On est fort inquiet dans le public de
la journée de demain, où M. Rochefort sera jugé. On craint une manifestation, et beaucoup de gens sont décidés à ne pas sortir de chez eux. On commence à dire partout — ce qu'on eût pu dire depuis huit mois — qu'une nation ne peut vivre avec ce régime de trouble, et qu'il faut ou en supprimer la cause, les excitations des journaux, ou frapper un coup violent, si la plèbe descend dans la rue.
29 Janvier. — Le nouveau Procureur général s'appelle M. Fabre. Voici comment il a été nommé ' le ministère parlementaire, sous lequel nous vivons, et dont on est, pour le moment, engoué, a pensé, pour ce grand poste, à M. Odilon Barrot. Oui ! il a cru utile d'appeler à son aide ce théoricien creux et sonore, qui a fait la révolution de Juillet, sans savoir pourquoi, et laissé faire la révolution de 1848, en prétendant l'empêcher. Il a eu, pourtant, un jour de bon sens; c'est celui où il a jugé qu'il était arrivé à l'âge de la retraite et du repos, et où il a refusé la place de Procureur général. Mais les ministres étaient si désireux de le posséder, ne fût-ce que par des attaches, qu'ils lui ont laissé la faculté de désigner celui qui occuperait le siège de Merlin et de Dupin ; il a désigné son neveu, très capable, d'ailleurs, et modeste. — Tout prend une teinte de révolution.
3 Février. — Les ennemis de l'Empire ne se tiennent pas pour battus : il y a dix ou douze jours, sans que Paris s'en doute, un complot a failli éclater : c'était un jour de bal aux Tuileries ; il ne s'agissait de rien moins que d'attaquer le palais. Les troupes furent consignées et les précautions prises si ostensiblement, que ces messieurs comprirent qu'il n'y avait rien à faire. Cependant, quelques bandes se tinrent aux environs du palais; on insulta les invités, on leur cria : « Vous allez danser ! Nous vous ferons danser d'une autre façon. »
6 Février. — A la soirée de M. Edouard Fournier, M. Guillaume Guizot «lisait, dans un groupe : « Mon père est dans la joie; il se félicite d'avoir pu vivre jusqu'au moment où il a vu la réalisation de son rêve : le rétablissement du gouvernement parlementaire; c'est la consolation de sa vieillesse, il n'a plus rien à désirer. » Cet homme est l'incarnation de l'orgueil; il a fait s'écrouler une dvnastie sans s'en apercevoir, et il se réjouit que l'on reprenne son œuvre ; cette si vive satisfaction n'est pas propre à nous rassurer.
20 Février. — Le général d'Hugues, qui m'est venu voir, m'a raconté qu'il avait connu, étant colonel en Afrique, le prince Pierre Bonaparte; qu'il s'était comporté avec une bravoure vraiment héroïque au siège de Zaal-
cha; qu'il n'abandonna son poste que par une pique irréfléchie contre le Président, son cousin, dont il attendait sa nomination au grade de chef de bataillon dans l'armée Française, grade qu'il avait au titre étranger, et qu'à son gré le Président tardait trop à lui conférer. Le général d'Hugues m'a affirmé que tout ce que l'on rapporte des violences du Prince est pures calomnies ; qu'il s'est jeté jeune dans les complots en Italie, mais qu'on n'a rien à lui reprocher de contraire à l'honneur. Il ne doute pas que les faits, tels que les rapporte le Prince, dans son affaire avec Victor Noir, ne soient exacts. Il est allé le visiter dans sa prison : il l'a trouvé fort calme, il est seulement indigné des attaques aussi violentes qu'injustes des journaux démocratiques. Le général d'Hugues est un fort loyal soldat, et son témoignage mérite d'être pris en sérieuse considération.
8 Février. — On ne saurait trop insister, pour marquer combien est complète la révolution opérée par le gouvernement parlementaire restauré. Les emplois même secondaires sont envahis par les parlementaires ou leurs adhérents. M. Laboulaye n'est pas seulement de la commission d'enquête pour la ville de Paris ; son fils est attaché au ministère de l'instruction publique; M. Prévost-Paradol, du Journal des Débats, a une ambassade, et le
ministre de la justice, M. Emile Ollivier, a obtenu de son collègue de l'instruction publique rengagement de nommer, à la première vacance, conservateur dans les bibliothèques M. Louis Ratisbonne, aussi du Journal des Débats. C'est ce que m'a appris M/**, chef du cabinet du ministre : mais il ne m'a rien appris de nouveau en me racontant comment le ministre n'avait le temps de rien faire, en dehors de la politique et de la Chambre : les affaires les plus intéressantes, il ne peut s'en occuper ; elles demeurent à l'état d'embryons qui n'éclosent pas; M. *** n'a pu lui parler de plusieurs affaires importantes depuis quinze jours; il ne le voit souvent, dans une journée, qu'en passant. Il faudra, il le prévoit, revenir au système de Louis-Philippe, créer des soussecrétaires d'Etat, c'est-à-dire, avoir un ministre pour l'administration et un ministre pour la tribune. Et, déjà, la nécessité a fait ce changement : le secrétaire général fait tout, dirige tout, connaît tout, et décide tout; c'est le vrai ministre, bien plus puissant, en réalité, que le ministre de nom.
7, 8, 9 Février. — Emeutes conduites par M. G. Flourens, fils du savant, mais aussi incapable que son père était érudit. Les professeurs du Jardin des Plantes, MM. Decaisne, Chevreul, etc., disent qu'ils ont tout fait pour lui inculquer un peu de science, et qu'ils
ont trouvé son esprit absolument fermé. Son père avait voulu se faire suppléer par lui dans sa chaire du collège de France. Au bout de quelques séances, il fallut le renvoyer; les assistants y venaient comme à un jeu. De là, sa colère, qui s'est transformée en révolte.
Les ouvriers n'ont pas bougé, mais je sais que, si les émeutes eussent pris du développement, la majeure partie des ouvriers des ateliers du faubourg Saint-Marceau serait allée les grossir; ils leur étaient favorables; ils ne lisent que les journaux anti-sociaux : la Marseillaise, la Réforme, le Rappel, etc. C'est lu un des résultats de la liberté de la presse.
16 Février. — Les députés de la gauche, qui font les violents à la Chambre, étaient fort doux et fort tremblants pendant les émeutes des 7, 8 et 9. MM. J. Favre et Gambetta, entre autres, ne s'en cachaient pas, et disaient sans honte (chez M. Suin, le sénateur) qu'ils espéraient bien que les émeutiers seraient mis promptementà la raison. Ils avaient peur d'être appelés par eux pour marcher à leur tête.
18 Février. — ■ Quoique les journaux n'en parlent pas, les émeutiers ne cessent d'agir, et plus vivement qu'on ne croirait : voici plusieurs soirs que des groupes (à 33elleville, etc.) attaquent et blessent les sergents de ville; ils sont armés de revolvers, de poignards, de limes longues et aiguisées. La police
est, sans doute, informée qu'il se trame quelque chose de plus sérieux, puisque, avant-hier, la garde municipale a été consignée dans les casernes et tenue sur pied, en partie, toute la nuit.
23 Février. — Les troupes sont consignées pour demain : on craint du bruit, à l'occasion de l'anniversaire de la révolution de Février.
20 Mars. — M. Bourbeau me peint la nouvelle physionomie de la Chambre : le caractère en est tout à fait changé, depuis le mois de janvier. D'une part, elle se donne une importance de plus en plus grande ; comme tous les corps, elle aspire à la domination. D'autre part, elle cherche de quel côté se portera la puissance, et croyant, que c'est vers la gauche, beaucoup de députés, même de la droite, deviennent fort gracieux pour ces futurs potentats. Elle est disposée à accorder toutes les libertés, même les plus dangereuses : la nomination des maires par les conseils municipaux, l'élection du conseil municipal de Paris par le suffrage universel, et « alors, dit St. Bourbeau, nous n'aurons plus qu'à nous en aller ! car ce conseil municipal deviendra une assemblée politique délibérante ; ces 80 membres, siégeant à l'Hôtel de Ville, ressusciteront la Commune de 1793 ». — Je lui ai demandé ce que lui et d'autres, frappés et effrayés de ces tendances , en disaient à
l'Empereur. Il m'a répondu que l'Empereur semblait alourdi (on dit aujourd'hui ramolli) et qu'il n'avait plus l'énergie du coup d'Etat1 ; mais, de plus, qu'il était bien difficile de lui parler de ces sujets, parce que l'Empereur ne gardait pas pour lui ces confidences, qu'il en faisait part à ses ministres ; que, lorsqu'il était, lui, ministre, il avait vu l'Empereur, en conseil, leur montrer les lettres de M. Em. Ollivier, et qu'il allait jusqu'à leur communiquer celles où M. Em. Ollivier lui soumettait les noms et qualités des hommes dont il voulait former le cabinet qu'il présiderait; et l'Empereur ajoutait : « Yous voyez, messieurs, quelle confiance j'ai en vous ; je vous consulte sur les hommes qui doivent vous remplacer ! » Ce trait est vraiment de la haute comédie, et l'on ne peut ne pas se représenter la ligure de gens à qui l'on fait des confidences de ce genre !
Du reste, quelle que soit la pensée intime de l'Empereur, qu'il veuille ou non très sincèrement faire l'essai du gouvernement parlementaire, il agit comme s'il était convaincu ; il n'impose plus rien, les ministres sont tout, il semble avoir moins d'influence qu'un député ! Récemment, un des préfets disgraciés,
1 L'Empereur, mais on l'ignorait généralement, était épuisé depuis plusieurs années déjà par les soufïrancces du mal terrible qui remporta.
un de ses plus dévoués, M. de ***, est venu le trouver et lui a exposé qu'il était sans fortune, qu'il avait une famille, et lui a demandé de le faire nommer receveur général. L'Empereur lui a répondu qu'il ne pouvait rien, que cela dépendait absolument de ses ministres, qu'il était sans influence , et , en parlant ainsi, il avait les larmes aux yeux. Beaucoup de gens, et je suis du nombre, s'indignent de cet abaissement; et c'est ce qui s'est passé sous Louis XVI, quand, en 1790, il s'est peu à peu laissé dépouiller.
23 Mars. — Ainsi que cela doit être dans un gouvernement parlementaire, où il faut satisfaire le plus de gens possible par des places, au lieu de diminuer le nombre des emplois, on les augmente ; on rétablit des emplois supprimés et on en crée de nouveaux. Ainsi, au ministère de l'instruction publique, le personnel du cabinet est plus nombreux qu'il n'a jamais été. M. Bourbeau avait supprimé la place de directeur de l'enseignement primaire, dont les fonctions avaient été autrefois fort bien remplies par un chef de division ; le nouveau ministre vient de rétablir la place de directeur; et il en est de même partout.
28 Mars. — La nouvelle de l'acquittement du prince Pierre Bonaparte est arrivée hier soir: ce matin, à 7 heures, j'ai envoyé cher-
cher la Marseillaise , pour connaître l'impression produite par l'arrêt sur les irréconciliables ; il y avait déjà tant de demandes chez le marchand, qu'on n'a pu promettre un numéro que pour 11 heures ou midi.
Yoici, à ce sujet, des renseignements qu'on ne trouve pas dans les journaux : à Tours, ]' opinion publique était entièrement favorable au Prince. La province est exaspérée contre Paris, dont les troubles l'ont fort inquiétée, et qui ont arrêté les transactions. La vue, les actes, les paroles, les violences des rédacteurs de la Marseillaise, ont donné plus de force* à ces préventions, et on en a eu une preuve jusque chez les gens du petit commerce. Au moment où M. de Fonvielle s'est élancé vers le prince Pierre, avec des cris sauvages, plusieurs de ses adhérents républicains ont fait une sorte d'appel à la colère du peuple, en s'adressant à l'auditoire. Non seulement il n'y a pas eu d'écho, mais on leur a répliqué par des huées et les paroles les plus menaçantes, et un pâtissier, fort connu à Tours, s'est écrié : « Vous parlez du peuple ! Eh bien, j'en suis, moi, du peuple, et c'est nous, je vous en réponds, qui vous ferons votre affaire ! » Malgré les dénégations du Siècle, il est très vrai que le Prince a été accompagné à son hôtel par les cris de la multitude : Vive le Prince ! et, s'il était resté
LES PRÉLUDÉS DE LÀ REVOLUTION 2o
à Tours le lendemain, il aurait eu une ovation. On ne saurait douter que toutes ces considérations n'aient influé sur le verdict du jury, qui a acquitté le Prince.
Le caractère de L'avocat de la partie adverse, M. Laurier, n'a pas peu contribué à mal disposer le public et les jurés. M. Laurier est regardé, au palais, comme un sauteur. Il a été le secrétaire de M. Crémieux et, dans une affaire d'expropriation, où M. Crémieux avait plaidé pour le prince Pierre, M. Laurier, mis en rapport avec lui, s'était introduit dans son intimité, dînait chez lui, etc. C'est à ces antécédents que le Prince a fait allusion, à un moment où il s'est adressé à M. Laurier. Il aurait pu en dire davantage : le Prince avait d'abord demandé à M. Crémieux de le défendre dans le procès de Tours ; mais M. Crémieux, pour ne pas se compromettre dans son parti, avait refusé; M. Laurier, alors, s'était proposé pour remplacer M. Crémieux. Sur le refus du Prince, il avait passé de l'autre côté. Enfin, on n'ignorait pas qu'il n'a aucune conviction politique, que, peu de temps avant de devenir un des soutiens de la Marseillaise, il vivait familièrement dans un groupe fort aristocratique de petits crevés, qu'ils couraient les filles ensemble, soupaient ensemble, etc. Quand donc il s'est élevé avec tant d'indignation contre le Prince, affectant un farouche
rigorisme démocratique, on a souri de dédain, et ce qu'il a dit a plus fait contre son client que contre le Prince.
4 Avril. — Les craintes d'émeutes et de troubles n'ont pas cessé ; on nous annonce de nouvelles journées. Des affiches à la main ont été placardées sur plusieurs points de Paris, où Ton déclare que, si le gouvernement ne fait pas telle et telle chose, il y aura un mouvement populaire.
5 Avril. — Mot de M. Dufaure, assistant au serinent que prêtaient hier les nouveaux juges suppléants, de fidélité à l'Empereur et à la Constitution : « La Constitution, dit le vieux praticien nasillard, laquelle ? » Il est vrai qu'aujourd'hui nous n'en avons plus, et n'en avons pas encore.
7 Avril. — On ne s'entretient partout que du plébiscite : cela a été une surprise générale ; personne ne s'y attendait ; la province n'y comprend rien. J'y suis absolument opposé : 1° au point de vue philosophique, un gouvernement ne devant pas mettre son existence en question, devant avoir foi en lui et conscience de son droit ; 2° au point de vue politique, un plébiscite ne devant être qu'une ressource suprême, et non un moyen pour des modifications à la Constitution, etc. Qui dit que, pour d'autres motifs, on ne le réclamera pas ? 3° A cause des troubles qu'il peut
entraîner, les esprits étant fort excités ; 4° dans l'intérêt de la dynastie. N'est-ce pas ouvrir la porte à un doute sur le droit du Prince Impérial, et ce droit ne sera-t-il pas discuté au moment de sa majorité ? 5° A cause des conséquences suprêmes : une nation qui se met au régime des assemblées populaires tend à la fm de la Pologne, qui a péri par un régime électif.
D'après M. Bourbeau, l'Empereur et M. Ollivier étaient, il y a huit jours encore, opposés au plébiscite ; ils redoutaient de troubler le pays : « Les conseils de quelques députés de la droite ont poussé l'Empereur vers Je sens contraire ; ils lui ont fait entendre que ce serait un nouveau sacre pour sa dynastie ; ils espèrent se rapprocher ainsi de lui, et reprendre leur position, à la suite d'une manifestation enthousiaste; on cite, parmi ces députés, MM." Granier de Gassagnac, de Forcade La Roquette, etc. M. Rouher décidera le Sénat, espérant, de son côté, revenir à la direction des affaires. L'Empereur, qui est faible, a cédé. » Rien de plus déplorable que ces concessions: comprend-on l'inquiétude de la nation ; elle verra donne?' la réserve ; elle croira à un grand danger. On va être obligé de renvoyer la Chambre en congé, pour qu'elle explique aux populations le sens du plébiscite, dont elles n'ont pas une idée juste. Ce qu'il y
a de certain, c'est que la question, au fond, est entre la monarchie et la République. Le ministère, qui s'était déclaré contre les candidatures officielles, a appelé les Préfets à Paris, pour les informer et les enseigner; mais, de peur de se compromettre, il ne leur donne que des instructions verbales, ce dont se plaignent les Préfets, qui s'en vont sans ardeur et inquiets, se disant que, s'ils font trop de zèle ou pas assez, ils seront désavoués ou jetés à la porte. —M. G. Seigneur, qui voit fréquemment M. E. Ollivier, m'a confirmé tous ces faits.
23 Avril. — J'apprends, par des personnes voisines des usines de Fourchambault, que les grèves ont eu d'assez bons résultats pour l'avenir : la bourgeoisie, les négociants, les petits marchands ont été fort effrayés, quand ils ont vu cette populace se ruer sur le marché, enlever et piller les denrées; ils ont craint qu'il en fût de même de leurs propriétés, et. même chez les petits fournisseurs, cette crainte a été telle qu'ils ont résolu de ne rien fournir à crédit aux ouvriers en grève, ce qui n'a pas peu contribué à faire cesser la grève plus tôt.
Le Prince Impérial est fort bien élevé; il a beaucoup d'esprit, de gaieté, de facilité au travail ; il a tout le laisser-aller des enfants de son âge. Son principal défaut est de pré-
tendre tout savoir : aussi l'Empereur a-t-il commandé à tous ceux qui rapprochent de ne pas lui épargner les leçons. Dernièrement, il affirmait connaître si bien Paris qu'il se retrouverait partout. Le général Frossart, un jour, le mena, sans annoncer où il allait, dans un des quartiers perdus de Paris et, le faisant descendre de voiture, lui dit alors qu'il ne savait où il était, et qu'il le priait de le tirer d'affaires. Grand fut l'embarras du jeune Prince, qui, après plusieurs essais et plusieurs tours, finit par s'adresser à un sergent de ville, grâce auquel il put retrouver son chemin .
28 Avril. — Nous sommes en pleine agitation plébiscitaire ; on est dans une incertitude absolue, relativement au résultat, mais l'avis de beaucoup de gens est que, quel qu'il soit, l'ordre sera troublé: l'irritation des irréconciliables est extrême, et il est à craindre qu'ils ne tentent un coup de main, que la minorité soit forte, ce qui les encouragerait, qu'elle ait peu d'importance, ce qui ne leur laisserait d'espoir d'arriver à leurs fins que par la violence. Le ministère, M. Ollivier en particulier, craint un mouvement après le 8 mai, jour du plébiscite. En attendant, les affaires et les travaux du bâtiment sont suspendus.
3 Mai. — M. le général ***, aide de camp de l'Empereur, me dit que l'Empereur tra-
vaille beaucoup ; il lit tout ou fait tout lire, donnant des livres à diverses personnes et leur demandant des rapports. Il s'occupe surtout des questions de l'armée, du bien-être du soldat ; le général A k lui a remis, sur sa demande, un mémoire sur l'intérieur des casernes, auquel il a apporté une grande attention et qui amènera des réformes utiles. Le général * * me confirme ce que m'avait dit M. Bourbeau, que l'Empereur est très compromettant pour les personnes qui lui ont parlé et donné des renseignements : il dit volontiers : « C'est un tel qui m'a dit cela, » ce qui n'amuse pas toujours ceux dont il s'agit.
Le maréchal Ganrobert a rassemblé chez lui les généraux de Paris, pour examiner quelle conduite on devait tenir à l'égard des soldats, à l'occasion du plébiscite et des clubs. Il était d'avis de leur interdire l'accès des clubs; la majorité en a jugé autrement, et on leur a laissé toute liberté : on a constaté que sept soldats seulement en ont profité et se sont présentés dans les réunions publiques. Quant au plébiscite, on a décidé aussi qu'on ne leur dirait rien ; on ne doute pas que ce ne soit le meilleur moyen pour qu'ils votent bien.
8 Mai. — Vote du plébiscite : immense affluence de voitures et d'étrangers, au bois de Boulogne, par un temps magnifique ; c'était un véritable éblouissement qui faisait
LES PRÉLUDES DE LA RÉVOLtîLION 31
dire partout : « Que serait tout cela, si une révolution nous rejetait en république! » L'Europe, dans ce qu'elle a de plus luxueux et de plus riche, était là.
9 Mai. — Malgré les espérances que devaient donner, dès dimanche soir, les résultats connus du vote, on n'était tranquille ni aux Tuileries, ni dans les ministères, et j'en ai eu la preuve : Mme X***, dame d'honneur de l'Impératrice, devait venir nous voir ; nous avons reçu ce matin une lettre qui nous informait que l'Impératrice avait défendu à toutes les personnes de sa maison de sortir des Tuileries, à cause des troubles qui pourraient survenir.
10. — Le vote a été un étonnement pour tout le monde ; on ne s'attendait, d'aucun côté, à un chiffre de Oui aussi élevé.
11 Mai. — M. E. Ollivier est effrayé des menées démagogiques, et commence à douter des libertés appliquées à tout : « Je crois, at-il dit à M. G. Seigneur, que les théories de M. E. de Girardin sont inefficaces et pourraient bien n'être que de la fantasmagorie ! » Dieu veuille qu'il se fortifie dans ces bons sentiments ; sinon, ces aveux prouveraient qu'il est un homme sincère, mais non un homme d'Etat.
24 Mai. — Le père Hyacinthe, depuis son retour d'Amérique, se comporte comme un
laïc, dont il porte l'habit ; il dîne souvent en ville ; il dit avoir été « lié par une convention et délié par la nature ». Il est glorieux de ce qu'il a fait, croyant avoir accompli un acte de courage. Il écrit de Munich , où il est depuis quelque temps, qu'il est enchanté de tout ce qu'il entend ; cela veut dire qu'il est d'accord avec un vieux théologien, Dollinger, qui, comme la plupart des Allemands, est un rêveur, un demi-fou sérieux.
5 Juin. — Voici les renseignements qui me sont donnés par un homme qui vit familièrement avec plusieurs des membres de la gauche, MM. Ferry, Picard, etc. : La fraction de la gauche, qui s'est séparée des irréconciliables, sous le nom de gauche constitutionnelle, est assez embarrassée pour exécuter convenablement son évolution vers le gouvernement, ces honorables avant fort le désir de devenir ministres à leur tour, et n'ayant pas la décision de M. Em. Ollivier, qui, le premier, a fait son tour de conversion, et leur a donné l'exemple, en s'asseyant au timon. Cependant, comme ils ne veulent pas qu'il y soit seul, ils feront ce qui sera nécessaire ; c'est affaire de temps. Celui qui ne pourra pas les imiter, c'est M. J. Ferry : M. J. Ferry a été secrétaire de M. Ollivier ; il y eut un moment où M. E. Ollivier fut sur le point de devenir ministre, et M. Ferry devait être secrétaire général ; il
poussait alors son patron, et était peu disposé alors à se dire républicain. La combinaison ministérielle ayant éeboué, M. Ferry crut que jamais M. Ollivier n'arriverait ; il le quitta et se tourna vers l'Opposition ; il n'était pourtant pas radical, et les journaux religieux le louaient pour sa modération. Mais, aux dernières élections, il fut poussé par la queue de son parti à se déclarer tout à fait irréconciliable ; il céda, et, aujourd'hui, il est si avancé qu'il ne peut revenir. Ce qui prouve que, dans la politique, telle que la font les Assemblées, il ne faut pas être impatient ; que cette politique est une comédie, et une comédie peu noble ; et que toutes ces compétitions finiront par éclairer l'opinion publique dégoûtée.
8 Juin. — Au dernier dîner de M. Maurice Richard, ministre des Beaux-Arts, qui admet, tous les mercredi, 40 personnes à sa table, hommes de lettres, artistes, etc., on a beaucoup parlé de la lettre de M. Courbet. M. Maurice Richard l'avait invité à dîner : M. Courbet lui écrivit : « Monsieur le ministre, j'irais volontiers dîner chez vous, si je n'étais obligé de partir pour ***, où je vais organiser une exposition, en faveur des victimes du Creuzot. » Cette grossièreté est digne de ce peintre réaliste, qui répond à une politesse par une lettre insultante à un ministre, en lui reprochant la prétendue infortune des
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prétendues victimes d'une usine que les menées républicaines ont mis en grève. Mais, il faut bien l'avouer, pourquoi M. Richard faisait-il des avances à un peintre d'un talent très contesté, qui affiche le matérialisme, les façons plébéiennes, et se déclare républicain ? M. Richard, s'exposait à une avanie qui ne lui a pas manqué.
[h? Juin. — J'ai assisté, au Théâtre-Français, à la première représentation de Maurice de Saxe. C'est une des preuves éclatantes de lamauvaise influence de l'école de M. V. Hii^o : conception sans force, recherche des effets pour étonner, ton, caractères, situations, style faux ; langue boursouflée ; point d'intérêt ; tirades ridicules dans la bouche où on les met ; flatterie de la plèbe, dans le but évident de forcer les applaudissements. A un certain moment, un personnage, Favart, je crois, parle 4e jeter contre le pouvoir, au lieu d'un pavé, un prince. Le mot a été accueilli par les acclamations et les trépignements de la claque et d'une partie du parterre et de l'orchestre ; j'étais à la galerie, je ne pas me retenir et je m'écriai : « C'est pour obtenir les applaudissements de cette canaille, que l'on dit ces choses-là ! » Une dame, placée au-dessous de moi, se tournant de mon côté, répliqua : « Si je ne craignais qu'on ne crût que c'est pour l'auteur, j'applaudirais monsieur ! »
Un autre spectateur, à quelques pas de moi, manifestait aussi son indignation ; le reste de la salle est demeuré muet. Cette tirade démocratique, où, ne pouvant ou n'osant dire YEmpcreur, on disait le Prince, était attendue parmi groupe de jeunes gens qui, au premier rang de l'orchestre, applaudirent avec frénésie ; une fois dite, ils se levèrent et disparurent.
20 Juin. — Le général me donne toujours quelques détails curieux sur la Cour: cette fois, c'est sur l'intérieur de l'Empereur. Il y a deux hommes principaux de l'intimité : M. Conti, chef du cabinet, et M. Pietri, secrétaire particulier. M. Conti est un être maladif, ennuyé de sa position, qui a compris tout de suite combien il serait assommé de sollicitations, et qui a mis devant lui deux barrières, l'une pour empêcherles gens d'approcher — on le voit difficilement ; l'autre pour empêcher ceux qui le voient de le comprendre — il a toujours un masque impénétrable ; secret, fermé, muet, on ne sait ce qu'il est. M. Pietri est plus accessible : c'est lui qui écrit toutes sortes de notes, à tout instant, pour l'Empereur ; il a le travail très facile, et souvent traite de grosses affaires ; du reste, fermé, comme M. Conti et comme tous les courtisans. Chacun est à cheval sur ses prérogatives et regarde à droite et à gauche, si Ton n'approche pas pour
le désarçonner. Pas, ou plutôt, plus d'intrigues d'argent dans les hauts emplois ; les gros personnages sont riches ; mais les petits exploitent les moindres bruits et ce qu'ils entendent à travers les portes, les vendent aux journaux ou en tirent profit pour jouer à la Bourse. On voit qu'il y a intérêt à ne pas changer de personnel : les repus ne mangent presque plus.
L'Empereur est très libre d'esprit : sa tête travaille sans cesse, il songe à toutes les questions importantes et en parle aux hommes compétents ou aux intimes : silencieux, d'ordinaire, il est abondant, ouvert et gai avec ses familiers. •- L'Impératrice est fort aimable et bonne.
21 Juin. — M. Prévost-Paradol excite l'envie, l'indignation, la jalousie de nombre de gens, par sa nomination à l'ambassade des Etats-Unis. Le ministère, fort attaqué à cette occasion, se défend mal, et ne sait trop comment expliquer cette préférence pour un journaliste qui doit toujours être suspect. Voici la cause secrète et quelque peu équivoque du choix de M. Prévost-Paradol : il a pour maîtresse, depuis assez longtemps, une fort belle dame Américaine, très bien posée dans le high life ; cette dame veut retourner en Amérique, mais elle veut garder M. Paradol. Elle reçoit et voit le plus grand monde : elle a agi sur nos
ministres, et leur a prouvé que nul autre ne ferait mieux les affaires de la France aux Etats-Unis ; elle les a gagnés : il est nommé, il part, et elle le suivra. C'est là le récit qui court par le monde.
23 Juin. — M. Courbet refuse la croix que M. Richard, ministre des Beaux- Arts, a eu Fidée de lui donner, à la suite du Salon ; la lettre de M. Courbet va paraître aujourd'hui ou demain. On ne peut trop s'étonner de la légèreté d'un ministre qui, sachant les dispositions de M. Courbet, ayant reçu de lui, il y a quinze jours, une lettre qui ne pouvait laisser aucun doute, s'expose à cette humiliation. Ce refus ne compromet pas seulement le ministre, mais l'Empereur, qui va être obligé de rapporter son décret. Les amis de M. Courbet l'ont engagé à refuser; il aura l'avantage d'avoir été décoré, et d'insulter le gouvernement ; tout est pour lui : les ennemis du gouvernement triomphent de ce soufflet inattendu et qu'on ne peut parer.
2o Juin. — On parle beaucoup de la lettre de M. Courbet : cette lettre a été rédigée par M. Castagnary. M. Courbet étant tout à fait incapable de l'écrire. On prétend que M. Maurice Richard n'aurait pas agi avec autant de légèreté qu'il semble ; il aurait fait pressentir M. Courbet, qui, jouant au plus lin. comme un
paysan, aurait fait semblant d'accepter, et même demandé comment il pourrait reconnaître cette faveur, s'il ne devait pas envoyer au ministre un tableau, un dessin? Puis, il aurait attendu sa nomination, pour se dévoiler tout à fait. Ce n'est pas sous Napoléon Ier qu'un peintre aurait osé jouer ce jeu-là, ni même sous Napoléon III, dans les premières années après 1852 !
26 Juin. — M. Bertrand de Saint-Germain, qui n'est pas seulement médecin, mais philosophe, a soigné M. Cousin pendant les douze dernières années de sa vie : il est très discret et bienveillant à l'égard de ce professeur de philosophie, mais on démêle, dans ce qu'il raconte, la vérité à travers les réticences. M. Cousin ne donna jamais un sou d'honoraires à M. Bertrand de Saint-Germain : de temps en temps, il lui envoyait un livre curieux ou l'un de ses ouvrages, ou l'emmenait dîner au cabaret; voilà tout. Quand il mourut, on s'attendait à ce qu'il laissât un souvenir ou un legs à son médecin, qu'il faisait appeler deux ou trois fois par semaine. Il ne lui donna absolument rien ; ce furent ses exécuteurs testamentaires, MM. Mignet et Barthélémy Saint-Hilaire, qui, sachant les relations intimes qui existaient entre M. Cousin et le docteur, vinrent chez lui, et lui apportèrent son portrait lithographie. M; Cousin, qui avait beaucoup souffert
de la gêne dans sa jeunesse, avait conservé des habitudes de lésinerie, même quand il fut plus qu'à Taise : il payait à peine ses secrétaires, les nourrissait avec un œuf dur, et leur faisait passer les nuits. Mais lui-même ne se traitait pas mieux: il travaillait le plus souvent sans feu, dans les plus grands froids, et n'était pas plus délicat pour sa nourriture. Avec une facilité de travail et une mémoire infatigables, il épuisait ceux qu'il employait, dictant toute une nuit et réduisant ses secrétaires au désespoir : l'un d'eux se tua, un autre le menaça d'en faire autant.
M. Bertrand de Saint-Germain peint fort ingénieusement et finement son caractère : naturellement dramatique et emphatique, posant toujours, sans même y penser; spiritualiste, mais ayant peur de l'influence du clergé ; aimant la religion Catholique par instinct et voulant avoir pour lui les prêtres et le Pape, mais les combattant en public et dans ses livres; préoccupé de l'opinion et faisant tout pour se la concilier ; envoyant de jeunes professeurs en province, avec mission de combattre le clergé, puis, si l'on se plaignait, les lâchant et ne s'en occupant plus; fort aimable, d'ailleurs, gracieux, abondant, causant admirablement, charmant son auditoire, mais voulant parler seul. Il avait eu pour secrétaire M. Barthélémy Saint-Hilairc : un jour que
M. B. de Saint-Germain en faisait l'éloge : « Oui, dit-il, il est honnête, consciencieux, instruit, intelligent, etc., etc. Ce pauvre Saint- Hilaire, ajouta-t-il ensuite, il aurait tout, s'il avait de l'esprit. C'est dommage qu'il n'ait pas
d'esprit ! »
9 juiiiet. — M. Bourbeau m'a demandé ce que l'on pensait dans le public de la guerre imminente, à l'occasion de la candidature du prince Prussien au trône d'Espagne. Je lui ai dit qu'on verrait la guerre avec applaudissement ; qu'autrefois on haïssait les Anglais, qu'aujourd'hui cette haine était tombée ; ce sont les Allemands qu'on a en antipathie, parce qu'on sent chez eux une jalousie petite et une envie tracassicre. Les ministres, jusqu'ici, se sont tus ; rien n'est certain. M. Bourbeau dit que tout le monde, à la Chambre, est frappé de l'affaiblissement de M. J. Favre, il baisse sensiblement. M. Grévy et M. Gambetta sont les vrais chefs, l'un comme dialecticien, l'autre par ses mouvements d'éloquence ; mais, quoiqu'il soit vrai que M. Gambetta ait parfois de beaux élans, on l'a beaucoup surfait. Quant à M. Grévy, froid, raisonneur, il a plus d'autorité , que personne dans son
parti.
Les journaux ont fait beaucoup de bruit de l'inhumation du curé d'Ecardenville (près d'Evreux), M. l'abbé Laroque, enterrement qui
a été civil. Voici la vérité : M. l'abbé Laroquo était un prêtre excellent ; il fit une fin très chrétienne, et se confessa, presque publique-* ment, deux jours avant sa mort. Mais il avait un frère, ancien recteur, et un neveu, qui portent son nom, tous deux auteurs de livres détestables, panthéistes ou athées. Le frère et le neveu arrivèrent pour les obsèques et, au moment où le corps allait sortir de la maison, pour être porté à l'Église, ils s'y opposèrent et déclarèrent que, parents les plus proches du défunt, ils entendaient qu'il fût conduit directement au cimetière. C'est ce qui se fit, malgré les instances du maire et de plusieurs des paroissiens consternés d'une telle décision; ils allèrent au cimetière, accompagnés seulement d'un inspecteur d'Académie et d'une autre personne, tandis que toute la paroisse était réunie à l'Eglise, où tout avait été préparé, et où fut célébré un service funèbre pour le mort qui, seul, n'y était pas. C'est là un échantillon de la liberté que nous réservent les révolutionnaires disciples et de leurs pères de 1789-
13 juillet. — Je suis allé au Corps législatif, où j'ai assisté à la reculade du ministère, accueillie par des murmures et même des cris d'indignation. M. le baron Jérôme David a prononcé quelques mots, qu'il avait pris soin de mettre par écrit et dont quelques-uns étaient
si insultants pour le ministère, qu'un cri d'étonnement s'est élevé de tous côtés: ces mots, que les journaux n'ont pas reproduits, parce qu'en se reprenant, il les a supprimés, étaient ceux-ci : « Le cabinet a fait des négociations dérisoires et indignes de la France. » L'excitation était si grande dans la Chambre et au dehors, que l'on ne doute pas que le cabinet des avocats ne croule, ou cède à la pression de l'opinion publique, en faisant la guerre.
15 Juillet. — Les boulevarts, où je suis allé, de 9 heures à 11 heures, ce soir, sont remplis d'une foule houleuse et bruyante : des bandes passent à tout instant, avec des drapeaux, chantant la Marseillaise, la Chanson des Girondins, criant : A Berlin ! Vive la France ! Vive r Empereur ! L'opinion s'exprime avec autant de vivacité que d'unanimité pour la guerre. Il y avait quelques illuminations.
D'un autre côté, voici que déjà se produit le contre-coup, le désespoir des mères. Au-dessous de mon appartement qui est au premier étage, est le jardin d'une famille qui s'y tient tout le jour, et dont on entend les conversations. Ce soir, à 8 heures, entre un jeune homme, qui vient faire ses adieux à sagrand'mère: « Je pars demain, grand'mère ! Nous sommes quatorze régiments d'artillerie qui allons à la frontière ! » Les cris de la grand'mère lui répondent, et il s'établit un
LES PRELUDES DE LA RÉVOLUTION l.\
dialogue entre les deux, où le fils jette quelques mots brefs, comme en savent dire les jeunes gens, et auxquels la mère réplique avec une chaleur, une abondance, des raisons et des mouvements, dont l'ensemble a, dans toutes les langues, un seul nom, Y éloquence: « Tu ne partiras pas ! tu pouvais t'en dispenser ! C'est que tu l'as demandé ! La gloire ! Et quelle gloire ! Il n'y en a pas pour les pauvres soldats ! Quelle gloire y a-t-il à être poussé, pour emporter une batterie, comme un troupeau de moutons î Ah ! les mères ont élevé leurs enfants pour qu'ils soient envoyés à la boucherie, qu'ils en reviennent mutilés î L'Empereur y va ! Quel risque court-il, lui ! il est placé sur une hauteur, loin, regardant avec une lorgnette. Que ne se battent-ils tous deux, le roi de Prusse et lui! Le roi de Prusse, il paiera, un jour, par les désastres qui -l'accableront, tous les maux et toutes les morts dont il est cause ! etc., etc. »
Ce matin, déjà, M. de G... était venu me voir, désolé, pleurant presque d'avance : il a à l'armée son frère, le général, deux de ses fils, un neveu, neuf de son nom. Combien en reviendra-t-il sains et saufs !
18 Juillet. — Un jeune homme qui arrive de Berlin me dit que l'enthousiasme de Paris n'est rien en comparaison de l'irritation des Prussiens. Ici, on bouscule ceux qui, en public,
parlent de paix ; à Berlin, prétend-il, on les mettrait en morceaux.
Jamais il n'y eut pareil enthousiasme : loin qu'il diminue, il augmente et s'exprime par mille moyens, argent , dons , enrôlements , écrits , chants. J'ai vu le départ pour les guerres de Crimée et d'Italie ; c'était de la froideur près d'aujourd'hui ; les femmes surtout, les religieuses de plusieurs ordres, rivalisant avec les Sœurs de charité, demandent à aller soigner les blessés à l'armée. Cette nation, qui semblait, il y a quelques semaines, abrutie et abâtardie par l'amour des jouissances et de l'argent, se relève et se montre digne de ses plus beaux temps. C'est là un des grands côtés, le plus beau résultat de la guerre ! Le mari de ma cuisinière, Perreu, ancien soldat de la garde de Paris, est en retraite; deux de ses camarades sont venus lui dire adieu : « Puisque je ne peux partir, leur a-t-il dit, il faut que j'y sois pour quelque chose, et que je contribue à la guerre, » et il leur a donné dix francs.
2o Juillet. — Deux lettres qui me sont communiquées, la première par M. de C..., jeune officier, qui écrit de Sierkx: «Les soldats sont très exaltés ; le bruit s'étant répandu, à cause sans doute des retards nécessités par les préparatifs militaires, que la Prusse reculait et pourrait bien ouvrir des négociations, les soldats qui, depuis une semaine, campent à
1,500 mètres des Prussiens, et échangent déjà avec eux des coups de fusil, se sont indignés de cette perspective pacifique, et disent tout haut que, si ces bruits prennent de la consistance, ils feront tout avorter, en se portant, sans attendre d'ordres, en avant, et commençant, à eux seuls, le feu contre l'ennemi. »
L'autre lettre est adressée à M. Eriau, directeur de la sûreté publique : un Français raconte que, revenant de Prusse, il s'est trouvé en wagon avec des Prussiens, qui l'ont obligé à déclarer qu'il n'était pas Français, et à crier Vive le roi Guillaume /Sans quoi, ils l'eussent lancé par la fenêtre du wagon sur les rails. Ce nouveau trait, rapporté par un fonctionnaire public, est une preuve de l'état des esprits en Prusse.
26 Juillet. — M. ***, qui connaît le maréchal Lebœuf et sa famille, en fait le plus grand éloge ; il m'a cité plusieurs traits de son intelligence, de son activité, de son énergie, entre autres, celui-ci : lors de l'insurrection de juin 1848, il était colonel à Paris et combattait dans les rues. A un moment, il s'absenta une ou deux heures; à son retour, on lui demanda d'où il venait : « De me marier ! » répondit-il, et c'était vrai.
J'ai assisté, aujourd'hui, à la représentation de la Muette, à l'Opéra. Faure a chanté la Marseillaise, avec autant de feu et d'énergie
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que d'art, accompagné par une foule debout, frémissante et enthousiasmée. Dans une lose près de la nôtre étaient MM. Gambetta et Laurier, accompagnés d'une dame sans
gants.
21 Juillet. - L'esprit public est toujours au même degré d'ardeur, de patriotisme et de confiance. On demande pourquoi l'on garde à Paris huit mille hommes de troupes; on entend dire de plusieurs côtés : « Tout mouvement révolutionnaire est impossible; si les irréconciliables le tentaient, ils seraient écrasés sous l'indignation générale. » Beaucoup de dames, qui veulent aller soigner les blessés, fréquentent les hôpitaux, afin de prendre des leçons pratiques d'infirmières.
3 ^a. Je viens de passer quelques jours en Poitou : l'enthousiasme et l'élan y sont aussi grands qu'à Paris; j'ai été surtout frappé des bonnes dispositions des prêtres que j ai vus, et qui sont pleins de feu et d'ardeur bel-
liqueuse. . ,
g AoûL Aujourd'hui est arrivée la nouvelle de la défaite de Wissembourg; on en est accablé, la douleur est universelle; j en ai eu un tremblement et une prostration générale. Ce soir, le boulevart, à la hauteur ce la rue Lepelletier, est coupé par une toule immense, qui s'y tenait depuis cinq heures, poussant des cris, et voulait briser la boutique,
et même tuer un changeur Prussien, qui, à la nouvelle de la victoire de ses compatriotes, a imprudemment fait éclater sa joie. La police le fait évader; elle contient à peine la foule, on a envoyé de la cavalerie pour la disperser.
6 Août. — La boutique du changeur est fermée, et porte une inscription ainsi conçue : Préfecture de la Seine. Cette maison est Française, et non Prussienne .
Journée toute d'émotions : à 1 heure , j'étais au faubourg Saint-Marceau, on vient m/apprendre qu'on annonce sur les boulevarts une grande victoire remportée par les Français : vingt-cinq mille prisonniers, quarante pièces de canon, le Prince Royal pris, etc. Cette nouvelle était affichée à la Bourse. Je descends dans la rue : la joie est immense, tout le monde veut courir, y aller voir, devancer les affiches ; je pars en voiture : à peine sur les quais, le spectacle des maisons indique que Paris entier connaît l'heureux événement : partout des drapeaux, toutes les maisons pavoisées. A la place de la Bourse, foule immense; voitures sans nombre; les escaliers noirs d'hommes allant et venant; les chevaux au pas. Sur les boulevarts, même aftluence, partout des visages riants; il y en avait qui pleuraient ! Quelle revanche, et si prompte et si éclatante ! Cependant, je m'approche d'un groupe : là, on émettait quelques doutes. Cinq
minutes après, plus de doutes : dans les groupes qui encombraient la chaussée, on affirmait, et cela, hélas î était vrai, que ce bruit n'était qu'une manœuvre de quelques indignes agioteurs, qui avaient produit, comme dépêche, une note au crayon; que rien n'était exact dans les nouvelles colportées ; qu'on avait abusé de la crédulité de tout Paris, et même de la France, car, déjà, nombre de dépêches et de lettres avaient été expédiées. Le public était indigné; il se voyait le jouet et la risée de l'Europe; il jugeait qu'il y avait là un jeu de Bourse, il demandait la fermeture de cette boutique, de cet antre de voleurs, de brigands, etc. Enfin, s'exaltant de plus en plus, la foule s'est élancée vers la Bourse, — j'étais alors sur la place — a escaladé les grilles, l'a envahie, et, en un instant, a enlevé la corbeille de fer des agents de change, le tout, au milieu de cris d'indignation, jusqu'à ce que la police soit venue, à l'aide dé nombreux agents, faire évacuer la Bourse. On a retiré peu à peu les drapeaux; la joie s'est changée en tristesse, et les groupes sont demeurés à exprimer avec vivacité les sentiments les plus hostiles aux boursiers ; une pétition a été immédiatement rédigée et couverte de signatures, dans un café, pour demander la clôture de la Bourse; le 3 p. 100, par cette manœuvre, avait monté de 2 francs.
7 Août. — (A ***, en Poitou.) Parti hier de Paris, toute la journée se passe à lire les dépêches qui se succèdent et qui annoncent les deux défaites de Mac-Mahon et de Frossart, tous deux, ô malheur ! ayant eu à combattre un contre trois. Journée déplorable ! Quelle fièvre ! Quelle douleur ! Je me décide à repartir aussitôt pour Paris.
8 Août. — Dans le train express qui me ramène à Paris, je trouve une quantité de députés, sénateurs, conseillers d'Etat, qui rentrent pour la session extraordinaire à laquelle ils sont appelés. Je cause avec plusieurs : tous constatent l'élan des villes qu'ils quittent; sur notre route, nous en apprenons, du reste, des preuves : à la colonie de Mettray, quarante-deux jeunes gens se sont engagés; à Langeais, dix-huit; ainsi de suite. Les députés sont très bien disposés, mais je constate avec peine qu'ils regrettent la loi qui rend obligatoire l'enrôlement de tous les hommes de trente à quarante ans dans la garde mobile : « On les enverra donc à la frontière ! » s'écrient-ils. C'est le père de famille qui fait taire le patriote. Je les exhorte à ne pas discuter, — la gauche sera peutêtre indigne, de parti pris, — à voter età s'en aller. Les dames font de la charpie pendant tout le voyage.
9 Août. — (A Paris.) L'enthousiasme, loin
de diminuer, s'est accru, mais aussi le mécontentement contre le ministère : on n'entend que plaintes contre « le gouvernement, qui n'a rien fait activement » ; on accuse le général en chef, « qui n'a pas attaqué, et qui laisse, au contraire, les corps de l'armée séparés, aux prises avec des forces trois et quatre fois supérieures ». On est stupéfait de notre ignorance des ressources de l'ennemi : « On ne savait pas qu'il avait des mitrailleuses, et c'est le même qui a fabriqué les nôtres, et qui, depuis deux ans, a fait celles de la Prusse, et plus perfectionnées que les nôtres ! » On dit que le général Trochu va devenir général en chef ou major général, mais qu'il y met pour condition que l'P^mpereur ne sera pas à l'armée. On ajoute que, « si on ne l'a pas employé plus tôt, c'est qu'on le craignait, qu'il est Orléaniste, » etc. Impossible de vérifier ce qu'il y a de vrai dans tous ces bruits : la population est déjà très excitée, entend tout, dit tout et croit tout.
Le Corps législatif est assemblé; on dit qu'il y a une grande foule aux abords du palais; j'y cours.
J'ai passé deux heures sur la place de la Concorde, comble de monde, ainsi que toutes les rues avoisinantes : peu de bourgeois ; des blouses en grand nombre; des voitures stationnant remplies de messieurs et de dames;
des groupes où s'émettent toutes les opinions. Le pont barré par la troupe, ainsi que les avenues de la Chambre. J'écoute à tous les groupes ce qui se dit : ce qui est évident, c'est que la majorité, pour ne pas dire presque tout le peuple, est composée d'émeutiers et • de la partie la plus démocratique de la population : Belleville est présent. J'entends dans un groupe : « Nous sommes tous là les Cail (les ouvriers de l'usine Cail) , les mains noires ! » Tous ces gens-là parlent ouvertement contre le gouvernement; quelques-uns protestent qu'ils « n'iront pas à la frontière se faire écharper ». Us demandent des armes, et se plaignent qu'on n'en donne pas au peuple. Il est clair que ces armes ne sont pas destinées à combattre l'ennemi. Des groupes plus animés se forment en avant de l'obélisque ; des hommes, du haut d'une voiture, haranguent la foule. Bientôt des cris de Vive la République ! s'élèvent; on entonne le Chant du départ, et l'on crie : .4 la Chambre! Des milliers d'hommes s'ébranlent en chantant et s'avancent vers le pont.
En ce moment, un orage terrible qui, depuis quelques minutes, chassait des nuées de poussière, éclate : le tonnerre gronde, et des torrents d'eau et de grêle tombent avec tant de force, que la bande s'arrête, s'enfuit et se disperse. L'orage dure un quart d'heure; l'émeute se
reforme et s'approche du pont. Alors, on lance quelques cavaliers pour la refouler, et la foule recule devant le trot des chevaux. Trois ou quatre cuirassiers envoyés en message veulent traverser la place; ils sont entourés, menacés, frappés, près de tomber de cheval. L'un d'eux est obligé de revenir sur ses pas et de rentrer dans les rangs; un autre passe au grand trot et file vite; il est très pâle, il a eu peur. Ces mouvements de la foule se répètent : elle va et vient, comme les flots de la mer, jusqu'à six heures, où je quitte la place, qui a la physionomie des jours d'émeute.
Déjà, de tous côtés, on raconte, en les dénaturant, les faits qui se sont passés à la Chambre : deux députés se seraient souffletés; M. Granier de Cassagnac aurait dit qu'il fallait fusiller la gauche ; M. E. Arago aurait ouvert son habit, en criant : Moi, le premier! etc. On ne sait rien de certain. Dans deux circonstances, indigné, je me suis laissé aller ; on criait : Vive Roche fort ! Vive la République ! J'ai crié seul, en réplique : « A bas Roche for tl à bas la République ! vile canaille ! » On n7a rien dit. Pendant que tout le monde s'abritait sous les arbres du Cours-la-Reine, pendant l'orage, un peloton de cuirassiers a passé; on l'a accueilli par des coups de sifflet : je me suis avancé vers eux, en battant des
mains de toutes mes forces, et criant : Vive F Empereur ! Je ne me vante pas de ces deux traits; il y avait imprudence à le faire; quant au courage, je n'y pensais pas, j'étais emporté.
Deux heures après, on a appris ce qui s'est passé à la Chambre: démission du ministère Ollivier ; M. le général comte de Palicao, ministre de la Guerre ; M. le baron Jérôme David à l'Intérieur. Il y a peut-être lieu d'espérer ; on dit ces hommes énergiques. Mais, déjà, on ajoute que ce n'est qu'un ministère de transition.
13 Août. — M. Bourbeau m'a entretenu de l'opinion du Corps législatif : la gauche, qui fut infâme dès le premier jour, par son esprit anti-patriotique, ne tend qu'au renversement de l'Empire ; elle indigne tellement la majorité que, si M. Granier de Cassagnac a été le seul à s'écrier : // faudrait vous traduire en conseil de guerre ! la plupart le pensaient. La gauche espère maintenant que la garde mobile ne partira pas, et ira par les rues, chantant, sur l'air des Lampions : On ne part pas !
14 Août. — Le général d'Hugues vient me voir : il arrive de l'armée ; il a assisté au combat de Wissembourg en volontaire, suivant le corps de son fils, officier de cavalerie. Il me donne une idée de ce combat héroïque, où, les Français ne pouvaient qu'être battus, les
Prussiens connaissant notre petit nombre,' nous ignorant le leur ; les Prussiens couverts dans les bois, nous à découvert ; les Prussiens avec une artillerie nombreuse, nous avec peu de canons; eux soutenus, nous isolés. Et, cependant, ce n'a pas été une fuite, les troupes ont reculé en ordre, elles ont perdu leur camp, c'est-à-dire, tout leur équipement, et le lendemain, dépouillés, harassés, les soldats traversaient Hagueneau, animés, pleins d'espoir, sans douter du succès à venir.
15 Août. — Ce matin, après une semaine qui nous a paru longue comme un mois, est enfin arrivée la nouvelle d'un succès obtenu près de Metz et qui a empêché les Prussiens de couper notre armée et Metz du territoire Français. La joie a été grande ; j'ai appris la nouvelle à 6 heures du matin. M. Rouher, l'ayant reçue à minuit, est venu du Luxembourg à la place Saint-Sulpice, et a lu la dépêche aux personnes qui s'y trouvaient et qui ont poussé des cris de joie, dont ont été émus et étonnés les habitants des quartiers voisins, ignorant le motif de ces acclamations.
Hier, avait eu lieu une tentative d'insurrection, à la Villette, où plusieurs soldats ont été tués et blessés. On sait que les espérances des séditieux sont excitées et ranimées par les députés de la gauche, et que ces tentatives peuvent se renouveler : la garde
de Paris est consignée dans ses casernes.
16 Août. — La gauche continue à se montrer indigne : M. Emm. Arago, rencontré par M. ***, qui eut la naïveté d'exprimer sa satisfaction du succès que l'on venait d'apprendre, n'a rien trouvé à lui répondre, que ces mots : « Oui, un succès qui va augmenter le poids de nos chaînes et renforcer la tyrannie (quelles chaînes! quelle tyrannie !), et vous voulez que je me réjouisse ! » C'est là le patriotisme de nos républicains.
17 Août. — Visité les fortifications, de Bagnolet à la route d'Allemagne. Les travaux sont fort avancés ; on ne monte plus sur les banquettes, où l'on place des canons ; on coupe les routes, on agrandit le glacis. L'ardeur est toujours la même.
J'apprends, au ministère de la Guerre, que l'on se bat, du côté de Metz, depuis quatre jours, presque sans relâche. — On ne peut imaginer l'angoisse où nous sommes. On vit avec une telle fièvre, le sang court si rapide, que les jours semblent d'une longueur extraordinaire ; à deux ou trois jours de distance, on croirait qu'il y a une semaine ou deux que tel événement est arrivé. Les émotions sont si vives qu'à la fin du jour on est abattu, comme si l'on avait fait un travail énorme ; on se couche harassé ; la nuit est remplie de rêves fatigants, on ne voit que guerre, combats,
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on fait des plans, des combinaisons ; et on se relève, le matin, brisé comme dans une maladie. Ces émotions et ces impressions sont générales, et j'apprends de beaucoup de gens qu'ils les éprouvent avec autant d'intensité.
Ce soir, entre 9 et 10 heures, est arrivée la nouvelle d'un combat, heureux pour nous, mais avec de grandes pertes, et l'impatience du public est si grande, qu'il a fallu, à cause de la nuit, non pas afficher la dépêche, mais l'écrire à la craie, en grosses lettres, sur un tableau noir, à la mairie de Saint-Sulpice, où la foule s'est amassée pour la lire. Mais la fin, où il était dit que nous avions perdu beaucoup d'hommes, a singulièrement diminué le contentement d'une victoire ; on était plutôt triste que joyeux.
23 Août. — Différents détails, jusqu'ici inconnus dans la vie des Parisiens, leur montrent la guerre à leurs portes : on s'attend à voir arriver des troupes Prussiennes, sous peu de jours, au pied des remparts. On fait ses approvisionnements pour un siège, on amasse dans les maisons du riz, des légumes secs, des viandes salées, etc. Jusqu'ici, tout cela s'est fait avec entrain et décision.
Dans plusieurs rues, on voit aux fenêtres un drapeau blanc à croix rouge, et sur la porte cette inscription : Ambulance particu-
Hère. — Quelques pères cherchent encore à faire remplacer leurs fils à l'armée. Mais telle est la chance de mort, après les effroyables holocaustes des dernières batailles, et si restreint est devenu le nombre des hommes propres au remplacement, que le prix des remplaçants est monté à un chiffre dont les guerres du premier Empire n'approchaient pas. Un marchand de vin de Bercy a offert à Perreu, mari de ma cuisinière, qui a quarantequatre ans, la somme de trente-cinq mille francs, pour remplacer son fils, et Perreu, qui est retraité, qui a vingt-cinq ans de service, a refusé. J'en sais un autre, à qui Ton a proposé dix-huit mille francs.
24 Août. — Hier, à la Chambre, la gauche a fait encore les derniers efforts pour inspirer aux députés la résolution de prendre la place du gouvernement : M. Gambetta a môme eu T audace de dire que le gouvernement ri était que dans la Chambre. Ces dissensions attestent aux yeux de l'étranger et de nos ennemis l'imminence de la guerre civile. Je suis allé, ce matin, au Constitutionnel ', où j'ai trouvé toute la rédaction réunie, et, en peu de mots, leur ai dit qu'il fallait « que les journaux amis du gouvernement et vraiment patriotiques fissent une ligue, pour demander la dissolution du Corps législatif ; que la Chambre ne servait actuellement à rien, sinon à entraver; que
la gauche était infâme et excitait incessamment le désordre ; que les séances n'étaient qu'un scandale, et qu'en parlant ainsi, je n'étais que l'expression affaiblie de l'indignation publique! » — Un homme, que je n'avais pas vu, s'est détaché du groupe, et, me saisissant la main, s'est écrié : « Vous le voyez, messieurs, si ce que je vous disais est vrai ! Monsieur vous répète ce qui se dit partout ! Il faut que cette Chambre s'en aille ! » C'était M. Ch. Abbatucci, conseiller d'État, que je connais depuis longtemps, et qui venait presser la rédaction de prendre l'initiative de la résistance à la Chambre. Nous avons, soutenus par l'énergie l'un de l'autre, continué à parler ainsi avec la même vivacité. La rédaction nous a dit : « Vous allez être contents; ce soir, paraîtra, dans le Pays, un article où nous demanderons la prorogation. » Il ne s'agit de rien moins, en effet, que du salut du gouvernement, et avec le gouvernement, de la nation. Si la majorité faiblissait, la Chambre deviendrait bientôt une Convention, et la République diviserait la France en partis acharnés. J'ai rencontré, en sortant, un député de cette droite, M. Belmontet, à qui j'ai refait la même scène, en lui disant qu'il ne servait à rien et qu'il fallait qu'il s'en allât. M. Belmontet est convaincu de l'indignité de la gauche, et voudrait, certes, mettre
fin à ses clameurs séditieuses, mais j'ai bien vu qu'étant député, il n'avait pas grande passion de se sacrifier, et qu'il était moins pressé de s'en aller que ne le souhaite le public. Il a promis, néanmoins, d'agir, dans ce sens près de ses collègues. Paroles !
On avait fini par être tellement monté dans les bureaux du Constitutionnel, qu'on se demandait pourquoi, étant en état de siège, on n'arrêtait pas Gambetta, Ferry. Arago, etc. L'irritation des deux partis est arrivée presque à l'extrême, et il me paraît que la gauche, si elle ne réussit pas à l'emporter dans la Chambre, est capable de perdre la tète et de se porter à un coup violent.
25 Août. — Le journal illustré Anglais, le Graphie, publie de nombreuses gravures sur les événements de la guerre et de Paris. J'en ai mi plusieurs numéros, mais ils sont loin d'être exacts, et l'on ne devra pas s'y fier pour écrire au jour cette histoire, si tout ressemble à une gravure où l'on représente, le mardi 9, jour de l'ouverture de la session extraordinaire, la garde nationale levant la crosse en F air et refusant de charger le peuple, devant le pont de la Concorde, ce qui est juste le contraire de la vérité; j'y étais.
26 Août. — La deuxième séance de la Chambre, où l'on a proposé un comité (dissimulé) de salut public, a été aussi déplorable
que la première. Tout le monde, sauf les fauteurs de désordre, est exaspéré contre la gauche. M. Georges Seigneur, sans s'être entendu avec le Pays, dont l'article sur la prorogation a paru, a demandé également, dans le Monde, que la Chambre cessât ses fonctions. Je suis allé voir M. Bourbeau, je lui ai peint la situation, fait part du sentiment public, et, le voyant favorablement disposé et approuvant tout ce que je lui disais, j'ai ajouté : « Il faut agir ! Il ne faut pas attendre : vous avez de l'autorité, vous avez été ministre, vous voyez l'Impératrice : allez la trouver, représentez-lui le danger de garder réuni le Corps législatif, et proposez-lui d'en décréter la prorogation; on peut s'assurer la majorité à la Chambre, qui est bien disposée, mais qui ne se décide pas, comme tous les corps assemblés. L'Impératrice, lui ai-je dit en outre, verra que vous êtes un homme énergique, et vous serez ministre! Ce n'est, certes, pas pour ce motif et dans ce but que je vous presse ainsi, mais c'est parce que ce parti est le seul qui puisse éviter de grands malheurs. Vous ne servez plus à rien ici : vous avez donné tout ce que vous pouviez, en hommes et en argent; le reste peut se faire par décret : allez-vous-en ! vous ne faites que gêner. Quelque plaisir que j'aie à vous voir de temps en temps, j'aurai plus de plaisir à ne plus vous voir du
les Préludes de la révolution 61
tout ! » M. Bourbeau a paru frappe de mes paroles, et, à deux reprises, a dit qu'il y penserait. Nous verrons; mais, plus je vais, plus je vois combien peu d'hommes ont une énergie qui me satisfasse.
Nous avons traité aussi quelques autres points : Y armée, dont réellement on ne sait rien de certain, et dont, même en comité secret, le ministre de la guerre a déclaré qu'il ne saurait sans péril donner des nouvelles, ce qui est trop juste; Y attitude de la gauche, où 15 hommes suffisent pour troubler toute une nation; les paroles échangées sont devenues si acerbes, si injurieuses, qu'il en est quelques-uns, Giraud, Jouvencel, à qui personne de la droite ne parle ; les autres sont assez accessibles, vis-à-vis de leurs collègues, mais on se regarde toujours avec réserve; seul, le ministre de la guerre donne des poignées de main à tous ces gens de la gauche, « sans doute par habitude militaire » ; la position équivoque du général Trochu, dont une grande partie de l'Assemblée ne comprend pas le choix, qui semble suspect à beaucoup de gens, et qui se compromet par des harangues, des écrits et des lettres, dont un homme de guerre doit s'abstenir, en se donnant exclusivement aux actes.
Les journalistes, me dit M. Bourbeau, môme la plupart de ceux qui écrivent des
articles favorables au gouvernement, insultent les membres de la droite, à leur sortie de la Chambre, et disent : « Les voilà, ces lâches ! ces mollasses! etc. » Les députés passent entre les files des journalistes, faisant semblant de ne pas voir et de ne pas entendre. Cela s'explique : dans une situation violente, les hommes sont portés à applaudir à l'énergie des résolutions, et, sans réfléchir et considérer les conséquences, ces journalistes voient plus de virilité dans la gauche, qui attaque, que dans la droite, qui se défend. La violence grise les assistants; presque en tout temps, les motions les plus détestables ont été applaudies par les tribunes. Oh ! quand le monde serat-il guéri de la maladie des Assemblées !
28 Août. — Chacun fait des provisions de siège ; plusieurs denrées, le riz, le chocolat, le sucre, les viandes fumées, etc., ont augmenté de prix, par l'irruption des acheteurs, qui les enlèvent de tous côtés. Dans certains magasins, on fait queue, comme, sous la Révolution, à la porte des boulangers ; il y a des gens qui ne sont servis qu'après deux et trois heures d'attente. Cette nuit, les garçons de la grande épicerie Potin ont dû se lever et veiller, pour servir le public, qui persistait à demeurer dans la rue, et menaçait de forcer les portes; les garçons faisaient faire la haie, et passer à leur tour les chalands, comme des sergents de ville.
29 Août. — M. Champollion, médecin en chef de la garde mobile, mon voisin, me dit qu'il est assailli de sollicitations pour faire exempter des jeunes gens; ce sont surtout les plus riches. Il m'en cite trois particulièrement, dont les pères ont de 60 à 80,000 francs de rentes, et qui se sont fait exempter, comme soutiens de famille. L'un d'eux est fils de l'écrivain académicien, M. ***, qui est fort riche et a si peu besoin d'être soutenu , qu'il écrit tous les jours dans le journal ***, fort allègrement. — M. Albert Duruy, fils de l'ancien ministre, au contraire, s'est engagé ; il est, me disent ceux qui le connaissent, d'une force, d'une ardeur et d'un courage extraordinaires au même degré.
30 Août. — Visité les fortifications, de la porte de Yaugirard à la Seine : la rivière est barrée par des pieux et des échafaudages, aux ponts d'Auteuil et d'Iéna. Le Jardin des Plantes, le jardin du Luxembourg, le square de la rue de Sèvres, etc., sont, en partie, entourés de planches et transformés en parcs à bestiaux et à moutons; des hommes, des femmes, des enfants, remplissent des sacs de terre; les canons sont placés sur les remparts; Paris sera bientôt entièrement en état de siège.
31 Août. — On a enlevé les fous de Bicetre et de Sainte-Anne, et on les a conduits à
Evreux, à Chambéry, etc. Tel est F empressement des gens à quitter Paris, que des trains supplémentaires suivent tous les trains ordinaires, et encore ne part pas qui veut. Je croyais une de mes parentes partie avec ses enfants, avant-hier soir, à 8 heures. Après avoir entendu plus d'une heure, il leur a été déclaré qu'on ne pouvait les faire partir qu'à 2 heures du matin, et encore en troisièmes. D'autre part, la quantité de gens qui rentrent, de dix lieues, à la ronde, dans Paris est innombrable : on ne voit et on ne rencontre que charrettes de toutes sortes encombrées de meubles, venant se mettre à l'abri dans la ville, et croisant des files de voitures chargées de malles, qui se sauvent. La multitude des fuyards va encore augmenter, après l'affiche du Préfet posée hier, qui dit que : « la défense et l'approvisionnement demandent que tous ceux qui ne peuvent faire face à l'ennemi quittent Paris. » La résolution des Parisiens, cependant, ne baisse pas, et l'on en est presque à regretter que le Prince Royal de Prusse remonte vers le nord, pour rejoindre son cousin, au lieu de venir attaquer Paris. — On s'attend, pour aujourd'hui ou demain, à une grande bataille.