‹ Journal de CléryChapitre 10 sur 10 · MADAME ROYALE · texte numérisé non relu

MADAME ROYALE

J'ai à terminer un récit bien plus intéressant. J'ai raconté les malheurs de l'innocence opprimée sortant des mains de la nature ; il me reste à dire ceux de l'innocence ornée des vertus natives et acquises , et de toutes les grâces.

Ames célestes qui présides aux destinées de la France inspirez-moi et communiquez à ma plume , avec la vérité , le style touchant qui convient à mon sujet.

En quittant l'antichambre du Prince , nous montâmes chez

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Madame; j'ai compté les marches, et, si ma, mémoire est ûdèle , j'en ai compté quatre-vingt-deux.

Les commissaires nous dirent que cet appartement était ce^ lui que le roi avait occupé. Je l'avais trouvé en effet très-haat , lorsque j'y étais monté au mois d'octobre 1792; mais je ne m'j reconnus pas , on avait fait depuis quelques cbangemens intérieurs ; et pour priver le roi et ses augustes compagnes de la jouissance de la vue en dehors , sous le prétexte qne quelques fidèles sujets montaient aux fenêtres les plus élevées des maisons voisines du Temple, pour lui témoigner, par quelques signes , ou leur douleur, ou leurs espérances , on avait non-seulement fait élever les murs de clôture à une haateur extraordinaire , mais on avait encore masqué les fenêtres de l'horrible prison par des caisses extérieures en bois , formées en hotte , et que l'on appelle , je crois , des abat-jours , de sorte qu'il était beaucoup plus sombre ; il était même obscar. Cependant , étant arrivé dans la première pièce , vis-à-vis la porte ouverte d'une chambre voisine , je citis reconnaître,' an fond de cette seconde chambre, la porte par laquelle j'avais va sortir Cléry, valet de chambre du roi , lorsque ce prince l'appela dans une circonstance dont j'ai rendu compte.

Les commissaires nous avaient prévenus , comme je l'ai déjà dit , que Madame ne parlait pas, par la raison qu'elle ne daignait pas le faire.

Je ne sais à quelles causes attribuer les dispositions faciles d'esprit et de cœur dans lesquelles je me trouvai en arrivant là; je n'éprouvais plus cette douleur oppressive qu'on ne peut exprimer, elle était forte , mais expansive ; et s'il m'eût été permis de parler, si j'eusse osé dire tout ce que je sentais , j'ai l'indiscrète confiance dé croire qu'on me l'eût pardonné.

Une très-grande cheminée , dans laquelle était un très-petit feu , se présentait en face de la porte d'entrée ; un lit était à gauche , au pied du lit une porte ouverte communiquant à la chambre dont je viens de parler.

HfSTOBIQUES. ' SSg

U faisait ce joar-ià nn froid pluvieux , et cet froid rbus saisissait en entrant dans cette vaste chambre , sous un plafond ■ antique extrêmement élevé , et le tout fermé de murs d'une' épaisseur extraordinaire ; tout me parut humide et glacial , et cependant proprement tenu.

Madame était assise dans un fauteuil sous une de ces feilêtres' que j'ai décrites plus haut , fermées en outre par d'énormes grilles et élevée de plusieurs pieds au-dessus de la tête ; c'était la seule qui éclairât cette chambre : un rayon de lumière, brisé' et à moitié intercepté par la grille , descendait perpenditulairement et sans projection au bas de cette fenêtre , par le^ haut de la caisse en bois placée en dehors. L'effet de ce rayon de lumière était à peu près celui que produirait dans un lieu obscur un miroir présenté au soleil , et Madame était placée sous ce disque de lumière comme dans une auréole de gloire : c'est l'image que je me fis de cette position vraiment digneflu pinceau.

Madame était habillée d*nne toile grise unie de coton , resserrée en elle-même comme n'étant pas suffisamment vêtue et garantie du froid. £lle portait un chapeau que je ne puis décrire, mais qui me parut très-fatigué , ainsi que les souliers. Madame tricotait ; ses mains me parurent enflées par le froid , par conséquent violettes, et les doigts gros d'engelures : aussi Madame tricotait-elle avec peine et d'un air bien sensiblement gêné.

J'observe que j'entrai seul dans l'appartement de Madame , mes collègues restèrent sur le seuil de la porte , à portée cependant de tout voir et de tout entendre ; les commissaires de la commune s'étaient arrêtés dans un petit bureau que je vis en montant , mais que je n'ai pas assez remarqué pour le décrire.

Madame tourna un peu la tête à mon entrée qui parut lui donner quelque inquiétude. J'étais un être bien nouveau pour son Altesse Royale', et mon apparition devait nécessairement la préoccuper un peu. Était-ce encore quelque événement^ quelques catastrophes , quelques peines nouvelles ?

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: L'état dans laqnel je trouvai Son Altesse ne me permit aiicun préliminaire, et ne me laissa pas le temps de lai exposer d'abord l'objet de notre visite ; mon intention et mon projet y en montant , avaient été de lui demander la permission de parler, mais je ne pus y tenir, Yoici commentée débutai, e( ce début n'est pas à imiter ; je ne le donne pas pour modèle f mais comme une preuve de mon embarras et du saisissement ^ue j'éprouvais : toutes mes belles dispositions étaient disparues:

c Madame , pourquoi , par le froid excessif qu'il fait , êtes- » vous sj éloignée de votre feu ?»

Son Altesse me répondit : « C est que je ne vois pasjclairau' 7Ê près de la cheminée, »

«c Mais , Madame , en faisant un plus grand feu , la chambre » au moins serait échauffée, et vous éprouveriez moins de froid

V tous cette croisée. »

« On ne me donne pas de bois » Telle fut la réponse de

Madaçie.

J'ai, dit , et je le répète , que le feu était très-petit ; il était en effet composé de trois petits morceaux de ce bois qu'on a^. pelle communément à Paris bois de cotrets , sur un monceaa de cendres.

D'après les préventions que les commissaires avaient voulu nous donner, je ne m'étais pas trop attendu à une réponse, et cependant , non-seulement j'en avais déjà obtenu deux , mais encore je remarquai que Madame suspendait un peu son travail, m'observait sans effroi et sans dédain , et même avec l'air d'une attente tranquille.

Je pris alors un peu d'assurance , et j'osai lui dire : a Ma- » damé , le gouvernement , instruit depuis hier seulement des » indignes et pénibles détails que je ne vois que trop , nous a » envoyés vér^ vous , d'abord pour nous en assurer, et enu suite pour recevoir vos ordres pour tous les cbangemens qui

V TOUS seront agréables et que les circonstances permetti^nt. f

Ce langage parut nouveau à Madame , depuis sa captivité ; son maintien le disait , mais elle ne répondit rien.

Après ma courte harangue , je me permis de parcourir la cbambve dans laquelle était Madame, et d'en examiner les meubles ainsi que ceux de la pièce à coté ; il y en avait peu ^ mais tous étaient beaux et bien tenus.

Dans l'angle de cette seconde pièce , du même coté que le lit de Madame , était un fort beau piano à queue. Embarrassé et cherchant une occasion nouvelle de faire parler son altesse y et de lui prouver que ma maladresse était moins l'effet de l'ineptie que celui de ma position , je touchai le clavier du piano , et , quoique je n'y connusse rien , je dis à Madame que je croyais que son piano n'était pas d'accord , et je lui demandai si elle désirait que je lui envoyasse quelqu'un pour l'accorder.

(c Non , Monsieur , ce piano n'est pas à moi , c'est celm » delà Reine ; je n'y ai pas touché, et je n'y toucherai pas. »

Qui pourrait rendre , qui pourrait exprimer tout ce que cette touchante réponse signifiait ? C'est aux âmes seules qui savent sentir qu'il appartient d'en pénétrer le sens douloureux, et de s'en pénétrer elles-mêmes ; je n'y échappai pas , mes jambes s'affaissaient sous moi du poids de ma douleur.

Je rentrai dans la première pièce ; il fallait passer au pied du lit, qui était très-bien fait; mais je commis alors une imprudence qu'aucune intention , quelque bonne et adroite qu'elle fût , ne pouvait justifier ; je passai légèrement la main sur le pied du lit , pour m' assurer en effet de sa qualité ; mais je vis clairement que ce geste, dont je me suis bien repenti , quoique fait avec intention bien opposée à celle d'offenser , m'avait fait perdre , aux yeux de son Altesse Royale , l'appréciatioQ favorable qu'elle paraissait avoir faite de mes autres démarches.

Mais la faute était faite , je la sentis vivement sùr-lc-champ, et je cherchai à l'atténuer en faisant à Madame la question que

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j'aurais dû faire «ans toucher le lit. Je lui demandai li elle

était contente de son lit ; elle me fit Thonneiir de mo répondre :

Oui.

J'ajoutai : « Et du linge , Madame ? » Réponse : « Il y a pln- » sieurs semaines qu'on ne m'en a donné. »

A chaque détail de cette scène , on sent accroître sans doute son indignation et sa douleur ; mais à eette dernière réponse de son Altesse Royale , la peine de mes collègues* et la mienne furent sans mesure ; ils l'exprimèrent fortement , et du geste et de la voix, par des imprécations contre hi coupable conmiune.

Je continuai cependant mon audacieux inventaire dans la chambre de Madame ; il y avait des encognures en acajou aux deux coins de la cheminée , au-dessus du manteau , et dans ces encognures quelques livres.

J'étais au désespoir de penser qu'en sortant du Temple je ne laisserais de moi , à Son Altesse , que l'opinion commune à tous ceux qui l'avaient approchée jusqu'alors ; et il y avait une si grande différence entre la leur et la mienne , sous tous les i*apports , que , quoique je n'eusse pas Thonneur d'en être connu, j'étais indigné contre moi-même d'avoir donné à Madame la juste occasion d'observer que jusqu'à ce jour elle n'avait pas encore vu un être qui eût l'idée des convenances , ou qui sût les respecter.

Je désirais me réhabiliter ; si je n'avais pas eu des témoins, des témoins suspects , quoique non malveillans , le repentir , le respect et tous les sentimens que je devais à Madame , comme Français , m'eussent inspiré , et je sentais bien ce que j'aurais eu à dire et à faire ; mais l'occasion n'était pas favorable, et je n'avais d'ailleurs que des pouvoirs limités.

Dans cette perplexité, j'allai aux encognures dont je. viens de parler ; il n'y avait pas plus de dix à douze volumes in-8^. et in-12.

Le premier que je touchai àtait une Imitation de Jésus- Christ ', tous les autres étaient des livres d'église, de prières, etc.

Je pus la liberté d'observer à Madame qne ces livres étaient bien peu propres à lui procurer les distraction! ^t les délassemens que sa situation pouvait lui faire* désirer ^ M j*osai lui demander si elle en lirait d'autres avec plaisir.

Écoutez la réponse , et jugez « Non, Monsieur ; ces livres

» sont précisément les seuls qui conviennent à ma situation. »

Quelle sublime et édifiante réponse ! Dieu et le malheur ! Dieu et la vertu ! telles étaient, dans la plus injuste captivité , la compagnie et l'occupation de Marie - Thérèse - Charlotte de France !

Les nouvelles réflexions dans lesquelles cette réponse sublime me jeta, et la bonté que Madame avait eue de me la faire, me rendirent un peu à l'estime de moi-même ; j'apprenais d'une jeune et grande princesse qu'il est donc, hors du monde, et au milieu des plus grandes peines , des consolations pour les âmes justes et fortes.

Je voulais me retirer pour ne pas me distraire de cette grande idée , et pour la méditer ; mais je ne pouvais ni ne devais sortir sans assurer Son Altesse royale de l'empressement que le gouvernement apporterait , d'après notre rapport , à changer l'ordre actuel du Temple ; ce que je fis , en la priant de vouloir bien m' indiquer quels premiers soins pourraient lui être agréables ce jour-là même.

Madame demanda d'abord du bois ; puis , plus confiante sans doute , elle daigna me demander des nouvelles du jeune prince son frère.

n ne nous était pas venu dans l'idée ( et qui aurait pu la concevoir cette idée?) que la commune poussait sa barbare surveillance jusqu'à priver ces deux jeunes et illustres victimes du plaisir de se voir.

Nous marchions donc , dans le séjour a£Preux du Temple , de surprise en surprise , et d'indignation en indignation.

« Madame , répondis-je , nous avons eu l'honneur de le voir » avant d'entrer chez vous.

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n Pouirai-je le voir ? — Oui , madame. . . — Où est-il ?. . . » —-ici, sons votre appartement , et nous allons faire en sorte » que vous paissiez le voir et communiquer ensemble quand » cela vous conviendra. »

Gela dit , notls nous retirâmes ; et nous chargeâmes le9 commissaires d'exécuter sur-le-champ les promesses que nous venions de faire à Madame.

Cette Princesse avait dîné en même temps que son frère, et sans doute de la même manière ; mais il n'y paraissait plus , et tout était dans un état d'ordre et de propreté agréable à voir quand nous arrivâmes chez elle.

La crainte et la honte d'apprendre les détails de ce dîner ne me permirent pas de faire à cet égard la moindre question à Madame ; il ne nous restait que la ressource de donner des ordres pour que cela n'arrivât plus , ce que nous fîmes aussi.

En descendant de cette tour, où étaient renfermés les plus illustres rejetons de la plus auguste famille de l'Europe , dans laquelle l'un d'eux périt , peu de temps après , victime des violences les plus inouïes et d'une barbarie sans exemple , et de laquelle devait sortir ensuite l'espoir et la gloire de la France , mes collègues et moi , les larmes aux yeux , après nous être communiqué franchement nos opinions et notre profonde affliction, nous convînmes de nouveau que nous demanderions au comité une séance secrète pour lui faire notre rapport. Je m'empresse d'annoncer que le gouvernement mit le plus grand zèle à acquitter les promesses que nous avions faites en son nom, et à réaliser les espérances que nous avions données : àp moins , cela fut arrêté* le soir même.

( Extrait^' une brochure intitulée Anecdotes relatives à quelques persoîines et à plusieurs cvenemens remarquables de la rc\'0' tut ion, parJ.'P, Harniand de la Meuse, Paris, 1820. )

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