ROI DE FRANCE
J'ai servi pendant cinq mois le Roi et son auguste famille dans la tour du Temple, et malgré la surveillance des ofElciers municipaux qui en étaient les gardiens, j'ai pu cependant, soit par écrit, soit par d'autres moyens, prendre quelques notes sur les principaux événemens qui se sont passes dans l'intérieur de cette prison.
En classant ces notes en forme de journal, mon intention est plutôt de fournir des matériaux à ceux qui écriront l'histoire de la fin malheureuse de l'infortuné Louis XVI , que de composer moimême des mémoires : je n'en ai ni le talent ni la prétention.
Seul témoin continuel des traitemens injurieux qu'on a fait souffrir au Roi et à sa famille, je puis seul les e'crire et en attester l'exacte vérité' ; je me bornerai donc à présenter les faits dans tous leurs détails, avec simplicité, sans aucune réflexion et sans partialité. .
Quoique attaché depuis Tannée 1782 à la famille royale, et témoin, parla nature de mon service, des événemens les plus désastreux pendant le cours de la révolution, ce serait sortir de mon sujet, que de les décrire: ils sont pour la plupart recueillis dan^ différons ouvrages. Je commencerai donc ce journal à l'époque du 10 août 1792 , jour affreux où quelques hommes renversèrent un trône de quatorze siècles, mirent leur roi dans les fers , et précipitèrent la France dans un abîme de malheurs.
J'étais de service auprès de M. le Dauphin à l'époque du 10 août. Dès le matin du 9 l'agitation des esprits était extrême ; des groupes se formèrent dans tout Paris, et l'on apprit avec certitude aux Tuileries le plan des conjurés. Le tocsin devait sonner à minuit dans toute la ville, et les Marseillais, réunis aux habitansdufaubourg Saint- Antoine, devaient aussitôt marcher pour assiéger le château. Retenu par. mes fonctions dans l'appartement du jeune prince et auprès de sa personne , je n'ai connu qu'en partie ce qui s'est passée à l'extérieur ; je ne rendrai compte que des. événemens dont j'ai été témoin pendant cette journée oii l'on
vit tant de scènes différentes, mcrae»tUiîis.le palais (i).>
Le neuf au soir y à huit heures: et demie, après ayoir £ait le coucher de M. le Dauphin, je sortis des Tuileries, pour chercher à connaître l'opinion publique. Les cours du château étaient remplies d'environ huit mille gardes nationaux de différentes sections, dispose's à défehdrele Roi. J'allai an Palais-Royal dont je trouvai presque toutes les issues fermées : des gardes nationauxy étaient sous les armes, prêts à marcher auxTuileries pour soutenir les bataillons qui les avaientprécédés; mais une populace agitée parles factieux rem^plissait les rues vo> sines, et ses clameurs retentissaient de toutes parts. Je rentfîai au château vers onze heui^es par les ûpparteniens du Roi. Les personnes de sa cour et celles de son service s'y rassemblaient avec inquiétude. Je passai dans l'appartement de M. le Dauphin, d'où un instant après j'entendis sonner le tocsin et battre la générale dans tous les quartiers de Paris. Je restai dans le salon jusqu'à cinq heures du matin avec madame de St. -Brice, femn>c de chambredù jeune prince. A six heures, le?Roi descendit dans les comsdu château, et passa- en revue les gardes nationaux et les Suisses qui j^irè* I - — ■—..-" '. . ^ ■ •»
(i) Où peut rapprocher de ce récit celni que faî<? M. -Huiî danp son ouvrage intitulé : Dernières aunt'cs dcJjouisXFI, On y trouvera de nouveaux, détails, et des faits curieux. (Éclaircissemens A . )
[Noie des nnxtw éditeur*.)
rent de ie défendre. La Reine et ses enfans suivaient le roi. On entendit dans les rangs quelques voix séditieuses; elles furent bientôt étoufFéespar les cris mille fois répétés de J^ive le Roi ! Vwe la Nation l
L'attaque des Tuileries ne paraissant pas encore prochaine, je sortis une seconde fois, et je suivis les quais jusqu'au Pont-Neuf. Je rencontrai partout des rassemblemens de gens armés dont les mauvaises intentions n'étaient pas douteuses ; ils portaient des piques, des fourches, des haches, des croissans. Le bataillon des Marseillais marchait dans le plus grand ordre avec ses canons, mèche allumée : il invitait le peuple à le suivre , pour f allier, disait-il, à faire déloger le tjran, et proclamer sa déchéance à V Assemblée nationale^ Trop certain de ce qui allait se passer , mais ne consultant que mon devoir, je devançai ce bataillon, ^t regagnai aussitôt les Tuileries. Un corps nombreux de gardes nationaux en sortait en désordre par la porte du jardin vis-à-vis le Pont- Royal. La douleur était peinte sur le visage de la plupart d'entre eux. Plusieurs disaient w Nous » avons juré ce matin de défendre le Roi y et , au 19 moment où il court le plus grand danger, nous » l'abandonnons, i» Les autres, du parti des conspirateurs, injuriaient, menaçaient leurs camarades , et les forçaient à s'éloigner. Les bons se laissèrent ainsi dominer par les séditieux, et cette faiblesse coupable, qui jusque-là avait produ
tous les maux de la révolution , fut encore le commencement des malheurs de cette journée*
Après bien des tentatives pour pénétrer dans le palais y je fus reconnu par le suisse d'une des portes, et je parvins à entrer. J'allai sur-le-champ à l'appartement du Roi , et je priai quelqu'un de son service d'instruire Sa Majesté de tout ce que j'avais vu et entendu.
A sept heures, les inquiétudes augmentèrent par la lâcheté de plusieurs bataillons qui abandonnaient successivement les Tuileries. Ceux des gardes nationaux qui restaient à leur poste, au nombre de quatre ou cinq cents , montrèrent autant de fidélité que de courage;ils furent placés indistinct tement avec les Suisses dans l'intérieur du palais, aux différens escaliers ^ et à toutes les ilssues. Ces troupes avaient passé la nuit sans prendre aucune nourriture, je m'empressai, avec d'autres serviteurs du roi , de leur porter du pain et du vin , en les encourageant à ne point abandonner la famille royale. Ce fut alors que le Roi donna le commandement de l'intérieur de son palais à MM. le maréchal de Mailly, le duc du Chàtelet, le comte de Puységur, le baron de Vioménil, le comte d'Hervilly , le marquis du Pujet, etc. Les personnes de la cour et du service furent distribuées dans différentes salles^ après avoir juré de défendre jusqu'à la mort la personne du Roi. Nous étions environ trois ou quatre cents, mais sans autres armes que des épées ou des pistolets.
A huit heures , le danger deTÎnt plus pressant. L'assemblée législative tenait ses séances dans le bâtiment du Manège donnant sur le jardin des Tuileries : le Roi lui avait adressé (plusieurs messages pour lui faire part de la position oii il se trouvait, et l'inviter à nommer une députalion qui l'aidât de ses conseils f l'Assemblée , quoique "l'attaqua du château se préparât sous ses yeux , n'avait fait aucune réponse.
Quelques instans après, ofn vit entter le département de Paris et f^lusieurs mi^nicipaux , ayant à leur tête Roeder^er , alors procureur-généraUsyndie. Roederer, sans ^doute d'accord avec les conjurés, engagea vivement "Sa Majesté à se rendre arec sa famille à l'Assemblée : il assura que le Roi ne potfyaitipltis Compter sur la garde nationale; et que^ s'i4 restait dans son palais, ni le dépàrtemeht, ni la munieipalité de Paris ne répondaient plus deJsa sûreté. Le Jloi l'éoouta sans émotion ; il remlrrâ) dans sa chambre avec la Reiney les ministres et un petit nombre de personnes, et bientôt après il en soi'tit pdtm se rendre avec sa famille à r Assemblée. Il était entouré d'un détachement de Suisses et de gardes nationauXé De toutes les personnes Jduî servie , madame la princesse de Lamballey et rflàdame la marquise de Tourzel, gouvemaÉifte des enfans de France -, eurent seules la permission de suivre la famille royale. Madame de Tourzel^ pour ne pas quitter le jeune prince , fut obligi^e de laisser aux Tuileries mademoiselle
SpR LE TËliPLE. - 7
sa ûUe^ âgëe de dix-sept ans; au mtUeu des aidais. U ëtîiit alors près 4e neù£li6ure$.
Forcé de tester danf les fi^pparteinçDSy j'attendais avec terreur la &uite de la démarche du Roi : j'étais aux fenêtres qui doanejit sur^ le jajrdiQ^ Il y avait déjà uqe demi-heure que la familk royale était à l'Assemblée, lorsque je vis sur la terrasse des Feuillans quatre têtes placées sur des piques , que l'on portait du jC^é dif. lieu des séances ^du, Corps Législatif. Ce fut là^ je cijois, 4^ sigpal jde l'attaque du château,. car au m^me instant un iÇçu, terrible de.c^uon et dç ^nuxusqiieterie se fit efnteudre. Les, balles, et les boulets criblaient le palais^ Le Roi q'y étant plus, chacun »e s'occupa que de sa propre pureté j^iuais toutes les issues étaient fermées, et une^mort certaine nous attendait. Je cours de toutes .parts : déjà les appartemens ^t les escaliers étaiejnt jonchés de morts; je me détermine à sautier ,«îur la terrasse par une des fei^étres de l'apparteni^pt de la Heine. Je traverse rapide-^ ment le. pa^ tjerre pour gagner le Pont-Tournant. Un gros d^. Suisses^ qui lu'^yait précédé^ se ralliait soua:le3 arbres. Placé entre deux feux , je revins suç mes pas.ppur gagner l'escalier neuf de la terrasse du bord de l*eau : je voulus sauter sur le quai, le feu continuel qui partait 4u Pont-Royal m'en empêcha. Je m'avançai du même côté jusqu!à la porte du jardin de monsieur le Dauphin; là , des Marseillais qui venaient de massacrer plusieurs Suisses ^ les dépouillaient. L'un d'eux vint à
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nioi^ une épée sanglante à la main *. a Comment, ((citoyen 9 me dit-il, tues sans armes /prends ff celte épée , aide-nous à tuer. » Un autre Mar- ^illais s'en empara. J'étais en effet sans armes, et fétu d'un simple frac ; si quelque chose eût indiqué que j'étais de service au château, je n'eusse pas échappé.
Quelques Suisses poursuivis se réfugièrent dans une écurie peu distante de là, moi-même je m'y cachai : ces Suisses furent bientôt massacrés à mes côtés. Aux cris de ces malheureuses vîctîme)5, le maître de la maison, M. le Dreux, accourut : je profitai de cet instant pour entrer chez lui , et, sans me connaître, M. le Dreux et sa femme m'engagèrent à rester, jusqu'à ce que le danger fût passé. J'avais dans ma poche quelques lettres, des journaux à l'adresse du prince royal et une carte d'entrée aux Tuileries sur laquelle étaient étrits mon nom et la nature de mon service ; ces papiers auraient pu me faire reconnaître : j'eus à peine le temps de les jeter. Aussitôt une troupe armée vint visiter la maison pour s'assurer si des Suisses n'y étaient point cachés; M. le Dreux me dit de faire semblant de travailler à des dessins placés sur une grande table. Après une recherche inutile, ces hommes, les mains teintes de sang, s'arrêtèrent pour raconter froidement leurs assassinats. Je restai dans cet asile depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, ayant sous les yeux le spectacle des horreurs qui se commirent
sur la place de L^trïsXV .Deshommes assassinaient, d'autres coupaient la tête des cadavres } des femmes, oubliant toute pudeur, les mutilaient, en arrachaient des lambeaux, et les portaient en triomphe. Pendant cet intervalle, madame de Rambaut, femme de chambre de monsieur le Dauphin, qui n'avait e'chappé qu'avec peine au massacre des Tuileries, vint aussi se réfugier dans cette maison ; quelques sigiles que nous nous fîmes nous engagèrent au silence. Les fils de nos hôtes, qui dans ce moment arrivèrent de l'Assemblée nationale, nous apprirent que le Roi, suspendu de ses fonctions ^ était gardé à vue avec la famille royale dans la loge du rédacteur du Logographe , et qu'il était impossible d'approcher de sa personne (i).
Je résolus alors d aller retrouver ma femme et mes enfans, dans une maison de campagne, à cinq lieues de Paris, que j'habitais depuis plus de deux ans; mais les barrières étaient fermées, et je ne devais pas abandonner madame de Rambaut.
Nous convînmes de prendre la route de Versailles, où elle demeurait; les fils de nos hôtes nous accompagnèrent. Nous traversa m es le pontde LouisXVI, couvert de cadavres nus, déjà putréfiés par la
(i) Voyez les Éclaircissemens (B) sur le danger que courut, dans la même occasion, M. Huë. Nous avons également extrait de son ouvrage ce qu'il a dit sur le séjour momentané delà famille royale aux Feu illans.
(Note des nouu. éditeurs, )
lO MÉMOIRES
grande chaleur; et y après bien 4es dangers • i!ious sortîmes de Paris par une brèche qui n'était point gardée.
Dans la plaine de Grenelle , nous fumes reri-« coptre's par des paysans à cheval qui crièrent de lo:in en nous menaçant de leurs armes ; i< Arrête, ou la jmort! » L'un d'eux, me prenant pour i^n garde du Roi, me coucha en joue et allait tirer bvlv moi, lorsqu'un autre proposa dé nous conduire à la ipunicipalitë de Vaugirard. « Il y en a déjà D ,une yingtaine , disait -il, l'abatis sera plus >3 grai^d. )) Arrivés à la municipalité, nos hôtes furent reconnus ; le maire m'interrogea, u Pour^w quoi dans le danger de la patrie n'es-tu pas » à ton poste ? Pourquoi quittes-tu Paris? Ciela an- » nonce de mauvaises intentions. » . — « Oui , » oui , » cria la populace , « en prison , les aristor )) crates! en prison ! » — « C'est précisément, ré- )) pondis-je , parce que je voulais me rendre à « mon poste, que vous m'avez rencontré sur lu » route de Versailles, oii je demeure; c'est lu )) qu'est mon poste, commie c'.estici le vôtre. » — On interrogea aussi madame de Rambaut : nos hôtes, assurèrent que nous disions.ls^ vérité, et l'on nous délivra 4cs passe-ports. Je dois rendre grâce à la Providence de n'avoir pas été conduit à la prison de Vaugirard : on venait dy enfermer vingt-deux gardes du Roi, que l'on conduisit ensuite à l'Abbaye, oîi ils furent massacrés le 2 septembre suivant.
De Vangîrard à Versailles, des patrouilles de gens armés nous arrêtèrent à chaque instant pour vérifier nos passe-ports. Je conduisis madame de Bambaut chez ses parens^ et je partis aussitôt pour me rendre au sein de ma famille. ^La chute que j'avais faite en sautant par une fenêtre des Tuileries , la fatigue d'un voyage de douze lieues, et mes réflexions douloureuses sur les déplorables événemensqui venaient de se passer, m'accablèrent tellement, que j'eus une fièvre très-forte. Je gardai le lit pendant trois jours ; mais, impatient de savoir le sort du Roi , je surmontai moi:i mal , et revins à Paris.
Le i3 au soir, j'appris à mon arrivée que la famille royale , après avoir été retenue depuis le lo aux Feuillant, venait d'être conduite au Temple ; que le Roi avait fait choix pour son service de M..de Chamilly son premier valet die chambre , et que M. Huë , huissier de, la chan^bre du Roi , et destillté à la place de premier valet de chambre de M. le Dauphin, devait servir ce jeune prince (i). Madatpe la princesse de Lamballe , madame la marquise de Tourzel et mademoiselle Pauline de Tourzel avaient accompagné la Reine. Les dames Thibaut, Bazire, Navarre et Saint-Brice , femmes
(i) M. Huë raconte avec intérêt les premiers momens de ce séjour au Temple. Voyez les Éclaircissemens (C).
{Note des nouv. éditeurs,)
fie chambre, avaient suivi les trois Princesses et le jeune Prince.
Je perdis alors, tout espoir de continuer mes fonctions auprès de M. le Dauphin , et j'allais retourner à la campagne 9 lorsque, le sixième jour de la détention du Roi, je fus informé que Ton avait enlevé dans la nuit toutes les personnes qui étaient dans la tour auprès de la famille royale , et qu'après les avoir interrogées au conseil de la comn)une de Paris, on les avait conduites à la ])rison de la Force, excepté M. Hue qui fut ramené au Temple pour servir le Roi(i). On chargea Pétion , alors maire de Paris, d'indiquer deux autres personnes. Instruit de ces dispositions, je résolus de tenter tous les moyens de reprendre mon service auprès du jeune Prince. Je me présentai chez Pétion : il me dit que , faisant partie de la maison du Roi , je n'obtiendrais pas l'agrément du conseil général de la commune ; je citai M. Hue qui venait d'être envoyé par ce même conseil pour servir le roi ; il promit d'appuyer un mémoire que je lui remis; mais j'observai qu'il était nécessaire , avant tout, qu'il fît part au Roi de ma démarche. Deux jours après, il écrivit à Sa Majesté en ces termes :
(i) Voyez dans les Éclaircissemens (D), le récit de la première arrestation de M. Hue.
(Note des nouv. e'dileurs.)
SUR LE TEMI'LE. l5
ce SlBE^
» Le valet de chambre attaché au prince roynl M depuis son enfance demande à continuer son » service auprès de lui ; comme je crois que cette » proposition vous sera agréable^ j'ai accédé à son » vœu , etc. »
Sa Majesté répondit par écrit qu elle m'agréait pour le service de son fils; en conséquence , je fus mené au Temple; on me fouilla , on me donna des avis sur la manière dont on prétendait que je devais me conduire , et le même jour, 26 août , à huit heures ^u soir, j'entrai dans la tour.
Il me serait difficile ^de décrire l'impression que fit sur moi la vue de cette auguste et malheureuse famille. Ce fut la Beine qui m'adressa la parole , et après des expressions pleines de bonté, « Vous » servirez mon fils, ajouta-t-elle, et vous vous )) concerterez avec Si. lîuë pour ce qui nous rc- » garde. » J'étais tellement oppressé, qu'à peine je pus répondre.
Pendant le souper, la Reine et les Princesses, qui depuis huit jours étaient sans leurs femmes , me demandèrent si je pourrais peigner leurs cheveux ; je répondis que je ferais tout ce qui leuiserait agréable. Un officier municipal s'approchîi de moi , et me dit d'un ton assez haut d'être plus circonspect dans mes réponses. Je fus effrayé de ce début.
l4 MÉMOIRES'
Les premiers huit jours que je passai au Temple , je n'eus aucune communication avec Texterieur. M. Huë était seul chargé de recevoir et de demander les choses nécessaires pour la famille royale; je la servais indistinctement et conjointement avec lui. Mon service auprès du Roi se bornait h le coiffer le matin , et à rouler ses cheveux le soir. Je m'aperçus que j'étais sans ci sse observé par les ofiiciers municipaux; un rien leur donnait de l'ombrage (i) ; je me tins sur mes gardes, afin d'éviter quelque imprudence qui m'aurait infailliblement perdu.
Le 2 septembre il y eut beaucoup de fermentation autour du Temple. Le Roi et sa famille descen-
(i) Le fidèle Tnrgy, dont il sera question dans ces mémoires j donne , en ces mots , une idée des précautions tyranniques que prenaient les officiers municipaux.
« Après le souper, on annonça au Roi que, pour sa sûreté et celle de sa famille, ils occuperaient la tour pendant la nuit. On y avait posé une sentinelle à tous les étages. Les Marseillais ne cessèrent de chanter , au moment du passage de la Reine et pendant toute la nuit ,
Madame monte à sa tour.
Ne sait quand descendra.
M Dès que le Roi fut entré au Temple , on prescrivit les précautions les plus minutieuses. Voici de quelle manière se faisait le service qui me concernait. S'agissait-il du dîner ou d'un autre repas, on allait au conseil demander deux municipaux.
» Ils se rendaient à l'office ; on dressait les plats, on lesgoû-
' SUR LE TEAiPLE. l5
direnl) coi}lmé à t'ordinaiire pour se promener' dans ie Jardin ; un officier municipal icfui suivait le Roi dit à un de ses collègues : m Nous avons mal fait de >) consentir à les pi'omener cet après-dîner. » J'a- Vais remarqué dès le matin Tinquie'tude des comraissairies : ils firent rentrer la famille royale avec précipitation; mais à peine fut-elle réunie dans la^ cham'bre de la Reine , que deux officiers municipaux qui n'étaient point de service à la tour , entrèrent, et l'un d'eux, nommé Mathieu, ex-capucin , dit au Roi : « Vous ignorez, monsieur, ce qui » se passé : la pairie est dans le plus grand dan- )• ger; l'ennemi est entré en Champagne; le roi de i) Prusse marche sur Chàlons : vous répondrez de » tout le mal qui peut en résulter. Nous savons » que. noué, nos femmes, nos enfàns, périrons; » mais le peuple sera vengé, vous mourrez avant » nous ; cependant il en est temps encore , et vous » pouvez » — (( J'ai tout fait J30ur le peuple ,
tait devant eux pour leur faire voir qu'il n'y avait lîen de caché ni de suspect. On remplissait en leur présence les carafes et les cafetières. Pour couvrir le;s qarafes de. lait d'amande-, ou déchirait, à leur volonté, un morceau de papier dans telle feuille et telle main qu'ils indiquaient. Arrivés avec eux , à la salle à manger, on ne me mettait la table qu'après l'avoir montrée dessus et dessous aux municipaux : on dépliait devant eux les nappes et les serviettes, il fendaient les pains par moitié et sondaient ia mie avec une fonchette, ou même avec leurs doigts. )> {'Fragmens historiques sur le Temple.) (Note des nouv. éditeurs.)
l6 MÉMOIRES
» répondit le Roi , je n a^ rien à me reprocter. » Ce même Mathieu dit à M. Huë : (c Le consêil.dê la (( commune m'a chargé de vous mettre en état d'arrestation, n -r « Qui? » demanda le Roi.^ — (( C'est votre valet de chambre. » Le Roi voulut savoir de quel crime on l'accusait^ mais il ne put rien apprendre; ce qui lui donna des inquiétudes sur son sort, et il le recommanda avec intérêt aux deux officiers municipaux. On mit lés scellés en présence de M. Huë sur le petit cabinet qu'il occupait , et il partit à six heures du soir , après avoir passé vingt jours au Temple (i). En sortant^ Mathieu me dit : « Prenez garde a la ma- » nière dont vous vous conduirez ; il vous en arri- » verait autant. »
Le Roi m'appela un instant après :.il me remit des papiers que M. Huë lui avait rendus , et qui contenaient des notes de dépense. L'air inquiet des municipaux , les clameurs du peuple aux environs delà tour^ agitaient cruellement son cœur. Après sou coucher^ le Roi me dit de passer la nuit près de lui; je plaçai un lit à côté de celui de Sa Majesté.
Le 3 septembre , en habillant le Roi, Sa Majesté
(i) M. Huë a raconté lai-même cette seconde arrestation d'une manière très-intéressante et très-dramatique ; nous plaçons ce récit dans les Éclaircissomens ( £).
( Note des nouv. éditeurs. )
me demanda si j'avais appris des nouvelles de M. Haë , et si je savais quelque chose des mouve* mens de Paris. Je répondis que, pendant la nuit^ j'avais entendu dire, par un municipal^ que le peuple se portait aux prisons ; que j'allais chercher à me procurer d'autres renseignemens. a Prenez » garde de vous compromettre, me dit le Roi /car » alors nous resterions seuls , et je crains que leur » intention ne soit de mettre près de nous des » étrangers. »
A onze heures du matin, le Roi étant réuni avec sa famille dans la chambre de la Reine, un municipal me dit de monter dans celle du Roi, où je trouvai Manuel et quelques membres de la commune. Manuel me demanda ce que disait le Roi de l'enlèvement de M. Huë : je lui répondis que Sa Majesté en était inquiète. « Il ne lui arrivera rien , » me dit-il; mais je suis chargé d'informer le Roi w qu'il ne reviendra plus, et que le conseil le I» remplacera : vous pouvez l'en prévenir; » Je le priai de m'en dispenser , et j'ajoutai que le Roi désirait le voir relativement à plusieurs objets dont la £amiile royale avait le plus grand besoin. Manuel se détermina avec peine à descendre dans la chambre où était Sa Majesté ; il lui fit part de Far-* rêté du conseil de la commune qui concernait M. Huë, et la prévint qu'on enverrait une autre V^ personne. « Je vous remercie, répondit le Roi; je » me servii^ai du valet de chambre de mon fils, et » si le conseil s'y refuse , je me servirai moi-même;
» j'y suis résolu. » Le Roi lui parla ensuite des besoins de sa famille qui manquait de linge et d'autres vêtemens. Manuel dit qu'il allait en rendre compte au conseil^ et se retira. Je lui demandai, en le reconduisant^ si la fermentation continuait : il me fit craindre 9 par ses réponses^ que le peuple ne se portât au Temple. « Vous vous êtes chargé » d'un service difficile, ajouta- t-il ; je vous exhorte » au courage. »
>l A une heure j le Roi et sa famille témoignèrent le désir de se promener; on s'y refusa. Pendant le dîner on entendit le bruit des tambours, et bientôt les cris de la populace. La famille royale sortit de table avec inquiétude et se réunît dans la chambre de la Reine. Je descendis, pour din'er, avec Tison et sa femme employés au service de la tour.
Nous étions à peine assis qu'une tête au bout d'une pique fut présentée à la croisée. La femme de Tison jeta un grand cri; les assassins crurent avoir reconnu la voix de la Reine, et nous entendi- .^es le rire effréné de ces barbares* Dans l'idée que Sa Majesté était encore à table , ils avaient placé la victime de manière qu elle ne pût échapper à ses regards : c'était la tête de madame la princesse de Lamballe; quoique sanglante, elle n'était point défigurée; ses cheveux blonds, encore bouclés , flottaient autour de la pique.
Je courus aussitôt vers le Roi. La terreur avait tellement altéré mon visage , que la Reine s'en
aperçut; il était important de lui en cacher la cause : je voulais seulement avertir le Roi ou niadame Elisabeth^ mais les deux municipaux étaient pré$ens. « Pourquoi n'allez-vous pas dîner? « me dit la Reine. : — « Madame , lui répondis-je , je suis » indisposé. » Dans ce moment un municipal entra dans la tour, et vint parler avec mystère à ses collègues. Le Roi leur demanda si sa famille était en sûreté, a On fait couxirje^bruit , répondirent- » ils, que vous et votre famille n'êtes plus dans la D tour; on demande que vous paraissiez à la croi- « sée , mais nous ne le souffrirons point ; le peu- » pie doit montrer plus de confiance à ses magis- » trats. -w
Cependant les cris du dehors augmentaient : on entendit très-distinctement des injures adressées à la Reine. Un aAitre municipal survint ^ suivi de quatre hommes députés par le peuple pour s'assurer si la famille royale était dans la tour. L'un d'yeux f en habit de garde national , portant deux épaulettes , et armé d'un grand sabre , insista pour que les prisonniers se montrassent à la fenêtre : les municipaux s'y opposèrent. Cet homme dit à la Reine, du ton le plus grossier : « On veut vous cacher la tête de la Lamballe, que M l'on vous apportait pour vous faire voir com- » ment le peuple se venge de ses tyrans ; je vous » conseille de paraître, si vous ne voulez pas que » le peuple monte ici. » A cette menace la Reine tomba évanouie : je volai à son secours; madame
Elisabeth m'aida à la placer sur un fauteuil : ses enfans fondaient en larmes , et cherchaient , par leurs caresses^ à la ranimer. Cet homme ne s'éloignait point ; le Roi lui dit avec fermeté : « Nous » nous attendons à tout , monsieur ; mais vous au- » riez pu yous dispenser d'apprendre à la reine ce » malheur affreux. » 11 sortit alors avec ses camarades^ leur but était rempli.-V
La reine^ revenue à elle, mêla ses larmes à celles de ses enfans et passa avec la famille royale dans la chambre de madame Elisabeth ^ d'où l'on entendait moins les clameurs du peuple. Je restai un instant dans la chambre de la Reine , et, regardant par la fenêtre , à travers les stores , je vis uiie seconde fois la tête de madame la princesse de Lainballe ; celui qui la portait était monté sur les décombres des maisons que l'on abattait pour isoler la tour; un autre ^ à côté de lui , tenait au bout d'un sabre le cœur tout sanglant de cette infortunée princesse. Us voulurent forcer la porte de la tour; un municipal, nommé Daujon, les harangua, et j'entendis très-distinctement qu'il leur disait : « La tête d'Antoinette V ne vous appartient pas , les départemens y ont » des droits ; la France a confié la garde de ces » grands coupables à la ville de Paris : c'est à vous » de nous aider à les garder , jusqu'à ce que la » justice nationale venge le peuple. » Ce ne fut qu'après une heure de résistance qu'il parvint à les faire éloigner.
StJH LE tEMPLE. 21
Le soîr de 1.1 même journée , lin des commissaires me dit que la populace avait tente de pénétrer avec la députation , et de porter dans la tour le corps nu et sanglant de la princesse de Lamballe y qui avait été traîné depuis la prison de la Force jusqu'au Temple ; que des municipaux , après avoir lutté contre cette populace^ lui avaient opposé pour barrière un ruban tricolor attaché en travers de la principale porte d'entrée ; qu'ils avaient inutilement réclamé du secours de la com-^ mune de Paris » du général Santerre et de l'Assemblée nationale , pour arrêter des projets qu'on ne dissimulait pas; et que pendant six heures » il avait été incertain si la famille royale ne serait pas massacrée. En effets la faction n'était pas encore louté-puissante : les chefs , quoique d'accord sur te régicide , ne Tétaient pas sur les moyens de l'exécuter , et l'assemblée désirait peut-être que dlkutres mains que les siennes fussent l'instrument des conspirateurs. Uue circonstance assez remarquable, c'est qu'après son récit, le municijpal me fit payer quarante-cinq sous qu'avait coûté le ruban aux trois couleurs.
A huit heures du soir , tout était calme aux environs de la tour , mais la même tranquillité était loin de régner dans Paris oii les massacres con* tinuèrent pendant quatre bu cinq jours. J'eus occasion , en déshabillant le Roi , de lui faire part des mouvemetis que j'avais vus, et des détails que j'avais appris. Il me demanda quels étaient
ceux des municipaux qui avaient montré le plus de fermeté pour défendre les jours de sa famille ; je lui citai Daujon qui avait arrêté l'impétuosité du peuple , quoiqu'il ne fût rien moins que porté pour Sa Majesté. Ce municipal ne revint à la tour que quatre mois après; le Roi, se souvenant de sa conduite , le remercia.
Les scènes d'horreur dont je viens de parler ayant été suivies de quelque tranquillité, la famille royale continua le genre de vie uniforme qu'elle avait adopté à son entrée au Temple. Pour qu'on en suive plus facilement les détails , je crois devoir placer ici une description de la petite tour où le Roi était alors renfermé.
Elle était adossée à la grande tour, sans communication intérieure , et formait un carré long flanqué de deux tourelles; dans une de ces tourelleg était un petit escalier qui partait du premier étage et conduisait à une galerie sur la plate-forme;-r dajqij^ l'autre étaient des cabinets qui correspondaient à chaque étage de la tour.
Jjç corps de bâtimens avait quatre étages. Le premier était composé d'une antichambre, d'une salle à manger et d'un cabinet, pris dans la tourelle , où se trouvait une bibliothèque de douze à quinze cents volumes.
Le second étage étaitdiyisé à peu près de la même manière. La plus grande pièce servait de chambre à coucher à la Reine et à monsieur le Dauphin ; la seconde, séparée de la première par une petite anti-
chambre fort osbcure, était occupée par madame Royale et madame Elisabeth. Il fallait traverser cette chambre pour entrer dans le cabinet pris dans la tourelle, et ce cabinet, qui servait de garde^ robe à tout ce corps de bâtiment, était commun à la famille royale, aux officiers municipaux et aux soldats.
Le Roi demeurait au troisième étage et couchait dans la grande pièce. Le cabinet pris dans la tourelle lui servait de cabinet de lecture. A côté était une cuisine séparée de la chambre du roi par une petite pièce obscure , qu'avaient habitée MM . de Chamilly et Huë et sur laquelle étaient les scellés. Le quatrième étage était fermé. Il y avait au rezde-chaussée des cuisines dont on ne fît aucun usage.
Le Roi se levait ordinairement à six heures du matin (i); il se rasait Iui«même; je le coiffais et
(i} M. Huë a tracé aussi le précis rapide de son service près de la famille royale. Voici comme il s'exprime :
Le dîner fini *y le Roi passait ordinairement dans le cabinet des livres du garde des archives de Tordre de Malte qui , précédemment > occupait le logement de la tour. La bibliothèque était restée en place, et Sa Majesté venait y choisir des livres ; un jour que j'étais avec le Roi dans ce cabinet, il me montra du doigt les œuvres de Rousseau et de Voltaire. « Ces deux » hommes, me dit-il à voix basse , ont perdu la France. » Dans l'intention de recouvrer l'habitude de la langue latine et de pouvoir, pendant sa captivité , en donner les premières leçons
* Le Roi dtnait a deui heures et soupait à neuf.
l'habîllaisv II passait aussitôt dans son 6at>inet Ae lecture. Cette pièce étant très'^petite, le municipal teêtait dansla chambre à coucher; la porte entr'ou^ verte, afin d avoir toujours les yeux sur le Roi. Sa Majesté priait à genoux pendant cinq à six mi-' nutes> et lisait ensuite jusqu'à neuf heures. Dans
à M. le Dauphin, le Roi txaduidait les odes d'Horace et quelquefois Gioéron. tour le distraire de sa lecture et de son travail> qu'il était toujours pressé de reprendre, la Reine et madam0; Elisabeth faisaient avec lui après le dîner une partie , tantôt de de piquet, tantôt de trictrac ; et le soir, l'une ou l'autre princesse lisait, à haute voix , une pièce de théâtre.
ft A huit heures , je dressais, dans la chambre de madame Elisabeth , le souper de M. le Dauphin , la Reine venait y ptéâider. Ensuite, lorsque les munidpaux étaient assez loin pour ùé' tien entendre. Sa Majesté faisait réciter à son ûls la prière sai-« vante :
K Dieu tout-puissant, qui m'avez créé et racheté , je vous » adore. Conservez les jours du Roi, mon père, et ceux de ma » famille ! Protégez-noUs contre nos ennemis ! Donnez à ma- » dame dé Tourzel les forces dont elle a besoin pour snppbr- » ter ce qu'elle endttre à cause de nous !»
» Après cette pi^ce, je couchais monsieur le Dauphin ; laReine et madame Elisabeth restaient alternativement auprès de lui; Le souper servi, je portais à manger à celle des deux princesses que ce soin retenait. Le Roi , en sortant de table , allait aussitôt auprès de son fils. Après quelqiies momens, il prenait^ à la dérobée, la main de la Reine et celle de madame Elisabeth , recevait les caresses de madame RoyaQé , et remontait dans sa chambre. Passant ensuite dans la petite tour, sa Majesté n'en Bortaitpkis qu'à onze heures , pour venir se coucher. » . {Notedes nouveaux éditeurs. )
SUR LE TEMPtE. 2&
tel intervalle > apr^s avoir fait sa chambre et pré* paré la table pour le déjeuner^ je descendais che:i& la Reine : elle n'ouvrait sa porte qu'à mon arrivée , afin d empêcher que le municipal n'entrât chez ^ elle. Je famis les cheveux du jeune prince^ j'ar-» rangeais la toilette de la Reiné^ et j'allais pour le même service^ dans la chambre de madame Royale et de madame Elisabeth. Ce moment de la toilette était un de eeux où je pouvais invStruire la Reine et les princesses de ce que j'avais appris. Un signe indiquait que j'avais quelque chose à leur dire^ et l'une d'elles^ causant avec l'officier municipal , détournait son attention.
A neuf heures , la Reine > ses enfans et madame Elisabeth montaient dans la chambre du Roi pour le déjeuner : après les avoir servis ^ je faisais les chambres de la Reine et des princesses ^ Tison et sa femme ne m'aidaient que dans ces sortes d oc-^ cupations. Ce n'était pas pour le service seulement qu'on les avait placés dans la tour : un rôle plus important leur avait été confié; c'était d'observer tout ce qui aurait pu échapper à la surveillance des municipaux , et de dénoncefr les municipalix eux-mêmes. Des crimes à commettre entraient aussi sans doute dans le plan de ceux qui les avaient choisis, car la femme Tison, qui paraissait alors.d'un caractère asses doux , mais qui t remblait devant son mari^ s'est f^it ensuite connaître par uneinfâme dénonciation contre la Reine à la suite de laquelle elle est tombée dans des accès de folie , et Tison ,
ancien commis aux barrières , était un yieillard d'un caractère dur et méchant y incapable d'au€UA mouvement de pitié , et étranger à tout sentiment d'humanité. A côté de ce qu'il y avait de plus vertueux sur la terre , les conspirateurs avaient voulu placer ce qu'ils avaient trouvé de plus vil.
A dix heures ^ le Roi descendait avec sa famille dans la chambre de la Reine et y passait la journée. Il s'occupait de l'éducation de son fils , lui faisait réciter quelques passages de Corneille et de Racine; lui donnait des leçons de géographie ^ et l'exerçait à laver des cartes. L'intelligence préma^ turée du jeune Prince répondait parfaitement aux tendres soins du Roi. Sa mémoire était si heureuse que sur une carte couverte d'une feuille de papier^ il indiquait les départemens^ les districts , les villes et le cours des rivières : c'était la nouvelle géographie de la France que le Roi lui montrait. La Reine, de son côté, s'occupait de l'éducation de sa fille; et ces différentes leçons duraient jusqu'à onze heures. Le reste de la matinée se passait à coudre, à tricoter, ou travailler à de la tapisserie. A midi les trois Princesses se rendaient dans la chambre de -madame Elisabeth pour quitter leur robe du matin; aucun municipal n'entrait avec elles.
A une heure, lorsque le temps était beau , on faisait descendre la famille royale dans le jardin; quatre officiers municipaux et un chef de légion de la garde nationale l'accompagnaient. Comme
îl: y avait quantité d'ouvriers dans le Temple , employés aux démolitions des maisons et aux constructions des nouveaux murs^ on ne donnait pour promenade qu'une partie de Tallée des marroniers ; il m'était aussi permis de participer à ces promenades^ pendant lesquelles je faisais jouer le jeune Prince ^ soit au ballon^ au palet ^ à la course, soit à d'autres jeux d'exercice. .
A deux heures, on remontait dans la tour où je servais le dîner ; et tous les jours à la même heure, Santerre, brasseur de bière, commandant général de la garde nationale de Paris , venait au Temple, accompagné de deux aides-decamp. Il visitait exactement les différentes pièces. Quelquefois le Roi lui adressait la parole, la Reine jamais. Après le repas , la famille royale se rendait dans la chambre delà Reine, Leurs Majestés faisaient assez ordinairement une partie de piquet ou de trictrac. C'était pendant ce temps que je dînais.
A quatre heures , le Roi prenait quelques instans de repos , les Princesses autour de lui , chacune un livre à la main; le plus grand silence régnait pendant ce sommeil. Quel spectacle ! un Roi poursuivi par la haine et la calomnie , tombé du trône dans les fers , mais soutenu par sa conscience, et dormant paisiblement du sommeil, du juste !•••• son épouse, sesenfans, sa sœur, contemplant avec respect ses traits augustes dont le malheur semblait encore augmenter la sérénité.
!à8 IIÉIIOIRËS
et sur lesquels on pouvait lire d'avance 1^ bon* heur dont il jouit aujourd'hui!.... Non! ce spec-* tacle ne s'effacera jamais de mon souvenir.
Au réveil du Roi^ on reprenait la conversation; ce Prince me faisait asseoir auprès de lui. Je donnais sous ses yeux des leçons d'écriture à son fils ; et^ d'après ses indications y je copiais des exemples dans les OEuvres de Montesquieu et d'autres auteurs célèbres. Après cette leçon , je conduisais le jeune prince dans la chambre de madame Elisabeth , où je le faisais jouer à la ba:lle et au volant.
A la fin du jour, la famille royale -se plaçait autour d'une table ; la Reine faisait à haute voix une lecture de livres d'histoire ou de quelques ouvrages bien choisis, propres à instruire et à amuser ses enfans, mais dans lesquels des rapprochemens imprévus avec sa situation se présentaient souvent et donnaient lieu à des idées bienjdouloureuses. Madame Elisabeth lisait à son tour, et Cette lecture durait jusqu'à huit heures. Je servais ensuite le souper du jeune Prince dans la chambre de madame Elisabeth. La famille royale y assistait ; le Roi se plaisait à y donner quelque distraction à ses enfans , en leur faisant deviner des énigmes tirées d'une collection de M ei^cures de. France qu'il avait trouvée dans la bibliothèque.
. Après le souper de monsieur le Dauphin , je le déshabillais; c'était la Reine qui lui faisait réciter
ses prières : il en faisait une particulière pour madame la princesse de Lamballe , et par une autre il. demandait à Dieu de protéger les jours de madame la marquise de Tourzel , sa gouver* iiante* Lorsque les municipaux étaient trop près , ce jeune Prince avait de lui-même la précaution dédire ces deuxdernièresprières à voix basse. Je le faisais passer ensuite dans le cabinet; et si j'avais quelque chose à apprendre à la Reine ^ je saisissais cet instant. Je l'instruisais du contenu des journaux : on n'en laissait arriver aucun dans la tour; mais un crieur envoyé exprès venait tous l^s soirs à sept heures^ s'approchait près du mur du côté de la ix>tonde dans l'enclos du Temple, et criait, à plusieurs reprises, le précis de tout ce qui s'était passé à l'Assemblée nationale , à la commune et aux armées. C'était dans le cabinet du Roi que je me plaçais pour l'écouter , et là, dans le silence, il m'était facile de retenir tout ce que j'entendais.
A neuf heures, le Roi soupait. La Reine et madame Elisabeth restaient alternativement auprès de monsieur le Dauphin pendant ce repas : je leur portais ce qu'elles désiraient du souper ; c'était encore un des instans oii je pouvais leur parler sans témoins.
Après le souper, le Roi remontait un instant dans la chambre de la Reine, lui donnait la main en signe d'adieu , ainsi qu'à sa sœur , et recevait les embrassemens de ses enfans; il allait dans sa chambre, se retirait dans son cabinet, et y lisait
30 MÉMOIAIS
jns^'à minuit. La Reine et les Princesses se ren«fermaient chez elles. Un des municipaux restait dans la petite pièce qui séparait leurs chambres, et y passait la nuit : l'autre suivait Sa Majesté.
Je plaçais alors mon lit près de celui du Roi ; mais Sa Majesté attendait pour se coucher que le nouveau municipal fût monté, afin de savoir qui il était, et si elle ne Tayait pas encore tu, elle me chargeait de demander son nom. Les municipaux étaient relevés à onze heures du matin, à cinq heures du soir, et à minuit. Ce genre de vie dura tout le temps que le Roi resta dans la petite tour, jusqu'au trente de septembre.
Je reprends l'ordre des faits. Le quatre septembre , lé secrétaire de Pétion vint à la tour pour remettre au Roi une somme de deux mille livres en assignats : il exigea du roi une quittance; Sa Majesté lui recommanda de rendre à M. Huë une somme de cinq cent vingt-six livres qu'il avait avancée pour son service ; il le lui promit (i). Cette
(i) Voici exactement , d'après M. Huë , ce dont il s'agissait dans cette occasion :
« En venant au Temple , le roi n'avait qu'une très-légère somme en numéraire. Manuel, ayant fait diverses emplettes dont je lui avais donné la note , me les envoya avec le mémoire des frais, montant à cinq cent vingt-six livres. A la vue de ce mémoire, que Manuel avait signé : » « Je suis hors » d*état, me dit Sa Majesté , d'acquitter de ma bourse une pa- » reille dette, m Une somme de six cents livres qui me restait,
SUR LE TEMPLE. 3l
somme de deux mille livres est la seule qui ait été payée, quoique l'Assemblée législative eût destiné cinq cent mille livres aux dépenses de Sa Majesté dans la tour du Temple, mais avantqu elle eût prévu sans doute les véritables projets de ses chilfs , ou qu elle eût osé s'y associer.
Deux jours après, madame Elisabeth me fit rassembler quelques petits effets appartenans à la princesse de Lamballe , qu'elle avait laissés à la tour, lorsqu'elle en fut enlevée. J'en fis un paquet que j'adressai avec une lettre à sa première femme de chambre. J'ai su depuis que ni le paquet, ni la lettre^ ne lui étaient parvenus.
A cette époque^ le caractère de la plupart des
épargna au roi rhumiliation de contracter envers Manuel une obligation pécuniaire. Sa M ajesté voulut bien accéder à la demande que je lui fis de solder ce mémoire.
» C'est à tort qu'il a été publié par certains journaux que , dans sa détresse , le Roi avait accepté un emprunt de Pétion. Ce maire , il est vrai , remit enfin une somme à Sa Majesté , mais c'était un à-compte de celle que lui attribuait le décret de l'Assemblée nationale , le reçu donné par le roi portait :
« Le Roi reconnaît avoir reçu de M. Pétion, la somme de » deux miUe cinq cent vingt-six livres y compris les cinq cents N vingt-six livres que messieurs les commissaires de la munii> cipalité.se sontcbargés de remettre à M. Huë qui les avait » avancées pour le service du Roi.
» A Paris , le 3 septembre 179a.