ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE
Rapport et discussion sur la myotomie rachidienne .
Séance du 5 novembre.
M. Velpeau, au nom d’une commission composée de MM. Roux/Baudelocque et le rapporteur, lit un rapport sur un Mémoire de M Malgaigne sur la myotomie rachidienne.
La commission, après avoir reconnu l'exactitude des observations contenues dans le Mémoire de M. Malgaigne, termine en ces termes :
« Au demeurant, nous croyons être justes en déclarant :
. “ lü Que M- Malgaigne a bien mérité de la pratique, en montrant sous leur véritable jour des faits présentés jusque-là d’une manière inexacte ou incomplète ;
« 2° Que des remercîments lui sont dus pour avoir fait ressortir de ces’ faits des vérités dont la connaissance n importe pas moins à la sécurité des familles qu’à la science et à la dignité de notre profession;
« 3° Qu il convient d’imprimer son travail dans le prochain volume des Mémoires de l Académie. »
■ Guérin, qui assistait au commencement de la séance, se trouvant absentions de la lecture du Rapport, la discussion est renvoyée à la séance prochaine.
Séance du 12 novembre.
L Académie est au grand complet ; une foule inaccoutumée se presse dans l’auditoire.
M. Guérin reconnaît que le Rapport est écrit avec modération, et dans une forme tout; à fait scientifique , et finit cependant par le comparer à ces tamilles de plantes qui produisent en même temps des aliments et des poisons. Il dit quelques mots sur ce qu’il appelle la cir • constanti alite des faits ; et enfin, il développe les objections suivantes r
1) abord, le Mémoire en question ne contient que 24 cas ; et le Relevé en comptait 155 De plus, il y avait dans ce Relevé une catégorie de 4 non guérisons et de 98 cas non traités* non revus ou en traitement ; et rien n’établit que les 24 cas du Mémoire n’appartiennent pas a 1 une ou a 1 autre de ces deux categories. ^ F
Secondement l’auteur s’est trompé sur plusieurs faits; il a dit par exemple que Célina Letevre avait ete au Bureau central, et elle est morte à Necker de la fièvre typhoïde • il a dit
que Pauline Dumont boitait par suite du traitement, et elle était affectée d’une luxation congemale du fémur.
Enfin, sur les 24 malades, la commission n’en a vu que 12; encore une de ces 12 n’a pas subi la myotomie et doit etre défalquée ; reste 11 ; encore sur ces 11 il y en a que la commission n a vues qu’a distance. Que valent de pareils faits?
En résumé l’Académie n’est pas instituée pour juger de la véracité d’un homme etdes résultats quil annonce. (Marques d’étonnement.) Cependant, après avoir démoli tout le travail de la commission, 1 orateur avoue qu’il n’a fait qu’une partie desa tâche. Il devraitmaintenant prouver que la myotomie est excellente ; il possède à cet égard des faits nombreux • mais il est décidé a ne pas les montrer (Interruption). Et si l’on demandait à d’autres chirurgiens a M. Roux par exemple, de montrer les succès qu’il a annoncés, que ferait-il luimeme ? doute enquete de ce genre est une inquisition. -L’orateur ne refuse pas des commissions, et il en a demande a l’Académie et au conseil des hôpitaux ; mais il ne veut point qu elles soient composées d hommes hostiles; l’hostilité fait tout voir avec des yeux prévenus.
(Toute cette dernière partie du discours de M. Guérin a été prononcée au milieu des murmures et des interruptions. Au moment où l’orateur quitte la tribune, un applaudissement se lait entendre; il est couvert aussitôt par des cris etdes sifflets dans l’auditoire Le president rappelle a l’ordre les interrupteurs). e
M. Roux répond à l’interpellation de M. Guérin. Oui, dit-il d’une voix émue si l’on demandait de produire au grand jour les faits que j’ai annoncés, oui, je les produirais; et en
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vérité, je ne comprends pas qu’un homme de science puisse tenir une autre conduite. (Approbation générale.)
M. Castel commence par une digression sur le charlatanisme pleine de traits sarcastiques qui excitent plus d’une fois riiilarité de l’Académie. On semble attendre la conclusion ; mais l’orateur s’arrête, et, se rejetant brusquement sur le rapport, il déclare qu’il le trouve éminemment sage et modéré ; mais il en rejette les conclusions comme hostiles à l’un des membres de l’Académie-
M. Velpeau commence par s’étonner de la susceptibilité de M. Guérin. Pourquoi donc avaitil publié son Relevé statistique ? C'était, comme il le disait lui-même, pour répondre aux personnes qui conservaient quelques doutes sur l’utilité de l’orthopédie. Or ce Relevé, au lieu de dissiper les doutes, les accroît; on demande des preuves; M. Guérin les promet d’abord, puis il les refuse, puis il les cache; et il s’indigne qu’on ait voulu les chercher; il nous demande si nous ne ferions pas de même à sa place! Non, pour mon propre compte, je ne refuserai jamais ni de prouver les faits que j’avance, ni d’avouer s’il y a lieu que je me suis trompé; et tout récemment je suis venu, le premier, annoncer à l’ Académie une erreur que j’avais commise au sujet d’un oncéphalocèle. Mais arrivons aux objections de M Guérin.
Est-il vrai que les 24 cas du Mémoire aient été pris au hasard sur les 155 cas du Relevé? Non, et M. Guérin sait bien le contraire. Il y a deux sortes de sujets qui ont été traités par M. Guérin, les uns en passant, à la consultation, impossibles d’ailleurs à retrouver. On ne pouvait donc en tenir compte. Les autres à l’hôpital ; ils étaient au nombre de 42. Sur ces 42, plusieurs n’étaient pas restés assez longtemps pour qu’on pût juger le traitement suffisant ; on les a élimines. Les autres n’avaient point été traités de leur déviation; on les a éliminés. Tout compte fait, il est resté 30 sujets véritablement traités à l’hôpital ; ôtez encore un mort, reste 29; c’est sur ces 29 cas qu’ont été pris les 24 cas du Mémoire. Et pourquoi seulement 24 ? Parce qu’on n’a pas pu retrouver les 5 autres ; mais on a examiné tous ceux qu’il a été possible de retrouver. Ainsi, 29 sujets traités, 24 examinés, 24 qui ne sont pas guéris; voilà la proportion réelle.
Mais l’auteur, dit-on, s’est trompé ou a été trompé sur deux faits. Voyons quelle est la portée de cette erreur. Une jeune tille, en effet, n’a pas été revue au Bureau central, comme on l’avait dit; elle est allée mourir à Necker. Mais était-elle redressée? Cela change-t-il quelque chose au résultat? Non, elle n’était pas redressée; nous avons eu à cet égard le témoignage du médecin qui a fait l’autopsie. — Une autre, dit-on, boitait avant le traitement; donc ce n’est pas le traitement qui l’a fait boiter. Oui, Messieurs, mais il n’y a pas eu ici une simple erreur, il y en a eu deux. Nous avons fait examiner cette malade qui est en province : elle boitait, c’est la vérité, mais le traitement a aggravé la claudication; mais M. Malgaigne l’avait donnée comme améliorée, et elle ne l’est pas le moins du monde. Et c’est pour nous un devoir de le dire ; ce n’est pas la seule fois que nous avons trouvé les appréciations de M. Malgaigne plus indulgentes que l’exacte vérité.
Entin M. Guérin prétend que nous n’avons vu que 12 malades. Il a été très-mal renseigné k cet égard; et nous en avons vu bien davantage. Mais il en est que nous n’avons vues qu’à distance? Gela prouve que les bosses étaient si considérables qu’il était inutile d’y regarder de bien près. (Rire général.)1'
Enfin M. Guérin allègue à la commission qu’il s’est fait nommer au Conseil des hôpitaux, et il se méfie des préventions des gens hostiles. D’abord il n’y a pas de préventions qui puissent faire voir droit ce qui est tort-u et tortu ce qui est droit; mais enfin si les ennemis ont leurs préventions, les amis n’ont-ils pas les leurs? Il est facile de convaincre les gens qui croient par avance; mais ce n’est pas là ce qu’on cherche d’ordinaire; et quand Saint-Thomas affectait l’incrédulité, ce ne fut pas Saint-Pierre que le Christ appela pour le convaincre. (Rire général.) En résumé, nous disons que c’est aux incrédules qu’il faut surtout montrer la vérité; et qu’il faut de tout dans une commission, des amis si l’on veut pour résister aux préventions, mais aussi des ennemis pour tempérer l’enthousiasme. Que signifie d ailleurs cette commission des hôpitaux? Combien lui faudra-t-il de temps pour faire son rapport, s; elle le fait jamais? Ici, au contraire, il y avait des faits acquis, faciles à vérifier ; et nous avons plus d’une fois invite M. Guérin à les vérifier avec nous , et nous regrettons encore, et pour lui surtout, qu’il ne l’ait pas fait.
(Nous renonçons à décrire l’effet produit par cette improvisation, pleine de chaleur et dé verve. Mais, de l’aveu général, jamais le talent de M. Velpeau ne c’était produit sous des formes aussi brillantes et aussi puissantes à la fois.)
Séance du 19 novembre.
La continuation de la discussion a amené un auditoire plus nombreux encore que dans la précédente séance. On étouffe dans la salle, et beaucoup de spectateurs se pressent encore à la porte et dans les corridors. . ,
M Guérin lit une réponse écrite; mais sa parole semble moins ferme que la première fois. Il répète ses premiers arguments; et cependant il ajoute qu’il a conduit Mlle Lechner chez M. Roux, et que M. Roux l’a trouvée bien redressée.
M. Roux interpellé à cet égard, convient qu’il n’a pas trouvé de difformité; mais il.se plaint que M. Guérin n’ait voulu lui donner aucun renseignement, pas même le nom de la malade, et se soit refusé à la faire voir à la commission..
M. Desportes Avez-vous constaté les cicatrices de la myotomie?
M. Roux. Je n’ai pas examiné suffisamment.
M Guérin reprend sa discussion; il insiste sur les persécutions dont il est l’objet; et à la fin d’une voix qui paraît accablée et pénétrée, il fait appel k l’Académie. Il a déjà perdu dans ces terribles débats, dit-il, sa santé, son repos, sa fortune; il lutte maintenant pour sa considération. (Sensation profonde et prolongée.)
M. Velpeau reprend un à un les arguments de M, Guérin et les détruit tour a tour; abor-
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dant ensuite la question des persécutions, il s’étonne que ce mot s’applique à un rapport dont M. Guérin lui-même a reconnu la modération, et à une commission nommée par l’Academie. Mais M. Guérin, qui se présente comme un homme persécuté, ne se fait-il point illusion ? M. v elpeau rappelle, les pièces à la main, l’origine de toute cette discussion; les injures adressées par M, Guérin en réponse à des articles de pure critique ; le procès en police correctionnelle intenté par M. Guérin; l’appel à la cour royale fait par M. Guérin; les efforts de M. Guenn pour empêcher le débat d’arriver devant l’Académie ; puis, quand l’Académie a enfin nomme une commission, les injures adressées encore par M. Guérin, non plus à l’auteur du Mémoire, mais aux commissaires ; puis tout récemment, quand le rapporta été fait, les injures adressées au rapporteur. Dans tout cela, de quel côté est donc la persécution . Ne serait-il pas vrai plutôt que M. Guérin s’irrite à tort, parce qu’il ne rencontre pas une crédulité aveugle dans ses annonces et dans ses promesses? Et si l’on n’y croit pas de prime-abord, a qui la faute? M. Guérin annonçait dans son Relevé des guérisons d’abcès par congestion par de simples ponctions; espérait-il donc que nous, chirurgiens, nous y croirions sans preuve? Il a annoncé, sur 11 épanchements articulaires, 8 guérisons, 5 améliorations ; et ici il n’y a plus de faux fuyants ; il n’y a en tout que ces 11 malades. Eh bien, il en est venu deux dans mon service, des guéris ou des améliorés; ils étaient si bien guens ou améliorés qu’il a fallu leur amputer la cuisse. (Sensation.) Voilà pour les annonces ; voyons les promesses. M. Guérin avait promis de représenter à l’Académie, au bout de trois semâmes, guéri, un jeune homme atteint de déviation de l’épine et traité par la myotomie; il y a de cela plus d’une année; comment a-t-il tenu cette promesse? Il devait montrer a 1 Institut cet homme auquel il avait coupé 42 tendons, cette femme à qui il en avait coupé 20; que sont devenus et les promesses et les malades? M. Velpeau termine en engageant M. Guérin, dans son propre intérêt, à se métier de ses illusions sur les hommes et sur les choses, et a ne plus traiter de persécution une enquête qu’il pouvait arrêter d’un seul mot, s il avait voulu concourir lui-même au triomphe de la vérité.
M. Bégin regrette qu’un pareil débat ait eu lieu; il regrette bien plus encore que M. Guérin ait mis a cacher ses faits autant de persistance que tous les hommes vraiment scientifiques en mettent à produire les leurs au grand jour. Broussais, quand on niait ses résultats, conviait ses adversaires à sa clinique; Larrey luttait contre l’administration de la guerre pour que 1 accès de son service tût libre pour tout le monde ; tous les médecins et chirurgiens dignes de ce nom en ont toujours agi de même. Toutefois, et en approuvant entièrement le rapport, M. Bégin trouve les conclusions trop dures pour l’un des membres de l’Académie. Il proposerait donc de les remplacer par celles-ci : adresser des remercîmenls a l’auteur du Mémoire, déposer honorablement son travail dans les Archives de V Académie ; puis, afin de mettre le public médical à même de juger une question aussi véritablement importante, insérer ce travail a titre de renseignements dans le Bulletin de l’Académie.
M. Y elpeau déclare que, pour montrer à M. Guérin qu’il n’est pas mû par un sentiment d hostilité, il adopte les conclusions proposées par M. Bégin.
MM. Roux et Baudeloque y adhèrent également. Seulement M. Roux fait observer que le dépôt dans les Archives est une formule banale qui s’applique aux plus minces communications, et qui ne convient pas à un travail aussi important que celui de M. Malgaigne. Il demande et M. Bégin accorde que cette partie des conclusions soit retirée.
M. Velpeau. Il y a encore dans les conclusions nouvelles quelques mots qui veulent une explication. Pourquoi dire que l’insertion aura lieu à titre de renseignements? Si l’on entend par là impliquer quelque idée défavorable, et comme un blâme indirect contre l’auteur du Mémoire, la commission les repousse de toutes ses forces.
Une discussion des plus animées s’élève à ce sujet. Plusieurs académiciens expliquent que l’idée de M. Bégin est en effet que l’insertion dans le Bulletin serve à éclairer la question, et qu’ainsi les mots : h titre de renseignements, sont l’expression du fait et n’emportent aucune idée défavorable. — Mais d’autres demandent alors pourquoi on semble tenir à ces mots et persistent à les rejeter. U est évident que la majorité de l'Académie est préoccupée de l’idée qu’on pourra profiter de ces mots pour donner le change au public sur la signification de son vote; aussi la salle tout entière offre une animation extraordinaire.
M. Gerdy. Ne procédons pas à la légère; nous sommes encore, et moi tout le premier, sous l’intluence de l’émotion causée par les dernières paroles de M. Guérin. J’admets donc des complaisances; mais il ne les faut pas exagérées. Je vois, dans les mots auxquels on tient tant, un blâme indirect et sans franchise qu’on n’oserait vous proposer d’une autre manière et j’en demande formellement le rejet.
M. le président met aux voix le maintien de ces mots dans les conclusions. Après le calcul des mains levées, il annonce 29 voix pour ; des réclamations de toutes parts empêchent de passer à la contre épreuve. Une deuxième épreuve est tentée et déclarée douteuse par le bureau, ce qui excite de nouvelles réclamations.
M. le président propose alors de voter par assis et levé ; à cette nouvelle épreuve, nous entendons qu’on annonce 28 voi xpour et 52 contre. Plusieurs voix réclament le scrutin; en conséquence on procède à l’appel nominal; il y a 67 membres présents. On remarque que M. Guérin a pris part au vote.— Résultat du scrutin :
Pour le maintien des mots, a titre de renseignements, 2S voix.
Pour le rejet de ces mots, 41 voix. — M. Bégin a voté pour le rejet.
Des applaudissements se font entendre. M. Guérin sort de la salle.
Les conclusions demeurent donc ainsi conçues: Adresser des remercîments à l'auteur , et insérer son Mémoire dans le Bulletin de l’ Académie. Elles sont adoptées à l’unanimité.
Erratum— Dans le dernier numéro, page 319, 2^ col., lig. 50, au lieu d principal chapitre de ce précieux Mémoire , lisez: de ce premier Mémoire.
Paris, imprimerie de Paul Dupont et O, rue de Grenelle-Saint-Honoré, 55.
JOURNAL
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