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Journal de Fidus

La France était prospère ; l'Empire puissant et fort semblait un édifice élevé sur de solides fondements. A ce moment, l'attention de quelques observateurs fut éveillée par un craquement suivi bientôt d'autres de plus en plus menaçants et, levant les yeux, ils virent dans l'édifice une fissure déjà profonde, qui en annonçait la destruction prochaine, sans que ceux qui l'habitaient parussent s'en apercevoir.

Les pages que l'on va lire sont d'un de ces observateurs qui, les regards attachés sur l'Empire miné, consterné de l'inertie des gouvernants, en face de l'imminente catastrophe, notait d'heure en heure les symptômes de sa ruine, et, témoin impuissant, attendait avec anxiété l'inévitable effondrement.

Premiers symptômes de la conspiration républicaine à Paris. — en Province, — à la Chambre. — Le ministère Ollivier. — Le Parlementarisme. — Le meurtre de Victor Noir. — Le Plébiscite. — Le peintre Courbet. — La Guerre et l'opinion. — Premiers échecs. — L'Émeute et la Chambre. — Inertie du Ministère. — Prévision de la Catastrophe.

Octobre 1868. — Passage à Paris de mon ami, M. le baron Jorant, premier avocat erénérai à Bordeaux, lequel est allé voir quatre ministres : MM. Baroche, Duruy, Pinard et Forcade de la Roquette, pour leur signaler la violence de l'opposition en province. M. Baroche a dit qu'il était malade de la vessie, que. dans trois mois, il ne serait plus ministre, et qu'on le laissât tranquille; M. Duruy, que la loi sur les réunions, etc., existait, et qu'il fallait simplement l'exécuter ; M. Forcade, que les gens de province s'exagéraient singulièrement toutes choses, s'en faisaient des montagnes, etc.; M. Pinard a reconnu le danger, mais a ajourné, pour y remédier, au lendemain des élections; alors, on revisera les lois, s'il v a lieu.

22 Mars 1869. — Entretien avec M. Louis Yeuillot, que je n'avais pas vu depuis longtemps : il juge la catastrophe sociale imminente, voit le gouvernement aveuglé, le triomphe des ennemis du Christianisme, prochainement, jusqu'à ce que...

7 Juin. — Aux secondes élections, M. Thiers est nommé. M. *** est allé, le soir, au comité, qui se tient dans l'ancien appartement de M. Berryer. Il y avait trois à quatre cents personnes qui comptaient les résultats partiels. Quand le résultat définitif fut connu, des applaudissements éclatèrent; on appela M. Thiers, qui parut; M. Dufaure lui adressa un discours ; M. Thiers répondit, au milieu des acclamations et des bravos : il dit qu « il vivrait toujours pour la liberté ».; mais, après quelques mots, soit rémotion du moment, soit la détente d'une action si longue, depuis trois semaines, les larmes lui vinrent aux yeux et il ne put poursuivre. On l'accompagna dans la rue et l'ovation se continua jusque chez lui. Cette élection est un grave échec pour le gouvernement.

16 Juin, — M. le général *'**, aide de camp de l'Empereur, me parle de la mauvaise organisation de la garde mobile, et de son impuissance ; elle sera forcément supprimée ou modifiée. Il me rapporte aussi un fait important, non connu, à propos des dernières émeutes. On était fort inquiet aux Tuileries,

les rapports inquiétaient; l'Impératrice était pour Faction énergique immédiate; l'Empereur, pour la douceur, jusqu'au moment où ce, serait indispensable. On apprit qu'il y avait un plan ainsi conçu : les émeutiers, par bandes de dix, et que ce petit nombre ne ferait pas soupçonner, se seraient avancés vers les Tuileries ; à une minute fixée, ils y auraient pénétré de tous côtés, avant que les troupes fussent sur pied et prêtes, auraient envahi le palais et tué l'Empereur. On prit des précautions extraordinaires : outre le bataillon de service, on consigna dans la salle des Etats un bataillon tout entier, sac au dos, toute la nuit. Il me confirme, du reste, que les ordres les plus doux avaient été donnés aux chefs de corps, pour éviter toute effusion de sang et ne pas tirer.

22 Juin. — On craint des troubles pour le 28, jour de la convocation des Chambres; les lettres que je reçois de province témoignent de l'anxiété générale.

15 Juillet. — M. Thoinnet de la Turmelière, député et chambellan, que je connais depuis de longues années, me dit que, dès son retour à Paris, il y a trois semaines, il s'était décidé à se jeter dans le tiers-parti, ce qui signifie que, du premier moment, il a vu (ou cru voir, j'espère) les dispositions de l'Empereur. En suivant avec un peu d'attention la conduite

des courtisans, on devinerait, par la marche de ces satellites, l'orbite que décrit le grand astre.

20 Juillet. — M. Migneret, qui est souvent commissaire du gouvernement à la Chambre, en qualité de conseiller d'Etat, a remarqué, me dit-il, que, depuis les élections, la violence de langage et de gestes des membres de la gauche s'est beaucoup accrue; « mais cette violence est affectée, particulièrement chez M. J. Simon; ils tiennent à paraître à la hauteur de leur tâche, vis-à-vis de leurs électeurs : les femmes de ces députés suivent assiduement les séances et expriment éncrgiquement leur opinion parleurs exclamations et les invectives qu'elles adressent aux adversaires de leurs époux ».

Août- septembre. — (En province.) A Nantes, on vient de fonder un nouveau journal légitimiste : la Gazette de l'Ouest. Il y en avait déjà un : Y Espérance du peuple ; mais les partis sont si exaspérés par le désir de renverser le gouvernement, qu'on n'a pas trouvé YEspérance assez énergique ; on veut battre le pouvoir de tous côtés et incessamment. On a adressé un appel à la Bretagne, à l'Anjou, à la Vendée, et fait les fonds d'un journal, dont a été nommé rédacteur en chef M. de Rorthays. La fondation d'un journal semblable à Rennes a été également décidée.

En même temps, les républicains vont fonder un journal plus violent que le Phare de la Loire, à Nantes. Tout conspire pour une bataille générale, les ennemis de l'Empire annoncent d'avance leur triomphe.

(En Poitou.) M. Bonnet, président de chambre à Ja cour de Poitiers, avec qui je viens de passer quelque temps à la campagne , m'a appris que Mgr Pie, évêque de Poitiers, était, raccommodé avec le gouvernement, depuis le mois d'août 1868, et il m'en a donné ce qu'il a appelé une preuve officielle. En qualité de président de chambre, il remplit, pendant une partie des vacances, les fonctions de Premier président. Or, au commencement du mois d'août 1868, il reçut du ministre une dépêche, où on l'avertissait que, les rapports de l'Evêque et du gouvernement étant changés, la Cour aurait désormais à le visiter et à le traiter comme les autres hauts fonctionnaires. En effet, peu de temps après, FÈvêque alla diner chez le préfet, le maire, etc.

6 Octobre. — (A Paris.) Je me suis entretenu longuement de la situation politique avec M. Bourbeau, ministre de l'instruction publique, qui a été mon professeur de droit à Poitiers, et qui m'a même donné des répétitions de droit. Je lui ai fait part de mes observations en province; je l'ai trouvé fort effrayé. « La France, m'a-t-il dit, qui a demandé des

libertés, ne sait pas au juste ce qu'elle veut; il y a quelque doute que cet essai se fasse sans troubles graves; ce que Ton poursuit, en réalité, ce n'est pas seulement un changement politique, mais un bouleversement social. » Ses sentiments en faveur de la défense de la Religion se sont aussi très énergiquement manifestés. Il prépare une loi sur la liberté de l'enseignement supérieur : «mais, a-t-il ajouté, je la présenterai, parce que, si je ne le faisais pas, les députés l'exigeraient ! Seulement, l'effet sera plus mauvais que bon, le clergé s'abuse ; ce n'est pas cà ses cours religieux que le public ira, mais aux cours de Taine et de Renan. »

26 Octobre. — Ce jour-ci était la date fixée pour une manifestation, qui pouvait devenir une révolution; malgré le désistement des journaux les plus hostiles et les conseils des députés de l'Opposition, on s'attendait à quelque chose; tout Paris était dans l'anxiété, les affaires suspendues. Le gouvernement avait pris les plus grandes précautions, l'armée avait reçu des cartouches, toutes les troupes étaient consignées. — Il n'y a eu aucun trouble.

Cependant, les journaux démocratiques ont tellement excité les populations qu'elles en sont comme insensées. Des renseignements me sont donnés de plusieurs côtés sur l'état des

esprits en province : en Berry, Ton s'attend à une révolution d'ici à la fin de Tannée, et Ton parle du partage des biens ; en Bourgogne, les châtelains n'osent plus sortir qu'avec des armes; ils sont insultés par les paysans ; à 1/**, ville calme de l'Ouest, et population douce, les ouvriers abusés se sont d'avance partagé les châteaux et les propriétés : ils s'appellent du nom de ces châteaux : M. de Verrière, M. de La Motte, M. de Sautone, etc. Mme la comtesse d'O***, qui a su que son ferblantier s'était adjugé son château de Verrière, est allée chez lui, et lui a dit : « En attendant que vous en soyiez devenu possesseur, je vous prie de ne plus y remettre les pieds, et je vous ôte ma pratique. »

Ces inquiétudes ont fait perdre beaucoup d'argent au commerce ; de toutes parts, on a cessé les commandes; tout se traite au comptant.

27 Octobre. — Le seul fait marquant de la journée d'hier a été l'incartade de M. Gagne, le célèbre fou, au pied de l'obélisque, où il s'est mis à déclamer des vers, devant quelques badauds, et aussi devant quelques farceurs qui, affectant de le prendre pour un mendiant, lui jetèrent des sous, ce qui fut imité par le reste des assistants. Le soir même, M. E. S**\ rédacteur du Moniteur, rencontra, rue du Dragon, M. Georges Seigneur, accom-

pagne d'un monsieur : « Avez-vous vu la manifestation ? demanda M. G. Seigneur à M. E. S**\ — Il n'y a rien eu, dit M. E. S***, excepté M. Gagne, à qui Ton a jeté des sous. » Il allait continuer, quand M. G. Seigneur lui dit : « Je vous présente M. Gagne. — Ah ! monsieur, s'écria celui-ci, je me croyais audessus de toutes les insultes, mais je ne m'attendais pas à celle-ci ; elle m'a frappé au cœur î » — M. Gagne est le mari d'une femme poète, qui, sous le nom d'Elise Moreau, débuta avec quelque talent et attira l'attention des écrivains les plus distingués. Elle avait du bon sens alors ; depuis, elle semble partager la folie de son mari.

G Novembre. — M. le docteur Bourdin, de Choisy-le-Roy, qui a assisté au congrès de statistique tenu à la Haye, comme délégué de la Société de statistique de France, m'a rapporté l'incident le plus intéressant de la session : M. Pascal Duprat a fait une motion où se trouvaient ces mots : « Dans l'état actuel de l'Europe, etc. », et qui tendait à démontrer la nécessité d'une prochaine révolution sociale ; M. le docteur Bourdin s'y est opposé, ne voulant pas qu'on introduisît la politique dans un congrès tout spécial. Là-dessus, vive réplique de M. Pascal Duprat, qui a été appuyé par presque tous les journalistes et par la majorité des membres Belges, Hollandais, Aile-

mands et Français, parmi lesquels dominait l'élément révolutionnaire. Le roi a été fort mécontent de cet esclandre.

L'unique langue que l'on parlait au congrès était le Français ; pour parler dans une autre langue, il fallait en demander la permission, ce que personne n'a fait.

18 Novembre. — A un grand dîner, hier, chez M. ***, M. Pelletan a raconté la séance du club de Glichy, où les députés de la gauche furent si malmenés. M. Pelletan, entre autres détails, a rapporté celui-ci, que je n'ai pas vu dans les journaux: « Quand les députés entrèrent, on s'écria : Voici nos commis ! couvrons-nous ! »

10 Décembre. — M. Bourbeau m'a demandé ce que l'on disait des modifications ministérielles. Je lui ai répondu que l'on ne doutait pas qu'elles n'eussent lieu prochainement , mais que son nom était maintenu sur toutes les listes, sauf une, avec le nom des ministres de la guerre et delà marine, que j'en avais eu, du reste, la confirmation, envoyant défiler, à sa dernière réception du 8, tous les chefs du centre gauche et du centre droit : « Oui, m'a dit le ministre, je suis bien avec tous ces 7nessieurs. » Mot caractéristique du changement politique qui s'est fait depuis six mois. Autrefois, un ministre eût dit: L'Empereur tient à moi, il me gardera! — Aujourd'hui, il dit: Je

suis bien avec la fraction de la Chambre qui fait et défait les ministres ; je resterai.

M. le général **% aide de camp de l'Empereur, me dit que ce qui frappe le plus dans la vie intime de tous les jours qu'il mène avec lui, c'est son calme inaltérable et sa gaieté : l'Empereur saisit toutes les occasions de mettre les gens en train, et s'y met lui-même.

28 Décembre. — Les ministres ont donné aujourd'hui leur démission ; reste à savoir ceux qui demeureront ministres. Mme E. L... est allé voir Mme Bourbeau, qui n'avait — à son jour — qu'une autre dame en visite, Mmo Hippeau. Elle semblait assez préoccupée, et il lui est échappé un mot véritablement comique. Les petitsjournaux ont monté contre M. Bourbeau, dès son début, ce qu'on appelle une scie; ils disaient de lui , à tout instant : Bourbeau manque de prestige; ce mot a fini par ne plus être séparé de son nom, et ce ridicule jeté, sans le connaître, sur un homme de valeur, a peut-être contribué à le renverser. Or, la conversation vaguant de sujets en sujets, les trois dames en sont venues à parler de la Chambre et des divers députés en renom ; on a cité M. Glais-Bizoin, et Mme Bourbeau s'est échappée à dire : « Oh ! il manque de prestige /» Elle n'a, pour ainsi dire, pas fini le mot, tant la réflexion est venue vite; mais il était lancé, et ses deux interlocutrices se mordaient les

LES PRÉLUDES DE LA RÉVOLUTION I l

lèvres et n'osaient se regarder, de peur d'éclater de rire. Il y a eu un petit temps d'arrêt, toutes trois étant diversement embarrassées, puis on a repris la conversation.

1870. — L'année a commencé par la retraite de M. Bourbeau, ce qui a étonné le public, son nom ayant figuré sur les listes ministérielles jusqu'au dernier moment, et n'ayant été rayé que le jour même où a été signé le décret. Il part regretté de l'administration et considéré comme un très honnête homme. Il aura été victime de l'avidité d'ambitieux, à qui la curée ordinaire ne suffisait pas, pour qui il a fallu créer deux ministères et sacrifier deux ministres qu'on voulait conserver. Du reste, on doit convenir que ce nouveau ministère est bien accueilli par l'opinion ; on en espère beaucoup. Jamais, en outre, même sous la Restauration, il n'y eut un ministère composé de plus d'hommes religieux.

6 Janvier. — Je suis allé voir M. Bourbeau qui, jusqu'ici, n'a pas eu de dédommagement. Je l'ai trouve dans un hôtel garni, rue de Baune, 7, au deuxième étage, petite porte, ses souliers à la porte , dans une chambre de 4 francs au plus, avec deux fauteuils et deux chaises, un secrétaire et une table. Il était encore couché : je suis entré, après avoir frappé et j'ai ouvert ses rideaux. Il s'est levé précipitamment et s'est efforcé d'allumer son feu lui-

même, en entassant les journaux. C'était saisissant de voir ce changement instantané après les salons dorés du ministère. Il a été fort touché de ma visite. Il m'a raconté comment il avait été de la combinaison ministérielle jusqu'au 2 janvier. Il m'a fait lire une lettre de M. Emile Ollivier qui, le 2 janvier, lui disait: « Il fallait un ministère à Se<*Tis; il nV avait que l'instruction publique. Sans cette concession, tout était rompu; mais j'espère que ce n'est qu'une séparation momentanée. » Làdessus, il m'a dit : « On m'a fait entendre que je rentrerais, et le fait est que Segris a déjà eu une attaque de paralysie. »

Il a jugé ensuite le nouveau ministère : « Ce sont d'honnêtes gens ; mais, qu'on ne s'y trompe pas, il y a là une nuance Orléaniste et de la Gazette de France. La droite n'est pas contente et une partie va les combattre. »

Il m'a assuré , à plusieurs reprises, qu'il n'avait rien demandé pour lui, et qu'il ne ferait aucune allusion à sa situation, quand il verrait l'Empereur. Il a été député, à son corps défendant ; il a abandonné sa position de Doyen de la Faculté de droit, de maire, d'avocat; il gagnait quarante mille francs par an , le voilà à la portion congrue ; on lui doit une réparation. — J'ai vu, par cette conversation, combien même les hommes les plus sages sont froissés de n'être plus ministres : ses regrets lui échap-

paient, malgré lui, par ces petites critiques, et ses espérances par le mot sur M. Segris.

Je lui ai dit, et je le pense, que je n'avais pas foi dans ce nouveau ministère : 1° parce qu'on l'accueille bien, et l'engouement à Paris ne dure pas; 2° parce qu'il est issu du régime parlementaire, et que vingt autres députés avides de devenir ministres vont le combattre bientôt ; 3° parce que le temps des grandes choses est passé, et qu'est venu celui des grands discours et des compétitions de portefeuilles.

9 Janvier. — Les nouveaux ministres sont si peu habitués aux grandeurs, qu'ils croyaient ne pouvoir venir voir l'Empereur et lui parler, sinon tous ensemble, en conseil, et n'osaient se présenter séparément. L'un d'eux, enfin, l'a tenté, en s'excusant : le général ***, aide de camp de service, lui a dit: « Mais monsieur le ministre, tous vos prédécesseurs n'agissaient pas autrement. » De sorte qu'il est entré bravement et, depuis, les autres en ont fait autant.

13 Janvier. — J'ai revu M. Bourbeau, à son hôtel crarni de la rue de Baune : « Ce ministère aura une majorité flottante, a-t-il dit, et nous l'aurions eue, nous, bien plus complète. » Ce en quoi je crois qu'il s'abuse, comme la plupart des exilés du pouvoir ou de leur patrie.

Il m'a reconduit jusque sur l'escalier, et

ma dit qu'un jeune homme qui venait d'entrer était son fils, qui sert dans l'infanterie de marine : « Il est venu, en permission, vous voir? — Non, il est à Cherbourg, et il a été appelé, avec son corps, à cause des affaires de ces jours-ci (le meurtre de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte, les funérailles et l'émeute que Ton craignait). Ces troupes, appelées de Cherbourg-, repartent ce soir. » Ce détail donne la mesure de l'étendue de la conspiration, du plan d'insurrection et des craintes qu'avait le gouvernement. Dans Paris, il y avait, non pas effroi, mais très vive inquiétude : on ne doutait pas que l'insurrection ne fût comprimée, mais on s'attendait à ce qu'elle éclatât.

Yoici quelques renseignements sur le meurtre de Victor Noir : M. de Forcade la Roquette se trouvait, le 10, à un café, quand il entendit deux messieurs, à une table voisine, qui se disaient : « Il est telle heure, le prince Pierre Bonaparte doit avoir son affaire ! » M. de Forcade ne fit pas grande attention à ce propos et ne le comprit pas; mais, le soir, il en eut l'explication. Il semble, d'après ce mot, qu'on avait, au moins, l'intention de pousser le Prince à des violences, qui amèneraient des voies de fait.

Mme ***, qui possède un bel hôtel, boulevart Maillot, à Neuilly. nous raconte qu'elle a vu

passer, devant sa porte et le long de son jardin, la foule qui se rendait aux funérailles de Victor Noir, et elle entendait la canaille, qui fait toujours le fond de ces multitudes, dire, en montrant son hôtel : « C'est nous qui aurons cela et y demeurerons. » Elle a eu une véritable indisposition des émotions de cette journée.

L'effet de cette manifestation a été prompt sur le commerce : je sais deux ateliers d'orfèvrerie, l'un de 140 ouvriers, qui ont reçu avis d'arrêter les commandes; il n'y en a plus une seule pour l'intérieur ; tout le travail se fait pour l'exportation.

L'effroi causé par la multitude en mouvement, le 12 janvier, a été plus grand même que je ne pensais. Les ecclésiastiques, qui voient le peuple de près et connaissent ses instincts, ne doutent pas qu'une révolution ne leur serait hostile. Les Pères de * c étaient fort inquiets et cette inquiétude leur a suggéré l'idée de prendre des précautions : le père S... est allé acheter des vêtements laïcs à la Belle Jardinière ; le père L .. est venu me demander de lui donner quelque vieille défroque et a emporté un paletot, un pantalon et un chapeau, le père P... va, m'a-t-il dit, acheter un revolver, ne voulant pas se laisser tuer sans résistance. Tout ceci est assez significatif.

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