LOUIS
(Note des nouveaux éditeurs»)
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municipaux qu on choisissait pour Tenir au Tem^ pie y indiquait de quelle espèce d'hommes on s'était servi pour la révolution du dix août^ et pour les massacres du deux septembre.
Un municipal nommé James ^ maître de langue anglaise y voulut un jour suivre le Roi dans son cabinet de lecture , et s'assit à côté de lui. Lif Roi luidity d'un ton modéré^ que ses collègues le lais^ saient toujours seul , que la porte restant ouverte, il ne pouvait échapper à ses regards, mais que la pièce était trop petite pour y rester deux. Jameè insista d'une manière dure et grossière; le Roi fut forcé de céder ; il renonça pour ce jour-là à sa lecture, et rentra dans sa chambre où ce municipal continua de l'obséder par la plus tyrannique surveillance*
Un jour, à son lever, le Roi, prenant le commis-* saire de garde pour celui de la veille , et lui té« moignant avec intérêt qu'il était fâché qu'on eût oublié de le relever, ce municipal ne répondit à ce mouvement de sensibilité du Roi que par des injures. « Je viens , ici dit-il , pour , examiner >) votre conduite, et non pour que vous vous oc- >i cupiez de la mienne (i). » Et s'avançant près
(i) M. Hue atteste par quelques autres exemples la tyrannie grossière de ces surveillans :
« On eût dit qu'en entrant au Temple chaque municipal avait pour commission d'aggraver la captivité de la famille f*ojale. <c Quel quartier habitez<rvous? demandait un jour 1»
de Sa Majesté^ le chapeau sur la tête : «Personne^ w et vous moins qu!un autre, na le droit de s'en -w mêler.» Il fut insolent le reste de la journée. J'ai su depuis qu'il s'appelait Meunier.
. Un autre commissaire, nommé Le Clerc, médecin de profession , se trouva dans la chambre de la Reine au moment où je donnais une leçon d'écriture au jeune prince; il affecta d'interrompre ce travail, pour disserter sur l'éducation républicaine qu'il fallait donner à monsieur le Dauphin : il voulait substituera ses lectures celle des ouvrages les plus révolutionnaires.
Un quatrième était présent à une lecture que la Reine faisait à ses enfans : elle lisait un volume de l'Sistoire de France, à l'époque où le connétable de Bourbon prit les armes contre la France; il prétendit que la Reine, par cet exempie voulait inspirer à son fils des senti mens de vengeancjB contre sa patrie, et il en fit une dénonciation formelle au conseil. J'en prévins la Reine qui, dans la suite, choisit ses lectures, de
Reine à F un de ces hommes qui assistaient au dîner. « La patrie, » répondit-il avec arrogance. « La patrie, c'est la France, » répliqua laReine. J'en ai vu s'opiniâtrer à rester jusqu'à l'heure du coucher dans la chambre de la Reine, et n'en sortir qu'à force d'instances. Les mouvemens , les gestes , les paroles, les regards , tout, jusqu'au silence même de Leurs Majestés, était interprété méchamment.
{Noie des nouveaux éditeurs,)
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manière quon ne pût calomnier ses intentions.
Le nommé Simon , cordonnier et officier municipal , était un des six commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses du Temple ; mais il était le seul qui , sous le prétexte de bien remplir sa place, ne quittait point la Tour. Cet homme ne paraissait jamais devant la famille royale^ sans affecter la plus basse insolenee ; sou^ vent il me disait^ assez près du Roi f pour en être entendu : c< Cléry, demande à Capet s'il £i besoin » de quelque chose , pour que je n'aie pas la peine » de remonter une seconde fois* n J^étais forcé de répondre, « Il n'a besoin de rien. » Cest ce même Simon qui , dans la suite , fut placé près du jeune Louis f et qui , par une barbarie calculée , rendit cet intéressant enfant si malheureux. Il y a lieu de croire qu'il fut l'instrument de ceux qui abrégèrent ses jours.
Pour apprendre :\ calculer à ce jeune Prince , j'avais fait une table de multiplication , d'après les ordres de la Reine^Un municipal prétendit qu'elle montrait à son fils à parler en chiffres ; et il falkut renoncer aux leçons d'arithmétique.
La même chose arriva pour des tapisseries auxquelles la Reine et les Princesses travaillaient dans les premiers jours de leur détention. Quelques dossiers de chaise étant finis, la reine m'ordonna de les envoyer à madame la duchesse de Surent ; les municipaux , à qui j'en demandai la permis^ sion , crurent que les dessins représentaient des
kîéroglyphes ^ destinés à correspondre avec le dehors; en conséquence ils prirent un arrête, par lequel il fut défendu de laisser sortir de la tour les ouTi'ages des Princesses.
Quelques-uns des commissaires ne parlaient jamais du Roi , du jeune Prince et des Princesses sans joindre à leurs noms les épithètes les plus injurieuses. Un municipal nommé Turlot ^ dit un jour deyant moi : a Si le bourreau ne guillotinait
» pas cette s familk, je la guillotinerais moi-
» même. » j^
Le Roi et sa famille , en sortant pour la promenade , devaient passer devant un grand nombre de sentinelles dont plusieurs^ même à cette époque , étaient placés dans l'intérieur de la petite tour. Les factionnaires présentaient les armes aux municipaux et aux chefs de légion^ mais quand le Roi arrivait près d'eux , ils posaient l'arme au pied, ou la renversaient avec affectation (i). \
Un de ces factionnaires de l'intérieur écrivit un jour sur la porte de la chambre du Roi et en dedans : « La guillotine est permanente et attend
(i) La famille royale , durant les premiers jours de sa captivité au Temple , descendit quelquefois dans le jardin pour s'y promener. Alors elle marchait conduite par Santerre , et environnée de la bande municipale. Santerre absent , la promenade n'avait pas lieu. M. le Dauphin , accoutumé à l'air et à l'exercice si nécessaires à son âge , sou£Prait sensiblement de cette privation. Au reste, la famille royale ne descendait au
le tjran Louis XVI. » Ijc Roi lut ces paroles; je fis un mouvement pour les effacer, Sa Majesté s'y opposa.
Un des portiers de la tour, nommé Rocher (i), d'une horrible figure, vêtu en sapeur, avec de longues moustaches y un bonnet de poil noir sur la tête, un large sabre et une ceinture à laquelle pendait un trousseau de grosses clefs, se présentait à la porte, lorsque le Roi voulait sortir ; il ne l'ouvrait qu'au moment où Sa Majesté était près de lui, et sous prétexte de choisir dans ce grand nombre de clefs qu'il agitait avec un bruit épou-
jardin que pour s'y voir exposée chaque fois à de nouvelles insultes. Au moment de son passage, les gardes' du service extérieur, placés au bas de la tour, affectaient de se couvrir et de s^asseoir : A peine la famille royale était-elle passée, qu'ils se levaient aussitôt et se découvraient.
( Dernières années de Louis XVI ^ par M. Huë. ) ( Note des nouveaux éditeurs. ) (i) Rocher, de sellier qu'il était, devint officier dans l'armée des rebelles On lui a entendu dire en parlant des augustes captifs : n Marie Antoinette faisait laûère, mais je l'ai forcée de » s'humaniser. Sa fille et Elisabeth me font malgré elles la ré- }> vérence : le guichet est si bas, que, pour passer, il faut » bien qu'elles se baissent devant moi. Chaque fois je flanque » à cette Elisabeth une bouffée de ma pipe. Ne dit-elle pas » l'autre jour à nos commissaires : Pourquoi donc Rocher i> fame-t-il toujours? Apparemment que cela lui plaît, répon- >0 dirent-ils. »
{Dernières années de Louis XVI. ) {Note des nouveaux éditeurs. )
maniable, il faisait attendre avec affectation la famille royale, et tirait les verrous avec fracas. Il descendait ensuite précipitamment, se plaçait à côté delà dernière porte, une longue pipe à la bouche, et h chaque personne de la famille royale qui sortait, il soufflait de la fumée de tabac, sur* tout devant les Princesses. Quelques gardes nationaux, qui s'amusaient de ces insolences, se rassemblaient près de lui , riaient aux éclats à chaque bouffée de fumée et se permettaient les propos les plus grossiers ; quelques-uns même , pour jouir plus à leur aise de ce spectacle , apportaient des chaises du corps-de-garde, s'y tenaient assis, et obstruaient le passage déjà fort étroit.
Pendant la promenade, les canonniers se rassemblaient pour danser , et chantaient des chansons toujours révolutionnaires , quelquefois obscènes.
Lorsque la famille royale remontait dans la tour, elle essuyait les mêmes injures; souvent on couvrait les murs des apostrophes les plus indécentes, écrites en assez gros caractères pour ne pas échapper à ses regards. On y lisait : Madame Vélo la dansera... Nous saurons mettre le gros cochon au régime,.. À bas le cordon rouge... Il faut étrangler les petits louveteaux , etc'. On crayonnait tantôt une potence où était suspendue une figure, sous les pieds de laquelle était écrit , Louis prenant un bain d'air ; tantôt une guillotine , avec ces mots : Louis crachant dans le sac , etc.
On changeait ainsi en supplice cette courte pro^ menade que l'on accordait à la famille royale. Le Roi et la Reine auraient pti s'y dérober en restant dans la tour ^ mais leurs enfans , objets de leur sensibilité, avaient besoin de prendre l'air : c'était pour eux que Leurs Majestés supportaient chaque jour sans se plaindre ces milliers d'outrages.
Quelques témoignages cependant, ou de fidélité ou d'attendrissement , vi nren t quelquefois adoucir l'horreur de ces persécutions, et furent d'autant plus remarqués qu'ils étaient plus rares.
Un factionnaire montait la garde à la porte de la chambre de la Reine : c'était un habitant des faubourgs, vêtu avec propreté, quoiqu'en habit de paysan. J'étais seul dans la première chambre^ occupé à lire; il me considérait avec attention, et paraissait très^ému ; je passe devant lui ; il me présente les armes , et me dit d'une voix tremblante : M Vous ne pouvez pas sortir. — Pourquoi? — Ma consigne m'ordonne d'avoir les yeux sur vous. — Vous vous trompez , lui dis-je» — Quoi ! monsieur , vous n'êtes pas le Roi? — Vous ne le connaissez donc pas? — Jamais je ne l'ai vu, monsieur, et je voudrais bien le voir ailleurs qu'ici. — Parlez bas : je vais entrer dans cette chambre , j'en laisserai la porte à demi ouverte, et vous verrez le Roi ; il est assis près de la croisée , un livre à la main. » Je fis part à la Reine du désir de ce fac^ tionnaire , et le Roi , qu'elle en instruisit , eut la bonté de se promener d'une chambre à l'autre
SUR LB T£lfFLE. Sg
pour passer devant lui. Je m'approchai dç nouveau de ce factionnaire, w Ah î monsieur^ m^ dit-il , » que le Roi est bon ; comme il aiine ses enfans!» Il était si attendri qu'à peine il pouvait parler, « Non , continuait-il , en se frappant la poitrine^ » je ne peux croire qu'il nous ait fait tant de mal.» Je craignis que son extrême agitation ne le compromit , et je le quittai. 4^.
Un autre factionnaire , placé au bout de l'allée qui sctrvait d,e promenade , encore fort jeune et d'une figure intéressante, exprimait par ses regards le désir de donner quelques renseigne mens à la famille royale. Madame Elisabeth , dans uii second tour de promenade , s'en approcha pour Toir s'il lui parlerait I soit crainte , soit respect, il ne losa point ; mais quelques larmes roulèrent dans ses yeux , et il fit un signe pour indiquer qu'il avait déposé près de lui un papier dans les décombres j je me mis à le chercher, en feignant de choisii* des palets pour le jeune Prince; mais lés officiers municipaux me firent retirer , et me deV fendirent d'approcher désormais des sentinelles. Jai toujours ignoré les intentions de ce jeune homme
Cette heure de la promenade offrait encore à la famille royalç un genre de spectacle qui déchirait souvent sa sensibilité. Un grand nombre de sujets fidèles profitaient chaque jour de ce court instant pour voir leur Reine et leur Roi, en se plaçant aux fenêtres des maisons situées autour du jardin du
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Temple^ et il était impossible de se tromper sur leurs sentimens et sur leurs vœux. Je crus une fois reconnaître madame la marquise de Tourzel^ et j'en jugeai surtout par son extrême attention à suivre des yeux tous les mouvemens du jeune Prince, lorsqu'il s'e'cartait de ses augustes parens. Je fis part de cette observation à madame Elisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la croyait une des victimes du 2 septembre , ne put retenir ses larmes. Quoi , dit-elle^ elle vivrait encore !
Le lendemain, je trouvai mpyen de prendre des renseignemens ; madame la marquise de Tourzel était dans une de ses terres. J'appris aussi que madame la princesse de Tarente et madame «la marquise de la Roche-Aimon , qui , le 1 o août , au moment de l'attaque, s'étaient trouvées dans le château des Tuileries , avaient échappé aux assassins. La sûreté de ces personnes, dont le dévouement s'était manifesté en tant d'occasions , donna quelques instans de consolation à la famille royale ; mais elle apprit bientôt l'affreuse nouvelle que les prisonniers de la haute cour d'Orléans avaient été massacrés, le 9 septembre, à Versailles. Le Roi fut accablé de douleur de la fin malheureuse de M. le duc de Brissac qui ne l'avait pas quitté un seul jour depuis le commencement de la révolution. Sa Majesté regretta beaucoup aussi M. de Lessart et les autres intéressantes *Tictimes de leur attachement à sa personne et à leur patrie.
SUR'XE TEMPLE. /^ï
Le 21 septembre, à quatre heures du soir, le nommé Lubin , municipal , vint, entouré de gendarmes à cheval et d'une nombreuse populace , faire une proclamation devant la tour. L'es trompettes sonnèrent, et il se fit un grand silence. Ce Lubin avait une voix de Stentor. La famille royale put entendre distinctement la proclamation de l'abolition de la royauté et de l'établissement d'une république. Hébert , si connu sous le nom de père Duchesne, etDestournelles, depuis ministre des contributions publiques , se trouvaient de garde auprès de la famille royale ; ils étaient assis dans ce moment près de la porte, et fixaient le Roi avec un sourire perfide : ce Prince s'en aperçut ; il tenait un livre à la maii^ , et continua de lire : aucune altération ne p^rut sur son visage. La Reine montra la même fermeté; pas un mot, pas un mouvement qui pussent accroître la jouissance de ces deux hommes. La proclamation finie , les trompettes sonnèrent de nouveau ; je me mis à une fenêtre; aussitôt les regards du peuple se tournèrent vers moi ; on me prit pour Louis XVI : je fus accablé d'injures. Les gendarmes me firent des signes menaçans avec leurs sabres, et je fus obligé de me retirer pour faire cesser le tumulte.
Le même soir, je fis part au Roi du besoin qu'avait son fils de rideaux et de couvertures pour son lit, le froid commençant à se faire sentir. Le roi me dit d'en écrire la demande, et la signa. Je m'étais servi des mêmes expressions que j'avais
employées jusqu'alors : Le roi demande pour son fils y etc. « Vous êtes bien ose ^ me dit Destour** n nelleSy de voas servir d'un titre aboli parla >j volorilé du peuple , comme vous venez de l'en- » tendre. » Je lui observai que j'avais entendu une proclamation y mais que je n'en savais pas l'objet, ce C'est, me dit-il^ l'abolition de la royautOi » et vous pouvez dire à Monsieur y en me mon-» » trant le Roi , de cesser de prendre un titre que » le peuple ne reconnaît plus. -«- Je ne puis , lui « re'pondis-je, changer ce billet qui est déjà signe, ïi le Roi m'en demanderait la cause, et ce n'est n pas à moi à la lui apprendre. — Vous ferez ce M que vous voudrez, me répliqua-t-il , mais je ne M certifierai pas votre demande. » Le lendemain madame Elisabeth m'ordonna d'écrire à l'avenir, pour ces sortes d'objets , de la manière suivante : // est nécessaire pour le service de Louis JT^/ ... .,
de Mari e^ Antoinette de Louis -^ Charles.^., de
Marie-Thérèse de Marie- É lisabeth ^ etc.
Jusqu'alors j'avais été force de répéter souvent ces demandes. Le peu de linge qu'avaient le Roi et la Reine , leur avait été prêté par des personnes de la cour (i), pendant le temps qu'ils étaienjt restés aux Feuillans. On n'avait pu s'en procurer du château des Tuileries où , dans la journée du * - - -•....
(i) La comtesse de Sutherland, ambassadrice d'Angleterre en France , trouva le moyen de faire parvenir à la Reine do liage et d'autres effets pour le jeune Prince. La Reine m'qf-
loaoùt, tout avait été livré au pillage. La fa* mille royale manquait surtout de Téteinens : les princesses les raccommodaient chaque jour, et souvent madame Elisabeth , pour recoudre ceux du Roi, était obligée d'attendre qu'il fût couché : j^obtins cependant, après beaucoup d'instances ^ qu'on fît un peu de linge neuf; mais les ouvrières l'ayant marqué de lettres couronnées, les municipaux exigèrent que les princesses ôtassent les couronnes : il fallut obéir.
Le 26 septembre j'appris, par un municipal, qu'on se proposait de séparer le Roi de sa fanoiille, et que l'appartement qu'on lui destinait dan&la grande tour serait bientôt prêt. Ce ne fut pas sans beaucoup de précautions que j'annonçai au Roi cette nouvelle tyrannie; je lui témoignai combien il m'en avait coûté pour l'affliger, « Vous w ne pouvez me donner une plus grande preuve » d'attachement, me dit Sa Majesté; j'exige de » votre zèle de ne me rien cacher , je m'attends » à tout ; tâchez de savoir le jour de cette pénible »> séparation , et de m*en instruire. »
Le ^^9 septembre, à dix heures du matin, cinfj ou six municipaux entrèrent dans la chambre
donna dans la suite de renvoyer à lady Sutherland les effets qui lui appartenaient , et de lui écrire de sa part pour lajremercier. (La Reine à cette époque était privée de papier et d'encre. ) Les municipaux s'opposèrent à cet envoi et gardèrent le linge et les effets.
de la Reine où était la famille royale. L'un d'eux, nommé Charbonnier , fit lecture au Roi d'un arrêté du conseil de la commune qui ordonnait « d'enlever papier, encre, plumes , crayons et >} même les papiers écrits , tant sur la personne » des détenus que dans leurs chambres, ainsi » qu'au valet de chambre et autres personnes » du service de la tour ; et lorsque vous aurez » besoin de quelque chose, ajouta-t-il , Cléry » descendra et écrira vos demandes sur un re- » gistre qui restera dans la salle du conseil. » Le Roi et sa famille , sans faire la moindre observation, se fouillèrent, donnèrent leurs^ papiers, crayons, nécessaires de poche , etc. Les commissaires visitèrent ensuite les chambres , les armoires, et emportèrent les objets désignés par l'arrêté. Je sus alors par un municipal de la députation , que le soir même le Roi serait transféré dans la grande tour ; je trouvai le moyen d'en faire avertir Sa Majesté par madame Elisabeth.
£n effet , après le souper, comme le Roi quittait la chambre de la Reine pour remonter dans la sienne, un municipal lui dit d'attendre , le conseil ayant quelque chose à lui communiquer. Un quart d'heure après , les six municipaux, qui le matin avaient enlevé les papiers, entrèrent et firent lecture au Roi d'un second arrêté de la commune , qui ordonnait sa translation dans la grande tour. Quoique instruit de cet événement, le Roi en fut de nouveau très-vivement affecté ; sa
famille désolée cherchait à lire dans les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre leurs projets; ce fut en la laissant dans les plus vives alarmes que le Roi reçut ses adieux , et cette séparation , qui annonçait déjà tant d'autres malheurs , fut un des momens les plus cruels que Leurs Majestés eussent encore passé au Temple. Je suivis le Roi dans sa nouvelle prison.
L'appartement du Roi dans la grande tour n'était point achevé , il n'y avait qu'un seul lit' et aucun meuble : les peintres et les colleurs y travaillaient encore, ce qui causait une odeur insupportable, et je craignis que Sa Majesté n'en fût incommodée. On me destinait pour logement une chambre très-éloignée de celle du Roi ; j'insistai fortement pour en être rapproché. Je passai la première nuit sur une chaise auprès de Sa Majesté ; lé lendemain le Roi n'obtint qu'avec beaucoup de difficulté qu'on me donnât une chambre à côté de la sienne.
Après le lever de Sa Majesté , je voulus me rendre dans la petite tour, pour habiller le jeune Prince; les municipaux s'y refusèrent. L'un d'eux, nommé Véron , me dit : — « Vous n'aurez plus de » communication avec les prisonnières , votre H maître non plus , il ne doit pas même revoir » ses enfans. »
A neuf heures , le Roi demanda qu'on le conduisit vers sa famille. « Nous n'avons point d'or- » dres pour cela , » dirent les commissaires. Sa
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Majest leur fit quelques observations : ils ne ré« pondirent pas.
Une demi-heure après , deux municipaux entrèrent suivis d'un garçon servant qui apportait ' au roi un morceau de pain et une carafe de limonade ^ pour son déjeuner ; le Roi leur témoigna le désir de diner avec sa famille : ils répondirent quils prendraient les ordres de la commune.
» Mais y ajouta le Roi , mon valet de chambre peut » descendre > c'est lui quia soin de mon fils , et » rien n'empêche qu'il ne continue de le serviri» — « Gela ne dépend pas de nous , » dirent les commissaires y et ils se retirèrent.
J'étais alors dans un coin de la chambre accablé de douleur y et livré aux réflexions les plus déchirantes sur le sort de cette auguste famille. D'un côté , je voyais les souffrances de mon maître , de l'autre , je me représentais le jeune prince abandonné peut-être à d'autres mains. On avait déjà parlé de le séparer de Leurs Majestés ; et quelles nouvelles souffrances cet enlèvement ne causerait- il pas à la Reine I
J'étais occupé de ces affligeantes idées y lorsque le Roi vint à moi y tenant à la main le pain qu'on lui avait apporté ; il m'en •présenta la moitié , et me dit : -^ « Il paraît qu'on a oublié votre déjeu- » ner , prenez ceci , j'ai assez du reste. » Je refusai y mais il insista : je ne pus retenir mes larmes , le Roi s'en aperçut y et laissa couler les siennes.
A dix hemres ^ d'uiitres municipafix amenèrent les ouvriers , pour continuer les travaux de l'appartement. Un de ces municipaux dit au Roi ^ qu'il venait d'assister au déjeuner de sa famille , et qu'elle était en bonne santé, u Je vous remer- » cie y » répondit le Roi ; a Je vous prie de lui » donner de mes nouvelles , et de lui dire que je » me porte bien. Ne pourrais-je pas , ajouta-t-il, w avoir quelques livres que j'ai laissés dans, la » chambre de la Reine : vous me feriez plaisir de » me les envoyer^ car je n'ai rien à lire. » Sa Majesté indiqua les livres qu'elle désirait : ce municipal consentit il la demande du Roi ^ mais ne s acha nt pas lire , il me proposa de l'accompagner. Je me félicitai de l'ignorance de cet homme , et je bénis la providence de m'avoir ménagé ce moment de consolation. Le Roi me chargea de quelques ordres, ses yeux me dirent le reste.
Je trouvai la Reine dans sa chambre , entourée de ses enfans et de madame Elisabeth : ils pleuraient tous , et leur douleur augmenta à ma vue ; ils me firent mille questions sur le Roi, auxquelles je ne pus répondre qu'avec réserve. La Reine, s'adressant aux municipaux qui m'avaient accompagné , renouvela vivement la demande d'être avec le Roi , au moins pendant quelques instans du jour^ et à l'heure des repas. Ce n'étaient plus des plaintes , ni des larmes , c'étaient des Cris de douleur....... «r Eh i>ien ! ils dîneront ensemble au-
M jourd'kui , dit un officier municipal ; mais
» comme notre conduite est subordonnée aux • » arrêtés de la commune , nous ferons demain ce » qu'elle prescrira. » Ses collègues y consentirent.
A la seule idée de se retrouver encore avec le Roi , un sentiment, qui tenait presque de la joie, vint soulager cette malheureuse famille. La Reine tenant ses enfans dans ses bras , madame Elisabeth les mains élevées vers le ciel , remerciaient Dieu de ce bonheur inattendu, et offraient le spectacle le plus touchant. Quelques municipaux ne purent retenir leurs larmes (ce sont les seules que je leur ai vu répandre dans cet affreux séjour). L'un d'eux le cordonnier Simon , dit assez haut : « Je » crois que ces b... de femmes me feraient pleu- » rer : » et s'adressant ensuite à la Reine : « Lors- » que vous assasfsiniez le peuple le loaoùt, vous ne » pleuriez point. » — « Le peuple est bien trompé » sur nos sentîmens, « répondit la Reine.
Je pris ensuite les livres que le Roi m'avait demandés et les lui portai : les municipaux entrèrent, avec moi pour annoncer à Sa Majesté qu'elle verrait sa famille. Je dis à ces commissaires que je pouvais sans doute continuer de servir le jeune Prince et les Princesses : ils y consentirent. J'eus ainsi occasion d'apprendre à la Reine ce qui s'était passé , et tout ce qu'avait souffert le Roi depuis qu'il l'avait quittée.
On servit le dîner chez le Roi, où sa famille se rendit, et par les sentîmens qu'elle fit éclater
on put juger des craintes qui l'avaient agitée, ou n'entendit plus parler de l'arrête de la Commune, et la famille royale continua de se réunir aux heures des repas , ainsi qu'à la promenade.
Après le dînei:, on fit voir à la Reine l'appartement qu'on lui pre'parait au-dessus de celui du Roi ; elle sollicita les ouvriers d'achever promptement, mais ils n'eurent fini qti'au bout de trois semaines.
Dans cet intervalle, je continuai mon service, tant auprès de Leurs Majestés, qu'auprès du jeune Prince et des Princesses ; leurs occupations furent à peu près les mêmes. Les soins que le Roi donnait à l'éducation de son fils n'éprouvèrent aucune interruption , mais ce séjour de la famille royale dans deux tours séparées , en rendant la surveillance des municipaux plus difficile , la rendait aussi plus inquiète. Le nombre de commissaires était augmenté, et leur défiance me laissait bien peu de moyens pour être instruit de ce qui se passait au dehors ; voici ceux dont je fis usage :
Sous le prétexte de me faire apporter du linge et d'autres objets nécessaires , j obtins la permi$sion que ma femme vint au Temple une fois la semaine ; elle était toujours accompagnée d'une dame de ses amies , qui passait pour une de ses parentes. Personne n'a prouvai plus d'attachement que cette dame à la famille royale , par les démarches qu'elle a faites et les risques qu'elle a courus en plusieurs occasions^ A leur arrivée on me; faisait descendre
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dans la chambre du conseil , mais je ne pouvais leur parler qu'en présence des municipaux; nous étions observés de près, et les premières visites ne remplirent pas mon but. Je leur fis aloi*s comprendre de ne venir qu'à une heure de l'après-midi : c'était le moment de la promenade , pendant iarquelle la plupart des officiers municipaux suivaient la famille royale; il n'en restait qu'un dans la chambre du conseil , et lorsque c'était un homme honnête , il nous laissait un peu plus de liberté , sans cependant nous perdre de vue.
Ayant ainsi la facilité de parler sans être entendu , je leur demandais des nouvelles des personnes à qui la famille royale prenait intérêt, et je m'informais de ce qui se passait à la Convention» C'était ma femme qui avait engagé le crieur dont j'ai déjà parlé, à venir chaque jour se placer près des murs du Temple , et à crier, à plusieurs reprises , le précis des journaux.
Je joignais à ces notions ce que je pouvais ap-prendre de quelques municipaux , et surtout d'un serviteur très-fidèle nommé Turgy, garçon servant de la bouche du Roi, et qui , par attachement pour Sa Majesté, avait trouvé le moyen de se faire employer au Temple, avec deux de ses camarades , Marchand et Chrétien. Ils apportaient dans la tour les repas de la famille royale préparés dans une cuisine assez éloignée; ils étaient en outre ichargés des commissions d'approvisionnemens, et Turgy, qui partageait avec eux cet emploi, sortant
du Temple, à son tour^ deux ou trois fois la semaine, pouvait s'informer de ce qui se passait. La difficulté était de m'instruire de ce qu'il avait appris , on lui avait défendu de me parler, à moins que ce ne fût pour le service de la famille royale, mais toujours en présence des municipaux; lorsqu'il voulait médire quel(jue chose, il me faisait un signe convenu, et je cherchais à l'entretenir sous différons prétextes. Tantôt je le priais de me coiffer. Madame Elisabeth, qui connaissait mes relations avec Turgy, causait alors avec les municipaux; j'avais ainsi le temps nécessaire pour nos conversations. Tantôt je lui donnais l'occasion d'entrer dans ma chambre ; il saisissait ce moment pour placer sous mon lit les journaux, mémoires et autres imprimés qu'il avait à me remettre.
Lorsque le Roi ou la Reine désiraient quelques éclaircissemens du dehors , et que le jour où ma femme devait venir était éloigné, j'en chargeais encore Turgy ; si ce n'était pas son jour de sortie , je feignais d'avoir besoin de quelque objet pour le service de la famille royale. « Ce sera pour un au- }} tre jour, me disait-il. » — « Eh bien ! lui répon- » dais-je d'un air indifférent, le Roi attendra. » Je voulais , en parlant ainsi, engager les municipaux à lui donner l'ordre de sortir ; souvent il le recevait , et le même soir , ou le lendemain matin , il me donnait les détails que je désirais. Nous étions convenus de cette manière de nous entendre , mais il fallait prendre garde de ne pas employer une se-
conde fois les mêmes moyens devant les mêmes commissaires.
De nouveaux obstacles se présentaient pour rendre compte auRoi de ce que j'avais appris. Le soir je ne pouvais parler à Sa Majesté qu'au moment où l'on relevait les municipaux, et à son coucher. Quelquefois je pouvais lui dire un mot le matin ; quand ses gardiens n'étaient pas encore en état de paraître à son lever; j'affectais de ne pas vouloir entrer sans eux, mais en leur faisant sentir que Sa Majesté m'attendait. Me permettaient-ils d'entrer, je tirais aussitôt les rideaux du lit du Roi, et , pendant que je le chaussais , je lui parlais sans être vu ni entendu. Le plus souvent mes espérances étaient trompées, et les municipaux me forçaient d'attendre la fin (le leur toilette pour m'accompagner chez Sa Majesté. Plusieurs d'entre eux me traitaient même avec dureté; les uns m'ordonnaient le matin d'enlever leurs lits de sangle , et le soir me forçaient de les replacer; les autres me tenaient sans cesse des propos insultans : mais cette conduite me fournissait de nouveaux moyens d'être utile à Leurs Majestés.. N'opposant aux commissaires que de la douceur et de la complaisance , je les captivais presque malgré eux; je leur inspirais de la confiance sans qu'ils s'en aperçussent, et je parvenais souvent à savoir d'eux-mêmes ce que je voulais apprendre.
Tel était le plan que je suivais avec tant de soin depuis mon entrée au Temple, lorsqu'un évçne-
ment aussi bizarre qu inattendu me fît craindre d'être sépare pour toujours de la famille royale.
Un soir , vers les six heures, c'e'tait le 5 octobre , après avoir accompagné la Reihe dans son appartement, je remontais chez le Roi avec deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du grand corps-de-gard#, m'arrêtant par le bras, et me nommant par mon nom, me demanda comment je me portais, et me dit, avec un air de mystère, qu'elle voudrait bien m'entretenir. « Monsieur, lui répondis-je, parlez haut; il » ne m'est pas permis de parler basa personne. » — « On m'a assuré, répliqua le factionnaire, qu'on » avait mis le Roi au cachot depuis quelques jours, w et que vous étiez avec lui. m — « Vous voyez » bien le contraire, » lui dis-je, et je le quittai. Dans ce moment un des municipaux marchait devant moi, et l'autre me suivait ; le premier s'arrêta et nous entendit. >
Le lendemain matin, deux commissaires m'attendaient à la porte de l'appartement de la Reine: ils me conduisirent à la chambre du conseil , et les municipaux qui s'y étaient rassemblés m'interrogèrent. Je rapportai la conversation telle qu'elle avait eu lieu : celui des municipaux qui nous avait entendus confirma mon récit; l'autre soutint que la sentinelle m'avait remis un papier dont il avait entendu le froissement, et que c'était une lettre pour le Roi. Je niai le fait, en invitant les municipaux à me fouiller et a faire des recherches. On
dressa procès verbal de la séance du conseil ; je fus confronté avec le factionnaire , et celui-ci fnt condamné à vingt-quatre heures de prison.
Je croyais cette affaire terminée, lorsque le 26 octobre , pendant le diner de la famille royale, un municipal entra, suivi de six gendarmes le sabre à la main , d'un ^ffier et d'un huissier , tous deux en costume* Je crus qu'on venait chercher le Roi , et je fus saisi de terreur. La famille royale se leva; le Roi demanda ce qu'on lui voulait; mais le municipal, sans répondre, m'appela dans une autre chambre ; les gendarmes le suivirent ; et, le greffier m'ayant lu un mandat d'arrêt, on se saisit de moi pour me traduire au tribunal. Je demandai la permission d'en prévenir le Roi; on me répondit que dès ce moment il ne m'était plus permis de lui parler. « Prenez seulement une chemise, ajouta » le municipal, cela ne sera pas long. » Je crus l'entendre et n'emportai que mon chapeau. Je passai h côté du Roi et de sa famille, qui étaient debout, et consternés de la manière dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple m'acckbla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire, et les mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.
Je fus à peine arrivé au Palais de Justice , qu'on me mit au décret : j'y restai six heures, occupé,
mais en vain, à découvrir quels pouvaient être les motifs de mon arrestation; je me rappelai seulement que, dans la matinée du lOaoùt, pendant Tattaque du château des Tuileries, quelques personnes qui s'y trouvaient enfermées, et qui cherchaîeDt à en sortir , m'avaient prié de cacher dans une commode qui m'appartenait plusieurs effets précieux , et même des papiers qui auraient pu les faire reconnaître ; je crus que ces papiers avaient été saisis , et quepeut-étreils allaient causer ma perte. A huit heures je parus devant des juges qui m'étaient inconnus. C'était un tribunal révolutionnaire établi le 17 août, pour fair€ un choix entre ceux qui avaient échappé à Ijfltu reur du peuple , et les mettre à mort. Quel*flp^mon étonnement lorsque j'aperçus sur le fauteuil des accusés ce même jeune «homme soupçonné de m'avoir remis une lettre trois semaines auparavant , et lorsque je reconnus dans mon accusateur cet officier municipal qui m'avait dénoncé au conseil du Temple ! On m'interrogea ; des témoins furent entendus. Le municipal renouvela son accusation : je lui répliquai qu'il n'était pas digne d'être magistrat du peuple; que , puisqu'il avait entendu le froissement d'nn papier , et cru voir qu'on me remettait une lettre, il aurait dû me fouiller sur-lechamp, au lieu d'attendre dix-huit heures pour me dénoncer au conseil du Temple. Après les débats, les jurés passèrent aux opinions , et sur leur déclaration nous fûmes acquittés. L^ président
chargea quatre municipaux présens à mon juge* ment de me reconduire au Temple : il était minuit. J'arrivai au moment où le Roi Tenait de se coucher , et il me fut permis de lui annoncer mon retour. La famille royale avait pris le plus vif in-^ te'rêt à mon sort, et me croyait déjà condamne.
Ce fut à cette époque que la Reine vint habiter Tappartement qu'on lui avait préparé dans la grande tour; mais ce jour-là^même , si vivement désiré , et qui semblait promettre à Leurs Majestés quelques consolations, fut marqué, de la part des officiers municipaux, par un nouveau trait d'animosité contre la Reine. Depuis son entrée au Temple, ils la voyaient consaci4)r son existence au soin de son fils, et trouver qulflpie adoucissement à ses maux dans sa reconnaissance et dans ses caresses ; ils l'en séparèrent sans l'en prévenir : sa douleur fut extrême. Le jeune Prince ayant été remis au Roi, je fus chargé de son service. Avec quel attendrissement la Reine ne me recommanda-t-elle point de veiller sur les jours de son fils!
Les événemens dont j'aurai désormais à parler s'étant passés dans un local différent de celui dont j'ai donné la description , je crois devoir faire connaître la nouvelle habitation de Leurs Majestés.
La grande tour, d'environ cent cinquante pieds de hauteur, forme quatre étages qui sont voûtés, et jsoutenus au milieu par un gros pilier, depuis le bas jusqu'à la flèche. L'intérieur est d'environ trente piecls en carré.
SUR LE TEMPLE. 5j
Le second et le troisième étages destinés à la famille royale, étant, comine les autres, d'une seule pièce, furent divisés en quatre chambres par des cloisons de planche. Le rez-de-chaussée était à Tusage des municipaux; le premier étage servait de corps-de-garde ; le Roi fut logé au second.
La première pièce de son appartement était une antichambre (i) où trois portes différentes conduisaient séparément aux trois autres pièces (a). En facede la porte d'entrée était la chambre duRoi (b), dans laquelle on plaça un lit pour M. le Dauphin ; la mienne se trouvait à gauche (c), ainsi que la salle à manger (d), qui était séparée de l'antichambre par une cloison en vitrage. Il y avait une cheminée dans la chambre du Roi ; un grand poêle placé dans l'antichambre chauffait les autres pièces. Chacune de ces chambres était éclairée par une croisée, mais on avait mis en dehors de gros barbeaux de fer et des abat-jour qui empêchaient l'air de circuler; les embrasures des fenêtres avaient neuf pieds de profondeur.-/--
La grande tour communiquait par chaque étage à quatre tourelles placées sur les angles.
Dans upe de ces tourelles était l'escalier (e) qui allait jusqu'aux créneaux ; on y avait placé des
(i) Les lettres italiques placés dans cette page , et dans les deux pages suivantes , indiquent la distribution des lieux , sur le plan qui fait partie de la collection des portraits , Jac simiie^ etc. , etc
( Note des nouveaux éditeurs . ]
guichets de distance en distance au nombre de sept. De cet escalier on entrait dans chaque étage ^ «^ en franchissant deux portes; la premièire était en bois de chêne fort épais , et garnie de clous , la seconde en fer.
Une autre tourelle (J) donnait dans la chambre du Roi^ et y formait un cabinet. On avait ménagé une garde-robe (g) dans la troisième. La quatrième (fi) renfermait le bois de chauffage ; or\ y déposait aussi pendant le jour les lits de sangle sur lesquels les municipaux de garde auprès de Sa Majesté passaient la nuit. :
Les quatre pièces de lappartement du Roi avaient un faux plafond en toile , les cloisons étaient recouvertes d'un papier peint. Celui de l'antichambt'e représentait l'intérieur d'une prison , et sur un des panneaux on avait affiché en très-gros caractères , la déclaration des droits de thomme, encadrée dans une bordure aux trois couleurs. Une commode, un petit bureau , quatre chaises garnies, un fauteuil, quelques chaises de paille, une table, une glace sur la cheminée et un lit de damas vert, composaient tout l'ameublement ; ces meubles, ainsi que ceux des autres pièces, avaient été pris au palais du Temple. Le lit du Roi était celui qui servait au capitaine àes gardes de monseigneur le comte d'Artois (i).
(i) Monseigneur le duc d'Angoulême , en sa qualité de grand-prieur de France, était propriétaire du palais du Tem-
SUR LE TEMPLE. 5g
La Reine logeait au troisîèrae étage : la distribution en était à peu près la même que celle de l'appartement du Roi. La chambre à coucher de là Reine (i) et de madame Royale était au-dessus de celle du Roi ; la tourelle (k) leur servait de cabîilet. Madame Elisabeth occupait la chambre (/) au-dessus de la iniénne; la pièce d'entrée servait d'antichambre (m) : les mun îcipàùx s'y tenaient le jour et y passaient la nuit. Tison et sa femme furent logés au-dessus de la salle à manger (ri) de l'appartement du Roi. '
Le quatrième étage n'était point occupé ; une galerie régnait dans l'intérieur des créneaux , et servait quelquefois de promenade.
On avait placé dés jalousies entre les créneaiix , pour empêcher la famille rojrale de voir et d'être vue(i).
Depuis cette réunion de Leùfs Majestés dans la grande tour, il y eut peu de changemens dans les heures des repas, des lectures et des promenades,
pie. kfonseighétif le comte d'Artois Tavait fait meubler : c'était sa résideace, lorsqu'il venait à Paris. La grande tour, éloignée du |)alais dé deux cents pas , et située au milieu du jardin i, était le dépôt des archives de l'ordre de Malte.
(i) Les lettres AA, indiquent, sur le plan, le second étage de la petite tour, habité par la Reine , ses enfans et madame Elisabeth, depuis le i3 août jusqu'à la fin d'octobre 1792.
Les lettres BB , indiquent le troisième étage de la petite tour habité par le roi depuis le i5 août jusqu'au a 9 septembre 1792.
6o MEMOIRES
ainsi que dans les momens que le Roi et. la Reine avaient jusque-là consacrés à rëducation de leurs enfans. Après son lever, le Roi lisait l'office des chevaliers du Saint-Esprit; et comme on avait refusé de laisser dire la messe au Temple ^ même les jours de fête, il m'ordonna de lui acheter ua bréviaire à L'usage. du diocèse de Paris. Ce prince était véritablement religieux, mais sa religion, pure et éclairée, ne l'avait jamais détourné de ses autres devoirs. Des livres de voyages , les œuvres de Montesquieu, celles du comte de Buffon, le spectacle de la nature de Pluche, l'histoire d'Angleterre de Hume, en anglais, l'I—
* mitation de Jésus-Chris en langue latine, le Tasse en langue italienne , nos différens théâtres , étaient, depuis son entrée au Temple, sa lecture habituelle. Il consacrait quatre heures de la journée à celle des auteurs latins.
^^ Madame Elisabeth et la Reine ayant désiré des livres de piété semblables à ceux du Roi, Sa Majesté m'ordonna de les faire acheter.
Combien de fois n'ai -je pas vu madame Elisabeth à genoux près de son lit, et priant avec fer-
veur!
A neuf heures, on venait chercher le Roi et son fils pour le déjeuner ; je les accompagnais. J'arran-^ geais ensuite les cheveux des trois princesses, et, par les ordres de la Reine, je montrais à coiffer à madame Royale. Pendant ce temps, Iç Roi jouait aux dames ou aux échecs , tantôt avec
SUR LE TEMPLE. 6l
la Reine y tantôt avec madanie Elisabeth (i). Après le dîner, le jeune Prince et sa sœur Jouaient dans l'antichambre au volant , au siam ou à d'autres jeux ; madame Elisabeth était toujours présente , et s'asseyait près d'une table , un livre à la main. Je restais dans cette pièce et quelquefois je lisais ; je m'asseyais alors pour obéir aux ordres de cette princesse. La famille royale ainsi dispersée inquiétait souvent les deux municipaux de garde , qui , ne voulant pas laisser le Roi et la Reine seuls, voulaient encore moins se séparer, tant ils se méfiaient l'un de Tautre. C'était ce moment que saisissait madame Elisabeth pour me faire des questions , ou me donner ses ordres. Je l'écoutais et lui répondais sans détourner les yeux du livre que je tenais à la main , f)our ne pas être surpris par les municipaux. M. le Dauphin et madame Royale, d'accord avec leur tante, facilitaient ces conversations par leurs jeux bruyans, et souvent l'avertissaient par quelques signes de l'entrée des municipaux dans cette pièce. Je devais surtout me méfier de Tison , suspect même aux
(i) La collection très-intéressante des mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre, puJbKée par M. Guizot, nous fournira plus d'un trait de rapprochement. Voyez , dans les Éclaircissemens ( F ) , les détails que donne Hqrbeit , valet de chambre de Charles I*^., sur la captivité de ce malheureux Prince.
( Note des nouveaux éditeurs. )
6a mëmoiiœs
commissaires qu'il avait dénoncés plusieurs {bis;
c'était en vain que le R^î et la Reine le traitaient
avec bonté, rien ne pouvait vaincre sa méchanceté
naturelle.
Le soir ^ à Theure du coucher , les municipaux plaçaient le^rs lits dans l'antichambre de nianière à barrer la pièce que Sa Majesté occupait. Us fermaient encore une des portes de ma chambre par laquelle j'aurais pu entrer dans celle du Roi et en emportaient la clef; il me fallait donc passer* par l'antichambre lorsque Sa Majesté m'appelaii pendant la nuit f essuyer la mauvaise humeur des commissaires , et attendre qu'ils voulussent bien se lever.
Le 7 octobre ,,h six heures du soir , on rae fit descendre à la salle du conseil oii je trouvai une vingtaine de municipaux assemblés , présidés par Mantiel qui , de procureur de la commune ^ était devenu membre de la Convention nationale ; sa présence me surprit et me donna des inquiét|jides« On me prescrivit d'ôter au Roi , dès le soir luéme , les Ordres dont il était encore décoré , tels que ceux de Saint-Louis et de la Toison-d Or; sa Majesté ne portait plus l'ordre du Saint-Esprit y qui avait été supprimé par la première assemblée.
Je représentai que je ne pouvais obéir , et que
ce n'était point à moi à faire connaître au Roi les
arrêtés du conseil. Je fis cette réponse pour avoir
le temps d'en prévenir Sa Majesté^ et je m'aperçus
\ d'ailleurs , à l'embarras des municipaux , qu'ils
fj^^^y^^uLâL-^^ ^^^ ^^ TEMPLE. 65
agissaient dans ce moment sans y être autorisés par aucun arrête y ni de la Convention ^ ni de la commune. Les commissaires refusèrent de monter chez le Roi ; Mapuel les y cLécyia j en offrant de les accompagner. Le Roi était assis et èccupé à lire : ce fut Manuel qui lui adressa la parole ^ et la conversation qui suivit fut aussi remarquable p# la familiarité indécente de Manuel y que par le calme et la modération du Roi.
(r Comment vous trouvez-vous ? lui dit Manuel ; >i avez-vous ce qui vous est nécessaire ?» — « Je » me contente de ce que j'ai, » répondit sa majesté.
— w Vous êtes sans doute instruit des victoires de » nos armées y de la prise de Spire ^ de Qelle de » Nice y et de la conquête de la Savoie. » — « J'en ai entendu parler il y a quelques jours » M par un de ces messieurs qui lisait le Journal du >• Soir. >* — « Comment! n'avez- vovis donc pas m' les journaux qui deviennent si intéressans ? »
— «Je n'en reçois aucun, m — « Il faut , Mes- » sieurs^ » dit Manuel^ ens'adressant aux municipaux» a donner tous les journaux à Monsieur^ »en montrant le Roi f « il est bon qu'il soit instruit de » nos succès. » Puis s'adressant de nouveau à sa Majesté : c< Les principes démocratiques se propan gent ; vous savez que le peuple a aboli la royauté >» et adopté le gouvernement républicain, n — K Je l'ai entendu dire, et je fais des vœu}^ pour » que les Français trouvent le bonheur que j'ai » toujours voulu leur procurer. » — « Vous savez
» aussi que TÂssemblëe nationale a supprimé tous >> les ordres de chevalerie ; on aurait dû vous » dire d'en quitter les décorations; rentré dans » la classe des aigres citoyens , il faut que vous » soyez traité de même; au reste , demandez tout » ce qui vous est nécessaire , on s'empressera de >i vous le procurer. » — « Je vous remercie , dit » le Roi f je n'ai besoin de rien. » Aussitôt il re^t sa lecture. Manuel avait cherché à découvrir des regrets, ou à provo(juer l'impatience ; il ne trouva qu'une grande résignation et une inaltérable se-* rénité.
La députation se retira : l'un des municipaux me dit.de le suivre à la chambre du conseil oii l'on m'ordonna de nouveau d'ôter au Roi ses décorations. Manuel ajouta : « Vous ferez bien d'en- » voyer à la Convention les croix et les rubans ; I » je dois aussi vous prévenir , continua-t-il, que » la captivité de Louis XVI pourra durer long- » temps, et que, si votre intention n'était pas de » rester ici, vous feriez bien de le dire en ce mo- » ment; on a encore le projet, pour rendre la » surveillance plus facile , de diminuer le nombre M des personnes employées dans la tour; si vous » restez auprès du ci-devant Roi , vous serez donc » absolument seul , et votre service en deviendra » plus pénible : on vous apportera du bois et de » l'eau pour une semaine , mais ce sera vous qui » nettoierez l'appartement, et ferez les autres » ouvrages. » Je lui répondis que, déterminé à ne
jamais quitter le Roi, je me soumettais à tout* Ou me reconduisit dans la chambre de Sa Majesté qui me dit : « Vous ayez entendu ces^ messieurs^ » TOUS ôterez ce soir mes Ordres de dessus mes » habits. »
Le lendemain en habillant le Roi , je lui dis que j'avais enfermé les croix et les cordons^ quoique Manuel m'eut fait entendre qu'il conviendrait de les envoyer à la Convention, ir Vous avez bien w fait, )) me répondit Sa Majesté.
On a répandu le bruit que Manuel était venu au Temple, dans le courant du mois de septembre, pour engager Sa Majesté à écrire au roi de Prusse à l'époque de son entrée en Champagne. Je peux assurer que Manuel n'a paru dans la tour que deux fois, pendant le temps que j'y suis resté, le 3 septembre et le 7 octobre ; que chaque fois il fut accompagné d'un grand nombre de muni-cipaux, et quil ne parla point au Roi en particulier.
Le 9 octobre , on apporta au Roi le journal des débats de la Convention; mais quelques jours après, un municipal, nommé Michel, parfumeur, fit prendre un arrêté qui interdisait de nouveau l'entrée des papiers publics dans la tour : il m'appela à la chambre du conseil , et me demanda par quel ordre je faisais venir des journaux à mon adresse. Effectivement, sans que j'en fusse infor-v mé , on apportait tous les jours quatre journaux avec cette adresse imprimée : j^u valet de chambre
66 MÉMOIBES
de Louis XV là la tour du Temple. J'ai toi^oùrs Ignoré^ et j'ignore encore le nom de$ personnes qui en payaient l'abonnement. Ce Michel voulut me forcer de les lui indiquer; il me fît écrire aux rédacteurs des journaux pour avoir des éclaircissemens; mais leurs réponses ^ s'ils en firent , ne me furent pas communiquées.
Cette défense de laisser entrer les journaux dans la tour avait pourtant des exceptions , quand ces écrits fournissaient l'occasion d'un nouvel outrage. Renfermaient-ils des expressions inj urieuses contre le Roi ou la Reine ^ des menaces atroces^ des calomnies infâmes y certains municipaux avaient la méchanceté réfléchie de les placer sur la cheminée , ou sur la commode de la chambre de Sa Majesté^ afin qu'ils tombassent sous sa main.
Ce Prince lut une fois^ dans une de ces feuilles, la réclamation d'un canon nier qui demandait « la tête du tyran Louis XVI , pout- en charger sa » pièce et l'envoyer à l'ennemi. » Un autre de ces journaux , en parlant de madame Elisabeth et en voulant détruire l'admiration qu'inspirait au public son dévouement au Roi et à la Reine , cherchait à détruire ses vertus par les calomnies les plus absurdes. Un troisième disait qu'il fallait étouffer les deux petits louvetaux qui étaient dans la tour, désignant par-là mohsieur le Dauphin et madame Royale.
Le Roi n'était affecté de ces articles que par rapport au peuple. « Les Français, disait-il, sont bien
SUR tE •TEMPLE. 67
H malheureux de se laisser ainsi tromper. » Savais witL de soustraire ces journaux aux regards de Sa Majesté, quand j'étais le premier à les apercevoir ; mais souvent on les plaçait, quand toon service me retenait hors de sa chambre : ainsi il est bien peu de ces articles dictés dans le dessein d'outrager la famille royale, soit pour provoquer au régicide, soit pour préparer le peuple à le laisser commettre , qui n'aient été lus par le Roi. Ceux qui connaissent les insolens écrits qui furent publiés dans ce temps-là, peuvent seuls se faire une idée de ce genre inouï de supplice.
L'influence de ces écrits sanguinaires se fit aussi i^emarquer dans la conduite du plus grand nombre des officiers municipaux qui, jusque-là, ne s^étaient pas encore montrés ni si durs , ni si mefians.
Un jour, après dîner, je venais d'écrire un mémoire de dépenses dans la chambi:*e du conseil, et je l'avais renfermé dans un pupitre dont on m'avait donné la clef. A peine fus-je sorti, que Marino , officier municipal, dit à ses collègues, quoiqu'il ne fût pas de service , qu'il fallait ouvrir le pupitre, examiner ce qu'il contenait, et vérifier si je n'avais pas quelque correspondance avec les ennemis du peuple. « Je le connais bien, ajouta-t-il, wetjesaisqu'ilreçoitdeslettrespourleRoi. «Puis, )* accusant ses collègues de ménagemens, il les accabla r ^^^ d'injures, les menaça, comme complices, de les dénoncer tous au conseil de la commune, et il sortit
pour exécuter ce dessein. On dregsa aussitôt un procès-verbal de tous les papiers que contenait mon pupitre^ on l'envoya à la commune ; où Marino avait déjà fait sa dénonciation.
Ce même municipal pi^ëtendit un autre jour qu un damier qu'on me rapportait et dont j'avais fait raccommoder les cases ^ du consentement de ses eoUègues^ renfermait une correspondance; il ^ le de'fit en entier, et ne trouvant rien , il fit recoller les cases en sa présence.
Un jeudi 9 ma femme et son amie étant venues au Temple, comme de coutume, je leur parlais dans la chambre du conseil. La famille royale, qui était à la promenade nous aperçut, et la Reine et madame Elisabeth nous firent un signe de tête. Ce mouvement de simple intérêt fut remarqué de Marino; il n'en fallut pas davantage pour qu'il fit arrêter ma femme et son amie, au moment où elles sortirent de la chambre du conseil. On les interrogea séparément : on demanda à ma femme qui était la dame qui l'accompagnait, elle répondit: (( C'est ma sœur. » Interrogée sur le même fait, celle-ci dit être sa cousine. Cette contradiction servit .de matière à un long procès-verbal et aux soupçons les plus graves. Marino prétendit que cette dame était un page de la reine déguisé. Enfin , après trois heures de l'interrogatoire le plus pénible et le plus injurieux, on leur rendit la liberté*
Il leur fut encore permis de revenir au TetûfAe,
SUR LE XEMPLE* 69
mais nous redoublâmes de prudence et de précaution. Je parvenais souvent dans ces courtes entrevues à leur remettre des notes écrites avec un Crayon qui avait échappé aux recherches des municipaux^ et que je cachais avec soin : ces notes étaient relatives a quelques informations demandées par Leurs Majestés j heureusement què^ ce jour-là , je n'en avais remis aucune : si Ion avait trouvé quelque billet sur elles, nous eus^ sions couru tous trois les plus grands dangers.
D'autres municipaux se faisaient remarquer par les traits les plus bizarres. L'un faisait rompre -f. des macarons , pour voir si Ton n'y avait pas. caché quelques billets. Un autre , pour le même objet, ordonna qu'on coupât des pêches devant lui, et qu'on en fendît les noyaux. Un troisième^ me força de boire un jour de l'essence de savon destinée à la barbe du roi, affectant de craindre que ce ne fût du poison. A la fin de chaque repas, madame Elisabeth me donnait à nettoyer un petit couteau à lame d'or : souvent lies commissaires me l'arrachaient des mains , pour examiner si je n'avais pas glissé quelque papier au fond de la, gaine.
Madame Elisabeth m'avait ordonné de renvoyer à madame la duchesse de Sérent un livre de piété; les municipaux en coupèrent les marges, dans la crainte qu'on y eût écrit quelque chose avec une encre particulière.
IJn d'eux me défendit un jour de monter chea
la Reine pour la coiffer; il fallut que Sa Màj^ë Tint dans l'appartement du Roi, et qu'elle apportât elle-même fout ce qui était nécessaire pour sa toi^ lette.
Un autre voulut la suivre » quand ^ selon son usage, elle entrait à midi dans la chambre de madame Elisabeth, pour quitter sa robe du matin; je lui représentai Tindëcence de ce procédé; il insista : Sa Majesté sortit de la chambre et rer nonça à s'habiller.
Lorsque je recevais le linge du blanchissage, les municipaux me le faisaient déployer pièce par . pièce , et l'examinaient au grand jour. Le livre de la blanchisseuse, et tout autre papier servant d'enveloppe, étaient présentés au feu, pour s'assurer qu'il n'y avait aucune écriture secrète. Le linge que quittaient le roi et les princesses , était aussi examiné.
Quelques municipaux cependant n'ont pas partagé la dureté de leurs collègues j mais la plupart, devenus suspects au comité de salut public , sont , morts victimes de leur humanité ; ceux qui existent encore ont gémi long-temps dans les prisons.
Un jeune homme , nommé Toulan, que /je croyais , à ses propos , un des plus grands ennemis de la famille royale, vint un jour près de moi , et me serrant la main : « Je ne peux , me » dit-il avec mystère , parler aujourd'hui à la n Reine, à cause de mes camarades; préveneznla
M que la commission dont elle ma chargé est »• faite ; que, dans quelques jours , je serai » de service, et qu alors je lui apporterai la » réponse» » Étonné de Tentendre parler ainsi, et craignant qu'il ne me tendit un piège.
« Monsieur, lui dis-je, vous vous trompez, en » TOUS adressante moi pour de pareilles commis^ J:^^ }} sions. » — ^ K Non , je ne me trompe pas ^ repli-* » qua-t-il, en me serrant la main avec plus de M force, et il se retira. » Je rendis compte à la Reine de cette conversation, cr Vous pouvez vous » fier à Toulan , » me dit-elle. Ce jeune homme fut impliqué depuis dans le procès de cette prin-< cesse avec neuf autres officiers municipaux, ac^ cusés d'avoir voulu favoriser l'évasion de la Reine, quand elle était encore au Temple. Toulan périt du dernier supplice (i).
Leurs Majestés, renfermées dans la tour depuis trois mois , n'avaient encore vu que des officiers municipaux, lorsque, le premier novembre, on leur annonça une députation de la Convention nationale. Elle était composée de Drouet, maître de poste de Yarennes, de Chabot , ex-capucin , de Dubois Crancé , de Duprat , et de deux autres dont
(0 Voyez sur Toulan , sur les preuves de dévouement qu'il 8* empressa de donner à la Reine , et sur la manière dont il périt, l'intéressante relation publiée par M. de Goguelat dans la Collection des Mémoires.
{Noée tkî nousfeaux c'dUcurs, )
je ne me rappelle pas les noms. La famille royale et surtout la Reine frémirent d'horreur à la vue de Drouet; ce député s'assit insolemment près d^elle ; à son exemple ^ Chabot prit un siège. La députation demanda au Roi comment il était traité, et si on lui donnait les choses nécessaires, ce Je ne m me plains de rien , répondit Sa Majesté; je de- :» mande seulement que la commission fasse re- 3) metti^e à mon valet de chambre , ou déposer au ^ conseil , une somme de deux mille livres, pour j» les petites dépenses courantes, et qu'on nous » fasse parvenir du linge et d'autres vêtemens , 1$ dont nous avons le plus grand besoin, n Les députés le lui promirent, mais rien ne fut envoyé.
Quelques jours après, le Roi eut une fluxion assez considérable à la tête : je demandai Instamment qu'on fît appeler M. Dubois , dentiste de Sa Majesté. On délibéra trois jours, et cette demande fut refusée. La fièvre survint, on permit alors à Sa Majesté de consulter M. le Monnier, son premier médecin. Userait difficile de peindre la douleur do ce respectable vieillard lorsqu'il vit son maître.
La Reine et ses enfans ne quittaient presque point le Roi pendant le jour, le servaient avec moi, et m'aidaient souvent à faire son lit; je passais les nuits seul auprès de Sa Majesté. M. le Monnier venait deux fois le jour, accompagné d'un grand nombre de municipaux ; on le fouillait, et il ne lui était permis de parler qu'à haute voix. Un jour
SUR LE TEMPLE. yS
que le Roi prit médaèine , M. le Monuièr demanda à rester quelques heureis : comme il se tenait debout^ pendant que plusieurs municipatit c'taient assis ^ le chapeau sur la tête. Sa Majesté l'engagea à prendre un siège, ce qu'il refusa par respect; les commissaires en murmurèrent tout haut. La maladie du Roi dura six jours.
Peu de* jours après , le jeune Priticé qui couchait dans la chambre de Sa Majesté, et que les municipaux n'avaient pas voulu faire transférer dans celle de la Reine, eut de la nèvre. /La Reine *en ressentit d'autant plus d'inquiétude, qu'elle ne put obtenir, malgré les plus vives instances, de passer la nuit auprès de son fils. Elle lui prodigua les plus tendres soins, pendant les instans qu'il lui était permis de rester auprès de lui. La même maladie se communiqua à la reine , à ma. dame Royale , et à madame Elisabeth. M. le Monnier obtint la permission de continuer ses visites.
Je tombai malade à mon tour. La chambre que j'habitais était une pièce humide, et sans cheminée } l'abat-jour de la croisée interceptait encore le peu d'air qu'on y respirait. Je fus attaqué d'une fièvre rhumatique, avec une forte douleur au côté qui me força degarder le lit. Le premier jour, je me levai pour habiller le Roi , mais Sa Majesté voyant mon état refusa messoins, et m'ordonna de me coucher, et fit elle-même la toilette de son fils.
Pendant cette première journée , monsieur le Dauphin ne me quitta presque point : cet auguste
enfant m'apportait à boire ; le soir le Roi profita d'un moment où il paraissait moins surveilUé pour entrer dans nia chambre; il me fit prendre un verre de boisson , et me dit avec une bonté qui me fit verser des larmes : « Je voudrais vous » donner moi-même des soins, mais vous saytf » combien nous sommes observés ; prenez cou- » rage y demain vous verrez mon médecin (i)« » A rheure du souper, la famille royale entra cher moi y et madame Elisabeth , sans que les munici"
(i) Cette bonté, naturelle à Louis XVI, se manifesta aussi pour M. Huë. Voici ce qu'il raconte t
« Le Roi , je n'en peux douter, prévoyait que bientôt on viendrait m' arracher de la tour, cette idée le tourmentait.
^ Des deux portes de la pièce dans laquelle je couchais , une donnait dans la chambre de Sa Majesté , l'autre sur l'escalier.
V Par cette dernière , souvent au milieu de la nuit , entraient: brusquement des municipaux, pour voir si je n'étais pas occupé de correspondances secrètes.
»Une nuit , entre autres , réveillé parle bruit qu'un municipal avait fait dans sa visite nocturne , le Roi conçut pour moi des inquiétudes ; dès la pointe du jour, Sa Majesté , pieds nus et en chemise , entr* ouvrit doucement la porte qui communiquait de sa chambre à la mienne. Aussitôt je m'éveillai; 1» vue du Roi , l'état dans lequel il était , me saisirent. « Sire , » dis-je avec émotion, VotreMajesté veut-elle quelque chose?» — a Non; mais, cette nuit il s'est fait du mouvement dans » votre chambre; j'ai craint qu'on ne vous eût enlevé. Je vou- » lais voir si vous étiez encore près de moi. » Combien mon cœur fut ému ! Le Roi se recoucha , et dormit paisiblement. » {Note des nou9eaux éditeurs:)
paur s'en aperçussent, me remit une petite bouteille qui contenait un lock . Cette Princesse ^ qui était fort enrhumée , s'en privait pour moi ; je Youlusla refuser, elle insista. Après le sou])er, la Reine déshabilla. et coucha le jeune Prince, et mcidame Elisabeth roula les cheveux du Roi.
Le lendemain matin , M. le Monnier m'ordonna un saignée, mais il fallait le consentement de la commune pour faire entrer un chirurgien. L'on parla de me transférer au palais du Temple. Craignant de ne plus rentrer dans la tour, si j'en sortais une fois , je ne voulus plus être saigné ; je fis même semblant de me trouver mieux. Le soir de nouveaux municipaux arrivèrent , et il ne fut plus question de me transférer.
Turgy demanda à passer la nuit près de moi :
cette demande lui fut accordée , ainsi qu'à ses deux camarades qui me rendirent ce service chacun à son tour. Je restai six jours au lit, et chaque jour la famille royale venait me voir. Madame Elisabeth m'apportait souvent des drogues qu'elle demandait comme pour elle. Tant de bontés me rendirent une partie de mes forces , et au lieu du sentiment de mes peines, je n'eus bientôt à éprouver que celui de la reconnaissance et de l'admiration. Qui n'eût été touché de voir cette auguste famille suspendre , en quelque sorte , le souvenir de ses longues infortunes, pour s'occuper d'un de ses serviteurs !
Je ne dob pas oublier de rapporter ici un trait
de monsieur le Dauphin , qui prouve jusqu où allait la bontë de son cœur, et combien il profitait des exemples de vertu qu^il avait continuellement sous les yeux*
Un soir, après l'avoir co\iché, je me retirais jK)ur faire place h la Reine et aux Princesses qui venaient Tembrasser, et lui donner le bonsoir dans son lit ; madame Élisabelh , que la surveillance des municipaux avait empêchée de me parler , profita de ce moment pour lui remettre une petite boite de pastilles d'ipëcacuanha, en lui recommandant de me la. donner, lorsque je reviendrais. Les princesses remontèrent chez elles ; le Roi passa dans son cabinet, et j'allai souper. Je rentrai vers onze heures dans la chambre du Roi pour pre'parer le. lit de Sa Majesté ; j'étais seul, le jeune Prince m'appela à voix basse ; je fus trèssurpris de ne pas le trouver endormi , et craignant qu'il ne fût incommodé , je lui en demandai la cause. (( C'est , me dit-il , que ma tante m'a remis 3) une petite boîte pour vous, et je n'ai pas voulu » m'endormir sans vous la donner; il était temps » que vous vinssiez, car mes yeux se sont déjà fer- » mes plusieurs fois. » Les miens se remplirent de larmes , il s'en aperçut , m'embrassa , et deux minutes après il dormait profondément.
A celte sensibilité, le jeune Prince joignait beaucoup de grâces, et toute l'amabilité de son âge. Souvent, par ses naïvetés, l'enjouement de son caractère , et ses petites espiègleries , il faisait
oublier à ses augustes parens leur douloureuse situation; mais il la seatait lui-même; il se réconnaissait f quoique si jeune , dans une prison , et se voyait surveillé par des ennemis. Ssf conduite et ses propos avaient pris cette réserve que l'instinct^ quand il s'agit d'un danger, inspire peut- .être à tout âge : jamais je ne l'ai entendu parler ni des Tuileries , ni de Versailles ^ ni d'aucun objet qui aurait pu rappeler à la Reine ou au Roi quelque affligeant souvenir. Voyait-il arriver un municipal plus honùéte que ses collègues, il courait au-devant de la Reine, s'empressait de le lui annoncer , et lui disait avec l'expression du contentement le plus marqué ; « Maman , c'est aujourd'hui mon- » sieur un tel. »
Un jour , comme il avait les yeux fixés sur un municipal qu'il dit reconnaître, celui-ci lui demanda dans quel endroit il l'avait vu. Le jeune Prince refusa constamment de répondre; puis se penchant vers la Reine : ce C'est , lui dit-il à voix n basse , dans notre voyage de Varennes. »
Le trait suivant offre une nouvelle preuve de sa sensibilité. Un tailleur deipierres était occupé à faire des trous à la porte de l'antichambre pour y placer d'énormes verroux ; le jeune Prince , pendant que cet ouvrier déjeûnait , s'amusait avec ses outils : le Roi prit des mains de son fils le marteau et le ciseau , lui montrant comment il fallait s'y prendre. Il s'en servit pendant quelques momens. Le maçon , attendri de voir ainsi le Roi
78 MÂMOIBES
travailler^ dite Sa Majesté : «r Quand tous sortirez » de cette tour , vous pourrez dire que yous ayte » travaillé vous-même à votre prison. » — - « Ah! » répondit le Roi, quand et comment en sortirai«- » je ? » Monsieur le Dauphin versa des larmes : -le Roi laissa tomber le ciseau et le marteau j et rentrant dans sa chambre il s'y promena à grands pas (i).
Le 2 décembre, la municipalité du 10 août fut remplacée par une autre sous le titre de municipalité provisoire. Beaucoup de municipaux furent réélus ; je crus d'abord que cette nouvelle municipalité serait mieux composée que l'ancienne, et
(i) » L'abbé Davaux, lors du départ du roi pour Yatënnes , avait été quelque temps sans pouvoir donner des leçons à M. le Dauphin. Comme il les prenait un jour en présence de la Reine, le jeune Prince désira de commencer parla grammaire.»
« Volontiers, lui dit son instituteur, votre dernière leçon )> avait eu pour objet s'il m'en souvient, les trois degrés de » comparaison, le positif , le comparatif et le superlatif. Mais » vous avez tout oublié. » — «Vous vous trompez, répliqua M. le » dauphin. Pour preuve, écoutez-moi. Le positif c'eiftt quand » je dis , mon abbé est un bon abbé^ le comparatif, quand je » dis mon abbé est meilleur qu'un autre abbé y le. superlatif, » continua-t-il en fixant la Reine , c'est lorsque je dis , maman u est la plus tendre et la meilleure des mamans. » La Reine prit M. le Dauphin dans ses bras , le pressa contre son cœur, et ne put retenir ses larmes.
{Hue , dernières années de Louis XVÎ. ) [ Noie des nouveaux e'diteurs.)
SUR LE TEMPLE. jg
j'espérais quelques changemens favorables dans lé régime delà prison* Je fus trompé dans mon attenté* Plusieurs de ces nouveaux commissaires me donnèrent lieu de regretter leurs prédécesseurs; ceux-ci étaient plus^rossiers , mais il m'était aisé de profiter de leur indiscrétion naturelle pour apprendre toilt ce qu'ils savaient. Je dus étudier les commissaires de cette nouvelle municipalité pour distinguer leur conduite et leur caractère ; les premiers étaient plus insolens , la méchanceté des secetids était bien plus réfléchie.
Jusqu'à cette époque, il n'y avait eu auprès du Roi qu'un seul municipal , et Un autre auprès de la Reine; la nouvelle municipalité ordonna qu4l y en aurait deux, et dès lors il me fut beaucoup plus difficile de parler au Roi et aux Princesses; d'un autre côté, le conseil qui, jusque-là, s'était tenu dans une des salles du palais du Temple, fut transféré dans une pièce de la tour au rez-dechaussée. Les nouveaux municipaux voulaient surpasser le zèle des anciens, et ce zèle ne fut qu'une émulation de tyrannie.
Le 7 décembre , un municipal ,Ji la tête d'une députation de la commune, vint lire au roi un arrêté qui ordonnait d'ôter aux détenus, « cou- » teaux, rasoirs, ciseaux, canifs, et tous autres » instrumens tranchans dont on prive les prison- » niers présumés criminels , et d'en faire la plus M exacte recherche , tant sur leurs personnes que » dans leurs appartemens. » Pendant cette lecture,
le municipal avait la voix altérée; il était aisé de s'apercevoir de la violence qu'il se faisait à luimême, et il a prouvé depuis, par sa conduite^ qu'il n'avait consenti à être envoyé auTemple, que pour chercher à être utile à la famille royale.
Le Roi tira de ses poches un couteau et un petit nécessaire en maroquin rouge : il en ôta des ciseaux et un canif. Les municipaux firent les recherches les plus exactes dans l'appartement; prirent les tw soirs, le compas à rouler les cheveux, le couteau de toilette ; de petits instrumens pour nettoyer lep dents, et d'autres objets en or et en argent. De semblables recherches eurent lieu daiis machi^mbre, et il me fut ordonné de me fouiller.
Les municipaux montèrent ensuite chez la Reine> lurent aux trois Princesses le même arrêté, et enlevèrent jusqu'aux petits meubles utiles à leur travail.
Une heure après on me fit descendre à la çhambre du conseil, et l'on me demanda si je n'avais pas connaissante des objets qui étaient restés dans le nécessaire que le Roi avait remis dans sa poche, » Je vous ordonne, me dit un municipal nommé » Sermaize , de reprendre ce soir le nécessaire. >) — (( Ce n'est point à moi, lui répondis-je, à met- )) tre à exécution les arrêtés de la commune, ni à » fouiller dans les poches du Roi. » — « Cléry a rai- » son, dit un autre municipal; c'était à vous, en « s'adi^essantà Sermaize, à faire cette recherche.» . On dressa procès-verbal de tous les objets enle-
StJR 1JS TEMPLE. 8l
vés à la famille royale, et on les distribua en paquets que Ton cacheta. On m'ordonna ensuite de mettre ma signature au bas d'un arrêté qui m'enjoignait d'avertir le conseil si je trouvais sur le Roi, sur les Princesses , ou dans leur appartement , des instrumens tranchans. Ces différentes pièces furent envoyées à la commune.
On pourrait voir , en compulsant les registres du conseil du Temple, que j'ai été souvent forcé de signer des arrêtés et des demandes dont j'étais bien éloigné d'approuver la forme et la rédaction. Je n'ai jamais rien signé, rien dit, rien fait, que d'après les (^dres précis du Roi ou delà Reine. Un refus de ma'part m'aurait éloigné de Leurs Majestés auxquelles j'avais consacré mon existence : ma signature au bas de certains arrêtés n'avait d'autre objet que de faire connaître que ces pièces m'avaient été lues»
Le même Sermaize dont je viens de parler me conduisit alors dans l'appartement de Sa Majesté. Le Roi était assis près de la cheminée, les pincettes à la main. Sermaize lui demanda de la part du conseil à voir ce qui était resté dans le nécessaire ; le Roi le tira de sa poche et l'ouvrit : il y avait un tourne-vis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se les fit remettre, ce Ces pincettes que je H tiens en main ne sont-elles pas aussi un instru- » ment tranchant? » lui dit le Roi en lui tournant le dos. Ce municipal étant descendu , jJeus occasion de rendre corppte à SaMajesté de tout ce qui
8a MÉMOIRES
s'était passé au conseil relativement à cette se^ conde recherche.
Au moment du dîner, il s'éleva une contestation entre les commissaires. Les uns s'opposaient à ce que la famille royale se servit de fourchettes et de couteaux; d'autres consentaient à laisser les four* chettes; enfin il fut décidé qu'on ne ferait aucun changement ^ mais qu'on enlèverait les coùEeauz et les fourchettes à la fin de chaque repas.
La privation des petits meubles enlevés aux Princesses leur devint d'autant plus sensible qu elles furent obligées de renoncer à différens ouvrages qui jusqu'alors avaient servi à Jes distraire dans les longues journées d'une prison. Un jour m*adame Elisabeth cousait les habits du Roi , et n'ayant point de ciseaux elle rompait le fil avec ses dents. « Quel contraste! lui dit le Roi qui la fixait 3) avec attendrissement; il ne vous manquait rien » dans votre jolie maison de Monlreuil. » — « Ah! » mon frère, répondit-elle, puis-je avoir des re- » grets quand je partage vos malheurs? »
Cependant chaque jour amenait de nouveaux arrêtés dont chacun était une nouvelle tyrannie. La brusquerie et la dureté des municipaux envers moi étaient plus remarquables que jamais. On venait de renouveler aux trois servans la défense de me parler , et tout me faisait craindre quelques nouveaux malheurs. La Reine et madame Elisabeth, frappées du même pressentiment; me demandaient sans cesse des nouvolles , et je ne pou-
SUR tE TEMPLE* 83
yais leur en donner : je n'attendaisima femme que dans trois jours; mon impatience était extrême.
Enfin , le jeudi, ma femme arriva. On me fit descendre au conseil; elle affecta de me parler à haute Toix pour e'ioigner les soupçons de nos nouveaux surveillans ; et pendant qu'elle m,e donnait des détails sur nos affaires domestiques, « Mardi pro- » chain, me dit son amie, on conduit le Roi à la » Convention ; le procès va commencer; Sa Ma- » jesté pourra prendre un conseil : tout cela est w certain. »
Je ne savais comment annoncer directement au Roi cette affreuse nouvelle : j'aurais voulu en instruire d'abord la Reine ou madame Elisabeth , mais j'e'tais dans les plus vives alarmes; le temps pressait , et le Roi m'avait défendu de lui rien cacher. Le soir, en le déshabillant, je lui rendis compte de tout ce que j'avais appris; je lui fis même pressentir qu'on avait le projet, pendant le procès , de le séparer de sa famille , et j'ajoutai qu'il n'y avait plus que quatre jours pour concerter avec la Reine quelque manière de correspondre avec elle. Je l'assurai que j'étais décidé à tout entreprendre pour lui en faciliter les moyens. L'arrivée du municipal ne me permit pas d'en dire davantage , et empêcha Sa Majesté de me répondre.
Le lendemain, au lever du Roi, je ne pus trouver l'instant de lui parler : il monta avec son fils pour déjeûner chez les Princesses; je l'y suivis. Après le déjeuner, il causa assez long-temps avec
84 MÂliOIRES
la Reine qui, par un regard plein de douteux me fit comprendre qu'il était question de tout ce que j'avais dit au Roi. Je trouvai , dans le courant de la journée, une occasion d'entretenir^madame Elisabeth ; je lui peignis combien il m'en avait coûté d'augmenter les peines du Roi , en l'instruisant du jour où l'on devait commencer son procès. Elle me rassura , en me disant « que le Roi était D sensible à cette marque d'attachement de ma » part. Ce qui l'afflige le plus, ajouta-t-elle , cest » la crainte d'être séparé de nous ; tâchez d'avoir A) encore quelques renseignemens. »
Le soir le Roi me témoigna combien il était satisr fait d'avoir appris d'avance qu'il devait paraître à la Convention, a Continuez, me dit-il, de chercher » à découvrir quelque chose sur ce qu'ils veulent )} faire de moi; ne craignez jamais de m'affliger. » Jersuis convenu avec ma famille de ne pas pa- » raitre instruit , pour ne pas vous compro- » mettre. «
Plus le moment du procès approchait, et plus on me montrait de défiance; les municipaux ne répondaient à aucune de mes questions. J'avais déjà employé inutilement différens prétextes pour descendre au conseil ou j'aurais pu me procurer de nouveaux détails à communiquer au Roi, lorsqu'une commission chargée de vérifier les dépenses de la famille royale vint au Temple (i). On fut
(i) Nous aurons occasion ^ dans les mémoires de Madame ,,
obligé de me faire descendre pour donner des renseigkiemenSy et j'appris, par un municipal bien intentionné; que la séparation du Roi d'avec sa famille , arrêtée seulement par la commune^ n'avait point encore été prononcée par l'assemblée nationale. Le même jour^Turgy m'apporta un journal où je trouvai le décret qui ordonnait de conduire le Roi à la barre de la Convention ; il me remit aussi un mémoire sur le procès du Roi, publié par M. Necker. Je n'eus d'autre moyen , pour commuiiiquer ce journal et ce"" mémoire k la famille royale, que de les cacher sous un des meubles dans le cabinet de garde-robe , après en avoir prévenu le Roi et les Princesses.
Le 1 1 décembre 1792 , dès cinq heures du matin, on entendit battre la générale dans tout Paris, et l'on fit entrer de la cavalerie et du canon dans le jardin du Temple. Ce bruit aurait cruellement alarmé la famille royale , si elle n'en avait pas connu la cause ; elle feignit cependant del'ignorer^ et demanda quelques explications aux commissaires de service : ils refusèrent de répondre.
de citer a cet égard, plusieurs documens précieux ', mais, dès à présent, nous croyons devoir donner dans les Éclaircissemens (G) l'extrait d'une adresse présentée à la Convention nationale par Verdier, commissaire du conseil du i o août, sur les comptes du Temple. Elle est du 4 janvier 1793. On y trouvera *
de curieux détails.
( JNoU des nouveaux éditeurs. )
A neuf heures , le Roi et monsieur le Dauphin montèrent pour Ite déjeûner dans l'appartement des Princesses. Leurs Majestés restèrent une heure ensemble ^ mais toujours sous les yeux des municipaux. Ce tourment continuel pour la famille royale de ne pouvoir se livrer^ aucun abandon , à aucun épanchement, au moment où tant de craintes de*^ yaient l'agiter , était un des raffinemens les plus cruels de leurs tyrans , et l'une de leurs plus douces jouissances. Il fallut enfin se séparer* Le Roi quitta la Reine^ madame Elisabeth et sa fille : leurs regards exprimaient ce qu ils ne pouvaient pas se dire. Monsieur le Dauphin descendit , comme les autres jours, avec le Roi.
Ce- jeune prince, qui engageait souvent Sa Majesté à faire avec lui une partie au siam,^ fit ce jour-là tant d'instances , que le Roi, malgré sa situation, ne put s'y refuser. Monsieur le Dauphin perdit toutes les parties , et deux fois il ne put aller au delà du nombre seize : u Toutes les fois que j'ai » ce point de seize, dit-il avec un léger dépit, je » ne peux gagner la partie. » Le Roi ne répondit rien; mais je crus m'apercevoir que ce rapprochement de mots lui fit une certaiife impression.
A onze heures, pendant que le Roi donnait une leçon de lecture à M. le Dauphin, deux municipaux entrèrent, et dirent o Sa Majesté qu'ils ve- ^ liaient chercher le jeune Louis pour le conduire chez sa mère. Le Roi voulut savoir le motif de cet enlèvement; les commissaires répondirent qujis
exécutaient les ordres du conseil de la commune. Sa Majesté embrassa tendrement son fils , et. me chargea de le conduire. Revenu chez le Roi , je lui dis que j'avais laissé le jeune Prince dans les bras de la Reine ; ce qui parut le tranquilliser. Un des commissaires rentra pour lui annoncer que Chambon, maire de Paris, était au conseil, et qu'il allait monter, h Que me veut-il ? » dit le Roi. — « Je » l'ignore, » répondit le municipal.
Sa Majesté se promena quelques^ momens à grands pas dans sa chambre , s'assit ensuite sur un fauteuil près le chevet de son lit. La porte était à demi fermée, et le municipal n'osait entrer , afin, me disait-il, d'éviter les questions. Une demiheure s'étant passée ainsi dans le plus profond silence , le commissaire fut inquiet de ne plus entendre le Roi : il entra doucement, le trouva la tête appuyée sur l'une de ses mains, et paraissant profondément occupé. (( Que me voulez-vous?' >> lui dit le Roi, d'un ton élevé. — « Je craignais , ré- » pondit le municipal, que vous ne fussiez incom- » mode. » — (( Je vous suis obligé , repartit le Roi » avec l'accent de la plus vive douleur; mais la » manière dont on m'enlève mon fils m'est infini- » ment sensible. » Le municipal ne répondit rien et se retira.
Le maire ne parut qu'à une heure : il était accompagné de Chaumette , procureur de la commune, de Coulombeau, secrétaire-greffier, de plusieurs officiers municipaux, et de Santerre ,
8d MÉMOIRES
commandant de lo garde nationale^ qui avait amee lui ses aides-de-camp. Le maire dit au Roi qu'il venait le chercher pour le conduire h la Convention, en vertu d'un de'cret dont le secrétaire de la commune allait lui faire lecture. Ce décret portait que « Louis Capet serait traduit à la barre de la y» Convention nationale, j»-— «Capet n'est pasmon » nom, dit le Aoi; c'est le nom d'un de mes ancé- >) très. J'aurais désiré, monsieur ,ajouta-t-il, que D les commissaires m'eussent laissé mon fils pen- » dant les deux heures que j'ai passées à vous ati> tendre; au reste ce traitement est une suite de » ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je 3a vais vous suivre, non pour obéir à la Conven- ^ tion, mais parce que mes ennemis ont la force Jit en main. » Je donnai à Sa Majesté sa redingote et son chapeau, et elle suivit le maire de Paris. Une nombreuse escorte l'atlendait à la porte dtt Temple,
Resté seul dans la chambre avec un municipal, j'appris de lui que le Roi ne reverrait plus sa famille, mais que le maire de Paris devait encore consulter quelques députés sur celte séparation. Je demandai à ce commissaire de lue conduire auprès de M. le Dauphin, qui était chez la Reine ; ce qui me fut accordé. Je n'en feortis qu'à six heures du soir, au moment où le Roi revint de la Convention. Les municipaux instruisirent la Reine dudépart du Roi pour l'Assemblée nationale, sans vouloir entrer dans aucun détail. Les Princessesi
et M- le Dauphin descendirent comme de coutume pour dîner dans l'appartement du Roi, ^ et remontèrent ensuite.
L'après-dînëe un seul municipal resta près de la Reine. C'était un jeune homme d'environ vingtsquatre ans, de la section du Temple; il se trouvait de garde à la tour pour la^remière fois, et paraissaîi moins méfiant et moins malhonnête que la plupart de ses collègues. La Reine lia conversation avec lui; l'interrogea sur son état, ses parens, etc. Madame Elisabeth saisit ce moment pour passer dans sa chambre , et me fit signe de la suivre.
Entré chez elle, je la prévins que la commune avait arrêté de séparer le Roi de sa famille ; que je craignais que cette séparation n'eût lieu dès le soir même; qu'à la vértté la Convention n'avait encore rien décidé, mais que le maire était chargé den faire la demande, et que sans doute il l'obtiendrait, w La Reine et moi, me répondit cette Prin- » cesse, nous nous attendons à tout, et nous ne n nous faisons aucune illusion sur le sort que l'on » prépare au Roi. Il mourra victime de sa bonté » et de son amour pour son peuple , au bonheur w duquel il n'a cessé de travailler depuis son avè- » * nement au trône. Qu'il est cruellement trompé M ce peuple ! La religion du Roi et sa grande con- » fiance dans la Providence le soutiendront dans, p cette cruelle adversité. Enfin , ajouta cette ver- I» tueuse Princesse, les yeux remplis de larmes j^
go MÉMOIBES
» Cléry ^ TOUS. allez rester seul près de mon fi:^re; » redoublez I s'il est possible^ de soins pour lui; » ne négligez aucun moyen de nous faire parvenir » de ses nouvelles ; mais pour tout autre objet ne » vous exposez pas^ car alors nous n'aurions plus }} personne à qui nous confier, d J'assurai madame Elisabeth de mon dévouement au Roi , et nous convînmes des moyens à employer pour emltretenir une correspondance.
Turgy était le seul que je pusse mettre dans le secret; mais je ue pouvais lui parler que rarement et avec pre'caution. Il fut convenu que je conti* nueraïs de garder le linge et les habits de M. le Dauphin; que tous les deux jours j'enverrais ce qui lui serait nécessaire, et que je profiterais de cette occasion pour donner des nouvelles de ce qui se passerait chez le Roi. Ce plan fit naître à madame Elisabeth l'idée de me remettre un de ses mouchoirs, w Vous le retiendrez, me dit-elle, tant que » mon frère se portera bien ; s'il arrivait qu'il fût » malade, vous me l'enverriez dans le linge de mon » neveu. >i La manière de le ployer devait indiquer le genre de maladie.
La douleur de cette Princesse en me parlant du Roi, son indifférence sur sa situation personnelle, le prix qu'elle daignait attacher à mes faibles setvices auprès de Sa Majesté , tout in'éfnut profondément. « Avez-vous entendu parler de la Reine, » me dit-elle avec une espèce de terreur ? hélas ! » que pourrait-on lui reprocher? » — « Non,
» madame ; mais que peut-on reprocher au Roi? » » — - (f Oh! rieh, non, rienj mais peut-être re- » gardent-ilsi le Roi comme une victime nécessaire » à leur sûreté'; la Reine au contraire et ses en- » fans ne seraient pas un obstacle à leur ambiyi tion ? » Je pris la liberté de lui observer que , sans doute, le Roi ne serait condamné qu'à la déportation , que j'en avais entendu parler, et que l'Espagne n'ayant pas déclaré la guerre, il était vraisemblable qu'on y conduirait le Roi et sa famille, a Je n'ai aucun espoir, me dit-elle, que le Roi soit sauvé, h
Je crus devoir ajouter que les puissances étrangères s'occupaient des moyens de tirer le Roi de sa prison (i) ; que Monsieur et monseigneur le comte
(i) Herbert, dans ses mémoires, donne l'idée des vexations qu'eut à souffrir Charles I*'. dans l'île de Wight où il était retenu , et raconte une tentative qu'il fit pour échapper à son sort.
« Personne , plus que Hammond , gouverneur de l'île , n'était en position de faire sa cour au Roi en l'accompagnant et en s' entretenant avec lui toutes les fois que , par délassement , il se promenait sur les ouvrages extérieurs de Carisbrooke-Castle. Les occasions ne lui manquaient donc pas pour 86 concilier la faveur de ce prince , et les officiers de l'armée le jalousaient , parce qu'on avait confié à lui seul la garde de la personne de Sa Majesté. Cependant il s'aliéna l'opinion du monarque , en se permettant contre toutes les règles de l'honneur de fouiller dans son secrétaire et d'y chercher les prétendues pièces d'une correspondance secrète avec la Reine et quel-
d'Artois rassemblaient de nouveau tons les émigrés autour d'eux, et devaient les rëunir aux troupes autrichiennes et prussiennes; qme TEspagne et l'Angleterre feraient des démarches ^ que toute l'Europe était intéressée à prévenir la mort du Roi, et qu'ainsi la Convention aurait de sé-
ques antres personnes ; en cela du reste il manqua son but ; MM. Harrington et Herbeit étaient alors à la promenade à la suite de Sa Majesté qui, trouvant Tair un peu froid, ordonna à M. Herbert d'aller lui chercher son manteau. Gelui-^i , en entrant dans la chambre à coucher, trouva le gouverneur qui en sortait avec un autre officier et M. Héading, alors page des petits appartemens , et qui s'était laissé persuader de les introduire dans cette pièce. M. Herbert, en retournant porter au Roi son manteau , fit au page une verte réprimande ; le gouverneur en fut instruit , et menaça M. Herbert de le renvoyer du château, pour oser se permettre de censurer ses actions.
Certainement, le colonel aurait tenu parole, si Sa Majesté, par un excès de bonté , n'eût passé sur toute cette affaire , sans en faire le moindre reproche au gouverneur, et sans paraître même en être informée.
Ce fait cependant et quelques autres qui aggravaient son sort, inspirèrent au RoiTenviede s'échapper. On eut des chevaux qu'on cacha dans le voisinage du château ; un bâtiment fut tenu tout prêt pour la traversée; mais un caporal de k garnison qu'on avait gagné fit manquer le plan concerté. La providence se manifesta dans cette affaire ; car la personne de Sa Majesté eût couru de grands risqi^s si elle eût exécuté cette tentative, pour laquelle dans la suite un officier fut accusé de haute trahison ; il subit un jugement dans les formes légales , pomme le rapporte l'histoire de ce temps.»
( rfote des nouveaux éditeurs. )
SUR LB TEMPLE. g5
rieuses réflexions à faire avanl de prononcer sur , le sort de Sa Majesté.
Cette conversation durait >îepuis une heure , lorsque madame Elisabeth^ à qui je n'avais jamais parle' aussi long-temps, craignant* rarriyée des nouveaux municipaux, me quitta pour. rentrer dans la chambré de la Reine. Tison et sa femme, qui me surveillaient sans cesse, observèrent que j'étais resté long-temps chez madame Elisabeth ^ et quil était à craindre que le commissaire ne s en fût aperçu; je leur répondis que cette Princesse m'avait entretenu de son neveu , qui probablement demeurerait d ésorm ais auprès de sa mère, /-x^f^y^
Un instant après, je rentrai dans la chambre de la Reine à qui madame Elisabeth venait de faire part de sa conversation avec moi, et des moyens que noiis avions concertés pour ménager une correspondance. Sa Majesté daigna m'en témoigner sa satisfaction.
A six heures , les commissaires me firent des* cendre au conseil; ils me lurent un arrêté de la commune qui m'ordonnait de ne plus avoir aucune communication avec les trois Princesses ni avec le jenne Prince , parce que j'étais destiné à servir le Roi seul : il fut même arrêté dans ce premier moment, pour mettre en quelque sorte le Roi au secret, que je ne coucherais point dans son appartement ; je devais loger dans la petite tour, et n'être conduit chez Sa Majesté qu'au moment où elle aurait besoin de moi.
A six heures et demie , le Roi arriva; il parais sait fatigué, et son premier soin fut de deniander qu'on le conduisît chez sa famille* On s'y refusa sous prétexte qu'on n'avait point d'ordres ; il insista pour qu'au moins on la prévînt de son retour, ce qu'on lui promit. Le Roi m'ordonna de . demander son souper pour huit heures et demie : il employa ces deux heures d'intervalle à sa leo ture ordinaire , toujours entouré de quatre municipaux.
A huit heures et demie, j'allai prévenir Sa Majesté que le souper était servi : elle demanda aux commissaires si sa famille ne descendrait pas ; on ne fit aucune réponse. « Mais au moins, dit le Roi, » mon fils passera la nuit chez moi , son lit et ses » effets étant ici. » Même silence. Après le souper, le Roi insista de nouveau sur le désir de voir sa famille ; on lui répondit qu'il fallait^ attendre la décision de la Convention. Je donnai alors ce qui était nécessaire pour le coucher du jeune Prince.
Le soir pendant que je le déshabillais, le Roi me dit : « J'étais bien éloigné de penser à toutes les )) questions qui m'ont été faites (i). » Il se coucha
(i) M- Hue raconte ainsi cette pi*emière scène du drame lugubre qui se préparait :
a Arrivé dans la cour des Feuillang, le Roi mit pied à terre à la barre de la Convention nationale, ainsi que le maire et les municipaux qui l'avaient accompagné. Je me glissai dans les
SUR LE TEMPLE, g5
avec beaucoup de tranquillité (i) : l'arrêté de la commune y relatif à mon éloignement pendant la nuit y n'eut pas son exécution. Il aurait été trop pénible pour les municipaux de m'aller chercher.
corridors de la salle, ne voulant point entrer dans son enceinte, de peur d'être trahi par mon émotion. Je me plaçai de manière à ne rien j)erdre de ce qui serait dit.
» BarrÈre présidait l'assemblée.
» Le Roi étant arrivé à la barre , le président lui adressa la parole en ces termes : r Louis, la nation française vous accuse. La Convention nationale a décrété , le 3 décembre , que vous seriez jugé par elle , et le 6 , que vous seriez traduit à sa bai^. On va vous lire l'acte énonciatif des délits qui vous sont imputés. Vous pouvez vous asseoir. »
» L'acte d'accusation ayant été lu, le président interpeUa le Roi sur chaque article. Après avoir répondu , Sa Majesté demanda copie de l'acte d'accusation, la communication des pièces , et qu'il lui fût accordé un conseil.
La demande du Roi fut mise en délibération. Sa Majesté sortit avec les personnes qui l'escortaient et attendit dans la saUe des conférences la décision de l'assemblée. La délibération traîna en longueur ; enfin la demande du Roi lui fut accordée, il re-^ tourna au Temple vers six heures du soir ; je le suivis jusqu'à la porte. » {Dernières années de Louis XVI, )
( Note des nouveaux éditeurs. )
(i) Louis XVI et Charles F^ s'attendaient également à leur sort , mais , avec des vertus différentes ; tous deux ne portèrent point le même caractère de résignation devant leurs juges.
<c Tandis qu'on lisait l'acte d'accusation de Charles, le pri« sonnier, assis dans son fauteuil , regardait quelquefois la haute cour et quelquefois la galerie , puis il se leva de nouveau et se
g6 MÉMOIRES ^
chaque fois que le Roi aurait eu besoin de mon seri?ice.
Le lendemain douze , le Roi n'eut pas plus tôt aperçu un municipal, qu'il s'informa s'il y ayàit une décision sur la demande qu*il avait faite de Toir sa famille. On lui re'pondit qu'on attendait encore les ordres. Il pria ce même municipal d'aller s'informer de la santë des Princesses et de celle de monsieur le Dauphin , et de leur annoncer qu'il se portait bien. Le commissaire Fassura à son retour que sa famille jouissait d'une bonne santë. Le Roi me donna ordre de faire monter le lit de son fils chez la Reine oA ce jeune Prince' avait passé la nuit sur un des matelas de cette Princesse. Je priai Sa Majesté d'attendre la déci-* sion de la Convention, n Je ne compte sur aucun » égard, sur aucune justice, me répondit SaMa- H jestë, mais attendons. »
Le même jour'une députa tion de la Convention composée des quatre députés, Thuriot, Cambacérès, Dubois-Crancë et Dupont-de-Bigorre , apporta le décret qui autorisait le roi à prendre un
retourna pour regarder les gardes et les spectateurs ; après quoi il se rassit avec un maintien sévère et sans marquer la moindre émotion jusqu'à ces mots : « Charles Stuart, tyran ^ traître. » Alors il se mit à rire, toujours tourné , comme il l'était, en face de la haute cour. » ( Collection des mémoires relatifs à la révolution d' Angleterre )
( Note des nouveaux éditeurs ^ )
SUR LE T£MPL£. 97
conseil. Le roi déclara qu'il choisissait M. Target , à son défaut M. Tronchet , ou tous les deux ^ si la . Convention nationale }r consentait. Les députés firent signer au Roi sa demande , et signèrent après lui. Le Koi ajouta qu'il serait nécessaire qu'on lui fournit du papier^ des plumes et de l'encre. Sa Majesté donna l'adresse de la maison de campagne de M. Tronchet, et dit qu'elle ignorait où demeurait M. Target.
Le i5 au matin^ la même députation revint au Temple , et dit au Roi que M. Target avait refusé d'être son conseil, que l'on avait envoyé chercher M. Tronchet ; et que sans doute il viendrait dans la journée : elle lui fit ensuite lecture de plusieurs lettres adressées à la Convention par MM. Sourdat, Huet, Guillaume et Lamoignon de Malesherbes , ancien premier président de la, cour des aidés de Paris, et dépuis ministre de la maison du Roi. La lettre de M. de Malesherbes était conçue en ces termes.
« Paris, le 1 1 décembre 1792.
» Citoyen président , jlgnore si la Convention n donnera à Louis XYI un conseil pour le défen- » dre, et si elle lui en laisse le choix : dans ce cas- » lày je désire que Louis XYI sache que , s'il me » choisit pour cette fonction , je suis prêt à m'y » dévouer. Je ne vous demande pas de faire part » à la Convention de mon offre , car je suis bien » éloigné de me croire un personnage assez im- >) portant pour qu'elle s'occupe de moi; mais j'ai
qS mémoibes
M été appelé deui fois au conseil de celui qui fol >» mon maître^ dans le temps que cette fonction » était ambitionnée par tout le monde ; je luid<Âs » le même service , lorsque c'est une fo action que » bien des gens trouvent dangereuse ; si je eon* » naissais un moyen possible pour lui faire conoai- M tre mes dispositions , je ne prendrais pas la lin berté de m'adresser à vous. J ai pensé que, dans » la place que vous occupez , vous aures plus de » moyens que personne pour lui faire passer cet M avis. Je suis avec respect,»
Signé : « Lamoigi^on de M alesherbes. »
$a Majesté répondit à la députation :
» Je suis sensible aux offres que me font les » personnes qui demandent à me servir de con- M seil; et je vous prie de leur en témoigner ma » reconnaissance. Jaccepte M. de Malesherbes » pour mon conseil ; si M. Tronchet ne peut me « prêter ses services , je me concerterai avec » M. deMalesherbespouren choisir un autre(i).»
(i) Auprès du beau nom de Malesherbes , consacré désormais par le respect et l'admiration des hommes , se trouve celu^ de M. deSèze, qui partagea son noble dévouement. D'autres jurisconsultes y moins éminens par leurs talens , briguèrent ansii i'honneur dangereux d'élever la voix pour la défense d*ua aouvcrain détrôné. L'un d'eux, M. Guillaume, nommé dans la page piHicédente , ne pouvant obtenir la faveur qu'il sollicitait ^ fit du moins imprimer un mémoire pour le Roi. L'on trouvera le début de ce mémoire noteH, avec desrenseignemenssucFhommQ courageux qui l'osa publier en présence de la Conveiitioji.
Le i4 décembre , M. Troacfaet eut une conféreace arec Sa Majesté , comme le permettait le décret. Le même jour ^ M. de Malesherbes fut introduit à la tour ; le Roi courut au-devant, de ce | respectable vieillard qu'il serra tendrement dans ses bras y et cet ancien ministre fondit en larmes à la vue de son maître , soit qu'il se rappelât les c< / '^ prepaièros années de son règne , soit plutôt qu'il n'envisageât dans ce moment que l'homme vertueux aux prises avec le malheur. Comme le Roi avait la permission de conférer avec ses conseils en paiiticulier , je fermai la porte de sa chambre , afin qu'il pût parler plus librement à M. de Malesherbes. Un municipal m'en fît des reproches ^ m ordonna de l'ouvrir, et me défendit de la fermer à l'avenir ; je rouvris la porte; mais Sa Majesté était déjà dans la tourelle qui lui servait de cabinet» Le Roi et M. de Malesherbes parlèrent très- haut dans cette première conférence. Les commissaires qui étaient dans la chambre prêtèrent l'oreille à leur conversation et purent l'entendre. M. de Malesherbes étant sortie je rendis compte à Sa Majesté de la défense qui m'avait été faite par le municipal , et de lattention avec laquelle les com«> missaîres avaient écouté la conférence ; je la suppliai dé fermier elle-même la porte de sa chambre> quand elle serait avec ses conseils , ce qu'elle fit.
Le quinze, Je Roi reçut la réponse relative à sa famille. Le décret portait en substance : u que U '
n Reine %t madame Elisabeth ne communiqae- }i raient point avec le Roi pendant le cours da » procès ; que ses enfans viendraient près de lui » s'il le désirait, mais à condition qu'ils ne pour- » raient plus voir leur mère^, ni leur tante, » qu'après le dernier interrogatoire. » Aussitôt qu'il me fut possible de parler au Roi en particulier f je lui demandai ses ordres. « Vous voyez, » me dit le Roi, la cruelle alternative oii ils vien- » nent de me placer; je ne puis me résoudre à )) avoir mes enfans avec moi : pour ma fille , cela >» est impossible , et pour mon fils, je sens tout » le chagrin que la Reine en éprouverait ; il faut » donc consentir à ce nouveau sacrifice. »> Sa Majesté m'ordonna une seconde fois de faire transporter le lit du jeune Prince, ce que j'exécutai sur-le-champ. Je gardai son linge et ses habits; et tous les deux jours j'envoyais ce qui lui était nécessaire, comme j'en étais convenu avec madame Elisabeth.
Le seize, à quatre heures après dîner, il vint une autre députation de quatre membres de la Convention , Valazé , Cochon , Grandpré et Duprat , faisant partie de la commission des vingt et un nommée pour examiner le procès du Roi. Us étaient accompagnés d'un- secrétaire, d'un huissier et d'un officier de la garde de la Convention : ils apportaient au Roi son acte d'accusation, et les pièces relatives à son procès ; la plupart trouvées aux Tuileries dans une armoire secrète de l'ap-
parlement de Sa Majesté^ notumée par le ministre Rolland , Armoire de Fer.
La lecture de ces pièces^ au nombre de cent septy dura depuis quatre heures jusqu'à minuit : toutes furent lues et paraphées par le Roi , ainsi qu'une copie de chacune d'elles qu'on laissa entre ses mains. Le Roi était as$is à une grande table^ M. Tronchet à côté, les députés vis-à-TÎs. Après la lecture de chaque pièce , Yalazé demandait au roi : « Avez-vous connaissance? » etc. Il répondait oui ou non sans autre explication. Une autre député les lui faisait «igner , ainsi que la copie qu'un troisième proposait de lui lire chaque fois, ce dont Sa Majesté le dispensait toujours. Le quatrième faisait l'appel des pièces par liasses et par numéros, et le secrétaire les enregistrait à mesure qu'elles étaient remises au Roi.
Sa Majesté interrompit la séance pour demander aux conventionnels , s'ils voulaient souper ; ils y consentirent : je leur fis servir une volaille froide et quelques fruits, dans la salle à manger. M. Tronchet ne voulut rien accepter , et resta seul avec le Roi dans sa chambre.
Un municipal nommé Merceraut, alors tailleur de pierres et ancien président de la commune de Paris , quoique porteur de chaises à Versailles avant la révolution , se trouvait ce jour-là de garde au Temple , pour la première fois. Il était vêtu de son habit de travail en lambeaux avec un très-mauvais chapeau rond, un tablier de peau et
102 MÉkoiHES
une ëcharpe aux trois couleurs; cet homme atait afiecté de s'étendre auprès du Roi danstinfaCfteiiUy tandis que Sa Majesté était sur une chaise; il tutoyait, le chapeau sur la tête, ceux qui lai adressaient la parole : les membres de la Couvention en furent étonnés^ et pendant qu'ils soupaient l'un d'eux me fît plusieurs questions sur c6 Mcrceraut, et sur la manière dont la municipalité traitait le Roi. J'allais répondre , lorscpi'un antre commissaire dit ù ce conventionnel de cesser ses questions 9 qu'il était défendu de me parler ^ et qu'on lui donnerait à la chambre du conseil tons les détails qu'il pourrait désirer. Le député^ craignant de s'être compromis, ne répliqua rien.
On reprit l'interrogatoire. Dans le nombre des pièces qu'on lui présentait, Sa Majesté apei*çat la déclaration qu'elle fit à son retour de Vaf ennes, lorsque MM. Tronchet, Barnave et Duport furent nommés par l'Assemblée constituante pour la Wcevoir. Cette déclaration était signée du Roi et des députés, w Vous reconnaissez cette pièce potir » authentique, dit le Roi & M. Tronche*, voilà » votre signature. »
Quelques-unes des liasses reri fermaient des pfrojets de constitution apostilles de la main de Sa Majesté : plusieurs de ces notes étalent écrite^ avec dé l'encre , d'autres avec un crayon ; on pré* senta aussi au Roi des registres de la police dans lesquels étaient des dénonciations faites et signées par des serviteurs de Sa Majesté : cette ingratitude
BVR LE TEMPLE. lo5
parut l'affecter beaucoup^ Les délateurs n'avaient feint de rendre compte de ce qui se passait chez le Roi ou chez la Reine au château des Tuileries, que pour donner plus de vraisemblance h leur^ calomnies.
Losque la députation fut sortie, le Roi prit quelque nourriture et se coucha, sans se plaindre de la fatigue qu'il avait éprouvée. 11 me den^anda seulement si l'on avait retardé lé souper.de sa famille : sur ma réponse négative , (<j aurais craint, dilril, » que ce retard ne lui eût donné de l'inquié- » tude. » Il eut même la bonté de me faire un reproche de ce que je n'avais pas soupe uvant Ui.
.Quelques jours après > les quatre députés memhrt8 àe lu commission de s^ingt et un revinrent ai|^ Temple. Us firent lecture au Roi de cinquante et une* nouvelles pièces qu'il signa et parapha , «omme les précédentes ; ce qui faisait, ^n tout, cent cio^uante-^huit pièces dont on lui laissa les copias.
. iBèpiifi&le quatorze jusqu'au vingt-six décembre, le Rotait régulièrement ses conseils; ils venaient à^.^bi»q hèrnref du soir et se retiraient à neuf. M. de Sèze leur fut adjoint. Tous les matins, M. de Malesherbes apportait à Sa Majesté les papleri-^houvellès, et les opinions imprimées des députés relatives à son procès. Il préparait le travail de chaque soirée , et restait avec Sa Majesté une heure ou deux. Le Roi daignait souvent me donner
à lire quelques-unes de ces opinions ^ et me disait ensuite : «r Comment trouvez-vous l'opinion d'un » tel? — Je manque de termes pour exprimer mon » indignation y répondais-je à Sa Majesté; mais « vous, Sire! comment pouvez-vous lire tout cela » sans horreur? — Je vois jusqu'où va la mëckan- » ceté des hommes , me disait le Roi, et je ne » croyais pas qu'il s'en trouvât de semblables. » Sa Majesté ne se couchait jamais sans avoir lu ces difiërentes pièces , et , pour ne pas compromettre M. de Malesherbes , elle avait ensuite la précaution de les brûler elle-même dans le poêle de son cabinet.
J'avais déjà trouvé un moment favorable pour parler à Turgy , et pour le charger de faire pasiser ^ madame Elisabeth des nouvelles du Roi. Turgy me prévint le lendemain que cette Princesse , en liii rendant sa serviette après le diner^ lui avait glissé un petit papier écrit avec des piqûres d'épingle y par lequel elle me disait de prier le Roi.de lui écrire un mot de sa main. Le même soir, je fit part à Sa Majesté du désir de madame Élizaîaieth. Côtnme on lui avait donné du papier et de Teiicre depuis le commencement de son procès , le Roi écrivit à sa sœur un billet décacheté^ en me disant qu'il ne contenait rien qui pût me compromettre et que j'en prisse lecture. Sur ce dernier points je suppliai Sa Majesté de me dispenser pour là première fois de lui obéir.
Le lendemain je remis le billet à Turgy qui
SUR LE TEMPLE* lô5
me rapporta la réponse dans un peloton de fil qu il jeta sous mon lit en passant près de la porte de ma chambre. Sa Majesté vit avec beaucoup de plaisir que ce moyen d'aroir des nouvelles de sa famille eût réussi/ je lui observai qu'il était facile de continuer cette correspondance. Le Roi me remettait les billets^ j'avais soin d'en diminuer le Yolumeet de les couvrir de fil de toion. Targy les trouvait dans l'armoire oîi étaient les assiettes pour le service de la table ^ et se serrait de diiférens moyens pour mé rendre les réponses; lorsque je les donnais au Roi , il me disait toujours avec bonté : « Prenez garde , c'est trop vous exposer. »
La bougie que me faisaient remettre les commissaires était en paquets ficelés. Lorsque j'eus de la ficelle en assez grande quantité , j'annonçai au Roi qu'il ne tenait qu'à lui de donner plus d'activité à sa correspondance , en faisant passer une partie de cette ficelle à madame Elisabeth qui était logée au-dessus de moi , et dont la fenêtre répondait perpendiculairement à celle d'un petit corridor qui communiquait à ma chambre. La Princesse petidant la nuit pouvait attacher ses let^* très à cette ficelle et les laisser glisser jusqu'à la fenêtre qui était au-dessous de la sienne. Un abatjour en forme de hotte , placé à chaque fenêtre ^ ne permettait pas de craindre que les lettres pus* sent tomber dans le jardin : le même moyen pouvait servir à la Princesse pour recevoir des ré-
ponses. On pouvait .aussi attacher à la ficelle on peu de papier et d'encre dont les princesses étaient privées. « Voilà un bon projet, me dit Sa M Majesté 9 nous en ferons usage , si eelai dont » nous nous sommes servis jusqu'anjourd'hni de* » vient impraticable. » Effectivement le Roi rcn-* ploya dans la suite. Il attendait, ioujou1^s hait heures dii soir pour Tèxëcntion de cette correspond' dancé; alors je fermais la porte de ma cbamboe et Celle du corridor, je causais avec les comBÛs-^ saires de la commune , ou je Les engageais ài jouer pour détourner leur attention.
Ge fut dans ce tems que Marchand, garçon ser* vant, père de famille, qui venait de recevoir MS appointemens de deux mois, montant à ia^omme de deux eentsllvres, fut volé dans le Temple : cette perte était considérable pour lui. Le Roi, qui avait remarqué sa tristesse , en ayant appris la catise, me dit de remettre à Marchand la somme de dèvoL cents livres ^ en lui recommandant Ae n'en parler à personnel ,. surtout qu'il ne cherchât pas à le rettieraier , car , ajouta^t*il , il se perdrait. Maixdnusd fut sensible aulnenfàit de Sa Majesté, mats tl le fftt encore plàs à la^iéfense de 'llvi eo témoigner A reconnaiîssance« • . ;: ' '^ ; r'..
Depuis sa séparatikin d'avec la falnille royale^, le Roi refîna constammeat de deècendre dans le fandin ; quand on lui en fansail La pf^oplmitîon , il répondait : (( Je ne peux liie résoudre à sortir seul; » • la pramenade ne m'était agtéable , qu autant
SXJti LE TEMPLE. 10^
>) qiîe j'en jotiissaîs avec ma famille. » Mais^ quoique éteigne des objets chers à son cœur > quoique* certain dé sactestinëe, il ne laissait éckaf^per ni plaintes , ni murmiires : il avait déjà pardon né à ses ^oppresseurs. Gbaque jfour il puiisaildàns son cabinet de iebtîure lèâ fordés qui soutenaient aon 6Dulrage; eii sèi<tàit-it^ c'était p^ur se livrer afVÉ détails d'âne vit io\i]6tiTé viAtforMe > tti^is Icmjoura embeHie par nné foule de traits de bonté. H dai** gnait me traiter comme si j avais été plus qu« Siôii servrteiftr } il traitait les municipaux de garde auprès de sia personne , comme s'il n'avait pas eu h s'en plaindre^ et causait avec ciix, cofii me autre* fois avec ses sujets (i). C'était des objets relatifs à
(i) Herl>iel*t , dan^ ses iilémoiirè&^ rapporte une eon versât io il tle Charles 1*^^. avec un de ses plus fougueux ennemis ; on y retrouvé la bonté et le couYâge de Louis XVï.
« Un peu avant le souper, Sa Majesté s'établit près du feu dans un vaste parloir boisé, et s'enitretitit avéb la mahrés^éde la maison : cette pièce était réihpUe d'officiers et de gens du pays venus eb foule pbùr jouir dfu bonbéùp dé voir le Roi. Il découvrit cependant à l'une des extrémités le major liarrisson, causant avec un autre officier, et lui Ht signe de la main de s' approcher. Celui-ci obéit avec la plùâ grande marqué de rèl^péct. Sa Majesté, le prenàùt pat* le bras, le conduisit dans une embtasure de croisée, et s'entretint avec lui pendant plus d'une héui'é ; entre autres choses elle hii parla de Tavîs qu'enè avait reéu sur son compte , et que , s'il était fondé', fki^ait de lui'ïé pire ennemi qu'elle pût avôii* ; tù riiàjoi* l^ assura , potfr sa' justification, <]ue ce qu'on avait rapp<»-té de lui était faux , et ajouta que ce
I ô8 MÉMOIRES
leur ëtat qu'il les entretenait ^ de leur famille^ de leui'S enfans , des avantages et des deYoirs de leur profession. Ceux qui l'entendaient étaient étonnés de la justesse de ses remarques , de la variété de ses connaissances et de la manière dont elles étaient classées dans sa mémoire. Ses conversations n'avaient pas pour but de le distraire de ses maux ; sa sensibilité était vive et profonde , mais sa résignation était encore supérieure à ses malheurs.
Le mercredi dix-neuf décembre, on apporta comme à l'ordinaire le déjeûner du Roi : ne pensant pas aux quatre-tempsy je le lui présentai: « C'est aujourd'hui jour de jeûne ^ me dit ce » Prince. » Je reportai le déjeûner dans la salle. « A l'exemple de votre maître, vous jeûnerez » sans doute aussi , » me dit d'un ton railleur un
qu'il avait dit il pouvait le répéter ; « c'était que la loi est éga- » lement obligatoire pour les grands et les petits , que la justice » ne fait point acception de personnes, ou autres choses dans ce » sens »
» Le Roi, trouvant dans ce discours une affectation marquée, qui lie pouvait être à bonne intention , cessa toute conversation avec le major, et alla souper. Tout le temps du repas , il se montra très-gai , et ce n'était pas pour beaucoup de gens une joie médiocre que de voir ce prince si enjoué au milieu d'une pareille compagnie , et dans une telle situation, i* (Collection des immoires relatifs à la révolution d'Angleterre,)
{Note des nouveaux éditeurs, }
SUR tE TEMPLE. lOQ
municipal (Dorât de Cubières ). « Nop, mon- » sieur ^ j'ai besoin aujourd'hui de déjeûner , » lui répondis-je. Quelques jours après Sa Majesté ine donna à lire un journal que lui avait apporté M. de Malesherbes , et où se trouvait cette anecdote entièrement défigurée, w Lisez, me dit le Roî^ » vous verrez qu'on vous traite de malicieux ; ils » auraient sans doute mieux aimé pouvoir vous » traiter d'hypocrite. »
Le même jour dix-neuf, le Roi me dit à son diner devant trois ou quatre municipaux : « Il y a » quatorze ans que vous avez été plus matinal Al qu'aujourd'hui. « Jecompris aussitôt Sa Majesté. « C'était le' jour où naquit ma fille , continu^ le M Roi. Aujourd'hui son jour de njiissance , répéta- » t-il avec attendrissement, et être privé de la » voir !.... » Quelques larmes coulèrent de ses yeux , et il régna pour un moment un silence respectueux.
Madame Royale ayant désiré un almanach dans la forme du petit calendrier de la cour, le Roi me chargea de l'acheter, et de faii'e emplette pour lui de V Almanach de la République ^ qui avait remplacé ï Almanach Rojal : il le parcourait souvent et en notait les noms avec un crayon.
Le Roi devait bientôt paraître pour la seconde fois à la barre de la Convention. Il n'avait pu se faire la barbe depuis qu'on avait enlevé ses rasoirs , et il en souffrait beaucoup, ce qui le forçait de se laver le visage plusieurs fois le jour avec de l'eau
fraîche (i). Le Roi me dît de me procuMr des ciseaux ou un rasoir ^ mais qu'il ne voulait pas en parler lui-tnéme aux municipaux. Je pris la lib^* te de lai ob&erver que s'il paraissait ain^ià VA^ semblée 9 le peuple verrait au moins avec c^Helle barbarie en agissait le conseil général, m Je ne M dois pas y me répondit Sa Majesté , chercher à » intéresser sur mon sort. » Je m'adressai aux commissaires^ et la commune décida le iendemaio qu'on rendrait les rasoirs du Roi^ mais qu'il ne ponrrait s'en servir qu'en présence de deux ipnnicipaux.
(i) A rapproche du jugement de Charles l", , les précautions de tout genre se multiplièrent aussi. Cet extrait de la relation du procès en donnera une idée :
«Le 17, sur le rapport fait par le colonel Hutchinfton^ la cour ordonna ce qui suit : « Le roi logera durant Le procès dans la maison du sir Robert Cotton. La chambre de ladite maison, située après le cabinet , sera la chambre à coucher du roi. La grande chambre précédant cette chambre à coucher servira au roi de salle à manger. Une garde, composée de trente officiers et autres hommes d'élite , demeurera toujours auprès du Roî et sera placée dans son logis. Il y en aura toujours deux dans sa chambre à coucher. On construira dans le jarc^n de siir Robert Cotton , près du bord de Feau , un corps-de-garde po«r jdenx cents fantassins. Dix compagnies 4'infsinterie seront constamment sur pied pour garder la maison de sir Robert Cotton. Ces compagnies seront placées dans la tour des requêtes , la chambre peinte , et où il sera nécessaire dans les autres lieux environnans. On fera des travaux nécessaires à l'enti^éc du paàsage qui conduit du vieux palais dans la saUe de V^estminster, et nmène
Les trois jours qui précédèrent Noël, le Roi écrivit pins qu à l'ordinaire ; on avait alors ie projet dele ^aire rester aux Feuillans un jour ou deux pour le juger sans désemparer. On m'avait même donné ordre de me préparer à le suivre , et de disposer ce qui pourrait lui être nécessaire , mais ce plan fut changé. Ce fut le jour de Noël, qUje Sa Majesté écrivit son testament ; je lai lu et copié , à l'époque oii il fut remis au conseil du Temple ; il étaitécriten entier de la main du Roi , avecquelques ratures. Je crois devoir rapporter iei ce monument déjà céleste de son innocence et de sa piété.
a Au nom delà très*^ainte Trinité, du Père et du Fils et du Saint Esprit. Aujourd'hui vingt^cinquième jour de décembre, mil sept cent quatre-
aussi à la barre par le chemin d'en-bas. On fera dans la salle de Westminster deiix barrières qui traverseront la salle à environ ({uarante pieds de distance de T endroit où siégera le tribanal On élèvera le plancher dans les endroits nécessaires pour placer des gardes. Des barrières seront faites pour séparer le peuple desfioldats, des gardes seront placées sur lés plofnbs; dans tous les endroits qui pourraient avoir dés fenêtres sur la salle de Westminster, etc. , etc. »
a Le 17, la chambre des communes nomma un comité chargé de dresser un inventaire eicact de tous les effets et meubles du Roi dans tous ses palais , ce qui ne se fait d'ordinaire qu'après la condamnation . » ( Collection des mémoires l'elatijs à la révo-^ lution dJngUierre,)
{Note des nous^eaux éditeurs.)
vingt-douze, moi Louis XVI du nom^ Roi de France 9 étant depi^is quatre mois renferme ayec ma famille dans la tour du Temple à Paris , par ceux qui étaient mes sujets^ et privé de toute communication quelconque 9 même depuis le onze du courant, avec ma famille ; de plus impliqué dans un procès dont il est impossible de prévoir Tissue, à cause des passions des hommes , et dont on ne trouva aucun prétexte ni moyens dans aucune loi existante , n'ayant que Dieu pour témoin de mes pensées , et auquel je puisse m'adresser : je déclare ici en sa présence , mes dernières volontés et mes sentimens.
» Je laisse mon âme à Dieu, mon créateur ; je le prie de la recevoir dans sa miséricorde, de nfi pas la juger d'après ses mérites , mais par ceux de notre Seigneur Jésus-Christ qui s'est offert en sacrifice à Dieu son Père, pour nous autres hommes, quelque indignes que nous en fussions et moi le premier.
» Je meurs dans l'union de notre sainte mère, FÊglise catholique , apostolique et romainje , qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue de saint Pierre , auquel Jésus-Christ les avait confiés.
>» Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le symbole et les commandemens de Dieu et de l'Église, les sacreniens et les mystères, tels que l'Église catholique les enseigne et les a toujours enseignés. Je n'ai jamais prétendu
SUR LE tEM^LË. tl3
me rendre j âge dansies différenfes manières d'ex^ plîquer les dogmes qui déchirent TÉglise de Jësus- Christ y mais je m'en suis rapporté et rapporterai toujours f si Dieu m'accorde vie> aux décisions que les supérieurs ecclésiastiques > u^is à là sainte Ëglke catholique , donnent et donneront cfQnfor-^ mément à la discipline de l'Église suitie depuis Jésus-Christ.
» Je plains de tout mon cœur nos frères qui / peuTcnt être dans l'errettr; mâîs je ne prétends pas les juger^ et je ne les aime paf^ ihr^èinà tous eu Jésus-Christ ^suivant ce que la charité chrétienne nous enseigne. Je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés; j'ai cherché à les coïinaitre scrupuleusement , à les détester et à tfil'htimilier en sa présence. Ne pouvant me servir au ministère d'un prêtre catholique, je prieX^u de recevoir la confession que je lui en ai faiw, et surtout le répen-»' tir profond que j'ai d'avoir mis mon nom (quoiq[Ue cela fût contre ma volonté) à des actes ^ui peuvent être contraires à la discipline et à là croyance de l'Église catholique à lai^ùeHe je'sùis toujours resté sincèrement uni de cœur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution oit je suis, s'il m'accorde vie, de me servir, aussitôt que je le pourrai, du ministère d'un pi^êtrê catholique, pour m'accuser de tous mes péchés et recevoir le sacrement de pénitence*
n Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés, par Hiadvertance (car je ne me rappelle
I l4 MÉMOIRES
pas d'avoir fait scieannçnt Aucane offense à personne ), ou ceux à qui j'aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales, de me pardonner le mal qu'ils croient que je peux leur avoir fait; je prie tous ceux qui ont de la charitë d'anir leurs prières aux miennes , pour obtenir de Dieu le pardon de mes pêches.
D Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis , sans que je leur en aie donné.aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu'à ceux qui, par un faux zèle, ou par un zèle mal entendu , m'ont fait beaucoup de mal. -
>) Je recommande à Dieu ma femme et mes enfans , ma sœur, mes tantes , mes frères et tons ceux qui me sont attaches par le lien du sang ou par quelque autre manière que ce puisse être ; je prie Dieu, particuliènlnent , de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfans et ma sçéur, qui souffrent depuis long-temps avec moi, de les soutenir par sa grâce , s'ils viennent à me^ perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde périssable.
» Je recommande mes enfans à ma femme ; je n'ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux; je lui recommande surtout d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci ( s'ils sont condamnés à les éprouver ) que comme des biens dangereux et périssables, et <fe tourner
SUR LE TEMPLE. ' I l5
leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l'étemitë; je prie ma sœur de vouloir contunuer sa tendresse à mes enfans et de leur tenir lieu de mère^ s'ils avaient le malheur de perdre la leur.
n Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi^ et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union; eomme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher.
» Je recommande bien vivement à mes enfans, après ce qu'ils doivent à Dieu> qui doit marcher avant tout^ de rester toujours unis entre eux, soumis et obëissans à leur mère, et reconnaissans de tous les soins et les peines qu'elle se donne pour eux, et en mémoire de moi. Je les prie de regarder ma sœur comme une seconde mère. *
» Je recommande à mon fils, s'il avait le mal* heur de devenir roi , de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens , qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment , et nom-* mëment ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve ; qu'il ne peut faire le bonheur des peuples , qu'en régnant suivant les lois ; mais en même temps qu'un roi ne peut les faire respecter , et faire le bien qui est dans son cœur, qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire , et qu'autrement, étant lié dans ses opérations et n'inspirant * point de respect , il est plus nuisible qu'utile.
Il6 MÉMOIRES
» Je recommande à mon fils d'avoir soin de toutes les personnes qui m'étaient attachées^ autant que les circonstances oii il se trouvera lui en don* neront les facultés ; de songer que c'est une dette sacrée que j'ai contractée envers les enfans on les parens de ceux qui ont përi pour moi , et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi.
» Je sais qu'il y a plusieurs personnes^ de celles qui m'étaient attachées^ qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient , et qui ont même montré de l'ingratitude , mais je leur pardonne ( souvent dans les momens de trouble et d'effervescence, on n'est pas le maître de soi), et je prie mon fils , s'il en trouve l'occasion , de Xie songer qu'à leur malheur.
' M Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconïiaissânce à ceux qui m'ont montré un attache^ méni véritable et désintéressé ; d'un côté , si j*ai été sensiblement touché de l'ingratitude et de la déloyauté de gens à qui je n'avais jamais témoigné que des bontés , à eux ou à leurs parens on amis ; de l'autre , j'ai eu de la consolation à voir l'attachement et l'intérêt gratuit que beauecsp de personnes m'ont montré ; je les prie d'en recevoir tous mes remercimens. Dans la situation oil sont encore les choses , je craindrais cle les compromettre, si je parlais plus explicitement; mais je recommande spécialement h mon fils « de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître.
y> Je croirais calomnier cepênctant les seiiti^
mens de la liation , si je ne recommandais ouver-tement à mon fils MM. de Chamlliy et Huë , que leur véritable attachement pour moi avait portëd à s'enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui recommande aussi Cléry, des soins duquel j'ai eu tout lieu de me louer depuis qu'il est avec moi ; comme c'est lui qui est resté avec moi jusqu'à la fin , je prie messieurs de la commune de lui re-» mettre mes bardes, mes livres, ma montre, ma bourse , et les autres petits effets qui ont été déposés au conseil de la commune.
» Je pardonne encore très-volontiers à ceux qui me gardaient les mauvais traitemens et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi : j'ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes; que celles-là jouissent dans leur cœur,, de la tranquillité .que doit leur donner leur façon de penser !
» Je prie MM. de Malesherbes, Tronchet et de Sèze , de recevoir ici tous mes remercîmens , et l'expression de ma sensibilité , pour tous les soins et les peines qu'ils se sont donnés pour moî>
n Je finis en déclarant devant Dieu 7 et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.
» Fait double, à la Tour du Temple, 1A5 décembre 1792.» *
Signé ^u LOUIS. »
Il8 HÉMOIRES
Le a6 décembre , le Roi fut conduit pour la seconde fois à la barre de l'assemblée { j'en avais fait prévenir la Reine, pour que le bruit des tam* bours et le mouvement des troupes ne Teffrayassent pas. Sa Majesté partit à dix heures du matin , et revint à cinq heures du soir , toujours sous la surveillance de Chambon et de Santerre. MM. de Malesherbes, de Sèze et Tronchet vinrent le même soir au moment où le Roi sortait de table : il leur offrit de prendre quelques rafraîchissejmens : M. de Sèze fut le seul qui accepta. Sa Majesté lui témoigna sa reconnaissance des soins qu'il s'était donnés pour prononcer son discours; ces messieurs passèrent ensuite dans son cal^inet (i).
Le lendemain Sa Majesté daigna me remettre elle-même sa défense imprimée , après avoir demandé aux municipaux si elle pouvait me la donner sans inconvénient. Le commissaire Vincent, entrepreneur de bâtimens , qui à rendu h la famille royale tous les services qui dépendaient de lui , se chargea d'en porter secrètement un exem-> plaire à la Reine ; il profita du moment oii le Roi le remerciait de ce petit service pour lui deltaan-^ der quelque chose qui lui eût appartenu : Sa Majesté détacha sa cravate et lui en fit présent. Une autre fois elle donna ses gants à un autre muni-*
(i) Voyez les éclaircissemens sous la lettre (I), il! sont extraits des mémoires de M. Huë.
SDR LE TEMPLE. ^ HQ
cipal qui désira les avoir par le même motif. Même aux yeux de plusieurs de ses gardiens^ déjà ses dépouilles étaient sacrées.
Le !"• janvier, j'approchai du lit du Roi, et lui demandai à voix basse la permission de lui présenter mes vœux les plus ardens pour la fin de ses malheurs. « Je reçois vos souhaits, » médit-il , avec affection, » en me tendant une de ses mains , que je baisai et arrosai de mes larmes. Aussitôt qu'il fut levé , il pria un municipal d'aller de sa part savoir des nouvelles de sa famille et de lui présenter ses souiiaits pour la nouvelle année. Les municipaux furent émus par le ton dont ces pa* rôles si déchirantes, relativement à la situation cil était le Roi , furent prononcées. « Pourquoi, » me dit l'un d'eux, lorsque le Roi fut rentré dans » sa chambre , ne demande-t-il pas à voir sa fa- » mille? A présent que les interrogatoires sont » terminés , cela ne souffrirait aucune difficulté ; » c'est à la Convention qu'il faudrait s'adresser. » Le municipal qui était allé chez la Reine rentra , et annonça à Sa Majesté que sa famille la remerciait de ses vœux, et lui adressait les siens. ^ Quel » jour de nouvelle année ! » dit le Roi.
Le même soir, je pris la liberté de lui observer que j'étais presque certain du consentement de la Convention, si Sa Majesté demandait qu'il lui fût permis de voir sa famille. « Dans quelques jours, n me dit le Roi , ils ne me refuseront pas cette j» consolation , il faut attendre. »
'120 néuomxs
Plus le moment du jugement approchait ^ si ion peut donner ce nom à la procédure que l'on ùA" sait subir au Roi , plus mes craintes et mes an« goisses augmentaient ; je faisais mille questions aux municipaux , et tout ce que j'en apprenais ajoutait à mes terreurs. Ma femme Tenait me voir toutes les semaines , et me rendait un compte exact de eo qui se passait dans Paris. L'opinion publique paraissait toujours favorable au Roi : elle se manifesta même avec éclat au Théâtre- Français et à celui du Vaudeville. On représeur lait au premier Yjélmi des lois ; tbutes les allusions au procès de Sa Majesté furent saisies et applaudies avec transport. Au Vaudeville , un des pcr* sonnages dans la Chaste Suzanne , disait aux deux vieillards : a Comjnent pouvez-vous être accusa- » teurs et juges tout ensemble? » Le public fit répéter plusieurs fois ce passage (i). Je remis au
(i) Il en fut de même. au procès de Charles V^, La crainte n'étouffait pas toujours l'expression des regrets et du dévouement. Le Roi venait de demander quel précédent autorisait un jugement semblable :
« Un témoin au procès de Cook déposa qu'en disant ces paroles , le Roi se leva , et que Bradshaw lui répondit en colère : « Monsieur, nous ne siégeons pas ici pour répondre à^vos ques- » tion^ ', plaidez sur l'^ccua^^tion coupable ou non «coupable. >» Clerc, faites votre devoir. » Sur quoi , continue le ténioi9, Rrougbton , Tun des clercs, se leva, et demanda ce qu'il avait à dire ; coupable ou non coupable , et le président Bradshaw dit que si le Roi uc pli^idait pas lun ou l'autre , on enregistre-!.
Roi un .exemplaire de r^mî des lois. Je lui disais souvent, et j'étais presque parvenu à le croire moir-aiême ^ que les membres de la Convention , opposés les uns aux autres ^ ne prononceraient que la peine de la réclusion ou de la déportation. u Fuissent-ils , me répondit Sa Majesté , avoir » cette modération pour ma famille , je n'ai de ïà craintes que pour elle. »
Quelques personnes me firent prévenir par ma femme qu'une somme considérable^ déposée chee M. Fariseau ^ rédacteur de la Feuille du jour y était à la disposition du Roi, qu'on me priait de demander ses ordres, et que cette somme serait remise entre les mains de M. de Malesherbes, si Sa Majesté le désirait. J'en rendis compte au Roi. {( Remerciez bien ces. personnes de ma4>art, me » répondit-il, je ne peux accepter leurs offres» n généreuàes; ce serait les exposer. » Je le priai d'eu parler au moins à M. de Malesherbes, ce qu'il me promit.
La correspondance de Leurs Majestés continuait
rait le mépris qu'il f osait de sa cour.. Sa Majesté alors se tourna vers le peuple et dit : « Rappelez-vous que le Roi est condamné n sans qu'il lui soit permis de donner ses raisons en faveur de » la liberté du peuple. » Alors il s'éleva une grande acclamation du peuple qui cria : « Dieu, sauve le Roi î » Mais, ajoute le. témoin , il régnait une grande crainte qui empêchait qu'on ne s'exprimât comme je crois qu'an l'aurait fait. » {Collection des mémoires relatifs à la i évolution d'Angleterre. )
(Note des nous^eaux éditeurs, )
ia2 HÉMOIRES
toujours. Le Roi, instruit que madame Royale était malade, fut très-inquiet pendant quelques jours. La Reine , après bien des sollicitations , obtint qu'on fit entrer au Temple M . Brunier,- médecin . des enfans de France ; cette nouvelle parut le tranquilliser.
Le mardi i5 janvier, veille du jugement da Roi, ses conseils vinrent comme de coutume.
MM. de Sèze et Tronchet prévinrent Sa Majesté de leur absence pour le lendemain.
Le mercredi i6, M. de Malesherbes resta uss&l long-temps avec le Roi et dit à Sa Majesté, en sortant, qu'il viendrait lui rendre compte de l'appel nominal, aussitôt qu'il en saurait le r&nltat ; mais la séance s'étant prolongée fort avant dans la nuit, ce ne fut que le 17 au matin qu'on prononça le décret.
Le même jour 16, h six heures du soir , quatre municipaux entrèrent dans la chambre et lurent au Roi une arrêté de la commune portaût en substance : « qu'il serait gardé à vue jour et nuit par » lesdits municipaux, et que deux d'entre eux a passeraient la nuit à côté de son lit (i). u Le
(i) Charles I^*^. fut condamné à soufirir la même humiliation ; mais il ohtint la révocation de cette mesure :
(c La nuit du jour où la sentence fut prononcée dans la salie de VVestminster, le colonel Hacker, qui commandait alors la troupe chargée de la garde de Sa Majesté , ordonna de placer deux mousquetaires dans la chambre à coucher du Roi. Quand Sa
SUR LE TEMPliE. I!25
Roi demanda si son jugement était prononcé ; l'un d'eux ( du Roure )*commença par s'asseoir dans le fauteuil de Sa Maj^té, qui était restée debout : il répondit ensuite qu'il ne s'inquiétait pas de ce qui se passait à la Convention^ que cependant il avait entendu dire qu'on en était encore à l'appel nominal. Quelques momens après ^ M. de Malçsherbes entra^ et annonça au Roi que l'appel nominal n'était pas encore terminé.
Le feu prit dans ce moment. à la cheminée d'uye chambre où logeait le porteur de bois au palais du Temple. Un rassemblement assez considérable de peuple entra dans la cour. Un municipal vint tout effrayé dire à M. de Malesherbes de se retirer sup-le-champ. M. de Malesherbes sortit après avoir promis au Roi de revenir l'instruire de son jugement. « Quelle est la cause de votre frayeur, D demandai-je à ce commissaire ? — On a mis le » feu au Temple , me dit-il ; on l'a mis exprès
Majesté l'apprit, elle ne fit aucune objection , et se contenta de manifester son mécontentement par un geste. .
Mais le prélat et M. Herbert craignirent le chagrin et la distraction qu'une telle mesure causerait au Roi au milieu des mé dilations , par lesquelles il se préparait à quitter ce monde si funeste pour lui ; aussi représentèrent-ils vivement tout ce qu'il y aurait de barbare dans un pareil ordre , et ne laissèrent-ils le cpjonel tranquille que quand il l'eût révoqué et fait retirer ses soldats. »
( Mémoires de Herbert. ) ( Note des nous^eaux éditeurs. )
» pour sauver Capet dans le tumulte ; mais je M viens de faire environnerVes murs par uni n forte garde, j» Bientôt on apprit que le feu était éteint, et que c'était un simple accident.
Le jeudi 17 jantier , M. de Malesherbes entra vers les neuf heures du matin (i); j'allai au devant de lui. « Tout est perdu, me dit-il, le Rm » est condamné. » Le Roi, quile vit arriver, se Icye pour le recevoir. Ce ministre se précipita à ses pieds : il était étouffé par ses sanglots , et fut plusieurs momens sans pouvoir parler. Le Roi le releva et le serra contre son sein avec affection. M. de Malesherbes lui apprit le décret de condamnation à la mort ; le Roi ne fit aucun mouvement qui annonçât de la surprise ou de Fémotion : il ne parut affecté que de la douleur de ce respectable vieillard et chercha même à le consoler.
M. de Malesherbes rendit compte à Sa Majesté du résultat de l'appel nominal (2). Dénonciateurs,
(i) M.de Malesherbes raconte lai-même, d'une manière simple et touchante , cette enti'evue et les relations qu'il eut encore avec l'infortuné monarque. Nous plaçons un extrait de son journal dans les Éclaircissemens (J).
(Note des nouveaux éditeurs, ) (2) Le Roi d'Angleterre reçut sa sentence de mort dans la chambre même des communes qui s'était constituée en hante cour de justice. Voyez quelques détails sur cette scène si dramatique, dans les Éclaircissemens (K). Us sont tires de k collection déjà citée.
(Note des nouveaux éditeurs,}
StJR LB TEMPLE. t^S
parens^ çnnemis personnels^ laïcs ^ ecclésiastiqueS| députes absen^^ tous avaient opiné ; et^ malgré cette violation dé toutes les, formes/ ceux qui avaient prononcé la mort^ les uns comme mesure politique ^ les antres prétendant que le Roi était coupable y n'avaient obtenu qu'une majorité de cinq voix ; plusieurs députés n'avaient voté la mort qu'avec sursis. On avaî^ ordonné un second appel nominal sur cette question; et il était à présumer que les voix de ceux qui voulaient retarder l'exécution du régicide y joints au j^ suffrages qui n'étaient pas pour la peine capitale , foirmeraient Jla majorité. Mais aux portesr de l'assemblée^ des assassins, dévoués au due d'Orléans et à la députation de Paris, effrayaient de leurs cris, menaçaient de leurs poignards quiconque refuserait d'être leur complice; et, soit stupeur, soit indifférence , la capitale ou n'osa , ou ne voulut rien entreprendre pour sauver son Roi.
M. de Malesherbes se disposait à sortir ; le Roi obtint de l'entretenir en particulier ; il le coiïduisit dans son cabinet, en ferma la porte , et resta environ une heure seul avec lui. Sa Majesté le reconduisit jusqu'à la porte d'entrée, lui récommanda encore de venir de bonne heure le soir , et de ne point l'abandonner dans ses derniers momens. « La douleur de ce bon vieillard m'a viven ment ému , » me dit le Roi , en rentrant dans sa chambre où je l'attendais.
Depuis l'entrée de M. de Malesherbes un trem-
blement universel s'était emparé de moi^ je prëpa* rai cependant tout ce qui était nécessaire pour que le Roi pût se raser. Il se mît le savon lui-même; debout et en face^ je tenais son bassin. Forcé de concentrer ma douleur, je n'avais pas encore osé jeter les yeux sur mon malheureux maître : je le fixai par hasard ', et mes larmes coulèrent malgré moi. Je ne sais si l'état où je me trouvais rappela au Roi sa position , mais une pâleur subite parut sur son visage; son nez et ses oreilles blanchirent tout à coup. A cette vue mes genoux se dérobèrent sous moi ; le Roi, qui s'aperçut de ma défaillance, me prit les deux mains, les serra avec force, et me dit à demi-voix : « Allons , plus de courage. » U éMût observé; un langage muet lui peignit toute mon affliction, il y parut sensible; son visage se ranima, il se rasa avec tranquillité; ensuite je lliabillai.
Sa Majesté resta dans sa chambre jusqu'à l'heure de son diner, occupée à lire ou à se promener. Dans la soirée, je le vis aller du côté du cabinet^ et je l'y suivis , sous prétexte qu'il pouvait avoir besoin de mon service. « Vous avez, me dit le Roi, » entendu4e récit de mon jugement? » — ce Ah! » Sire, lui dis-je, espérez un sursis : M. de Ma- » lesherbes ne croit pas qu'on le refuse. » -^ ir Je » ne cherche aucun espoir, me répondit le Roi, » mais je suis bien affligé de ce que monsieur » d'Orléans, mon parent, a voté ma mort; lisez » cette liste. » Il me remit aloi^ la liste de Fappel
nominal qull tenait à la main, ce Le public^ lui » dis-je^ murmure hautement : Dumouriez est à » Paris; on dit qu'il est porteur du vœu de son ar- >} me'e contre le procès que l'on a fait à Votre Ma- }) jestë. Le peuple est révolte de l'infâme conduite M de monsieur d'Orléans. Le bruit se répand aussi » que les ministres des puissances étrangères vont M se réunir pour aller à l'assemblée, EiiCn Ion as-^ n sure que les conventionnels craignent une » émeute populaire. » — ci Je serais bien fâché » qu elle eût lieu , répondit le Roi , il y aurait de M nouvelles victimes* Je ne crains pas la mort^ » ajouta ce prince , mais je ne puis envisager/ sans » frémir^ le sort ciruel que je vais laisser après n moi à ma famille ^ à la ReinCi à nos malheureux » enfans!.... Et ces fidèles serviteurs qui ne m'ont D poii\t abandonné^ ces vieillards qui n'avaient » d'autres moyens pour subsister que les modiques j» pensions que je leur faisais , qui va les secourir? » Je vois le peuple, livré à l'anarchie, devenir la vic- » time de toutesles factions , les crimes se succéder, » de longues dissensions déchirer la France. » Fuis après un moment de silence : « Oh! mon Dieu!
» était-oie là le prix que je devais recevoir de tous » mes sacrifices? N'a vais-je pas tout tenté pour as- » surer le bonheur des Français ? » En prononçant ces paroles, il me serrait les mains; pénétré d'un saint respect, j'arrosai les siennes de mes larmes : il me fallut le quitter en cet état. Le Roi attendit vainetnent M. de Malesherbes. Le soir il me de-
manda s'il s*ctait présente : j'avais fait la même question aux commissaires^ tous m'avaient répondu que non.
Le vendredi iS, le Roi ne reçut auenne nouvelle de M. de Malesherbes, il en fut très-inquiet. Un ancien mercure de France étant tombe sôus sa main, il y lut un logogryphe qu'il me donna à deviner; 'l'en cherchai le mot inutilement. — (c Comment y vous ne le trouvez pas? Il m'est }) pourtant bien applicable dans ce moment , me » dit-il , le mot est sacrifice. » Le Roi m'ordonna de chercher^ dans la bibliothèque , le volume de l'Histoire d'Angleterre on se trouve la mort de Charles P'. : il en fit la lecture les jours suivans (j). J'appris , à cette occasion ^ que Sa Majesté avait lu deux cent cinquante volumes , depuis son entrée au Temple. Le soir^ je pris la liberté de lui ob« server qu'elle ne pouvait être privée de ses conseils que par un décret de la Convention^ et qu'elle devrait demander qu'on leur permît d'entrer dans la tour, u Attendons jusqu'à dei^ain^ » me répondit le Roi. »
Le samedi xg , à neuf heures du matin ^ un municipal nommé Gobeau entra un papier à la
(i) Nous empruntons à la relation du procès de Charles I".^ et nous plaçons dans les Éclaircissemens (L) ce qui a rapport aux derniers momens de ce malheureux Prince.
( Note des nouveaux éditeurs» )
SUR LE TEMPLE. 12g
main : il était accompagné du concierge de la tour, nommé Mathey, qui portait une écritoire. Le municipal dit au Roi qu'il avait ordre d'inventorier les meubles et autres effets : Sa Majesté me laissa avec lui et se retira dans sa tourelle. Alors, sous le prétexte d'un inventaire, le municipal se mit à fouiller avec le soin le plus minutieux, pour être certain, disait-il, qu'aucune arme , ni instrument tranchant n'avaient été cachés dans la chambre de Sa Majesté. IL restait à fouiller un petit bureau dans lequel étaient des papiers : le Roi fut contraint d'en ouvrir tous les tiroirs, de déplacer et de montrer chaque papier l'un après l'autre. Il y avait trois rouleaux au fond d'un tiroir : on voulut en ex:aminer le contenu.
« C'est, dit le Roi, de l'argent qui ne m'appartient » pas, il est à M. de Malesherbes, je l'avais pré- » paré pour le lui rendre. » Les trois rouleaux contenaient trois mille livres en or ; sur chaque rouleau , le Roi avait écrit de sa main à M. de Malesherbes (i). '
Fendant qu'on faisait les mêmes recherches
(i) Sur les registi^es manuscrits de la commune, registres authentiques dont il nous s^ été permis de prendre communication , l'on trouve les détails suivans au sujet de la somme dont il est question dans ce passage.
Séance du iS septembre 1793.
« Le secrétaire greffier croit devoir observer au conseil
dans la tourelle , Sa Majesté rentra dans sa chambre et voulut se chauffer. Le concierge Mathey était dans ce moment devant la cheminée tenant son habit retroussé^ et tournant le dos au feu. Le Roi ne pouvant se chauffer qu avec peine par un des côtés y et Tinsolent concierge restant toujours à la même place , Sa Majesté lui dit avec quelque vivacité de s éloigner un peu: Mathey se retira ; les munici[)au]L sortirent aussi après avoir terminé leurs recherches.
Le soir le Roi dit aux commissaires de demander à la commune les motifs qui s'opposaient à l'entrée de ses conseils dans la tour , désirant au moins s'entretenir avec M. de Malesherbes; ils promirent d'en parler^ mais l'un d'eux avoua qu'il leur avait été défendu de faire part au conseil général d'aucune demande de Louis XVI, à moins qu elle ne fdt écrite et signée de sa main. « Pourquoi , ré-
général , que quatre-vingt pièces d'or, qui lui ont été remises hier, ont été déclarées par Elisabeth être un dépôt qui lui a été remis le lo août 179^2 , par la veuve Lamballe; que les rouleaux trouves chez Capet portaient pour étiquette à M. de Malesherbes, H pense que le conseil général nTapas eu T intention de disposer de ces dépots.
» Le conseil général passe à l'ordre du jbur, motivé sur ce que les rouleaux de Capet n'ont pas été réclamés par Malesherbes , et sur le vague de l'observation d'Elisabeth qui paraît n'être qu'un subterf lige. D (Registre^ n**. 80. )
{Noie des nouveaux éditeurs. ) *
S13A li^ TEMPLE. iB I
w pondit le Roi, m'à-t-on laisfeé depuis deux joiirs M ipnorer ce changement ? » Il écrivit alors un billet, et le remit aux municipaux : on ne ie porta qt^e le lendemain matin à la commune. Le Roi demandait de voir librement ses conseils , et se plaignait de rarrêté qui ordonnait de le gardét* à vue le jour comme la nuit. « On doit sentir, » e'crivait-il à la commune, que dans- la position fi oii j^ nie trouve, il est bien pénible pour moi de j) ne pouvoir être seul, et de ne point avoir la » tranquillité nécessaire ppur me recueillir. »
Le dimanche !io janvier, le Roi, dès son lever, s'informa des municipaux s'ils avaient fait part de sa demande au conseil de la commune : ils l'assurèrent qu'elle avait été portée sur-le-champ. Vers les dix heures, j'entrai dans la chambre du Roi , qui me dit aussitôt : « Je ne vois point arriver M M. de Malesherbes. w — a Sire , lui dis-je , je » viens d'apprendre qu41 s'est présenté plusieurs n fois, mai§ l'entrée de la tour lui a toujours été » refusée. » . — a Je vais savoir le motif de ce re- »fus, répondit le Roi :^la commune aura sans >; doute prononcé sur ma lettre. » U se promena dans sa chambre, il lut, il écrivit, et s'occupa ainsi toute la matinée.
Deux heures venaient de sonner, oâ ouvre tout à coup la porte ; c'était le conseil exécutif. Douze ou quinze personnes se présentent à la fois : Garât, ministre de la justice , Le Rrun , ministre des affaires étrangères, Grouvelle, secrétaire du cou-
scil , le pré^dent et le procureur général syndic du département ^ le inaire et le procureur de la commune , le président et l'accusateur public du tribunal criminel. Santerre qui devançait les au- . très y médit : « Annoncez le conseil exécutif, n Le Roi , qui avait entendu beaucoup de mouvement, s'était levé et avait fait quelques pas ; mais à la vue de ce cortège, il resta entre la porte de ssl chambre et celle de l'antichambre dans l'attitude la plus noble et la plus imposante. J'étais près de lui : Garât , le chapeau sur la tête , porta la parole et dit : « Louis, la Convention nationale a chargé » le conseil exécutif provisoire de vous signifier » ses décrets des i5, 16, 17, 19 et 20 janvier; » le secrétaire du conseil va vous en faire lec- » ture ; » alors Grouvelle , secrétaire , déploya le décret et le lut d'une voix faible et tremblante.
Décrets de la Convention nationale des i5, 16 , 17, 196^ 20 janvier.
Article premier.
La Convention nationale déclare Louis Capet , dernier roi des Français, coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d^attentat contre la sûreté générale de l'état.
Art. II.
La Convention nationale décrète que Louis Capet subira la peine de mort.
SUR LE TEMPLE. l33
Art, III.
La Convention nationale déclare nul F acte de Louis Capet, apporte' à^Ia barre par ses conseils, qualifié d'appel à la nation du jugement contre lui rendu par la Convention ; défend à qui que ce soit d'y donner aucune suite , à peine d'être poursuivi et puni comme coupable d'attentat contre la sûreté générale de la république.
Art. IV.
Le conseil exécutif provisoire notifiera le présent décret dans le jour à Louis Capet , et prendra les mesures de police et de sûreté nécessaires pour en assurer l'exécution dans les vingt-quatre heures^ à compter de sa notification, et rendra compte du tout à la Convention nationale, immédiatement après qu'il aura été exécuté.
Fendant cette lecture, aucune altération ne parut sur le visage du Roi.» Je remarquai seulement qu au premier article, lorsqu'on prononça le mot conspiration j un sourire d'indignation parut sur le bord de ses lèvres ; mais aux mots subira la peine de rnort, un regard céleste qu'il porta sur tous ceux qui l'environnaient, leur annonça que la mort était sans terreur pour l'innocence. Le Roi fit un pas vers Grouvelle, secrétaire du conseil,^ prit le décret de ses mains , le plia , tira de sa poche son portefeuille , et l'y plaça ; puis retirant un papier du même portefeuille , il dit au mi-
i34 méhoirës
nistre Garât : (f Monsieur le ministre de la Jns- » tice, je \ous prie de remettre sur-le-champ » cette lettré à la Convention nationale, d Le ministre paraissant hésiter, le Roi ajouta : « Je » tais vous en faire lecture : » et il lut sans aucune altération ce qui suit :
« Je demande un délai de trois jours pour pou- » voir me préparer à paraître devant Dieu ; je de- » mande pour cela de pouvoir voir librement la » personne que j'indiquerai aux commissaires de » la commune , et que cette personne soit à l'ab^ M de toute crainte et de toute inquiétude pour » cet acte de charité qu'elle remplira auprès de » moi.
» Je demande d'être délivré de la surveillance » perpétuelle que le conseil général a établie de- M puis quelques jours.
» Je demande, dans cet intervalle, pouvoir voir » ma famille y quand je le demanderai, et sans » témoin ; je désirerais bien que la Convention » nationale s'occupât tout de suite du sort de ma » famille, et qu'elle lui permit de se retirer libres » ment où elle le jugerait à propos.
» Je recommande à la bienfaisance de la nation » toutes les personnes qui m'étaient attachées : il » y en a beaucoup qui avaient mis toute leur for- )) tune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus » d'appointemens, doivent être dans le besoin; » et même de celles qui ne vivaient que de leurs » appointemens ; déns les pensionnaires, il y a
SUR LE T£MI*LË. l35
» beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfans M qui n avaieut que cela pour vivre.
» Fait à la tour du Temple , le 20 janvier 1792 .
Signt Louis. »
Garât prit la lettre du Roi et assura qu'il allait la porter à la Convention. Comme il sortait , Sa Majesté fouilla de nouveau danssapoche, en retira son portefeuille et dit : « Monsieur, si la Convention » accorde ma demande, pour la personne que je » de'sire, voici son adresse, » puis elle la remit à un municipal. Cette adresse, d'une autre écriture que celle du Roi portait : « Monsieur Edgeworth de Firmont, n*. 485 , rue du Bac. » Le Roi fit quelques pas en arrière , le ministre et ceux qui l'accompagnaient , sortirent.
Sa Majesté se promena un instant dans sa chambre; j'étais resté contre la porte, debout, les bras croisés et comme privé de tout sentiment : le Roi s'approcha de moi; w Cléry, me dit-il,, den mandez mon dîner. » Quelques instans après , deux municipaux m'appelèrent dans la salle à manger , ils me lurent un arrêté qui portait en substance : « que Louis ne se servirait point de » couteau, ni de fourchette à ses repas , qu'il seravt » confié un couteau à son valet de chambre pour » lui couper son pain et sa viande en présence de » deux commissaires, et qu'ensuite le couteau » serait retiré. » Les deux municipaux me chargèrent d'en prévenir le Roi ; je m'y refusai. '
Eq entrant dans la salle à manger, le Roi vit le
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panier dans lequel était le dîner de la Reine; ildemanda pourquoi l'on avait fait attendre sa famille une heure de plus, ajoutant que ce retard pourrait Tinquiëter. Il se mit à table. « Je n'ai pas de » couteau?» me dit-il. Le municipal Minier fit part alors à Sa Majesté' de l'arrêté de la commune. « Me croit-on assez lâche, dit le Roi, pour que » j'attente à ma vie? On m'impute des crimes, mais » j'en suis innocent , et je mourrai sans crainte: » je voudrais que ma mort fît le bonheur des Fran- )) çaisy et pût écarter les malheurs que je pré- » vois. » Il régna un grand silence. Le Roi mangea peu, il coupa du bœuf avec sa cuillère, rompit son pain : son diner ne dura que quelques minutes.
J'étais dans ma chambre livré à la plus afifrease douleur, lorsque, sur les six heures du soir, Garât revint à' la tour : j'allai annoncer au Roi le retour du ministre de la justice. Santerre, qui le précédait, s'approcha de Sa Majesté, et lui dit à demivoix et d'un air riant : « Voici le conseil exécutif. » Le ministre, s'étant avancé, dit au Roi qu'il avait porté sa lettre à la Convention , et qu'elle l'avait chargé de lui notifier la réponse suivante : w Qu'il I» était libre à Louis d'appeler tel ministre du » culte qu'il jugerait à propos , et de voir sa fa- » mille librement et sans témoin ; que la nation, « toujours grande et toujours juste, s'occuperait » du sort de sa famille; qu'il serait accordé aux » créanciers de sa maison de justes indemnités ;
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» que ]a Convention nationale avait passe à » Tordre du jour sur le sursis de trois jours. »
Le Roi entendit cette lecture sans faire aucune observation; il rentra dans sa chambre^ et me dit : « Je croyais à Tair de Santerre qu'il allait » m'annoncer que le sursis était accorde'. » Un jeune municipal nommé Botson , voyant le Roi me parler, s'approcha. « Vous avez paru sensible à ce » qui m'arrive , lui dit le Roi , recevez-en mes re- » mercîmens. » Le commissaire surpris ne sut que répondre , et je fus moi-même étonné des expressions de Sa Majesté , car ce municipal , à peine âgé devingt-deuxaas,d'unefiguredouceetintéressante, avait dit quelques instans auparavant : (( J'ai dew mandé à venir au Temple pour voir la grimace » qu'il fera demain » (c'était du roi qu'il parlait ). fc £t moi aussi, » avait repondu Merceraut, le tailleur de pierres, dont j'ai déjà parlé ; « tout le » monde refusait de venir, je ne donnerais pas; » cette journée pour beaucoup d'argent. « Tels étaient les hommes vils et féroces que la commune affectait de nommer pour garder le Roi dans ses derniers momens.
Depuis quatre jours le Roi n'avait pas vu ses conseils ; ceux des commissaires qui s'étaient montrés sensibles à ses malheurs , évitaient de l'approcher; de tant de sujets dont il avait été le* père, de tant de Français qu'il avait comblés de bienfaits, il ne lui restait qu'un seul serviteur pour confident de ses peines.
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Après la lecture de la réponse de la Conventiony les commissaires prirent le ministre de la justice à l'écart , et lui deiuandèrent comment le roi verrait sa famille : « En particulier, répondit Ga- >i rat, c'est l'intention de la Convention. » Les municipaux lui communiquèrent alors l'arrêté de la commune qui leur enjoignait de ne perdre le Roi de vue, ni le jour, ni la nuit. 11 fut convena entre les commissaires et le ministre, que pour concilier ces deux décisions, opposées Tane à l'autre, le Roi recevrait sa famille dans la salle à manger, de manière à être vu par le vitrage de la cloison, mais qu'on fermerait la porte, pour qu'il ne fût pas entendu.
Le Roi rappela le ministre de la justice , pour lui demander s'il avait fait prévenir M. de Fir* mont : Garât répondit qu'il l'avait amené dans sa voiture , qu'il était au conseil , et qu'il allait monter. Sa Majesté remit à un municipal , nommé Baudrais, qui causait avec le ministre, une somme de trois mille livres en or , en le priant de la rendre à M. de Malesherbes à qui elle appartenait. Lemunicipal le promit, mais il la porta surle-champ au conseil, et jamais cette somme ne fut remise à M. de Malesherbes. M. de Firmont parut , le Roi le fit passer dans la tourelle , et s'enferma avec lui. Garât étant partit; il ne resta dans l'appartement de Sa Majesté que trois municipaux.
 huit heures , le Roi sortit de son cabinet et
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dit aux commissaires de le conduire vers sa famille; les municipaux repondirent que cela ne se pouvait points mais qu'on allait la faire des-*> cendre 9 s'il le desirait. « A la bonne heure, dit le » Roi, mais je pourrai au moins la voir seul dans » ma chambre. » — « Non , dit l'un d'eux , nous » avons arrêté avec le ministre de la justice que » ce serait dans la salle a mapger. » — a Vous avez » entendu, répliqua Sa Majesté , que le décret de » la Convention me permet de la voir sans té- )} moin. )) — « Cela est vrai , dirent les munici- H paux, vous serez en particulier : on fermera la » porte, mais par le vitrage nous aurons les yeux » sur vous. » — « Faites descendre ma famille , » dit le Roi. »
Pendant cet intervalle. Sa Majesté entra dans la salle à manger ; je la suivis , je i^angeai la table de côté et plaçai des chaises dans le fond , afin de donner plus d'espace. « Il faudrait, me dit le Roi ,. D apporter un peu d'eau et un verre, » Il y avait sur une table une carafe d'eau h la glace , je n'ap« portai qu un verre et le plaçai près de cette carafe. « Apportez de l'eau qui ne soit pas à la glace, » me dit le Roi , car si la reine buvait de celle-là ,. » elle pourrait en être incommodée. Vous direz , » ajouta Sa Majesté, à M. de Firmont, qu'il ne » sorte pas de mon cabinet, je craindrais que sa » vuç ne fit trop de mal à ma famille. » Le com-» naissaire qui était allé la chercher resta un quartd'heu^re; dans cet intervalle , le Roi rentra dans
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son cabinet , venant de temps en temps à la porte d'entrée , avec des marques de la plus vive émotion.
A huit heures et demie ^ la porte s'ouvrit : la Reine parut la première tenant son fils par la main ^ ensuite madame Royale et madame Elisabeth ; tous se précipitèrent dans les bras du Roi. Un morne silence régna pendant quelques minutes , et ne fut interrompu que par des sanglots. La Reine fit un mouvement pour entraîner Sa Majesté vers sa chambre, ec Non, dit le Roi , passons daDS j» cette salle, je ne puis vous voir que là. » Ils y entrèrent et j'en fermai la porte qui était en vitrage. Le Roi s'assit , la Reine à sa gauche , madame Elisabeth à sa droite, madame Royale presqu'en face, et le jeune Prince resta debout entre les jambes du Roi : tous étaient penchés vers lui, et le tenaient souvent embrassé. Cette scène de douleur dura sept quarts-d'heure pendant lesquels il fut impossible de rien entendre; on voyait seulement qu'après chaque phrase du Roi, les sanglots des Princesses redoublaient, duraient quelques minutes, et qu'ensuite le Roi recommençait à parler. Il fut aisé de juger à leurs mouvemens que lui-même leur avait appris sa condamnation.
A dix heures un quart , le Roi se leva le premier, et tous le suivirent : j'ouvris la porte; la Reine tenait le Roi par le bras dt*oit. Leurs Majestés donnaient chacune une main à monsieur le Dau-
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phin ; madame Royale à la gauche tenait le Roi embrassé par le milieu du corps; madame Elisabeth du même côté, mais un peu plus en arrière avait saisi le bras gauche de son auguste frère : ils firent quelques pas vers la porte d'entrée , en poussant les gémissemens les plus douloureux. « Je vous assure, leur dit le Roi, que je vous verrai » demain matin , à huit heures ; « — « Vous nous Il le promettez, répétèrent-ils tous ensemble. » — . » Oui, je vous le promets. ^ — w Pourquoi pas » h sept heures , dit la Reine. » — « Eh bien ! » oui, à sept heures, répondit le Roi, adieu... » Il prononça cet adieu d'une manière si expressive que les sanglots redoublèrent. Madame Royale tomba évanouie aux pieds du Roi qu'elle tenait embrassé ; je la relevai et j'aidai madame Elisabeth à la soutenir : le Roi , voulant mettre fin à cette scène déchirante , leur donna les plus tendres embrassemens, et eut la force de s'arracher de leurs bras. « Adieu,.... adieu ,....» dit-il , et il rentra dans sa chambre.
Les Princesses remontèrent chez elles : je voulus continuer à soutenir madame Royale , les municipaux m^arrêtèrent à la seconde marche, et me forcèrent de rentrer. Quoique les deux portes fussent fermées , on continua d'entendre les cris et les gémissemens des Princesses dans l'escalier. Le Roi rejoignit son confesseur dans le cabinet de la tourelle.
Une demi-heure après , il en sortit, eUie ser-
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yis le souper : le Roi mangea peu ^ mais arec appétit.
Après le souper^ Sa Majesté étant rentrée dai» son cabinet , son confesseur en sortit un instant après et demanda aux commissaires de le conduire à la chambre du conseil; c'était pour de*mander des ornemens et tout ce qui était néces^ saire pour dire la messe ^ le lendemain matio. M. de Firmont n'obtînt qu'avec peine que cette demande fût accordée. C'est à l'église des Capucins du Marais ^ près l'hôtel de Soubise, qui a\/ait été érigée en paroisse, qu'on envoya chercher les choses nécessaires pour le service? divin . ReveDu de la chambre du conseil, M. de Firmonl rentra chez le Roi ; tous deux passèrent dans la tourelle et y restèrent jusqu'à minuit et demie; alors je déshabillai le Roi , et comme j'allais pour lui roa* 1er les cheveux, il me dit : « Ce n'est pas la » peine, » puis en le couchant, comme je fermais ses rideaux : w Cléij, vous m'éveillerez à cinq w heures. »
A peine fut-il couché qu un sommeil profond s'empara de ses sens : il dormitjusqu'à cinq heures sans s'éveiller. M. de Firmont, que Sa Màje3té«ivait engagé à prendre un peu de repos, se jeta sur mon lit , et je passai la nuit sur une chaise dans la chambre du Roi , priant Dieu de lui conserver sa force et son courage.
J'entendis sonner cinq heures, et j'allumai le feu : i#bruitque je fis, le Roi s'éveilla, et me dit
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en tirant son rideau : « Cinq heures sont-elles » sonnées ? — Sire , elles le sont à plusieurs hor- » loges ) mais pas encore ii la pendule. » Le feu étant allumé, je m'approchai de son lit, « J'ai bien » dormi, médit ce prince, j'en avais besoin : la » journée d'hier m'avait fatigué; où est M. de » Firmont? » — « Sur mon lit. » — « Et tous , où » avez-vous passé la nuit? » — « Sur cette chai- » se. » — « J'en suis fâché, dit le Roi. » — (c Ah! » Sire, puis-je penser à moi dans ce moment? » Il me donna une de ses mains et serra la niienne avec affection.
J'habillai le Roi et le coiffai : pendant sa toilette il ota de sa montre un cachet , le mit dans la poche de sa veste, déposa sa montre sur la cheminée ; puis , retirant de son doigt un anneau qu'il considéra plusieurs fois, il le mit dans la •même poche où était le cachet, il changea de chemise, mit une veste blanche qu'il avait la veille , et je lui passai son habit : il retira des poches son portefeuille, sa lorgnette, sa boite à tabac , et quelques autres .effets ; il déposa aussi sa bourse sur la cheminée , tout cela en silence et devant plusieurs municipaux. Sa toilette achevée^ le Roi me dit de prévenir M. de Firmont; j'allai l'avertir, il était déjà levé : il suivit Sa Majesté dans son cabinet. .
Fendant ce temps je plaçai une commode au milieu de la chambre, et je la préparai en forme daut^l pour dire la messe. On avait apporté à
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deux heures du matin tout ce qui e'tait aécessaire. Je portai dans ma chambre les ornemens du prêtre, et lorsque tout fut dispose, ^al lai prévenir le Roi. Il me demanda si je pourrais servir la messe, je lui répondis qu'oui, mais que je n'en savais pas les réponses par cœur ; il tenait un livre à la main , il l'ouvrit, y chercha l'article de la messe et me le remit ; puis il prit un autre livre. Pendant ce temps, le prêtre s'habillait. J'avais placé devant l'autel un fauteuil et mis un grand coussin h terre pour Sa Majesté ; le Roi me fit ôter le coussin, il alla lui-même dans son cabinet en chercher un autre plus petit, et garni en crin , dont il se servait ordinairement pour dire ses prières. Dès que le prêtre fut entré, les municipaux se retirèrent dans Tantichambre et je fermai un des battans de la porte. La messe commença à six heures. Pendant cette auguste cérémonie, il régna un grand silence. Le Roi, toujours à genoux, entendit la messe avec le plus saint recueillement dans l'attitude la plus noble. Sa Majesté communia : après la messe, le Roi passa dans son cabinet , et le prêtre alla dans ma chambre pour quitter ses habits sacerdotaux.
Je saisis ce moment pour entrer dans le cabinet de Sa Majesté : elle me prit les deux mains et me dit d'un ton attendri : « Cléry, je suis content » de vos soins! » — « Ah ! sire , lui dis-je, en me » précipitant à ses pieds, que ne puis-je par ma » mortdésarmer vos bourreaux, et conserver une
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» vie si précieuse aux bons Français; espérez, » Sire , ils n oseront tous frapper*» >< — « La mort }} ne m effraie point > j'y suis tout préparé : mais M vous f coiitinua^t-il , ne vous exposez paâ ; je vaig I» demander que vous restiez près de mofi fils : M donnez-Iuî tous vos soins dans cet affrëiix se- » )our; rappelez4ui) dites-lui bien toutes les » peines que j'éprouté des malheilrs qu'il ressent^ » un jour peut-être il pourra récotûpénser votre >i zèle. » ' — i< Ah ! mon Maitré/àh I mon Roî, si n le dévouement le plus absolu ^ si mon zèle et » mes soins ont pu vous être à^it'éàMes , là seule » récompense que je désire de Votre Majesté, c'est » de recevoir votre bénédiction r ne la réfusez M pas au dernier Français resté près de vous* » J'étais toujours à ses pieds tenant une de ses mains : dans cet état , il agréa ma prière, mer donna sa bénédiction , puis me releva , et me serrant contre son sein : (c Faites-en part à toutes les » personnes qui me sont attachées : dites aussi à H Turgy que je suis content de lui. Rentrez, ajouta » le Roi, ne donnez aucun soupçon contre vous. » Puis , me rappelant, il prit siir une table un papier qu'il y avait déposé : « Tenez, voici une letw tre que Pétion m'a écrite lors de votre entrée » au Temple , elle pourra vous être utite pour M rester ici. » Je saisis de nouveau sa lïihitf , que je baisai, et je sôrtisv h AÀittL, tàt! dît-il étfôore , M adieu!.... »
Je rentrai dans ma chambre et j'y trouvai
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M. dd Firmont faisant sa prière h genoux devant mon lit. « Quel Prince , me dit-il en se relevant! A) avec quelle résignation ^ avec quel courage il va »-à la mort! il est aussi calme ^ aussi tranquille, » que s'il venait d'entendre la messe dans son >> palais f et au milieu de sa cour. y> — or Je viens }) d'en receyoir^ lui dis-je , les plus touchans D adieux; il a daigné me promettre de demander » que je restasse dans cette tour auprès de son » fils : lorsqu'il sortira , monsieur, je vous prie de » le lui rappeler, car je n'aurai plus le bonheur » de le voir en particulier. » — a Soyez tran- » quille, M me répondit M. de Firmont, et il rejoignit Sa Majesté.
A sept heures, le Roi sortit de son cabinet, m'appela; et, me tirant dans l'embrasure de la croisée, il me dit : « Vous remettrez ce cachet (i)
(i) Ëtant parti de Vienne pour me rendre en Angleterre, je passai à Blankembourg , dans l'intention de faire hommage au Roi de mon manuscrit. Quand ce Prince en fut à cet endroit de mon journal, il chercha dans son secrétaire ; et, me montrant avec émotion un cachet , il me dit : « Cléry, le reconnaissez-vous? » — « Ah ! Sire , c'est le même. » .^ <c Si M vous en doutiez , reprit le Roi , lisez ce hillet. » Je le pris
en tremhlant Je reconnus récriture de la Reine, et le
billet était de plps signé de M. le Dauphin alors Louis XVJl , de madame Royale et de madame Elisabeth. Qu'on juge de la vive émotion que j'éprouvai! J'étais en présence d'un Prince que le sort ne se lasse pas de poursuivre. Je venais de quitter
SUR LB TEMFI^E. tfyj
» à mon fils ),... cet anneau (i) à la Reine; )) dites-lui bien que je le quitte avec peine*... Ce )i petit paquet renferme des cheveux de toute ma
» famille; vous le lui remettrez aussi Dites à
» ia Reine , à mes chers enfans^ à ma sœur^ que » je leur avais promis de les voir ce matin, mais » que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une j» séparation si cruelle; combien il m'en coûte » de partir sans recevoir leurs derniers em-
» brassemens! » Il essuya quelques larmes ,
puis il ajouta avec l'accent le plus douloureux :
M. Tabbé de Firmont, et c'était le 21 janvier que je retrouvais dans la main de Louis XVHI ce symbole de la royauté , que Louis XVI avait voulu conserver à son fils. J'adorai les décrets de la Providence, et je demandai au Roi la permission de faire graver ce précieux billet. J'assistai à la messe que le Roi fit célébrer par M. l'abbé de Firmont, le jour du martyre de son frère. Les larmes que j'y ai vu répandre ne sont
point étrangères à mon sujet.
(Note deCiejy.)
(i) Cet anneau est entre les mains de Monsieur ; il lui fut envoya par la Reine et madame Élisabetb avec des cheveux du Roi. Un billet l'accompagnait (*).
(Note de Clery.)
(*)he cachet, les billets, l'anneau précieux dont il est question dans ces notes, étaient parvenus entre les mains des Princes , par le dëvouenaent de M. de Jarjaye. Les mémoires de son ami , M. de Goguelat , contiennent la relation des services que ce sujet fidèle eut alors le bonheur de rendre à la famille royale. On trouvera dans la livraison des figures, le fac simile des billets dont parle Clëry.
( Note des nouveaux éditeurs, }
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« Je TOUS charge de leur faire m^s adieux ! .... » Il rentra aussitôt dans son cabinet.
Les municipaux qui s'étaient approchés ^ avaient entendu Sa Majesté, et l'avaient vue me remettre les différens objets que je tenais encore dans mes mains. Ils me dirent de les leur donner , mais Tun d'eux proposa de m'en laisser dépositaire, jusqu'à la décision du conseil j cet avis prévalut.
Un quart d'heure après, le roi sortit de son ca** binet : « Demandez, me dit-il, si je puis avoir » des ciseaux , » et il rentra. J'en fis la demandq fi^ux commissaires. « Savez-vous ce qu'il en veut » faire? » — « Je n'en sais rien. » — eic II faut le )) savoir. » Je frappai à la porte du petit cabibinet, le Roi sortit. Un municipal qui m'avait suivi , lui dit ; « Vous avez désiré des ciseaux ;. » mais, avant d'en faire la demande au conseil ,. )) il faut savoir ce que vous en voulez faire, n Sa Majesté lui répondit : « C'est pour que Gléry )) me coupe les cheveux. « Les municipaux se retirèrent ; l'un d'eux descendit à la chambre du conseil où, après une demi-heure de délibération, on refusa les ciseaux. Le municipal remonta , et annonça au Roi cette décision. « Je n'aurais pas >* touché aux ciseaux, dit Sa Majesté; j'aurais désiré » que Cléry me coupât les cheveux en votre préj* sence; voyez encore, monsieur; je vous prie » de faire part de ma demande. » Le municipal retourna au conseil qui persista dans son refus.
SUR LE TEMPLE* jf^g
Ce fut alors qii'on me dit qu'il fallait me dispenser à accompagner le Roi pour le désrhabillér sur Féchafaud : à cette annonce^ je fus saisi de terreur; mais, riasserablant toutes mes forces, je me préparais à rendre ce dernier devoir à mon maître , à qui cet office, fait par le bourreau, répugnait, lorsqu'un autre municipal vint me dire que je ne sortirais pas , et ajouta : Le bourreau est assez bon pour lui.
Paris était sous les armes depuis cinq heures du matin; on entendait battre la générale, le bruit des armes, le mouvement des chevaux, le trans- J>ort des canons qu'on plaçait et déplaçait sans cesse , tout retentissait dans la tour.
A neuf heures, le bruit augmente, les portes s'ouvrent avec fracas ; Santerre , accompagné de sept à huit municipaux, entre à la tête de dix gendarmes et les range sur deux lignes. Â ce mouvement le Roi sortit de son cabinet : a Vous venez » me chercher? dit-il à Santerre. » — w Oui. » — » Je vous demande une minute , » et il rentra dans son cabinet. Sa Majesté en ressortit sur-lechamp, son confesseur le suivait; le Roi tenait à la main son testament; et, s'adressant à un municipal, nommé Jacques Roux , prêtre jureur, qui se trouvait le plus en avant : « Je vous prie de re- » mettre ce papier à la Reine , à ma femme. » — • « Cela ne me regarde point, répondit ce prêtre )) en refusant de prendre l'écrit : je suis ici pour » vous conduire à l'échafaud. »
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Sa Majesté s'adress'ant ensuite à Gobeau, autre municipal : « Remettez ce papier, je vous prie, » à ma femme; vous pouvez en prendre lecture; 9 il y a des dispositions que je désire que la corn- » mune connaisse, d
«Tétais derrière le Roi, près delà cheminée, il se tourna vers moi, et je lui présentai sa redingote. « Je n'en ai pas besoin, me dit-il, donnez- » moi seulement mon chapeau (i). » Je le lui remis. Sa main rencontra la mienne qu'il serra pour la dernière fois. « Messieurs, dit-il, en s'ai> dressant aux municipaux , je désirerais que » Cléry restât près de mon fils qui est accoutumé » à ses soins : j'espère que la commune accueillera » cette demande. » Puis regardant Santerre :
« Partons. »
Ce furent les dernières paroles qu'il prononça dans son appartement. A l'entrée de l'escalier il rencontra Mathey, concierge de la tour, et lui
(i) Voici encore une parole de Charles V. dans la même circonstance. Il disait à Herbert, son valet de chambre, qui lui rendait le triste service que Cléry rendit lui-même à Louis XVI :
« Il me faut une chemise de plus que de coutume , la saison est si froide , que je pourrais trembler. Quelques spectajteors l'attribueraient peut-être à la peur. Je ne veux pas qu'un pareil reproche m'atteigne. Je ne crains pas la mort ! la mort n'a rien deterrible pour moi. J'y suis préparé; j'en bénis Dieu. » (Collection des mémoires relatifs à la révolution d Angleterre,) {Note des nouveaux éditeurs,)
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dit : w Jai eu un peu de vivacité avant-hier envers, >i vous , ne m'en veuillez pas. » Mathey ne répondit rien , et affecta même de se retirer lorsque le Roi lui parla.
Je restai seul dans la chambre, navré de douleur et presque sans sentiment. Les tambours et les trompettes annoncèrent que Sa Majesté avait quitté la tour.... Un heure après des salves d'artillerie , des cris de vive la nation ! vive la république ! se firent entendre.... Le meilleur des rois n'était plus!....