‹ Journal de CléryChapitre 7 sur 10 · ÉCLAIRCISSEMENS · texte numérisé non relu

ÉCLAIRCISSEMENS

(A) , page 3.

L'hkum fatale prescrite parles sections factieuses était passée, et le décret de la déchéance du Roi n'avait pas été rendu. A minuit, le tocsin se fit entendre aux Gordeliers ; en peud'instans il sonna dans tout Paris. On battit la générale dans tous les quartiers ; le bruit du canon se mêlait , par intervalles , à celui des tambours. Les séditieux se rassemblèrent dans les sections ; les troupes de brigands accouraient de tous côtés. Des assassins , armés de poignards , n'attendaient que le moment de pénétrer dans la pièce qui renfermait la famille royale, et de l'exterminer. Les colonnes factieuses s'ébranlèrent, et se mirent en marche sans rencontrer d'obstacles : un officier municipal avait anéanti, de sa propre autorité, la plupart des dispositions de défense. Le Pont-JVeuf , dégarni de troupes et de canons , laissait aux séditieux toute la facilité de marcher sur le château. Des pelotons de troupes, distribués dans le jardin , dans les cours et dans rintéri3ur du palais, étaient alors la seule ressource; encore n'avaient-ils, pour diriger leurs mouvemens, aucun chef expérimenté. Les officiers qui les commandaient , tirés de la bourgeoisie de Paris , et presque tous de professions étrangères au métier des armes , n'avaient point cette connaissance de la tactique ni cette résolution que demandaieiitles conjonctures.

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Rentré dans sa chambre à coucher, le Roi profita , poar se recueillir , des momens de calme qui lui restaient encore. En paix avec lui-même, il lembkit ne rien craindre de là rage des révoltés ; mais il était des précautions que le Roi devait à sa dignité, n envoya un de ses ministres inviter de sa part le cprps législatif à députer près de lui quelques-uns de ses membres , afin d'aviser , de concert , aux mesures à prendre. Â cette demande du Roi , une discussion s'établit pour savoir si l'on enverrait une députation à Sa Majesté , ou si le Roi serait invité à se retirer avec sa famille au sein de l'Assemblée nationale. « La constitution , dît -un député , laisse au Roi la faculté de venir quand il veut au milieu des représentans du peuple. » D'après robservation de ce député , l'astemblée pasita froidement à Tordre du jour. Cette délibération fiK la seule réponse que rapporta le ministre. ....... Entre quatre et ctdq

heures du matin ^ la Reine et madame Elisabeth étalait dans le cabinet du conseil , l'un des chefs d;e la légion entra (i). tt Yoilà, dit- il aux deux princesses , voilà votre dernier jour r » Lé peuple est le phis< fort ; quel carnage il y aura ! »

« Monsieur, répondit la Reine , sauvez le Roi, sauvez mes » enfans ! » En même temps cette mère éplerée courut i la chambre de M. le Dauphin, je la suivis. Le jeune prince » éveilla; ses regards et ses caresses mêlèrent quelque douceur aux sentimens douloureux de l'amour maternel. « Mainan, dit le Dan- » phin en baisant les mains de la Reine , pourquoi feraient- M ils du mal à papa ? H est si bon !. . . »

A six heures , le Roi parut sur le balcon de l'une des premières salles , et jeta un regard sur les cours. Une acckonation universelle l'invitait à y descendre. Des serviteur» auMÎ intiépvdes que fidèles accompagnèrent le Roi et foniièrent une chaîne autour de lui. Aussitôt que Sa Mi^esté parut , on battïliAiu

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(i) Bff. de la Chenaye. Il a été massacré le ^ septembre 1793 aans une des prisons de Paris.

HISTORIQUE^. ûS^

^)ïtunpê. Les cris de vive le Roi! s'élevèrent et se prolongèrent soHsles voàtes da palais, dans les epfridorsyvjhos teè cbiitÀ et dans le jardin. Qa^qne espérante' restait eneot^^mais lor9f<}ue ayant traversé une partie de la cotir principale le Ilol se trouva vis-à-vis de la grande porte du Carrousel , des forcenés Taper'» çarent et crièrent avec l'accent de la fureur : Five Pt'tion l A bas le Bail Vive la nation ! Le Roi passa dans le JafcKn : là, se firent entendre de semblables cris et de pareilles menaces. Frappé de ces derniers mots, vive la nation y le Roi répondit avec dignité : «. Et moi aussi je dis vive la nation ^ son bon^ ^ faeur a toujours été le premier de mes vosuit. » '

Les troupes destinées à défendre le château , le- Roi les pass4 en revue ; il entra dans les rangs, son maiivtiett décelait le ebagHif cfui Toppressait, mais l'air de bonté , dont soti visdge portait habituellement l'empreinte, n'en étoit point atf été..... K Eh bien! disait-il, cffà assiire qu'ils vienoént, que veulent'- V ils ? Je ne me réparerai pas des bons citoyens , mat cause est n la leur. »

De toutes parts , sur le Carrousel , à la place Louis XV , stit le quai des Tuileries , les cris menaçans redoublaient et le tuv multe augmentait. Les assaillans débouchèrent en plusiettifs colonnes , traînant avec eux des candus et des muiiitions de guerre. La place du Carrousel se remplit de peuple. Le cri général était Déchéance ! Déchéance i Les canons furent pointée sur les portes extérieures du château.

A cet instant, le procureur-général du département, qui avait suivi le Roi avec deux officiers municipaux, crut devoir haranguer les troupes placées dans l'intérieur des cours. Après avoir fait lecture de la loi, il poursuivit en ces termes :• <t A » Dieu ne plaise que nous vous demandions de tremper vos » mains dans le sang de vos frères ! Ces canons sont là pour » vous défendre et non pour attaquer ; mais au nom de la loi » je requiers cette défense, je la requiers pour votre conser- V vation propre , je la requiers pour la sûreté de cette mai-

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» son devant laquelle vous êtes postés. Si Ton entreprend de » vous forcer dans votre poste', la loi vous autorise de vous y » maintenir par la force ; mais je le répète , votre rôle n'est » point d'être assaillans, vous n'en avez point d'autre que la » défensive. »

Une partie peu nombreuse de la garde nationale parut seule disposée à répondre aux réquisitions de Rœderer. Les canonniers , invités à promettre , en cas d'agression , une forte résistance , ôtèrent > pour toute réponse , la charge de leurs canons.

Dès sept heures du matin , le peuple s'était attroupé sur la place Vendôme et dans la cour des Feuillans : pour calmer son effervescence , un officier municipal harangua la multitude et l'engagea à se retirer. Cet acte de dévouement exposa l'oficier municipal au plus grand danger : la multitude l'insulta et lui cria de descendre du tréteau sur lequel il était monté.

Théroignede Méricourt (i)le remplaça. Cette fille, vêtue en amazone, portait l'uniforme national : un sabre pendait à sa ceinture. Ses yeux, ses gestes, ses paroles, tout en elle exprimait la fureur. Entre sept et huit heures, un officier municipal entra [dans le cabinet du conseil où la famille royale était réunie : « Que veulent les séditieux? lui dit avec vivacité un des ministres. — La déchéance y répondit le municipal. — Que l'Assemblée prononce donc, répliqua le minis-

(i) Thëroigne de Méricourt, nëe dans un village des Ardennes, âgée alors d'environ trente ans , était une des nombreuses prostituées que nourrissait la capitale. Dans le premier mois de la révolution , elle tint chez elle un club où chaque jour se rendaient Barnave , Pétion et plusieurs autres députes. Mais bientôt le désir de propager la nouvelle doctrine la conduisit en Allemagne. Arrêtée dans le cours de sa mission , elle fut enfermée dans la forteresse de Kufstein dans le Tyrol ; Pempereur Léopold II lui rendit sa liberté ; elle revint à Paris prêcher avec un nouvel acharnement la révolte et le carnage.

tre. — Mais, demanda la Reine, que deviendra le Roi? » L'officier municipal garda un morne silence et se retira.

Alors parut, à la tête du directoire du département, le procureur - général revêtu de son écharpe : « Tout est perdu, » me dit, les larmes aux yeux, un membre de cette députation. Le Roi s'était retiré dans sa chambre à coucher : sa famille l'entourait. Rœderer ayant à parler au Roi, je l'introduisis. « Le danger, dit -il à Sa Majesté, » est au-dessus de toute expression ; la défense est imposn sible. Dans la garde Nationale , il n'est qu'un petit nom- » bre sur qui Ton puisse compter : le reste, intimidé ou » corf ompu , se réunira , dès le premier choc , aux assaillans. » Réfugiez-vous promptement au sein du corps-législatif. Les » jours de Votre Majesté, ceux de la famille royale , ne peui> vent être en sûreté qu'au milieu des représentans du pen- » pie. Sortez de ce palais : il n'y a pas un instant à perdre. » Le Roi différait de prononcer : la Reine témoignait la plus grande répugnance à se rendre auprès de l'Assemblée nationale. . Quelques instans auparavant, Sa Majesté avait dit à deux gentilshommes qu'elle honorait de sa confiance: «c Oui, j'ai- » merais mieux me faire clouer aux murs du château , que de » nous réfugier à l'Assemblée. — « Quoi, Monsieur, dit la » Reine à Rœderer, sommes-nous totalement abandonnés? » Personne n'agirait-il en notre faveur? — Madame, je le ré- » pète, la résistance est impossible. Voulez-vous donc vous » rendre responsable du massacre du Roi , de vos enfans , ^e » vous-même ; en un mot , des fidèles serviteurs qui voup en- » vironnent? — « A Dieu ne plaise , répondit la Reine. Que » ne puis-je au contraire être la seule victime ! »

Pressé par ces considérations , le Roi , surmontant son extrême répugnance, consentit à se réfugier à l'Assemblée. « Donnons , dit-il , cette dernière marque de notre amour pour le peuple. » A l'instant. Sa Majesté ordonna que les portes du château fussent ouvertes , et qu'on s'abstint de toute

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hostilité. Louis XYI a donc quitté le palais des ixMS ! il l'a quitté pour jamais 1 Et dans quel lieu alla-t*il chercher la m* reté ! Quelques serviteurs fidèles entourèrent la famille royale. Sa Mi^esté se flattait encore de voir les rassemhlemens des vectiona se déclarer pour elle. A sa soiiie du château , on loi l^pporta que^ dans la plupart, les gens qui pensaient lenûeiix aç retiraient pour aller garder leurs maisons et leurs famîUes ; que partout les /acohins avaient pris un tel ascendant i qu'ils forçaient les partisans même de la cause du Roi de ae joindre à eu^ pour le combattre. •

En traversant la terrasse des FeuiUans , la famille royale fat insultée par la populace \ A bas le tyran l La^ niort l la mort ! f rialt-^Ue avec fureur.

LfC Roi arriva eufin à la salle de l'Assemblée. D monta à l'estrade du président ; et , debout devant lui , i^ dit : « Je )> suis venu ici pour éviter un grand crime ; et je pense que n je ne saurais être plua en sûreté qu'au milieu de tous, » Messieurs. -«-^Yous pouvez , Sire, répondit le président (Very gliiaud), compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale ; » ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits dn 9 peuple et les autorités constituées. » La Reine, Monsieur \§ Pauphip , Madame Royale , et Madame Elisabeth , parvenus avec peine à la salle des séances , avaient pris place sur le banc des ministrea. Quelques momens après, le Roi et sa famille furent conduits dans une loge destinée au rédacteur du journal intitulé le> Logographe. La piincesse de Lamballe et k marquise de Toui^çl y entrèrent avec eux. Là, vinrent les rejoindre une partie de ceux qui n'avaient pu les suivre. Des gentilshommes , en habits de gardes nationaux , se mirent ea faction à la porte du Logographe.

Le plus grand nombre des personnes de la cour et du service était resté au château. Après le départ de la famille royale, la princesse de Tarente, la marquise de la Roche- ^iinon, dames du palais de la Reine, et madembîseUe d«

Toarzel se réfugièrent dans la chambre à ooucher du Kot-, on y remarquait les dames Thibaut , Neuville , Bninier , Nayarr» « BaziljB y ainsi que plusieurs autres personnes dont nous n'avonâpu conserver les noms. Toutes, en ce moment, faisaient preuve d'un courage proportionné k la grandeur du danger.

A neuf heures , un coup de mousquet tiré de la cour sur le château, fit voler quelques éclats de pierre. Soit par une^siMte naturelle de la provocation du dehors, soit par le fait de gens que les iiactiettx avaient apostés dans le palais même , pour répondre à la première agression , on riposta de l'intérieur du château par plusieurs coups de fosU. Aussitôt partit , de la place du Carrousel , une décharge de canonsi ; mais elle fut ajustée avec tant de maladresse ou de précipitation que , mf4~ gré le peu de distance j les boulets ne frappèrent que l'extrémité des toits. Ainsi s'engagea ce combat] dont les suites furent si funestes.

Aq bruit de cette décharge , que le Roi pouvait croire être partie du château , l'indignation se peignit sur son visage : ce J'ai défendu de tirer , » s'écrfa-t-il. Cette défense, écrite de la main du Aoi , avait été rennise à un officier suisse ( le baron de DUrler) : à Tinstant, un second ordre fut expédié. Le Roi enjoignait aux Suisses d'évacuer le château, et à leurs chefs de ae reodre auprès de lui. Un courrier alla en toute diligence au devant d'une division Ae Gardes Suisses qui venait de Courbevoie , et lui apporta l'ordi'e de rétrograder. £n même temps, la Reine chargea un gentilhomme dé rallier quelques g^r^e^ nationaux de bonne volonté , de courir avec eux au château et de délivrer les dames et autres personnes qui y étaient enfermées. Aucun garde national ne voulut partager l'honneur de cette périlleuse commission.

Aux premiers coups tirés du château , les assaillans effrayés se dispersèrent ; ils se précipitèrent par la porte Royale, dans la place du Carrousel ; les canouniers abandonnèrent

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leurs pièces , en an moment les cours furent évacuées ; le pavé fut couvert de fusils , de piques , de bonnets de grenadiers, d* armes de toutes espèces. Mais les fuyards , voyant que la force armée était peu nombreuse , qu'il y avait même de la division par^i la garde nationale et qu'on ne les poursuivait pas, reprirent bientpt courage et revinrent à la cbarge. Le canon tonna à coups redoublés ; le feu éclata dans les bâtimens qui fermaient et séparaient les cours du palais ; de toutes parts retentissaient l'explosion de la mousqueterie et le choc des armes. Enfin la populace fondit, avec tout l'avantage de sa masse , sur les entrées du château : elle y pénétra ; elle y porta le carnage. Les corridors, les appartemens , les moindres réduits furent arrosés de sang et encombrés de cadavres. La cruauté des assassins épuisa sur leurs victimes tous les genres de tortures

La populace, toujours atroce quand elle triomphe , fit à peine grâce à quelques-uns des habitans ou employés du château.

La mort frappait de toutes parts. Un grand, nombre de soldats suisses, traînés à la place de Grève, y furent égoigés: on égorgea, dans leurs loges, les Suisses des portes.

La plume se refuse à décrire les outrages infâmes qu'exercèrent des hommes , et même des femmes , sur les cadavres des victimes. Les barbaries ne suffirent pas à la rage du peuple. Plusieurs logemens dépendans du château furent pillés ou brûlés. La maison de M. de hi Borde , ancien premier valet de chambre de Louis XV , fut réduite en cendres. Enfin, quand le fer et la flamme eurent cessé leurs ravages, l'Assemblée législative, jusqu'alors tranquille spectatrice de l'événement , sortit de son apathie ; mais ce fut pour mettre le sceau à l'insurrection. Le député Yergniaud, organe de la commission extraordinaire , composée en grande partie de députés de la Gironde et de leurs partisans, monta à la tribune : « La mesure, dit-il, que je viens vous proposer est rigoureuse, mais je m'en rapporte à la douleur qiii vous pénètre pour

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y» juger combien il importe au salut de la patrie que vous Ta- » doptiez sans délai. » Aussitôt il proposa qu une Convention nationale serait convoquée , qu'en attendant que le peuple français eût expliqué par elle sa volonté , et que le règne de la liberté et de 1* égalité fût établi , le chef du pouvoir exécutif serait provisoirement suspendu ; qu'un nouveau ministère serait organisé ; que le paiement de la. liste civile serait interrompu, et qu'il y serait substitué un traitement pécuniaire provisoire ; qu'enfin il serait préparé au Luxembourg un logement pour le Roi. Cette motion était à peine adoptée que l'Assemblée , ayant appris que la fermentation continuait , ordonna qu'une analyse de son décret serait publiée dans tous les carrefours de la capitale. Les affiches portaient : « Le Roi est sus- » pendu ; sa famille et lui restent en otage ; le ministère actuel » n'a plus la confiance de la nation, l'assemblée va procéder i> à le remplacer; la liste civile est supprimée. »

Yoilà donc l'attentat de cette journée sanctionné par l'assemblée elle-même ! La France n'a plus de Roi ! Une étroite prison va remplacer le trône de Louis ! U n'en sortira que pour aller à l'échafaud ! Sa mort ne sera point vengée , ou , si le ciel lui suscite des vengeurs , quel sera leur sort !

Extrait des mémoires de M. Hue,

(B), page g, '

Échappé au danger (i) qui, le dix août, avait menacé mes jours, j'appris, le lendemain de bonne heure, que la famiUe royale avait passé la nuit dans l'ancien couvent des Feuillans. Empressé d'y pénétrer , je traversai les cours et le jardin des Tuileries en détournant les yeux des cadavres encore épars.

(i) Au moment où les séditieux portèrent dans le château la fureur et le carnage , plusieurs des portes se trouvèrent fermées. Le désordre f nt alors à son comble , chacun courait , se poussait , et s'eflbrçait d'échapper à la mort. Ne sachant moi-même comment la fuir, je me

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Enfin, après avoir franchi tous les obstacles, j'arrivai k la chambre du Roi. était encore dans son lit, ayant la tête couverte d'une toile grossière. Ses regards attendris se fixèrent sur moi ; il me fit approcher , et , me serrant la main , il me demanda avec un vif intérêt le détail de ce qui s'était passé an château depuis son départ. Oppressé par ma douleur et mes sanglots je pouvais à peine m' exprimer. J* appris au Roi la mort de plusieurs personnes qu'il affectionnait, entre autres celle da chevalier d'Alonville , sous-gouverneur du dauphin , mort es 1789 , et celle de quelques-uns des officiers de la chamhrë, de Sa Majesté. « J'ai du moins, me dit le Roi avec émotion, h 3» consolation de vous voir sauvé de ce massacre. » Je trouvai auprès de Sa Majesté plusieurs gentibhommes et quelques personnes de la famille royale.

Le Roi et sa famille occupaient dans un corridor , autrefois le dortoir des religieux , le logement de l'architecte de la sdk des s^éances; il consistait ei^ quatre cellules, communiquant les unes 'aux autres. La première formait une antichambre. Le Roi couchait dans la seconde ; la troisième était occupée {nr h Reine et par madame Royale ; la quatrième l'était par monsieur le Dauphin et par mademoiselle de Tourzel ; enfin mâ^ dame Elisabeth et la princessede Lamballe avaient dans le même corridor une seule chambre.

Une garde nombreuse veillait à toutes les issues du corridor; personne ne pouvait , même pour le service , passer sans être arrêté ou questionné. L'inspecteur de la salle des séances distribuait des cartes de laissez-passer.

précipitai , ainsi que plusieurs personnes , par une des fenêtres da palais , donnant sur le jardin des Tuileries, et je le traversai sous on feu de ipdusqueterie qui renversait un grand nombre de Suisses. Poursuivi au delà de ce jardin, ù^ n^eus d'autre ressource que de me jeter dans la Seine. Les forces allaient m^ahandonner quand heureusemeot 1 j*ajtteignis un bateaM : j'y entrai \ le ^fà^elier mê saftva.

HISTOBIQUBS. :^^

(C), page II.

L'âme navrée de douleur la famille royale arriva au Temple, ^anterre fut la première personne qui se présenta dans la cour où l'on descendit. Il fit aux officiers municipaux un signe que • dans le moment je ne pus interpréter. Depuis que j'ai connu les localités du Temple , j'ai jugé que Tobjet de ce signe était de conduire dès l'instant de son arrivée le Roi dans la tour. ^ Un mouvement de tête y de la part des officiers municipaux , annonça qu'il n'était pas encore temps.

La famille royale fut introduite dans la partie des bâtimens dite le palais , demeure ordinaire de monseigneur comte d'Artois quand il venait à Paris. Les municipaux se tenaient auprès du Roi le chapeau sur la tête , et ne lui donnaient d'autre titre que celui de monsieur. Un homme à longue barhe que j'avais pris d'abord pour un Juif, affectait de* répéter à tout propos cette qualification. Quelques-uns des municipaux qui , dans cette circonstance, se montrèrent si atroces, parurent depuis repentans de leur conduite et sincèrement affligés de la captivité du Roi.

Le jour de l'emprisonnement de la famille royale semblait être un jour de fête pour le peuple de Paris ; il se portait en foule autour du Temple , criant avec fureur ! Vive la nation ! Des lampions , placés sur les parties saillantes des murs extérieurs du Temple , éclairaient la joie bafrbare de cette aveugle multitude.

Dans la persuasion où était le Roi , que désormais le palais du Temple allait être sa demeure , il voulut en visiter les appartemens. Tandis que les municipaux se faisaient un plaisir cruel de l'erreur du Roi pour mieux jouir ensuite de sa surprise , Sa Majesté se plaisait à faire d'avance la distribution des divers logemens. Aussitôt l'intérieur du Temple fut garni de nombreux factionnaires. La consigne était si sévère , qu'on ne

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pouvait faire un pas sans être arrêté. Au milieu de cette fonle de satellites , le Roi montrait un calme qui peignait le repos de sa conscience.

A dix heures on servit le souper. Pendant le repas qui fat court, Manuel se tint debout à côté du Roi. Le souper fini, la famille royale rentra dans le salon. Dès cet instant , Louis XYI fut abandonné à cette commune factieuse qui l'investit de gardiens ou plutôt de geôliers, à qui elle donna le titre de commissaires. En entrant au Temple, les municipaux avaient prévenu les personnes du service que la famille royale ne coucherait pas dans le palais qu'elle habiterait le jour seulement : ainsi uqus ne fûmes pas surpris d'entendre, vers onze heures du soir, l'un des commissaires nous donner l'ordre de prendre le peu d'effets en linge et vêtémens qu'il avait été possible de se procurer, et de le suivre.

Un municipal, portant une lanterne, me précédait. A la faible lueur qu'elle répandait , je cherchais à découvrir le lieu qui était destiné à la famille royale. On s'arrêta au pied d'un corps de bâtimens que. les ombres de la nuit me firent croire considérables.' Sans pouvoir rien distinguer, je remarquai néanmoins une différence entre la forme de cet édifice et celle du palais que nous quittions. La partie antérieure du toit qui me parut surmonté de flèches que je pris pour des clochers, était couronnée de créneaux sur lesquels, de distance en distance, brûlaient des lampions.

Malgré la clarté qu'ils jetaient par intervalles , je ne compris pas quel pouvait être cet édifice , bâti sur un plan extraordinaire ou du moins tout-à-fait nouveau pour moi.

En ce moment , un des municipaux rompant le morne si* lence qu'il avait observé pendant toute la marche : « Ton V maître , me dit-il , était accoutumé aux lambris dorés. Eh M bien ! il verra comme on loge les assassins du peuple ! Suis- » moi. »

Je montai plusieurs marches : une porte étroite et basse me

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conduisit à un escalier construit en coquille de limaçon.

Lorsque je passai de cet escalier principal à un plus petit qui menait au second étage , je m'aperçus que j'étais dans une tour, j'entrai dans une chambre éclairée de jour par une seule fenêtre, dépourvue en partie des meubles les plus nécessaires , et n'ayant qu'un mauvais lit et trois ou quatre sièges^ (c C'est là que ton maître couchera, » me dit le municipal. Ghamilly m'avait rejoint, nous nous regardâmes sans dire mot : On nous jeta comme par grâce, une paire de draps. Enfin on nous laissa seuls quelques momens.

Une alcôve , sans tenture ni rideaux , renfermait une couchette qu'une vieille claie d'osier annonçait être remplie d'insectes. Nous travaillâmes à rendre le plus propres possible et la chambre et le lit. Le Roi entra ; il ne témoigna ni surprise , ni humeur. Des gravures , la plupart peu décentes , tapissaient les murs de la chambre : il les ota lui-même. « Je ne » veux pas , dit-il , laisser de pareils objets sous les yeux de » ma fille. » Sa Majesté se coucha et dormit paisiblement ; Chamilly et moi , restâmes toute la nuit assis auprès de son lit. Nous contemplions avec respect ce calme de l'homme irréprochable, luttant contre l'infortune, et la domptant par son courage, a Comment , disions-nous , celui qui sait exercer sur » lui-même un semblable empire, ne serait-il pas fait pour » commander aux autres ! » Les factionnaires, posés à la porte de la chambre , étaient relevés d'heure en heure ; et chaque jour les municipaux de garde étaient changés.

(D), page 12.

Le Roi était couché : Chamilly et moi venions de nous jeter sur le matelas qui faisait notre lit commun. Vers minuit , entrèrent deux commissaires de la municipalité. « Êtes-vous les valets de chambre? » demandèrent-ils. Sur notre réponse

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affirmative , ils nous ordonnèrent de nous lever et de les ntivte. Les mains de Chamilly et les miennes s'étant rencontrées, nous les serrâmes étroitement. Un des municipaux avait dit , k jour même, en notre présence : « La guillotine est pemumeate, et frappe de mort les prétendus serviteurs de Louis. » Aussi croyions-nous toucher au dernier moment de notre existence. Descendus dans l'antichambre de la Reine , pièce très-étroite où couchait la princesse de Lamballe , nous j trouvâmes cette princesse et madame de Tourzel déjà prêtes à partir. Leurs . bras étaient enlacés avec ceux de la Reine , de ses enfans et de madame Elisabeth , elles en recevaient de tendres et àéàârans adieux.

Le même ordre de départ avait été donné aux autres personnes du service. Rassemblés tous dans le même lieu, nons attendions dans un morne silence notre sort ultérieur» la porte de la tour s'ouvrh à la lueur de quelques flambeaux. Nous tnversâmes le jardin, et gagnant la porte du palais du Temple, on nous fit monter dans des voitures de place : des officiers municipaux y entrèrent avec nous ; des gendarmes nous escortèrent. Livrés aux idées les plus sinistres, nous avançâmes sans savoir où l'on nous conduisait.

Les voitures s'arrêtèrent devant Thôtel de .ville où nous montâmes. Jaloux de donner au peuple , toujours avide de spectacles, le plaisir de nous voir passer, et à nous Thumiliation d'être en butte à ces outrages , nos conducteurs notts firent traverser la salle des séances pour arriver à la chambre du secrétariat. Dans cette pièce, rangés sur des bancs où les mnniciuaux assis à nos côtés nous séparaient les uns des autres , et no^s interdisaient toute conversation , nous attendîmes plus d'une heure. Enfin, notre interrogatoire commença; chacun de nous fut introduit séparément dans le lieu où siégeait la commune. Appelé le dernier, j'espérais y retrouver mes compagnons d'infortune , et , du moins , par quelques signes , apprendre d'eux ce qui s'était passé à leur égard ; mais quelle

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fut ma surprise, lorsqu'en entrant dans la salle (il était dix heures du matin), je n'aperçus aucune des personnes qui m'y avaient précédé!

En attendant que le président, à c6té duquel je fus placé , m'interrogeât , j'observais, dé l'estrade où j'étais, les gens que renfermait cette enceinte ; c'étaient des membres de là commune 9 revêtus de rubans tricolores , des hommes du peuple , des femmes et même des enfans , une partie de cette assemblée bizarre était couchée sur des bancs et sommeillait.

Lorsqu'enfin l'on m'interrogea, je fus requis de déclarer mes noms et profession. Persuadé que c'était à celui qui m'interpellait que je devais répondre, je me tournai de son côté. <c Citoyen, me dit d'un ton sénatorial l'un des substituts du procureur de la commune (Billaud de Yarenne), réponds au peuple souverain. » Je me retournai vers ce prétendu souverain , dont la majeure partie dormait et ne donnait pas plus d'attention aux demandes qu'aux réponses. Ceux qui ne dormaient pas se mirent à m'interroger tous à la fois, je ne savais à qui répondre.

Pour première question , on ikie demanda ce qui s'était passé au château des Tuileries dans la nuit du 9 au 10 août. Au seul énoncé de la question, je m'aperçus facilement que les interrogateurs étaient à cet égard beaucoup plus instruits que moi. Dans cette nuit désastreuse , chefs ou agens de la sédition, que pouvaient-ils apprendre d'un homme qui n'avait été que spectateur ou victime? Je répondis de manière à ne compromettre personne. Je m'étendis sur la conduite des autorités constituées dont plusieurs membres s'étaient alors réunis avec le ministre dans le cabinet du conseil du Roi. Je racon-^ tai la manière dont j'avais échappé à la mort.

i4 seconde question avait pour objet une fourniture de meubles que l'on disait avoir été faits peu de jours avant le 1 o «OûtpoCir la Reine et pour madame Elisabeth. Ma réponse fut

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