La réponse de M. J. Favre à M. de
Bismarck, publiée ce matin, a été telle qu'on devait la prévoir : c'est bien l'avocat, qui n'attend que la fin du discours de l'adversaire, pour se lever aussitôt et commencer à plaider. C'est, en effet, un plaidoyer, et une des pièces de rhétorique les plus creuses, les plus fausses et les plus sophistiques, qui aient paru depuis longtemps dans les chancelleries Européennes. M. J. Favre plaide, avec l'impudente assurance de l'avocat, à qui toute cause est indifférente, et qui expectore phrase sur phrase, sans s'embarrasser de la vérité. Il s'adresse, comme en cour d'assises, à un public qui l'écoute prêt à l'admirer, et il l'englue avec toutes les calomnies qui ont cours dans les clubs et les cabarets. Ainsi, il tonne contre la trahison de Sedan, contre les hontes de V Empire, Il se jette aux genoux de M. de Bismarck : Non ! ce n'est pas vous qui avez voulu la guerre ! C'est nous qui en avons été les « criminels instigateurs » ! Usait bien qu'on n'avait pas intérêt à trahir, que c'est la Prusse qui nous avait provoqués à la guerre ; l'Europe ne l'ignore pas, et la Prusse même en convient : n'importe ! c'est excellent pour la foule, qui croit tout! Quant au fond, nulle réponse sérieuse : rien sur l'Alsace et la Lorraine, pour réfuter M. de Bismarck ; sur la question capitale, la convocation d'une Assemblée, sans armistice,
ou avec armistice de quelques jours, pas un mot qui nous explique pourquoi il ne nous en a pas fait part. C'était « inadmissible ! » voilà tout. Vraiment ! Eh bien, nous l'aurions vu ! Nous sommes assez grands et assez raisonnables pour comprendre si une proposition qui nous touche de si près doit être accueillie ! Il va si vite, cet avocat, qu'il brouille son dossier : Voici, s'écrie-t-il, comment l'Angleterre s'exprimait pour presser le roi de Prusse de conclure un armistice ! Il lit tout haut, et l'on voit que l'Angleterre, au contraire, a insisté pour l'armistice, près de qui ? près du gouvernement de F Hôtel de Ville, de lui, Jules Favre : « Le gouvernement Français a décliné les négociations de paix, mais le gouvernement de la Heine a pris sur lui d'insister auprès de ce gouvernement, pour qu'il consente à un armistice qui pourrait aboutir à la convocation d'une Assemblée. Le gouvernement de la Reine n'a pas omis de faire sentir à Paris la nécessité de faire toutes les concessions compatibles avec l'honneur de la France. Le gouvernement de la Heine ne peut pas croire que les représentations faites par lui resteront sans effet. » Cet étourdi ne s'aperçoit pas qu'il prouve contre lui ! — M. de Bismarck (dépêche à l'ambassadeur de Prusse à Londres, 28 octobre) l'avait déjà affirmé : « Le gouvernement Britannique a recommandé, comme un achemi-
nement à la paix, de procéder à l'élection d'une Assemblée. Nous y avons été disposés dès l'origine et y avons prêté la main ; mais le gouvernement Parisien a repoussé cette main en tout temps. » Cette déclaration, lord Granville, au banquet du lord-maire, le 9 novembre, l'a de nouveau confirmée : « Nous savions, et j'ai la plus haute autorité pour le dire, que le gouvernement Prussien inclinait à accepter un armistice, pour donner l'opportunité de convoquer une Assemblée nationale et de négocier une paix permanente. » Donc l'Angleterre n'avait pas à insister près de la Prusse ! « Mais, a ajouté lord Gran ville, le gouvernement Français a absolument refusé un armistice. » — M. Jules Favre feint de prendre le ton de protection et de pitié avec lequel lui parle l'Angleterre pour un témoignage de considération distinguée. L'Angleterre a pour M. Favre la considération qu'un spectateur égoïste a pour un enfant battu par un grand garçon ; il rit de ce spectacle qui l'amuse, puis : « Laissez donc ce pauvre diable ! dit-il, il en a assez !» Et comme le grand continue : « Il est bien malmené, il s'en souviendra ! C'est bien fait ! c'est un méchant drôle! » Voilà la considération que lui témoigne l'Angleterre. Mais M. Jules Favre en triomphe, et se félicite des procédés de « l'aimable Angleterre ». Hypocrite, à qui sa lâcheté seule méri-
terait les camouflets qu'on a fait pleuvoir sur sa face écrasée, et les crachats qui ont lavé sa figure ! — Plaidant, enfin, ce qui n'est pas en question, il prétend que « ce qui a décidé à repousser l'armistice, c'est que l'Assemblée eût délibéré sous le feu de l'ennemi ! » Or, il s'agissait de la convocation d'une Assemblée, et non du lieu où elle délibérait. Elle eût délibéré où elle eût voulu et, certes, ce n'eût pas été à Paris, où elle aurait été exposée à subir la loi du peuple, à l'aide duquel M. J. Favre a commis le crime du 4 septembre.
Il est trop évident que cette réponse n'a été écrite que pour donner satisfaction à Belleville, et lui prouver qu'on ne traiterait pas. On parle, depuis quelques jours, et M. J. Favre le sait, des dispositions menaçantes des hauts faubourgs.
Nous n'aurons pas d'Assemblée: voici trois fois que M. J. Favre refuse les moyens qu'on lui offre de la réunir, et nous sommes, pour nous être révoltés contre le plus doux des gouvernements, réduits à subir la volonté de sept ambitieux vulgaires, ou plutôt d'un seul, un rhéteur qui les domine par sa faconde, et que, stupides esclaves, nous applaudissons et nous admirons ! Nous voici rejetés dans l'inconnu, ayant reçu lecture de l'arrêt, qui nous condamne à attendre une délivrance, sur laquelle on compte peu, et dont une partie de la popu-
lation désespère. — Le gaz, à partir du 30, sera supprimé ; déjà, dans les rues, les lanternes apparaissent comme de rares étoiles dans un ciel noir ; cette obscurité de la ville est en harmonie dans nos sombres pensées.
Les circulaires de M. de Bismarck,* les répliques de M. J. Favre, les projets qu'on prête au général Trochu, ne sont que des incidents. La grande et continuelle préoccupation est la question des subsistances, que Ton peut bien appeler, cette fois, une question vitale. Le blé ne manque pas, seulement on n'a pas suffisamment de farine, faute de moulins : c'est ce qui obligera à rationner le pain, comme il en a été déjà question. De plus, la distribution des bons de pain et les vivres de l'armée ont donné lieu à beaucoup d'abus : on voit, tous les jours et ouvertement, des femmes et des mobiles vendre à moitié prix leur pain, que des particuliers aisés achètent, pour nourrir leurs chevaux ou des lapins *. Le reste des denrées augmente rapidement de prix : un rat se vend quinze sous; sur plusieurs points, à Rosny, à laBriche, les mobiles ne reçoivent que du riz et des choux, avec un tout petit morceau de lard ; le prix des bougies s'est
1 Le 26, M. J. Ferry signalait cet abus, clans une lettre au minisire du commerce.
beaucoup élevé, et les épiciers, pour les vendre encore plus cher, les ont fait disparaître des étalages. Du reste, sauf un petit nombre, la plupart des marchands n'ont vu, dans la pénurie des denrées, qu'une occasion de gagner beaucoup d'argent et impudemment. Il n'est pas sûr que quelques-uns ne portent pas un jour la peine de leur cupidité. Déjà des boutiques ont été pillées à Montrouge, et les marchandes hésitent à reparaître au marché, malgré la proclamation rassurante du maire. Les femmes du peuple commencent, dans les queues des boucheries, à se plaindre hautement de leurs souffrances ; il faudra avant peu une solution, et c'est Belleville qui hâtera le dénouement.
Les maires ont cru devoir publier des proclamations, pour exciter le courage de la population, au moment où commence la période des viandes salées : ils annoncent que la viande de cheval va être à peu près supprimée ; on a besoin de garder les chevaux pour l'artillerie. Ces viandes salées même, combien de temps dureront-elles ? En vain les journaux haussent le ton, les uns feignant de croire aux 250.000 soldats de l'armée de Paris ; les autres énumérant les différents corps des armées de province, qui comptent au moins 450,000 combattants ; ceux-ci affirmant que nous avons des vivres pour trois mois ;
3i2 JOURNAL DE FÎDUS
ceux-là, funèbre prophétie, demandant qu'on donne aux mobiles des abris mieux aménagés, « afin qu'ils puissent attendre la belle saison », ce qui suppose que le siège se prolongera jusqu'au printemps ! Le public s'inquiète fort, et nos gouvernants même aussi. Il leur arrive parfois de laisser échapper la vérité : l'un d'eux, M. Pelletan, l'avouait, il y a déjà quelques jours, à M. **,r : « On a peu de viande salée, le reste des vivres ne durera que trois ou quatre semaines ; si donc on n'est pas secouru de l'extérieur, il faudra se rendre, sans attendre le dernier moment ; car, après la capitulation, ce ne serait qu'au bout de quelques jours que l'on aurait des vivres en quantité suffisante. »
23. — La circulaire de M. J. Favre va être commentée avec plus de vivacité, à mesure qu'on y réfléchira, et l'impression qu'elle produira sera de plus en plus pénible. M. J. Favre déclare, en effet, en concluant, que l'on n'aura pas d'Assemblée, tant que la Prusse ne nous aura pas accordé « un armistice avec ravitaillement » ; et la Prusse ne nous l'accordera certainement pas : c'est ce qu'il y a de plus net dans le morceau de M. J. Favre. Pas d'armistice à espérer, donc résistance à outrance, donc effort de Paris contre les lignes Prussiennes, et attente d'une attaque de ces lignes par les armées de province, voilà
la perspective que Ton présente à la population. Désormais, c'est le général Trochu que cela regarde : il faut assaillir les retranchements Prussiens, pour se dégager et passer ; on s'y prépare de tous côtés.
Déjà quelques petits combats ont été livrés depuis trois jours ; nos gouvernants ne nous disent rien des résultats ; trois ou quatre lignes au Rapport militaire, sans détails, et c'est tout : on ne vit jamais des bavards plus silencieux. Cependant, on tue quelques hommes tous les jours, plusieurs voitures ont amené des blessés; tous les jours aussi, on se dit : c'est pour demain ou après demain ! — Hier soir, mon ami, M. Dubray , le sculpteur, est venu me faire ses adieux. M. Dubray est capitaine d'une compagnie de marche de la garde nationale ; malgré son âge, cinquante-huit ans, il a voulu partir ; son gendre l'accompagne. Ils vont dans la plaine Saint-Denis, aux avantpostes, avec quatre bataillons mobilisés, les seuls qui soient encore prêts, composés seulement de 575 à 600 hommes, mais choisis. Bien armés, bien équipés, soldés, nourris, traités comme la troupe, ils passeront plusieurs jours sous la tente. Ces nouvelles troupes ont fort bon air et une allure vraiment martiale : elles marchent, manœuvrent, font l'exercice, avec la précision de la ligne, cl elles ont souvent l'intelligence qui manque
aux soldats encore épais de la boue de leurs villages. 11 faut voir défiler dans Paris les bataillons des quartiers riches, la tête relevée, l'œil ouvert, chaussés de guêtres jaunes qui rendent leur démarche leste et décidée. Ils ont, en outre, une sorte de luxe militaire : ils sont suivis de voitures vernies et peintes, et précédés de cantinicres fringantes, le chapeau sur l'oreille et le petit poignard au flanc. Et ces gardes nationaux, qu'on a exercés à Yincennes, tirent fort bien etv conduits par de bons officiers, feraient, je le crois, plus de mal à l'ennemi que la plupart des simples soldats, qui tirent précipitamment et sans penser. — Hélas! oui, le mot penser doit ici s'appliquer! Ce qui fait, malheureusement, toujours défaut, c'est la discipline : voici un petit épisode de la revue des bataillons de marche, passée hier par le général Clément Thomas (ancien maréchal-des-logis). Le rendez-vous était pour midi ; mais M. Clément Thomas, impatient et devançant l'heure, est arrivé dès 11 heures et demie, et avait passé devant le front de quelques bataillons, quand survient le 72° bataillon (de Passy), commandé par M. de Brancion, ancien officier, et fils du général tué devant Sébastopol. M. Clément Thomas se porte vivement au-devant de M. de Brancion : « Monsieur, quand on est militaire, on est exact ! — Monsieur, riposte
M. de Brandon, quand les ordres sont bien donnes, ils sont bien exécutés ! — Que voulez-vous dire ? — Je dis que midi sonne en ce moment, et que nous sommes convoqués pour midi ! — Monsieur, je vous changerai de bataillon, cric M. Clément Thomas, qui s'éloigne. » Mais le bataillon, qui avait assisté avec mécontentement à cette scène, réservait une leçon au général : quand ils défilèrent devant lui, les gardes crièrent, d'un air provocateur, et à plusieurs reprises : Vive le commandant de Brandon ! Les journaux, bien entendu, ont raconté que la revue avait eu lieu, sans qu'il ait été poussé un seul cri. Le soir, M. Clément Thomas faisait appeler M. de Brancion et lui présentait ses excuses : « Nous avons été trop vifs tous les deux, qu'il n'en soit plus question ! » Exemple encourageant de discipline, de dignité, de gravité et d'esprit de subordination !
Et, puisque voilà un général en scène, j'ajoute cet autre petit récit, fait par le général Trochu au commandant de Brancion, récit qui a son coté comique. Dans une récente inspection aux avant-postes, du côté de Yanves et d'Jssy, le général Trochu vit une planche posée en travers de la route et à moitié cachée par un bouquet de bois et, sur cette planche, des débris de papiers noirs de poudre. Il ne comprenait pas comment et pourquoi cette planche
se trouvait là ; un habitant du pays lui en donna l'explication : C'était la batterie des Prussiens, qui avait tonné toute la nuit ; sur cette planche étaient "rangées, à la file, des fusées d'artifice, auxquelles un soldat, changé d'heure en heure, mettait le feu; cette pétarade simulait si bien un feu de mousqueterie, que les forts de Yanves et d'Issy s'y étaient trompés, et avaient tiré toute la nuit dans cette direction, naturellement sans résultat : « Je ne l'ai pas dit à nos mobiles, ajoutait le général Trochu, ils ne marcheraient plus! »
Je suis allé voir, hier, mes jeunes amis du 7e bataillon de mobiles, à Rosny. Depuis le commencement, du siège, ils sont aux avantpostes, et ont tout à fait les allures de vieux troupiers : l'un faisait la cuisine, l'autre lavait ses chaussettes ; la plupart n'avaient pas changé de chemise depuis quinze jours ; tous, du reste, d'une saleté qu'expliquent les marches, les exercices et les travaux de terrassement. Ils n'en sont pas moins gais et bien portants. Ces jeunes gens, habitués au bien-être, aux commodités de toute sorte, à un luxe qu'on pourrait appeler raffiné, qui se montraient si délicats pour leur nourriture, si difficiles sur la coupe de leurs habits, qui ne trouvaient jamais leur linge assez fin, nous reviendront avec d'autres idées et d'autres mœurs. Après
avoir été nourris de choux et de lard, de cheval dans les bons jours, et de pain de munition, dont ils n'ont pas toujours assez ; après avoir couché par terre, souffert le froid, passé les nuits dans la boue, ils trouveront excellent ce qui leur semblait à peine supportable, ils se moqueront de ce qu'ils étaient jadis ; ils sont partis petits crevés, ils reviendront hommes.
Cette population de Paris montre, de cent façons, combien elle est agacée de la prison où elle se sent enfermée : ne pas sortir de ses murs lui semble le plus cruel supplice. On n'a pas de nouvelles du dehors, on ne reçoit pas de lettres ; les pigeons voyageurs apportent çà et là trois ou quatre mots. Dès que le canon se tait, et qu'il fait à peu près beau temps, si c'est un dimanche, on sort ; on voit, du coté des forts du S.-O. surtout, une procession de Parisiens se diriger vers les Hautes- Bruyères, Yillejuif, etc. Tout ce monde ne peut tenir en ville, la curiosité remporte; on a entendu les canons Prussiens, mais on n'a pas encore aperçu un Prussien, on veut en voir. On veut aussi visiter les ouvrages Français, les redoutes, les barricades, les batteries, les gros canons; on aura peut-être même la chance qu'une fusillade éclate tout à coup ; on ne sera pas atteint, c'est convenu, on se
sauvera ; mais on aura entendu siffler les balles, et on le racontera ! Et cette foule endimanchée s'écoule sur la route, à pied, en voitures : voitures de toutes sortes, fiacres, calèches, omnibus, tapissières, etc., hommes, femmes, enfants, populaire, dames en toilette ; la route en est encombrée, c'est un Longchamps. Puis, à la redoute, où l'on braque sa lorgnette, à la recherche d'un Prussien, on trouve des petits marchands qui ont précédé les promeneurs, et qui y débitent des rafraîchissements, des gâteaux, du coco et du pain d'épices ; c'est une foire.
De même que les chimistes traitent un corps par des réactifs, qui en font connaître les éléments, de même il faut traiter les actes du gouvernement du 4 septembre par la défiance, pour les décomposer; la défiance, quand il s'agit de ce gouvernement, est un réactif d'un effet inévitable : rien ne lui résiste. Ainsi, aujourd'hui, à la lecture de la dépêche de M. Gambetta, adressée de Tours à M. Jules Favre, des doutes viennent aussitôt à l'esprit: on se demande: 1° comment une dépêche datée du 16 n'arrive-t-elleque le 24 à Paris ? Ne serait-ce pas parce que, postérieurement au 16, F armée de la Loire avait subi quelque échec, que l'on veut encore nous cacher, qu'Orléans, par exemple, a été repris ; et ne
se menage-t-on pas, ainsi, un échappatoire, en nous disant, dans quelques jours : « Le 16, Orléans tenait encore ; la nouvelle n'étant parvenue à Tours que le 17 ou le 18. M. Gambetta ne pouvait nous en informer ; » 2° M. Gambetta affirme « qu'on ne s'occupe plus, en province, d'armistice et d'élections ». Comment concilier cette affirmation avec la dépêche postérieure (du 18), qui nous est connue par une autre voie, et dans laquelle M. Gambetta se plaint avec amertume que (( les partis monarchiques s'agitent avec rage, pour la réunion d'une Assemblée »? Comment d'ailleurs, croire, à part cet aveu de M. Gambetta, que les journaux de province qui, il y a deux jours encore, réclamaient si vivement la réunion de cette Assemblée, se soient tus tout à coup ? 3° comment ajouter foi à ces (( sympathies nouvelles » des puissances étrangères pour le gouvernement de Paris, sympathies qui charmentM. Gambetta, autant qu'elles « 1 étonnent ». quand on a lu les discours de M. Gladstone et de lord Granville ? Ces sympathies nous viennent sans doute de « l'admiration et de la. crainte que, selon M. Gambetta, inspire à l'Europe Paris assiégé et résistant ». (Dépêche du 24 octobre ) Tout cela est si évidemment faux, qu'on est porté, malgré soi, à supposer que le reste l'est également ; et, quand M. Gambetta nous annonce cinq cent
mille hommes prêts à marcher, il excite plutôt le soupçon que la confiance. Ces dépêches, qu'elles soient rédigées à Tours, ou arrangées à Paris, sont destinées à prolonger les illusions de Paris. Le gouvernement, qui a vu si mal accueillir la circulaire de M. Jules Favre, et qui connaît le découragement de la population Parisienne, est trop intéressé à la tromper, et il n'hésite pas. Pourquoi hésiterait-il ? Il sait bien avec quelle facilité le peuple croit ce que lui disent le gouvernement et les journaux de la République. Depuis quelques jours, j'écoute les hommes du peuple et les soldats parler du maréchal Bazaine : ils n'ont aucun doute sur sa trahison, le gouvernement Ta dit : « Le maréchal Bazaine s'est vendu, il a reçu de l'argent, Metz était imprenable, il avait des vivres jusqu'au mois de mars ! etc. » Ils ne raisonnent pas, ils n'examinent pas quel intérêt le maréchal avait à souiller sa gloire, à se déshonorer; ils l'ont lu, cela suffit! Ce que je vois, ce que j'entends, ne fait que me confirmer dans cette conviction : le peuple a le droit d'être mené — doucement, — autant que possible ; il na que ce droit, mais il l'a. Tout autre droit, dont on lui parle, ne sert qu'à ceux qui le veulent mener *.
4 Le même jour, 24 novembre, on annonçai t$ au camp de Conlie, une sortie victorieuse de l'armée de Taris, et sa
J'ai appris, m'étant présenté à la porte de Flandre, pour aller à Pantin, qu'il est défendu de sortir de Paris sans laisse z-passer, à cause de la prochaine attaque. En même temps, ordre a été adressé aux journaux de ne plus parler des mouvements de troupes : deux mesures énergiques et raisonnables en un jour ! On ne peut qu'applaudir, en regrettant seulement qu'on les ait prises deux mois trop tard.
2o. — Le 72° bataillon de la garde nationale a donné hier dans un combat, près de Bondy ; ces braves gens se sont fort bien conduits, et ont eu quelques blessés. C'est la première affaire des bataillons de marche.
Le gouvernement connaît le découragement de la population, il sait aussi qu'il y a des symptômes de lassitude dans les troupes. Le 3e bataillon de mobiles (Vienne) était à Créteil depuis un mois, où il échangeait tous les jours des coups de feu avec l'ennemi ; on a été obligé de le faire revenir en ville. Il ne pouvait plus résister : les privations de toutes sortes, la mauvaise nourriture, les veilles
onction avec celle de la Loire. « La nouvelle était officielle, elle était affichée au camp, à V état-major. » (Henri Ifonnié. Souvenirs cl impressions d'un mobilisé de Nantes.) — Or, c'était une pure invention : depuis les combats du liourçet, le 29 et le 30 octobre, l'armée de Paris n'avait pas fait une seule sortie. Jamais ne fut plus vrai le mot de M. Gambetta : « On trompe Paris avec la province et la province avec Paris. »
prolongées, etc., avaient épuisé ces jeunes gens; sur 1,200, 400 sont malades; ils rentrent très affaiblis et découragés : ils ne clissimulent pas qu'ils ont peu de confiance, et disent qu'une telle situation ne peut durer.
Quelques privations qu'ils aient subies, ils ont, pourtant, été surpris de la difficulté que Ton éprouve à Paris pour se nourrir. Aux avant-postes, ils avaient des vivres, en petite quantité, mais ils les recevaient assez exactement ; ici, ils ont vu avec quelle peine on se procure les moindres denrées. Le gouvernement et les journaux affirment en vain que Paris possède des vivres, pour plusieurs mois ; rien n'est moins sur, et les marchands en donnent des preuves assez saisissantes : ils élèvent leurs prix, non seulement du jour au lendemain, mais du matin au soir, comme cet épicier de la rue Sèvres qui, hier matin, avait mis du riz en vente à 60 centimes, et, à 4 heures, voyant l'affluence du public, le porta à 90 centimes : on Ta arrêté, tant était grande l'irritation de la foule. On a dû arrêter aussi plusieurs femmes, qui vendaient les pommes de terre 8 francs le boisseau, et quatre petits choux qui, en temps ordinaire, valent un sou pièce, cinq francs.
Autre symptôme de la rareté des vivres : le pain est moins blanc, on y mêle du son ; aussi, est-il moins nourrissant. Le régime
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des viandes salées, l'usage de la viande de cheval, très échauffante, le manque de légumes, etc., ont agi sur la santé publique. Ce n'est plus le lieu de dire, comme il y a six semaines, que jamais on ne s'était mieux porté ; les privations ont causé beaucoup de maladies, la mortalité a notablement augmenté et, la semaine dernière, les décès se sont élevés à plus de 2,000 ! Et, de cette, pénurie qui ne fait pourtant que commencer, deux conséquences : la mendicité a pris une proportion inusitée ; nombre de gens, jadis à Taise, après avoir épuisé leurs dernières ressources, ne vivent qu'avec l'aide de leurs amis ; dans toutes les rues, on est accosté par des pauvres, et leur pâleur, leur maigreur, leur affaissement, disent assez que ce n'est pas par métier qu'ils demandent, ou bien ce métier n'est guère lucratif. D'autre part, le nombre de malfaiteurs s'est accru : les attaques nocturnes sont devenues si fréquentes, que le gouvernement s'est enfin décidé à armer les gardiens de la paix. Mais, toujours humble et lâche flatteur de la populace, il n'a pas osé leur rendre ces coups de poing, dont étaient jadis munis les sergents de ville : il va, dit-on. leur donner des revolvers; or, un gardien de la paix regardera à se servir d'un revolver qui tue, tandis qu'il frapperait sans pitié un voleur, de cette baleine plom-
bée, qui meurtrit et ne blesse pas sérieusement ; de sorte qu'un malfaiteur, plus d'une fois, échappera à des gardes, qui hésiteront à lui envoyer une balle dans le corps.
Ainsi, commencement de disette, misère, mortalité croissante, crimes en plus grand nombre, voilà notre situation actuelle. C'est le moment que choisit un certain monde à Paris pour s'amuser. Les représentations, concerts, etc., deviennent de plus en plus fréquents : tous les théâtres se disputent un public avide de plaisirs ; on donne, à la fois, des représentations à l'Opéra, au Théâtre- Français, à FOdéon, à la Porte-Saint-Martin, à l'Athénée, etc. Le lion de ces représentations est M. Victor Hugo : on ne joue que les pièces de M. Yictor Hugo, on ne dit que des vers de M. Yictor Hugo, les Châtiments sont le fond des soirées et des matinées littéraires. Aujourd'hui, le Théâtre-Français annonce une grande représentation : Lucrèce Borgia, de M. Victor Hugo, Hernani, de M. Victor Hugo ; on déclamera des vers de la Légende des siècles, de M. Victor Hugo, des Contemplations, de M. Victor Hugo, des Châtiments, de M. Victor Hugo. C'est une occasion, en applaudissant le poète, d'insulter l'Empereur et l'Empire.
Mais voici un incident inattendu : des per-
sonnes du monde, le vrai monde, et non le tout Paris de la presse bohème, ont imaginé d'organiser à l'Athénée une représentation, au profit des Amis de la France (corps de francstireurs), et ont demandé à Mlle Agar, de la Comédie-Française, de concourir à cette œuvre de charité. M"0 Agar, se souvenant peut-être qu'elle a été admise à la Comédie-Française, grâce à la bienveillante intervention de la Cour, a proposé de déclamer une ode de M. Victor Hugo, mais une ode d'un autre temps et d'un autre sentiment que les Châtiments, — Y Ode à la Colonne, une de ces poésies enthousiastes, que le poète jetait à la foule comme un cri de son âme, et où Napoléon était glorifié, idéalisé, presque divinisé :
« Toujours lui ! lui, partout, ou brûlante, ou glacée, Son image sans cesse ébranle ma pensée ! »
La proposition de M1,e Agar a été favorablement accueillie par les dames patronnesses ; mais le gouvernement lui a fait dire qu'il croyait convenable qu'elle s'abstint de déclamer ces vers. Mlle Agar a répondu qu'elle n'avait pas besoin d'autorisation : le gouvernement craint une manifestation bonapartiste, des cris de Vive l'Empereur ! H insiste ; Mlle Agar, soutenue et encouragée, reste inébranlable : on va, et on vient de la maison de l'actrice au ministère de l'Intérieur,
on négocie : rien n'est encore décidé. C'est demain qu'a lieu la représentation : nous verrons qui l'emportera, du principe de la liberté, que ce gouvernement a tant réclamée, ou de la raison d'État, qu'il a tant niée.
J'ai déjà signalé un éloquent article de M. Louis Veuillot sur le Pape : depuis, M. Louis Veuillot en a publié d'autres, aussi remarquables par la verve et l'élévation des pensées, notablement trois avant-hier, dans le même numéro, d'une si évidente supériorité que plusieurs journaux les ont reproduits, et que Y Opinion nationale, feuille qu'on ne peut taxer de complaisance pour Y Univers, lui a rendu cet hommage : « De tels articles honorent la presse Française. » Un de ces articles est adressé à M. J. Favre, et est relatif aux viles et obscènes caricatures, dont le gouvernement autorise la vente sur la voie publique ; les autres sont une réplique au journal de M. Blanqui et à ses menaces de mort. Jamais M. Veuillot ne montra plus de talent que depuis la guerre.
26. — La permission demandée par Mlle Agar n'a pas été accordée ; Mllc Agar n'est pas venue au concert.
Ordre est affiché de ne plus laisser sortir aucun civil de Paris, à partir de demain. Déjà, avant-hier, on exigeait un laissez-pas-
ser ; aujourd'hui, on ne parle môme plus de cette formalité, donc la mesure est générale et sans exception. Les troupes ont reçu pour quatre ou cinq jours de vivres; les payeurs de l'armée doivent renvoyer en ville tout ce qui ne leur est pas indispensable, et se préparer à suivre L'armée partout où elle ira.
En même temps, nouvelles rumeurs relatives à un mouvement insurrectionnel des faubourgs : les journaux modérés l'annoncent, les journaux Communistes en menacent, le public en parle ; on croit, si ce mouvement est tenté, qu'il prendra pour prétexte la cherté des vivres et mettra en avant des femmes. Il y a déjà une vive exaspération dans les quartiers populeux : aujourd'hui, le marché de la place d'Italie, faubourg Saint-Marceau, est entouré de gardes. La Patrie en danger fait très clairement entendre que, si le gouvernement traite de capitulation, les républicains se lèveront.
Les journaux officieux continuent leurs récits de succès importants remportés par les armées extérieures : ainsi, l'un d'eux fait grand bruit d'une victoire remportée à Chàtillon-le- Duc, d'après un détail rapporté par un journal Anglais : l'ennemi aurait emmené 17 wagons de blessés. Or, un wasron de blessés ne contenant guère que 10 blessés, cela ne fait pas 200. et, les morts étant aux blessés comme
1 à 4, il y aurait ou environ 50 morts à ce combat : voilà la victoire dont on nous flatte. Mais les journaux n'ignorent pas que le public ne fait ni ce raisonnement ni ce calcul, qu'il se prend aux mots, et qu'il reste dans l'esprit seulement ce grand mot de vie* toire.
Deux publications nous apportent des révélations sur les événements des derniers jours qui ont précédé la catastrophe du 4 septembre. L'une (dans le Figaro) attribuée à un chapelain de la Cour, raconte le départ de l'Impératrice, en termes émus, touchants, avec simplicité, tact, réserve et délicatesse. L'autre est le 14e fascicule des Papiers secrets des Tuileries. Ces deux publications donnent lieu à quelques observations, non sans importance.
L'article du Figaro montre cette admirable, douce et pieuse femme, l'Impératrice, près de tomber du trône, occupée d'une unique pensée, non d'elle et de la dynastie, mais du sort de la France ; ce n'est pas son chapelain seulement qui le dit ; les Papiers des Tuileries, qui ne continuent à révéler que des faits et des paroles honorables pour l'Empire, citent la lettre de Y Impératrice à sa mère pour lui annoncer le désastre de Sedan : « Du courage ! dit-elle ; si la France veut se défendre, elle le peut ! je ferai mon devoir ! » Et elle ne change
pas : dans toutes ses paroles, pendant cette affreuse journée du 4 septembre, la France, la France seule remplit sa pensée. On pouvait résister, refouler cette vile foule déchaînée par des ambitieux ; il suffisait de quelques troupes; elle refuse : « Qu'il ne soit pas versé une goutte de sang1! dit-elle, n'employez pas la force ! je ne le veux pas ! » Cela est beau et louable dans une femme et, si elle ne parlait pas ainsi, je l'avoue, je l'aimerais moins, elle ne serait pas une Souveraine Française ; elle ressemblerait à ces reines dures et implacables, les Elisabeth d'Angleterre ou les Catherine de Russie. On ne peut, cependant, trop regretter qu'elle ne se soit pas défendue ; si elle eût résisté, si elle eût fait arrêter la gauche et 11)0 meneurs dans Paris, si quelques batteries avaient été braquées devant le Corps législatif et les Tuileries, on aurait vu le môme résultat que le 3 novembre dernier, à Marseille, où M. Esquiros plaça des canons chargés devant l'Hôtel de Ville, ce qui fît, dit la dépêche, que les rouges « sont devenus raisonnables ». La Chambre n'eût pas été envahie, ou eût échappé à cette harpie, la République; la France n'aurait pas été désorganisée, divisée, incapable de repousser l'invasion ; nous n'aurions vu ni ces ruines, ni ces morts et ces désastres sans nombre, suite d'une révolution aussi criminelle qu'insensée.
L'ordre ne sera rétabli en Europe, que lorsque le principe révolutionnaire aura été reconnu, par les peuples et par les rois, ce qu'il est : un sophisme infernal ; la Révolution, c'est le mal admis, enseigné, suivi et pratiqué comme s'il était le bien !
Dans ce même récit des dernières heures de Flmpératrice aux Tuileries, elle laisse échapper un mot profond : « // ne faut pas être malheureux en France ! » Oui, elle disait vrai ! Le succès, le bonheur, c'est là, maintenant, notre loi pour nos Souverains ; principe abominable, principe d'égoïsme et de société pervertie ! Cela veut dire : « Rois, soyez toujours heureux, afin que, moi sujet, je n'aie jamais à m'inquiéter, à craindre, à douter, à supporter aucun ennui ! Sinon, je vous jette à bas ! » Avec un tel principe, plus d'État, de société possible ! Les gouvernements s'écrouleront les uns après les autres, jusqu'à ce que, sous leurs décombres, soient écrasés les misérables peuples qui l'ont adopté ! Que serait devenue la France, si elle eût eu ces sentiments et ces pensées, sous tous ses rois captifs, saint Louis, Jean, François Ier ; sous Louis XIY, vaincu pendant dix années consécutives? C'est, au contraire, alors, qu'elle se redresse, avec les plus grands efforts, que se révèlent les généraux, que se manifeste la générosité et la
proverbiale fidélité des Français pour leurs rois.
Le 14e fascicule des Papiers des Tuileries ne contient, du reste, que des dépêches relatives à la campagne, et Ton ne pouvait souhaiter une plus complète justification de la conduite de l'Empereur et du maréchal Mac-Mahon. On y voit : 1° que c'est le général comte de Palikao qui, au nom du Conseil des ministres, sous la pression du sentiment public, de l'opinion, de la population Parisienne, obligea le maréchal et FEmpereur à quitter Chàlons, pour marcher au secours de Bazaine (dépêches des 17, 18, 19 et 29 août); 2° que l'Empereur voulait se replier sur Paris, afin de le couvrir ; 3° que le maréchal Mac-Mahon, dès qu'il fut obligé de battre eu retraite, avait pour but de se retirer surMézièrcs, place forte où il pouvait longtemps résister (dépêches du 27 août) ; 4° que, s'il ne le fit pas, c'est que des mouvements Prussiens l'obligèrent à se replier sur Sedan (dépêche du 31 août). Ainsi, et qui en doutait, même les républicains? ce n'est ni la trahison, mot stupide employé par les niais, ni l'incapacité, qui causa la catastrophe de Sedan; ce fut l'innombrable masse des armées ennemies, qui noyèrent la nôtre dans leur houle. Le fascicule veut faire entendre que l'Empereur continuait à commander, et le contraire est attesté*
ne fût-ce que par la dépêche de l'Impératrice à sa mère, qu'elle n'avait pas intérêt à tromper : « Seul, sans commandement, il. a subi ce qu'il ne pouvait empêcher (dépêche du 4 septembre). » Les folliculaires, qui trient ces papiers, prétendent que l'Empereur commandait, parce qu'ils voient partout son nom au haut des ordres ; ils ont si complètement perdu le sens du vrai, qu'ils confondent le fond et la forme, la chose et le mot. L'Empereur ne régnait-il pas? Tout se faisait au nom de l'Empereur, mais les ordres étaient donnés par le général en chef ; il suffit de les lire. Du reste, lorsque l'Empereur se mêlait de donner, non des ordres, mais des conseils, il semble qu'il n'était pas si déraisonnable : c'est lui qui demande, dès le 18 août, si l'on « ne pourrait pas incorporer dans chaque bataillon de ligne 100 hommes de la garde mobile »? Que l'on consulte les généraux, et l'on verra si ce n'était pas, en effet, « le meilleur moyen de les utiliser » 1 C'est lui qui distingua le général Frébault, un des généraux les plus compétents de l'artillerie et des plus oubliés, et obligea le ministre à l'employer, pour étudier la transformation des canons, etc.
Dans ce même fascicule, on trouve une dépêche, datée de Lyon, le 4 septembre, à 1 heure 40, annonçant que « la révolution est faite, et que la République vient d'être
proclamée ». Et, c'est à cette heure môme que les émeutiers, à Paris, envahissaient la Chambre et renversaient le gouvernement. Dirat-on, maintenant, que cette révolution était l'effet d'un mouvement populaire, et nierat-on qu'elle n'ait été qu'une conspiration de quelques hommes ? D'où vient cette coïncidence d'un soulèvement, le même jour, à la même heure, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, etc. ? Tout avait été préparé par les maîtres conspirateurs. Une première fois, trois semaines auparavant, les valets avaient manqué leur coup (le 14 août), et les maîtres les avaient désavoués. Mais, le 4 septembre, les valets réussissent : les maîtres, en leur compagnie, se rendent à l'Hôtel de Ville et s'v installent. Et aujourd'hui, s'y voyant établis en sûreté, fiers de leurs succès et aveuglés par leur vanité satisfaite, ils avouent hautement ce qu'ils ont fait : « Oui, c'était une conspiration ! » Ils en publient les preuves officielles, et ils se glorifient d'être ces mêmes voleurs de grande route, qu'on accusait d'avoir assailli la diligence, mais qui protestaient si haut de leur innocence, qu'on avait hésité à les arrêter.
C'est une revanche du 2 décembre, disentils, conspiration contre conspiration! — Avec cette différence : le 2 décembre préserva la nation de tomber dans l'anarchie, et le 4 septembre l'y a précipitée, en la poussant par
derrière, tandis qu'elle faisait face à l'ennemi.
Le 2 décembre, c etaitle gendarme qui accompagne la voiture et l'empêche d'être dévalisée par les brigands; le 4 septembre, ce sont les voleurs qui ont grimpé dans la diligence, se sont assis près des voyageurs tremblants, les tiennent en respect, le pistolet au poing, et les mènent — l'enfer sait où !
La question des subsistances est d'un intérêt si vif, que nos édiles en sont autant troublés que la population. Celle-ci, l'on ne doit pas s'étonner de ses excès ; hier encore, au marché Saint-Maur, le public, exaspéré du prix impudent auquel les marchands portaient leurs denrées, s'est jeté sur les boutiques et en a pillé deux ou trois ; on a couru chercher la garde nationale, et le marché a été fermé. Le bruit se répand aussi, et ce public naturellement y ajoute foi, que les épiciers cachent une partie de leurs marchandises dans des caves, et même dans des appartements loués à cet effet. On cite deux appartements de la rue du Dragon, où seraient entassées des provisions, qui ne paraîtront que plus tard, poulies vendre plus cher. Ces rumeurs se conçoivent, quand il s'agit de la foule; mais on ne devrait pas s'attendre aies voir accueillies par un maire : M. Clemenceau, pourtant maire, du XVIIIe arrondissement (Montmartre), en
juge apparemment comme le public, car il vient d'ordonner des visites à domicile, chez certains particuliers, pour chercher des provisions cachées. Si Ton emploie ce procédé, ce sera d'abord avec le concours de l'autorité, puis, le 'peuple se chargera tout seul des visites, et alors ce sera le pillage, la ruine, et la famine encore plus prompte. Ce sont là les moyens révolutionnaires de 93, et ils doivent plaire à M. Clemenceau, maire communiste.
Nos gouvernants, eux, tombent dans l-'exces opposé, par ignorance des plus simples notions administratives : M. J. Ferry, Préfet de Paris, a donné ordre de livrer à la consommation les immenses quantités de pommes de terre accumulées dans les caves des halles (une partie, du reste, a été trouvée pourrie et est perdue, par suite d'un mauvais aménagement). Il n'a pas eu l'idée de les faire distribuer dans cent, dans mille endroits de Paris; tout se vend et se distribue dans un seul, à la Halle. Aussi, la Halle est-elle assiégée par une véritable armée de femmes, qui remplissent toutes les rues voisines, et attendent leur tour une partie de la journée el de la nuit, sous la pluie et dans la boue. Les journaux enfin ontréclamé et indiqué au Préfet ce moyen si simple : la vente simultanée sur plusieurs points; il n'y avait pas pensé !
Il est vrai que M. J. Ferry a des préoceu-
pations plus hautes; il réorganise, en ce moment , toute l'administration intérieure de l'Hôtel de Ville : changements d'attribution des bureaux, suppression d'emplois, mise à la retraite, modification des traitements, introduction de nouveaux fonctionnaires, etc., c'est toute une révolution. Sans préjuger les avantages ou les inconvénients de ce bouleversement, on peut dire que ce n'était pas le moment. Nombre de fonctionnaires ont été renvoyés avant l'âge, avec une retraite insuffisante; les plaintes sont vives et légitimes. Plusieurs journaux se sont exprimés à l'égard de M. J. Ferry avec une juste sévérité : « Yous êtes, lui ont-il dit, un gouvernement provisoire, non reconnu, vous n'avez pas le droit de changer la position des personnes, de déclarer close leur carrière, et de leur enlever, sans qu'ils aient démérité, le bénéfice de services antérieurs ! » M. Ferry ne s'est pas ému de ces plaintes, et continue.
On a voulu que les grades, dans la garde mobile, fussent donnés à l'élection, l'élection étant un instrument démocratique ; voici comment, dans un bataillon, s'en servent nos jeunes mobiles. Il y a quelques jours, il s'agissait de nommer un sous-lieutenant ; deux sous-officiers briguaient ce grade, l'un sergent-major, l'autre fourrier; le sergent-major
a cru s'apercevoir que le fourrier avait plus de chance, qu'il intriguait fort et se donnait beaucoup de mouvement pour réussir; il a profité d une très légère infraction à la discipline, et lui a infligé quinze jours de prison. Il s'est ainsi débarrassé de son concurrent, au moment le plus pressant, et l'a mis dans l'impuissance de cabaler et, de plus, il lui a enlevé une partie de son prestige par ce châtiment disciplinaire. Mais ses menées électorales n'ont pas eu le succès qu'il espérait; le fourrier a été élu, au grand désenchantement du sergent-major.
Une correspondance du Times nous apprend qiiQ les maréchaux et généraux de l'armée de Metz, emmenés prisonniers en Allemagne, n'ont pas voulu passer près de la résidence de l'Empereur sans lui présenter leurs hommages : ils ne reconnaissent que lui; ils savent bien le juger, eux qui ont souffert comme lui et subi les mêmes malheurs!
Il y a des hommes qui ne sont pas fous, mais qui ne voient jamais les choses dans leur vrai sens ; leur regard ne porte pas droit, ils voient de côté. Tel est M. Jean Wallon, écrivain, journaliste et philosophe, dont nul ne nie la valeur. Il se dit Catholique, et il n'est d'accord avec aucun Catholique; il était Impé-
rialiste, et il ne s'entendait avec aucun conservateur, pas plus de la droite que du tiersparti ; de même en littérature, en arts, etc. Esprit philosophique, instruit, profond même, spirituel et original dans ses expressions, il n'est, cependant, appuyé par personne, parce qu'il ne juge aucune question comme personne ; c'est toujours l'inattendu, l'imprévu, le contraire de ce qu'on pense à droite, à gauche, vis-à-vis ; il semble que ce soit pour lui qu'on ait emprunté aux Anglais le mot excentric. Ainsi, aujourd'hui, on le rencontre : il déplore tous nos malheurs, la révolution de septembre, la guerre désastreuse, la République, la famine, le siège de Paris, la reddition prochaine, etc., puis, il vous fait une théorie, il vous explique la cause de tous ces malheurs, il vous le démontre, il n'y en a eu qu'une seule ; la proclamation par le Concile de l'infaillibilité du Pape! Notez, je le répète, que cet homme n'est pas fou.
Les journaux Anglais nous apprennent que les gouvernants de Tours (MM. Glais-Bizoin el Gambetta) ont pris une récente décision relative au commandement des troupes du Nord-Est : ils ont remplacé le général Gambriels par le général Michel. Le motif de ce changement, c'est que « le général Michel s'entendra mieux avec Garibaldi » ; c'est-à-dire, que l'on sacrifie le général Gambriels à Gari-
baldi, un Français à un Italien, c'est-à-dire encore, que ces républicains préfèrent leur République à la France ! A la place du général Cambriels, ils nomment le général Michel, pourquoi ? « Le général Michel n'a pas voulu signer la capitulation de Sedan, et il s'est échappé des lignes Prussiennes avec 2 ,000 chevaux » (le Siècle). Malheureusement, ce que le public ignore, dans cette allégation il n'y a rien de vrai : le général Michel n'était pas dans Sedan, il était entre Sedan et les lignes Prussiennes, et c'est ainsi qu'il a pu s'échapper, non avec 2,000 chevaux, mais avec 800; donc, il ne se trouvait pas à la signature de la capitulation, donc il n'a pu refuser de la signer. De plus, le général Michel est un général de cavalerie, général de brigade; or, le procèsverbal de la capitulation constate qu'on n'appela au conseil de guerre que les généraux chefs de corps, et les généraux de division; donc, le général Michel, eût-il même été dans Sedan, n'eût pas eu à signer; on ne le lui eût pas proposé, et il nVùl pas eu à refuser. Il est vrai qu'il « est républicain », donc, il a toutes les capacités — et « libre penseur »; il s'entendra avec le condottiere qui prétend extirper du monde « le chancre du Christianisme » !
« Les gouvernants de Paris sacrifient la vie cl La fortune des habitants à leur propre ambition, » disait, il y a déjà un mois, M. de Bis-
marck, dans une dépêche publiée aujourd'hui. Hélas ! qui en doute?
Alors, nous avions plus de forces et de ressources qu'à cette heure : nous avions l'armée de Bazaine, nous avions l'armée de Vinoy, nous avions Strasbourg*, Verdun, Metz; Paris était entier, comme un bloc d'une seule pièce, et, derrière lui, la France formidable, dont on ne pouvait dire ce qu'elle ferait ! Combien la paix eût été moins dure que celle qui nous sera imposée 1 !
Note rétrospective. Après le 4 septembre, la domestique de Mmo k** refusa nettement d'obéir à un ordre que lui donnait sa maîtresse, et lui dit : « Pas d'observations ! les temps sont changés ; le règne du peuple est arrivé ; bientôt ce sera à vous d'obéir ; baissez le ton, je ne souffrirai plus que vous me parliez ainsi ! » Cette domestique n'était pas pro-
1 M. J. Favre l'a avoué lui-même, dans son livre, le Gouvernement de la Défense nationale. Lors de l'entrevue de Ferrières, le 18 septembre : « Strasbourg est une menace perpétuelle contre l'Allemagne, lui dit M. de Bismarck, la clef de notre maison, nous la voulons. — Mais, s'écria M. J. Favre, c'est l'Alsace et la Lorraine! — Non, répliqua M. de Bismarck, je n'ai pas parlé de la Lorraine, mais, quant à l'Alsace, nous la regardons comme indispensable à notre défense. » Ainsi, à ce moment, dix-huit jours après Sedan, et Paris étant déjà assiégé, les Prussiens ne réclamaient qu'une province ; grâce au refus du gouvernement du 4 septembre, nous en avons perdu deux.
bablement l'unique de son espèce; pour beaucoup de gens, la République proclamée a signifié : votre hôtel, votre voiture, vos beaux habits, c'est à moi de les avoir ! — J'ai entendu le même discours, en 1848, adressé à moimême.
Ce matin, silence dans toute la ville, par l'absence des charrettes des maraîchers, qui ne sont pas entrées, les portes étant fermées, et des voitures de toutes sortes, parties à la suite des troupes. Tout le monde est attentif, attendant le premier coup de canon qui annoncera le commencement de la grande bataille ; on en parle peu, tout est dit : on écoute avec anxiété. Ce qui fait l'horreur particulière de ce combat, c'est que Paris le voit devant lui, tout près ; il est forcé d'assister à ce spectacle sanglant, et il frissonne d'épouvante.
Un paysan, qui a été obligé de passer neuf jours parmi les Prussiens, raconte que « plusieurs autres paysans des environs de Paris travaillent aux redoutes ennemies, ont l'air de se plaire beaucoup avec eux, et ne songent pas, comme il l'a fait, à profiter de la première occasion pour s'enfuir ». (Lettre publiée dans les journaux.) On en dit autant des Chinois : dans la dernière guerre, ils venaient s'offrir à nos généraux, pour travailler à nos fortifications, et porter nos échelles destinées
à escalader les villes Chinoises. Nous nous indignions alors : « Vile nation ! peuple corrompu ! renégats de leur patrie, ne connaissant plus que l'argent, et ne vivant que pour en gagner ! » Que sommes-nous donc, nous, à cette heure? Avons-nous lu, jamais, dans Monstrelet ou Froissart, que les vilains et les manants, au temps des grandes invasions Anglaises, se soient mis au service de rennemi contre la France ? Qu'est donc devenue cette race et ce sang généreux? Sont-ils donc vos fils, ô rustres si dédaignés du Moyen Age, ces paysans-citadins, formés par l'esprit nouveau, sans foi, sans enthousiasme, sans préférence, sans haine et sans amour, qui, pour quelques sous, aident à élever des redoutes et des batteries Prussiennes, sans s'inquiéter quel drapeau flottera dessus, et qui elles iront frapper, des Allemands ou des Français !
L'institution de la garde nationale a malheureusement amené parmi les ouvriers de tristes résultats : habitudes d'ivrognerie, de jeu, de débauche, d'oisiveté surtout. Les ouvriers n'ont plus de goût au travail : en vain leur promet-on un prix élevé pour un ouvrage urgent, indispensable, les souliers des troupes, par exemple, en les exemptant de tout service, ils refusent; ils gagneraient 4, 5 et 6 francs, mais il leur faudrait se donner de la peine, et ils préfèrent les trente sous de la garde
nationale, et ne rien faire. C'est ce déplorable abus que nous révèle un ordre du commandant supérieur, M. Clément Thomas, et il est à craindre qu'à tant de maux de la guerre et du siège, il me faille ajouter ce vice, qui se perpétuera longtemps, la paresse.
Les journées de dimanche et de lundi ont été remplies par de continuels mouvements de troupes : au pont d'Austerliz, je rencontre des francs-tireurs; un général monte le boulevard de l'Hôpital, accompagné d'un nombreux état major ; les voyageurs attendent en vain les bateaux-omnibus, pas un ne passe; ils ont été mis en réquisition, pour transporter, diton, des troupes du côté de Choisy. Il y en a 30, à 200 hommes par bateau; avec les barques (ju'ils peuvent remorquer, ce serait un corps de 7 à 8,000 hommes, qu'on débarquerait sur le flanc de l'ennemi. On se servirait, dans cette expédition, des wagons blindés fabriqués à la gare d'Ivry.
En attendant les nouvelles, j'inscris ici un détail relatif aux vivres : prix de quelques objets de consommation, aujourd'hui : une boite de sardines, 4 francs; un lapin, 25 francs ; un poulet, 28 francs. Hier, il n'y avait, à proprement parler, plus de légumes à la halle, les portes étant fermées ; les marchandes annonçaient qu'elles ne viendraient pas aujour-
d'hui ; de même, au marché de la place d'Italie, et probablement ailleurs. Cette rapide diminution des vivres fait comprendre pourquoi l'on n'a pas tardé davantage à tenter ce « suprême effort » ; le mot est du général Ducrot. Toutes les canonnières, dès ce matin, ont remonté la Seine ; à la place de la Bastille, défilent des batteries d'artillerie, se dirigeant vers Yincennes ; plus loin, sur le boulevard, débouche, de la rue de la Paix, un bataillon de marche de la garde nationale, tambours en tête, sac au dos, avec les bidons, les gamelles, les tentes, tout l'attirail de campagne. A la démarche ferme, solide, de ces soldats bourgeois, à leur aplomb, à leur allure, on les prendrait pour des soldats des meilleurs régiments de ligne, de la garde Impériale. On voit comment le gouvernement avait été mal inspiré, en faisant appel aux volontaires: chacun étant libre de s'engager, on ne s'engageait pas; au contraire, on a enrôlé tous les jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans ; ce sont eux qui forment ces belles compagnies, à l'air si décidé, résolues à bien se battre, et qui se battront bien. On ne peut trop demander aux hommes, la plupart ne savent pas ce dont ils sont capables ; on ne saurait assez le dire : pour le bien, comme dans l'intérêt général, 'presque tous les hommes sont faits pour être menés.
Tous les bataillons de la garde nationale ne se ressemblent pas: ce matin, défilaient, dans la rue du Bac, les compagnies de marche du 17e bataillon (faubourg Saint-Germain), et Ton ne pouvait ne pas être frappe et ému de leur attitude : leurs aumôniers et chirurgiens en avant, ils marchaient, graves, la physionomie sérieuse, les rangs serrés, en silence; quelques-uns voulurent commencer un chant, on leur fît signe de se taire, on n'entendait que leurs pas cadencés. Rue de Rivoli, au contraire, passait, quelques heures après, un bataillon de la Yillette : les hommes s'en allaient à la débandade, beaucoup ivres et trébuchant, d'autres quittant leurs rangs et entrant chez les marchands de vins, le reste chantant, sans ensemble et à leur guise, trois ou quatre airs patriotiques, à la fois; ils se rendaient- où on leur avait dit de marcher, en désordre, sans réfléchir, sans penser ! Pauvres gens, que je plains, que je ne condamne pas ! Le matin, le commandant du bataillon du faubourg Saint- Germain, M. de Crisenoy, avait eu l'idée d'invoquer, avant de partir, les secours du Ciel ; il avait fait dire une messe, et tous y avaient assisté, se préparant, par la prière et une élévation du cœur, au combat mortel.
Ces pauvres ouvriers ignorants des faubourgs populaires, au contraire, que leur a-t-on dit? Où les a-t-on réunis? De quelles
paroles généreuses, nobles, consolantes, les a-t-on fortifiés? Ils sont livrés à leurs seules passions, à leurs préjugés et à leurs haines; ils vont combattre côte 5 côte des bourgeois, et ils les détestent peut-être encore plus que les Prussiens !
Un détail sinistre de ce mouvement universel de bataille, c'est le passage des voitures d'ambulance, se dirigeant vers les portes : à les voir si nombreuses, on s'attend donc à une bien grande quantité de blessés et de mourants ! Les visages de tous ceux que l'on aborde sont mornes, les paroles brèves; quelques mots à peine, pour se communiquer ses craintes, ses doutes, et l'on s'en va, chacun de son côté, le cœur comprimé, l'esprit recueilli.