‹ Journal de deux voyages apostoliques dans le Golfe Saint-Laurent et les provinces d'en bas, en 1811 et 1812Chapitre 16 sur 17 · Q OCTOBRE · texte numérisé non relu

Q OCTOBRE

dans un autre voyage. Il se décida donc à les visiter tous deux, tout en faisant sa route pour Québec, et leva Pencre le vendredi matin, (14), après avoir pris congé de M. Macdonell qui s'en retournait à sa mission de Sainte-Marguerite, et de MM. McEachern et Lejamtel qui partaient pour Pile Saint-Jean, le dernier devant passer de là à Chétican et à Mâgré pour y achever les communions pascales commencées lors de la visite épiscopale au mois précédent.

11 y avait deux moyens de parvenir à Memramkook, savoir, par la baie Verte, qui sépare la province du Nouveau-Brunswick d'avec celle de la Nouvelle- Ecosse, ou par Gédaïque ; le premier chemin était plus court, mais moins connu, et pour sortir de Memramkook, sans allonger son voyage, il fallait revenir à Gédaïque. Le capitaine Dugasl qui n'était jamais entré dans la baie Verte, se souciant peu de l'aller sonder, le prélat le décida à aller tout droit à Gédaïque qu'il avait laissé le 29 juin au soir, c'est-à-dire dans une saison où le portage qui conduit à Memramkook était beaucoup moins mauvais qu'il ne devait le trouver à la mi-août.

Tout son clergé était alors réduit à M. Côté, son chapelain. Aussi jamais ne fut-il plus libre que ce jour-là de vaquer à Pétude et aux autres occupations qui demandent un silence qui règne rarement à bord. Ajoutez qu'un vent frais, alizé, soufflant modérément de Pest-nord-est, rendit la navigation extrêmement agréable. W Angélique fit dans cette journée trentehuit lieues. C'était une excellente marche. Elle

mouilla à deux lieues du havre de Gédaïque vers neuf heures du soir. Mais autant la journée avait été bénigne, autant la nuit fut orageuse. Un vent de fou Ire accompagnés d'une forte pluie, vint mettre la pauvre goélette dans une agitation qu'elle n'avait pas éprouvée depuiis longtemps. Vaisselle, verrerie, tout se brisait dans la chambre. Les meubles plus durs étaient déplacés et jetés par terre. Du rum, du lait répandus, des morceaux de flocons cassés, venaient couvrir à l'envi le lit de l'évéque, qui craignait de se voir à tout moment enlevé de là et jeté sur le plancher comme ses tables et ses valises.

15. — De grand matin le capitaine leva l'ancre et se rendit dans le havre à une lieue de l'é2:lise. Mais la tempête l'y suivit et dura tout le jour. Marin Galant, l'ami des étrangers, reconnaissant la goélette, fut bientôt rendu à bord avec deux compagnons dans sa chaloupe ; mais quelque forte que fût cette petite voiture, lorsque, outre ces trois hommes elle fut encore chargée de l'évéque, de son chapelain, et de son domestique, sans compter quelques caisses d'ornements, etc., dont l'évéque ne se sépare jamais, il devint nécessaire de jeter à l'eau les pierres dont elle était lestée, et ce ne fut qu'avec de grands efforts et une frayeur encore plus grande, que le prélat parvint à la grève, où il fut reçu par M. Gagnon avec lequel il passa cette journée et la suivante tout entières.

16. — Le dimanche était celui de la solennité de l'Assomption. Ce fut presque un redoublement de

fête pour les bonnes gens de Gédaïque, que de revoir dans leur église leur premier pasteur qui leur annonça la parole divine. Ils Pécoutèrent avec l'attention qui les distingue, excepté que chez eux, comme dans toutes les peuplades maritimes, il y en a toujours quelques-uns qui s'assoupissent lorsque le sermon commence et ne se réveillent que quand il finit.

Après vêpres, les habitants du lieu s'assemblèrent. Il s'agissait de prendre des mesures pour se rendre le lendemain à Memramkook ; la distance est d'environ hait lieues, dont six de portage ou de traverse, de la rivière de Memramkook à la mer. Le prélat n'étant pas cavalier, il fat résolu qu'il y serait conduit en traîneau monté sur des patins. En conséquence il demanda trois hommes et six chevaux pour avoir des relais, offrant de payer ce qui serait raisonnable.

La générosité des braves Acadiens fut offensée de cette proposition. " Non, non, Monseigneur," dit Raphaël Poirier : '^ il n'en coûtera rien, ni pour votre " personne, ni ponr votre bagage. Nous irons au *' nombre de vingt hommes ; nous mènerons autant " de chevaux. Chacun, à tour de rôle, mettra son *' cheval à votre voiture et aura T honneur de vous '* conduire. Les autres porteront vos effets. Vous " avoir assisté sera assez grand paiement pour nous." Il n'était pas permis de refuser une offre aussi honnête. Elle fut donc acceptée et le voyage résolu pour le lendemain.

1 7. — De grand matin Pévêque cél'^bra la messe, prit deux hommes et un canot qui devait le conduire à

l'entrée du portage, qui est sur la rivière Chequodoue, déjeuna en passant à bord de sa goélette toujours mouillée d ns le havre de Gédaïque où elle avait ordra de rester jusqu'à son retour ; et après avoir fait dans le portage une demi-lieue à pied, par un chemin fangeux, plein d'eau, de racines, de souches, etc., il entra dans la voiture qu'on lui avait préparée, ayant assez l'air d'un criminel condamné à être traîné sur la claie au lieu de son supplice. De mille en mille on changeait de cheval et de cocher. MM. Gagnon et Côté faisaient partie de la cavalcade qui accompagnait le prélat et s'éta'ent chargés de ses effets, l'un d'une caisse d'ornements, l'autre d'un lit roulé dans un sac, l'autre d'une pochée de pain, l'antre d'une cannevelte, l'aulre d'un panier contenant des jambons, l'autre d'une petite valise, elc. A la boue près, dont le pauvre évêque fut couvert depuis la face jusqu'aux pieds, le voyage en traîneau lui fut assez agréable. Ajoutez que ce n'est pas en mission qu'il faut chercher ses aises, et qu'on doit toujours se réjouir dans un chemin pénible qui donne quelque souvenir de cette voie rude et parsemée de ronces, par laquelle il faut pister pour arriver au paradis. Cette réflexion n'échajipa pas à l'évêque de Québec, et il en fit ce jour-là son sujet de méditation.

Au reste, ce n'est que par accident que le portage de Memramkook est mauvais, car le fond en est solide, et rien ne serait pins ficile que de le dessécher au moyen de fossés qui l'égoutteraient bien vite. La

législation du Nouveau-Branswick, qui déjà s'occupe des chemins publics, sera apparemment bientôt convaincue de la nécessité d'améliorer celui-ci qui est très-fréquenté et dont tout le monde se plaint. Attendre que les particuliers se mettent en devoir de le réparer d'eux-mêmes, ce serait perdre son temps. Ceux mêmes qui sont établis dans ce portage (car on y trouve une douzaine d'habitants, la plupart ^oTth de Menoudi où ils étaient molestés par leurs seigneurs,) ainsi que ceux qui depuis quelques années, ont établi le Barachois, Naboujagan, Didiche, et Chimongoui sur la mer, ne daignent pas réparer la partie du chemin, sur laquelle sont situées leurs maisons, de sorte qu'il y est aassi mauvais que dans le plus épais du bois.

Les conducteurs ayant autant d'appétit que de bonne volonté, il fallut faire pause chez un des habitants du portage nommé Mélançon, pour dîner, après quoi on se remit en route.

Vers les 5 heures du soir, on arriva à la vue des habitations de Memrarnkook. Il restait trois milles à faire pour se rendre à la chapelle de Saint-Thomas, qui tient lieu d'église paroissiale. L'évêque, après s'être lavé le visage dans la première maison qu'il trouva, se mit à pied et arriva avant le soleil couché au presbytère, méchant taudis, oii depuis dix ans demeurait le père Ciquart, successeur de feu M. Power, qui avait lui-même remplacé M. LeRoux, premier missionnaire de cet endroit.

La rivière de Memramkook, large environ comme

la rivière St. Charles au pont Dorchester, est bordée, des deux côtés, sur un espace de trois lieues de long, d'habitations riantes, de terres bien défrichées, de nombreux troupeaux, et surtout de gros bétail que l'abondance du foin donne la facilité d'élever. Le grain n'y est pas fort abondant, si l'on en juge par la dîme du missionnaire qui n'excède pas en bled 45 boisseaux ; mais il a en revanche 900 minots de patates, car il est à remarquer que les ordonnances qui ont force en Canada et qui réduisent la dîme aux grains seulement, ne sont de nulle autorité dans les autres provinces auxquelles s'étend le diocèse de Québec, d'où il suit que l'évêque peut aussi bien autoriser les missionnaires de ces provinces à percevoir la dîme de patates que celle de tout autre grain, puisque, dans la réalité, aucune dime n'y est autorisée par le gouvernement.

La rivière de Memramkook est placée entre celle de Peticoudiac, qui est à l'ouest et dans la même province, et celle de Menoudi, qui est à l'est et dans la province de la Nouvelle-Ecosse. Ces trois rivières se déchargent dans le haut de la baie de Fundy, qui tire son origine de leurs eaux. Elles sont extrêmement bourbeuses, et, quoiqu'on puisse les passera gué, il n'est pas sans exemple que des hommes s'y embourbent et que des animaux y périssent. Bénoni Cormier y courut un grand danger, il y a trois ans. Il s'y était engagé dans la nuit ; voyant que son cheval perdait fond, il s'avisa de le laisser aller, croyant se mieux tirer à pied ; mais il enfonça à son tour et

avait déjà calé jusqu'à la ceinture, lorsque son beaupère, qui demeurait sur la côte, éveillé par ses cris, vint avec ses voisins à son secours, et au moyen de rames, de planche?, etc., réussit à le retiier du bourbier.

On sait que la baie de Fundy est fameuse par la rapidité avec laquelle la marée y monte, et par l'énorme différence qui s'y trouve dans la hauteur de Peau de la basse marée à la haute. Les rivières qui s'y déchargent participent à ce reflux extraordinaire, que les habitants du pays appellent le refoul. Dans celle de Memramkook, le reflux élève les eaux de vingt pieds. A Peticoudiac on l'entend venir de trèsloin et avec fifrand bruit. C'est un torrent furieux élevé de six à dix pieds au-dessus du niveau de la rivière, qui accourt en se déroulant avec un fracas terrible ; malheur à la chaloupe, même à la goélette qui se trouverait sur son chemin, elle serait immanquablement culbutée et engloutie sans ressource- Lorsque le refoul est rendu à l'endroit où le créateur a réglé qu'il s'arrêterait, alors tout le niveau de la rivière gonfle en masse jusqu'à ce que la marée soit parvenue à sa hauteur.

La population de la paroisse de Memramkook, y compris Peticoudiac, qui n'en est éloigné que de trois lieues, est de cent soixante-et-onze familles et de quatre cent quatre-vingt-six communiants. Menoudi grandement diminué ne compte plus que quinze familles et cinquante-s pt communiants ; total, cent Soixante-et-seize familles, cinq cent quarante-trois

communiants. C'est en faveur de cette chrétienté.

que s'exercera le zèle du successeur de M. Ciquart. Quant à celui-ci, l'évèqae, bien informé que ses dix ans de ministère à Memramkook avaient été précédées de dix autres dans les pénibles missions de la rivière Saint-J(;an et de Passamaquodi, lui déclara qu'il était temps qu'il revint dans l'intérieur du diocèse, goûter un repos bien mérité, et qu'il avait pris auprès du gouvernement les mesures nécessaires pour (|u'il n'y fut pas inquiété à raison de sa qualité d'étranger.

18, 19, 21). — La visite de la paroisse commença le mardi matin et dura les deux jours suivants. Le prélat désireux de voir par lui-même ce que l'on pourrait augurer de Menoudi pour la suite, entreprit d'en faire le voyage pendant que MM. Ciqnart et Gagnon continuaient de confesser à Memramkook, et d'y préparer les fidèles à la réception des sacrements. Mais, embarcjué avec des rameurs maladroits, et dans une voiture beaucoup trop lourde, il ne put atteindre l'entrée de la rivière Menoudi, et après une nuit assez froide passée inutilement sur Peau, il fut contraint de revenir sur ses pas, sans avoir vu autre chose que le haut de la baie de Fundy et la montagne de Chipandi qui la borde.

21. — Le vendredi étant le jour fixé pour le retour à Gédaïque, les messes furent célébrées de grand matin; le départ eut lieu vers les huit heures, et les paroissiens de Memramkook, d'aussi bonne grâce que ceux de Gédaïque, et avec la même voiture et un égal nombre d'hommes et de chevaux, ramenèrent le

258 LE FOi'ER CANADIEN.

prélat au bord de la rivière de Chequedouc, d'où il regagna V Angélique après avoir confessé et confirmé à l'entrée de la rivière une femme malade dont les infirmités avaient depuis plusieurs années retardé la confirmation. M. Gagnon vint coucher à bord, et prit congé de l'évêque le samedi matin, au moment où un vent doux mais favorable permit au capitaine Dugast de lever l'ancre et d'appareiller.

22. — L'évêque, quoique plein de reconnaissance pour les services que lui avaient rendus les fidèles de Gédaïque, résista, néanmoins, aux instances qu'ils lui faisaient de passer le dimanche avec eux. C'eût été perdre deux jours de bon vent, et celui qui le contraria la semaine suivante le fit s'applaudir d'avoir mis à profit celui qui lui était favorable.

23, 24, 25. — En trois jours et quatre nuits la goélette parvint à la pointe à Miskou, où elle arriva le mardi matin de la semaine suivante, ce qui faisait soixanteet-dix lieues de route depuis le départ de Gédaïque. Il faut avouer que ce trajet fut un des plus agréables qu'il ait fait en bâtiment de tout son été. Mais à peine eut-on ouvert la baie des Chaleurs, qu'une forte brise de vent d'ouest vint mettre fin à une marche aussi douce. La goélette commença à rouler, à plonger, à brasser ses passagers, et, dans la journée tout entière, parvint à peine à Carlisle, ville projetée entre Bonavenlure et PaspAbiac, où après avoir inutilement louvoyé au large toute la nuit suivante, il fallut revenir mouiller le mercredi matin et passer deux journées entières. Là il reçut la visite de

quelques bons fidèles de Bonaventure, Firmin Bujol, Jean-Marie et Benjamin Bourdages, et Simon Henry, qui voulurent le conduire chez eux en chaloupe, afin qu'il y demeurât le dimanche suivant, mais ils n'obtinrent pas son consentement. Il reçut avec un égal plaisir celle du capitaine George Suraie, nouveau converti, confirmé à Paspébiac l'année précédente, et enfin M. Leclerc, missionnaire de Bonaventure^ qu'il garda à bord, et ne déposa qu'à Carleton, oi^i il arriva le samedi matin, s'étant reconcilié avec le vent le jeudi soir.

M. Leclerc, débarqué le premier, annonça l'arrivée du prélat à l'abbé Painchaud, qui n'en voulait rien croire, persuadé qu'aussitôt la nouvelle de la guerre reçue il était retourné à Québec. Mais il ne lui fut plus permis de douter, lorsque l'évêque se présentant en personne, l'invita à faire avec lui le voyage de Madawaska, au lieu de celui de Percé que le cher monsieur était sur le point d'entreprendre. Aussitôt on fit choix de la partie du bagage précisément nécessaire pour le trajet de Madawaska et de celle qu'il fallait renvoyer à Québec et qui fut reçu à bord d'une goélette voisine de V Angélique et sur le point de faire voile pour Québec. La partie des provisions devenue inutile ou impossible à transporter, fut partagée entre MM. Painchaud, Leclerc et le capitaine Dugast, auquel le prélat fit ses adieux après 100 jours de navigation et paya £100, prix convenu avec lui. L'abbé Painchaud fit faire à la hâte une fournée de pain, de tartes, pain de savoie, biscuits, galettes, etc.,

et emporta le tout à demi-cuit. L'évêque, son chapelain, leur reste de provisions, M. Painchaud, avec les siennes, et leurs ornements dans leurs caisses et le domestique de la mission, Louis Leraieax, et deux jeunes gens encore, tout cela fut mis à bord du Troismille clou.r^ (c'est le nom donné l'année dernière à la barge faite par l'abbé Painchaud, parce qu'il se vantait d'y avoir fait entrer trois mille doux au lieu de 1500 que les habitants du pays font ordinairement entrer dans les leurs).

Ristigoache— r>cs Sauvages —Ljuis mœ irs— Ca-iant- tem{ o.airc- Mada^ aska — Noavt-aii poi tago — rontrc-temps.

On mit à lavoile pour Ristigouche à soleil couchant. Rendus à la pointe de Magouacha, qui est à trois lieues au-dessus do Carleton, et est précisément l'entrée de la rivière de Ristigouche, nous fumes surpris par la nuit, et trois heures après, le bon vent qui nous avait conduits à près de deux lieues dans la rivière fit place à un grain d'ouest froid et violent qui dura le reste de la nuit et ne nous permit d'aborder à la mission sauvage qui esta six lieues dans cette rivière que le dimanche matin (30), vers dix heures, après avoir couru beaucoup de danger, soit par la force extrême du vent, soit par la témérité du capitaine (l'abbé Painchaud lui-même) qui avait entrepris d'atteindre et de devancer, comme il le lit, deux goélettes

qui louvoyaient aussi et dont les manœuvres furent maltraitées par cette espèce de tempête.

Les sauvages étaient assemblés ; Pévêque leur dit la messe, leur adressa un mot d'édification, assista à vêpres et fut extrêmement satisfait de leur chant, préférable dn côté des voix, à celui de la plupart des villages du Canada.

Leur village, (|uo3que assez avantageusement placé, n'a rien de remarquable, si ce nVst la pauvreté extrême des cabanes, toutes de maskoiii, c'est-à-dire d'écorces de bouleau, placées sans ordre et sans qu(i les occupants aient le courage de couper les herbes et arbrisseaux qui les environnent et les défigurent. Le presbytère est une pauvre chaumière oii il faut coucher botté quand il fait froid et se servir de parapluie dès qu'il comm?nce à pleuvoir ; Pentourage est de bois pourri, la cheminée percée par le fond, la couveiture d'écorce criblée par le temps et incapable d'intercepter ni les rayons du soleil, ni la pluie, ni même la brume.

Quant à l'église, elle est d'une assez bonne construction, suffisante pour le nombre d(\s fidèles qui s'y assemblent, passablement I ien ornée, mais mal entretenu<% soit en dedans, soit en dehors.

Un nouveau presbytère de pièces sur pièces est en chantier depuis trois à quatre ans. Le quarré est levé, et rien de plus ; il 3'achèvera si le missionnaire est assez actif pour se pourvoir de matériaux et d'argent. Autrement, il court risque de n'être pas fini, car on ne se fait pas d'idée de l'indifférence et

du peu d'énergie des Micmacs pour toutes les œuvres publiques.

Celte apathie affecte même considérablement leurs intérêts temporels ; car ils voient des x\nglais s'établir au milieu d'eux, piller leurs terres, enlever leur foin, s'emparer de leurs pêches à saumon, sans se donner aucun mouvement pour en obtenir justice. Ils se plaignent, ils clabaudent entr'eux, puis chacun va, en cachette des autres, tendre la main aux spoliateurs, et pour un verre de rum^ désavouer les mesures prises par le conseil où il a assisté et crié plus fort que les autres ; voilà les sauvages. Se confesser, chanter des hymnes, se plaindre que le missionnaire ne réside pas assez longtemps parmi eux, sans devenir meilleurs par sa résidence et sa sollicitude : voilà leur religion.

Un de leurs spoliateurs et assurément le plus subtil, M. Ed. Mann, éloigné du village d'environ un mille, vint rendre visite à l'évéque et l'inviter à prendre le thé le même soir, ce qu'il accepta d'autant plus volontiers, que le dîner misérablement pris ce jour au presbytère, annonçait un souper encore plus triste. La soirée se passa fort agréablement, et le prélat et ses compagnons (MM. Painchaud et Côté), de retour au presbytère, eurent lieu de juger par sa froideur extrême au mois d'aoïif, combien il doit être dur pour la missionnaire d'y coucher au mois d'octobre et de novembre.

30. — Les sauvages, dès le dimanche soir, avaient été avertis de préparer des canots pour le transport de

Pévêque, de ses deux ecclésiastiques, de son domestique et du bagage au haut de la rivière ; il n'en fallait pas moins que six, et ils se trouvèrent prêts avec douze hommes le lundi matin.

31. — On s'embarqua à 9 heures, et ce jour-là et les quatre suivants, on fit entre huit et neuf lieues. Ce sont les plus fortes journées des sauvages ; lu rivière qui a 40 lieues de cours au-dessus de la mission, est généralement remplie de rapides qu'ils franchissent fort adroitement avec leurs perches non ferrées et par conséquent souvent émoussées. Cette navigation est assez fatigante et les met presque continuellement en sueur. Les deux sauvages de chaque canot conversent continuellement ensemble ; on serait tenté de demander où ils peuvent trouver une matière aussi abondante de conversation, si leurs gestes ne faisaient voirqu'elle roule presque toujours surlesobjels que leur présentent les bords de la rivière. Ici ils reconnaissent les pistes d'un renard, là celles des ours. A la manière dont les arbrisseaux sont penchés, ou l'herbe abattue ils devinent le temps où l'animal a passé. Plus loin, l'un d'eux a tué un vison ou une marte l'hiver précédent, et il le raconte à son compagnon. Ailleurs il y avait du gibier l'année dernière. Ailleurs quelqu'un d'eux a pris ce printemps telle nombre de saumons, etc. Ils connaissent les lieux où se tient le poisson. Ils l'aperçoivent où tous autres yeux que les leurs ne sauraient l'apercevoir. A peine rsl-il vu, qu'il est dardé, souvent à 30 et 40 pieds du canot. Vous croiriez qu'ils se sont trompés et ont pris pour poisson

quelqu'autre objet. Mais le mouvement de la perche attachée au dard vous convainc qu'ils ont la vue meilleure que vous, le saumon est pris ; on se rend à lui, on le jette au fond du canot, et l'on en observe un autre, sans perdre un coup de perche. Chaque canot est pourvu d'un dard pour le jour et d'un nigog pour la nuit. La pêche de la nuit se fait au moyen d'un flambeau d'écorce de bouleau planté sur le devant du canot. Mais ceux qui nous conduisaient, trop lassés de l'ouvrage du jour, ne firent presque aucune pèche de nuit, lors même qu'ils étaient prochainement menacés de manquer de vivres. Telle est leur imprévoyance, que dès qu'ils ont de quoi manger, ils se jettent dessus sans réserve, et que quand les vivres manquent, ils aiment mieux s'en passer, plusieurs jours de suite, que de pêcher ou de chassser si le lieu et le temps ne les y invitent impérieusement.

Les bords de la rivière de Ristigouche, sur un espace d'environ quinze lieues, ne présentent que des montagnes escarpées. Insensiblement le terrain s'aplanit, et dans les 25 lieues suivantes, on trouve quelquefois de fort beaux platins, qui font regretter que le pays soit si parfaitement inculte. H y a par endioii, de charmantes grèves, couvertes de petits gravois qui invitent à y cabaner plutôt que dans le bois. Aussi ces grèves furent-elles préférées pour les campements du soir. Une demi-heure suffisait pour y ériger une retraite d'après le plan adopté par l'évètiue. Une perche horizontalement fixée à 6

pieds de terre sur des piquets réunis par le haut, et éloignés de 6 ou 7 pieds par le bas avec des perches parallèles aux piquets, faisaient la charpente. On la revêtait de bergamaux ou de lisière d'écorce de bouleau (maskoui) cousus d'avance ensemble, et que les sauvages portent roulés dans leurs canots, comme on roulerait des pièces de toile ou de drap. Si ces bergamaux déroulés et assemblés sur le toit les uns auprès des autres, ne suffisaient pas pour garnir les perches jusqu'au bas, on y suppléait par des branches. Pour tapis on garnissait le dedans de la cabane d'un demi-pied d'épais de branches de sapin; puis un feu était allumé au devant et entretenu toute la nuit. La prière du soir se faisait en commun autour de ce feu à la suite d'un souper très-frugal. Enfin les sauvages invités à chanter leurs airs d'église s'y prêtaient de bonne grâce et s'en acquittaient trèsbien. Les échos et quelquefois les hiboux se mettaient de la partie, et le prélat et sa compagnie s'endormaient au son. Il ne fallait rien de moins pour charmer l'étrange solitude d'une rivière séparée de toute communication avec les vivants, si l'on en excepte les bêtes fauves répandues dans les forêts qui en obscurcissent les rives, et quelques sauvages occupés à les poursuivre ou à enlever à leur rivière ses humides habitants.

Madawaska où se rendait l'évêque étant une contrée disputée entre les deux gouvernements. Anglais et Américain, il ne jugea pas tout à fait prudent de s'y rendre avant d'y avoir été précédé d'une personne

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