Livre XXn , n
Se'ance du primidi frimaire, i". décade eut 2.
« Le conseil général arrête que, le qilintidi prochain, il se transportera en masse à la Convention pour lui demander à êtredé*chargé de la garde du Temple , et que les prisonniers qui y sont détenus , soient transférés dans les prisons ordinaires , et charge Legrand de faire une pétition à ce sujet. »
(Note des nouveaux éditeurs. )
24o MÉMOIRES
de leurs injures, de leuift juremens, pendaniquatre heures. Ils nous emportèrent des bagatelles , comme nos chapeaux , des cartes avec des rois, et des livres où il y avait des armes (i); cependant ils laissèrent les livres de religion , après avoir pro-
(i) Eti même temps, on refusait aux Princesses la consolation d'obtenir les objets même les moins importaas. On en jugera par ces deux arrêtés de la commune :
Extrait du registre des délibérations du conseil général , n*. XXIV, page i3,857.
Séance du n^ pluviôse an 2 .
'(Un administrateur de police de service bier , dépose snrle bureau un dé d'or qui lui a été remis par Elisabeth, pour en recevoir un autre de telle nature qu'il plaise au conseil, en observant que celui qu'elle remet est percé. »
« Le conseil donne acte au citoyen administrateur du dépôt qu'il a fait, et arrête qu'il sera donné un autre dé en (Dnivre ou en ivoire, et que le dé d'or sera vendu au profit des indigens. »
Séance du 8 germinal an 3 .
« Le secrétaire greffier annonce au conseil qu'en exécution d'un de ses précédens arrêtés , il a acbeté deux dés en ivoire pour les prisonniers du Temple ; il ajoute que demain il portera à la Monnaie le dé d'or pour le prix en être distribué par les ordres du conseil. »
« Le conseil général donne acte au secrétaire greffier de la déclaration. »
{Notes des nouveaux éditeurs. )
StJR U TEMPLE. :2^t
fërë mille impuretés et mille sottises» Simon nous accusa défaire de faux assignats (i) , et d'avoir des correspondances au dehors (â). Il prétendait qu& nous avions communiqué avec mon père pendant son procès. Il en fit la déclaration au nom de mon
(i) Simon n'obtenait pas non plus tout ce qu'il squhaitait. En voici un exemple dans cet arrêté :
Extrait du registre n^. XXI , page 17,7^3.
ce Au nom des membres du conseil de service hier au Temple, il est dit, qu'ils avaient accordé au citoyen Simon et à sa femme une carte pour se promener dips les cours et jardins , accompagnée d'un membre du conseil , à la charge par chacun d'eux de la rendre lorsqu'ils rentreraient dans la tour; ils s'empressent de soumettre leur arrêté au conseil pour obtenir son approbation.
a Le conseil passe à l'ordre du jour motivé sur son précédent arrêté qui ordonne que Simon n'aura pas de carte , et arrête que le présent sera envoyé dans le plus court délai à la corn* mission du Temple. »
(3) L'arrêté suivant prouve la surveillance rigoureuse qu'on exerçait à cet égard :
Extrait du registre XXIV, page i3,gg6.
Sùince dwàg ventôse an 1 .
(t Le secrétaire grenier donne lecture d'un procès verbal du conseil du Temple, qui annonce qu'il a été arrêté un citoyen de garde traçant sur un papier un plan de la tour du Temple , et que ce citoyen a été conduit à la police ; le conseil applaudit à la conduite de ses commissaires au Temple et en arrête men* tien au procès- verbal. »
{Note des nouveaux éditeurs, )
2^2 MÉHOnUES
pauvre petit firère qu'il avait forcé de signer. Le bruit qu'il disait être celui de la fausse monnaie qu'il nous accusait de faire , ma tante et moi , était celui de notre tric-trac, parce que, voulant me distraire un peu, elle eut la bonté de m'apprendre ce jeu. Nous y jouions le soir, pendant Thiver qui se passa assez tranquillement , malgré les inquisitions , les visites , et les fouilles. On nous donna du bois qu'on nous aVait d'abord refusé.
Le 19 janvier, nous entendîmes chez mon frère un grand bruit qui nous fit conjecturer qu'il s'en allait du Temple , et nois en fûmes convaincues quand , regardant par le trou de la serrure, nous vîmes emporter des paquets. Les jours d'après nous entendîmes ouvrir la porte , et marcher dans la chambre , et nous restâmes toujours persuadées qu'il était parti. Nous crûmes qu'on avait mis en bas quelque personnage considérable; mais j'ai su depuis que c^était Simon qui était parti : forcé d'opter entre la place de municipal et celle de gardien de mon frère, il avait préféré la première. J'ai su aussi qu'on avait eu la cruauté de laisser mon pauvre frère seul; barbarie inouïe, et qui n'a sûrement jamais eu d'exemple, d'abandonner ainsi un malheureux enfant de huit ans, déjà malade, et de lé tenir enfermé dans sa chambre sous clef et verrous , sans autre secours qu'une mauvaise sonnette qu'il ne tirait jamais, tant il avait frayeur des gens qu'il aurait appelés, et
aimant mieux manquer de tout que de demander la moindre chose à ses persécuteurs. 11 était dans un lit qu'on n'avait pas remue pendant plus de six mois , et qu'il n^avait plus ïa force de faire j 1^ puces et les punaises le couvraient , son linge et et sa personne en étaient pleins. On ne l'a pas changé de chemise et de bas pendant plus d'un an ; ses ordures restaient aussi dans sa chambre^ jamais personne ne les a emportées pendant tout ce temps. Sa fenêtre , fermée au cadenas avec des barreaux , n'était jamais ouverte , et l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte. 11 est vrai que mon frère se négligeait; il aurait pu avoir un peu plus de soin de sa personne, et se laver au moins, puisqu'on lui mettait une cruche d'eau ; mais ce malheureux enfant mourait de peur : il ne demandait jamais rien, tant Simon et les autres gardiens le faisaient trembler^ Il passait la journée à ne rien faire : on ne lui donnait point dk lumière; cet état faisait beaucoup de mal à son moral et à son physique. Il n'est pas étonnant qu'il soit tombé dans un marasme effrayant ; le temps qu'il a été en bonne santé et qu'il a résisté à tant de cruautés prouve sa forte constitution .
On nous tutoya beaucoup pendant l'hiver- : nous méprisions toutes les vexations, mais ce dernier degré de grossièreté faisait toujours rougir ma tante et moi.
Elle fit son carême entier, quoique privée d'à-
limeiis maigres; elle ne dëjeuniait pas; elle prenait à dinet une écuelle de café au lait (c'était son déjeuner quelle gardait), et le soir elle ne mangeait .qu^ du |>ain (i). Elle m'ordonnait de
■ » I " 'Il I I I I ■ I I I I» I M II
(i) Cet arrêté de U commune achèvera défaire connaître les privations qu'on s'étudiait à imposer aux deux Princesses :
Registre , n®. XXI 11 , page 13,8^5.
Séance du ig pluviôse an i .
» Le conseil du Temple fait part que le citoyen Langlob a apporté une bouteille , du contenu d'environ un demi-setier, scellée d'un cachet formé de plusieurs lettres que nous n'avons pu distinguer , et sur laquelle était une inscription portant ces mots : (c Bouillon pour Marie^Thérèse. » Ayant interpellé ledit Langlois de dire de quel ordre il apportait ces bouillons , a dit que, depuis environ quatre à cinq mois, il avait toujours cop" tinué d'en appprter sans empêchement.
» Le conseil du Temple , considérant qn'aucun officier de santé n'ayant ordonné les bouillons mentionnés ci-dessus, et la fille Capet et sa tante jouissant d'une santé parfaite , ainsi que s'en est assuré \t conseil ce jourd'hui f
» Considérant que ce ne peut être que par une espèce d'habitude, et sans aucun besoin, que l'usage de ces bouiUpns a été conservé et qu'il est en même temps de l'intérêt de la république , ainsi que du devoir des magistrats , d'arrêter tout espèce d'abus à l'instant qu'ils viennent à leur connaissance ;
» Arrête qu'à compter de ce jour l'usage de tout remède par qui que ce soit , cessera , jusqu'à ce qu'il en ait été référé an consml général de la commune pour être statué par lui défiai*tivementce qu'il appartiendra.
» Le conseil adopte l'arrêté du conseil du Temple dans tont son contenu. » ( Note des nouveccux éditeurs. )
manger ce quon m'apportait , n'ayaat pas l'âge porté pour faire abstinence; mais pour elle rien n'était plus édifiant : depuis le temps où on lui avait refusé du maigre ^ elle n'avait'^s pour cela interrompu les devoirs prescrits par la religion. Au .^Mimencement du printemps on nous ôta la chandelle > et nous nous couchions lorsqu'on n'y voyait plus.
Jusqu'au 9 mai^ il ne se passa rien de remarquable. Ce jour-là , au moment oii nous allions nous mettre au lit, on ouvrit les verrous et on vint frapper à notre porte. Ma tante dit qu'elle passait sa robe; on lui répondit que cela ne pouvait pas être si long , et on frappa si fort , qu'on pensa enfoncer la porte. Elle ouvrit quand elle fut habillée. On lui dit : «Citoyenne, veux-tu bien descendre ? - — Et ma nièce? — On s'en occupera après. » Ma tante m'embrassa et me dit de me calmer, qu'elle allait remonter, «l^on, citoyenne^ tune remonteras pas, lui dit-on ; prends ton bonnet et descends. » On l'accabla alors d'injures et de grossièretés ; elle les souffrit avec patience, prit son bonnet , m'embrassa encore, et me dit d'avoir du courage et de la fermeté , d'espérer toujours en Dieu , de me servir des bons principes de religion que mes parens m'avaient donnés, et de ne point manquer aux dernières recommandations de mon père et de ma mère. Elle sortit: arrivée en bas, on lui demanda ses poches, où il n'y avait rien ; cela dura long-temps, parce que les municipaux firent un
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procès-Yerbal pour se décharger de sa personne. Enfin y après mille injures, elle partit avec l'huissier du tribunal y monta dans un fiacre, et arriva à la conciergerie où elle passa la nuit^ Le lendemain, on lui fit trois questions : « Ton nom ? — Éli" sabeth de France. — Où étais-tu le lo aodt?«-u^i< château des Tuileries y auprès du Roi mon frère. — Qu'as-tu fait de tes diamans? — Je ne sais pas. Au reste toutes ces questions sont inutiles r sHius wulez ma mort; f ai fait à Dieu le sacrifice dé ma we, et je suis prête à mourir; heureuse d aller rejoindre mes respectables parens que j'ai tant aimés sur la terre.On la condamna h mort »
Elle se fit conduire dans la chambre de ceux qui devaient périr avec elle : elle les exhorta tous à la mort avec une présence d'esprit, une élévation et une onction qui les fortifia tous. Sur la charrette elle eut toujours le même calme, et encouragea les femmes qui étaient avec elle. Arrivée au pied de l'échafaud, on eut la cruauté de la faire périr la dernière. Toutes les femmes, en descendant de la charrette, lui demandèrent la permission de l'embrasser; ce qu'elle fit en les encourageant avec sa bonté ordinaire. Ses forces ne l'abandonnèrent pas jusqu'au dernier moment qu elle souffrit avec une résignation toute pleine de religion.
Son âme fut séparée de son corps pour aller jouir du bonheur dans le sein d'un Dieu qu'elle avait beaucoup aimé.
Marie-Philippine-Élisabeth-Hélène , sœur du
SUR LB TEMPLE. !l47
Roi Louis XVI, mourut le lo mai' 1794 , à(;ee de trente ans , après avoir toujours été un modèle deTortus. Depuis Fâge de quinze ans, elle s'était donnée à Dieu, et ne songeait qu'à son salut. Depuis 1790, que j'ai été plus en état de l'apprécier, je n'ai vu en elle que religion , amour de Dieu, horreur du péché , douceur, piété, mo« destie , et grand attachement à sa famille pour qui elle a sacrifié sa vie, n'ayant jamais voulu quitter le Roi et la Reine. Enfin ce fut une Princesse digne du sang dopt elle sortait. Je n'en puis dire assez de bien pour les bontés qu'elle a eues pour moi, et qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda et me soigna comme sa fille ; et moi je l'honorai comme une seconde mère ; je lui en ai voué tous les sentimens. Qn disait que nous nous ressemblions beaucoup de figure : je sens que j'ai de son caractère ; puissé-je avoir toutes ses vertus , et l'aller rejoindre un jour, ainsi que mon père et ma mère dans le sein de Dieu, où je ne doute pas qu'ils ne jouissent du prix d'une mort qui leur a été si méritoire !
Je restai dans une grande désolation quancè je me vis séparée. de ma tante ; je ne savais ce qu'elle étaient devenue, et on ne voulut pas me le dire. Je passai une bien cruelle nuit, et cependant, quoique je fusse très-inquiète sur son sort, j'étais loin de croire que j'allais la perdre dans quelques heures. Quelquefois je me persuadais qu'on la conduisait hors de France ; mais , quand je me
a4S MÉMOIRES
rappelais la manière dont on lavait emmenée , toutes mes craintes renaissaient. Le Lendemain » je demandai anx municipaux ce qu'elle était devenue : ils me dirent qu elle avait été j^'endre Tair ; je retiouvelai la demande d'être réunie à ma mère, puisque jetais séparée de ma tante ; ils me répondirent qu'ils en parleraient. On vint ensuite ra'apporter la clef de l'armoire où était le linge de ma tante; je demandai de le lui faire passer, parce quelle n'en avait point; on me dit qu'on ne le pouvait pas. Voyant que lorsque je demandais aux municipaux d'être réunie à mt mère et de savoir des nouvelles de ma tante > ils me répondaient toujours qu ils en parleraient , ai me souvenant que ma tante m'avait dit que si jar, mais je restais seule ^ mon devoir était de de* mander une femme , je le fis pour lui ûbéir^ mais avec répugnance , bien sûre d'être refusée , on de n'obtenir que quelque vilaine femme. En effet, quand je fis cette demande aux municipaux, ils me dirent que je n'en avais pas besoin. Us redou* blèrent de sévérité pour moi et m'ôtèrent les cou* teaux qui m'avaient été rendus, en me disant.; (( Citoyenne , dis-nous donc , as-tu beaucoup de couteaux? — Non , messieurs , deux seulement. — Et dans ta toilette, tu n'en as pas , ni des^ci** seaux?— Non, messieurs. «Une autre foijs ils. mî^ tèrent le briquet ; ayant trouvé le poêle chaud , ils me dirent : « Peut-on savoir pourquoi tu as* £siit du feu? — *Pour mettre mes pieds dans l'eau. —
SUR LE TBMVLE. Jijf^
Avec quoi as-tu allume le feu? — Avec le ^iri»-' quet. — * Qui te la donné? ^-*r- Je ne «aïs pas. ■**-» Proyisoireiiient nous allons te Fdter;: c'est pdur^tar santé) de peur que tu ne t'endormes ^ et ne te brûles auprès du feu. Tu n'as pas autre chose? — Non^ messieurs. » Les visites et de pareilles, scènes se renouvelaient souvent; mais, excepté lorsque j'étais interrogée positivement ^ je nie paivf lais jamais, ni à ceux qui m'apportaient à manM ger. Il vint un jour un homme y je crois que c'é^ tait Robespierre f les municipaux avaient beaucoup de respect pour lui* Sa visite fut un secret pour les gens de la tour, qui ne sufent pas- qui tt était y ou qui ne voulurent pas me le dire. Il oàie regarda insolemment^ jeta les yeux sur les livres y et> après avoir cherché avec les municipaux, iè s'en alla* Les gardes étaient souvent ivres; cepen-^ dant ils nous laissèrent tranquilles, mon frère et moi, dans nos appartemens ^jusqu'au 9 thermidor. Mon frère croupissait toujours dans la malpropreté; on n'entrait chez lui qu'aux heures des repas ; on n'avait aucune pitié de ce malheureux ea&nté II ne se trouva^qu'un seul garde , doni les manières plus honnêtes m'engagèrent à lui re commander mon pauvre frère. Il osa parler de la dureté qu'on avait ]X)ur lui ; mais il fut chassé le lendemain (1). Pour moi, je ne demandais que le
(1} Un membre da conseil fut chassé pour avoir plaint le sort du jeune prince. Voici l'arrêté :
a5o MIÈMOIRES
simple nécessaire ;- souvent on me le refusait avec duretë. Mais au moins je me tenais propre; j'a- Tais du savon et de l'eau. Je balayais la chambre tous les jours ; j'avais fini à neuf heures, que les gardes entraient pour m'apporter à déjeuner.
Je n'avais pas de lumière; mais dans les grands jours je souffrais moins de cette privation* On ne voulait plus me donner de livres : je n'en avais que de piété et des voyages que j'avais lus mille fois; j'avais aussi un tricot qui m'ennuyait beaucoup- Tel était notre état, quand le 9 thermidor ar^ riva ; j'entendis battre la générale et sonner le tocsin; je fus très-inquiète. Les municipaux qm étaient au Temple ne bougèrent pas. Quand on m'apporta à dîner, je n'osai demander ce qui se passait; enfin, le 10 thermidor à six heures an matin, j'entendis un bruit affreux au Temple ; la
Extrait du registre XXIV, page i4»io9.
Séance du 7 germinal an 1,
« Un membre fait des inculpations très-graves contre Grèssend, delà section de la Fraternité , membre du conseil, préposé pour aller au Temple ; il dit que le citoyen Gressend 8*es^ permis de plaindre le sort du petit Gapet, et faisait m relevé de la liste des membres du conseil qui étaient de garde au Temple ; après discussions y et sur la proposition de plusieurs membres , le conseil arrête que le citoyen Gressend est exclus du sein du conseil , et qu'il sera renvoyé à la police sur-le-champ avec les pièces à l'appui, et que les scellés seront apposés sur ses papiers .
{Note des nouveaux éditeurs. )
garde criait aux armes , le tambour rappelait , les portes s'ouvraient et se fermaient. Tout ce tapage était occasionë par une visite des membres de FÂssemblée nationale, qui venaient s'assurer si tout était tranquille. J'entendis les verrous de la porte de mon frèfe qu'on ouvrait ; je me jetai hors de mon lit et j'étais habillée quand les membres de la Convention arrivèrent chez moi. Barras était du nombre; ils étaient en grand costume, ce qui m'étonna , n'étant pas accoutumée à les voir ainsi , et craignant toujours quelque chose* Barras me parla , m'appela par mon nom , et fut étonné de me trouver levée; on me dit encore plusieurs choses auxquelles je ne répondis pas. Ils partirent, et je les entendis haranguer les gardes sous les fenêtres, et leur recommander d'être fidèles à la Convention nationale. Il s'éleva mille cris de vive la république I vive la Convention 1 La garde fut doublée ; les trois municipaux qui étaient au Temple y restèrent huit jours. A la fia du troisième jour, à neuf heures et demie , j'étais dans mon lit, n'ayant poiqt de lumière, et ne dormant pas, tant j'avais d'inquiétude de ce qui se passait ; on frappa à ma porte pour me montrer à Laurent, commissaire de la Convention ^ chargé de garder mon frère et moi. Je me levai; ces messieurs firent une grande visite, en montrant tout à Laurent , puis ils s'en allèrent.
Le lendemain , à dix heures , Laurent entra dans ma chambre; il me demanda avec politesse
352 MÉMOIREâ
si je n'avais besoin de rien. Il entrait tous les jours trois fois chez moi , toujours avec honnêteté, et ne me tutoyait pas. Il ne fit jamais la visite d^ bureaux et commodes. La Convention envoya an bout de trois jours une dëputation pour constater Tétat de mon frère ; elle en mt pitié i et ordôpaa qu'on le traitât mieuï. Laurent fit descendre nu lit qui était dans ma cjn^nribre, le sien était rempli de punaises ; il lui fit prendre des bains , et lai ôta la vermine dont il était couvert. Cependant on le laissa encore seul dans sa chambre. Je demandai bientôt à Laurent ce qui m'intéressait si vivement , c'est-à-dire des nouvelles de mes parens , dont j'ignoirais la mort , et d'être réunie à ma mère« Il me répondit avec un air très-peio^ que cela ne le regardait pas.
Le lendemain > vinrent des gens en écharpe, auxquels je fis les mêmes questions. Ils me répoB« dirent aussi que cela ne les regardait pas , et qu'ils ne savaient pas pourquoi je demandais à n'être plus ici f parce qu'il leur paraissait que j'y étais très^bien. u II est affreux^ leur dis-je^ d'être séparée de sa mère depuis plus d'un an , sans savoir de ses nouvelles , ainsi que de sa tantCé*— Vous n'êtes pas malade ? — Non , monsieur ; mais la plus cruelle maladie est celle du cœur. — Je vous dis que nous n'y pouvons rien ; je vous conseille de prendre patience » et d'espérer en la justice et la bonté des Français. » Je ne répondis plus rien. Je 6is exposée le lendemain par l'explosion de
Grenelle, qui me fit grand'peur. Pendant tout ce temps-là , mon frère resta toujours seul. Laurent entrait chez lui trois fois par jour; mais, dans la crainte de se compromettre, il n'osait pas faire davantage , étant surveillé. Il avait plus de soin de moi; je n'ai eu qu'à me louer de ses manières pendant tout le temps qu'il a été de service. Il me demandait souvent si je n'avais besoin de rien ^ et me priait de lui dire ce que je voudrais , et de le sonner quand j'aurais besoin de quelque chose. Il me rendit un briquet et de la chandelle.
A la fin d'octobre, à une heure du matin, je dormais , lorsqu'on frappa à la porte ; je me levai à la hâte, et j'ouvris, toute tremblante de frayeur* Je vis deux hommes du comité avec Laurent; ils me regardèrent, et sortirent sans rien dire.
Au commencement de novembre arrivèrent des commissaires civils, c'est-à-dire un homme de chaque section, qui venait passer vingt-quatre heures au Temple pour constater l'existence de mon frère. Dans les premiers jours de ce mois, il arriva un autre commissaire nommé Gomier pour rester avec Laurent. Il eut un soin extrême de mon frère. Depuis long- temps ^ on avait laissé ce malheureux enfant sans lumière; il mourait de peur. Gomier obtint qu'il en etjLt à la fin du jour ; il passait même quelques heures au*^ près de lui pour l'amuser. Il s'aperçut bientôt que ' les genoux et les poignets de mon frère étaient enflés; il crut qu'il allait se nouer; il en parla au
comité f et demanda qu il descendit au jardin pour faire de l'exercice. Il le fit d'abord descendre de sa chambre dans le petit salon , ce qui plaisait beaucoup à mon frère , parce qu'il aimait à changer de lieu. Il reconnut bientôt les attentions de Gomier, en fut touche, et s'attacha à lui. Ce malheureux n'était accoutumé depuis long-temps qu'aux plus mauvais traitemens ; car je crois qa il n'y a pas d'exemple de recherches d'une telle barbarie envers un enfant. Le 19 décembre , le comité f;énéral vint au Temple à cause de sa maladie. Cette députation vint aussi chez moi , mais on ne me dit rien. L'hiver se passa assez tranquillement» J'étais satisfaite de l'honnêteté de mes gardiens; ils voulurent faire mon feu, et me donnèrent du bois à discrétion , ce qui me fît plaisir. Ils m'apportèrent aussi lés livres que je demandais; Laurent m'en avait déjà procuré. Mon plus grand malheur était de ne pouvoir obtenir d'eux des nouvelles de ma mère et de ma tante ; je n'osais pas leur en demander de mes oncles et de mes grand*tantes , mais j'y pensais sans cesse.
Pendant l'hiver, mon frère eut quelques accès de fièvre ; il était toujours auprès du feu. Laurent et Gomier l'engageaient à monter sur la tour pour prendre l'air ; mais il y était à peine qu'il voulait redescendre; il ne voulait pas marcher, 'et encore moins monter : sa maladie empirait, et ses genoux enflaient beaucoup.
Laurent s'en alla ^ et on mit à sa place Loine,
SUR LB T£MlPLB. sSS
braTe homme , qsi eut avec Gomier beaucoup de soin de mon frère (i).
Au commencement du printemps, ils m'engagèrent à monter sur la tour, ce que je fis. La maladie de mon frère empirait de jour en jour : ses forces diminuaient ; son esprit même se ressentait de la dureté qu'on avait si long-temps exercée envers lui, et s'affaiblissait insensiblement. Le comité de sûreté générale envoya pour le soigner le médecin Dessault ; il entreprit de le guérir^ quoiqu'il reconnût que sa maladie était bien dangereuse. Dessault mourut ; on lui donna pour successeurs Dumangin et le chirurgien Pelletan. Ils ne conçurent aucune espérance. On lui fit prendre des médicamens qu'il avala avec beaucoup de peine. Heureusement sa maladie ne le faisait pas beaucoup soufirir ; c'était plutôt un abattement et un dépérissement que des douleurs vives. Il eut plusieurs crises fâcheuses; la fièvre le prit, ses forces diminuaient chaque jour, et il expira sans agonie.
(i) Harmand de la Meuse , dans une brochure réimprimée en 1820 9 a rendu compte d'une visite qu'il fit au Temple vers les commencemens de 1795, comme commissaire, nommé par le comité de sûreté générale. Ce chapitre de son ouvrage renferme les particularités les plus touchantes. Nous joignons aux Éclaircissemens (U) , ce morceau qui peint si bien la douloureuse situation du jeune Prince , et la noble résignation de
l'auguste orpheline.
{Note des nouveaux éditeurs,)