R NOVEMBRE
grave et intelligente, capable de reconnaître, en arrivant sur la rivière Saint- Jean, s'il ne s'y serait pas introduit quelque parti ennemi, et de lui en donner promptement avis, afin qu'il pût ou rétrograder ou prendre sa route par la rivière et le lac Matapédiac, qui l'aurait, au moyen d'un long portage, conduit à la rivière Métis, qui se décharge dans le Saint-Laurent entre Matane et Rimouski. Conseil tenu le mercredi soir, il fut décidé que l'abbé Painchaud, avec deux sauvages et un canot, prendrait les devants le lendemain de grand matin, qu'il ferait une marche forcée, que s'il apercevait quelque signe de trouble dans la rivière Saint-Jean, il reviendrait promptement en informer ; que si tout y était calme, comme il était plus probable, il enverrait de là au portage de Wagliensis des vivres et des canots pour transporter le prélat et son bagage à Madawaska, ce qu'il promettait devoir être exécuté le samedi matin à dix heures, temps où Pévêque serait hors de ce portage. En conséquence les cinq autres canots devaient rester à l'entrée du portage dans lequel les autres sauvages n'auraient autre chose à faire que de l'accompagner et transporter ses effets.
Septembre 1, 2, 3. — Le jeudi, jour du Sacerdoce, l'évêque privé non-seulement de la satisfaction de célébrer cette fête dans quelqu'une des églises de son diocèse, mais encore de pouvoir dire la messe, s'en consola, comme il put, devant Dieu, dans une oraison souvent troublée, et par la pluie qui tomba tout le matin de ce jour, et par l'abondance du saumon dont
la pêche donna plus de distraction que les autres jours et aux canoteurs et aux passagers. Au diner il partagea quelques gouttes de liqueur qui leur restait, ce pour se réjouir (à une assez grande distance) avec ceux de son clergé qu'il supposait assemblés pour terminer par une agape cette fête toute cléricale.
Cependant la rivière devenait de plus en plus étroite et annonçait que Pon approchait de sa source, lorsque tout-à-coup les canots la laissèrent pour prendre celle de Waghensis, maussade ruisseau embarrassé d'arbres renversés et couvert, l'espace d'une lieue, de branches d'aunes qui se croisent mutuellement d'une rive à l'autre, et crèveraient les yeux des voyageurs, si ceux-ci étaient peu soigneux de se garantir.
4. — Ce fut à travers tous ces embarras que les canots franchissaient à peine, que l'on parvint à l'entrée du portage le vendredi soir, terrain tremblant, plein de source et d humidité, où le premier morceau de bois rangé pour préparer la place d'une cabane, décela un lézard qui vraisemblablement n'était pas là le seul de son espèce.
Comme il restait encore plus d'une heure avant le coucher du soleil, l'évêque tint à ses dix sauvages la promesse qu'il leur avait faite de planter une croix sur sa route comme un monument de son passage. On mit hache en bois. Avant la nuit la cabane fut faite, la croix préparée, plantée et bénite solennellement. Après le souper, il leur fit une distribution
de chapelets, qui fut suivie de leurs cantiques ordinaires.
5. — Le lendemain il s'agissait de passer le portage. 11 n'a réellement que huit milles de long, mais se trouve en avoir plus de neuf à raison de la quantité d'arbres renversés qui s'y rencontrent et qui souvent obligent à de grands détours pour recouvrer le sentier perdu. Il n'est pas rare d'y trouver deux ou trois arbres renversés les uns sur les autres ; autant d'csealadages qu'il faut faire et qui ajoutent grandement à la difficulté de la route. L'évêque, quoique muni d'un bâton, eat souvent besoin de son chapelain pour s'empêcher de tomber et se trouva excessivement fatigué en arrivant à l'autre extrémité du portage, ayant mis cinq heures et demie à le traverser.
6. ^Vainement se flattait-il d'y trouver des canots de la rivière Saint-Jean. Rien ne parut c'e la journée. Lassé d'attendre et n'entendant parler de rien, le dimanche matin il assemble les sauvages, leur exprime son inquiétude, insiste sur le retard excessif qui lui faisait craindre qu'il ne fût arrivé quelque accident à M. Painchaud d'ordinaire si ponctuel, leur fait considérer que les vivres vont manquer pour eux et pour lui, et conclut à ce que les plus vigoureux de la bande retournent à Waghensis chercher une couple de canots pour s'acheminer vers la rivière Saint-Jean.
11 est vrai de dire qu'il restait encore au prélat de la viande salée pour plus d'un jour, mais il était réduit au dernier morceau de pain pour lui et ses deux jeunes gens ; quant aux sauvages entre les mains
desquels il avait compté le jeudi dix-huit saumons de taille fort au-dessus de la médiocre, soit qu'ils en eussent laissé quelques-uns à l'entrée du portage, soit qu'ils eussent tout dévoré selon leur coutume, toujours ne leur restait-il plus qu'un canard à dix, et ils n'avaient pas encore déjeûné.
Ils ne répondirent rien à la proposition, mais cinq d'entr'eux jetant de côté leurs chapeaux, se ceingnirent la tête de mouchoirs et gagnèrent le bois. Interrogés combien il leur fallait de temps pour aller et revenir, ils demandèrent trois heures. Je vous en. donne cinq, repartit l'évéque, qui en cela se trouvait très-libéral. Cependant il s'en écoula huit, et ils ne reparaissaient pas. Le soir approchait. Ily avait trenteet-une heures qu'il était en attente, et son inquiétude redoublait, lorsque vers les cinq heures, un cri se fit entendre du ruisseau voisin. C'étaient des Canadiens de la rivière Saint-Jean, avec trois petits canots d'écorce et des rafraîchissements. Leurs voitures étaient insuffisantes pour se charger de tout transporter. Ils prirent donc l'évéque et son domestique et une partie des efîets. Le reste demeura avec M. Côté, chargé de suivre dans le premier des canots sauvages qui arriverait du portage. On fît trois parts des vivres qui avaient été apportés, dont deux restèrent pour M. Côté et les sauvages. Des deux canots qu'ils s'étaient mis en devoir de transporter il n'en arriva (ju'un, l'autre ayant été laissé dans le bois parce que les sauvages succombaient dessous. 11 y avait environ une demi-heure que l'évéque était parti, lorsque M.
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Côté embarqua: il le joignit à huit heures du soir à deux lieues et demie de là, où il le trouva cabane pour la nuit et ne l'attendant plus.
Voici ce qui avait donné lieu au retard extrême des canots attendus le samedi matin à la sortie du portage et rendus seulement le dimanche soir. M. Painchaud n'avait jamais fait le voyage de Madawaska. Mal informé par les sauvages qui ne connaissent pas les distances et ne les mesurent que par le plus ou le moins de temps qu'ils mettent à les parcourir, par exemple, une journée, une demi-journée, etc., il s'était persuadé que de la sortie du portage il n'avait à faire qu'environ deux lieues et quart par une rivière aisée, pour tomber sur la rivière Saint-Jean. Mais la distance est de neuf à dix lieues, d'abord par un ruisseau nommé le ruisseau du portage^ aussi embarrassé d'aunages que celui de VVaghensis, et ensuite par la grande rivière où il n'y a pas moins de sept portages à faire, outre qu'elle est embarrassée de beaucoup de gros arbres qui la traversent, de cabanes et de chaussées de castors, et qu'en cette saison les eaux y sont si basses que les canote urs et souvent les passagers font plus de chemin à gué que dans les canots, ce qui ne saurait manquer de prolonger excessivement la route. Ajoutez que les deux sauvages qui accompagnaient l'abbé Painchaud, eurent une peine inconcevable à passer leur canot dans le portage, qu'ils l'y brisèrent en partie et qu'avant de rembarquer il leur fallut plus d'une demi-journée pour le gommer et réparer, de sorte qu'au lieu d'arriver sur
la rivière Saint-Jean le vendredi, il ne s'y rendit que le lendemain après-midi, vers les trois heures, et que les hommes par lui envoyés au devant de l'évêque ignorant qu'il fût dépourvu de canots couchèrent en route et se rendirent fort lentement, étonnés de ne le pas rencontrer à chaque instant
7. — Le prélat ne tarda pas à voir par lui-même ce qu'était cette grande rivière. II lui restait environ sept lieues à faire le lundi pour en sortir, et quoique parti de son campement au soleil levant, il n'atteignit la rivière Saint-Jean qu'à deux heures après-midi. Il était encore à six lieues de l'église de Saint-Basile sous l'invocation duquel est la paroisse de Madawaska ; il les fit en six heures, au moyen de neuf canots habilement conduits à la perche par les habitants du pays.
La parois-e de >fadawaska — Les Malécites — Population de Madawaska— John Lang — M. I.étang, curédeSaint-André — Retour à Québec.
Cet établissement est, comme l'on sait, sur la rivière Saint-Jean, qui a plus de 100 lieues de cours et se décharge dans la baie de Fundy, autrefois la baie Française. A environ quatre-vingt-douze lieues de son embouchure, elle reçoit la rivière de Madawaska qui sort du lac Témiskouata. Au confluent de ces deux rivières était autrefois un village de
sauvages Maréchites ou Malécites dont il ne reste plus qu'une ou deux cabanes. Ce village avait tiré de la rivière même son nom de Madawaska, qui s'est étendu depuis aux établissements français de la rivière Saint-Jean. Le premier prêtre qui fut envoyé à ces sauvages (environ 1786 ou 87) était feu M. Adrien Leclerc, lors curé de Pile V^erte. Ils étaient les seuls habitants de cette contrée, car il en est de la rivière Saint-Jean comme de tout le reste de la province du Nouveau-Brunswick, qui n'a commencé que longtemps après la conquête du Canada par les armes britanniques à avoir d'autres habitants que des sauvages, si l'on en excepte un petit nombre de familles acadiennes établies à trente lieues de l'embouchure de cette rivière au lieu nommé Sainte-Anne, voisin de celui où l'on a établi, sur la même rivière, la ville de Fredericton, devenue capitale de cette province depuis sa séparation d'avec la Nouvelle-Ecosse. Pendant les trois ans que dura la mission de M. Leclerc, qui se réduisait à deux ou trois semaines par année, quelques familles partie canadiennes partie acadiennes allèrent prendre des concessions de terres de la couronne sur les bords de la rivière Saint-Jean, dans la partie la plus voisine de ce village. En 1792 elles se trouvèrent au nombre de 24, et adressèrent une requête à l'évêque de Québec pour obtenir la permission de construire une chapelle, qui leur fut accordée. Maintenant on y compte 110 familles répandues des deux côtés de la rivière sur un espace de 8 lieues, mais avec des interruptions. Toute cette région a retenu
le nom de Madawaska. Cependant les sauvages se sont retirés d'abord à la Rivière Tobic, entre Madawaska et Fredericton, puis à l'entrée de celle de Midotec où le curé de Saint-Basile va les visiter une fois l'an, de sorte que sa desserte s'étend depuis l'embouchure jusqu'auprès de la source de la rivière Saint- Jean.
Suivant la ligne de séparation fixée entre les possessions américaines et britanniques par le traité de 1783, toute cette contrée devrait appartenir aux Etats- Unis. Le gouvernement anglais n'en disconvient pas, mais se croit autorisé à la garder par manière de représailles pour d'autres portions que les Etats- Unis lui retiennent, et s'abstient, néanmoins, depuis plusieurs années, d'y concéder des terres.
On conçoit que dans un moment de guerre, il est difficile de compter beaucoup sur les dispositions du peuple qui habite une telle contrée, et dont le sort ne peut être fixé qu'à la paix prochaine. Aussi plusieurs de ces habitants ont-ils dernièrement refusé de remplir le devoir de miliciens britanniques. Dans deux mois, disent-ils, on décidera peut-être que nous appartenons aux Américains : quelle nécessité de nous exercer pour les aller combattre ?
Les habitants de Madawaska étant un composé des rebuts de l'Acadie et du Canada, forment une peuplade mal unie, indocile, peu disposée à prendre les bonnes impressions qu'un pasteur s'efforce de leur donner. Cette rude paroisse a déjà lassé la patience de plusieurs bons prêtres. On l'en a quelquefois
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privée, mais elle est devenue trop nombreuse pour qu'on emploie désormais la même punition. Des vices grossiers y feront place, aussi bien qu'ailleurs, à de belles vertus chrétiennes, lorsque la prédication, l'éducation auront dissipé les nuages de l'ignorance qui y domine encore. Ces précieuses semences ne peuvent manquer de porter tôt au tard des fruits de salut.
8. — L'évêque y ouvrit sa mission le mardi matin, et la termina le jour suivant, après avoir confirmé 15 personnes, imposé pénitence publique à des concubinaires et excité les paroissiens à la prochaine construction d'une nouvelle église, sur laquelle ils n'ont encore pu s'entendre, quoique tous convaincus de sa nécessité.
• 9. — Là se trouvait, depuis un mois, un prêtre irlandais, M. Chs. French, de l'ordre des frères prêcheurs, qui se présenta pour s'aggréger au clergé du diocèse de Québec. L'évêque agréa ses services, sous le bon plaisir du gouvernement, lui conseilla de descendre à Fredericton pour présider lui-même au transport d'une quantité de livres qu'il y avait laissés, puis ayant fait ses adieux à l'abbé Painchaud, qui l'avait accompagné dans cette mission de la meilleure grâce du monde, et prenant avec lui M. Raby, missionnaire du lieu, et M. Côté, son chapelain, et Louis Lemieux, son domestique, ils se mirent en canot le soir même pour retourner au Canada. Les heures lui semblaient des journées, lorsqu'il réfléchissait à l'inquiétude que pouvait donner sa longue
absence et à la multiplicité des affaires qui l'attendaient.
La portion de la rivière Saint-Jean qui restait à parcourir pour arriver à celle de Madawaska, était d'environ une lieue et demie. C'est bien la partie la plus avancée et la plus florissante de la rivière ; les terres y sont belles et fertiles ; le foin, le grain, les patates y viennent en abondance. Mais deux choses nuisent extrêmement à l'établissement de cette rivière ; la première, c'est qu'elle est la plus dépourvue de poisson qu'il y ait peut-être au monde, de sorte que les nouveaux colons, dès leur arrivée, sont obligés de payer tous leurs vivres ou de les apporter avec eux. Il y a à la vérité une pêche de saumons au pied de la chute nommée le Grand SauU, mais ce Grand Sault est à onze lieues au-dessous de l'église de Saint-Basile, et combien de gens n'ont pas les voitures d'eau nécessaires pour faire ce trajet ? Quant à voyager par terre, nul ne l'entreprend, n'y ayant aucun chemin de tracé.
Le second obstacle qui retarde l'établissement de cette colonie, est le défaut de communication. Les habitants ont plus de 30 lieues à aller au fleuve Saint- Laurent et 60 à aller à Fredericton ; voilà néanmoins leurs seuls débouchés. Comment tirer parti de leurs denrées ? les frais des voyages n'en absorbent-ils pas presque tout le profit.
Le soleil s'était couché lorsque les voyageurs arrivèrent au village, c'est-à-dire au conflue'nt des deux rivières. Presqu'à l'entrée de celle de Madawaska,
se trouve un rapide dangereux où Phabileté des canoteurs suffit à peine à contenir les frêles nacelles qu'ils conduisent à travers de gros et terribles bouillons ; les canots d'écorce en usage dans ce pays, sont les plus petits que l'on connaisse. Cela vient peut-être de ce que les bouleaux y ayant d'ordinaire peu de circonférence, les sauvages et autres habitants aiment mieux faire leurs canots petits, que d'y introduire un trop grand nombre de morceaux d'écorce. Quoiqu'il en soit, ce rapide fut franchi, ainsi que le rocher qui l'avoisine et par-dessus lequel on fit portage, et l'on campa dans le bois à une demi-lieue au-dessus de l'embouchure de celte rivière, qui a dix lieues de cours et ti(mt comme il a déjà été observé, au lac Témiscouata auquel elle doit son origine.
10. — Il était environ deux heures après-midi, le lendemain, lorsque l'on arriva sur le bord de ce lac. Il a sept lieues de long et une ou une et demie de largeur. Les bords en sont agréableme?it couverts de monticules chargés de bois curieux à voir dans cette saison où les couleu'-s des feuillages sont si variées.
Un vent trop fort obligea de faire une pause à l'entrée du lac. C'est ce qui arriva souvent, les canots étant trop petits pour résister aux vagues. Vers les cinq heures du soir, il fut possible de remettre à l'eau, et les conducteurs ne manquèrent pas d'en profiter. Enfin à 9 heures on arriva à l'entrée du portage, que nous nommons le portage de Témiscouata ou de Madawaska, mais que les gens du pays appellent le portage du Canada, parce que c'est
réellement vers le milieu du portage que l'on tombe dans cette province.
Un nommé John Lang, ancien courrier, demeure seul avec sa famille à l'entrée de ce portage, et reçoit du gouvernement deux chelins par jour, à la seule charge d'y demeurer, ayant du reste, autour de lui, une vaste quantité de terre, dont il peut défricher autant qu'il lui plait, sans craindre d'être molesté par ses voisins. Les voyag^Mirs, de quelque côté qu'ils viennent, s'estiment fort heureux de irouver une maison en cet endroit, surtout dans les mauvais temps. L'évêque l'a loua pour cette nuit, et de deux cabanes qui l'avoisinent, l'nnp fut occupé»^ par les dix canoteurs qui formaient sa brigade, l'autre par la famille du propriétaire.
11. — Le vendredi de grand matin on se mit en route dans le portage. Il est long de 12 lieues et 14 arpents, bonne mesure. A c^tte époque le chemin était aussi beau qu'on peut l'espérer ; avant déjeuner il y avait déjà deux lieues de faites, au bout desquelles la caravane fut rencontrée par 5 hommes et 4 chevaux que M. Létang, curé île Saint-André, envoyait au devant du prélat. Alors les habitants venus de Madawaska se retirèrent, et ceux de Saint- André ayant trois espèces de traîneaux ou plutôt de ménoires avec des perches, y entassèrent le bagage, et l'on continua la route par un chemin généralement beau, oIj la plupart des molières que l'on rencontre sont bordées de pièces de bois disposées de manière à les pouvoir franchir assez aisément. On cabana à
cinq lieues et demie de l'entrée du portage, dans un désert bien aéré, où l'on pouvait aisément trouver de l'herbe pour les chevaux et du bois sec pour le chauffage. Aussi dans cette nuit, qui fut assez froide, on en brûla autant qu'il en aurait fallu pour cuire une fournée de chaux.
1-. — Le samedi la chaleur excessive et les maringouins qui abondaient, rendirent la marche un peu plus fatigante, quoique le chemin fût encore plus avantageux que le jour précédent. Une heure et demie de sommeil pris à la suite du déjeuner pour remplir ce que l'on avait perdu la nuit d'auparavant répara les forces mais retarda la marche, de sorte qu'à deux heures après-midi, au moment où î'évêque se réjouissait de voir arriver au devant de lui son cher secrétaire et l'abbé Morissette, son élève, sur les bords de la rivière Verte, d'où il n'y avait plus que trois lieues à l'aire pour sortir du portage, il fut accueilli d'une forte pluie, qui vint humecter et le dîner frugal d'un peu de pain et de beurre qu'il commençait à prendre, et ses habits et sa personne, et ses compagnons et tous leurs effels.
Cette pluie dura le reste du jour et le suivant tout entier.
Cependant il fil encore une lieue à pied entre deux eaux, rencontra M. Létang qui avait apporté des rafraîchissements qu'il eût fort appréciés en toute autre temps, des crêpes, du poisson, de la citrouille cuite, mais qu'il ne se donna pas le temps de goûter,
plus empressé de hâter sa marche, que de se remplir l'estomac.
Il lui restait deux lieues à faire, pour arriver au fleuve, lorsqu'une voiture, procurée par l'attention estimable de ce monsieur, le reçut au bord de la petite Rivière-du-Loup et le conduisit à la côte vers huit heures du soir. Ses compagnoQs trouvèrent aussi, les uns des chevaux de se'le, les autres des calèches, et y arrivèrent en même temps que lui. Il ne restait plus que trois petites lieues pour arriver à Saint-André. M. Létang avait encore pourvu à cette partie de la route, en préparant des relais qui reçurent les voyageurs et les y conduisirent à dix heures du soir. Le bagage arriva une heure après eux. Chacun s'empressa de changer et de se sécher. L'hospitalité infatigable du bon curé leur en multiplia les moyens. On soupa gaiement, on pria en commun, on se coucha à sec.
13. — Le lendemain, jour du Saint-Nom de Marie, l'évêque assista à l'office divin, et dans l'exhortation qu'il adressa aux paroissiens, il leur rappela qu'il y avait ce jour-là seize semaines qu'il leur avait annoncé, en partant, la divine parole. Son âme se remplit de joie, en revoyant cette partie de son troupeau. Mais elle en fut inondée, lorsqu'il arriva à Québec le mercredi suivant, ayant couché le dimanche à la Rivière-Ouelle, le lundi au Cap Saint- Ignace, où le brave curé de Québec vint ;i sa rencontre, et le mardi (15) à la Pointe-Lévi, où l'abbé Ferras vint lui donner des preuves de la continuation
de sa bonne santé, rétablie par un voyage à Halifax exécuté l'année précédente.
16. — L'empressement et la joie qa'il aperçut danji tous les citoyens qu'il rencontra, tant en débarquant à la Basse-Ville où il entra dans l'église pour remercier Dieu de l'avoir préservé des dangers du voyage, que dans le reste du chemin de là à son séminaire, lui prouva que l'on avait en effet pris plus d'intérêt à son absence et conçu plus d'inquiétude de son retard, qu'il ne l'avait d'abord imaginé. Il crut en devoir remer cier les fidèles de la capitale dans une instruction qu'il leur fit le dimanche suivant, et comme pour se délasser d'un voyage de plus de 650 lieues. Il partit le lendemain pour Montréal, ravi d'apprendre avant son départ, que M. Maguire, l'un de ses premiers compagnons de voyage, l'avait suivi d'assez prêt et par la même route, à son retour d'Halifax dans la Baie des Chaleurs, et qu'il était arrivé sain et sauf, le samedi 19 du même mois, dans son presbytère de Saint- Michel, à la satisfaction de ses bons paroissiens.