtres* On dit, à ce sujet, que.Maraimberg doit revenir au Palais, quoique toujours rayé du tableau, 11 sera non regardé par les principaux; mais il sera apparemment reçu par un certain nombre, et cela causerait encore division*
Ces gens ont répandu leur fiel par une pièce de vers mauvaise de toute façon, ayant pour titre les Avocats démasqués^ et où le premier président a été aussi enveloppé :
Ou ôte sourdement, malgré les \œux de l'Ordre, Maraimberg du tableau, pour causer ce désordre, Normant, en trahison, a surpassé Daunard, Le lâche Tartarin a porté l'étendard ; Si Julien l'apostat étoit encore en vie, Un Julien de Prunay lui tiendroit compagnie. L*aveugle Duhamel faisant le connoisseur À jugé du tableau comme il fait la couleur. Portail, bien autrement, veut avoir la victoire Et remporter surtout et l'honneur et la gloire. Depuis longtemps il court après le grand cordon, Fallut il Tacheter aux dépens de son nom! S'il le paie, il est vrai, du prix de sa naissance, 11 lui coûtera moins que tout ce que l'on pense. Son bisaïeul fameux, la lancette à la main, Faisoit, sans contredit, trembler le genre humain, Le prince le connoît d'une conduite sage, Et l'arrêt du Conseil en est le témoignage»
C'est l'arrêt du Conseil par lequel on a fait rayer l'arrêt du Parlement du 7 septembre- Madame la jeune duchesse de Bourbon s'est heureusement tirée d'affairé de sa petite vérole. On dit même* qu'elle n'en sera pas beaucoup marquée.
Tous les avocats sont revenus de leur exil, où ils se sont bien divertis, et ont été bien reçus partout. Ils ont reçu à leur retour les visites de leurs confrères et des principaux magistrats.
230 JOURNAL DE BÀftïUER.
Le Roi a fait; h la fin fie cette Année, cinq lieutenant? généraux : le marquis de Livryj Je sieyr de jCeberol, le marquis de Leuville, le marquis 4e Maillebois et le comte de Belle--Isle. Pour cela, on a fait bien des maréchaux de camp mécontents, parrdessus lesquels ,on a passé, et qui étoient plus anciens. 11 faut s'attendre à cela à la Cour. On compte que l'on fera, $u commencement d<? l'année prochaine, des maréchaux (fc Frappe.
Il a paru une Qatolfa très^bellp en forpne de remerciements à M. le cardinal de Fleury, d'une partie d,e ce qui s'est p^sçé cette anrjée aye# 1§ portrait de ceux qui ont part aux affaires présentes1.
\ . Remerciement de Monius à M, le cardinal de Fieury. (Mss,t t* u,
p. su.
Janvier.
Les Nouvelles ecclésiastiques v non veau i détails: — Le tombeau de M. Paris, — L'abbé Béchcran. — Nouvelle ' Vie de If. Pâris. — Chanson. — Lo Parlement fait de, nouvelles remontrances. — Le premier président yà à Versailles. — II est mal fèçu. - M. dû Vîenrtay, conseiller au Parlement et Fdvocat Taboûé. — Brouillard; « Accidents." — Mariage'du prince de- Conti et de mademoiselle de Chartres/ — Détails:— * Le cimetière de Sain t- Mcdard ferme. — Convulsionnaires. — Le chevalier de Folard. — Manœuvres jansénistes. — Chanson.
Cette année commence avec deux opérations, qui continuent toujours malgré le gouvernement :
La première, la Gazette ecclésiastique1. On a même gravé la manière dont elle part des mains de Fauteur pour se distribuer dans le public^ Elle passe entre les mains de plusieurs personnes avant de parvenir à l'imprimeur, avec une correspondance très-bien entendue, mais sans que ces gens connoissent autre personne que celle de qui on la prend directement; en sorte qu'on a beau prendre un imprimeur,- un colporteur* il ne peut jamais déclarer l'auteur. Et même la prise d'un homme d'entre eux, qui est sue sur-le-champf comme d'un colporteur, du moment qu'on ne le voit pas à l'heure marquée^ fait changer sur-le-champ le bureau auquel il a sa correspondance dans Paris, en sorte que lui-même no peut plus trahir la partie quand même il parleroit.
Là seconde chose est le concours et le culte que Ton rend au tombeaù de M; Pâris, On comptoit que cette dévotion se ralentiroit d'elle-même dans les mauvais
\ , Barbier répète de nouveau les détails qu'il a déjà donnés plus haut,ami. 1731, p. âl l et suivantes, sur ce journal janséniste.
temps (il en fait actuellement de très-mauvais); cela n'y fait rien. On a dans ce petit charnier de Saint- Médard de la boue par-dessus le soulier; on y est mouille quand il pleut, le quartier fort mauvais et fort éloigné de la ville, cependant il y a du monde depuis cinq heures Ju matin jusqu'à cinq heures du soir, et très-souvent des personnes de considération. On y psalmodie toujours avec grande dévotion; la tombe est toujours remplie de malades; les convulsions y sont encore plus fréquentes, et on publie de temps en temps des miracles nouveaux et considérables. Indépendamment des miracles, qui demandent une dissertation préalable sur la vérité et possibilité des miracles en général» il y a ici quelque chose de surprenant, surtout dans le concours et la foi du public; car môme j'entends parler de convulsions arrivées à des personnes comme il faut, entre autres, le marquis de Légale, qui y va depuis longtemps» et qui est sourd et muet de nature. On ne donne point de l'argent à cet homme-là pour faire des convulsions; étant sourd, on ne peut pas l'engager à en faire, en lui prouvant que cela est utile pour la vérité de la religion. Est-il naturel de croire que cet homme, par l'envie qu'il avoit de guérir, feroit si longtemps des convulsions» parce qu'il en voit faire aux autres?
Notre abbé Bécheran, qui le premier a mis les convul» sions à la mode, y va toujours ; on dit qu'il ne manque presque plus rien à sa guérison parfaite et pour marcher comme les autres*
On a imprimé depuis peu une nouvelle Fie de M. Paris. On dit que M. l'archevêque de Paris a fait un mande* ment tout prêt pour la condamner, et qu'il attendoit qu'il y eût un arrêt du Parlement qui supprimât ce livre comme imprimé sans privilège ; mais cela n'a point paru. On aura bien de la peine à détruire ces opérations du parti janséniste.