‹ Journal de Barbier, tome 2Chapitre 90 sur 90 · LETTRES DE M. V ALLIER DE PRÉVÏLLE · texte numérisé non relu

LETTRES DE M. V ALLIER DE PRÉVÏLLE

{Voyez p. 465.)

Ces lettres, ainsi que M. de La Villegille Ta reconnu avant nous, d'après les armes gravées sur le cachet, ont été écrites par M. François-Charles Vallier de Prévilïe, alors lieutenant au régiment de Champagne. Il devint lieutenant-colonel en 1747. Sur les quatre lettres autographes, niais sans signatures, renfermées dans le manuscrit, nous n'en publions que deux fort intéressantes par les détails tout particuliers qu'elles renferment.

Au camp sous Colorno, ce 5 juin.

Voilà, mon cher Barbier, le détail de ce qui s'est passé hier. Nous arrivâmes ici le 3 ; le 4, à la pointe du jour, on commanda vingt piquets et autant de compagnies de grenadiers pour s'emparer des maisons qui sont sous Colorno, où éloient les ennemis, pour faciliter le passage de toute l'armée, qu'on vouloit conduire à Parme pour en empêcher le siège, suivant l'ordre précis de la Cour. A six heures du matin, tout fut en marche. M, de La Trémoille fut le colonel commandé pour faire l'attaque à la tète des "grenadiers. Je lui demandai la permission de l'y accompagner, et j'eus l'honneur de le suivre et d'attaquer à ses côtés, à la tête desdits grenadiers, en qualité de volontaire. Cela fut chaud. Les ennemis laissoient venir jusqu'à bout portant. Alors ils firent un feude tous les diables, malgré lequel nous avançâmes toujours , et nous nous rendîmes maîtres desdites maisons. Le capitaine de grenadiers, qui étoit avec nous, nous

assura que le feu de l'attaque du chemin couvert de Fribourg, si renommé, pouvoit seul être comparé à celui que nous essuyâmes. Enfin, nous fûmes un peu à couvert dans les maisons, pas assez cependant pour ne pas être incommodés du feu jusqu'à minuit que nous fûmes relevés. Nous avons perdu environ cent hommes. J'en ai été quitte pour avoir gâté mon bel habit uniforme qui a été rempli du sang d'un sergent tué à mes côtés. Adieu, car, ma foi, je suis las d'écrire six fois la même chose ! Partez, et allez briller dans les cafés. . Il y a trois heures qu'on a envoyé reconnoître Colorno; Les ennemis Font abandonné et y ont laissé soixante-dix hommes qu'on a pris prisonniers. Le roi de Sardaigne, à la tête d'un gros détachement, les a suivis. Il vient de revenir. Ils ont gagné au pied et ont déjà, dit-on, passé laLinda. Nousdécanir pons demain. ,

Sur le champ de bataille, sous Parme, ce 30 juin. '

Nous partîmes, hier, de notre camp, qui étoit à trois milles d'ici, à sept heures du matin. Nous arrivâmes à neuf, dans une plaine qui est sous le glacis de Parme. On s'y mit en bataille, sur deux colonnes. Comme on avoit marché, on fit reposer les troupes une heure, après quoi on marcha aux ennemis qui n'étoient qu'à un petit mille de nous, retranchés dans des prés coupés par des haies et des navilles, sur une chaussée qui sépare plusieurs clos , tous presque fermés par des haies et des navilles. Nos grenadiers, qui étoient en avant, reconnurent les ennemis, dont le dessein, sachant notre arrivée, étoit de nous attaquer avant que toute notre armée fût arrivée, et qu'elle eût eu le temps de se mettre en bataille. Les ennemis firent feu sur eux. Les nôtres ne s'ébranlèrent point et donnèrent le temps à la tête d'arriver. Nous ne leur offrîmes d'abord que le front de la brigade de Picardie, qui engagea l'affaire, avec eux, qui fit et soutint pendant une heure un feu réciproque. II commença à une heure du matin. Après le feu de Picardie, les ennemis s'étant même emparés de quelques cassines, on dit: (t Marche, la brigade de Champagne! » Ce fut un vrai plaisir de

voir voler nos soldats à l'ennemi, à tire-d'aile, là baïonnette au bout du fusil, et essuyer tout leur feii sans tirer un coup. Les ennemis ifiême s'étant avarices sur la chaussée, Champagne qui^ par urié manœuvre qui , dë réveil de tout lë monde a cause lè gain de là bataille, fit demi-tour à gauche; et les vint

préndre en flanc, les plia à côilps de baïonnette? comrhe ils étôierit en bsltaille, et gagna plus dè cinq cents pas de terrain; Malheureusement; on ne riôùsfit pas Soutenir assez tôt. Si on Tavoit fait, en deux heures, l'affaire eût été décidée; Lies ennemis se rallièrent * firent approcher dë nouvelles troupes. Toutes nos bfigàflës chargèrent les unes après les autres, et le feu dura depuis une heure du mâtin jusqu'à huit du soir. Mais un feii continuel et un feu d'enfer ! Enfin, à la nuit; chafcuri côùcHa sur le champ de bataille j les nôtres en bataille dans la plaine, ayant en avant des piquets maîtres de plusieurs cassines, et les ennemis dans leurs retranchements, notre dessein étant de recommencer à -la pointe du jour ; mais les ennemis rie nous ont point attendus, et ont décampé la nuit, et nous ont laissé le champ de bataille, craignant, comme il serait infailliblement arrivé, d'être entourés et attaqués par quatre endroits différents, comme c'étoit notre dessein, dri â envoyé des détachements après eux, et je crois que toute l'armée les suivra, du moins c'est le droit du feu. Le champ de bataille, que j'ai été voir ce matin, est affreux. D'ici à troië milles , là campagne est jonchée de morts , lés ennemis perdent plus de dix mille hommes, tarit tués que blessés, et cent prisonniers, sans compter les blessés qu'on a enlevés de dessus le* chaihp de bataille, et surtout un grand nombre d'officiers. On dit que le générai Mefcy en est. Cela n'est pas encore suK Ùn dë lëîirs régiments a perdu tous ses officiers, à là resérVë d'un seul. Nous perdons six à sept mille hommes, tant tués que blessés, et beaucoup d'officiels. Notre seul régiriienl en a qûaràiïtecinq, tant tués que blessés, ét plus de cent cinquante soldats. Les autres à proportion. M. le duc de Crussol, ilessé dangereusement. M. de La Trémoilie, tombé dans ùnenavillë; une brigade lui a passé sur le corps, et l'a très-fort froisse, il a été saigne deux fois, mais cela rie-séra riën.

Pour "moi, coinmè les autres au milieu (lu feu, les balles

Appendice. v 530 "

rn*ont respecté comme chose, dont je ne me souviens plus du nom, le fut dans la fosse aux lions ! Leurs sifflements seulement étoient fréquents à mes oreilles, mais je m'en porte bien. Adieu,

LETTRE ÉCRITE PAR UN LIEUTENANT DU RÉGjMpPj'T DE PIÇARpïE.

(Voyez p. 503.)

Du camp sous Guastalla, ce 20 septembre 1734.

Le 15 de ce mois» à trois heures du matin, les Allemands, informés de la mauvaise disposition et du mauvais arrangement de nqtre armée sur la Secchia, laquelle étoit séparée par pelo- , tons de l'intervalle d'un quart de lieue à l'autre, les ennemis . hasardèrent le passage de cette rivière par un gué qui se trou* voit vis-à-vis de la maison de M. le maréchal de Broglie, et surprirent notre armée tout endormie et une partie dispersée de côté et d'autre pour travailler à faire des fascines. Ils débouchèr^nt par deux colonnes, Tune de cavalerie et l'autre d'infanterie avec beaucoup de houssards , qui se jetèrent sur la' brigade de Dauphin et la nôtre, et nous surprirent presque tous au lit. Il y eut beaucoup d'officiers et de soldats de la brigade de Dauphin égorgés dans leur Ut. Tout le camp fut pillé et ravagé. M. le maréchal de Broglie, qui se trouvoit logé vis-à-vis la brigade de Dauphin, et qui, pour conserver ce logement qui étoit fort beau, étoit cause que cette brigade et la nôtre étoient à près d'une demi-lieue du reste de l'armée pour couvrir son quartier, n'eut que le temps de se jeter par la fenêtre, nus pieds, avec ses deux enfants. Les houssards pillèrent sa maison et ne lui laissèrent pas sauver un chausson. A la faveur de leur armée, qui filoit dans l'intervalle de notre brigade et de celle de Dauphin, ils se rangèrent en bataille ; les houssards se jetèrent sur notre camp, le pillèrent entièrement et le brûlèrent à nos yeux, sans que nos généraux voulussent nous laisser donner sur ces canailles-là. MM. nos généraux nous ayant fait avancer pour couvrir Bondanello, où la plupart avoient leurs équipages, firent sauver les leurs et se soucièrent fort peu qu'on nous mît à la chemise. De tous nos messieurs qui ont

tout perdu généralement, notre chambrée est presque la seufe qui ait pu sauver ses chevaux, parce que nous nous trouvâmes campés tout auprès du village où notre brigade s'étoit retirée, et où ils n'osèrent venir, M. le prince de Montauban et presque tous nos officiers, qui étoient logés derrière la brigade de Dauphin et la nôtre, furent entièrement pillés.... — Et, le 19 au matin, nous étant venus attaquer avec toutes leurs forces, nous les reçûmes avec tant de vigueur qu'au bout de cinq heures de combat très-opiniâtre, les ennemis furent obligés d'abandonner le champ de bataille, nous les suivîmes jusqu'à la nuit très- Vigoureusement. On a beaucoup perdu de part et d'autre, nous avons remporté sur les ennemis une victoire complète. Noire régiment y a gagné cinq pièces de canon et des drapeaux, et 'ait prisonnier presque tout un escadron de cavalerie. Pour vëmoignagede la valeur du régiment, nous avons reçu du roi

le Sardaigne et des généraux mille remerciements. Le roi nous

o donné une marque toute particulière de l'estime qu'il fait du régiment, nous ayant tiré de la droite où étoit notre poste pour nous jeter sur la gauche où étoit le fort de l'attaque, et s'étant mis à la tète du régiment qu'il appelle son cher Picardie pour charger les ennemis*

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