ARRIVÉS AU TEMPLE
DEPUIS LS l5 AOUT i'jgi JUSQU'a LA MORT OU DlUI^H^Ar LOUIS XVII.
Le Roi f mon père , arriva au Temple- le i3 tioùl 179a , à sept heures du soir, avec -sa famille.- L«ê canoqnîers voulurent le conduire £ie«l à^latoilr^ et nous laisser au château. Ma^iu^havaTtreeu-êH chemin un arrêté pour nous enfei*nïer tous Â^ik tour. Pétion calma la rage des camyaniars, eft nous entrâmes tous ensemble au château;.' Les MU^ nicipaux gardaient à vue mon père. Pétion "gréA alla / Manuel était resté ; et .mon père«soupa tfv^ nous. Mon frèris se mourait tk'envie de* d^rnrir'. Madame de Tourzel le conduisit à( onze thetirê'â'>à la tour qui devait décidément être notre démentie; Mon père y fut conduit avec noctts à uhe Iveui^d dtai matin; il n'y avait rien de préparé. 'M^Câlïte coucha à la cuisine ; et l'on prétend que Manftid parut honteux en ly conduisant. . :" u - :^ Voici les noms des personnes qui furent eofertmées avec nous dans ce triste séjour : madûwp la princesse de Lamballe; madame de Teurzel^
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Pauline y sa fille; MM. Huë et Chamilly qui appartenaient à mon père ; ils couchaient tons deux dans une chambre en haut; madame de Navarre , femme de chambre de ma tante et qui couchait à la cuisine avec eUe , ainsi que Pauline; madame Saint-Brice, femme de chambre chez mon frère ; elle couchait dans le billard avec lai et madame de Tourzel ; madame Thibaut , à ma mère; et madame Basire, à moi : elles couchaient toutes deux en bas. Mon père avait trois hommes à lui , Turgy , Chre'tien et Marchant.
:r Le t^ndëmàin i4 > mon frère "vint déjeuner avec m0. mèk^; nous allâmes ensuite voir les grandes s^les de latour^ioù l'on dit qu'on nous ferait ^s logemens/ parce que nous étions dbns la tourelle y- qui était trop petite pour tout le monde; Le lendemain > Manuel et Santerre étant venus , nqus allâmes nous promener dans le jardin. On murmurait beaucoup contre les femmes qui nous avaient suivis. Dès notre arrivée, nous en ayiens trouvé d'autres^ nommées par Pétion pour nous servir : nous nen voulûmes point. Le suplendejFnain^ on apporta ^un arrêté de la^cômmune qui ordonnait le départ des^ personnes qui étaient venues avec nousi. Mon père et ma mère s'y oppoisèrenty ainsi que les municipaux qui ét&ient de garde au Temple; l'ordre fut révoqué potir le moment. Nous passions la journée ensemble. Mon père montrait la géographie à mon frère; ma mère lui enseignait l'histoire, et lui faisait ap*
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prendre des vers; ma tante lui donnait des leçons de calcul. Mon père avait heureusement trouvé une bibliothèque qui l'occupait ; ma mère faisait delà tapisserie. Les municipaux étaient très-familiers^ et avaient peu de respect pour le Roi; il en reistait toujours un qui le gardait à vue. Mon père fit demander* un homme et une femme pour faire le gros ouvrage.
La nuit du 19 au 20 août, on apporta un nouvel arrêté de la commune qui ordonnait d'emmener du Temple toutes les personnes qui n'étaient point de là famille royale. Oh enleva MM. Huë et Chamilly de chez mon père qui resta seul avec un municipal. On descendit chez ma mère pour enlever madame de Lamballe. Ma mère s'y opposa fortement, en disant, ce qui était vrai f tjTxe cette Princesse étail de la famille royale : cependant on l'emmena. Ma tante descendit avec madame de Navarre et Pauline de Tourzel. Les municipaux assuraient que ces dames reviendraient après avoir été interrogées. On traîna mon frère dans la chambre de ma mère, pour ne pas le laisser seul. Ma inère ne pouvait pas s'arracher des bras de madame la princesse de Lamballe.
Nous embrassâmes ces dames, espérant cei>endant encore les revoir le lendemain. Nous restâmes tous quatre sans dormir. Mon père , quoique éveillé, demeura chez lui où les municipaux restèrent aussi. Le lendemain, h sept heures, nous apprîmes que ces dames ne reviendraient
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pas au Temple , et qu'on les avait conduites à la Force. Nous fûmes bien étonnés » à neuf heures, en voyant entrer M. Huë , qui dit à mon père que le conseil -général, Tayaut trouvé innocent, le renvoyait au Temple.
Après le dîner, Pétion envoya un homme et une femme nommée Tison , pour faire le gros ouvrage. Ma mère prit mon frère dans sa chambre, et m'envoya dans une autre avec ma tante. Nons n'étions séparées de ma mère que par une petite chambre oii étaient un municipal et une sentinelle. Mon père était en haut; et, sachant qu'on lui préparait un appartement, il ne s'en soucU pas y parce qu'il aurait été plus éloigné de nouf. -
Il fit venir Palloy, le maître des ouvriers , paar empêcher d'achever ce logement; mais PaMoy répondit insolemment qu'il ne prenait d!ordre que de la commune. Nous montions tous les jours chez mon père pour déjeûner, et ensuite noua re*descendions avec lui chez ma mère , oii il passait la journée. Nous allions tous les jours nous promener dans le jardin pour la santé de mou frère; mon père y était toujours insulté par la garde* Le jour de la Saint-Louis, à sept heures du inar tin , on chanta l'air Ça ira auprès du Temple.
Nous apprîmes le matin , par un municipal f que M. de La Fayette était sorti de France : Manuel confirma le soir cette nouvelle à mon père. Il apporta à ma tante Elisabeth une lettre de mes tantes de Rome ; c'est la dernière que ma famille
ait reçue du dehors. Mon père n'était plus qualifié du titre du Roi ; on n'avait plus aucun * respect pour lui ; on ne l'appelait plus ni Sire ni Sa Majesté y mais monsieur, ou Louis* Les municipaux étaient toujours assis dans sa chambre, et ils avaient leurs chapeaux sur la tête. Us lui ôtèrent son épée , et fouillèrent ses poches (i). Pétion envoya, pour servir mon père , Cléry qui lui appartenait ; il envoya aussi pour porte-clef et guichetier l'homme horrible qui força la porte de mon père, le ^o juin 1792 , et qui pensa l'assassiner. Cet Jiomtne fut toujours à la tour, et essaya toutes les manières de le tourmenter. Tantôt il chantait devant nous la Carmagnole et mille autres horreurs; tantôt, sachant que ma mère n'aimait pas l'odeur de la pipe , il lui en soufflait , ainsi qu'à mon père, une bouffée lorsqu'ils passaient. Il était toujours couché quand nous allions souper, parce qu'il fallait passer par sa chambre ; quelquefois même il était dans*son lit quand nous allions diner. Il n'y eut sorte de tourmens et dlnjures qu'il n'inventât. Mon père souffrait tout avec douceur, pardonnant de tout son cœur à cet homme. Pour ma mère, elle supportait tout cela
(1) Voyez dans les Édaireissemens (N) un morceau où M. Huë raconte cette circonstance et l'impression, profonde qu'elle fit sur l'esprit du Roi.
( NoU des nouifeaux tdUmrs, )
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^ec une dignité qui souvent en imposait. Le jardin était plein d'ouvriers qui injuriaient souvent moii père. Il y en eut un qui, devant lui, se vantait de vouloir abattra avec son oiaiil la fête de la Reine. Pétion cependant le fit arrêter. Les injures redoublèrent le 2 septembre : nous ignorions pourquoi. Des fenêtres , on jeta à mon père des pierres qui , heureusement , ne tombèrent pas sur lui. Une femme, apparemment de nos amis, écrivit sur un grand carton , Verdun est pris ; elle mit ce carton à sa fenêtre , et ma tante eut le temps de le lire. Les municipaux ne le virent pas. A peine venions-nous d'apprendre cette nonvelleî qu'il arriva un nouveau municipal nommé Mathieu. Il était enflammé de colère, et dit à mon père de rentrer chez lui. Nous le suivîmes^ craignant qu'on ne voulût nous séparer. En arrivait en haut, Mathieu trouva M. Huë qu'il prit.att collet, en disant qu'il l'arrêtait. M. Huë, pour gagner le temps de prehdre les ordres de mes parens , demanda à faire un paquet de ses effets; Mathieu le lui refusa; mais un autre municipal plus charitable y consentit. Mathieu se loairiUL alors vers mon père , et lui dit tout ce que la plus indigne rage peut suggérer, et, entre autres choses : La générale a battu y le tocsin a sonnée le canon d'alarme a été tiré y les émigrés sont à Verdun : s'ils viennent ^ nous périrons tous ; mais ifous périrez les premiers. Mon père écoutait ces injures et mille autres pareilles avec le calme que
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donne lesperance. Mon frère fondait en larmes||| et s'enfuit dans l'autre chambre. Je courus à lui, et j'eus toutes les peines du monde à le consoler : il croyait déjà voir mon père mort. M. Huë revint , et , après que Mathieu eut encore recommencé ses injures, il sortit avec lui. Mi Huë fut conduit à la mairie. Le massacre était déjà commencé à l'Abbaye. Il resta un mois en prison , en sortit f mais ne revint plus au Temple.
Les municipaux condamnaient tous la con^ duite violenta de Mathieu; cependant ils ne pou- -vaient pas mieux faire. Us disaient à mon père qu'on était sûr que le roi de Prusse marchait , et tuâtit tous IcJI Français par un ordre signé Louis* Il n'y avait pas de calomnies qu'ils n'inventassent, même les plus ridicules et les plus incroyables. Ma mère 9 qui ne put dormir, entendit battre la générale tonte la nuit : nous ignorions pourquoi.
Le 3 septembre, à huit heures du matin, MiA^ nuel vint voir mon père, et l'assura que madame deLamballe, ainsi que toutes les personnes enlevées du Temple , se portaient bien, et quelles étaient toutes ensemble , tranquilles , à la Force. A trois heures , nous entendîmes des cris affreux : le Roi sortait de table et jouait au trictrac avec ma mère , pour avoir une contenance et pouvoir se dire quelques mots sans être entendus. Le municipal qui était de garde dans la chambre se conduisit bien : il ferma la porte et lia fenêtre , ainsi
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^le les rideaux y pour qu'on ne ylt rien (i). Les ouvriers du Temple et le guichetier Rocher le joignirent aux assassins , ce qui augmenta le broit Plusieurs officiers de garde et des municiptni arrivèrent; les premiers voulurent qne mon père se montrât aux fenêtres. Les municipaux henreasèment s y opposècent; el mon père ayant demandé ce qui se passait , un jeune officier lui dit : « Eh bien , puisque vous voulez le savoir, c'est k tête de madame de Lamballe qu'on veut vous montrer. » Ma mère fut saisie d'hofreur : c'est le seul moment où sa fermeté Tait abandonnée. Les municipaux grondèrent l'officier ; mais mon pèrCi avec sa bonté ordinaire , l'excusa eiT disant qie ce n'était point la faute de cet officier, mais la sienne , puisqu'il l'avait interrogé. Le bruit don jusqu'à cinq heures. Nous sûmes que le pen|d€ avait voulu forcer les portes , que les municipaAi Tempêchèrent en mettant à la porte une écharpe tricolore , qu'enfin ils avaient permis que six des assassins fissent le tour de notre prison , avec la tête de madame de Lamballe, mais à conditioa qu'on laisserait à la porte le corps que l'on voulait traîner. Quand cette députation entra, Rocher poussa mille cris de joie en voyant la tête de
(i) Ce fut d'Anjou, surnommé TAbbé de six pieds , officier municipal y qui sauva à la famille royale le spectacle de la tète de madame de Lamballe.
{Noie des nouveaux e'diteurs, )
madame de Lamballe, et gronda un jeune hom|pe qui se trouva mal^ tant il fut saisi d'horreur à ce spectacle. A peine le tumulte ëtait-il fini que Pëtion^ au lieu de s occuper d'arrêter le massacre, envoya froidement son secrétaire à mon père pour compter de largent. Cet homme était très-ridicule, et dit mille choses qui auraient fait rire dans un autre moment : il croyait que ma mère se tenait debout pour lui, parce que, depuis cette affreuse scène , elle était restée debout, immobile , ne voyant rien de ce qui se passait dans la chambre. Le municipal qui avait sacrifié son écharpe se la fit payer par mon père . Ma tante et moi nous entendîmes battre la générale toute la nuit; ma malheureuse mère n'essaya pas même de dormir; nous entendions ses sanglots : nous ne croyions pas que le massacre durât encore : ce ne fut que quelque temps après que nous apprîmes qu'il avait duré trois jours. On ne peut rendre toutes les scènes qui eurent lieu, tant de la part des municipaux que de la garde : tout leur faisait peur, tant ils se croyaient coupables. Un jour, dans l'intérieur, un homme tira un coup de fusil pour l'essayer; ils l'interrogèrent soigneusement et firent un procès-verbal. Une autre fois, pendant le souper, on cria aux armes ; ils crurent que c'étaient les étrangers qui arrivaient ; l'horrible Rocher prit un grand sabre et dit à mon père : S'ils arrhent^ je te tue. Ce n'était pourtant qu'un embarras de patrouilles. Une autre fois.
une centaine d ouvriers , conduits peut-être par quelqu'un de nos amis , entreprirent de forcer la grille du côté de la rotonde. Les municipaux et la garde accoururent ; ces ouvriers furent dispersés , et peut-être, hëlas! y eut-il des victimes. Leur sévérité augmentait tous les jours. Noos trouvâmes pourtant deux municipaux qui adoucirent les tourmens de mes parens en lear montrant de la sensibilité, et en leur donnant de Fespérance. J'ai peur qu'ils ne soient morts. U y eut aussi une sentinelle qui eut une conversation avec ma tante par le trou de la serrure. Le nialheareux ne fit que pleurer tout le temps qu'il fut au Temple ; j'ignore aussi ce qu'il est devenu : puisse le ciel l'avoir récompensé de son attachement pour son Roi !
Lorsque je prenais des leçons et que ma mère me préparait des extraits , il fallait toujours qu'il y eût un municipal qui regardât par-dessus mon épaule , croyant que c'étaient des conspirations. On nous ôta les journaux, de peur que nous ne sussions les nouvelles étrangères ; cependant , un jour, on en apporta un à mon père en lui disant qu'il y avait quelque chose d'intéressant : quelle horreur! On y lisait qu'on ferait un boulet de canon avec sa tête. Le silence calme et méprisant de mon père trompa la joie que l'on avait montrée en apportant cet infernal écrit. Un soir un municipal , en arrivant , dit mille injures et menaces, et répéta ce qui nous avait déjà été dit,
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que nous péririons tous si, lés ennemis approchaient. Il ajouta que mon frère seul lui faisait pitié^ mais qu'étant fils d'un tyran il devait mourir. Voilà les scènes que ma famille avait à sup porter tous les jours.
La république fut établie le ^2 septembre : on nous l'apprit avec joie; on nous annonça aussi le départ des étrangers; nous ne pouvions pas y croire, mais c'était vrai. Au commencement d'octobre, on nous ôta plumes, papier, encre et crayons; on* chercha partout, même avec dureté. Cela n'empêcha pas que ma mère et moi ne cachâmes nos crayons que nous gardâmes; mon père et ma tante donnèrent les leurs. Le soir du même jour, comme mon père venait de souper, on lui dit d'attendre, qu'il irait dans l'autre logement, et qu'il serait séparé de nous. A cette affreuse nouvelle, ma mère perdit sou courage et sa fermeté ordinaires. Nous le quittâmes avec bien des larmes, espérant cependant le revoir. Le lendemain , on nous apporta à déjeuner séparément de lui : ma mère ne\ voulut rien prendre. Les municipaux, effrayés et troublés par sa morne douleur, nous accordèrent de voir mon père, mais aux heures des repas seulement , nous défendant de parler bas, ou en langues étrangères, mais haut, et en bon français. Nous descendîmes pour dîner chez mon père , et avec bien de la joie de le re^ voir. Il y eut un municipal qui s'aperçut que ma tante avait parlé bas à mon père : il lui en fit une
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scène. Le soir à souper^ moti frère e'tant couché » tua mère ou ma tante allait a^ec lui y et l'autre Tenait souper arec riioi chez mon père. Le matin, nous y restions^ après déjeuner y le temps nécessaire pour que Cléry pût nous peigner , parce qu'il ne pouvait plus yenir,chez ma mère, et^ue c'était gagner quelques momens pour rester plus long-temps avec mon père. Nous allions nous promener ensemble tous les jours à midi.
Manuel vint chez mon père ; il lui ôta aiec dureté son cordon rouge , et l'assura qu'il n'y avait que madame de Lamballe qui eût péri de toiitês les personnes qui avaient été au Temple, On fit prêter ferment i Cléry, à Tison et à àa femme , d'être fidèles à la nation. Un municipal, un soir en arrivant , ' éveilla bi*usquement mon frère , }K>ut* voir s'il y était ; c'est le seul mouvement d'impatience que j'aie vu ma mère témoigner. Un autre municipal dit à ma mère que le projet de Pétion était de ne pas faire nK)Urir mon père , mais de l'enfermer pour sa vie au château de Ghambord avec mon frère/ J'ignore quel était le dessein de Cet homme en donnant cette nouvelle; itoûs né l'avons jathai^ revu depuis. On fit loger moii père dans un appartement au-dessous de celai de ma mère ; mon frère coucha dans sa chambre ; Cléi'y couchait aussi dans l'appartement avec un municipal. Les fenêtres étaient fermées avec dès barreaux de fer et dès abat-jours ; les che aminées fumaient beaucoup. Voici comment alors se pas^
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sfiieat Im journées de mes parens : moa père ëe levait \ sept heures et pmit Dieit jusqu'à htiit^ ensuite il s'habillait , ainsi que mon frère ^ juafqu'à neuf, qu'il venait déjetmer chez ma' niere. Après déjeuner, mon père donnait à màh frère quelques leçons jusqu'à onise heures ; il jouait jusqu'à midi , heure à laquelle nous allions nous promener tous ensemble tel temps qu'il fit ^ paréef que la garde^ qui relerait à dette hettre-ïà, v<mlfifît nous voir pour s'assurer de ûotre prétende; la promenade durait jusqu'à deux heures, que noùç dînions. Après dîner, mon père et naa mêré jouaient au tric-traïc ou au piquet; 011, ^(mt mieux dire, faisaient semblant déjouer, afin dé' pouvoir se dire quelqiies mots. A quaft+é héureS/ ma mère remontait avec nous et emtiiénàit niehk frère I parce qu'alors le Roi dormait ordîriair.ef'' ment. A six heures, mon frère desoendàit ; mon père le disait apprendre et jouer jusqu'à rhéiiré du souper. A neuf heures, après ce repas, hia mère le déshabillait promptement et le mettait au lijt. Nous remontions ensuite, et le Roi ne se couchait qu'à onze heures. Ma mère travaillait beaucoup à la tapisserie, et me faisait étudiei^ et souvent lire haut. Ma tante priait Dieu et disait toujours l'office; elle lisait beaucoup de livres de pieté, souvent la Reine la priait de les lire haut. On nous rendit les journaux , pour y voir le départ des étrangers et les horreurs contre le Rai 4ont ils ét$îent pleins. On nous dit un jour : « Me;^-?
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dames, je tous annonce une bonne nonvelle; beaucoup de traîtres émigrés ont été pris ; si tous êtes patriotes^ vous devez vous en réjouir^ » Ma mère, comme à l'ordinaire, ne dit mot, et n'eut pas m^me l'air d'entendre ; souvent son calme si méprisant et son maintien si digne en imposèrent : c'était rarement à elle qu'on osait adresser la parole. La Convention vint pour la première fois voir le Roi. Les membres qui composaient la députation lui demandèrent s'il n'avait pas quelques plaintes à former : il dit que non , et qu'il était content lorsqu'il était avec sa famille. Cléry se plaignit de ce qu'on ne payait pas les marchands qui fournissaient au Temple ( i ) ; Chabot répondit : La nation rCest pas à un écu près (2). Les députés quise présentèrent furent Chabot, Dupont, Drouet et. Lecointe Puyravaux. Ils vinrent encore après le diner faire les mêmes questions. Un jour après, Drouet revint seul et demanda à la Reine si elle n'avait pas de plaintes à former. Ma mère
(i) Voyez dans Içs Éclaircissemens (O) une. pièce inédite et fort intéressante sur ce sujet; \Etat des dépenses faites au Temple y etc., par Verdier.
(Note des nouveaux éditeurs. ) (a) Nous joignons de suite à Vétat de Verdier plusieurs extraits des registres de la commune , relatifs à des dépenses postérieures. Voyez les Éclaircissemens (P). Ces différons morceaux sont également inédits.
( Note des nouveaux éditeurs. )
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«le lai répondit pas. Quelque temps après^ comme nous étions à dîner, des gendarmes entrèrent, «e jetèrent brusquement sur Cléry, et lui ordonnèrent de les suivre au tribunal. Quelques jours avant, Cléry, descendant Fescàlier avec un municipal , avait rencontré un jeune homme de sa connaissance qui était de garde ; ils s'étaient dit bonjour et serré la main; le municipal l'avait trouvé mauvais et avait £ait arrêter le jeune homme. C'était pour comparaître au tribunal avec lui qu'on venait chercher Cléry. Mon père demanda qu'il revînt, les municipaux l'assurèrent qu'il ne reviendrait pas; cependant il fut de retour à minuit. Il demanda au Roi pardon de sa conduite passée dont les manières de mon père , les exhortations de ma tante et les souffrances de mes parens le firent changer ; il fut depuis trèsfidèle.
Un jour nous entendîmes un grand bruit de gens quj demandaient la tête de mon père et de ma mère , ayant la cruauté de venir crier cela sous nos fenêtres.
Mon père tomba malade d'un gros rhume; on lui accorda un médecin et son apothicaire , Lemonier et Robert; la commune fut inquiète , il y eut tous les jours un bulletin de sa santé ; elle se rétablit cependant. Toute la famille fut incommodée de rhume; mais mon père fut le plus malade.
La commune changea le 2 décembre; les nou-
ii^u^x munÎGÎpaux vinrent reconoâlire pkid pèf^ et 8a ÊiiuUW ù dix heures du soir. Quelques joarâ après, il y eut uq arrêté qui ordonnait de fi^iré S9irUr de paos apparteniens Tison et Clérjr ; de nous ôAer couteaux, ciseaux et tous les autres instrumeus tranchans ; U ordonnait aussi de goûter atec soin tous les plats qu'on nous servait. I^ TÎsite fut Élite pottT les instrum«ns tranchans; ma mère et moi nous doonànies nos ciseaux.
J^ I r décembre, not^s fûmes fort inquiets du tambour qui battait^ et de la garde qui arrivait au Temple. Mon père descendit avec mon frère «pi^ès le déjeuner; A onze heures, arrivèrent ches lui Cambon et Chaumette , l'un maire , et l'autre procuneor-général de la commune, et Colombean, Secrétaire- greffier; Ils lui signifièrent le décret de la Convention, qui ordonnait qu'il serait iamené à la barre pour être interrogé; ils l'engagèrent 6 renvoyer mon frère à ma mère; mais n'ayant pas dans lears mains le décret de la Convention , ils finent attendre mon père pendant deux heures : il ne partit qu'à une heure, et monta dans la voiture du maire avec Chaumette etColombeau; la voitu4:e était escortée par des municipaux % pied; Mon père, ayant observé queCotonAeau saluait beaucoup de monde, lui demanda si c'était tout denses amis; Colombeau dit : « Ce sont des braves (citoyens du lO août que je ne vois jamais sans beaucoup de joie; »
"^^ ie ne pmie pas 4e la conduite de mon père à
s SUR LE TEMPtËv tgH^
la Convention; tout le monde la CQnltaft : sa fer^ metéy^sa douceur ^ sa faon te » son courage au milieu des assassins atterés de son sang, sont des traits qui ne s'oublieront jamais cl que la postérité la plus reculée admirera.
Le Roi revint à six heures à la tour du Temple avec le même cortège. Nous avions été dans une inquiétude qu'il est impossible d'e;icprimer. Ma mère avait tout tenté auprès des municipaux qui la gardaient pour apprendre ce qui se passait; c'était la première fois qu'elle daignait les ques*tionner. CesJiommes ne voulurent pas le dire; ce ne fut qu à l'arrivée de mon père que nous l'ap- |>rimes. Quand il fut rentré, elle demanda instamment à le voir; elle le fit demander même à Chambon, et n'en reçut aucune réponse. Mon frère passa la nuit chez elle; il n'avait pas de lit, 4îlle lui donna le sien , et resta toute la nuit de-^ bout, dans une douleur si morne que nous ne voulions pas la quitter; mais elle nous força à nous coucher, matante et moi. Le lendemain, ma mère redemanda à voir mon père, et à lire les jouruaux pour connaître son procès; elle insista au moins, pour que, si elle ne pouvait pas le ^oir, cette permission fût accordée à mon ffère et à moi. On porta cette demande au conseil général ; les journaux furent refusés : on nous permit à mon frère et à moi de voir mon père ^ mais à condition que nous serions absolument séparés de ma mère. On en fit part à mon père^ qUi
dit que , quelque plaisir qu'il eût à Toir ses èH-* fans, la grande affaire qu'il avait ne lui permet-*tait pas de s'occuper de son fils^ et que sa fille ne pouvait pas quitter sa mère. On fît monter le lit de mon frère dans la chambre de ma mère.
La Convention vint voir mon père; il demanda des conseils t de Fencre , du papier et des rasoirs pour se faire la barbe : tout cela lui fut accordé. MM. de Malesherbes y Tronchet et Desèze^ ses conseils y se rendirent auprès de lui; il était souvent oblige pour leur parler d'aller dans la tou*»relie ^ afin de n'être pas entendu. Il ne descendit plus au js^rdin ^ ainsi que nous ; il ne savait de nos nouvelles > et nous des siennes, que par des municipaux , et encore bien difficilement. J'eus mal au pied; et mon père, l'ayant su, s'en afiligea avec sa bonté ordinaire, et s'informa avec soin de mon état. Ma famille trouva dans cette commune quelques hommes charitables qui, par leur sensibilité, adoucirent ses tourmens ; ils assuraient ma mère que mon père ne périrait pas , et que son affaire serait renvoyée aux assemblées primaires, qui le sauveraient certainement : hélas! ils s'abusaient eux-mêmes, ou par pitié ils cherchaient à tromper ma mère. Le 26 décembre, jour de Saint-Etienne, mon père fit son testament, parce qu'il croyait être assassiné ce jour-là en allant à la barre de la Convention. Il y alla cependant avec son calme ordinaire, et laissa à M. Desèze le soin de sa dé-
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lensg. U était parti à onze heures et revint à trois. Depuis il vit tous les jours ses conseils.
Enfin, le i8 janvier, jour auquel le jugement fut porte, les municipaux entrèrent à onze heures chez le Roi , en disant qu'ils avaient ordre de le garder à vue ; il demanda si son sort était décidé , ils répondirent que non. Le lendemain matin, M. de Malesherhes vint lui apprendre que sa sentence était prononcée: « Mais, Sire, ajouta-t-il, les scélérats ne sont pas encore les maîtres, et tout ce qu'il y a d'honnêtes gens viendra sauver Votre Majesté > ou périr à ses pieds. » M. de Malesher^ bes , dit mon père , cela compromettrait beaucoup de monde f et mettrait la guerre civile dans Paris : faime mieux mourir. Je vous prie de leur ordonner de ma part de ne faire aucun mouvement pour me sauver; le Roi ne meurt pas en France. Après cette dernière conférence, il ne put voir ses conseils; il donna aux municipaux une note pour les demander et se plaindre de la gène où il était d'être gardé à vue ; on n'y fit aucune attention.
Le dimanche, 20 janvier. Garât, ministre de la justice, et les autres membres du pouvoir exécutif, vinrent lui notifier sa sentence de mort pour le lendemain ; mon père l'écouta avec courage et religion. Il demanda un sursis de trois jours , pour savoir ce que deviendrait sa famille , et avoir un confesseur catholique. Le sursis fut refusé; Garât assura mon père qu'il n'y avait aucune charge contre sa famille f et qu'on la renverrait hors de
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France. Il demanda pour confesseur TabbÀEd* geworth de Flrraont dont il donna l'adresse ; Garât te lui amena. Le Roi dina^ comme à rordinaire, ce qui surprit les municipaux > <jui croyaient qu'il voudrait se tuer.
Nous apprîmes la sentence rendue contre mon père, le dimanche 20^ parles colporteurs qui vinrent la crier sous nos fenêtres. A sept heures du soir, lin décret de la Convention nous permit de descendre che2 lui ; nous y courûmes , eft nous le trouyâmes bien change'. Il pleura de douleur sur nous, 'Ct non de là crainte de la mort; il raccfnta son procès à ma in ère , en excusant les scélérats qui le faisaient mourir; il lui répéta qu'on voulait recoïi^rir aux assemblées primaires, mais qu'il s'y opposait, parce que cette mesure mettrait le troidile dans rËtat. Il donna ensuite des instructians religieuses à mon frère, lui recommanda surtout de pardonner à ceux qui le faisaient mourir , et lui donna sa bénédiction , ainsi qu'à moi. Ma mère désirait ardemment que nous passassions la nuit auprès de mon père; il le refusa, en lui faisant sentir qu'il avait besoin de tranquillité; elle lui demanda au moins de yen ir le lendemain matin, il le lui accorda; mais quand nous fûmes parties, il dit aux gardes de ne pas nous laisser redescendre, parce que notre présence lui faisait trop de peine. Il resta ensuite avec son confesseur, se coucha à minuit, et dormit jusqu'à cinq heures qu'il fut réveillé par le tambour. A six heures, l'abbé Ed-
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geiVorth dit ta m^sse^ à Ijaqn^lle mon père cbm^ munia. Il pftutit vei^ neuf heuref ; en descendant l'escalier^ il dobna'sdïi testament à an municipal .i il lui renîit ousst ufie somme dargent que M. de èfalesherbes lui avait apporte'e , et le pria de la lui faire tenir ; mais les municipaux la gardèrent pour euH. Il iÉnctotra ensuite un guichetier qu'il avait repris un peu vertement la veille; il lui dit : Ma^ thieu, je suis fâché de s>ous ai^oîr offensé. Il lut les prières des agouisans pendant le chemin. Arrivé k l'échafaud^ il voulut parler au peuple; mais Santerre l'en empêcha , en fatsapt battre le tamiïour : le peu de mots qu'il put prononcer ne fut etulendu que de quelques personnes. Il se déshabilla alors tout seul; ses mains furent lîe'es airec son mouchoir et non avec une corde. Au moment où il allait mourir, l'abbé lui dit : Fils de saint Louis, montez au ciel!
Il reçut le coup de la mort le 21 janvier 1795 , à dix heures dix ^inutes du matin. Ainsi périt Louis XVI , roi de France , âgé de trente-neuf ans , cinq mois et trois jours, après avoir régné diiifauit ans; il avait été en prison cinq mois et huit jours.
TeHe fut la vie ^u Roi , mon père, pendant sa rigoureuse captivité ; on n'y voit que piété, grandeur d'âme, bonté, douceur, courage et patience à supporter les plus infâmes traitemens, les plus horribles calomnies ; clémence pour pardonner de tout son cœur à ses assassins ; amour de Dieu, de
ft04 MÉMOIRES
sa famille et de son peuple ^ amour dont il donna des preuves jusqu'à son dernier soupir j et dont il çst aile recevoir la recompense dans le sein d'un Dieu tout-puissant et miséricordieux.
Le matin de ce terrible jour, nous nous levâmes à six heures. La veille au soir y ma mère avait en à peine la force de déshabiller et de coulfcer mon frère; elle s'était jetée tout habillée sur son lit, où nous l'entendîmes toute la nuit trembler de froid et de douleur. A six heures et un quart , on ouvi*it notre porte , et on vint chercher un livre de prières pour la messe de mon père; nous crûmes que nous allions descendre, et nous eûmes toujours cette espérance , jusqu'à ce que les cris de joie d'une populace effrénée vinrent nous apprendre que le crime était consommé.
Dans l'après-dîner , ma mère demanda à voir Cléry , qui était resté avec mon père j usqu'à ses derniers momens y pensant qu'il lavait peut-être chargé de commissions pour aUe. NoujS désirions cette secousse pour causer un épanchement à son jnorne chagrin, qui la sauvât de l'étouffement où nous la voyions. En effet, mon père avait ordonné à Cléry de rendre à ma malheureuse mère son anneau de mariage, ajoutant qu'il ne s'en séparait qu'avec la vie ; il lui avait aussi remis un paquet des cheveux de ma mère et des nôtresi en disant qu'ils lui avaient été si chers , qu'il les avait gardés sur lui jusqu'à ce moment. Les municipaux nous apprirent que Cléry était dans un
ëtat affreux^ et au désespoir qu'on lui refusât de nous voir. Ma mère charge des commissaires de sa demande pour le conseil général; elle demandait aussi des habits de deuil (i). Cléry passa encore un mois au Temple^ et fut ensuite élargi W-
(i) Nous donnons ici l'arrêté de la commune relatif à ces demandes, et un second arrêté du même temps. On sait que nous copions scrupuleusement les registres sur lesquels ces arrêts sont écrits.
Extrait du registre XI V, page 10,78^,
Séance du ^'5 janvier 1793.
Le conseil général entend la lecture d'un arrêté de la commission du Temple sur deux demandes faites par Antoinette.
La première d*un habillement de de a il très-simple pour elle , sa sœur et ses enfans.
Le conseil général arrête qu'il sera fait droit à cette demande.
Extrait du registre XIV, page 10,888.
Séance du 'j février 1793.
Le conseil entend la lecture d'un arrêté de la commission du Temple sur la demande de Marie-Antoinette pour avoir quinze chemises pour son fils.
Le conseil général accorde cette demande.
(iVo/e des nouveaux éditeurs )
(3) Arrêté plus tard , Cléry fut mis enfin en liberté , en vertu de l'arrêté ci-dessous.
20& VÉMOIECa
Nous eûmed un peu plus âe liberté ; les gaitlet croyaient ^'on allait nous renvoyer. Mais rten n'était capable de caflmer les angoisses de ma mère^ on ne pouvait faire entrer aucune espérance dans son cœur : il lui était devenu indiflPëreut de vivre ou de mourir. Elle nous regardait quelquefois avec une pitié qui faisait tressaillir. Heureusement le chagrin augmenta mon mal , ce qui Toccupa. On fit venit mon médecin Brunier et le chirurgien Lacaze ; ils me guérirent en un mois.
Nous pûmes voir les personnes qui nous appor? taient les habits de deuil , mais en présence des municipaux. Ma mère ne voulut plus descendre au jardin , parce qu'il fallait passer devant la porte de la chambre de mon père , et que cela
Extrait au registre n®. XXII , page 1 3,^70.
Séance de la 2'. décade. Brumaire.
(c Le conseil , considérant qu'il i^'j a pas de raison ponr r^ tenir plus long-tetaps en prison le citoyen Cléry , qui n'a été arrêté que par l'efiFet d'une mesure de sûreté généi^e; considérant en outre que le citoyen Cléry n'a conservé entre sw mains aucun dépôt qui puisse le rendre suspect , et qu'il a toujours rempli ses fonctions auprès de Louis Capet avec une scrupuleuse fidélité à la république , et qu'il n'a même pa$ réclamé ni reçu le don que lui avait fait Capet en récompense de ses services , arrête que le comité de sûreté généj:ale de la Convention sera invité à rendre la liberté au citoyef) Cléry.
(Note des nouveaux éditeurs,)
lui faisait trop de peine; mais, craignant queledé-r faut d air fasse mal à mon frère et moi , elle demanda à la fin d^ février à monter sur la tour , ce qui lui fut accordé. On s aperçut dans U chambre des municipaux que le paquet scellé^ oh étaient le cachet du Hoi, son anneau et plusieurs autres choses, avait été ouvert > le scellé cassé y et les objets emportés. Les municipaux s'en inquiétèrent; mais ils crurent enfin qu'ils avaient été enlevés par un voleur qui savait que le cachet aux armes de France était garni d or. La personne qui avait pris ces objets était bien intentionnée : ce n'était pas un voleur (i) ; elle l'avait fait pour le bien , parce que ma mère désirait que lanneau et le cachet fussent conservés à son tils. Je sais quel est ce brave homme; mais, hélas! il est mort , non par suite de cette affaire , mais pour une autre bonne action. Je ne puis pas le nommer, espérant qu'il aura pu confier ces objets précieuse à quelqu'un, avant de périr.
Dumouriez étant sorti de France, on nous resserra plus étroitement; on construisit le mur qui répare le jardin, on mit des jalousies au haut de
(i) Cet homme est Toulan , dont il a été question dans les mémoires de Cléry. L'anneau et le cachet furent envoyés à Monsieur, aujourd'hui Sa Majesté Louis XVIII. Voyez les unémoires de M. le baron de Goguelat.
{Note des nouveaux éditeurs. )
la tour^ et od boucha tous les trous avec soin (i). Le 25 mars y le feu prit à la cheminée. Le soir, Chaumette^ procureur de la commune, vint pour la première fois reconnaître ma mère et Im de- . mander si elle ne désirait rien. Ma mère demanda seulement une porte de communication avec la chambre de ma tante (les deux terribles nuits que nous avions passées chez elle, nous avions couché, ma tante et moi, sur un de ses matelas par terre). Les municipaux s'opposèrent à cette demande; mais Ghaumette dit que dans l'état de dépérissement où était ma mère , cela pourrait être nécessaire à sa santé, et qu'il en parlerait au conseil général. Le lendemain , il revint à dix heures
(i) Voici l'arrêté pris par la commune à ce sujet.. Extrait du registre n*. XV, page i i»aa7* Séance du ^6 mars 1793.
a Le conseil général passe à l'ordre du jour sur la dénonciation faite par un des membres contre un de ses collègues relatiTement à des conversations particulières avec les détenus da Temple. »
<c Le conseil général, maintenant ses précédens arrêtés, déclare qu'à compter de ce soir les membres qui seront nommés pour aller au Temple se présenteront au bureau pour y passer par la censure du conseil. Arrête en outre 1°. que les guichets resteront toujours fermés ; 2°. que la promenade sur la plateforme de la tour continuera d'être permise aux prisonniers , maisqu'on joindra les créneaux par des jalousies qui, en laissant libre cours à l'air, empêchent de voir et d'être vus. »
{Note des nouveaux éditeurs. )
SUR LE TEMPLE, 20g
du matin avec Pache, le maire , et cet affreux Santerre p commandant général de la gatde nationale. Chaumette dit à ma mère qu il avait parlé au conseil-général de sa demande pour la porte p et qu elle avait été refusée. Elle ne répondit rien. Pache lui demanda si elle n'avait point de plaintes à porter. Ma mère dit : Non, et ne fit plus attention à ce qu'il disait. Quelque temps après, il se trouva de gar4e des municipaux qui adoucirent un peu nos chagrins par leur sensibilité (i). INous connaissions de suite à qui nous avions affaire, ma mère surtout, qui nous a préservés plu-* sieurs fois de nous livrer à de faux témoignages d'intérêt. Il y eut aussi un autre homme qui rendit des services à mes parens. Je connais tous ceux qui s'intéressèrent à nous, je ne les nomme pas, de peur de les compromettre dans l'état où sont les choses, mais leur souvenir est gravé dans naon cœur; si je ne puis leur en marquer ma reconnaissance» Dieu les récompensera; mais si un jour je puis les nommer, ils seront aimés et estimés de toutes les personnes vertueuses.
Les précautions redoublèrent (2); on empêcha Tison de voir sa fille ; il en prit de l'humeur. Un
(i) C'étaient Toulan , Lepitre , Beugneau , Yincent , Bnino » Michonis , Merle.
(1) Les deux arrêtés suivans de la commune feront juger de COR précautions.
:ilO MÉMOIRES
soir, un étranger apporta des effets à ma tante; il se mit en colère de voir que cet homme entrait plutôt que ses parens ; il dit des choses qui engagèrent Pache, qui était en bas, à le faire des-
Extraitdu registre n*^. ]5, page it,3i2et suir*
Sàincedu i**". am/ 1793.
Sur le réquisitoire du procureur ^e la commune ^ Le conseil arrête :
I**. Qu'aucune personne de garde au Temple ou autrement ne pourra y dessiner quoique ce soit ; et que si quelqu'un est surpris en contravention au présent arrêté , il sera sur-le-champ mis en état d'arrestation et amené au conseil général faisant en cette partie les fonctions de gouverneur.
2^. Enjoint aux commissaires du conseil de service au Temple de ne tenir aucune convei^sation familière avec les personnes détenues , comme aussi de ne se charger d'aucune commission pour eUes.
3^. Défenses sont pareillement faites aux dits commissaires de rien changer ou innover aux anciens règlement pour la police de l'intérieur du Temple.
4". Qu'aucun employé au service du Temple ne pourra entrer dans la tour.
5®. Qu'il y aura toujours deux commissaires auprès des prisonniers.
6°. Que Tison et sa femme ne pourront sortir de la tour , ni communiquer avec qui que ce soit du dehors.
7®. Qu'aucun commissaire au Temple ne pourra envoyer de lettres , sans qu'elles aient été préalablement lues au conseil du Temple;
8®. Lorsque les prisonniers se promèneront sur la plateforme de la tour, ils seront toujours accompagnés de trois
cendre. On lui demanda pourquoi il était si mé*content. De ne pas voir ma fille, répondit-il, et de ce que certains municipaux ne se conduisent pas bien ( parce qu'ils parlaient bas à ma tante et à ma mère). On lui demanda les noms; il les donna, et affirma que nous avions des correspondans au dehors (i). Pour en fournir des preuves,
commissaires et du commandant dn poste qui les surveilleront 8cr upulenseme nt .
• 9®. Que, conformément aux précédens an^êtés , les membres du conseil qui seront nommés pour faire le service du Temple, passeront à la censure du conseil général , et , sur la réclamation non motivée d'un seul membre , ils ne^pourront être admis.
1 0°, Et enfin que le département des travaux publics fera exécuter dans le jour de demain , les travaux mentionnés dans son arrêté du 26 mars lyQS, savoir le déblaiment du contour de r ancienne chapelle y et la jointure des créneaux du haut de la tour.
Sur l'observation d'un membre , qu'il a vu dans la cbambre où travaillait Rocber un plan de la tour du Temple sous les scellés apposés ,
Le conseil général arrête, que le procureur de la commune s*entendra avec le citoyen Rocber, pour savoir ce que peut être devenu ce plan , et en quel état sont les scellés apposés.
Et sur pareille dénonciation que , dans les bureaux des travaux publics, il existe un semblable plan de la tour duTemple,
Le conseil général arrête qu'il sera déposé aux arcbives de
la municipalité.
{Note des nouveaux éditeurs.)
(i) M. Huë donne à ce sujet quelques détails intéressans et qui confirment ce passage. Voyez les Éclaircissemens (Q)^ ( Note des nouveaux éditeurs. )
212 HÉMOIBBS
il dit qu'un jour^ au souper^ ma mère, tirant son mouchoir, laissa tomber un crayon ; qu'une autre fois, chez ma tante, il avait trourë des pains à cacheter et une plume dans une boite. Après cette dénonciation qu'il signa, on fit venir sa femme, qui répéta la même chose ; elle accusa plusieurs municipaux, assurant que nous avions eu une correspondance avec mon père, pendant son procès, et elle dénonça mon médecin Brunîer qui me traitait pour le mal au pied, comme nous ayant appris des nouvelles : elle signa tout cela , entraînée par son mari ; mais elle en eut dans la suite bien des remords. Cette dénonciation fut faite le 19 avril ; elle vit sa fille le lendemain. Le 20 à dix heures et demie du soir, ma mère et moi nous venions de nous coucher, lorsque Hébert arriva avec plusieurs autres municipaux; nous ntfus levâmes précipitamment. Ils nous lurent un arrêté de la commune qui ordonnait de nous fouiller à'discrétion , ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas. Mon pauvre frère dormait ; ils l'arrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans; ma mère le prit tout transi de froid. Ils ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bâton de cire à cache^ ter qu'ils trouvèrent chez ma tante, et à moi ils me prirent un sacré cœur de Jésus et une prière pour la France. Leur visite ne finit qu'à quatre heures du matin. Ils firent un procès-verbal de tout ce qu'ils avaient trouvé > et forcèrent ma
SUR LE TEMPLE. ai'i
mère et ma tante de le signer, en les naenaçant de nous emmener mon frère et moi si elles s'y refasaient. Ils étaient furieux de n'avoir trouvé que des bagatelles. Trois jours après , ils revinrent et demandèrent ma tante en particulier; alors ils Tinterrogèrent sur un t;hapeau qu'ils avaient trouvé dans sa chambre : ils voulurent savoir d'où il lui venait, depuis quand elle le conservait, et pourquoi elle l'avait gardé (i). Elle répondit qu'il avait appartenu à mon père dans le commence^
(i) Voici un autre exemple de cette inquisition rigoureuse qui s 'exerçait sur les moindres objets.
Séance de la commune de Paris ^ 3o avril 1793.
Le secrétaire-greffier donne lecture d'un avis du conseil du Temple, par lequel il annonce que le citoyen Volf , cordonnier, s'est présenté avec six paires de souliers destinés aux prisonniers du Temple ; que cette fourniture ayant paru suspecte , elle a été arrêtée.
Le conseil général nomme Canon et Simon , pour se transporter au Temple pour vérifier les six paires de souliers, et savoir si dans leur contexture il n'existe rien de suspect , et arrête ; 1**. que désormais, lorsque les prisonniers du Temple auront besoin de quelques effets d'habillement, des commis-^ saires ad hoc seront chargés d'acquérir les objets dans les mai;asins , et que , dans le cas où il serait nécessaire de faire tra« vailler , l'ouvrage sera confié à des citoyens connus , qui euxmêmes ne sauront pas pour qui ils travaillent.
1^. Que les fournitures de tout genre destinées auxdits pri-» sonniers, seront toujours bornées au simple nécessaire.
Extrait du registre XVI , page 1 1 ,594- ( Note des. nouveaux éditeurs. )
ai 4 MÉMOIRES
ment de sa captivité au Temple » et qu'elle le lui avait demandé y afin de le conserver pour l'amour de son frère. Les municipaux dirent qu'ils allaient lui ôter ce« chapeau comme chose suspecte; ma tante insista pour le garder^ mais elle ne put l'obtenir; ils la forcèrent de signer sa réponse, et emportèrent le chapeau.
Ma mère montait tous les jours sur la tour pour nous faire prendre l'air. Depuis quelque temps mon frère se plaignait d'un point tle côté; le 6 mai| à sept heures du soir , la fièvre le prit assez fortementy avec mal à la tête, et toujours le point de côté. Dans les premiers in stans il ne pouvait rester cou-» ché parce qu'il étouffait. Ma mère s'inquiéta et demanda un médecin aux municipaux. Us l'assurèrent que cette maladie n'était rien, et que sa tendresse maternelle s'effrayait mal à propos; cependant ils en fiarlèrent au conseil , et demandèrent de la part de ma mère le médecin Brunier. Le conseil se moqua de la maladie de mon frère, parce que Hébert Tavait vu à cinq heures sans fièvre; on refusa absolument Brunier que Tison avait dénoncé peu de temps avant. Cependant la fièvre devint très-forte. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de ma mère , pour que je ne couchasse pas dans l'air de la fièvre, et aussi pour l'aider à soigner mon frère; elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans ss^ chambre. La fièvre continua plusieurs jours, le& accès étaient plus forts le aoir.
Quoique ma mère demandât un médecin , on fut plusieurs jours sans Taccorder. Enfin, un dimanche arriva Thierry , médecin des prisons, nommé par la commune pour soigner mon frère (i). Con[ime il vint le matin, il lui trouva peu de fièvre ; mais ma mère lui ayant dit de revenir après le dinar, il la trouva très-forte, et désabusa les municipaux de l'idée qu'ils avaient que ma mère s'inquiétait pour rien; il leur dit au contraire que c'était plus sérieux qu elle ne le pensait. Il eut l'honnêteté d'aller consulter Brunier sur la maladie de mon frère, et sur les remèdes qu'il
(i). Nous donnons ici l'arrêté delà commune, qui prouvera cette nomination. D est inutile de répéter ici , que nous transcrivons , dans leurs grossières , dans leuré injurieuses expres-r çioas , ces documens restés jusqu'alors inédits.
£:(trait du registre XVI , page 1 1,718.
Séance du 9 mai 1 793 .
y> Le conseil général délibérant sur la maladie annoncée , du (ils de défunt Capct, et sur la demande de Marie-Antoinette, d'un médecin pour le soigner; arrête que demain il entendra, à ce sujet, les commissaires qui sont aujourd'hui de service au Temple. »
«( Après avoir entendu la lecture d'une lettre des commissaisaires qui sont de service au Temple , et qui annoncent que le petit Capet est malade , le conseil général arrête que le médecin ordinaire des prisons ira saigner le petit Capet; at^ tendu que ce serait blesser l'égalité , que de lui en envoyer
un autxe. »
Extrait du registre XVJ , page 1 i,73o.
{Noie des nouveaux éditeurs.)
3l6 MÉMOIRES
fallait lui donner , parce que Brunier connaissait «on tempérament ( il était notre médecin dès renfance )• Il lui donna quelques médicamens qui lui firent du bien. Le mercredi ^ il lui fit jHreodre médecine, et le soir je revins coucher dans la chambre de ma mère ; elle avait beaucoup d'io* quiétude à cause de cette médecine , parce que la dernière fois que mon frère avait été purgé, il avait eu des convulsions afireuses ; elle craignait quil n en eût encore. Elle ne dormit pas de la nuit. Mon frère cependant prit sa médecine, et elle lui fit bien sans lui causer aucun accident. Quelques jours après ^ il en prit une seconde qui lui fit le même bien , e:^cepté qu'il se trouva mal, mais par l'effet de la chaleur. Il n'eut plus que quelques accès de fièvre de temps en temps , et soi:^vent son point de côté. Sa santé commença alors à s altérer, et elle ne s'est jamais remise depuis; le manque d'air et d'exercice lui ayant fait beaucoup de mal, ainsi que le genre de* vie que menait ce pauvre enfant qui, à l'âge de huit ans, se trouvait toujours au milieu des larmes et des secousses , des saisissemens et des terreurs continuelles.
» Depuis quelque temps je couchais dans la chambre de ma mère, dans la crainte qu'elle ou mon frère ne se trouvât mal la nuit. Mais pendant sa maladie, ma tante était venue prendre ma place. Le 3i mai nous entendîmes battre la générale et sonner le tocsin , sans qu'on voulut nous dire pourquoi il y avait tant de bruit. On défendit de
nous laisser monter sur la tour |>our prendre Tair ; défense qui avait toujours lieu quand Paris était en rumeur. Au commencement de juin , Cbau*^ mette vint avec Hébert un soir è six heures , et de^ manda à ma mère si elle ne désirait rien , et si elle n'avait point de plaintes à former. Eile répondit non y et cessa de faire attention à lui. Ma tante demanda à Hébert le chapeau de mon père qu'il avait emporté ; il dit que le conseil général n'avait pas jugé à propos de le lui rendre. Ma tante, YO}rant que Chaumette ne s'en allait point, et sachant combien ma mère souffrait intérieurement de sa présence, lui demanda pourquoi il était venu et pourquoi il restait : Chaumette lui dit qu'il avait fait la visite des prisons, et que toutes les priions étant égales, il était venu au Temple. Ma tante lui répondit que non , parce qu'il y avait des personnes qu'on retenait justement et d'autres injustement. Us étaient ivres tous les deux. Mon frère se trouva mal la nuit ; le jour suivant , Thierry étant venu avec un chirurgien nommé Soupe et un autre nommé Jupales, cette incommodité n'eut pas de suite.
Madame Tison devint folle; elle était inquiète de la maladie de mon frère, et depuis long-temps tourmentée de remords; elle languissait et ne voulait plus prendre Tair. Elle se mit un jour à parler toute seule. Hélas! cela me fit rire, et ma pauvre mère , ainsi que ma tante , me regardaient avec complaisance, comme si mon rire leur faisait du
bien. Mais la folie de madame Tison augmentait; elle parlait tout haut de ses fautes y de ses dénoii-> dations, de prison, d'échafaud, de la Reine, de sa famille, de nos malheurs; se reconnaissant, par ses fautes, indigne d'approcher mes parens. Elle croyait que les personnes qu'elle avait dénoncées avaient péri. Tous les jours elle attendait les municipaux qu'elle avait accusés; et ne les voyant pas, elle se couchait encore plus triste. Elle faisait des rêves affreux qui lui faisaient pousser des cris que nous entendions. Les municipaux lui permirent de voir sa fille, qu'elle aimait. Un jour que le portier , qui ne savait pas cet ordre, lui avait refusé l'entrée, les municipaux, voyant la mère désespérée, la firent venir à dix heures du soir. Cette heure effraya encore plus cette femme; elle eut beaucoup de peine à se résoudre à descendre, et dans l'escalier elle disait à son mari : On va nous conduire en prison. Elle vit sa fille, mais ne put la reconnaître ; elle croyait toujours qu'on voulait l'arrêter. Elle remonta avec un municipal, et au milieu de l'escalier elle ne voulait plus ni monter ni descendre. Le municipal effrayé appela du monde pour la faire monter ; arrivée en haut , elle ne voulut pas se coucher; elle ne fit que parler et crier , ce qui empêcha mes parens de dormir. Le lendemain , le médecin la vit et la trouva tout-àfait folle. Elle était toujours aux genoux de ma mère, lui demandant pardon. Il est impossible d'avoir plus de pitié que ma mère et ma tante pour
SUR LK TEMPLE. 2ig
cette femme dont assurément elles n'avaient pas lieu de se louer (i). Elles la soignèrent et l'encouragèrent tout le temps qu'elle resta au Temple dans cet état. Elles tâchaient de la calmer par l'assurance véritable de leur pardon. Le lendemain , on la fit sortir de la tour, et on la mit au château; mais sa folie augmentant de plus en plus , on la transporta à l'Hôtel-Dieu, et l'on mit auprès d'elle une femme chargée de l'espionner et de recueillir ce qui pourrait lui échapper (2). Les municipaux nous demandèrent du linge pour la femme qui en avait eu soin pendant qu'elle était au château du Temple (3).
(i). Voici un exemple des bontés de la Reine : nous recueillons ce fait dans les fragmens historiques de Turgy :
« La Reine ayant été malade pendant la journée du lendemain , et n'ayant pris aucun aliment , me fit dire de lui apporter un bouillon. Au monmpit où je le lui présentai , cette princesse , apprenant que la femme Tison se trouvait indispo* sée, ordonna qu'on lui portât ce bouillon ce qui fût exécuté. Je priai alors un des municipaux de me conduire à la bouche, pour y aller prendre un autre bouillon ; aucun d'eux ne voulut m'y accompagner, et Sa Majesté fut obligée de s'en passer.
( Note des nouveaux éditeurs, )
(2) Voyez dans les Éclaircissemens (R), comment Turgy pend compte de cette aventure.
(Note des nouveaux éditeurs, )
(3j Turgy nous fournit encore cet exemple de la bonté de la Jleine pour cette malheureuse femme :
tf Les^visde rhonnête M. Follope nous rendirent encore
330 MJtMOlHES
Le 3 juillet, on nous lut un décret de la Gon*^ vention qui portait que mon frère serait séparé de nous et logé dans Tappartement le plua sûr de la tour. À peine Teut-il entendu, qu'il se jeta dans les bras de ma mère, en poussant les hauts cris et demandant à n'être pas séparé délie. De son cdté, ma mère fut attérée par ce cruel ordre; elle ne iroulut pas livrer mon frère, et défendit contre les municipaux le lit oh elle Tayait placé. Ceux-ci^ yoalant absolument Tayoir, menaçaient d'employer la violence et de faire monter la garde. Ma mère leur dit qu'ils n'avaient donc qu'à la tuer avant de lui arracher son enfant; et une heure se passa ainsi en résistance de sa part, en injures, en menaces de la part des municipaux, en pleurs et en défenses de nous tous. Enfin , ils la menacèrent si positivement de le tuer ainsi que moi , qu'il fallut qu'elle cédât encore par amour pour nous. Nous le levâmes ma tante et moi , aar ma pauvre mère n'a« vaitplus de force; et, après qu'il fut habillé, elle le prit et le remit entre les mains des municipaux, * ' ■ ' .11 ,1 I
plus réservés. Ce ne fut que le surlendemain que la Reine , en îne rendant la serviette , parvint à me glisser un papier sur lequel Sa Majesté av^it écrit ces questions :
Que crie-t-on sous nos barreaux (ici , plusieurs mots illisi- 6ibles)?Ma sœur demande peut-être du lait d'amande? La commune est-elle relevée ? La femme Tison est-elle aussi folle ((u'on le dit? pense-t-on àla remplacer auprès de nous? Est-elle i)icn soignée ?
{Note des nouveaux auditeurs. )
en le baignant de ses pleurs, prévoyant qiia la venir elle ne le verrait pins. Ce pauvre petit nous em-» brassa toutes bien tendrement/ et sortit en fon-*dant en larmes avec les municipaux. Ma mère le.^ chargea de demander au conseil gênerai la pef-^ mission de Yoir son fils^ qe ^ût-ce qu'aux heures des repas; ils le lui promirent. Elle se trouvait accablée par cette séparation; mais la désolation fut au comble quand elle sut que c'était Simon, cordonnier, qu'elle a-vait vu municipal, que l'on avait chargé de la personne de son niaU heureux enfanta Elle demanda sans cesse à le voir et ne put l'obtenir^ mon frère, de son côté, pleura deux jours entiers, en ne cessant de demander ànous voir.
Les municipaux ne restèrent plus chez ma mère;: nous fûmes nuit et jour enfermées sous les verroux. Ce nous était un adoucissement d'être débarrassées de la présence de pareilles gens. Les gardes ne venaient plus que trois fois par jour pour apporter les repns et faire la visite des fenêtres, afin de s'assurer si les barreaux n'étaient pas dérangés. Nous n'avions plus personne pour nous servir, et nous l'aimions mieux; ma tante et moi nous faisions les lits et nous servions mai mère. Nous montions sur la tour bien souvent ,^ parce que mon frère y allait de son côté, et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin par une petite fente. Elle y restait des heures entières pour y guetter l'instant de voir cet
enfant; c'était sa seule attente ^ sa seule occnjpa'-' tion. Elle n*en savait que rarement des nouvelles, soit par les municipaux , soit par Tison qui voyait quelquefois Simon (i). Tison, pour réparer sa conduite passée, se conduisait mieux, et donnait quelques nouvelles à ipes parens. Quant à Si^ mon , il maltraitait mon frère au-delà de tout ce qu on peut imaginer, et d'autant plus qu'il pieurait d'être séparé de nous; enfin il l'effraya tellement, que ce pauvre enfant n'osait plus verser de larmes. Ma tante engagea Tison et ceux qui, par pitié, nous en donnaient des nouvelles, à cacher
(r) « Déjà Louis XVII, arraclié des bras de la Reine , avait été séquestré dans la partie de la tonr qne le roi avait occupée. Là , ce jeune prince , que quelques-uns des régicides appelaient le louveteau an Temple , était abandonné aux brutalités dna monstre nommé Simon , autrefois cordonnier , ivrogne , joueur, débauché. L'âge, l'innocence, l'infortune, la figure céleste, la langueur et les larmes de l'enfant royal, rien ne pouvait attendrir ce gardien féroce. Un jour, étant ivre , peu s* en fallut qu'il n'arrachât d'un coup de serviette Toeil de ce jeune prince que , par raffinement d'outrage , il avait contraint de ld|lervir à table. Il le battait sans pitié.
Un jour, dans un accès de rage, il prit un chenet, et, l'ayant levé sur lui , il le menaça de l'assommer. L'héritier de tant de rois n'entendait à chaque instant que des mots grossiers et des chansons obscènes. « Capet, lui dit un jour Simon, » si ces Vendéens te délivraient , que ferais-tu? » — «levons » pardonnerais, » lui répondit le jeune Roi.
(Hue , dernières années de Louis XVI. )
{Note des nouveaux éditeurs,)
SUR LE ÎEMPLE. Ù25
toutes ces horreurs à ma mère ; elle en savait ou en soupçonnait bien assez. Le bruit courut qu'on avait Yu mon frère sur le boulevard; la garde, mécontente de ne pas le voir, disait qu'il n'était plus au Temple. Hélas! nous Tespérâmes un instant; mais la Convention ordonna de le faire descendre au jardin pour qu'il fut vu. Alors mon frère, qu'on n'avait pas encore eu le temps d'altérer tout-à-fait, se plaignit d'être séparé de ma mère, et demanda à voir la loi qui l'ordonnait; mais on le fit taire. Les membres de la Convention qui étaient venus pour s'assurer de la présence de mon frère montèrent chez ma mère; elle leur porta plainte de la cruauté qu'on avait de lui ôter son fils; ils répondirent qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure. Un nouveau procureurgénéral vint aussi nous voir; ses manières nous étonnèrent, malgré tout ce que nous avions appris à connaître depuis nos malheurs. Du moment que cet homme entrait , jusqu'à son départ, il ne faisait que jurer.
Le 2 août , à deux heures du matin , on vint nous éveiller pour lire à ma mère le décret de la Convention qui ordonnait que , sur la réquisition du procureur de la commune, elle serait conduite à la conciergerie pour qu'on lui fît son procès. Elle entendit la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans leur dire une seule parole; ma tante et moi , nous demandâmes de suite à suivre ma mère; mais ou ne nous accorda pas cette grâce.
âa4 MÉMOIBES
Pendant qu'elle fît le paquet de ses vétemens^ les municipaux ne Li quittèrent point; elle fut même obligée de s'habiller devant eux* Us lui demandèrent ses poches qu'elle donna; ils les fouillèrent, et prirent tout ce qu'il y avait dedans, quoique cela ne fût pas du tout important. Ils en firent un paquet y qu'ils dirent qu'ils enverraient au tribunal révolutionnaire, où il serait ouvert devant elle. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et ua flacon dans la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Ma mère, après m'avoir tendrement embrassœ, et recommandé de prendre courage, d'avoir bien soin de ma tant^ , et de lui obéir comme à une seconde mère, me renouvela les mémeâ instructions que mon père; puis, se jetant dans les bras de ma tante, elle lui recommandi^ ses en&ns. Je ne lui répondis rien , tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière fois; ma tante lui dit quelques mots bien bas. Alors ma mère partit sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne labandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la tour , parce que les municipaux y firent un procès-verbal pour décharger le concierge de sa personne. En sortant, elle se frappa la tête au guichet, ne pensant pas à se baisser ; on lui demanda si elle s'était fait du mal : oh ! non , dit-elle, rien à présent ne peut me faire du m^l. Elle monta en voiture avec un municipal et deux gendarmes. Arrivée à la conciergerie, on la mit dans la chambre la plus sale^ la plus
humide et la plus malsaine de toute la hiaison. Elle était gardée à- vue par un gendarme qui ne la quittait ni jour ni nuit. Ma tante et moi ^ nous étions inconsolables y et nous passâmes bien des jours.et des nuits dans les larmes. On avait cependant assuré ma tante y lorsque ma mère était partie, qu'il ne lui arriverait rien.
C'était une grande consolation pour moi de il être pas séparée de ma tante, que j'aimais tant; mais, hélas! tout changea encore, et je l'ai perdue aussi!
Le lendemain du départ de ma mère , ma tante demanda instamment en son nom et au mien d'être réunies à elle; mais elle ne put l'obtenir, et pas même de savoir de ses nouvelles. Gomme ma mère, qui n'avait jamais bu que de l'eau , ne pouvait pas supporter celle de la Seine, parce qu'elle lui faisait du mal , nous priâmes les manicipaux de lui faire porter de l'eau de Ville-d'Ayray, qui passait tous les jours au Temple; ils y consentirent, et prirent un arrêté en conséquence; mais il arriva un autre de leurs collègues qui s'y opposa. Peu de jours après, ma mère, pour avoir de nos nouvelles, essaya d'envoyer demander quelque chose qui lui était utile , et entre autres son tricot , parce qu'elle avait entrepris de faire une paire de bas pour mon frère ; nous le lui envoyâmes, ainsi que tout ce que nous trouvâmes de soie et de laine; car nous savions combien elle aimait à s'occuper : elle avait toujours eu autre-
fois l'habitude de travailler sans cesse ^ esceplé aux heures de représentation. Aussi ayait-elle fait une énorme quantité de meuhlea» et même un tapis et une infinité de gros tricot de laine de toutes les espaces. Nous rasseu^blâmes donc tout ce que nous pûmes ; mais nous apprîmes depuis qu'on ne lui avait rien remis , dans la cra,lnt6, disait-on ^ qu'elle ne se fît mal avec les aiguilles. Nous savions quelquefois des nouvelles de mon frère par les municipaux ; mais cela ne dura point. Nous l'entendions tous les jours chanter avec Simon 1^ Carmagnole^ l'air des Marseillais, et mille autres horreurs (i), Simon lui mit le bonnet rouge et une carmagnole sur le corps ; il le faisait chanter aux £ençtres. pour être entenda par la garde , et lui apprenait à prononcer des juremens afjBc^ux contre Dieu, sa famille et les aristocrates. Ma mère, heureusement, n'a pas entendu toutes ces horreurs ; oh! mon Dieu, qudl
(i) L'arrêté suivant de la commune montre que ce traitement indignait ceux même qui semblaient dévoués aux opinions du moment.
Registre n«. XX, »uite de la page 1^,798.
« Lebœuf , présent à la séance, prend la parole pour se disculper ; il dit que par état il n'aimait point à entendre des chansons indécentes, et qu'il avait témoigné son déplaisir an citoyen Simon qui s'était souvent permis d'en répéter de semblables devant le petit Capet , auquel il aurait désiré qu'on donnât une éducation plus conforme aux bonnes moenn. »
StJR LB TJtltPLE. ^^7
mml cela celui aurait fait I Avant son dëpart, on ^tait venu cherchée les habits de mon frère; die avait dit qu'elle espérait qu'il ne quitterait pas le deuil; maia la première chose que fit Simon fut de lui ôter son habit noir. Le changement de vie et les mauvais traitemens rendirent mon frère malade vers la fin d'août* Simon le faisait manger horriblement y et boire de force beaucoup de vinqu'il détestait. Tout cela lui donna bientôt la fièvre ; il prit une médecine qui réussit mal , et sa santé se dérangea tout-àrfait. Il était extrême-» ment engraissé sans pvendre de croissance ; Simon le menait cependant encore prendre l'air sur la tour.
Au commencement de septembre /j'eus une indisposition qui n'avait d'autre cause que mon inquiétude sur le sort de ma mère. Je n'entendais pas le tambour sans craindre un nouveau 2 septembre. Nous montions sur la tour tous les jours. Les municipaux faisaient exactement la visite trois fois par jour ; mais leur sévérité n'empêchait pas que nous ne sussions des nouvelles du dehors, et particulièrement de ma mère y qui était ce qui nous intéressait le plus. Malgré leurs efforts, nous avons toujours trouvé quelques bonnes âmes à qui nous inspirions de l'intérêt. Nous apprîmes qu'on accusait ma mère d'avoir eu des correspondances au dehors. Aussitôt nous jetâmes nos écritures, nos crayons, et tout ce que nous conservions encore > craignant qu'on nous fit désha-
h^S MéMOIRfiS
biller dcTant la femme de Simon ^ et que les choses que nous avions ne compromissent tna mère ; car nous avions toujours conservé de l'encre , du papier , des plumes et des crayons , m'aigré les fouilles les plus exactes dans nos chambres et dans nos meubles. Nous sûmes aussi que ma mère avait pu se sauver , et que la femme da concierge était sensible ^ et eu avait un grand soin(i).
Les municipaux vinrent nous demander du linge pour ma mère , mais sans vouloir nous donner des nouvelles de sa santé. On nous ôta les morceaux de tapisserie qu'elle avait faits , et ceux auxquels nous travaillions ; sous le prétexte qu'il pouvait y avoir dans ces ouvrages des caractères mys^ térieux et une manière particulière d'écrire.
Le 21 septembre, à une heure du matin, Hébert arriva avec plusieurs municipaux pour exécuter un arrêté de la commune, qui portait que nous serions resserrées beaucoup plus que nous ne l'avions été jusque-là; que nous n'aurions plus qu'une chambre; que Tison, qui faisait encore le gros ouvrage, serait mis en prison dans la tourelle ; que nous serions réduites au simple nécessaire; que nous aurions un tour à notre porte d'entrée, par lequel on ferait passer nosalimens (q), et qu enfin, excepté le porteur d'eau et de bois,
(i) La femme Richard.
(2) Tnrgy, dans ses fragmens historiques , montxe comment
SUR LE TEMPLB. a 29
personne n'entrerait dans notre chambre. Le teur à la porte n'eut pas lieu , et les- municipaux continuèrent d'entrer trois fois par jour pour faire sfoigneusement la visite des barreaux des fenêtres, des armoires et des commodes. Nous faisions nousmêmes nos lits f et nous fûmes obligées de balayer la chambre , chose qui durait long-temps par le peu d'habitude que nous en avions dans le commencement. Nous n'eûmes plus personne pour nous servir. Hébert dit à matante que, dans la république française , l'égalité était la première des lois y et que, dans les prisons, les autres détenus n'ayant personne pour les servir , il allait nous ôter Tison.
Pour nous traiter avec plus de dureté , on nous priva de tout ce qui nous était commode, par exemple, du fauteuil dont se servait ma tante, et de mille autres choses; nous ne pûmes pas même
les augustes captives étaient traitées dans leur repas. Voici ce qu'il raconte :
« Ce jour-là , les commissaires du Temple nous firent monter le dîner de madame Royale comme à l'ordinaire , mais ils ne voulurent pas qu'on dressât leur table. Us donnèrent à chacune des Princesses , une assiette dans laquelle ils mirent de la soupe avec un morceau de bœuf, et à côté un morceau de gros pain : ils leur remirent une cuillère d'étain , une four chette de fer, et un couteau à manche de bois noir ; puis une bouteille de vin de cabaret. Les commissaires se firent ensuite servir le dîner préparé pour les augustes prisonnières. »
C Note d&s nouveaux éditeurs. )
aSo MiMOiaBS
avoir ce qui était nécessaire. Quand nos repâs ar* rivaient « on fermait bruaquement la porte pour que noua ne vissions pas ceux qui nous les uppoiv taient. Nous ne pûmes plus savoir aucune Boa«> velle, si^e n'est par lescolportencs , mais iodis* tinctementy quoique nous écoutassions bien. On nous défendit de monter sur la tour , et on noas ôta nos grands draps , de peur que, malgi^ les barreaux y nous ne descendissions par les fenêtres; c'était là le prétexte. On nous rendit des draps sales et gros.
Je crois que c'est dans ce moment'^là qu'a eom* mencé le {»*oces de la Reine. J'ai appris depuis sa mort qu'on avait voulu la sauver de la concier^ gerie^ et que^ par malheur ^ le projet n'aTaitpas réussi (i). On m'a assuré que les gendarmes qui la gardaient et la femme du concierge avaient été gagnés par quelqu'un de nos amis; qu elle «Tait vu plusieurs personnes bien dévouées dans sa prison, entre autres un prêtre qui lui avait administré les sacremens qu elle avait reçus avec une grande piété. L'occasion de se sauver manqua une fois , parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde, et que par erreur elle parla à la
(i) Nous plaçons dans les Éclaircissemens les détails trèsintéressans que donne M. Huë sur la tentative de M. de Rqugeville, et nous recommandons au lecteur ceux que fournissent les mémoires de M. de Goguelat sur le dévouement de
M. deJarjayes (S).
(Noie des nouveaux éditeurs.)
SUR LE TEMPLE. ^Sl
première. Une autre fois elle était hors de su chambre^ et aVait déjà passé lé corridér^ quand un glendarmè s'opposa à son départ^ quoiqu'il fût gagné, et l'obligea à rentrer chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise. Beaucoup de monde s'intéressait à ma nière; en effet, à moins d'être de ces monstres de là plus vile espèce, comme, hélas I il s'en est trouvé , il était impossible de l'approchçr et de la Toir quelques instans, sans être pénétré de respect, tant sa bonté tempérait ce que la di^ gnité de son maintien avait d'imposant. Nous ne connûmes aucun de ces détails dans le temps; nous sûmes seulement que ma mère avait vu un che-^ Talier de Saint-Louis , qui lui avait donné un œillet dans lequel était un billet ; mais comme nous fûmes resserrées , nous ne pûmes pas en connai< tre la suite (i).
Tous les jours nous étions visitées et fouillées par les municipaux ; le 4 septembre ils arrivèrent à quatre heures du matin pour faire une visite complète, et ôter l'argenterie et la porcelaine. Ils emportèrent ce qu'il en restait chez nous , et , n'ayant pu en trouver le compte , ils eurent l'indignité de nous accuser d'en avoir volé, tandis que c'étaient leurs collègues qui l'avaient cachée. Us trouvèrent derrière les tiroirs de la commode de nota talite un rouleau de louis ; ils s'en emparèrent
(i) C'était M. de RougeviUe.
sur-le-champ avec une avidité extraordinaire. lis interrogèrent soigneusement mia tante , pour savoir qui lui avait donne cet or, depuis quand elle Favaity et pour qui elle l'avait conservé. Elle répondit que c'était madame la princesse de Lamballe qui le lui avait donné après le lo août^ et que y malgré les fouilles, elle l'avait toujours conservé. Ils lui demandèrent encore qui l'avait donné à madame de Lamballe ; ma tante dit qu elle n'en savait rien. Effectivement les femmes de madame la princesse de Lamballe avaient trouvé moyen de lui faire passer de l'argent au Temple, et elle l'avait partagé avec mes parens. Ils m'interrogèrent aussi, me demandèrent mon nom comme si ils ne le savaient pas, et me firent signer le procès-verbal.
Le 8 octobre à midi, comme nous étions occupées à faire nos chambres et à nous habiller, arrivèrent Pache , Ghaumette et David y membres de la Con* vention, avec plusieurs municipaux. Ma tante n'ouvrit que quand elle fut habillée. Pache , se tournant vers moi , me pria de descendre. Ma tante voulut me suivre ; on le lui refusa. Elle demanda si je remonterais; Ghaumette l'en assura, en disant : Fous pouvez compter sur la parole dun bon républicain ; elle remontera. J'embrassai ma tante qui était toute tremblante, et je descendis. J'étais très-embarrassée : c'était la première fois que je me trouvais seule avec des hommes; j'ignorais ce qu'ils me voulaient; mais je me recommandai à
Dieu. Chaumette, dans l'escalier, voulut me faire des politesses; je ne lui répondis pas. Arrivée chez mon frère, je l'embrassai tendrement; mais on Tarracha de mes bras, en me disant de passer dans l'autre chambre. Chaumette me fit asseoir; il se plaça en face de moi. Un municipal prit la plume, et Chaumette me demanda mon nom. Ce fut alors Hébert qui m'interrogea ; il commença ainsi : « Dites la vérité. Cela ne regarde ni vous ni vos parens. — Cela ne regarde pas ma mère? — Non , mais des personnes qui n'ont pas fait leur devoir. Connaissez-vous les citoyens Toulan, Lepitre, Breno, Brugnot, Merle, Michonis ? — Non, — Comment, vous ne les connaissez pas ? — Non , monsieur. — Cela est faux, surtout pour Toulan , ce petit jeune homme qui venait souvent pour le service du Temple. — Je ne le connais pas plus que les autres. — Vous souvenez-vous d'un jour où vous êtes restée seule dans la tourelle avec votre frère? — Oui. — Vos parens vous y avaient envoyés pour parler plus à leur aise avec ces gens-là ? — Non , monsieur; mais pour nous accoutumer au froid. — Que fîtes-vous dans cette tourelle ? — Nous parlions , nous jouions. — Et, en sortant, vous êtes- vous aperçue de ce qu'ils portaient à vos parens ? — Je ne m'en suis pas aperçue. « Chaumette m'interrogea ensuite sur mille vilaines choses dont on accusait ma mère et ma tante. Je fut attérée par une telle horreur, et si indignée, que, malgré toute la peur que j'éprouvais, je ne pus m'empécher dédire que
a54 HÂMOIRES
c'était une infamie. Malgré mes larmes^ ils insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises, mais ce que je comprenais était si horrible > que je pleurais d'indignation. Il m'iitterrogea ensuite Isur Yarennes, et me fit faeauèonp de questiobs auxquelles je répondis le nàieux que je pus, «ans compromettre personne. J'avais toii' joilrs entendu dire à mes parens qU'il valait mieiu mourir que de compromettre qui que ce doit; Enfin> mon interrogatoire finit à trois heures : il avait commencé k midi. Je demandai avec chbleilr à Chaumette à être réunie à ma mère , lui disant aVec vérité que je l'ayais demandé plus de mille fois à ma tante, a Je n'y puis rien> me dit-lL-^-Quoi! monsieur, vous ne pouvez pas l'obtenir du cbiiseil général? — Je n'y ai aucune autorité. >i II me fit ensuite reconduire chez moi par trois munici* patix, en me recommandant de ne rien dire à ma tante qu'on allait aussi faire descendre. En arrivant, je me jetai dans ses bras; mais on nous sépara, et on lui dit de descendré. On lui fit les mêmes questions qu'à moi sur les personnes qu'on m'avait nommées. Elle dit qu'elle connaissait de nom et de visage les municipaux et autt*es qu'on lui nommait, mais que noui n'avions eu aucun rapport avec eux. Elle nia toutes correspondances au dehors, et répondit ftvec encore plus de méprb aux vilaines choses sur lesquelles oU l'iiiterrdgea. Elle remonta à quatre heures. Son interrogatoire n'avait duré qu'une hettré , et le mien trois : c'est
que les députés virent qu'ils né pouvaient pas Fintimider^ comme ils avaient espéré faire d'une personne de mon Age ; tuais là vie que je menais depuis quatre ans, et l'exemple de mes parens, n^'avaieut dotiTié plus de fèrûe d'âme.
Chaumette nous avait a^uré que cela ne regàiv dait ni mk mère, ni nous , et qu'on ne la ju^rait pas. Hélas! il nous avait trompées > car on l'interrogea et la juigea peu de temps après, le ne connais pas bien les circonstances de son procès que nous avions ignoré ainsi que sa mort; je dirai seulement ce que j'en ai pu découvrir depuis. Elle eut deux défenseurs, MM. Du-Coudray et Chauveau^Lagarde. On fit paraître devant elle bëau-^ coup de personnes , parmi lesquelles, he'las! il s'en trouvait plusieurs bien estimables, et d'autres qui ne l'étaient pas. Simon et Mathieu, guichetier du Temple, y comparurent. Jepeuse à ce qu'à dû souffrir ma mère , quand elle a vu paraître ceux qu'elle savait nous approcher. On fit venir au tribunal le médecin Brunier. On lui demanda s'il connaissait ma mère, (r Oui. — Depuis quand?
*-^ Depuis 1788, que la Reine m'a confié la santé de ses enfans. — Quand vous alliez au Temple, avez-vous procuré aux détenus des correspondances au dehors? — Non. » Ma mère reprit alors : Le médecin Brunier, comme vous le sdi^ez, n'est jamais venu au Temple qu'accompagné d'an rHu^ nicipal, et ne nous a parlé qu'en sd présence. Enfin, chose inouïe! riûterrogatoire de ma mère avait
duré trois jours et trois nuits sans discontinuar. On lui parla de toutes les choses indignes sur lesquelles Ghaumette nous avait interrogées , et dont ridée même ne peut Tenir qu'à de pareilles gens. Ten appelle à toutes les mères l est la réponse qu'elle fit à cette infâme accusation. Le peuple en fut attendri. Les juges effrayés ^ craignant que sa fermeté y sa dignité et son courage n'inspirassept de l'intérêt , se hâtèrent de la condamner à mort. Ma mère entendit cette sentence avec beaucoup de calme. On lui donna un prêtre jureur pour ses derniers momeus. Quelque chose qu'il lui dit| après l'avoir refusé avec douceur^ elle ne l'écouta plus^ et ne voulut pas se servir de son ministère. Elle se mit à genoux, pria Dieu toute seule pendant long-tempsy toussa un peu, se coucha ensuite, et dormit quelques heures. Le lendemain ^ sachant que le curé de Sainte-Marguerite était en prison en face d'elle, elle s'approcha de sa fenêtre, regarda la sienne, et se mit à genoux. On m'a dit qu'il lui avait donné l'absolution ou sa bénédiction. Enfin , ayant fait le sacrifice de sa vie , elle alla à la mort avec courage, au milieu des juremens qu'un malheureux peuple égaré proférait contre elle. Son courage ne Tabandonna pas sur la charrette, ni sur l'échafaud. Elle en montra autant à sa mort que pendant sa vie.
Ainsi mourut, le 16 octobre 179^, Marie- Antoinette-Jeanne-Josephe de Lorraine , fille d'un empereur, et femme d'un roi de France. Elle était
SUR t£ TEMPLE. sS^
âgée de trente-sept ans et onze mois y et avait été ▼ingt-trois ans en France. Elle mourut huit niois après son mari, Louis XVI (i).
Nous ignorions^ ma tante et moi^ la mort de ma mère, quoique nous eussions entendu crier sa condamnation par un colporteur; Tespérance, si naturelle aux malheureux^ nous fit penser qu'on l'avait sauvée.
INous nous refusions à croire à un abandon général; au reste, je ne sais pas encore comment les choses se sdart passées au dehors , ni si , mnimênie , je sortirai jamais de cette prison y quoiqu'on m'en donne l'espérance.
Il y avait des instants où y malgré notre espoir dans les puissances y nous avions de vives inquiétudes pour ma mère , en voyant la rage de ce malheureux peuple contre nous tous. Je suis restée dans ce cruel doute pendant un an et demi ; alors seulement j'ai appris mon malheur^ et la mort de ma respectable mère.
(i) Récit exact des derniers momens de captivité de la Reine , depuis le 11 septembre i'yg'5 , jusqu'au i6 octobre suivant. Par la dame Bault^ veuve de son dernier concierge. Tel est le titre d'un petit écrit que fit paraître en 1817, une femme qui, pendant le séjour de la Reine à la conciergerie, vivement touchée de ses maux, montra pour les adoucir, autant de sensibilité que de courage. On trouvera parmi les pièces historiques ( T ) , ces détails qui réunissent le double mérite de
l'intérêt et de la vérité.
{Note des nouveaux éditeurs. )
^38 MJÊMOIRES
Nous apprîmes par les colporteurs la mort au duc d'Orléans : ce fut la seule nmiToUe qw mm parvint durant Thiver. Cependant les fouilles recommencèrent ^ et Ton nous traita avec beaucoup de dureté^ Ma tante ^ qui , depuis la révolution ^ avait un cautère au bras^ eut beaucoup de peine d'obtenir ce qui était nécessaire pour le soigner; on le lui refusa long-temps ; enfin , un jouv , as municipal rencontra rinh^imanité de ce procédé , et envoya chercher de l'onguent. On me priva aussi des mioyens défaire des ^usi^'herbes que: ma tante me faisait prendre le mptin pour aia santé. N'ayant plus de poissons ^ elle demanda des oe«6 ou d'aut]::es plats pour les jours, maigres; ottleslni refi^sa ^ en^ disant que pouç l'égalité ^ il nfy avait pas de difTérence dans les jours ; qu'il n'y avait plus de semaines , mais des décades* On. nous apporta un nouvel almanach; nous n'y regardâmes pas. Un autre jour que ma tante demanda encore du maigre^ on lui répondit : Mais^ citoyenne, ta ne sais donc pas ce qui se passe : il n'y a plus que des sots qui croient à tout cela. Elle ne Qt plus aucune demande (i). Oja continua les fouilles, particulièrement au. mois de novembre-. Il fut ordonné de nous fouiller tous les jours trois
(i)On fit alors à la commune la proposition de réduire les dépenses déjà si insuffisantes du Temple. Voici l'arrêté qu'elle prit :
fois (i). U y en eut une qui dura depuis q^tre heul-e^ jusqu'à huit heures et demie d^ soir. XiC^ quatre municipaux qui la firent étaient tout-à-^i^ ivres.On ne peut se faire une idé^ 4^ le^irs. propp^^
Extrait du registre n*. XXIII, p. i3,7a3.
Séance du septidi^ 7 nivôse an II.
« Un membre lit un projet d'économie sur le service du Temple, envoyé par l'économe du Temple. Il y est question surtout de diminuer la dépense de la bouche; on y propose l' ouverture d'une porte; un membre demande qu'une commission soit nommée pour examiner tous ces détails ; un , afutre croit qu'il ne faut rien retrancher à la garde militaire , de peur qu'il n'arrive quelque événement , il pense d'ailleurs qu'il n'y a plu3 de réforme à faire dans le Temple , et qu'on n'y jouit que du simple nécessaire. Le conseil , sur sa proposition , passe ^ l'ordre d^ jour sur le mémoire présenté , et arrête que l'économe du Temple enverra au comité des Qnances l'état des dépenses actuelles. qui se font au Temple. »
{^Note des nouveaux éditeurs, ).
(i) La commune ellje-même parut lasse de cette surveillance , comme on le voit par cet arrêté :